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textes

"Le fantastique été de mes quinze ans", une nouvelle signée Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le fantastique été de mes quinze ans

 

« Alors Philibert, tu viens au château en juillet oui ou merdum ? Si oui confirme-moi ça afin que le congèlo déborde de pizzas et autres saloperies émoticône clin d’œil. On fera comme chaque année de la physique, de la chimie, et des maths puisque tu seras pété émoticône langue pendante. Si tu es réglo, tu verras des extra-terrestres, des ovnis, et toutes ces petites choses-là, émoticône extraterrestre, émoticône frayeur. »

   Texto de mon oncle Axel, l’été de mes quinze ans. Super j’ai pensé lors de la relecture des mots ovnis et extraterrestres. L'oncle Axel était donc de retour dans son château. Ce serait cool pour moi tout le mois de juillet. Je dirais aux parents que réviser math, physique et chimie en famille, ce serait top. Pour « toutes ces petites choses-là », j’attendrais la surprise.

   Je vous dois la vérité. Je m'appelle Félix. L'oncle Axel m’a surnommé Philibert depuis ma naissance. Sans doute pour agacer Marie-Agathe, sa sœur, ma mère, plus conventionnelle que son scientifique-journaliste-explorateur-baroudeur de frère, mon oncle Axel. Qui n'habitait pas non plus dans un château. Plusieurs fois par an, quand il revenait de ses étonnantes expéditions, l’oncle Axel déposait ses bagages dans une vaste demeure intrigante, ça oui, très intrigante, située au milieu de nulle part en pleine campagne thudinienne. Ce serait les vestiges d’une très ancienne abbaye, ça c’était moins sûr car l’oncle Axel racontait souvent des bobards. Derrière les murs délabrés de la supposée abbaye, des dépendances pourrissantes encore inexplorées. Tout autour de la bâtisse, un parc ou plutôt une forêt vierge, avec des plantes qui surgissaient de Dieu sait où, et des arbres plusieurs fois centenaires qui détenaient sous leurs écorces ancestrales toute l’histoire de l’humanité. Lorsqu’on débarquait là dans la pénombre, je vous raconte pas les frayeurs au moindre bruit, un vol de chauve-souris au ras de votre casquette ou le sifflement du vent entre les branches fatiguées d’un saule pleureur très chagrin. C’est là, dans cette glaçante propriété, que j’avais toujours espéré épier l’atterrissage d’un ovni, croiser un extraterrestre ou un hybride échappé du laboratoire d’un docteur Frankeinstein.

   Fin juin les résultats sont tombés, la vraie chute. Échec en math, en chimie, et en physique. Les parents étaient furax. Ils ont accepté un séjour au château de l’oncle Axel, à condition que je travaille avec lui les trois cours pour lesquels j’étais pété.

   « Salut Axel. Bonne nouvelle, tu peux venir me chercher. Je suis pété dans les trois matières habituelles. On sera ensemble tout juillet. On se goinfrera de pizzas et d’autres saloperies, ah ah ah ! Yes ! Philibert. »

  Deux minutes plus tard, je recevais ce texto d’Axel :

« Dommage que t’es pas pété en histoire aussi. »

   En histoire aussi, il avait écrit. Bizarre comme texto. Le lendemain, je serais fixé.

   Je vous passe les promesses d’Axel à sa sœur, Oui t’inquiète il étudiera. Bien sûr que c’est important qu’il réussisse. Il réussira, c’est pas compliqué le théorème de Pythagore quand même. Et puis tout le reste, bah, ça ira. Dors tranquillos, soeurette, tu sais que ton fiston est entre de bonnes mains. Ma mère tirait la tronche, elle était pas trop convaincue. On a détalés vite fait bien fait avant qu’elle ne change d’avis.

 

   Au château, j’ai déposé mes bagages dans la chambre dite « de la tourelle », celle dont la fenêtre avait vue plongeante sur les dépendances pourrissantes. Axel m’a demandé de me grouiller, il devait m’expliquer des trucs flippants. On ferait tout en même temps, de l’histoire, des maths, de la physique, et de la chimie. Je lui ai dit qu’en histoire, j’étais top. Il avait déjà oublié. C’était pas son genre, les oublis. Axel était perturbé et bientôt je connaîtrais la raison de son énervement. Parce que oui, il était pas comme d’hab, Axel, il semblait pressé, tout excité par quelque chose. 

