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Le blog Aloys

Articles récents

Edmée de Xhavée nous fait découvrir "Les landes endormies" d'Yves Oliver

8 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Fiche de lecture

 

 

J’ai lu « Les landes endormies » d’Yves Oliver – Edmée De Xhavée


 

Embarquement pour le fantastique subtil du monde d’Yves Oliver. Non, pas le fantastique des studios Disney mais bien le tendre et dangereux fantastique des brouillards, de la mousse des bois, des illusions des rêves et souhaits, des guides invisibles aux formes pourtant mouvantes et aux humeurs qu’on ne sait apprivoiser… De la peur que l’on sait devoir affronter et que l’on redoute.

Sept nouvelles, sept promenades poétiques et intimes, sept rencontres insolites avec le monde de ce que nous ne connaissons pas de nous-mêmes.

J’ai été surprise et parfois très émue de certaines phrases ou descriptions inattendues et qui trouvent pourtant exactement la place qui est la leur dans l’imaginaire du lecteur qui est enveloppé par la beauté de ces images :

Le vent passait dans les branches, son carillon s’alliant aux grincements des écorces les unes contre les autres.

Du bout d’un doigt je touchais la mousse sur le tronc d’un vieux chêne : le flux et reflux des marées se firent entendre dans le lointain. Je fermai les yeux : les légendes de l’histoire m’apparurent.

Dans les celliers des manoirs, les rats arrêtèrent leur course folle. L’eau des océans se mit à bouillonner, comme poussée par un formidable souffle venu des abysses.

Sur le mur de la maison, d’étranges fleurs se sont mises à pousser, exhalant le parfum, âcre et capiteux, du Royaume des Morts. A une distance proche, une rivière s’est remise à couler et, dans l’éclair d’un clignement de paupières, des rêves se sont perdus.

Il y avait des servantes aimables aux sourires de nénuphar. Les parents paisibles ne connaissaient pas la douleur.

Le brouillard, vicieux comme un loup humant sa proie, avait pris possession du front de mer ! Il était venu rapidement, se frayant un chemin dans les méandres de la nuit, sa complice.

Ce petit livre de 89 pages contient toute cette magique poésie, ces arrêts sur image d’un monde souvent menaçant, imprévisible, fort et mortel, dans un décor aux effrayantes beautés. Envoûtantes beautés. La mouvance des temps, de la réalité et de ses racines oniriques. Le cauchemar n’est jamais loin… l’engloutissement, le retour au néant. Le fantastique ici est bien celui que la nature nous sussurait dans l’enfance, avec ses troncs moussus et tordus comme des suppliciés, les pierres aux formes de légendes, le vent et les brumes, le bruit de la mer même loin de ses rives… Le battement du cœur de la vieille terre qui ne vieillit pas….

 

 

Edmée de Xhavée

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Philippe De Riemaecker nous propose de découvrir "Cape verte", le dernier roman de Patricia Fontaine

6 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Fiche de lecture

 

Des plumes de talent, il en existe jusqu'au cœur du Brabant Wallon. Preuve en est, le roman écrit par la Jodoignoise Patricia Fontaine. Difficile de le rater, la presse avait souligné la qualité de l'ouvrage.

Soyons honnêtes, ce roman, "Cape Verte", ne se lit pas d'un simple regard distrait. Ce serait prendre le risque de se perdre au creux de l'intrigue

"Cape verte" fait partie de ces ouvrages qui nous saisissent la main pour un voyage peu ordinaire. Ce n'est plus une lecture, c'est un rebondissement, un moyen de remonter le temps, les siècles, pour suivre deux destins au féminin. Des chemins qui se tracent séparés par les ans et pourtant, sont ils si différents ? Histoire(s) de femmes écrite par une femme et : c'est bien réussi ! Ne me demandez pas de vous dévoiler l'intrigue, je m'y refuse pour préserver votre plaisir.

J'ai aimé me laisser porter par le courage de ces filles d'Ève. J'ai adoré percevoir ces sensibilités et parfois, pourquoi pas, une pointe de fantasmes distillée avec pudeur.

J'ai vibré, me laissant entraîner au cœur d'un lieu de distraction que l'on jugerait aujourd'hui d'un regard fripé par la bienséance.

Certes, autre époque, autres mœurs. Il était un temps ou ces établissements portaient enseigne sans que l'on ne parle de vice. Oui, je me suis laissé porter par les respirations d'une jeune fille perdue dans ce tumulte et qui découvre l'amour sans reconnaître le visage de ce bouleversement.

Mais de résumer ce livre serait vous mentir. Nous approchons les sectes, nous sommes amenés au cœur de réunions insolites. Manipulation et Machiavel se cachent entre les lignes. Une femme doctorante qui découvre que son entourage devient source de méfiance. Ce n'est pas qu'un roman, c'est une toile d'aranéide qui nous englue dans une sorte de labyrinthe démoniaque. Éternel combat entre le bien et le mal, à condition de pouvoir les différencier sans se tromper.

Patricia Fontaine, votre livre est beau, bien écrit, il mérite nos regards et notre admiration. Il est digne de notre concentration. Cape Verte, se l'offrir pour préparer l'automne, c'est peut-être ainsi que le printemps s'apprête.

