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textes

Marie-Noëlle Fargier nous propose une nouvelle... "Enfants de l'Océan"

Publié le par christine brunet /aloys

Enfants de l’Océan

 

Avant de te voir, te rencontrer, te connaître, je t’ai lu ma belle. Encre sensible à ta force et ta splendeur. De cette encre issue de tes abysses. Ceux de la Garonne. Miroir de ses rives clinquantes, majestueuses. Fleuve tantôt lisse et soumis, tantôt révolté et provoquant.

Je t’ai suivie au gré des pages « Ecoute ma Garonne ». Je l’ai entendue. Raz-de-marée noirs de chair torturée. La bouche édentée expulse la poussière d’or sur les pierres de la ville. L’homme aveuglé de ses lèvres pincées s’abreuve du métal inoxydable. Dépendance immortelle. Raz-de-marée rouges de chair suante. De ses mains usées fabrique les argentiers. Ouvriers mis en cale. Raz-de-marée dorés de chair soyeuse. De ses ongles manucurés soudoie Dionysos. Paquebots à quai. Oriflamme faste, couleur aurifère. Dépendance immortelle. Qu’ont-ils fait de toi ?

 

Et puis, tu m’as parlé d’elle. Ta compagne sauvage. Dordogne se nomme-t-elle. Librement elle circule avant de te rejoindre dans ta prison humaine. Emmurée, bétonnée. Elle te raconte ses rives de terre et d’arbres et de fleurs, ses poissons, son tapis de flore. Toi qui n’es plus qu’un vide de souillures. Elle se souvient de son berceau dans les monts Dore, sans malédiction.  Elle serpente au caprice des reliefs, rencontre le lys, s’aventure à travers son homonyme. Refuge des indomptables. Comme elle, affranchis. Elle s’amuse de quelques embarcations indiennes. Mémoire. Gène de sagesse, de savoir.  Elle rêve de ces corps nus qui glissent dans son onde. Volupté. Servitude des sens. Couronne champêtre sans blason ni étendard. Dépendance vitale. Ils t’ont épargnée.

 

Enfin, tu m’as parlé de lui, l’aîné des Titans et je vous ai suivies. Chargées d’eau douce et d’eau de mer. Orchestrées par la marée vous façonnez vases, bancs de sables et îles. Le colérique mascaret ne vous néglige pas.  Enlacées au Bec d’Ambès vous vous jetez dans l’océan. Toujours unies et victorieuses. Raz-de-marée oubliés. La terre se dessine d’un archipel où il fait bon vivre, initié de vos vagues.

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Philippe Desterbecq nous propose une nouvelle : "un vélo rouge"

Publié le par christine brunet /aloys

Un vélo rouge

Pour mes huit ans, j’avais demandé à mes parents de m’acheter un vélo rouge, le même qu’avait reçu mon copain Fred parce qu’il avait eu un beau bulletin. Je voulais pouvoir me balader dans le village, seul, sur ma monture, fier comme Artaban. 

Mon père m’avait promis qu’il exaucerait mon vœu, mais voilà, papa est parti tout à coup, comme ça, dans un éclair, comme un ballon qui éclate, rouge, le ballon. Un bête accident, une vie qui s’envole et un petit orphelin qui ne comprend pas bien la situation. 

Le jour de mon huitième anniversaire, je m’en souviens, nous déposions, ma mère et moi, des fleurs au cimetière du village, rouges les fleurs, rouges comme le sang qui s’était répandu sur la chaussée. Et de mon cadeau, de ce vélo dont je rêvais depuis des mois, on n’en a même pas parlé. Ce jour-là, je n’ai même pas soufflé une seule bougie ! 

Pour mes neuf ans, j’avais demandé à maman si elle voulait bien m’acheter le vélo rouge que j’attendais depuis plus d’un an. Elle s’est mise à pleurer, comme tous les jours depuis la disparition de papa, a ouvert une nouvelle bouteille de whisky comme elle le faisait presque tous les jours depuis qu’elle était « seule au monde » comme elle disait ; elle a bu une longue gorgée de ce liquide brulant qui semblait lui faire tant de bien, m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Mon pauvre petit, je n’ai pas le premier centime pour te le payer, ton vélo ! Et puis, si c’est pour répandre une flaque rouge sur la chaussée, et que je me retrouve encore plus seule, c’est pas la peine ! ».

Pour mes dix ans, j’avais demandé à mon beau-père s’il voulait m’acheter le vélo rouge promis par mon père. Il m’a foutu une torgnole et m’a dit : « Il avait qu’à l’acheter lui-même, ta bécane, ton vieux ! ». Je ne savais pas que papa était si vieux. Je n’ai jamais été doué pour deviner l’âge des gens. Par contre, lui, Albert, avec sa longue barbe blanche et l’absence de cheveux sur son crâne tâché, je le trouvais vraiment vieux ! Et tout d’un coup, j’ai souhaité qu’il meure vite. Je me retrouverais seul avec une mère alcoolique, je le savais, mais maman, elle, au moins, ne me frappait pas ! 

Mais, malheureusement, mes vœux ne se réalisent jamais et Albert n’est pas mort. Il a continué à me frapper et puis il s’est mis à battre maman aussi. J’aurais voulu la défendre, bien sûr, mais devant les muscles de notre tortionnaire, je tremblais, je n’y pouvais rien ! 

Puis, un jour que j’allais avoir treize ans et toujours pas de vélo, j’ai découvert une nouvelle flaque rouge. Ce n’était pas sur le chemin, cette fois, mais sur le sol de la cuisine. J’ai suivi des yeux le tout petit ruisseau écarlate qui se formait et j’ai vu la tête de ma mère, à même le carrelage froid, éclatée comme une noix. D’Albert, aucune trace, bien sûr, mais je savais très bien ce qu’il s’était passé là, dans la petite cuisine aux vitres sales. 