   En soirée, devant nos pizzas quatre fromages cramées, Axel a commencé à me raconter, avec un paquet d’émotion dans la voix, son dernier voyage : six semaines à New-York. Du banal, j’ai pensé. D’habitude, Axel revenait de l’Antarctique où il avait découvert un nouveau portail énergétique en rapport direct avec la pyramide de Gizeh ou encore il avait visité un mystérieux ranch en Utah duquel s’envolaient des oiseaux préhistoriques : des oiseaux-éléphants, des astériornis et tout ça. Et là, il revient de New-York. Bof bof. J’étais déçu et j’ai demandé :

« T’as rencontré une meuf, c’est ça ? 

  • Mais non, p’tit sot, je t’ai ramené dans mes bagages des siècles d’histoire et toutes les réponses à tes questions, il a rétorqué sur le ton de quelqu’un qui voulait maintenir le mystère le plus longtemps possible.
  • Un robot ? j’ai demandé.
  • C’est bien plus qu’un robot muni d’une intelligence artificielle, crois-moi. Grignote ces merdes, sirote ta cannette de bière, toi et moi on a du boulot, Philibert.
  • Génial ! j’ai répondu en engloutissant le reste de la pizza et de la cannette. »

   Une fois le cadenas ouvert, Axel a poussé les portes gangrénées de la dépendance. Devant nous, une vingtaine de caisses, et une multitude de rats qui grignotaient les cartons. Sur chaque caisse, un numéro usé par le temps. Axel tenait entre les mains des photocopies avec inscrits dessus des dessins qui ressemblaient à des hiéroglyphes, du charabia pour savant déjanté. « Accroche-toi, Philibert, révision histoire, géo, chimie, physique et math, il a lâché avec des étoiles plein les yeux.

  • Oh non, j’ai rétorqué, déçu.
  • Je blague. Tu as déjà entendu parler de Nikola Tesla?
  • Oui plus ou moins c’est un inventeur un peu bizarre, il aimait le chiffre trois, j’ai dit tout en bifurquant le regard vers mon ami Wikipédia … » 

   Et puis, tout en recomptant les cartons, les triant, et relisant les documents, un véritable polyvalent cet Axel, il m’a expliqué un truc abracadabrantesque. Axel se penchait gravos sur la vie de ce Nikola Tesla, il avait l’intention d’écrire sa biographie et mettre en évidence les géniales inventions de ce mec si mystérieux. Pour s'imprégner de la vie de ce génie, il avait loué la chambre 3327 de l’hôtel New Yorker à New-York, Tesla serait mort dans cette chambre en janvier 1943. Axel était donc assis devant son pc depuis trois ou quatre jours, attendant que les murs de la chambre lui parlent … Et c’est la femme d'ouvrage qui a commencé la conversation. C’est sa grand-mère, femme d’ouvrage à l’hôtel New Yorker également qui avait découvert le corps de l’inventeur. Elle a continué en affirmant que Tesla et sa grand-mère avait vécu une réelle amitié car celui-ci était abandonné de tous. Elle a ajouté que quelques mois avant sa mort, Tesla se sentant menacé avait donné à la grand-mère une vingtaine de cartons et un porte-documents. Celle-ci devait donner ces pièces à quelqu’un qui lui semblerait de « confiance ». Surtout elle devait laisser les cartons ensemble, et ils devaient être accompagnés du porte-documents. Véhiculé de mère en fille, elle possédait donc ce curieux héritage. Elle avait l’intuition que lui, mon oncle Axel, pourrait être cette personne « de confiance ». Une histoire de fou quoi. Le lendemain, dans la cave de la meuf, il a découvert tout le bazar. Deux centimètres de poussière sur chaque carton et dans le porte-documents, eurêka, les papelards étaient encore lisibles. D’après lui, il s’agissait d’un plan pour assembler une machine. La meuf ignorait de quelle machine il s’agissait. J’étais abasourdi de tout ça. Axel, lui, était remonté à fond la caisse : « Alors Philibert, retrousse tes manches, on ouvre tous les cartons, on en sort le contenu et on étale tout le long de ce mur, il a lâché sur un ton presque autoritaire.

  • Espérons que si ce sont des statuettes, elles ne possèdent pas un corps recouvert d’écailles, un visage bouffi, des yeux luminescents, j’ai dit, pas trop rassuré.
  • Et qui pousseraient des ululements en chœur ou des sons pré-polyphoniques, a continué Axel sur un ton moqueur tout en tournicotant les documents dans tous les sens.
  • Incroyable ce qu’on déballe, incroyable. »

   Tous les deux, on a plongé rapido dans le turbin. De la poussière, on en a bouffé, ça oui. Axel n’en revenait pas, ces trouvailles s’emboitaient les unes dans les autres sans trop de mal. Moi, je comprenais pas trop. Des cartons, on a sorti des générateurs, des câbles de toutes les longueurs, un clavier, des piles, un écran, des métaux, et j’en passe. Tout en s’extasiant devant tout ce matos et, pour se donner bonne conscience, Axel me donnait des leçons de physique quantique : « Tout est énergie, tu savais ?