Je gage qu'une suite ne saurait tarder... Si ce pressentiment venait à se vérifier, je serais probablement le premier à me précipiter.

 

Philippe De Riemaecker

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Thierry-Marie Delaunois nous propose la suite et fin de sa nouvelle "Etrange"

4 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

-         Mon Arthur ? s’inquiète-t-elle tout à coup.

-         Qu’y a-t-il ? Tu as changé d’avis ? Nous retournons auprès de Gino ?

-         Non, non… Ma compagnie ne te dérange pas, j’espère ? D’accord pour un petit tête-à-tête récréatif ?

-         Je veux bien !

-         Je sens en toi le parfait interlocuteur, l’homme idéal sur ce point ; à toi on peut se confier, j’en suis certaine. Tu es un authentique, une personne intègre, sincère mais tu sembles vouloir le cacher. Pourquoi ? Je ne sais pas mais loin de moi l’idée de t’interroger ! Arthur, tu…

 

Soudain elle s’interrompt alors que nous sortons du supermarché. Un silence un peu plus inquiétant cette fois. Aurait-elle bu, la douce Maria ? Non, je l’aurais remarqué à son haleine, à ses yeux, au teint de ses joues. Quelle splendeur, je devrais être flatté et quelle étrange femme !

 

-         Oui, Maria ? Quelque chose te… chiffonne ?

-         Non, non, aucunement ! J’allais dire que tu dissimules en toi… Comment dire ? Un trésor !

-         Pardon ? Moi ?

 

Je n’étais décidément pas au bout de mes surprises. Maria semblait digne de son cousin, c’était une intuitive mais un esprit… mercenaire ! C’était le bon mot. Oui, une bien étrange femme !

 

-         Excuse-moi d’être aussi franche avec toi ! Je ne te connais pas mais je suis certaine de ne pas me tromper : il y a quelque chose de délicieux en toi, de jouissif pour quiconque te côtoie. Ta compagne a énormément de chance, elle…

-         Je suis seul dans la vie, Maria !

 

Voilà ! C’est lâché ! L’une de ces choses qu’on ne déclare pas facilement par pudeur ou peur d’être jugé et catalogué de marginal ou d’asocial. Qu’est-ce qui m’a pris ? Mais elle a pris l’initiative, je ne passerai donc point pour un dragueur !

 

-         Tu es seul ? Moi de même ! Bienvenue au club ! Voilà ! Nous y sommes. Allons-nous placer dans la file !

 

Et la suite se déroule dans le silence le plus absolu jusqu’à ce que nous nous installions face à face dans un coin mais :

 

-         Viens t’asseoir près de moi, Arthur ! Tu veux bien ?

 

Son regard azur me quémande, presque une supplique ; je ne peux résister mais prends mon temps pour exaucer son vœu. Pieux ? Songeant à la Belle et le Clochard de Disney, j’ébauche un sourire. Depuis que je suis arrivé au supermarché une demi-heure plus tôt, quelque chose a changé. Comme si une fuite s’était produite en moi, me rendant plus léger, plus serein. Etrange changement !

 

-         Pourquoi souris-tu ainsi, Arthur ? Ah oui ! C’est probablement inattendu pour toi mais sache que ce l’est également pour moi. As-tu lu le livre de Gino ? Des forces invisibles nous guident, nous traquent, je crois en celles-ci !

 

Difficile de me concentrer à présent ! Me tenir aussi près d’une si belle femme relève en principe du tour de force en ce qui me concerne. Pourtant je ne rêve pas et quel maintien ! Est-ce que je touche là le ciel ? Au divin ? Maria a un corps sculpté dans le plus beau des moules, ce qui m’émoustille quelque peu. A quoi dois-je m’attendre ? Non, tout de même pas… Brusquement j’enchaîne :

 

-         Des forces invisibles de quel type ?

-         C’est très mystérieux, Arthur, je ne peux t’en apprendre davantage. C’est de l’ordre de… l’indicible !

-         Oui et vu qu’elles sont invisibles, c’est tout vu !

 

Son rire est frais, perlé ; d’un geste gracieux elle porte alors sa tasse aux lèvres, hume, goûte ; je l’imite puis nous reposons nos tasses de concert, ivresse de l’instant, à l’unisson ; soudain ses yeux plongent dans les miens, lumineux, limpides. Une mer aux eaux tranquilles mais, au-delà de l’horizon, comme une menace ou ne serait-ce pas plutôt son moi profond qui apparaît là teinté d’un léger vague à l’âme ? Etrange, ce contraste ! Insolite.

 

-         Merci, Arthur, pour ce moment ! C’est… magique !

-         Je ne suis pas Merlin mais Arthur, sais-tu ?

-         Oh ! Bien tourné ! s’exclame-t-elle, ravie.

 

Une vague de chaleur déferle en moi, accompagnée d’un léger tremblement. Que m’arrive-t-il ? Les forces invisibles seraient-elles à l’œuvre ? A n’en pas douter puisque le courant passe, un courant de sentiments partagés, je le sens. Quels types de sentiments ? De la sympathie, c’est sûr, une franche sympathie mêlée d’une reconnaissance mutuelle. Comme un écho. Cette journée sortait réellement de l’ordinaire ; nous formions là un bien curieux tableau tous les deux. Image d’Epinal ? Pour cela nous devrions refléter le parfait bonheur d’être deux mais ce n’était point le cas. Tout à coup Maria pousse un profond soupir :

 

-         Dis-moi, Arthur…

-         Quoi donc ?

