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Benoît Jacquemart nous propose un autre extrait de son roman "Les oiseaux de Lunga"

Publié le par christine brunet /aloys

Le train remontait paresseusement en direction d’Inverness. C’était un long voyage qu’avaient entamé un monsieur d’âge déjà avancé et la dame qui l’accompagnait. Elle ressemblait à une gouvernante. Une gouvernante moderne, qui trimballait un énorme sac à dos, en plus d’une antique valise, laquelle devait appartenir au vieux. Celui-ci portait un petit sac de voyage en tweed qu’il serrait la plupart du temps contre lui.

Leur présence et leur aspect pouvaient paraître incongrus mais ici, personne ne se posait de question. Ils devaient être anglais, ou même continentaux, tout le monde s’en fichait, ça les regardait. L’homme, un peu plus de 70 ans, portait un costume qui devait avoir au moins la moitié de son âge. Une cravate en tartan lui donnait un air local, mais c’était sans doute une coquetterie due à son passage par l’Écosse. Il arborait une chevelure encore bien fournie, châtain clair, à peine striée çà et là de quelques fils gris, surtout près des tempes. Un bel homme, avait noté une contrôleuse de ScotRail.

La gouvernante était une femme entre deux âges, au visage plutôt avenant. Elle avait des cheveux très blonds coupés en carré avec une frange qui lui cachait une partie du front, mais pas les yeux, d’un vert profond. Elle n’avait pas l’image de la gouvernante des vieux romans anglais, au chignon strict et à la tenue qui l’était tout autant. Elle avait toutefois sacrifié à cette antique tradition en portant un tailleur anthracite dont la seule fantaisie était une discrète collerette en dentelle noire. Elle portait aussi d’épais bas foncés et des escarpins qui semblaient presque des chaussures de marche. Mais si on ne s’attardait pas trop longtemps à détailler l’accoutrement de la dame, elle passait inaperçue. Ce qui était bien le but. Seul l’énorme sac à dos semblait totalement déplacé dans le portrait que l’on pouvait se faire du personnage, mais si l’on mettait ce détail sur le compte d’une excentricité somme toute très british, l’attention que l’on aurait pu lui porter était de courte durée.

Adélaïde Piraumont et Anthelme, son père, avaient mis un soin particulier à peaufiner leur nouvelle apparence, celle qui leur permettrait de disparaître définitivement. Ils étaient méconnaissables pour des gens qui ne les auraient jamais vus et même si, par extraordinaire, un portrait d’eux était diffusé sous forme d’avis de recherche, il y avait peu de chance que quiconque se souvienne du vieux et de sa gouvernante, dans un train en route pour le nord de l’Écosse. Surtout que, espéraient-ils, si un avis de recherche venait à être diffusé, cela ferait déjà plusieurs jours qu’ils auraient terminé leur voyage en train.

 

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Un texte signé Louis Delville "La nuit"

Publié le par christine brunet /aloys

LA NUIT

 

Jérôme avait peur du noir et rien n'y faisait : pas plus les menaces que les encouragements, les cadeaux que les sourires.

 

Cela a commencé vers ses quatre ans. Ses parents avaient fêté le réveillon de Noël chez les voisins en le laissant seul. Oh, pas longtemps ! Papa ou Maman étaient venus toutes les heures et tout se passait bien jusqu'à minuit et quelques minutes, les vœux, l'échange des petits cadeaux, le champagne. Tout cela avait retardé la présence rassurante et Jérôme réveillé par le bruit s'était retrouvé tout seul. Bien sûr, il n'avait rien dit : à quatre ans on est grand et fort, mais le mal était fait.

 

Pas question d'aller dormir après dix heures du soir, pas de dancing avec les copains et les copines. À chaque occasion, Jérôme trouvait un bon prétexte.

 

La vie vous offre de ces cadeaux…Jérôme a rencontré Catherine qui tout comme lui a peur de la nuit. Ils se sont mariés, leurs deux enfants sont nés en plein jour et la famille est heureuse. Jérôme qui travaille pour un grand parfumeur vient de recevoir une promotion : créer un parfum pour un grand couturier, John Helaga. Il rencontre le maître qui lui donne des indications sur ce qu'il veut. Jérôme se met au travail. Pendant des semaines, il peaufine "son" bébé. Il rend visite au couturier et ils décident ensemble de la suite. 

