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Fin de l'extrait "Dieu m'a raconté..." de Jean Destrée

Publié le par christine brunet /aloys

 

- Ah! ah! je t'ai bien eu! Comment s'est terminée cette petite querelle de famille?

- Vous êtes encore là, vous? Vous avez donc décidé de me casser les pieds avec vos élucubrations?

- Allons, allons! Ne t'énerve pas, sois beau joueur. Je parie que tu pensais à moi. Je me trompe?

- En attendant ma soirée a failli être gâchée par votre faute. 

- J'en suis navré mais je n'y suis pour rien. Ce n'est pas moi qui te mets dans cet état, c'est toi. Tu supputes, tu ergotes, tu gamberges, tu te rends malade et tu dis que c'est ma faute. Tu es bien comme les autres, tu me rends responsable de tes problèmes familiaux alors que c'est toi qui t'énerves et qui deviens malade.

- Bon! Admettons que vous n'y êtes pour rien, mais j'aimerais savoir vos intentions. Qu'est-ce que vous me voulez à la fin? Je ne vous ai pas appelé et vous savez bien pourquoi. Je n'ai pas besoin de vous. Je suis fatigué, j'ai besoin de dormir et de plus, je n'ai pas terminé mon travail.

- Libre à toi de penser que je n'existe pas, mais laisse-moi te dire qu'on ne s'en tire pas aussi facilement avec moi. Je suis coriace et persévérant. C'est dans ma nature divine. Avoue que tu as peur de moi. Oui, tu as peur, parce que je fais peur et c'est pour cela que les hommes, d'habitude si audacieux, se font tout petits quand ils entendent parler de moi. Ah! Qu'elle est triste, l'humanité. Moi qui aurais aimé avoir avec les hommes un dialogue d'égal à égal. C'est foutu une fois de plus. Quand je fais montre d'apparaître, tout de suite, ils rentrent dans leur coquille, se jettent à genoux et marmonnent des orémus pour essayer de me calmer alors que je viens vers eux en ami.

- Il y a de quoi. Avec tous les cataclysmes que vous avez provoqués depuis que la terre tourne. Mais croyez-moi, je n'ai pas peur. Pourquoi avoir peur de quelque chose qui n'existe pas. 

- Cela reste à prouver. 

- Je sais. Nous sommes à la même enseigne. Je n'arriverai jamais à prouver que vous n'existez pas et vous ne prouverez jamais que vous existez. Donc nous sommes quittes. Mais à la différence près que dans le doute, il vaut mieux s'abstenir. Et comme vous ne voulez pas être pris de doute, vous êtes dans une impasse. J'ai cet avantage sur vous que j'ai encore la solution du doute tandis que vous, si vous vous mettez à douter de vous-même, vous n'êtes plus dieu et vous n'existez plus.

- Diable! Oh! Pardon! Que c'est bien dit. Je n'avais pas pensé à cela.

- Je n'ai aucun mérite; la vie m'a fait réfléchir et j'en suis arrivé à refuser d'admettre des vérités révélées ou supposées telles. D'ailleurs ces vérités n'ont jamais été prouvées.

- Tu as peut-être raison de me rappeler à l'ordre. Cela va me faire réfléchir à tout ce qu'on a voulu me faire faire, à toutes les paroles qu'on a mises dans ma bouche et que je n'ai jamais prononcées, à tous les gestes que j'aurais posés et que je n'ai jamais posés. Ce sont les hommes qui ont voulu que j'existe. Parce que cela les arrangeait bien.

- Ne mettez pas non plus tout sur le compte des hommes. Ils sont peut-être tordus, machiavéliques, de mauvaise foi, manipulateurs mais à mon avis incapables d'inventer une telle supercherie.

- Détrompe-toi. Ce sont bien les hommes qui m'ont créé. Souviens-toi de ton cours d'histoire et replonge-toi dans la période de l'apparition de l'homme.

- Ah oui! Adam et Ève! Le paradis terrestre, le serpent et la pomme, le péché originel, l'expulsion hors de l’Éden et la condamnation à gagner sa vie à la sueur de son front. On connaît.

- Eh bien! Non! Tout cela est faux parce que tu sais bien que le monde ne s'est pas fait – je dis bien fait et pas a été créé – en sept jours mais en quelque quinze milliards d'années. Rappelle-toi le chanoine Lemaître et son Big Bang, Galilée et sa théorie héliocentrique, Darwin et l'évolution. Rappelle-toi la découverte de la petite Lucy, du Pithécanthrope, de l'homme de Spy et de l'homme de Cromagnon. 

- Et alors?

- Tu ne vois pas? Tu n'as pas encore compris que ce n'est pas moi qui ai fait tout cela. D'ailleurs pourquoi aurais-je créé l'homme alors que j'ai tout ce qu'il me faut dans mon paradis. Je n'avais pas besoin de me mettre sur le dos une créature supplémentaire qui allait – je le savais de toute éternité – me créer les pires ennuis. Je ne suis pas masochiste au point de gâcher mon bonheur éternel avec les anges en inventant une créature irrationnelle, orgueilleuse, vaniteuse, agressive, guerrière, prête à tout pour conquérir le pouvoir et le garder.