-         J’ai une question un peu particulière à te poser. Je peux ?

 

Est-ce que je l’intimide, moi, le pauvre Arthur, le misérable Arthur, une coquille vide bien qu’elle semble avoir trouvé en moi un trésor ? Etrange, une fois de plus…

 

-         Bien sûr ! Je t’écoute, Maria !

-         Penses-tu que ce que tu vois et perçois de moi corresponde à la réalité, c’est-à-dire à mon vécu personnel et à mes pensées du moment ? Mon paraître est-il l’exact reflet de mon être intérieur ?

 

Stupéfaction, mais j’essaie de ne pas le laisser transparaître justement ! Quelle question ! Serais-je tombé sur une penseuse, une philosophe ? Maria bat alors des cils avant d’incliner la tête vers moi, ses cheveux dissimulant ses traits, me cachant ses yeux azur qui, je le devine, se sont embués. Elle a perdu de sa superbe. Que répondre ? Subitement je comprends la raison de cette question qui n’aurait pas de raison d’être si tout allait à merveille pour la belle ; je lui déclare ensuite, inspiré :

 

-         Je t’admire, Maria, tu es une femme de qualité courageuse, battante ! Tu montres une image très positive de toi. Bravo car moi je n’y parviens pas ! Oui, tu as face à toi un homme à la dérive, qui n’a plus aucun espoir ni goût à rien, un homme à bout, sur sa fin. Pardon de t’avoir trompée, je…

-         Mais tu ne m’as point trompée, Arthur, puisque je l’ai deviné. Compris. Et tu ne nies rien ! Tu es quelqu’un de droit, d’intègre et mieux vaut toujours un sacré silence qu’un gros mensonge ! Donc tu sais que je… je…

 

Contre toute attente, éclatant en sanglots, Maria vient brusquement de se recroqueviller sur elle-même, plaçant une nouvelle fois ses mains devant son visage. Ainsi donc la belle connaît aussi la désillusion, le désespoir, la détresse. Touché, même bouleversé, je pose délicatement une main sur son épaule, sans mot dire et de manière à lui faire sentir qu’elle n’est pas seule au monde, qu’un homme se tient auprès d’elle prêt à l’écouter, à compatir, à la réconforter si nécessaire. Nous nous connaissons à peine, si peu ; pourtant, là, nous ne faisions qu’un. Une communion des âmes. Nous nous étions découverts semblables dans nos parcours respectifs. Soudain, elle m’attrape les mains, hoquetante :

 

-         Je suis désolée mais je ne pouvais plus me contenir. Tout contenir. J’ai ma dose, Arthur, tu peux le savoir. Une overdose même, tu peux me croire…

 

Et c’est elle qui me prend énergiquement dans ses bras alors que ce devrait être en toute logique l’inverse :

 

-         Pour mon plus grand malheur j’aime les femmes et il m’est difficile de le dissimuler. Il paraît que cela se sent. Il n’y a donc pas de perspective qu’il y ait entre nous un jour ne fût-ce que l’espoir d’une…

-         Allons, allons, Maria, s’il te plaît, ne t’inquiète pas !

-         Je t’en prie, ne me laisse pas…

-         Tomber ? Sûrement pas ! J’aimerais pouvoir t’aider !

-         Mais tu le fais déjà si bien ! Merci, Arthur ! Cadeau ! lance-t-elle tout à coup, avant de m’embrasser furtivement sur les lèvres. Comme si j’étais pour elle un ange.

 

Surpris, je ne réponds pas à son baiser mais ne me retire pas non plus. On est donc deux à pédaler dans la choucroute ? Clairement ! Que faire ? Mon esprit fonctionne à la vitesse de la lumière, cherchant une solution, la solution, non une parade ou une échappatoire, mais c’est mon cœur qui se jette soudain à l’eau :

 

-         Maria ?

-         Oui ?

-         On peut tenter d’affronter ensemble les problèmes si l’idée te plaît, la première étape serait d’apprendre à mieux nous connaître. Nous nous soutiendrions mutuellement. On peut conclure une sorte de pacte.

 

Puis tombe le silence ; j’en profite alors pour la prendre dans mes bras à mon tour, la berçant contre moi, nos cheveux mêlés, tous les deux ivres de chaleur humaine, de tendresse.

 

Bientôt je la sens revenir, retrouver son assurance et quand nous nous détachons, nous ne pouvons que nous contempler, les yeux dans les yeux ; dans cet échange une promesse, vraie, inaltérable car je me sens prêt à relever ce défi : la rendre plus heureuse. Une énergie nouvelle a envahi mon être, tout mon être, telle une renaissance, elle le sent, je le sais, sourit, elle aussi prête à s’ouvrir, cœur, âme et esprit. Je me sens ragaillardi, motivé et quoi qu’il faille accomplir, je…

 

-         Arthur, je ne t’ai pas encore révélé le pire. Cela ne se voit pas en ce moment, cela ne saurait tarder mais… j’ai une tumeur à vaincre au plus vite.

 

Pourquoi ne suis-je pas surpris, même sous le choc ? Bizarre ! Une vive émotion devrait m’envahir, me paralyser mais… rien comme si je savais déjà qu’un mal la rongeait.