  • Bof, j’ai répondu.
  • Fastoche. Tout est vibrations, informations et énergie. Le temps, ce sont des vibrations. L’espace, c’est de l’information. Et la matière, c’est de l’énergie. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ! Voilà !
  • Ouais, ça c’est de Lavoisier, j’ai assuré, tout fier. »

  Une fois la machine reconstituée, ce qui nous a pris deux jours complets quand même, de la sueur, des jurons, des pizzas cramées et des cannettes surchauffées, Axel était en transe : « Alors Philibert, on recherche qui et quand ? Jules César pendant la guerre des Gaules ? Pythagore exposant son théorème ? Fermi exposant son paradoxe et se demandant pourquoi nous ne voyons aucun extraterrestre sur notre planète ?

  • N’importe qui, n’importe quand ? je demande tout étonné.
  • Exact, cette machine nous montrera tout du passé !
  • Une machine à remonter le temps ! Alors … Lucille Leveau lorsqu’elle a vu trois extraterrestres devant chez elle dans la Drôme, à Chabeuil, le 23 juin 1957. C’était dans un champ de maïs, j’ai répondu sans hésitation, j’y songeais depuis deux jours à cette question, Axel. »

   Axel a tapoté sur le clavier, réglé des boutons, manipulé l’écran et réajusté des bandes magnétiques. Il a recommencé les manœuvres plusieurs fois, il ne se passait jamais rien. Mis à part des jurons dans toutes les langues, rien, nada. Axel s’excitait. Il a failli tout bousillé et juste au moment où il allait démolir la machine, on a entendu des grésillements et sur l’écran, des lignes ondulantes sont apparues. Petite précision, tout est en noir et blanc. « Voilà, un champ de maïs, on y est, lance-t-il en s’agitant comme un pantin.

  • Waouw, un engin se pose dans le champ de maïs, ça clignote de partout et là, là, regarde Axel, une femme en robe de nuit s’approche de l’ovni, c’est elle, c’est Lucille Leveau ! Trois humanoïdes sortent de la capsule et ils ont chacun un appareil qui pendouille à leur main … on dirait un GSM, mais c’est impossible en 1957 ! Comment est-ce possible que l’image soit si précise et que nous entendions les sifflements de l’engin, les gazouillis des extraterrestres et le chien de Lucille Leveau qui aboie ?
  • C’est une question de fréquences et les vibrations ne meurent jamais, retiens ça. Disons que nous avons récupéré tout ce bordel, les vibrations et les autres informations. On peut aussi dilater le temps, tu sais. Si Lucille Leveau s’approche et pénètre le tunnel temporel dilaté elle entrera dans le même temps que celui des extraterrestres, ce qui ne correspond pas à son propre temps à elle. Ça c’est de la physique, Philibert !
  • Regarde, Lucille est comme happée, son corps plane vers l’ouverture de l’engin. Les trois humanoïdes la suivent ! C’est extraordinaire ! »

   Ensuite, l’image s’est de nouveau brouillée. Axel a permuté des câbles, déplacé la machine et eurêka, l’image est réapparue. Axel et moi, on étaient cloués. On a vu Lucille inconsciente, étendue sur une table d’opération. Dans l’engin donc. Autour d’elle une dizaine d’humanoïdes qui la fixaient de leur regard lumineux. L’un d’eux a introduit une puce sous son omoplate gauche. Aucune goutte de sang n’a coulé. Les humanoïdes s’exprimaient d’après Axel en Araméen. Incroyable ! On entendait des grésillements et parfois l’image se brouillait, ça oui. Tout à coup, une porte coulissante s’est ouverte et là, au milieu d’un vaste espace, une dizaine de tables d’opération. Sur chacune d’elle, un humain adulte. Tout autour des tables, des humanoïdes qui semblaient étudier les corps inertes. Les thorax se soulevaient, ces humains vivaient, ils respiraient. Axel et moi restions silencieux. On n’a même pas pensé à filmer tout ça. Le mot incroyable, on l’a bien lâché cent fois. Nous avions reconstitué une machine qui remontait le temps et qui permettait de visionner des séquences du passé. Axel avait l’air embêté. « Un problème, Axel ?