- Merci pour l'homme! Vous êtes réellement peu amène à son égard. Et vous dites que vous êtes dieu! Ma parole, votre statut vous est monté à la tête.

- Ne sois pas injuste. Ouvre tes yeux et regarde autour de toi. Tu ne vois que guerres, rapines, compromissions de toutes sortes, corruption au plus haut niveau du pouvoir et les rois n'y échappent pas. Chacun court après le fric et tuera son semblable pour lui prendre ce qu'il a. Ce n'est pas moi qui ai fait ça, ce n'est pas dans mon esprit de bonté. Non je refuse d'avoir fait ce personnage indigne du paradis qu'il a aussi inventé.

- C'est fini ce déversement de fiel et de vinaigre? Venons-en au fait. Pourquoi venez-vous me raconter tout cela? J'ai autre chose à faire, je vous l'ai dit. J'ai du boulot et je suis fatigué; laissez-moi tranquille. 

- Je m'en vais mais je reviendrai car j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.

 

    J'ai un affreux mal de tête; à croire qu'elle va éclater. Je me couche et essaie de m'endormir. Je sens ma femme qui se colle à mon côté. Elle a chaud et moi, je grelotte.

 

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JOUR 2... Jean Destée et "Dieu m'a raconté..."

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

- Bon! Maintenant ça suffit! J'ai autre chose à faire qu'à perdre mon temps à philosopher. Je vous ai déjà dit que j'avais beaucoup de travail. Retournez d'où vous venez et laissez-moi terminer. D'ailleurs l'heure du souper va sonner. J'ai faim.

- Jean! Jean! tu viens? Il est presque huit heures. On mange. Il ne manque plus que toi.

- J'arrive tout de suite, le temps de terminer un paragraphe et je suis à vous.

- Ne traîne pas sinon ta soupe sera froide.

- Oui! oui! je viens tout de suite.

 

Je descends lentement l'escalier en proie à la plus grande perplexité. Ma femme est déjà à table avec les enfants. Je dois avoir une drôle de mine car elle me fait une réflexion, ce qui lui arrive rarement.

 

- Toi, tu n'as pas l'air dans ton assiette. Tu es malade? 

- Pas spécialement. Je suis un peu fatigué. J'ai beaucoup travaillé aujourd'hui et je n'ai pas encore fini. Après le souper, je remonte achever; j'en ai bien pour jusqu'à onze heures.

- Tu ne regardes pas "Thalassa" avec nous? susurre ma fille, la bouche encore pleine de tartine au jambon.

- Malheureusement non; pourquoi? C'est intéressant?

- Oui, c'est sur la pêche au requin en Méditerranée. Reste avec nous, papa! Pour une fois que tu es à la maison. C'est bientôt, le temps d'une pub.

- D'accord, mais après je vais achever ce boulot.

 

     Évidemment, je ne dis pas ce que j'ai entendu, je passerais pour un joyeux farfelu. Pour faire plaisir à ma fille, je vais regarder la télé. Je pense à mon fantôme qui subrepticement s'insinue dans mon univers. C'est qu'il se met à occuper mes pensées, ce personnage insaisissable qui se prend pour dieu. Encore un peu et il va se mettre entre ma famille et moi. Allez! Au diable! Dieu de mes deux…

 

- Qu'est-ce que tu racontes, interrompt ma femme. Qui envoies-tu au diable ainsi?

-  Personne, je me parlais à moi-même.

- Tu vois bien qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez toi. Tu parles tout seul et quand on t'interroge, tu réponds de travers.

- Je ne te réponds pas de travers, je te dis que je me parlais à moi-même. Je ne vois pas en quoi cela te choque. N'en parlons plus, veux-tu, c'est inutile de nous disputer pour une peccadille.

- Ah! Parce que c'est une peccadille de s'inquiéter de ta santé, tu ne manques pas d'air. Tu n'es pas bien, je le vois. Tu as la mine de quelqu'un qui couve quelque chose et tu voudrais que je ne m'en fasse pas. C'est bon! 

- Bah! Ne te fâche pas. C'est vrai que je me sens fatigué. Un peu de calme me fera du bien. Où est-elle cette émission?

- Sur France 3. Dépêche-toi, papa, c'est déjà commencé, tu as raté le début.

 

    Je raterai bien autre chose. Je vois l'émission mais j'ai l'impression de ne rien y comprendre. C'est la première fois que je me trouve dans cet état de semi-inconscience. J'entends tout ce qui se dit mais comme dans un rêve, comme si j'étais sous le coup d'une sorte d'hypnose. J'entends ma fille faire des réflexions. Son frère la rabroue  et je me dois d'intervenir avant que la discussion ne tourne à l'aigre. Personne ne me répond comme si je n'avais rien dit. Je monte. Je suis incapable de travailler et je vais me coucher, à la fois désorienté par ce que je ressens et réjoui de n'avoir pas dû intervenir pour calmer les deux gosses. Je me couche et essaie de m'endormir.

 

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Jean Destrée nous propose sur plusieurs jours (!) les premières pages d'un texte "Dieu m'a raconté"...

Publié le par christine brunet /aloys

Jour 1...