 

-         Tu ne dis rien ? Etrange que tu restes aussi calme ! Aussi stoïque !

-         C’est parce que je suis ici, auprès de toi, autant pour le meilleur que pour le pire. Dès maintenant, ta tumeur te paraîtra plus légère : je la partage avec toi !

 

Qu’ajouter ? Une ivresse vient de céder le pas à une autre, nous le savions tous les deux, celle de pouvoir lutter côte à côte. Même si cela ne résout rien à brève échéance, le soutien et le réconfort seraient désormais nos armes à toute heure du jour comme de la nuit, nos pensées partagées, accrochés l’un à l’autre. Nos rires vaincraient nos larmes ; le partage, nos solitudes ; la clarté, nos ténèbres ; le positif, le négatif. Et si Maria ne devait pas s’en tirer ? Elle m’aurait malgré tout à ses côtés jusqu’au bout du chemin, le message, passé, était on ne peut plus clair. Ferme. Personne ne se mettrait en travers de notre ivresse. Etrange ? Nous seuls, Maria et moi-même, détenions les cartes. La réponse. La vie à tout prix ? Coûte que coûte et nous avions déjà pris la route !

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Thierry-Marie Delaunois nous propose "Etrange", une nouvelle en plusieurs épisodes...

3 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys

Mais comment fait-il ? Je n’y comprends rien : il m’a fixé des yeux, un regard intense, profond mais empreint d’une franche douceur, avant de m’affirmer que la vie que je mène n’est pas celle qui me colle le mieux, qui me corresponde le mieux. « Tu es fait pour communiquer, écouter, compatir, soutenir, non pour t’isoler à moins que ces périodes de solitude te servent ensuite à mieux repartir. Sur des bases plus sûres, plus saines et plus sereines. » Je n’ai en effet jamais été fort bien dans ma peau, je me suis toujours senti à côté de tout, comme dans un état second. Il a alors  ajouté : « Ta sensibilité n’est pas une fragilité mais bien une force et un nettoyage de l’intérieur n’augure que du bon. Pars quelques jours, change d’air, respire, change-toi surtout les idées. Sérénité et recentrage. »

 

     Stupéfait, je l’ai contemplé, le magicien ! Cela relevait du tour de force, non d’un banal tour de cartes. Il voyait juste, le bonhomme ! Brun, la coupe en brosse, les yeux émeraude, un pull-over au col roulé, une fière allure. Un être rare en quelque sorte ! Des soucis plein la tête à en remuer les neurones et sans classification possible, c’était moi en ce moment ! Limite dépressif à ne plus savoir que penser ni que faire. Proche de la saturation, l’épuisement physique et psychique garanti si je ne prenais pas garde ! La Berezina en vue…

 

-         Vous pouvez ainsi lire en moi ? Peu importe ! Un certain temps m’est nécessaire, remonter…

-         Le temps n’est pas important, seules les intentions comptent. Trois jours ou trois mois, c’est toi qui sais quand le moment vient. Tu es en cet instant tel un homme ivre qui ne peut que dessoûler, rassure-toi ! Pardon, je t’ai coupé. Tu allais dire ?

-         Moi ivre ?

 

     Le choc, mais je mets peu de temps à me ressaisir. Je connaissais sa réputation : Gino perçait sans grande difficulté les cœurs et les âmes égarées, dont les défenses s’étaient amenuisées, et comme mes expressions sont, paraît-il le parfait reflet de mes pensées, ce n’était pour lui pas bien difficile de me décrypter, moi et ma piètre condition d’être fragilisé, secoué par la vie. Une plume au vent. Etrange…

 

Comment en étais-je arrivé là, à cet état que seul Olivier Adam, l’auteur ténébreux, décrirait le mieux ? Où était passée mon assurance ? Ma fierté ? Evanouie avec les épreuves, volatilisée tant les vents contraires ont soufflé. Le Cap Horn, mais j’étais malgré tout toujours là, bien vivant, debout face à Gino qui me considérait avec sympathie. Qu’il était rassurant malgré ses étranges pouvoirs ! De la lumière émanait de lui, également de la chaleur, je la ressentais. Il donnait sans compter, c’en était touchant, même bouleversant.

 

-         D’une certaine manière ! Je sais à présent ce que tu allais me dire : un certain temps m’est nécessaire, remonter la pente ne se fait pas du jour au lendemain. D’un claquement de doigts. En un jour ou en une courte semaine ! Le principal, c’est la volonté, la détermination, mais un autre élément, capital, entre en considération.

 

Et il se tait, un sourire énigmatique aux lèvres, laissant planer les pensées et les sentiments qui nous animent chacun. En musique, la pause ou le soupir, avant la reprise, allegro ou adagio. De quel élément parle-t-il ? Mystère ! Je me creuse les méninges, pense trouver ; il le remarque et son sourire s’élargit.

 

-         Cet élément, une des clés du bonheur, c’est de ne pas rester seul dans son coin !

-         Bingo, Arthur ! Ouvre les bras, ton cœur, ton esprit, laisse venir l’autre, accueille-le en toi et tu reverras la lumière. Tu retrouveras ta vigueur. Si la vie ne t’avait pas conduit à t’isoler, tu aurais déjà trouvé ta voie. Tâche de positiver ! Tu es fait pour aimer, donner, offrir.