  • Je n’aurais jamais dû t’entrainer dans cette aventure, Philibert.
  • Je me tairai, t’inquiète. Et toi, qui veux-tu voir ou entendre ?
  • Oh, ce Nikola Tesla, justement ! m’a répondu Axel, avec une idée derrière la tête. »

   Axel a de nouveau bidouillé la machine. Il l’a réglée sur la recherche de Nikola Tesla, Exposition Universelle de Bruxelles, 1910. C’est là et à cette époque que Tesla aurait présenté sa machine à communiquer dans le temps. Ces infos-là, Axel les avait lues sur le site du Surnateum, un étrange cabinet de curiosités bruxellois. Et ça a fonctionné ! Nous avons assisté à une réunion entre savants dans le bureau du commissaire de l’exposition. Nous avons tout vu et tout entendu. J’ai promis à mon oncle de ne rien dévoiler. Peu après l’écran est devenu tout noir et de la fumée asphyxiante nous a obligés à nous éloigner de l’extravagante machine. Nous titubions, nous étions au bord de l’évanouissement, et même les rats détalaient vers l’extérieur.

   Une fois remis de nos émotions, Axel et moi nous nous sommes regardés. On ne savait pas quoi se dire. Alors j’ai rompu le silence et j’ai demandé, juste pour détendre l’atmosphère : « Avant de partir en croisade pour dénicher d’autres extraterrestres, on pourrait pas rechercher mes questions d’examen ?

  • Remettons-nous au turbin, Félix ! On les trouvera, tes questions !
  • Merci, tonton ! j’ai lâché, en me dirigeant vers cette extraordinaire machine. »

Publié dans Textes

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Micheline Boland nous propose une fable "Le coq et le chien"

Publié le par christine brunet /aloys

LE COQ ET LE CHIEN

 

L'air las, le coq va et vient dans la basse-cour.

"Pourquoi ne suis-je pas en haut de ce clocher ?

Que ne puis-je pas entrer dans ce superbe séjour

Où le chien et le chat vont souvent s'afficher ?"

Le chien qui se balade l'entend geindre ainsi.

Il cherche alors des mots pour le réconforter.

"Là-haut, je te l'assure tu serais tout transi

Et dans le beau séjour tu te ferais gronder."

"Me faire gronder ? Pourquoi me gronderait-on ?"

"Parce qu'il est interdit d'y salir les sols.

Parce que si tu y jouais les barytons

Tu te retrouverais rapidement au sous-sol.

N'es-tu pas très bien nourri dans ton poulailler

Et n'y disposes-tu pas d'un très bel espace ?

Chacun a un endroit où il peut traînailler,

Un lieu où il est tel le premier d'une classe.

Pense à tous les moments passés au poulailler

Avec du maïs et en bonne compagnie.

Nul besoin de broyer du noir ou criailler.

Apprécie dans ta vie les douces harmonies."

 

Micheline Boland

 

Publié dans Textes, Poésie

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Carine-Laure Desguin en invitée avec son texte publié dans le recueil collectif "Résonance", Ed. Jacques Flament

Publié le par christine brunet /aloys

Carine-Laure Desguin en invitée avec son texte publié dans le recueil collectif "Résonance", Ed. Jacques Flament
Carine-Laure Desguin en invitée avec son texte publié dans le recueil collectif "Résonance", Ed. Jacques Flament
Carine-Laure Desguin en invitée avec son texte publié dans le recueil collectif "Résonance", Ed. Jacques Flament
Carine-Laure Desguin en invitée avec son texte publié dans le recueil collectif "Résonance", Ed. Jacques Flament

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Joe Valeska nous propose un extrait de son roman à paraître "Ainsi, je devins un vampire"

Publié le par christine brunet /aloys

Jusqu’à mes dix-sept ans et demi, avant la naissance de Camille, mon adolescence ne fut que parade et futilités. Pour quelles raisons aurais-je dû suivre l’exemple des hommes burinés du pays ? Travailler, ne faire que ça ! Et, comble de l’horreur… suer, puer ! Hors de question que mes vêtements aient pu sentir l’odeur musquée de la transpiration. Hors de question d’avoir de la terre sous les ongles. J’agissais comme un faraud.

J’étais très coquin. Avec moi, chaque journée, qu’il ait plu ou qu’il ait fait soleil, qu’il ait neigé ou qu’il ait fait du vent, devenait une kermesse sans fin. Je feignais d’ignorer la monotonie de la vie. Je me préservais de la réalité pesante du quotidien. Je l’ignorais, tout simplement. C’était une illusion… Délicieuse, certes, mais une illusion. J’en étais conscient, mais je préférais le souffle doux de l’insouciance et l’enfance qui ne finit jamais… On appelle ça, aujourd’hui, le ‘‘syndrome de Peter Pan’’.