 

De petites touches en petites touches, le parfum s'améliore, devient plus subtil, plus fin, jusqu'au jour où il plaît à son créateur et à John Helaga. Reste à trouver un nom. On fait appel aux meilleurs publicistes. Rien, il n'en sort rien. C'est Jérôme qui propose : "Et si on l'appelait La Nuit ?"

 

Bingo ! John Helaga est emballé. Cela correspond parfaitement à sa prochaine collection qui fait la part belle à la couleur noire !

 

Succès! Formidable, génial, mariage réussi. Les titres des journaux sont enthousiastes. Jérôme et John, John et Jérôme, on ne parle que d'eux !

 

Croyez-moi, ou ne me croyez pas, depuis ce jour Jérôme n'a plus peur la nuit. 

 

On se demande bien pourquoi ! 



 

Louis Delville

 

Extrait de "La vraie vérité"

 

 

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"La manifestation", un texte signé Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

LA MANIFESTATION



 

Patrick qui souffrait d'allergies avait l'intention de participer à une manifestation ayant pour objectif de défendre la liberté sanitaire et m'avait invitée à l'accompagner. Patrick refusait de se faire vacciner contre la covd-19, c'est ce qui le poussait à se joindre au rassemblement. Il m'avait dit : "J'espère juste qu'on pourra ainsi faire bouger les choses et qu'on ne s'en prendra plus à nos libertés en nous obligeant à présenter un pass sanitaire." J'avais rencontré Patrick au cours d'une soirée d'anniversaire chez des amis et j'étais tombée sous son charme. Très vite, nous avions débuté notre histoire. Patrick était un artiste : il faisait du théâtre et du chant choral, peignait et travaillait comme décorateur d'intérieur dans la petite entreprise de ses parents. Patrick manifestait un caractère calme et doux. Manifester à ses côtés ne me paraissait pas plus dangereux que de faire du shopping, d'aller nous balader ensemble le long d'une plage ou en forêt. J'avais donc décidé de l'accompagner.

  Nous étions partis en train pour rejoindre une cohorte que j'imaginais aussi pacifique que nous. Certes, il y avait beaucoup de monde, certes des gens arboraient des pancartes et des banderoles, certes des gens martelaient "non à l'obligation vaccinale", "non à une dictature" ou jouaient du tambour pour attirer l'attention, certes des policiers encadraient le cortège laissant penser que des incidents pouvaient éventuellement survenir, mais j'étais loin d'imaginer la suite.

Je n'avais pas hurlé, chanté, sauté, couru… Je me contentais de marcher en tenant la main de Patrick qui commenta "C'est chouette, on est nombreux !" Je faisais partie de la masse anonyme et ordinaire. 

Et puis la violence était venue, je ne sais d'où, je ne saurais dire comment. Elle était arrivée alors que la manifestation devait bientôt commencer à se disperser. Nous étions, en effet, quasiment à la fin du parcours lorsque j'avais aperçu des gens suspects. Certains étaient cagoulés et armés de gourdins. Ils entreprenaient de briser des vitres de voiture, mettaient des vitrines en morceaux et pillaient des boutiques. Comment aurais-je pu cautionner ces actes de violence ?  Tout à coup, j'avais entendu crier "fils de pute de bourgeois" et à quelques mètres de nous j'avais vu tabasser un homme qui sortait d'une rue latérale.  