-         Ce n’est pas si simple ! D’ailleurs, qui voudrait de moi ? De ma compagnie ? Plus de situation, un capital en péril, une solitude innommable, une santé pas terrible, un look de zombie à faire gémir toute…

-         … mais un cœur d’or et une générosité incomparable, je le sens. Je le sais !

 

Gino et moi sommes seuls autour de la table où il est en dédicaces, son œuvre trônant encore en une petite dizaine d’exemplaires devant lui. « Ces forces que l’on occulte », tel en est le titre. Il a raison, le gars : c’est à moi à me démener pour m’extirper de mon état d’ivresse mais, seul, impossible ! Me faire aider par un psy pour parvenir à « dessoûler » ? Un spécialiste me disséquerait, ce n’est pas la meilleure solution. Je suis et compte rester une entité à part entière, personne ne me découpera, la table d’autopsie attendra. Moi, un cœur d’or ? Je retiens malheureusement tout, accumulant en moi frustrations, déceptions, douleurs et j’en passe, ne libérant rien, n’exprimant rien de crainte d’être taxé de sentimental, d’émotif. Moi, d’une générosité incomparable ? A d’autres ! Pourquoi me tournerais-je vers autrui avec un tel plein en moi à filer le vertige ou le bourdon ? Et la pression est si forte qu’un rien suffirait pour que j’éclate. Je craque. Je m’effondre ; apparaîtrait alors un tel vide, semblable au néant que c’en serait fini de moi. Réellement fini ? Un étrange sentiment vient de m’envahir.

 

-         Moi ? Tout ça ?

-         C’est justement ton vrai moi mais tu as érigé autour un mur que nul ne pourrait franchir et qui t’emprisonne, te coupant des sentiments, de l’affection des autres…

-         Qui pourrait aimer un type comme moi, nul et alcoolique ?

 

Là je me rabaisse. Pourquoi ? Parce que j’ai cette affreuse sensation de ne valoir que dalle ? De n’être qu’un moins-que-rien ? Je songe subitement que j’ai pourtant des diplômes, que je suis un créatif, puisque j’ai été publié, que j’ai un jour été à la hauteur de mes propres espérances. Mais à présent… Que s’était-il passé ?

 

Attentif, Gino me scrute ; il paraît suivre le cheminement de mes pensées quand soudain apparaît auprès de lui une femme, belle, grande, élégante, qu’il connaît puisqu’il se redresse pour l’embrasser avec tendresse. Des amis de longue date probablement ! Alors l’arrivante fixe les yeux sur moi, des yeux d’un bleu azur, mon cœur se mettant à jouer du tambour. Etrange…

 

-         Maria, voici Arthur, un homme de qualité ! Arthur, voici Maria, ma cousine !

-         Enchanté, Arthur !

-         Moi de même, Madame !

-         Madame ? fait-elle, surprise et rougissante. Gino tu entends ça ? Ton Arthur me prend pour une dame ?

-         Il s’agit là d’un compliment, ma douce Maria !

 

Nous nous observons tous les trois, comme dans l’expectative. Un carrefour de sentiments, de perspectives, de destinées. Flotte une certaine incertitude mais elle est exempte de malaise, nous le sentons. Le savons tous. L’empreinte de l’invisible sur les cœurs, les âmes, avant même que le cerveau, l’esprit, n’imprègne l’information. Un temps mort mais sacré, où ne vivent que les regards. Les expressions. Maria me contemple, reconnaissante ; touché, je ressens un curieux frisson. Un étrange frisson. Le regard de Gino voyage d’elle à moi, nous pénétrant, nous violant d’une certaine manière mais sans réel dommage.

 

-         Merci infiniment, Arthur ! C’est la première fois que…

-         Arthur est un intuitif, un sensitif, intervient Gino, un être de qualité qui sait reconnaître de manière instantanée le beau et le pur en toute personne, d’où ce compliment justifié. Merci pour elle, Arthur !

-         Merci à toi, Gino ! Où en étais-je ? J’ai perdu le fil !

 

En fait je ne l’ai pas perdu mais parler en présence d’une inconnue de ce qui me préoccupe ? Au grand jamais ! Pourtant Maria me semblait d’une nature réceptive et compatissante.

 

-         « Emporte dans ta mémoire, pour le reste de ton existence, les choses positives qui ont surgi au milieu des difficultés. Elles seront une preuve de tes capacités et te redonneront confiance devant tous les obstacles. » C’est de Paulo Coelho, précise ensuite Gino, serein.

 

Je ne peux m’empêcher de rougir, intensément, je le sens ; pudique, Gino détourne aussitôt le regard tandis que Maria me prend doucement par la main. Magie…

 

-         Je…

-         Ne t’explique pas, Arthur ! C’est inutile ! coupe-t-elle, émue.