  I



 

   

 

       Je ne sais toujours pas comment c'est arrivé. Les choses les plus bizarres et les plus farfelues vous tombent dessus brutalement, comme les collisions de voitures ou le coup de tonnerre. Je travaillais à mon bureau quand je fus distrait par quelqu'un qui me parlait. D'abord, je ne pris guère attention car, autant vous le dire, il est difficile de me distraire quand je travaille. Ma femme me le reproche d'ailleurs trop souvent. Donc une voix m'interpella.

 

- Hé! Tu m'entends? 

- Quoi encore? 

- Hé! Ne fais pas semblant de faire le sourd! Tu sais qui je suis?

- Non, et ça ne m'intéresse pas.

- Je vais te le dire quand même: c'est moi, Dieu! 

- Allez, arrêtez de donner les coups de bâton à la lune! Je ne suis pas d'humeur à rire.

- Mais tu as très bien compris, c'est moi, Dieu.

- Taisez-vous donc et laissez-moi travailler en paix. J'ai six cours à préparer pour demain.

- Ô homme de peu de foi! Vous êtes bien tous pareils, des Saints-Thomas à qui il faut mettre les points sur les "i" pour leur faire accepter la vérité.

- Bon! Admettons que vous êtes ce que vous prétendez être. Qu'est-ce que cela va changer? Vous  n'empêcherez pas la terre de tourner.

- Bien sûr que non. Je ne vais tout de même pas faire d'exception aux lois de l'Univers que j'ai moi-même mijotées et mises en route.

- Ça, c'est vous qui le dites.

- Je ne suis pas le seul à le dire. D'ailleurs, on a beaucoup écrit sur moi et sur ce que j'aurais fait ou pas au cours de mon éternité.

- Ça ne prouve rien. Les bouquins, ça se laisse écrire. On fait beaucoup de dégâts avec les livres.

- Tu as raison. Les hommes sont dangereux avec leurs inventions.

    - Vous pouvez en parler, des hommes, c'est vous qui les avez créés, si l'on en croit les légendes. Laissez-moi vous dire une chose: si ce qu'on dit est vrai, que vous avez créé l'homme à votre image, vous ne devez pas être très fier de vous, comme le disait Robert Escarpit.

- Halte-là! Je proteste! Ça n'est pas vrai! Je n'ai pas créé l'homme, je proteste, c'est une supercherie. Ce serait plutôt le contraire.

- Ah bon! c’est une première nouvelle! C'est bien la meilleure. Vous n'auriez pas créé l'homme?

- Bien sûr que non!

 

     Je sens que la conversation va tourner au vinaigre et je n'ai pas l'intention de polémiquer avec un fantôme. C'est vrai, enfin. Je suis en plein travail et soudainement, "on" m'interrompt pour me dire qu'"on" est dieu et qu'"on" n'a pas créé l'homme. Mais l'autre continue de plus belle.

 

- Tu peux me croire, je n'ai rien à voir avec ces légendes de la création du monde. Je n'ai rien fait de tout cela.

- Mais alors, les bouquins sont faux? Notez que je ne crois pas à toutes ces balivernes. Mais si tout cela n'est que supercheries, vous allez créer le chaos dans la civilisation occidentale. Quel bordel! Avec tout ce qu'il y a déjà de catastrophes, si vous vous y mettez, vous aussi, qu'est-ce qui nous attend ? La bombe atomique, comme à Hiroshima? Allons allons! Soyons sérieux!

- Mais je suis tout ce qu'il y a de plus sérieux. Attends que je t'explique. C'est l'homme qui a inventé les dieux pour conjurer ses peurs et justifier ses conneries. Quand quelque chose va mal, on me le met sur le dos. J'en ai marre à la fin d'être le bouc émissaire de toutes les bêtises que l'homme a commises depuis qu'il est sur la terre et souvent en mon nom.

  Je commence réellement à m'impatienter car l'individu insiste. On dirait qu'il le fait exprès de me sortir de telles sottises auxquelles je ne crois pas plus qu'à l'existence de dieu.

 

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Un texte signé Edmée de Xhavée sur le thème de "terreurs nocturnes"... Thème proposé pour la revue !

Publié le par christine brunet /aloys


 

C’est qu’avec mon nœud pap ‘, je sais que j’ai l’air con. Elle tient absolument à ce que je le mette pour me différencier des autres, les braillards du quartier comme elle dit. Alors bon, le soir ils me voient tous avec mon nœud pap’ et se fichent de moi. « Quel minet ! » « Et le frac, tu l’as laissé chez le teinturier ? » « T’as l’air trop con ! » (et la… je suis bien d’accord…) « La nuit, tous les chats sont gris, sauf ceux qui ont un nœud pap’ fluo, hahahaha ! ». Car oui, il est fuschia et fluo. J’ai de la chance qu’en plus il ne joue pas jingle bells, ça ne doit pas encore exister…

 

Ceci dit, elle m’adore et j’aurais du mal à supporter qu’elle m’adore moins. Son lit est chaud et paisible, sent bon le frais – même si hier je dois admettre qu’il y avait une petite odeur de pieds, elle était restée en tenue cocooning toute la journée avec des chaussettes anti-dérapantes. Mais d’habitude ça va, c’est plaisant, et je me colle avec tant de passion contre son dos qu’il lui est arrivé de se retrouver sur la carpette. Ce sont des choses qui arrivent…