Mère filant la laine, nous n’étions pas parmi les plus pauvres. Il ne nous arriva que rarement de devoir sauter un repas – nous cultivions des légumes dans notre jardinet.

Père, parfois, ramenait du petit gibier à la maison. Il considérait la chasse comme une distraction. Peut-être braconnait-il sur les terres des riches seigneurs les plus proches ? Je n’en savais fichtrement rien et je m’en moquais. Sinon pour nous insulter, nous ne communiquions plus du tout, cet ostrogoth et moi.

Nous étions loin, comme je viens de le dire, de compter parmi les plus malheureux – l’habitude fait sembler naturelles les choses les plus difficiles –, mais, s’il le fallait, c’est toujours mère qui sacrifiait son repas, se contentant d’un tout petit bout de pain. « Cela me suffit ! » disait-elle en souriant. Alors, je faisais mine d’être rassasié pour partager, avec elle, le contenu de mon assiette. Elle ne me trompait pas, maman Delecroix.

Croyez-vous que père se serait soucié de savoir si sa femme mangeait à sa faim ? Que nenni ! Il fallait le voir se goinfrer, accoudé à table, et entendre les bruits insupportables de sa mastication. Il me donnait envie de vomir… Un jour, me concentrant tellement sur les mouvements informes de sa bouche, je dégobillai, incapable de contenir le mélange dans mon estomac qui se répandit, en totalité, dans son assiette. Ce jour-là, il entra dans une colère noire et bondit pour m’en coller une. Mais, comme toujours, mère s’interposa. Seigneur ! Comme j’avais envie de rire, dans ces moments-là. Je jubilais ! Comme possédé par un quelconque démon facétieux.

« Un jour, mon garçon, ta mère ne sera pas là pour protéger tes fesses ! » aboyait-il, me menaçant de son poing bouffi.

« Vous entendez ça, mère ? Vous entendez ça !?! Il voudrait me voir mort ! Il voudrait me voir mourir dans d’atroces souffrances ! J’en suis sûr ! Regardez son regard de fou ! »

C’était toujours le même scénario… Lors de ces affrontements sans fin, mère devenait une véritable furie. Moi, il est vrai, je savais devenir quelque peu diabolique. Mais je le haïssais, ce mufle. Ce pourceau ! Il me dégoûtait.

« Tu devrais avoir honte, Jean ! Comment oses-tu menacer ton propre fils ? Gredin ! Misérable ! hurlait-elle, ulcérée. Que le Diable t’emporte ! Et qu’il t’emporte loin de nous ! »

« Qu’il vous emporte, femme ! Tous les deux ! répondait-il. Toi et ton bon à rien de fils, vous êtes des boulets que je traîne ! »

Le visage rubicond, me dévisageant méchamment, il quittait la table en grommelant tout bas – bouillie incompréhensible d’insultes et de maléfices qu’il aurait bien voulu me jeter.

Mère me prenait alors dans ses bras, comme quand j’étais tout petit, et me baisait le front, caressant mes cheveux et se mettant à fredonner de jolies mélodies.

Comme précisé un peu plus tôt, elle filait la laine. La renommée mit peut-être un certain temps à poindre, mais la laine des Delecroix finit par devenir célèbre dans les trois quarts du pays. Grâce au succès grandissant des ouvrages confectionnés par maman Justine, notre vie s’améliora considérablement. Ah ! Il fallait nous voir, sur les marchés ! Nous pûmes même acheter des bœufs et deux chiens. J’étais ravi de posséder des chiens, comme ceux que possédaient les familles nobles qui résidaient rue Jules Daudé, là où l’on trouvait, assurément, les plus beaux spécimens d’escaliers dits ‘‘aragonais’’.

Tout ce que nous avions, nous le devions à mère. Tout le mérite lui revenait. À elle. Et père en était malade. Pour cela, je le détestais. Je le détestais tout court.

« Votre mère semblait vous aimer plus que tout au monde, dit Lela. Elle doit terriblement vous manquer… Est-ce que vous pleurez, Virgile ? Ce sont des larmes de sang, sur vos joues ? »

Je ne pouvais qu’opiner.

« J’ai beau être immortel, Lela, j’ai toujours des sentiments humains. Je pense à elle, chaque jour que Dieu fait. Je pense à mon petit frère. À Théo… J’aurais bravé les Enfers, pour eux… J’aurais défié les dieux. »

Un nouveau silence pesant s’abattit, embarrassé, opaque et étouffant. Je baissai mon visage, ne cherchant même pas à essuyer les larmes qui gouttaient à terre, plus lourdes que du plomb. Lela me tendit un mouchoir en soie d’une blancheur immaculée, que j’acceptai.