 

Elle a deviné, je le sais ; quelque chose passe, d’indéfinissable. Nos yeux s’accrochent. Je suis dans une mauvaise passe, je vis ma traversée du désert avec l’espoir d’atteindre une belle oasis où me poser, elle l’a compris. Dans ce supermarché Carrefour, au rayon librairie, malgré une forte affluence nous sommes à présent seuls au monde. En un monde parallèle. Tous les trois car Gino est avec nous, c’est pour moi l’évidence. Autour de nous, la cohue, des cris étouffés, des grincements de chariot que l’on pousse, une société qui consomme et consomme ; au centre, trois êtres réunis par la destinée. Existerait-il un grand plan astral, divin, qui nous aurait menés ici tous les trois ? Je sais que, pour Gino, il n’y a pas de hasard, ce qu’il tente à démontrer dans son ouvrage en dédicaces. Maria, Gino et moi, une rencontre qui a sa raison d’être ou même plusieurs ? Etrange…

 

-         D’accord, Maria ! Puis-je te tutoyer ?

-         Gino, le roi Arthur peut-il tutoyer une princesse de sang ?

 

On éclate alors de rire tous les trois, ce qui nous reprojette dans le réel et attire l’attention. Que va-t-on penser de nous ? Peu importe car je viens de découvrir que je suis toujours capable de rire. Je ne suis donc pas complètement éteint. Souhaitant essuyer mes larmes - oui, j’ai ri aux larmes !-, j’ôte mes lunettes à l’instant où Maria me fixe une nouvelle fois :

 

-         Tu es bel homme, Arthur, et ton visage est très expressif. N’as-tu jamais songé à porter des lentilles ? Je suis certaine que tu ferais des ravages auprès des femmes…

-         Ma douce Maria, tu vas déstabiliser notre ami. Arthur, ne…

-         C’est moi qui suis déstabilisée, mon cousin ! Arthur possède un charme fou.

 

Nouveau choc. Je reste sans voix. Quel franc-parler ou se moque-t-elle ? Je réagis enfin :

 

-         Je vais vous quitter, je vous laisse entre vous. Je pense avoir suffisamment abusé de…

-         Non, reste ! lancent-ils simultanément comme si j’étais pour eux tel une bouée de sauvetage. Que se passe-t-il donc ici ? Etrange situation ! Immobile, je les dévisage. Enfin une oasis, un point d’eau où me désaltérer ? Me ressourcer ? Curieux, cette chaleur qui vient à présent de m’envahir. De m’investir totalement. Une autre ivresse ? Nouvelle, d’un autre type ? Je ne sais point ce qui me prend subitement - la magie de l’instant peut-être ? - mais je commence à fredonner sans peur - croyez-moi ! - ce fameux air de West Side Story qui s’adresse à Maria mais de manière douce, feutrée, les laissant tous les deux bouche bée, quelques clients du supermarché s’approchant de nous trois, curieux, m’obligeant bientôt à m’interrompre, intimidé.

-         Et il a une belle voix, notre Arthur ! J’applaudis ! s’écrie Maria qui aussitôt bat des mains. Et il n’a pas bu, j’en suis sûre !

 

Bu ? Moi ? Juste euphorique une once car je passe là un agréable moment ! Un couple abordant Gino au sujet de son œuvre, Maria lance à son cousin :

 

-         Gino, Arthur et moi allons au Lunch Garden boire un café ! Nous revenons dans une demi-heure, d’accord ?

-         D’accord mais soyez sages tous les deux !

-         Tu me connais, mon cousin !

-         Oui, je te connais !

 

Et moi ? On ne me demande pas mon avis, belle Maria ? La trentaine accomplie, la démarche gracieuse, le port altier, elle m’entraîne rapidement par le bras, menant la barque mais quelque chose clochait. Son assurance ne serait-elle pas feinte ? Le cœur net, je n’oppose aucune résistance, suivant le mouvement sans mot dire. Ils ont du pouvoir, les mots ; répétés, ils se glissent, s’insinuent, nous convainquent mais le silence, comme l’on sait, est d’or, valant parfois mille discours. Tout le monde se tourne sur notre passage ;  l’on sourit ; avec sa chevelure d’un blond doré et son tailleur d’un rouge flamboyant, Maria est telle Carmen entraînant Don José vers l’aventure, une aventure épique mais l’histoire s’était mal terminée ! Prosper Mérimée n’avait sans doute été que peu heureux en amour !

 

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Pour les amoureux de l'Histoire de la Mésopotamie, une semaine spéciale sur France Culture avec, le 13 décembre, l'intervention de l'historienne Véronique Grandpierre

2 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #ANNONCES

Pour les amoureux de l'Histoire de la Mésopotamie, une semaine spéciale sur France Culture avec, le 13 décembre, l'intervention de l'historienne Véronique Grandpierre
Pour les amoureux de l'Histoire de la Mésopotamie, une semaine spéciale sur France Culture avec, le 13 décembre, l'intervention de l'historienne Véronique Grandpierre
Pour les amoureux de l'Histoire de la Mésopotamie, une semaine spéciale sur France Culture avec, le 13 décembre, l'intervention de l'historienne Véronique Grandpierre
Pour les amoureux de l'Histoire de la Mésopotamie, une semaine spéciale sur France Culture avec, le 13 décembre, l'intervention de l'historienne Véronique Grandpierre
Pour les amoureux de l'Histoire de la Mésopotamie, une semaine spéciale sur France Culture avec, le 13 décembre, l'intervention de l'historienne Véronique Grandpierre

 