 

Mais pour en revenir à la nuit et ses effrois, il faut quand même que dans le quartier, on sache que ce jardin, cette femme et ces parterres… c’est sous ma surveillance. À moi, en somme. Alors je sors, je m’arrête sur le seuil de la porte de la cuisine, je bombe le torse (que j’ai assez velu, qu’on se le dise…) et je pars d’un pas de crocodile, le nœud pap’ se dandinant un peu, vers la troupe de va-nu-pieds du quartier. Sac-à-puces a une oreille déchirée et pue du bec que c’est pas possible (oui, pire que les pieds sous la couette…), Pisse-partout a perdu une dent devant et a vraiment une tête de gargouille quand il retrousse les babines pour me faire peur. 

 

Peur… j’ai, et comment ! mais n’en dis-rien, cher journal, car ce n’est pas la peine qu’ils aient un autre motif de rire de moi. 

 

Je prends donc l’air insouciant, gratte sous les rosiers pour y déposer un cadeau de plus - le jardinier crie toujours bien fort en les trouvant, mes hommages, je pense qu’il est ravi – et puis je m’assieds bien en vue pour me toiletter. Hop la patte arrière levée à la Rudolf Nureyev, gracieux et distant, je les guette de sous mes paupières. 

 

Sac-à-puces est toujours le premier à être vulgaire. Il pousse un grondement effroyable comme le bébé de la voisine, qui m’avait fait sursauter et sautiller de côté comme un crabe la première fois que je l’ai entendu… Il me regarde, aussi, bombant le torse – un peu pelé et croûteux, car dans sa cour des miracles il donne et prend des raclées quotidiennes, raison de ses oreilles frangées – et fouettant l’air de sa queue maigrichonne. Alors son second, Pisse-partout, fait le blanc-bec et se met aussi à couiner d’une voix de fausset, faisant mine de vouloir me sauter dessus et me dépouiller de mon nœud pap‘ probablement. 

 

Je continue mes soins de beauté, et comme je ne suis pas encore castré – elle me l’annonce comme un grand jour merveilleux assez proche, soi-disant mes pipis sentiront l’eau de rose et je deviendrai gras à lard, qu’elle dit – j’envoie un jet qui transformerait en statue de sel le premier qui s’approcherait, et de fait les rosiers commencent à avoir le teint jaune. 

 

Ensuite, dans les hurlements réunis des deux minables palaces à tiques et puces, je m’avance en roulant des mécaniques et m’arrête sous le mur où ils font tout leur cinéma, et puis j’utilise mon arme secrète. Les plus tendres des miaou miaou sortent, stridents, déchirants, de ma petite bouche innocente, et elle surgit à la porte : Ludovic, où es-tu ? Encore ces deux horribles matous nauséabonds ? Brave, mon Ludovic, tu défends bien ton territoire, viens maintenant ! Croquettes time !

 

Et comme souvent, elle a pris dans sa réserve de pommes de pin ce qu’il faut pour canarder les deux nigauds qui s’enfuient de mes terres, indignés. 

 

La terreur du quartier, c’est moi !

 

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"La route à suivre", un texte de Bernadette Gérard-Vroman publié dans la revue AURA

Publié le par christine brunet /aloys

 

La route à suivre

 

C’est la déroute, je le redoutais, les dés sont lancés mais le jeu n’envisage rien de bon. Tous dans le même bateau, et pourtant si seuls, nous tenons bon, certains mieux que d’autres. C’est une question d’équilibre, garder le cap, ne pas faire fausse route. Et pour éviter le pire, laisser aller la plume, pour que viennent se former des mots qui tiennent la route, à défaut de se jeter dans la soute. Tous dans le même bateau, l’esprit à l’étroit, le corps tordu, avec, au-dessus de nous, il suffit de lever les yeux, ou de tourner les pages, tant d’espace pourtant…

 

Les yeux fixés sur la partition d’un menuet en si bémol majeur de Bach, dont j’essaie de laisser échapper les notes d’un piano blanc, mon morceau est très vite interrompu par l’arrivée d’une nuée d’oiseaux en migration, que je vois passer à toute vitesse, entre deux toits voisins : un ballet aux couleurs rougeâtres de toute beauté vient émerveiller mes yeux.  Ma curiosité prend le pas et interrompt de suite le menuet.  Étrange cette couleur… serait-ce une espèce aux tons lie de vin, comme le pinson des arbres, qui migre en masse depuis quelques jours ?  Comme pour me sortir de mon rêve, un nuage d’oiseaux noirs, de taille différente, et moins rapide, passe, pour me prouver le contraire.  Je me replonge dans le menuet, et quelques portées plus loin, un même spectacle de plumes s’impose devant moi, d’abord en rouge, et puis en noir, et ce, à trois reprises.  Un peu plus haut, un nuage aux tons rosés, est témoin, lui aussi, ou est-il complice de ce jeu, filtrant les derniers rayons du soleil et les projetant sur ces oiseaux ?  Et si tout ceci n’était autre qu’un message d’amour, dont la terre a tant besoin ?