« Merci beaucoup… »

« Ne vous excusez surtout pas… me coupa-t-elle. Je pense que vous êtes bien plus humain que la plupart d’entre nous, Virgile. Vous êtes beau. Réellement beau. »

Enfoncé dans la méridienne Louis XVI qui m’avait été attribuée par notre ami cameraman, je lui offris un demi-sourire franc et reconnaissant. Elle me sourit, elle aussi. Elle ressemblait à la madone d’une toile de maître. Enchanteresse et mystérieuse. Je garderai, à tout jamais, l’image de ce doux sourire dans l’un des recoins de mon âme.

Je m’interrogeai. Un sentiment nouveau était-il en train de naître ? Et si jamais la réponse était oui, devrais-je refouler ce sentiment ou, au contraire, l’épouser ? Lela, quoique hésitante, eut, Dieu merci, la brillante idée de couper court à la mélancolie suffocante qui m’envahissait.

« Et si vous nous parliez un peu de vos amours ? »

« Mes amours ? » me troublai-je.

« Ne plissez donc pas les yeux… Je souhaite tout connaître de vous. De l’homme avant la venue des ténèbres… Je suis certaine que vous deviez être très populaire auprès de la gent féminine, je me trompe ? Je suis sûre que non… »

« Voudriez-vous que j’écorche mon image, Mademoiselle Jeannette ? »

Elle rit, affirmant qu’un peu de légèreté nous ferait le plus grand bien – elle avait raison. Puis elle me demanda si j’avais été amoureux. Je répondis par l’affirmative, ajoutant que les plus belles histoires d’amours, trop souvent, prennent fin dans un océan de larmes…

Je dus m’interrompre un petit moment sans même m’en rendre compte, car Lela se mit à murmurer mon prénom plusieurs fois de suite.

Avant d’arriver au château appartenant désormais à Axel de Fersen, je n’avais pas mesuré l’entière portée de mes actes. Moi qui m’acharnais à me persuader d’être exsangue d’émotions, j’avais tout faux – mais je le savais très bien, en réalité. Me confronter à ces êtres humains m’avait rappelé que, peut-être, j’en étais encore un.

 

La suite dans ‘‘Ainsi, je devins un vampire’’.

 

Merci aux personnes qui me soutiennent et croient en moi, sans doute plus que moi je crois en moi… Ce nouveau roman, qui est en réalité mon tout premier (réactualisé), je l’ai gardé pour moi 20 ans… 20 ans ! Je suis très ému de le partager avec vous.  Je suis excité, mais j’ai aussi très peur.

 

J’espère que vous l’aimerez…

 

Merci encore, et merci à Christine et à notre big boss.

 

Avec toute mon affection,

 

Joe Valeska

 

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Micheline Boland nous propose un petit texte pour le 1er mai !

Publié le par christine brunet /aloys

 

Du muguet en abondance



 

Jusque-là, le printemps avait été peu souriant. Le soleil s'était montré pudique, la pluie était tombée en abondance.  

 

Ce premier mai, le soleil darde enfin ses rayons. Lorsque Carole va au jardin cueillir quelques brins de muguet pour les offrir à ses amis et voisins, elle constate que peu de clochettes sont vraiment épanouies. Tant pis, elle cueille ce qu'elle peut et s'en va les offrir aux voisins immédiats. Plus tard, dans la journée, Carole descend plusieurs fois au jardin espérant y découvrir l'un ou l'autre brin oublié. Chaque fois, elle en découvre. Ainsi, sa mère, sa sœur, sa belle-sœur, ses amies, reçoivent le traditionnel brin de muguet. 

 

A deux maisons de là, Juliette va, elle aussi, cueillir quelques brins de muguet. Hélas, ils sont peu nombreux à avoir atteint leur maturité. Juliette, le cœur gros, se décide donc à ne fleurir que ses connaissances les plus chères. Elle a dû se résoudre à faire un tri sérieux parmi elles. De toute la journée, elle n'est plus allée au jardin. Elle a maudit le printemps tardif, la grisaille, la froidure d'avril. 

 

En fin d'après-midi, Carole qui avait cueilli du muguet en abondance, est allée en offrir à Juliette. Juliette n'a jamais cru que ce muguet provenait du jardin de Carole. Elle a vu dans le geste de Carole comme un défi ou même une arrogance. Cependant, elle n'a rien dit.

 

Dans le jardin de Carole, les fleurs ont toujours quelques longueurs d'avance par rapport à celles du jardin de Juliette. Ce sont les longueurs de l'espérance et de l'optimisme. 