Des policiers étaient rapidement apparus et étaient aussitôt intervenus. Je ne comprenais rien. Tout allait si vite.  Qu'est-ce que je faisais là ?  Patrick avait attrapé mon bras, m'avait entraînée avec lui sans que je prenne conscience ce qu'il se passait. J'avais reçu un coup sur la tête… Puis il y avait eu un trou rempli d'une brume épaisse… Plus tard, à ma sortie de l'hôpital, j'ai repassé en boucle la mauvaise scène qui avait été filmée avec un téléphone portable et qui pour moi n'est qu'une scène extraite d'un film noir, très noir…  



 

Micheline Boland



 

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Micheline Boland nous propose un texte "Le Pont"

Publié le par christine brunet /aloys

LE PONT

 

Chez mes parents, il y a un tableau dans le living. L'œuvre, une aquarelle, représente à l'avant plan un petit pont en bois qui enjambe un ruisselet et conduit à un endroit boisé. Il ne s'agit pas d'une œuvre impressionniste ou plus ou moins abstraite, mais plutôt d'une œuvre réaliste. Y sont représentés de hauts arbres, des feuillages ainsi que des branches dénudées. Les couleurs sont assez chaudes. En fermant les yeux, il me semble que j'entends un léger craquement tandis que je m'imagine parcourir le pont avec mon amoureux. Ce paysage, j'ai appris à le connaître depuis peu. Il ne m'est devenu familier que depuis ma rencontre avec Christopher à une soirée d'anniversaire. C'est là que Christopher et moi nous promenons souvent main dans la main en bavardant et apprenant ainsi à nous connaître. Un chemin s'y faufile entre les feuillus. De temps à autre, nous y croisons un couple de tourtereaux, nous y rencontrons des gosses qui jouent à cache-cache ou des gens promenant leur chien. 

J'ai toujours envisagé que cette aquarelle était une œuvre de François un ami d'enfance de mon père, mais aujourd'hui, je me dis que ce n'est peut-être qu'une déduction erronée. Comment François qui habite une autre région aurait-il pu, en effet, connaître ce coin ?  

Mes parents et moi prenons un café après le repas du soir. Mon père lit son journal, ma mère fume sa cigarette quotidienne. Mon regard s'attarde sur le tableau accroché face à moi. Ma mère s'en étonne et s'en amuse. Elle sourit : "Qu'est-ce que tu as à regarder ainsi ce tableau ? Tu donnes l'impression de ne l'avoir jamais vu…."

Je réponds simplement : "Je me demandais qui l'avait peint…"

"Bonne question ! C'est une des rares œuvres de ton père… C'est là que je l'emmenais quand nous nous sommes connus… Et figure-toi que c'est aussi là-bas que ma mère et mon père se promenaient quand ils étaient jeunes, que ton oncle Pierre entraînait Monique, ta tante, avant leur mariage…C'est un endroit particulier pour la famille, un lieu qui lui porte bonheur… Historiquement une partie du petit bois appartenait d'ailleurs à la famille, puis l'administration communale a exproprié cette partie afin de construire des habitations sociales. C'est ce qu'on m'a raconté. C'est peut-être pour cette raison, que nous y sommes attachés. Quand tu étais gamine, on t'y conduisait volontiers… Tu y jouais à l'abri du danger, tu ne risquais guère de t'y perdre, car tu étais une enfant prudente."

Le temps file… Je me rends de loin en loin chez mes parents. Quand je vois un arbre, la peinture du living se rappelle à moi. Un petit bois c'est beau, ça passe les décennies en conservant son charme, c'est habillé d'une magie qui traverse les saisons de manière agréable. 

Le temps file et mon père participe à une exposition de peintures organisée à l'occasion de la rénovation du centre culturel. Il y présente l'aquarelle du living ainsi que des fusains mettant en scène l'église, la place communale et le vieux puits.  

Je crois que j'aurais pu aimer à jamais ce petit bois s'il n'y avait eu le fait-divers qui vient de le mettre en évidence à la une de journaux. Un homme installé depuis peu dans la localité s'y est pendu suite à une faillite suivie d'une rupture amoureuse. C'est un couple qui se baladait avec son vieux toutou qui avait fait la découverte. Un journaliste, qui a interviewé des proches  de cet homme, suggère que c'est en voyant l'œuvre de mon père qu'il avait eu l'idée d'aller visiter le petit bois, puis quelques semaines plus tard de s'y rendre pour mettre fin à ses jours plutôt que d'avaler des cachets comme il l'avait évoqué de manière désinvolte à la fin d'un repas trop bien arrosé… 

Un jour, peut-être arriverai-je de nouveau à apprécier le petit bois et à y savourer l'instant présent ? Ne pourrait-il suffire d'y vivre un bonheur tout chaud pour enfermer la tragédie dans la boîte aux oublis ?