 

« Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide, le Poète serein lève ses bras pieux, et les vastes éclairs de son esprit lucide lui dérobent l’aspect des peuples furieux. »

Charles Beaudelaire

                                     

 

 

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Patrick Benoit nous propose un nouvel extrait de son ouvrage, Le Sac des Filles...

Publié le par christine brunet /aloys

Le sac de Maman

 

Il devait certainement être très grand.  Comme un sac sans fond qui peut tout transporter : mouchoirs, casse-croûte, carnet d’adresses, clefs, portefeuille épais, chéquier, parapluie portatif, vêtements de rechange et de pluie, crème solaire, désinfectant et sparadraps de toutes tailles.  Et moi, entre les deux anses.

 

Si elle était une fourmi, elle en serait la reine.  A bout de bras, cela devait être inconfortable.  Depuis, le sac à dos a fait son apparition, de sorte qu’il devient possible de transporter encore plus de choses : la petite sœur, une couverture, des tabourets pliables, des lunettes solaires et casquette contre l’insolation, spray anti-moustiques.  Le pire, c’est qu’elle oubliait toujours quelque chose !

 

Même après dix-huit ans de vie commune, je n’ai jamais su faire l’inventaire du contenu de son sac.  Sans compter qu’elle en changeait de temps en temps, ce qui provoquait des problèmes de transfert d’objets, stimulant l’ire de mon papa, qui, pour sa défense, était interdit du port de sac pouvant nuire à son image de pater familias universalis.

 

Rationnel et relationnel, il eut l’idée de vider ses poches en achetant un sac Delvaux.  Non seulement il serrait sa ceinture d’un cran lui donnant une prestance plus juvénile, mais aussi il offrait un coup de séduction à son épouse pour qu’elle devienne aussi sa maîtresse.  Pari chèrement dépensé, mais pas gagné !

 

Maman fit la moue.  « Pourquoi une telle dépense alors que je ne sais rien mettre dedans » dit-elle affectueusement.  Réponse immédiate : « Pour ne prendre que l’essentiel, et mieux te sortir. »  Pris dans le sac, Papa dut inviter Maman plus souvent à sortir pour vider son sac.

 

Echec à la Dame : l’abstinence s’installa, le sac n’étant sorti qu’une seule fois sans billet ni monnaie.  Quand on dit que l’argent ne fait pas le bonheur, inversement le bonheur ne fait pas l’argent.  Pour Maman, un sac doit être utile à transporter des choses et autres.  Mieux vaut un sac de courses qu’un sac de pouffe.

 

Père et Mère s’achetèrent un sac de couchage, d’où peut-être suis-je né ?

 

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Trahie sur ma route, un texte paru dans la revue AURA 107 – thème Route(s) signé Antonia Iliescu

Publié le par christine brunet /aloys

 

Trahie sur ma route

(texte paru dans la revue AURA 107 – thème Route(s))

 

 

Je n’avais que deux ans quand je l’ai aperçue pour la première fois. En ce jour ensoleillé, elle m’accompagnait en sautillant sur la première route de ma vie : ma rue. Qui était-ce, qu’est-ce qu’elle me voulait, cela ne m’intéressait guère. Enfant insouciant, je marchais sur ma route et je grandissais sans me poser des questions. Un jour je suis arrivée jusqu’au bout de ma rue, un bout fictif puisqu’il se ramifiait en rameaux et ramilles qui dessinaient d’autres routes, de grandeur et d’importance différentes.
Je regardais étonnée cet éventail de tentations et de promesses. Quel chemin emprunter ?... À chaque carrefour se cache une nouvelle aventure et dans chaque aventure, un piège. Un pas en avant et deux en arrière, j’avais peur de m’égarer ; et alors je rebroussais chemin.

C’est pendant les années d’adolescence qu’elle a commencé à m’intriguer. Avec son contour sans visage et sans voix, elle n’apparaissait que sous le soleil, quand je me promenais dehors. Elle imitait mes mouvements, en me devançant souvent sur le trottoir, comme si elle voulait me montrer la voie (sur les routes de la vie il y a parfois des moments où notre ombre nous dépasse). Je me posais un tas de questions… Pourquoi ne me quittait-elle jamais ? Pourquoi moi debout et elle par terre, se traînant comme un serpent ? Parfois je la regardais jalouse de sa silhouette longiligne, à la taille fine et aux longues jambes qui couraient légères sur le pavé. Elle paraissait si fragile que pas une seule fois je ne l’ai piétinée sous mes pas. 


J’évitais de lui marcher dessus, je ne voulais pas lui faire du mal ; après tout, n’était-elle pas ma sœur jumelle ? Je marchais avec elle, je grandissais avec elle, poursuivant la route de ma vie.

Le soleil est presqu’au zénith et mon ombre, quoique diminuée, ne cesse de m’obséder. Adulte bien installée sur mes pieds ayant battu tant de chemins j’ai continué à m’interroger à son sujet : « À quoi sert-elle ? Veut-elle me montrer qu’en moi, à part la partie visible et lumineuse, il y a aussi une partie obscure ? Pourquoi me tient-elle liée à la terre et ne me laisse-t-elle pas m’élever ? » Je me crois importante et je lui marche dessus, sans remords. Je veux même m’en débarrasser, oui, je la trouve inutile et méchante comme un œil espion qui contrôle chacun de mes mouvements. Et comme ça, prisonnière de mon ombre, j’avançais sur la route du destin, un petit regret dans un coin de l’âme de n'être pas née arbre. Si j’en avais été un, mon ombre aurait eu un sens : donner de la fraîcheur aux gens qui s’aventuraient sur les voies du désert. Mais mon ombre… Quel sens ? 