Aujourd’hui, une gentille dame est venue me chercher chez la voisine. Elle m’a tout expliqué. Je vais vivre désormais dans une grande maison, propre, lumineuse, où grouillent des dizaines d’enfants comme moi, des orphelins à ce qu’elle dit. D’après elle, plus personne ne me touchera et je me ferai plein de copains. 

Est-ce qu’il y a des vélos dans les centres d’hébergement pour enfants ? Si oui, est-ce qu’ils sont rouges ? J’aimerais bien avoir un vélo rouge, moi…

 

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Micheline Boland nous propose un conte pour Noël !

Publié le par christine brunet /aloys

Substitution

 

Mon histoire se passe il y a longtemps.

Ce soir-là, quelques jours avant Noël, Jean rentre chez lui. Contrairement à son habitude, il ne s'empresse pas de donner un baiser à Sylvette, sa jeune et jolie épouse. Il est visiblement troublé et embarrassé. 

"Sylvette, c'est une véritable catastrophe ! Je viens de croiser nos voisins. Ils nous invitent pour le soir de Noël ! Une belle occasion d'apprendre à mieux se connaître, m'ont-ils dit ! Tu te rends compte. Nous sommes sans le sou et il nous faudra leur apporter le cadeau traditionnel. Qu'est-ce qu'on va faire ? 

- Mais pourquoi as-tu accepté ?

- Tu sais, ils m'ont pris au dépourvu et je n'ai pas eu le temps de réfléchir… J'ai dit oui, comme ça, par politesse !"

Des brindilles, de bien maigres bûchettes et rondins, ils n'avaient guère que cela à pouvoir apporter. Leurs maigres économies avaient payé le peu de mobilier qu'ils avaient. Comme la plupart des jeunes mariés, ils voyaient la vie en rose et n'imaginaient pas qu'un imprévu pouvait arriver ! Ils avaient espéré que l'hiver serait clément et qu'ils auraient peu de frais de chauffage et de vêtements. Ils avaient eu l'audace de compter sur la bienveillance de la météo et des éléments naturels. Ils n'avaient pas envisagé qu'ils allaient être invités pour Noël chez des voisins auxquels ils devraient, comme c'est la coutume dans la région, offrir une belle grosse bûche pour alimenter le feu durant tout le repas. Ce cadeau était, en ce temps-là, le seul partage matériel des frais de la veillée.

 Ces misérables branchages qu'ils avaient récoltés dans les endroits boisés des environs, jamais ils n'oseraient les donner. Ils étaient tout juste utiles à pouvoir cuisiner et à réchauffer un peu leur foyer le soir venu, quand le travail terminé ils se laissaient aller à la rêverie au coin de l'âtre sous une douce couverture. Pour ces activités, peu importait, en effet, la présentation du combustible, seuls comptaient les résultats. Pour illuminer un réveillon de Noël, il s'agissait de faire un cadeau non seulement fonctionnel, mais aussi présentable. La forme avait, ici au moins, autant d'importance que l'usage prévu.

"On ne va quand même pas demander à tes parents ou aux miens de nous prêter quelques sous. Ce serait leur montrer qu'on n'est pas vraiment capables de voler de nos propres ailes ! 

- T'en fais pas, mon Jean, nous devons trouver une solution et on la trouvera, Et si je brodais une bûche sur un joli morceau de soie ? Un joli napperon…

- Mais, tu n'y penses pas !" 

 Comment dissimuler au mieux leur pauvreté ? Oublié le napperon, puisque Jean n'en veut pas ! 

"Et si on offrait des rondins de bois ?

- Mais, pour quoi faire ?

- Des rondins de bois qu'on emballera joliment pour chaque convive. Ainsi chacun alimentera le feu au moment opportun…

- Ma pauvre Sylvette, tu crois que nos voisins vont se contenter de cela ?

 - Ne t'énerve pas, Jean ! Ça ne sert à rien de tout précipiter ! Et si on demandait à Parrain ? Je le connais, il ne dira rien aux parents ! Ça restera un secret entre lui et nous !"

Et si, et si…  

 Soudain, Sylvette bat des mains : "J'ai trouvé ! Tu ne devineras jamais ! Quelque chose de délicieux et qui réduira leurs frais ! Je vais leur préparer un gâteau. Ce sera une contribution personnelle au repas et ainsi, nos hôtes ne se douteront pas de notre dénuement. 

- Et si tu lui donnais la forme d'une bûche ? Ce serait une belle surprise, non ?".

 Dès le 24 décembre au matin. Sylvette se met au travail. Elle prépare la pâte, la fait cuire. Une fois tiédie, elle la roule après l'avoir soigneusement garnie d'un peu de confiture. Elle orne son œuvre de nœuds et d'un entrelacs en confiture représentant les veines et les aspérités d'une écorce.

 Le soir même, d'un air joyeux, ils offrent leur délicieuse pâtisserie, prétextant qu'un peu de renouveau ne fait jamais de mal à personne.

 Leur innovation a tant de succès que bientôt à travers le pays tout entier, puis à travers quantité de contrées de plus en plus lointaines, tout le monde confectionne de tels gâteaux. 

Ces pâtisseries furent par la suite garnies de crème au beurre, nappées de moka ou de chocolat, fourrées aux marrons ou enjolivées de massepain. Leur base devint une génoise moelleuse à souhait, tant l'homme cherche à améliorer ses créations.