 

Micheline Boland

 

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Le banquier... Un autre texte signé Louis Delville que nous propose Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Le banquier

 

Depuis trois ans, je cherchais à me débarrasser de Luc Lepert et à devenir le bras droit de Henry de Classieux, le banquier réputé.

 Un arriviste, ce Lepert. Alors, j'ai décidé  de critiquer son boulot, d'ébruiter sa vie sentimentale ratée. J'ai même laissé entendre que… et la rumeur s'était répandue…

 Aujourd'hui, Luc Lepert s'est pendu dans son bureau. Le boss m'a appelé : "Marc, je te confie le poste de Luc. Demain, tu pars au Japon et vendredi 11 mars 2011, réunion à notre succursale de Fukushima."

 12 mars 2011 dans "Le Jour" : Un seul européen parmi les victimes de Fukushima, Marc B, numéro deux de la banque Classieux.

 

Louis Delville 

 

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Philippe Desterbecq nous propose un texte... "Tout ça pour un camembert !"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Tout ça pour un camembert !

- Vous n’allez quand même pas me dire que vous avez assassiné votre mari à cause d’un camembert ? 

- Si fait ! Comme je vous l’dis, monsieur l’inspecteur. Cuic ! Et bon débarras ! 

- Mais madame Simon, vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Il s’agit d’un meurtre quand même et un meurtre commis de sang froid qui plus est ! 

- Ben…faut dire que j’ai toujours eu le sang chaud, moi ! Et ne m’appelez plus madame Simon, s’il vous plait, monsieur l’inspecteur. Le Simon, cuic, on n’en parle plus ! Il n’existe plus ! Et on devrait me décerner une médaille pour cet acte de bravoure : un goret en moins sur la terre ! 

- Et comment qu’on va en parler, madame Simon, euh madame…

- Berger. C’est le nom que m’a donné mon paternel avant de se tirer vite fait. A part la petite graine et son nom, il n’a rien légué à ma mère. Vous voyez que ma p’tite vie, elle commençait bien mal…

- Votre enfance, on en parlera plus tard, si vous voulez bien. Pour l’instant, je voudrais bien savoir ce qui vous a poussée à assassiner votre mari et, en plus, avec un camembert, comme déclencheur…

- Oh n’en faites pas un fromage, monsieur l’inspecteur ! Quand on tue un rat, y a personne pour se r’tourner ! 

- Allez, commençons par le commencement. Expliquez-vous.

- Ben, c’est bien simple, le Simon, y rentre saoul comme une bourrique, comme à son habitude. Il ouvre le frigo, il bouscule les bocaux et les Tupperware à la recherche de son fromage puant. Ne le trouvant pas, il se retourne vers moi et m’dit : « Eh la Corinne, t’as pas vu mon camembert, par hasard ? ».  Moi, j’sais très bien que j’l’ai jeté, son puant. Il empestait toute la cuisine à chaque fois que j’ouvrais le frigo. Tant et tant que c’est à peine si j’osais encore l’ouvrir, le frigo !
J’savais bien qu’il allait encore me cogner, mais bon, ça, j’en avais l’habitude, alors, un coup de plus ou de moins, c’est pas ça qu’allait m’arrêter. Les premiers gnons, je les ai reçus lors de notre nuit de noces, alors, vous voyez, m’sieur l’inspecteur… Vous voulez que je vous la raconte, not’nuit de noces, monsieur l’inspecteur ? 

- Pas maintenant, madame Si…, madame Berger. Plus tard, si vous voulez bien. Tenez-vous-en aux faits, je vous en prie. 