Je porte en moi un oiseau qui voudrait voler, mais l’ombre l’en empêche et le tient tout en bas, loin du ciel. 

Néanmoins… Au fil des années, quand la solitude s’est invitée à ma table et le soleil préparait son lit, l’ombre est devenue ma seule amie. Je ne lui marche plus dessus. Moi et l’anti-moi arpentons maintenant sur les chemins de la vie, sans plus nous poser de questions. Elle est devenue mon aura sombre, tandis que je suis devenue son ombre à elle. 

Oui, elle m’a trahie finalement… C’est elle qui a pris ma place dans ce monde. Quand je suis tombé malade elle m’a forcée d’accepter un troc. Ainsi, ai-je dû changer ma vaillante verticalité contre son humble horizontalité. Et bientôt je siègerai encore plus bas que mon ombre. Mais elle… elle pourra, enfin, s’élever sur les ailes de l’oiseau caché en moi et poursuivre sa route vers le ciel. 

 

Antonia Iliescu
27.09.2020

 

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Le garden State, un texte signé Edmée De Xhavée  

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

J’ai vécu 15 ans au New-Jersey, surnommé « The Garden State ». L’ État jardin. Beaucoup de fleurs, un amour évident pour les jardins, et quelques imposantes demeures qui ouvrent leurs grilles pour que la beauté d’une nature mise en scène soit à tous le temps d’une promenade. On a alors le grand privilège de voir ces merveilleuses maisons conçues par ces riches qui aimaient la beauté et la vivaient au quotidien. 

 

Par exemple Montclair, où je travaillais les dernières années, est l’écrin d’une propriété-joyau, la maison Van Vleck. Plus de 400 variétés de fleurs et plantes, avec des azalées et des rhododendrons très rares et un wistéria de 68 ans, un rêve de pluie qui ondoie autour de deux colonnes doriques du côté jardin. Le jardin est à son apogée en mai et début juin, avec les azalées et rhododendrons en fleur. La maison date de 1916 et est de style italien, avec une simple élégance, et fut construite par Joseph Van Vleck pour sa femme Amanda et leurs … dix enfants ! C’est leur plus jeune fils, Joseph Van Vleck Jr qui en a dessiné les plans. 

Quelques kilomètres plus loin, il y a l’arboretum de Morristown, la maison Frelighuysen. C’est la maison d’été de George et Sara Frelighuysen au bord de la rivière Whippany et datant de 1891. A la mort de ses parents, Matilda, leur fille unique, s’amouracha passionnément du jardinage, et transforma peu à peu le jardin en cet arboretum, devenu public à sa propre mort.  Là, on se promène dans un grand parc entourant une maison de style colonial-revival. Il y a aussi le jardin aux herbes potagères, et celui des herbes médicinales. Des bourdons et papillons se posent sur les buddleias et chardons, s’abandonnant à la simple joie d’avoir des ailes et au goût de l’ivresse des parfums. L’hiver, la promenade y reste agréable, et des hordes de biches passent en soulevant la neige silencieuse sous leurs sabots légers. 

Doris Duke, une remarquable pauvre petite fille riche nous a laissé ce qui donnait un peu de paix à son âme et beaucoup de sens à sa vie : Duke Gardens. Elle y a créé plusieurs jardins paisibles – un jardin italien construit autour d’une statue de Canova, un jardin colonial explosant de ces voluptueuses fleurs du sud : camélias, magnolias, azalées…, un jardin édouardien envahi par l’arôme capiteuse des orchidées - où cependant la sensualité et l’appétit de vivre parlent avec force. 

Doris Duke n’a pas souvent été heureuse mais sans doute ses jardins lui ont-ils donné ses moments de renaissance. 

Le New Jersey est véritablement l'État jardin, une joie qui explose de toutes ses couleurs à la fin du printemps, offerte à tous par ceux pour qui argent n'était pas seulement synonyme de puissance, mais aussi d'hymne aux beautés de la nature. A deux pas de New York - qui a, il faut le dire, son incroyable mais extraordinaire Central Park - on a de la chance, si on aima la botanique, dans ce coin du monde. Si on aime la gastronomie… le chançomètre descend en flèche ! 

 

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EDmée de Xhavée nous propose un texte : 29 décembre 1890

Publié le par christine brunet /aloys

29 décembre 1890 – Edmée De Xhavée

 

Ils sont plus de cent. Cent cinquante peut-être, cent cinquante villageois terrorisés, dissimulés dans le bois. Des vieillards, des femmes et des enfants. La neige tombe et fond sur leurs yeux, leurs lèvres, les sillons de leurs visages, dans un silence de pure frayeur. 

 

Pour ne pas laisser de traces, ils marchent en file dans le petit ru, crevant la fine couche de glace, leurs pieds insensibles après que le froid les ait vidés de leur sang. Il gèle à – 30. Peut-être plus encore, on parle de – 40.