Voyage en Mésopotamie

Entre les deux fleuves que sont le Tigre et l’Euphrate, en cette douce région du jardin d’Eden, aujourd’hui bien tourmentée de l’Irak et de la Syrie, 3000 ans d’histoire nous attendent ! Bien avant Rome, bien avant Athènes une brillante civilisation y a vu le jour et s’y est développée avant de sombrer peu à peu dans l’oubli. Suivant la trace des intrépides voyageurs et audacieux archéologues les vestiges d’un passé encore si mystérieux refont surface! Ninive, Babylone, Bêl, Marduk, Nabuchodonosor, Assurbanipal et la belle Sémiramis, les mages chaldéens, les exorcistes nous attendent …

La fabrique de l’Histoire tous les matins sur France culture du lundi 12 au 16 décembre 2016 de 9h à 10h

Pour les amoureux de l'Histoire de la Mésopotamie, une semaine spéciale sur France Culture avec, le 13 décembre, l'intervention de l'historienne Véronique Grandpierre

Avec Hérodote dans Babylone

Babylone, la ville de légende, symbole de la démesure, à quoi ressemblait-elle ? Comment était la célèbre tour de Babel ? À quoi servait-elle ? Qui est la belle Sémiramis ? Et la mystérieuse Nitocris ? Les pères de familles vendaient-ils vraiment leurs plus belles filles aux enchères pour pouvoir donner de l’argent aux plus laides? Et qu’en est-il des fameux jardins suspendus, l’une des sept merveilles monde ? Suivons pas à pas Hérodote, le père de l’Histoire, en essayant de séparer le vrai du faux…. Et la réalité dépasse bien souvent la fiction…..

Mardi 13 décembre 2016 de 9h à 10 La Fabrique de l’Histoire sur France Culture

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Des auteurs dynamiques ! Lionel Cieciura et Thierry-Marie Delaunois

1 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #ANNONCES

Des auteurs dynamiques ! Lionel Cieciura et Thierry-Marie Delaunois
Des auteurs dynamiques ! Lionel Cieciura et Thierry-Marie Delaunois
Des auteurs dynamiques ! Lionel Cieciura et Thierry-Marie Delaunois
Des auteurs dynamiques ! Lionel Cieciura et Thierry-Marie Delaunois

Le salon du livre de Pau se tenait dans le très chic palais Beaumont ; il draine chaque années 25.000 visiteurs passionnés.

J'étais présent sur le stand d' www.unmonde-montagnes.com (librairie en ligne de livres de voyages, d'aventure et de montagne). J'ai fait un carton avec mon livre... super content !
Livre disponible sur www.conseils-de-voyage.com

Des auteurs dynamiques ! Lionel Cieciura et Thierry-Marie Delaunois

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Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016
Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016
Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016
Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016
Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016
Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016
Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016

Thierry-Marie Delaunois au salon de Mon's Livre 2016

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Brune Sapin nous propose un poème...

30 Novembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Poésie

Brune Sapin nous propose un poème...

La nuit tombe, et personne ne l'aide à se relever. Elle s'affaisse, pèse, écrase la ville.
Festival des réverbères.
La ville nocturne.
Plus qu'un syndrome, un symptôme.
Un drame continuel aux terrasses chauffées et enfumées des bars. Sous les néons.
Jeux d'ombres.
Se faufiler entre les verres.
L'alcool brûle, s'enflamme, corrompt les entrailles, fait vibrer les regards et hausse le ton que voilà donné.
Rues bruyantes, rues en fête.
Poussière, feuilles mortes, mégots, et autres trésors des trottoirs où les longues traînes des plus belles se gênent et se bousculent.
Tout s'ombre. Flou de la nuit noire.
Insomniaques aux postes.
Errance des futilités.
Echangées d'ivresse.
Maintenant le temps presse de s'émouvoir.

BRUNE SAPIN

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L'auteur ? Séverine BAAZIZ !

28 Novembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #auteur mystère

 

 

 

Aimer

 

 
Cette nuit
Allongée tout près de toi
Dans le sifflement de ton sommeil
Je n'ai pas su m'assoupir
Et les mots m'ont rendu visite
 
Ils me parlaient de toi
De moi
De notre façon de nous aimer
Moi, dispersion de fragments amoureux
Toi, inlassablement éperdu
 
Dans l'humeur aléatoire de mes sentiments
Tu ne chavires pas
Jamais
Je suis les flots
Tu es le cap
 
Seul toi sais pardonner
Ce que je suis et ce que je ne suis pas
Alors, peut-être, un jour, y parviendra-je aussi
 
L'auteur ? Séverine BAAZIZ !
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Mais qui est l'auteur de ce poème ?

28 Novembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #auteur mystère

 

 

 

 

Aimer

 

 
Cette nuit
Allongée tout près de toi
Dans le sifflement de ton sommeil
Je n'ai pas su m'assoupir
Et les mots m'ont rendu visite
 
Ils me parlaient de toi
De moi
De notre façon de nous aimer
Moi, dispersion de fragments amoureux
Toi, inlassablement éperdu
 
Dans l'humeur aléatoire de mes sentiments
Tu ne chavires pas
Jamais
Je suis les flots
Tu es le cap
 
Seul toi sais pardonner
Ce que je suis et ce que je ne suis pas
Alors, peut-être, un jour, y parviendra-je aussi
 
 
 
 
 
 
 
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Micheline Boland nous propose un extrait de "Voyages en perdition"

26 Novembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

Le soir même, Nathalie se surprit à s'asseoir sur le tapis chinois. Le menton contre la poitrine, elle s'assoupit légèrement aux pieds de Guillaume. Lorsqu'elle sortit de son demi-sommeil, elle ressentait un grand bien-être et vit la main droite de Guillaume légèrement tendue vers elle. Intuition ou hasard, elle s'était installée tel un disciple écoutant le maître et lui, il avait ponctué son enseignement d'un mouvement de la main.