 Qui penserait que l'origine de la coutume fut un manque provisoire de ressources ? Qui oserait prétendre qu'il n'y a point d'issues heureuses aux imprévus de la vie ?

 Qu'un chemin soit inabordable, nous en trouverons tous bien un qui nous conduira d'une manière différente vers cet endroit où nous espérions aller. Notre imagination n'est-elle pas notre plus sûr allié ? Notre capacité à découvrir d'autres voies n'est-elle pas ce qui nous rend unique parmi tous les êtres de la création ? 

 

Micheline Boland

 

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Un texte signé Carine-Laure Desguin dans la Revue Aura !

Publié le par christine brunet /aloys

Jusqu’au dixième étage

 

L’adjointe à la direction m’a remis les documents. Je devais cocher une seule case, et la bonne case hein, ah ah ah, signer tout en bas de la page numéro 5 et de préférence je devais utiliser la même signature que celle figurant sur mon contrat de travail, ah ah ah. Ceci était un document de la plus haute importance d’après un mail ministériel envoyé ce matin dans toutes les résidences pour personnes âgées, ah ah ah. Ensuite je devais déposer cette page signée dans la boîte aux lettres de la direction. Ou encore la numériser et l’envoyer par mail, à la direction bien sûr. Pas de ah ah ah. Et surveiller si un mail de réception me parvenait car dans le cas contraire je devais recommencer l’opération. Tout cela après avoir pris connaissance du contenu de toutes les pages qui exposait dans un langage très compréhensible, ah ah ah, tous les bienfaits de ce vaccin qui combattrait cette Covid-19. Le personnel soignant était prioritaire pour recevoir dans les plus brefs délais les deux doses dudit vaccin et c’était une chance, je devais bien comprendre ça, une chance. Nous étions donc des élus, ah ah ah. Mais nous faisions ce que nous voulions, bien sûr. Notre pays est une démocratie, quand même. Le citoyen est libre. J’ai coché la case située devant la phrase je refuse ce vaccin. La semaine suivante, j’ai appris que j’étais la seule parmi les soignants à avoir coché cette case. Et pourtant, lors des pauses, personne ne l’aurait acceptée, cette vaccination. Tout le monde s’était insurgé. Nous ne sommes pas des cobayes, et puis quoi encore ? Ils ont fait crever des milliers de vieux et à présent on veut assassiner le personnel ! Basta ! Fuck ! C’est une honte ! Et ça, cette manipulation, les gens l’applaudiront aussi ? Et de plus, les doses ne sont pas des unidoses, tu te rends compte quel foutoir si tu tombes sur une infi qui n’est pas capable de diviser dix par cinq ? Non non et non ! Fuck à ce vaccin ! Tout ça, je l’ai entendu, je me le rappelle très bien. Le jour des premières vaccinations, je suis la seule à ne pas aller tendre le bras afin de recevoir l’injection. Tous les autres membres du personnel ont accepté les deux doses à vingt et un jour d’intervalle. De suite, j’ai été fichée. Dans cet établissement pour personnes âgées (qui comprenait aussi des patients en soins palliatifs, des patients déments bref des patients pour qui il n’y avait pas de place ailleurs), j’étais la seule à avoir refusé ce vaccin. Et donc, les conséquences n’ont pas traîné à survenir. Durant mon service, je devais prendre chaque heure ma température. Afin que je n’oublie pas cette corvée, mon deck vibrait à l’heure dite. On a accroché sous mon badge d’identification épinglé sur mon uniforme à hauteur du sein gauche une caméra. Oui, une caméra. Pour contrôler chacun de mes pas, surveiller le nombre de fois que je me lavais les mains, et puis aussi tous mes autres gestes. Mes collègues m’évitaient, elles ne s’approchaient plus de moi, elles maintenaient une distance deux fois supérieure à la distance normale. Elles ne partageaient plus leur pause avec moi. D’office, j’étais contrainte à ne rentrer que dans les chambres de patients covidiens. Tout le monde a fait bloc contre moi. À partir de ce moment-là, chacun de mes avis ne comptaient que pour du vent. J’étais devenue celle qui avait refusé le vaccin. Par extension, j’étais celle qui refusait de prendre soin de l’autre et j’étais donc celle qui refilerait aux autres (membres du personnel ou résidents), cette merde de Covid-19. La pression a atteint son comble lorsque le bruit a couru parmi les résidents non contaminés que j’avais refusé le vaccin. J’étais devenue leur ennemie, celle qui pouvait les infecter et faire de leurs derniers jours des jours de supplice coincés entre deux draps et un respirateur qui pendouillerait au bout de leurs lèvres. Chaque semaine j’étais testée et chaque semaine j’étais négative. Cela importait peu. Il était connu que la fiabilité des tests n’était pas de cent pour cent. J’étais donc peut-être positive asymptomatique. J’étais priée de ne pas me trouver dans le vestiaire en même temps que les autres. Pour tout, j’étais décalée, les pauses, et aussi pour le travail effectué à l’ordinateur. Je devais encoder mes soins après l’encodage de mes collègues. Et là aussi, on boycottait mon travail. Je me suis aperçue que des soins encodés la veille ne portaient aucune signature, j’étais donc en infraction. La cheffe de service, qui déjà ne supportait pas que je publie sur mon blog des textes pourtant littéraires mais dans lesquels sont glissés des problèmes sociétaux, par une astuce informatique avait accès à ma session et effaçait certaines de mes signatures numériques. Tous ces faux manquements, on me les foutait sous le nez. Du coup, mon travail administratif me prenait deux fois plus de temps car tout ce que j’encodais, je le photographiais afin de pouvoir prouver que mon travail était réalisé avec sérieux et professionnalisme. Et lorsque l’équipe suivante se pointait, j’étais toujours scotchée devant un des ordinateurs. Il m’a donc été signifié que je perturbais le service tout entier. D’autant plus qu’une collègue avait informé la direction qu’elle m’avait vue quitter la salle des ordis sans désinfecter au préalable la machine. Et cela était inconcevable vu que j’étais peut-être positive asymptomatique. Le lendemain, une autre de mes collègues m’a vue éternuer deux fois de suite. C’était suspect. Neuf résidents furent mis en quarantaine car ils présentaient des symptômes, température, céphalées, toux. Tout le personnel a cité mon nom. Je ne présentais pourtant aucune hyperthermie, ni aucun autre symptôme. Mais mon refus devant cette vaccination bousculait l’équipe entière et les résidents. J’ai alors décidé de m’isoler afin de faire le point au sujet de tout ça. Je suis rentrée chez moi, au dixième étage de la tour Centre Europe, place Buisset à Charleroi. Rester là, surélevée, en plein centre-ville me paraissait être l’endroit idéal pour réfléchir à l’absurdité de cette situation. Le soir, l’éclairage du réseau routier qui surplombait la ville clignotait de partout, la vue était grandiose. Les fenêtres de mon appart avaient vue plongeante sur la gare et je ferais donc partie du monde, malgré tout. 