 

Micheline Boland 

 

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Micheline Boland nous propose un texte à l'occasion de Pâques "Petite fugue"

Publié le par christine brunet /aloys

PETITE FUGUE

 

Ceci se passe au temps pascal, entre Rome et notre pays. En ce temps particulier, les cloches regagnent leur clocher chargées de chocolats qu'elles vont laisser tomber à proximité de chez elles dans les jardins fleuris de début de printemps. Le matin de Pâques, les enfants vont ainsi les découvrir. Moments de joie, moments d'excitation pour les petits et les plus grands.

Toutes ces cloches vont joyeusement, quoique lourdement remplies. Progresser leur est parfois pénible quand le vent hésite à souffler ou quand il souffle dans une direction contraire à celle du lieu où elles se rendent. Toutes ces cloches vont donc gaiement à l'idée de faire tant d'heureux. Toutes les cloches sauf une, une petite cloche venant d'un bourg proche d'une grande ville. Ce qui la rend d'humeur exécrable, ce n'est pas tant l'effort à fournir que la jalousie. À l'aller, elle est passée au-dessus de la ville. Elle a admiré les beaux toits de tuiles et d'ardoises, les avenues, les jets d'eau, les fontaines, les placettes et les parcs. Alors, elle envie toutes ces grosses cloches issues de cossus clochers qui vivent en grande compagnie, qui contiennent quantité de sujets en chocolat, qui produisent un son assourdissant, qui contemplent à longueur d'année un décor de rêve. Ne vient-elle pas de quitter Rome, ville majestueuse s'il en est ! Plus  elle avance, plus la jalousie qui l'habite déborde en elle.

Durant les premiers kilomètres, sa fureur est telle qu'elle raisonne à peine. Mais au fil des kilomètres, une solution s'impose. Elle va aller plus vite que toutes les autres, pour usurper une place dans un clocher de rêve, un clocher de basilique ou de cathédrale, un clocher d'où elle verra le va-et-vient de nombreux passants, d'où elle contemplera le cœur historique de la ville, d'où elle entendra les bruits d'une circulation animée. La voilà donc qui accélère la marche. Pour aller plus vite, elle se dessaisit d'un peu de chocolat. Progressivement, elle évacue presque tout son chargement. Qu'importe quelques kilos d'œufs de plus ou de moins, là où elle va, nombreuses seront les cloches qui accompliront la même œuvre qu'elle !

Ainsi, elle livre ses derniers œufs dans le jardinet entourant la cathédrale, puis elle va prendre place dans le vaste clocher. Elle est la première. Heureusement, car c'est à grand peine qu'elle reprend son souffle. Dans une large expiration, son battant va heurter ses parois. Un son s'échappe qu'elle ne se connaissait pas. Un son relativement léger pour une cloche, mais suffisant pour alerter un badaud qui, distrait, trébuche sur un banc et découvre ainsi à ses pieds un petit œuf. Le bonhomme ramasse l'œuf et s'enfuit à toutes jambes. C'est encore le petit matin, il est mal réveillé, pense-t-il.

 La petite cloche est bientôt rejointe par d'autres cloches, combien plus volumineuses, combien plus prestigieuses. Elles n'ont pas leur langue en poche. "Pars vite, tu as pris la place de Marcelle, la plus vieille d'entre nous." "Comment peut-on être aussi distraite ?" "Va vite pour rejoindre ton village, car tu viens d'un village n'est-ce pas ?" "Allez ouste, rejoins tes sœurs elles doivent être inquiètes ! Tu vas rater la fête."

La petite cloche se fait rabrouer. Bientôt, arrive Marcelle, qui d'un seul coup de battant, pourtant fort contenu, fait naître en elle une telle frayeur, qu'elle se décide à partir sous les huées de tout le carillon. La voilà désarçonnée qui vole bien vite vers son village. Ses deux sœurs l'accueillent plutôt gentiment. "Pourquoi t'es-tu tant pressée ? Ça ne valait pas la peine de tant courir pour perdre ensuite ton temps à retrouver ton chemin. Nous nous demandions où tu étais passée."

De son petit clocher, elle observe les prairies, les jardins, le bétail, les bosquets au loin. Quoi de plus reposant après son voyage que de laisser son regard parcourir ce paysage bucolique qu'elle admire pour la première fois de sa vie ? Des remords, elle en a bien sûr. Mais elle ne les manifeste pas. À  quoi bon ternir la fête en avouant un moment de faiblesse ?  À  dix heures moins quart, comme ses deux amies, elle sonne pour annoncer à tous la fête pascale ! 