- Bien, où j’en étais déjà ? Ah oui ! Le camembert ! Il a bien vu à mon visage que j’étais pas bien droite dans mes bottes. Même quand il était plein comme une bourrique, il pouvait voir quand j’essayais de l’entuber. J’ai d’abord fait l’innocente, j’lui ai dit que j’y étais pour rien, qu’il avait sûrement bouffé son fromage la veille et qu’il s’en souvenait plus, mais il m’a pas crue. Et là, sur le coup, j’peux vous dire que j’ai vraiment  été conne ! L’emballage ! L’emballage du camembert que l’chat avait bouffé sur mon invitation, au lieu de m’en débarrasser, j’l’avais tout bonnement jeté dans la poubelle. Le Simon, il était pas si con qu’il en avait l’air. Il l’a trouvé dans la poubelle, l’emballage du puant ! Et là, j’ai reçu la raclée de ma vie ! J’vous l’ai dit : j’étais habituée aux gnons de toutes sortes, mais là, j’sais pas trop c’qui m’a pris, d’un coup, j’ai éclaté. J’ai hurlé comme une possédée : « J’en peux plus, j’en peux plus de toi, de tes coups, de tes colères, de tes beuveries ! C’est fini, plus jamais tu me frapperas ! J’ai empoigné le couteau de boucher avec lequel j’avais attaqué la dinde que j’avais achetée pour le réveillon et hop ! Au lieu de le planter dans la pauvre bête, j’l’ai planté en plein dans sa carotide ! Faut voir tout le sang qui s’est écoulé sur le tapis que je venais de récurer ! Du gâchis ! Un si beau tapis ! 

- Madame Berger, vous n’avez donc aucun remords ? 

- Ben si, m’sieur l’inspecteur. Tout ce sang, s’il n’avait pas imprégné mon tapis, j’aurais pu le récupérer et en faire du boudin. J’adore le boudin noir. Pas vous, inspecteur ? 

- Pas vraiment ! Je préfère le camembert…

 

 

 

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"Vivre"... Un texte signé Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Vivre

 

Naître, téter, grandir, pleurer, sourire.

 

Ramper, marcher, tomber, parler, grimper, apprendre, chanter, pleurer, sourire.

 

Écrire, lire, calculer, jouer, tomber, pleurer, sourire.

 

Râler, maîtriser, regarder, lutter, embrasser, aimer, pleurer, sourire.

 

Guindailler, boire, fumer, caresser, profiter, travailler, pleurer, sourire.

 

Rencontrer, aimer, épouser, protéger, pleurer, sourire.

 

Accueillir, baptiser, éduquer, apprendre, suivre, aimer, pleurer, sourire.

 

Aider, conseiller, interdire, donner, pleurer, sourire.

 

Hériter, vieillir, profiter, voyager, savourer, grimacer, pleurer, sourire.

 

Décliner, rêver, radoter, trembler, réunir, pleurer, sourire, partir.




 

Louis Delville 

 

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Un nouveau texte signé Louis Delville : "La valise"

Publié le par christine brunet /aloys

La valise

 

Elle en avait fait des kilomètres. Si ma mémoire est bonne, je l'avais achetée à Ostende. Drôle d'endroit pour acquérir une valise me direz-vous… Eh oui, ma fidèle valise héritée de ma grand-mère avait rendu l'âme sur le quai de la gare et n'avait dû son salut qu'à une bonne grosse corde trouvée je ne sais où. Entré dans un magasin, j'en étais ressorti avec une superbe valise brune comme c'était la mode en ce temps-là. 

L'année suivante je partais pour une croisière en Méditerranée et ma nouvelle compagne avait reçu une superbe étiquette que j'avais artistiquement collée sur le couvercle : la première d'une longue série. Jugez plutôt… Les lacs italiens, le col du Grand Saint Bernard, le canal de Corinthe, les pyramides de Gizeh, Jérusalem, l'expo 58. Ma fidèle amie ressemblait désormais à une mosaïque multicolore. 

Puis est venu le temps des voyages en avion : New York, Québec, Mexico, Moscou, Bangkok et Pékin vinrent enrichir la collection. 

La valise résistait fièrement à tous les coups, à tous les traitements de choc. Il restait encore quelques centimètres carrés et Tokyo nous attendait elle et moi.