Sur la porte, stupéfaction, des mots ignobles peints en rouge vif et en lettres capitales : FUCK À LA NON-VACCINÉE. 

 

Texte paru dans la revue littéraire AURA 109, été 2021

 

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Joël Godart nous propose un extrait de son ouvrage : FAIRY

Publié le par christine brunet /aloys

Joël Godart nous propose un extrait de son ouvrage : FAIRY
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Joël Godart nous propose un extrait de son ouvrage : FAIRY

Publié le par christine brunet /aloys

Joël Godart nous propose un extrait de son ouvrage : FAIRY
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Philippe Desterbecq nous propose un exte sur l'automne

Publié le par christine brunet /aloys

Automne

Il attend. Avec patience. Il a toujours aimé l’automne et il attend sa proie paisiblement, comme un chasseur à l’affut. Il regarde tomber les premières feuilles. 

Il aime cette légère brume qui enveloppe les arbres de son écharpe vaporeuse. Il aime l’or qui, petit à petit, colore les feuilles qui finiront par mourir comme tout un chacun. Il aime l’écureuil qui voltige de branche en branche, vole une noisette, une châtaigne qu’il s’empresse de cacher dans un endroit qu’il finira par oublier, plantant ainsi, sans le savoir, les futurs arbres qui peupleront la forêt. 

Il aime la forêt, le calme qui y règne, le chant des oiseaux qui saluent le lever du jour. Il aime l’attente. Il sait qu’un corps à moitié dénudé finira par faire son apparition. Le plus souvent, ce sont des hommes qui courent dans le bois. Les femmes se méfient. Des prédateurs pourraient rôder dans les environs, des mâles alpha prêts à les dévorer. C’est comme ça qu’il se nomme : Alpha. Ce n’est évidemment pas son nom de baptême. C’est comme un pseudonyme, une appellation qu’il s’est donnée à lui-même. Il est le dominant, le leader, celui à qui personne ne résiste. 

Chez certaines espèces animales comme le loup, l’alpha jouit d’un accès privilégié aux femelles. Parfois, il se réserve même leur exclusivité.
Que se passe-t-il si une femelle fait de la résistance ? Lui le sait. Il prend et que celle qu’il a choisie soit d’accord ou pas ne change rien à l’affaire. D’ailleurs, si elle lui résiste, elle n’en est que plus attirante. 

Chaque année, c’est en automne que ses sens se réveillent. La sève qui descend dans le tronc jusqu’aux racines de l’arbre monte en lui et il devient chasseur, braconnier, traqueur, prédateur. 

Il fait une seule victime par an, toujours en automne, au moment où la nature la met en veilleuse, s’endort sous un épais tapis de feuilles multicolores. 

Il sait qu’elle va arriver. Il la guette depuis des jours. Elle est réglée comme une horloge. Chaque matin, à la même heure, elle apparait dans ses vêtements collés à son corps perlé de gouttes de sueur. Elle est belle comme l’aube. Il a retardé sa mise à mort pour pouvoir continuer à l’observer, jour après jour, dans la fraicheur matinale, sous les premiers rayons faiblards du soleil d’octobre. 

Elle ne le sait pas encore, mais aujourd’hui, elle va rencontrer l’alpha, le mâle suprême : lui ! Tout le monde n’a pas cette chance. Il entend déjà le bruit de ses pas sur les feuilles mortes, sa respiration un peu haletante. Il sent déjà son parfum d’automne, doux et capiteux. 

Ses sens à lui sont aiguisés. Il est prêt. Le loup va sortir de sa tanière pour son repas annuel. Il sort ses griffes en même temps qu’il sort des fourrés. 

La proie a compris. Elle s’arrête, mais c’est trop tard, le fauve a déjà bondi…

 

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"Et les vieux dans tout ça", un texte en 4 parties signé Carine-Laure Desguin... Part 4

Publié le par christine brunet /aloys

 

Et les vieux dans tout ça ( 4, suite et fin)

 

Quelle poésie, écoutez tous cet artiste ! Écoutez-le ! Car vous êtes artiste n’est-ce pas ? Oh, dites oui, dites oui ! Écoutez cet homme mes amis, écoutez-le !