Et puis le bruit se rapproche, les assourdit de son message de fatalité. Celui des soldats, des chevaux dont les sabots foulent le sol avec une douceur trompeuse. On crie sur eux, on les bouscule, on les force à revenir en arrière, à coups de cravaches, de taloches sur la tête, de cris dans cette langue qu’ils ne comprennent pas. Les vieillards ont le visage gris et éteint. Ils savent. 

On les regroupe pour mieux les encercler. Ils sont si faibles. Une femme et sa vieille mère s’échangent un regard, adieu, adieu, adieu … La plus jeune serre son manteau contre elle, frissonnante. Adieu, adieu, adieu … Les soldats sont nerveux, cette soumission les inquiète. Il le savent bien va, que cette racaille est bien plus dangereuse qu’elle ne paraît. 

Le doigt sur la gâchette, ils chevauchent nerveusement autour du groupe secoué de frissons. La vapeur s’élève du flanc des chevaux, agités par le gel et l’inquiétude des hommes. Un coup de feu éclate, on ne sait d’où, et les soldats se mettent à tirer à l’affolée sur les villageois dont certains cherchent à courir. 

Les deux femmes en font partie, mais la mère s’écroule aussitôt. Sa fille trébuche et s’effondre à son tour, son manteau serré contre elle, sans un cri. Un peu de sang sort de son cou en fumant. Un vieillard se redresse avec la force de son dédain et lève une main noueuse et bleue. Sa poitrine explose et se déchire, et il retombe, déjà loin de sa souffrance. 

Un à un, ils s’affalent presque tous pendant que la neige continue de voleter avec sa morne élégance. Un peu de sang, quelques gargouillements, un pleur quelque part. La fouille des cadavres pendant qu’en hâte on creuse une fosse commune. Quand elle est prête, les corps sont déjà gelés, raidis dans une mort qui les a surpris au lever du lit, peu habillés, au lever d’un matin qui aurait dû être un matin comme les autres.

Hébétés, soudain orphelins de toutes leurs traditions et culture,  les rares survivants sont emmenés dans une chapelle où pend encore une banderole de Noël. Paix aux hommes de bonne volonté.

Heureusement ! Il était temps qu’on nous débarrasse de cette vermine, diront les dames au cœur injuste dans les salons là-bas, au loin, commentant cette nouvelle. Certaines ont reçu de leur valeureux époux quelques-uns des maigres trésors volés sur les dépouilles, si pittoresques n’est-ce pas ? Aujourd’hui, on ne mentionne plus leur origine, on s’affirme incapable de dire comment ils sont arrivés dans la famille…

Trois jours plus tard, une fois les soldats partis, d’autres villageois s’avancent, essayant de retrouver les leurs dans la fosse non fermée. Il neige encore, le froid mord leurs âmes, l’horreur cisaille leurs cœurs. Et puis, l’incroyable. Un pleur de bébé s’élève de la fosse. Serré dans le manteau de la jeune femme, une petite fille de quatre mois a survécu, protégée par tous les corps qui lui ont fait une barrière contre le froid. 

La nouvelle du miracle fait son chemin. Un général dont la femme est farouchement active pour les droits des femmes – elle est d’ailleurs l’éditrice d’un magazine bi-mensuel féministe – sent son cœur arriviste se dilater de joie. Adopter cette fille de l’ennemi, lui offrir la rédemption dans sa famille, l’éduquer comme une des leurs … voilà qui fera parler de lui dans les salons des dames au cœur injuste, et il faut bien le dire, leur influence n’est pas à négliger. Voilà aussi qui sera un beau symbole de leur désir d’aider les vaincus à s’assimiler.

 — Quel mari exceptionnellement humain vous avez, Clara ! Et dites-moi, cette petite, comment s’y fait-elle – encore un verre de Xerès ? – comment s’y fait-elle, disais-je, à cette vie de patachon ? 

Elle s’y fait bien mal en fait, et bien des années plus tard, Clara admettra avoir fait plus de mal que de bien avec cette adoption forcée. 

Ce massacre a bien eu lieu. C’était le 29 Décembre 1890, à Wounded Knee. Que l’on qualifia alors de « bataille ». Et le bébé a été nommé Zintkala Nuni, « oiseau perdu » en lakota. 

Toute sa vie elle a couru après son identité. Elevée comme une blanche - mais le fringant général s'en désintéressa bien vite!  - , elle n’avait aucun contact avec des gens qui lui ressemblaient, et aucune ressemblance avec ceux avec qui elle avait des contacts. Jamais elle ne s’est séparée du petit bracelet qu’elle avait au poignet lorsqu’on l’avait trouvée, ainsi que des minuscules mocassins et du bonnet de peau brodé d’un drapeau américain. Indocile, folle de la douleur de non-identité, sa courte vie n’a été qu’un cri strident. S’étant enfuie à 16 ans de chez le général Colby, elle s’exhiba un peu dans des shows de Buffalo Bill, puis retourna dans la réserve. Mais là, ses manières blanches mettaient mal à l’aise : elle répondait, regardait les hommes dans les yeux, riait fort, parlait pendant les repas… Une tristesse infinie l’enveloppa. Un an plus tard, elle était enceinte, et accoucha d’un enfant mort-né. Son désespoir fut alors si profond qu’elle s’est jetée dans la fosse commune de Wounded Knee où gisait sa mère, les bras déployés. Et pourtant, qui pouvait l’entendre, cet oiseau perdu ?