Comme à chaque voyage, nous étions séparés, moi bien installé, choyé, gâté et elle dans une soute glacée mais je savais qu'elle résisterait à ces mauvais moments.

On a raconté que la soute à bagages s'est ouverte et que l'avion qui nous ramenait à la maison est tombé en plein désert. Les secours n'ont pu ramener que quelques objets retrouvés éparpillés et en bien mauvais état. Seule une valise constellée d'étiquettes a été retrouvée intacte.

Il paraît que depuis lors elle trône dans une vitrine chez son fabricant comme preuve de la solidité de son matériel.

 

Louis Delville

 

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"Un élixir d'amour", une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

UN ÉLIXIR D'AMOUR

 

Depuis son enfance, avant son entrée à l'école primaire, était né chez Thibaut un attrait pour le café. Enfoui au fond de lui, cet attrait venait des effluves qu'il dégageait. Il jugeait son odeur chaude et forte, plus entêtante que celle des parfums féminins. 

D'un côté, il y avait les grands, les adultes, ceux qui se délectaient régulièrement de café comme les enfants se délectaient de chocolats.  D'un autre côté, il y avait les petits, les enfants qui attendaient le moment opportun pour goûter un fond de tasse et s'abandonner en même temps à la double satisfaction de la dégustation et de la transgression. Les parents de Thibaut lui avaient expliqué que le café avait un effet excitant peu recommandé pour les enfants.

Très tôt, Thibaut avait remarqué que le café sonnait l'heure d'une rupture agréable, d'une transition, du moment d'échange et de partage qui suivait le repas ou qu'il marquait une pause entre deux activités.

Thibaut grandit. Que se fasse entendre la sonnerie du téléphone ou celle de la porte d'entrée, qu'il se retrouve ainsi seul face à une tasse entamée par sa mère ou son père, Thibaut commença à y goûter avec un infini plaisir. Un jour, son père le surprit et Thibaut s'en tira avec un simple rappel à l'ordre : "Si tu as soif, bois du jus ou mieux de l'eau. Le café, ce n'est pas bon pour toi. Il énerve, il empêche de dormir."   

Chez sa grand-mère, la préparation du café était l'objet d'un cérémonial particulier. Chez elle, il avait le pouvoir de porter Thibaut à croire en la magie des habitudes qui apportent le bonheur. Moudre les grains, ranger le café moulu finement dans une jolie boîte en fer, compter les cuillerées déposées au fond de la cafetière à piston, déposer la cafetière quelques secondes sur une plaque, verser l'eau chaude dans la cafetière, attendre un peu, puis faire descendre le piston, servir enfin et garder le silence en sentant les belles odeurs.  Lenteur et rituel presque religieux de cette préparation émaillée parfois de quelques mots. Chez elle, il lui était permis de croquer de temps à autre un grain mais il ne le confessa pas à ses parents. Il n'en était pas conscient à cette étape de sa vie mais quand sa grand-mère partirait à jamais, il lui resterait d'elle le souvenir d'histoires, de câlins, de bisous, de confidences, de petits plats mais également de cette manière de faire. 

Thibaut s'était mis à boire du café dans le secret de la cuisine, quand sa mère recevait une ou deux  amies au salon et qu'on semblait l'oublier depuis qu'il avait dit s'y être retiré pour jouer avec ses légos ou finir un devoir. Savourer le peu de liquide resté dans le percolateur, c'était un plaisir caché qui lui était devenu indispensable.     

Très tôt, Thibaut avait pressenti que le café jouerait un rôle capital dans sa vie. N'y avait-il pas des gens prédisposés à la bijouterie, à la mécanique, à la comptabilité, au jardinage, à la gastronomie ? N'existait-il pas des gens associés à jamais à un objet, outil ou instrument, par exemple Opinel et Poubelle dont son père aimait raconter l'histoire ? 