  Non, je ne suis pas un artiste, je suis quelqu’un qui a des idées, voilà tout ! Et j’aime la poésie, celle qui bulle dans les cafés refroidis et …

  Fred ne continue pas, il se sourit car il vient d’inventer un mot, bulle, bulle utilisé en tant que verbe. Il est content de cette idée.

   Vous êtes un artiste alors, il n’y a aucun doute ! Et ces idées, vous les vendez ? Vous avez une galerie d’idées ? Vous avez des albums d’idées ? Des livres d’idées ? Vous les encadrez, dites, ces idées ?

   Non, ce sont des idées, voilà tout. Seulement voilà, je ne veux plus voir pleurer les vendeuses et pour ma prochaine idée, j’ai une autre idée.

   Les phrases de Fred provoquent un attroupement et tout le monde écoute l’homme qui marche pieds nus sous le dôme.

   Je vous photographie, s’exclame un journaliste !

   Quelle bonne idée ajoute l’épouse de l’architecte !

   Clic clac clic clac. Six ou peut-être sept appareils se mettent à crépiter, car si un journaliste a l’idée de photographier un homme aux pieds nus, c’est que l’idée peut s’avérer géniale.

   À présent la nuit s’installe et des lumières de toutes les couleurs jaillissent d’un peu partout, du haut du dôme, des ascenseurs, et des lits médicaux électriques. Une vision de toute beauté.

   Quel jeu de lumières, entend-on de droite et de gauche, quel jeu de lumières, ils ont pensé à tout ! Des étincelles de lumières qui s’étoilent en provenance des lits électriques, quel art, quel art !

   À propos, les œuvres ne sont pas encore visibles ? questionne le journaliste.

   Monsieur Désarbre prend la parole et madame Holter approuve chaque mot que monsieur Désarbre expulse.

   La demande est telle que nous avons lancé un tirage au sort, vous voyez l’ampleur de cette idée ! Une seule œuvre est arrivée, les autres seront présentes demain, c’est promis. Ce fut toute une organisation. Chaque établissement a procédé à un tirage au sort. Obligatoire car les postulants étaient si nombreux. On ne peut quand même pas les entasser les uns sur les autres. Nos œuvres d’art doivent respirer !

  À ces mots, les regards cherchent l’endroit où l’on a placé la première œuvre.

   La première œuvre arrivée est allongée au quatrième étage ! Montez, montez chers amis, je vous en prie ! crie monsieur Désarbre, avec dans la voix des tonnes d’exaltations.

   Devant le lit, une plaque de cuivre pareille à celle que l’on trouve sur le bord inférieur des tableaux, dans les musées. Une infirmière astique du mieux qu’elle le peut la plaque de cuivre.

   L’épouse de l’architecte s’approche et lit Firmine Lesage. C’est bien ça ? demande-t-elle à l’infirmière.

   Oh je ne sais pas, je n’ai pas encore eu le temps de lire le nom de cette œuvre, j’astique ! Attendez. L’infirmière rive ses yeux vers la plaque de cuivre et puis dit oui c’est bien ça, l’œuvre s’appelle en effet Firmine Lesage.

   Des exclamations fusent. On s’approche de l’œuvre endormie, on se bouscule, on prend des selfies. Oui, c’est ça, attendez, je recule, essayez de prendre le visage de l’œuvre, j’aimerais nos deux visages sur la photo. L’infirmière sourit et sur le lit de l’œuvre, prend des poses suggestives. 

   Une odeur nauséabonde est à présent perceptible. Et du lit s’écoule un liquide brunâtre, plic, ploc, plic, ploc. Firmine Lesage s’éveille et s’écrie je viens de pisser, y’a-t-il quelqu’un pour me changer oui ou merde ?

 

   Au rez-de-chaussée, Fred et Phil, bras dessus bras dessous, zigzaguent entre les visiteurs.

   Fred, toutes ces lumières, ça me rend folle.

   Viens m’man, laissons cette idée sur la place du Manège, j’ai une autre idée qui me carrouselle dans la tête.

 

Carine-Laure Desguin

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"Et les vieux dans tout ça", un texte en 4 parties signé Carine-Laure Desguin... Part 3

Publié le par christine brunet /aloys

Et les vieux dans tout ça ( 3 )

 

Bonjour mademoiselle, vite, vite, je désire cette paire de baskets mauves, celles exposées dans la vitrine centrale, entre les bottillons orange et les bottillons vert pomme. Vite, vite, je vous en supplie.

   Oui, monsieur, bien entendu, ce sont des baskets pour femmes, de préférence.

   De préférence ? Vous voulez dire que ce n’est pas obligatoire ?

   Oui, c’est ça, si vous voulez…

  Si je veux ? Oh moi, ce que je veux, c’est que vous vous pressiez et surtout je ne veux pas entendre des sanglots en provenance d’une arrière-boutique.

   Monsieur, vous êtes certain que tout va bien pour vous ?

   Je ne veux pas vous entendre pleurer et surtout je désire au plus vite cette paire de baskets mauves, celles de la vitrine, ne cherchez pas plus loin.

   Bien, voilà.

   La vendeuse se dépêche, attrape les baskets et les emballe au plus vite. Ce n’est pas tous les jours qu’elle entend ça, un mec qui désire ne pas la voir pleurer. Les hommes qu’elle connaît aiment les larmes, les sanglots, et les mouchoirs.

   Merci mademoiselle. Et j’espère que vous n’avez pas de grand-mère car c’est terrible vous savez, une grand-mère qui n’est pas tirée au sort. Si elle n’est pas tirée au sort, quel sort peut-on encore lui réserver ? Merci et gardez la boîte, je vous en prie, je les consomme au plus vite.