Elle se mit à errer ça et là, eut trois maris – dont un lui donna une maladie vénérienne -, joua dans des westerns muets, dans le Buffalo Bill Wild West Show, et retourna maintes fois dans les réserves, sans succès. Elle ne s’y sentait pas plus chez elle que dans le monde des Colbys ou des cirques. 

Pauvre Zintkala Nuni, quel long cri d’agonie que sa vie. 

Dans la misère la plus sordide, perdant la vue et la peau vérolée à cause de la maladie vénérienne que son second mari lui avait donnée en plus de volées de coups, c’est le jour de la Saint Valentin en 1920 qu’elle est enfin morte.

Mais son identité devait, finalement, l’envelopper et lui rendre sa dignité. En 1991 son pauvre petit cercueil fut récupéré par des membres de la nation Lakota qui lui firent un nouvel enterrement, auquel beaucoup d’Indiens assistèrent, parfois venus de loin à pied, à cheval, en camion ou en voiture. On la plaça enfin dans la fosse commune de Wounded Knee, avec ses parents et les siens. Et quelque part pas bien loin, le cœur de Crazy Horse.

Bien des Indiens vous jureront entendre des pleurs d’enfants s’élever de la fosse.

Entre 1969 et 1974, 40 % des adoptions aux USA étaient des adoptions de petits Indiens par des familles blanches. Certains étaient kidnappés, arrachés à leurs parents, d’autres étaient pris à la naissance et on disait à la mère que l’enfant était mort-né. 35% des enfants indiens passèrent alors ainsi au monde des blancs, pour une politique de « forced assimilation ». Ces enfants auxquels par la certitude d’être différents, de ressentir les choses autrement. Sans pouvoir comprendre. 

Cette politique a enfin été abandonnée devant l’échec inhumain qu’elle a représenté.  

Edmée de Xhavée

 

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"Les mots...", un texte de Bernadette Gérard-Vroman

Publié le par christine brunet /aloys

… Les mots…

 

Se sont invités au bal masqué.  Ils ont profité du moment que j’avais choisi pour hiberner, au beau milieu des bois.  La balade contée « Arbres & Sens » m’avait mise sur la piste.  L’endroit serait propice pour un retour à soi, loin de tous, loin des médias, loin de tout.  J’allais enfin pouvoir prendre soin de moi, et des autres, en laissant les mots se frayer leur chemin.

 

À chaque détour d’une sente, ils sautillaient de joie et ne savaient où se poser, des fougères aux nuances tigrées, aux feuilles des arbres leur offrant une mosaïque de couleurs des plus variées.  Un gros tronc qui avait eu la tête tranchée, réincarné en conifère, profitait de sa force pour grandir.  D’autres troncs arrachés, à moitié recouverts de mousse, étaient devenus le gîte d’une famille entière de champignons.  Ceux-ci s’amusaient, pour l’occasion, à revêtir toutes sortes de chapeaux, de toutes les tailles et formes.  Les uns se camouflaient parmi les feuilles, les autres, au contraire, aimaient se faire remarquer en se parant de chapeaux de couleur orangés vifs, certains même rouges à pois blancs !  Sur d’autres encore, on aurait dit que les premiers flocons venaient de s’y poser.  C’était un bal où chaque espèce végétale offrait aux mots leur plus belle palette de couleurs automnales.  Certains arbres étaient chaussés de mousse, assortis parfois à leurs chaussettes, d’autres de lierre.  

 

Entre les sentiers, les chemins feuillus, caillouteux, boueux, labourés par les sangliers ou encore bétonneux, chaque bifurcation en T offrait aux mots une occasion rêvée pour imaginer des fantômes qu’ils espéraient voir surgir de derrière l’obscurité des forêts de conifères, ou ce qui leur donnait l’eau à la bouche, les emmenant vers des infusions fruitées et boisées.  Tout était prétexte pour s’évader.  L’objectif était atteint.

 

Les mots aimaient se glisser sur l’eau des ruisseaux ou parfois, suivaient le courant de la rivière.  Même les gouttelettes de pluie, en se posant sur les mots, avaient un effet apaisant et venaient en masser chaque syllabe.  Par moments, ils s’accrochaient aux feuilles, pour virevolter avec elles jusqu’à se poser par terre.  Ils adoraient la légèreté de cette danse.  Plus loin, ils se laissaient bercer par les cris des oiseaux, résonnant dans ces grands espaces qui invitent à la contemplation.  Tous leurs sens étaient en éveil dans cette immersion totale.  Le soleil accentuait les couleurs, quelles qu’elles soient, du jaune au rouge, en passant par le vert, et invitait le peintre à reproduire leurs teintes rendues chatoyantes, par les rayons lumineux.  

 

Comme une chenille, chaque mot s’accrochait à l’autre pour venir se poser sur une feuille et chaque feuille s’assemblait pour offrir à celui qui passera par ici les bienfaits du bain de forêt par le biais de l’écriture.

 

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