Dans la classe de première primaire fréquentée par Thibaut se trouvait Véronique Villonet, la fille de la Maison Villonet. Les Villonet torréfacteurs réputés étaient propriétaires d'une entreprise dédiée au café, aux accessoires qui y étaient liés ainsi qu'à la dégustation.  C'était une institution bien connue au-delà de la province. C'était un endroit qu'il avait déjà fréquenté avec sa grand-mère. Quiconque passait par la ville et appréciait le café se devait de faire un détour pour s'y rendre. Illusion ou pas, il semblait à Thibaut que Véronique sentait bon le café. Elle était ravissante, avait des yeux sombres et de longs cheveux, elle paraissait douce. Assez rapidement Thibaut s'inventa un futur avec elle. Véronique habitait son quartier. Au fil des années, de manière discrète, il aima de plus en plus passer sa main dans ses cheveux, la toucher doucement. Il en vint à porter quelquefois son cartable, à réciter des poésies pour elle sur le chemin du retour de l'école et elle paraissait juger cela agréable. 

Après l'école primaire, sans s'être concertés leurs parents les inscrivirent tous deux dans le même collège. Véronique était flattée de l'intérêt que lui portait Thibaut. À cette époque, Thibaut découvrit des vers de Théodore de Banville : "Ce bon élixir, le café. Met dans nos cœurs sa flamme noire." Thibaut s'aperçut que Véronique et lui ne parlaient jamais de café, mais qu'ils partageaient d'autres passions. Ils avaient quantité de points communs : cet amour des framboises, ce penchant pour le jeu de dames, cette pratique du chant choral et du ping-pong. Le temps qui passait ne faisait que les rapprocher l'un de l'autre.  

Par la suite, Véronique et Thibaut entrèrent à l'université dans des facultés différentes mais ne se perdirent pas de vue. Sans en faire étalage, Thibaut avait donné son cœur à Véronique et Véronique avait donné son cœur à Thibaut. 

On se mariera un jour, pensait depuis longtemps Thibaut et c'est ce qu'il se passa.  Aucun des deux époux ne travailla pour la Maison Villonet. C'est le frère aîné de Véronique qui succéda à leur père. Thibaut qui avait envisagé un moment de mettre sa créativité au service de la publicité pour les produits Villonet ne le fit jamais.  

Chaque matin, Véronique et Thibaut boivent deux cafés. Un café torréfié chez Villonet qui entretient dans leur cœur une flamme d'amour.  Café, remède contre les coups de mou, contre les pensées imprécises. Café, médicament, refuge quand pointe une heure grise. 

 

Micheline Boland

 

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Micheline Boland nous propose un texte de Louis Delville "Au commencement"

Publié le par christine brunet /aloys

Au commencement…

 

Au commencement, il n'y avait rien et quand je dis rien, c'est rien.

Puis comme ce rien s'ennuyait, il a cherché et n'a rien trouvé !

Rien ne m'arrêtera, se dit rien et il continua sa quête.

Un jour qu'il s'amusait d'un rien, rien remarqua un grain de poussière. Un rien, un misérable grain.

Ils firent connaissance et décidèrent de collaborer. Ils créèrent une société destinée à trouver quelque chose qui ferait leurs beaux jours. Mais allez faire les beaux jours de rien et d'une poussière. Ce qui les sauva c'est une musique. Or la musique cela n'est rien mais celle-là les appelait à se déplacer et à traverser le temps. Quand ils arrivèrent à l'autre bout du temps, la musique les attendait et se joignit à eux. 

Pendant des milliards d'années, il n'y eut rien sauf la musique et pas une poussière de plus. Eh oui, la génération spontanée ce n'est pas pour les poussières.

La musique avait beau augmenter son volume il n'arriva rien sauf que rien devint un peu sourd.

Puis un jour apparut un petit point jaune qui augmentait à vue d'œil. Il était lumineux et le grain de poussière se plaisait à voler dans la lumière.

Musique et lumière se rencontrèrent et miracle, il en sorti quelque chose. Un truc sans forme bien définie qui courrait partout. Rien décida de le rencontrer. Désormais, il n'était plus seul. Alors il prit une décision difficile et rien disparut sans laisser d'adresse. Personne ne sait ce qu'il est devenu mais de temps en temps on entend encore la musique qui susurre :"Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien."

 

Louis Delville

 

 

 

 

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