   S’il vous plaît monsieur, voici une paire de baskets mauves pointure trente-neuf.

   Trente-neuf ?

   Oui, vous n’aimez pas ce chiffre, trente-neuf ?

   Oh moi, vous savez les chiffres, ils m’importent si peu. Je les aime ces chiffres, uniquement lorsqu’ils sont écrits en lettres. Ce que j’aime plus que tout, ce sont les idées, les projets, et puis les idées qui deviennent des dômes. Je chausse du quarante-deux. Mais deux trente-neuf feront bien l’affaire, ça nous fait septante-huit si je compte bien et dans septante-huit, on place au moins une fois quarante-deux. Au revoir mademoiselle. Et merci de ne pas avoir pleuré.

   Fred se demande si deux trente-neuf, ça prend un s, ou pas. Il se dit que l’idée est poétique. Il la retient. Qui sait, cette idée sera-t-elle un jour un projet. Et l’occasion d’inaugurer l’acte. Et puis de s’acheter un costume, un polo. Et une paire de baskets mauves très flashy.

   Le soir de l’inauguration, le soleil n’a pas encore capitulé. C’est le printemps, après tout. Et tout le monde est là au rendez-vous. Certains amènent des fleurs et d’autres, des sourires. Des airs satisfaits s’inscrivent sur leur visage, comme si l’idée venait d’eux, comme s’ils s’octroyaient le droit d’une revendication quelconque. Par chance, pas trop de manifestants sur la place du Manège puisqu’à la télé l’audimat explose. Téléréalité : des peoples qu’on enferme dans les cuisines d’un hôtel cinq étoiles à Paris, lequel trouvera la roquette parmi toutes les salades proposées ?

  Au milieu de tous ces gens bien sapés, Fred et Phil sont perdus, presqu’hébétés. Phil pense que l’idée de Fred étant devenue un projet et puis une réalité, un dôme donc, Fred recevrait encore une fois les honneurs, de beaux mots, un discours, puisqu’il est l’auteur de cette idée. Non, ça ne se passe pas comme ça. C’est monsieur Désarbre, l’échevin de la culture et madame Holter, la directrice de tous les hôpitaux de la ville, qui croulent sous les félicitations et se tordent les bras à cause des poignées de mains des uns et des autres, des ministres et tout le gratin de la ville et du royaume.

   Un verre de champagne à la main, Fred et Phil déambulent parmi tous ces gens. Ils écoutent. Les phrases qu’ils entendent sont surprenantes, vraiment. Et des idées jaillissent aussi. C’est facile à présent de pondre des idées, quand l’idée de départ est là, un dôme haut de quatre étages, tout en verre : une coupole en verre, des murs en verre. Des miroirs grossissants sont même suspendus au-dessus du dôme, pour qu’un maximum de gens profite de ce haut lieu culturel. Sur les toits des immeubles avoisinants, des dizaines de personnes sont là, jumelles entre les mains. Ils regardent. Acharnés. Surtout, ne rien perdre du spectacle. Une répétition. Puisque toutes les œuvres humaines ne sont pas encore installées, ce geste, tenir les jumelles bien serrées entre les mains, ils le répèteront souvent.

  C’est facile de se pavaner sous ce dôme quand au départ, l’idée est de quelqu’un d’autre. Un grand type sûr de lui s’approche de monsieur Désarbre et demande : Vous pensez essaimer l’idée ?

   Ah, mon cher, ce n’est plus une idée, c’est un dôme !

   Phil et Fred écoutent. Une fois qu’ils entendent le mot idée, ils sont attentifs, on ne sait jamais, on pourrait citer le nom de Fred.

   Oui, suis-je bête ! Et ce dôme, pourrait-il se trouver dans d’autres villes ?

   Celui-ci, non ! Il restera ici ! C’est notre dôme ! Avec notre personnel et surtout nos œuvres d’art, ah ah ah !

   Vos œuvres d’art ?

   Oui, c’est l’essence même de l’idée. Des vieux hyper-visibles de l’extérieur ! Un musée de chairs humaines ! Les vieux seront à l’honneur, toujours ! On ne pourra plus leur faire aucun mal, ils ne subiront aucun sévices puisque les soins seront donnés sous le regard de tous ! Vous voyez, quelle évolution ! Les vieux seront protégés, ici, sous ce dôme ! Quel Art ! Et les visites, vous avez songé aux visites ? Les vieux se plaignent, dans ces maisons de repos traditionnelles, de ne recevoir aucune visite. Ils tombent dans l’oubli, reçoivent le morceau de tarte le jeudi soir, en prévision du dimanche après-midi. Ici, il n’est plus question d’être oublié ! Le musée d’art de chairs humaines attirera beaucoup de visiteurs chaque jour, même le dimanche !

  Et le week-end également ? demande l’épouse de l’architecte.

  Bien entendu ! On ne peut abandonner les vieux durant le week-end, sous prétexte que c’est le week-end ! Car le dimanche, chère dame, c’est le week-end !

   Oh, fabuleux, s’écrie l’épouse de l’architecte, tout en se tournant vers son mari qui lui, d’un air convaincu dodeline de la tête, pour signifier qu’il approuve.

   Phil se sent rassurée, apaisée. Le dôme sera ouvert chaque jour. Chaque jour, Fred pourra donc lui rendre une petite visite et il lui soufflera ses nouvelles idées. Fred a préféré ne pas trop parler de ce tirage au sort. Il n’est pas certain que ce soit une bonne idée. Quoique. On ne peut surcharger le dôme. Les vieux, ça se respecte, faut pas les étouffer.