Elle se redressa, se leva et tituba un peu en parcourant les quelques mètres qui la séparaient de la porte d'entrée. Elle rentra chez elle. Le téléphone sonnait. Bernadette lui annonçait qu'elle prolongeait un peu son séjour. Quelques jours en plus, seule avec Guillaume, cela ne pouvait que lui plaire !

Chaque fois qu'elle le pouvait, Nathalie passait chez Bernadette. Elle prit l'habitude d'embrasser Guillaume. La première fois, elle se dressa sur la pointe des pieds, posa ses lèvres sur les siennes qui étaient chaudes et douces. Il entrouvrit la bouche, leurs langues se rencontrèrent. Le deuxième jour, il pencha un peu la tête, l'embrassa et lui caressa les épaules en douceur. Le troisième jour, il se passa la même chose, mais elle osa parler. Elle murmura : "Je t'aime, je t'aime…" Il répondit : "Ich liebe dich". Nathalie se remémora ce que Bernadette lui avait dit à propos de Günther. Il provenait de Zurich, et sa langue maternelle était l'allemand. Il était venu dans le canton de Fribourg, puis dans celui du Valais pour y travailler et c'est ainsi qu'ils s'étaient rencontrés.

Nathalie eut une idée… Elle dit : "Patience, je reviens". Elle rentra dans son appartement le temps d'y prendre son appareil photographique et un pied. De retour, elle fit d'abord de nombreuses photos de Guillaume seul. Puis, elle se mit à ses côtés, actionna le retardateur : les clichés rêvés, tous les deux ensemble ! Elle aux pieds de son amoureux ! Elle le tenant par le bras ! Elle, lui, elle et lui, lui et elle… La séance terminée, elle battit des mains et sauta de joie. Elle était en sueur et à bout de souffle.

Elle ferait agrandir la plus réussie des photos et la mettrait sur le mur de sa chambre à coucher devant son lit. Elle la ferait aussi réduire et la porterait dans un médaillon autour du cou. Ils ne seraient plus jamais séparés. C'est un coup de klaxon qui lui fit prendre conscience qu'elle devenait complètement folle. Elle toucha Guillaume une dernière fois, lui fit un signe de main et le cœur lourd, regagna ses pénates.

C'était bizarre. Nathalie n'avait plus envie de revoir Bernadette. Elle aurait voulu qu'elle ne rentre jamais de ses petites vacances à Gruyère. Elle voyait en elle une rivale. Juste une rivale qui avait un passé avec Guillaume et non plus une amie qui l'avait accueillie avec une infinie gentillesse, l'avait aidée à s'adapter à la région, la recevait chez elle et lui préparait de délicieux petits plats.

Nathalie aurait tant voulu emmener Guillaume chez elle. Alors, le dernier soir, elle le supplia : "Marche. Un petit effort. Tu arrives bien à pencher la tête, à me tenir un peu dans tes bras, fais quelques pas." Mais lui, dans un sourire si doux, avec cet air charmant qui la faisait craquer, articula : "Unmöglich". Elle comprit qu'il ne servait à rien d'insister. Elle pleura et après avoir pleuré, vit que des larmes coulaient aussi sur le marbre.

Le lendemain après-midi, jour du retour de Bernadette, Nathalie alla acheter un bouquet de fleurs et le disposa sur la table du salon, en face de Guillaume. Bernadette devait être là vers dix-neuf heures. Il était dix-sept heures trente quand Nathalie eut fini de vérifier que rien ne clochait dans l'appartement. Durant toute la journée, quantité d'idées folles l'avaient traversée : Se barricader dans l'appartement avec Guillaume ? L'amener chez elle en le faisant glisser ? Le faire transporter dans un endroit secret connu d'elle seule ? Nathalie profita du temps restant pour échanger quantité de baisers avec Guillaume. Elle demeura longtemps blottie contre lui. Et lorsque Bernadette rentra plus tôt que prévu, il fut impossible à Nathalie d'échapper à son amoureux tant il la serrait fort dans ses bras. Elle était à lui pour toujours…

Quand elle vit cela, Bernadette lâcha son sac et cria : "Laisse-la, tu ne trouves pas que tu exagères !" Elle se précipita vers la statue et lui donna une claque sur les fesses. Guillaume relâcha aussitôt son étreinte.

Bernadette riait : "Cette fois, au moins, il n'aura pas raison de notre amitié comme il l'a déjà eu avec d'autres voisines. Car, sous son visage d'ange, Monsieur est un véritable dragueur !" Elle serra Nathalie contre elle et Guillaume baissa piteusement la tête.

Dès le lendemain, Bernadette se débarrassa de la statue en l'offrant au musée de la ville et Nathalie redevint la jeune femme discrète qu'elle était auparavant.

(Tiré de la nouvelle "Un grand amour")

Micheline Boland

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