   Le soir s’avance et les rayons du soleil s’orangent de part et d’autre des grandes surfaces de verre. Quelqu’un s’écrie regardez comme c’est beau, c’est d’une beauté, ces faisceaux de lumière orangée et verdâtre et bleutée, un signe du ciel, c’est certain. Des dizaines de regards observent les hauteurs du dôme et les smartphones se déclenchent. C’est d’une poésie… Et puis c’est classique, dans les inaugurations, les artistes s’expriment et un rien, la moindre petite chose, une exclamation, un soupir, le battement d’ailes d’une mouche devient de la poésie. Un rien, ce peut-être aussi un chien qui lève la patte sur un pied de tabouret ou quelque chose comme ça, un verre qui s’éclate contre le carrelage, tout quoi.

   Vous n’avez pas froid aux pieds ?

   Fred baisse les yeux, regarde ses pieds et lâche : Je n’ai pas froid aux pieds.

   Regardez, regardez, quelle poésie, un homme aux pieds nus ! Vous êtes un artiste je suis certaine que vous êtes un artiste, dites-moi oui, dites-moi oui ! La dame au chapeau jaune questionne. De grandes certitudes sont ancrées au fond de ses yeux, elle est certaine de se tenir devant un artiste, un vrai, un vivant, un qui parlerait de ses idées.

   Je suis pieds nus car les baskets mauves ont la pointure trente-neuf, que je chausse du quarante-deux, que deux fois trente-neuf n’égaleront jamais quarante-deux et que je ne voulais plus voir pleurer une vendeuse.

   Quelle poésie, écoutez tous cet artiste ! Écoutez-le ! Car vous êtes artiste n’est-ce pas ? Oh, dites oui, dites oui ! Écoutez cet homme mes amis, écoutez-le !

  Non, je ne suis pas un artiste, je suis quelqu’un qui a des idées, voilà tout ! Et j’aime la poésie, celle qui bulle dans les cafés refroidis et …

  Fred ne continue pas, il se sourit car il vient d’inventer un mot, bulle, bulle utilisé en tant que verbe. Il est content de cette idée.

 

À suivre …

 

Carine-Laure Desguin

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"Et les vieux dans tout ça", un texte en 4 parties signé Carine-Laure Desguin... Part 2

Publié le par christine brunet /aloys

Et les vieux dans tout ça  ( 2 )

 

Pour l’occasion, m’man, quelle occasion ?

   Dans deux jours, c’est l’inauguration, tu sais bien ! On ne parle que de ça !

   Ah oui, l’inauguration. Oui, c’est une bonne idée ça, un nouveau costume. Une nouvelle chemise. Et un nœud pap ou une cravate, m’man, tu préfères quoi ?

   Fred, j’irais bien débroussailler tout ça avec toi, ton histoire de nœud pap ou de cravate. Je vieillis, mes peaux se fanent. Tu trouveras bien une jeune et jolie vendeuse qui t’assommera de ses conseils. Dis-lui que c’est pour l’inauguration, elle te dénichera quelque chose de bien, quelque chose de flashy.

   Depuis tout ça, l’idée, le projet, les travaux, l’inauguration, tu n’arrêtes pas de me dire que tu vieillis, que tu te fanes, que tes rides sont comme des sillons sur des terres agricoles. J’en ai marre, m’man, non, tu ne vieillis pas, c’est pas pour toi, ce dôme, c’est pas pour toi.

   Là, Fred, tu mens un peu. Bien sûr que cette idée elle t’a été soufflée parce que tu espérais que ta mère soit protégée, soignée et mise à l’honneur. Et maintenant, tu te débines. Ce dôme ne profiterait qu’aux autres petites vieilles, ce serait mieux ainsi, ouais… Il y en a plein les rues, des vieux et des vieilles, ouais… Ta mère, tu la voudrais pour toi tout seul. Oui ou non, Fred Vilain ? N’en parlons plus mais je sens bien moi que mes forces s’effritent. Je fatigue. Je décline. Essuyer la vaisselle me tue. Couper ma côtelette me tue. Et je mets les phrases dans le désordre. Tu le vois bien que je ne la lave plus chaque jour, cette vaisselle. Parfois même, je lave les assiettes et j’oublie de les essuyer, c’est un signe ça. Je te le dis, quelle belle idée de génie tu as eue, voilà que tu viens d’inventer quelque chose qui servira l’humanité entière, mon Fred. Les vieux se déglinguent seuls chez eux. Alors…

   Un costume, oui, c’est ça, un costume. Une veste et un pantalon. Et puis, si vous aviez une chemise, et un nœud pap ou une cravate. Qu’en pensez-vous mademoiselle, une cravate ou un nœud pap ?  C’est pour l’inauguration.

   La vendeuse, une petite blondasse qui semble évacuée de la planète mars par expulsion atmosphérique comprimée, prend l’air étonné de celle que le choix entre une cravate et un nœud pap désarçonne et bouleverse.

  Oui quoi, c’est pour l’inauguration. M’man m’a bien dit de ne pas oublier de le signaler ça, que c’est pour l’inauguration. Vous me conseillez un nœud pap ou une cravate ?

   La cravate, c’est un peu démodé et le nœud pap, ce serait plutôt pour une cérémonie.

   Une inauguration, ça vaut bien une cérémonie, non ? C’est quand même une inauguration qui aura lieu dans le dôme, vous savez, le dôme, le fameux dôme…

   Le dôme ? lâche la pipelette d’un air de plus en plus égaré.

   Oui, le dôme, le fameux dôme de la place du Manège, le nouveau musée dont les murs sont de grandes surfaces de verre en quadruple vitrage, pour la chaleur et tout ça. Le dôme quoi, le premier musée qui abritera des œuvres d’art en chairs humaines vivantes, vous voyez ce que je veux dire ?

   Fred Vilain s’en veut. Ce mot, musée, il veut l’abolir, le dépoussiérer. Il voudrait le reprendre mais ce serait sans succès. Les mots lancés ne se reprennent pas. Fred a déjà essayé de les rattraper mais jamais il n’y a réussi.

   Sur ce, la vendeuse commence à sangloter. Elle cherche dans un tiroir un mouchoir ou quelque chose comme ça qui ferait office et, ne trouvant rien d’autre, elle déballe un slip neuf exposé sur le premier rayon, se mouche, essuie ses larmes avec la partie renforcée (celle qui reçoit les deux bourses pour ceux qui n’auraient pas compris) et s’assoit sur un tabouret bancal, juste derrière le comptoir.

   Quoi, vous n’aimez pas la culture ? Alors vous en pensez quoi de ce nœud pap ? Vous préférez une cravate, c’est ça ? Je peux comprendre pourquoi vous pleurez, c’est affligeant, ce dilemme, le choix entre un nœud pap et une cravate.

   La fille, pliée en deux, la tête compressée entre les genoux, ne cesse de pleurer. Ses longs cheveux se mélangent entre les poignées des tiroirs et ses sanglots masquent la musique de la radio. Ramdam Music, une radio locale passe non-stop des chansons francophones. La Grande Sophie chante « …les fraises, sucrer les fraises, sucrer les fraises… » Fred hésite, la blondasse pleure-t-elle pour le nœud pap ou pour la cravate ? Ou alors elle s’alarme pour la Grande Sophie qui ne pige pas comment sucrer les fraises. Une jeune dame l’air distingué mais le visage soucieux entre, lâche un vague bonjour à Fred et balaie du regard le magasin. Vous êtes seul ? Où se trouve ma vendeuse ? Vous attendez là depuis longtemps ?

   Fred n’a pas le temps d’ouvrir la bouche, la gérante aperçoit derrière le comptoir sa vendeuse, pliée en deux, qui verse toutes les larmes de son corps la tête plongée dans un des tiroirs.

   Amélie, tu es malade ? Cours dans l’arrière-boutique, on ne se donne pas ainsi en spectacle !

   La fille, le visage recouvert par le slip d’homme, court à petits pas entre les rayons et file vers l’arrière-boutique.

   Veuillez l’excuser monsieur, c’est ma vendeuse. Je me suis absentée durant une demi-heure, les paperasseries, vous savez, et tout ça. En ce moment elle a des problèmes familiaux, la pauvre, c’est si difficile à gérer pour elle. Sa grand-mère, voyez-vous, sa grand-mère. Une pauvre petite vieille en perte totale d’autonomie qui pisse sur les carrelages de la cuisine jusqu’au living et qui oublie d’éteindre les plaques de cuisson. Bref, je vous ennuie avec ces détails. Et dans ces résidences aux noms si jolis, résidence du Bon Accueil, résidence du Val Joli, eh bien, les places sont très chères… et rarissimes !

   Oui, je sais.

   Ah, vous savez ?

   Oui, je sais.

   Je vous ennuie cher monsieur, vous n’en avez que faire des soucis de ma vendeuse, je me doute.

   Justement, ça m’intéresse.

   Ça vous intéresse ? Vous êtes bien le seul homme concerné par le sort des personnes âgées !

   Oui, enfin non, je ne suis plus le seul, nous sommes plusieurs à présent. Les mouvements de foule, vous savez. Et cette grand-mère, que devient-elle dans l’histoire ?

   Ah oui, la grand-mère ! Justement, vous savez, le dôme…

   Oui, je sais.

   Ah, vous savez ? Je disais, heuuu…

   La grand-mère ?

   Oui, c’est ça, j’en perds le fil de ma mémoire.

   Le vieillissement, sans doute.

   Vous croyez ?

   Oui, c’est certain. La grand-mère ?

   Ah oui, la grand-mère ! Justement, ce nouveau bâtiment, ce dôme, le tirage au sort, eh bien, loupé pour la grand-mère ! Amélie ne peut donc caser sa grand-mère. Seulement une dizaine de personnes peuvent s’installer sous ce dôme. C’est honteux quand même. Tout le monde devrait avoir le droit de regarder mourir sa grand-mère sous une immense cloche de verre. Non ?

   Je m’interroge. Je réfléchis. Je pense que je préfère un pantalon et une veste mais pas forcément un costume. Et aussi un polo, vous savez, un polo à manches courtes, avec un crocodile au niveau du cœur. C’est pour l’inauguration.

   L’inauguration ?

   Oui, l’inauguration du dôme, place du Manège.

   Ah oui, c’est vrai, l’inauguration, j’oubliais.

 

   Après une heure de palabres et d’explications et puis ce bruit, ce bruit régulier comme un métronome, les sanglots de la petite blonde qui ne sait plus quoi faire de sa grand-mère, Fred sort de la boutique. Il se dit que c’est vrai ça, tout le monde devrait avoir le droit de regarder mourir à petits feux sa grand-mère sous une cloche de verre. C’est un droit, après tout, et pas un privilège. Dans la rue, il s’arrête devant une vitrine. Les reflets du soleil dans ces grands carreaux l’aveuglent et sous l’ombre de sa main qu’il porte en visière, Fred aperçoit une paire de baskets mauves. Très flashy, ça plaira à Phil.

 

À suivre …

 

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