Les jardins et les prés sont garnis d'œufs et sujets en chocolat aussi nombreux que les années précédentes. Il paraît que des cloches fatiguées par le long voyage accompli et découragées à l'idée du chemin qui leur restait à faire s'étaient justement un peu allégées au-dessus du bourg !

 

Micheline Boland

 

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Jeu de l'auteur mystère... Mais qui a écrit ce texte ???? Réponse demain soir...

Publié le par christine brunet /aloys

Voici le texte qui m’a permis de remporter le second prix du concours de contes organisé par la bibliothèque de ma commune (il y a beau temps maintenant) et qui m’a donné le courage de présenter ................ à l’œil averti du comité de lecture de Chloé des Lys.  Je vous le livre dans son intégralité, sans retouches…  J’espère que vous serez plus indulgents que moi.

La boucle de cristal

    Il y a bien longtemps, dans le petit royaume de Franchemaison, un jeune apprenti bottier prénommé Barnabé fit une étrange découverte.

  Cela se passa au mois de mai. Comme chaque année, le château royal, embelli de fanions bleus et or, accueillait une ribambelle d’échoppes formant un ruban coloré aux pieds  de ses murailles.  

  Pour leur grand festival, les artisans comptaient bien offrir aux regards des passants, d’incroyables trésors de savoir-faire.

  Dès potron-minet, et sous le regard critique de maître Charles, Barnabé avait artistement disposé les plus belles pièces que le maître bottier présentait cette année-là.  Cela lui avait pris beau temps pour satisfaire l’artisan, mais les quelques heures de liberté gagnées valaient largement la peine qu’il s’était donné.

   Barnabé s’en alla flâner parmi les échoppes, les mains sucrées du jus encore tiède débordant de la succulente tartelette aux groseilles achetée chez Mamie Gougouille.   Arrivé à la fontaine, où il se rinça les mains avec application, Barnabé leva le nez et aperçut une petite échoppe qu’il n’avait pas encore visitée.  Il s’en approcha et découvrit avec plaisir un prodigieux bric-à-brac colonisant les présentoirs.  Parmi tous les objets se trouvant là, il en fut un qui accrocha son regard pour ne plus le lâcher.  C’était une chaussure comme Barnabé n’en avait jamais vue.  

  D’une ligne parfaite, taillée dans un matériau qu’il ne put identifier et ornée d’une boucle de cristal chatoyant dans la lumière.

  « Je vois que cet article vous intéresse, mon garçon.

  Un vieillard, aux cheveux et à la barbe incroyablement longs, sortit de l’ombre qui le dissimulait.  Il raconta à Barnabé l’histoire de ce grand magicien qui, un jour, alors qu’il s’ennuyait, avait créé les brodequins à boucle de cristal et les avait dotés de pouvoirs étranges.

  Malheureusement, l’un des deux avait disparu  et, magique ou pas, personne ne voulait d’une seule chaussure…  

  Bien qu’il n’ait pas cru son histoire, le jeune apprenti tendit tout de même quelques piécettes au vieillard.  Le vendeur se lissa la barbe, l’air pensif, mais n’hésita pas très longtemps à céder l’objet convoité.  Barnabé était ravi et il se réjouissait déjà de montrer sa trouvaille à maître Charles.  Mais à  peine fit-il quelques pas que le prit une irrésistible envie d’essayer la chaussure.  Elle lui allait parfaitement !

  « Elle me fait le pied d’un prince » pensa-t-il alors que le brodequin lui faisait la démarche insolente.  Bientôt, Barnabé s’aperçut que la foule lui ouvrait un passage avec déférence.  Le grand sénéchal en personne vint l’accueillir, se confondant en excuses pour n’avoir pas été mis au courant qu’un prince étranger les honorait de sa présence.

  Incrédule, le jeune apprenti baissa les yeux sur le brodequin où la boucle de cristal rayonnait de toute sa magie.  Il s’inventa alors une suite en grand équipage qui envahit la cour du château en paradant. Les soldats, arborant des étendards aux broderies précieuses, les pages et serviteurs, revêtus d’uniformes richement colorés, tout comme les chevaux aux caparaçons d’or et d’argent, firent grande impression.  Le sénéchal s’empressa d’inviter ce prince, si charmant, à rencontrer le roi de Franchemaison.  

  Barnabé vit la journée se finir en banquet et grand bal donnés par le roi, en son honneur.  Le lendemain, son hôte l’invita à venir admirer son nouveau bateau.  Le port, qui se trouvait à peine à deux lieues du château, accueillait divers bateaux dont un magnifiquement décoré.  Sa coque, encore brillante de résine et ses mâts à la voilure peinte aux armes du royaume rappelèrent à Barnabé les histoires de pirates que lui contait son grand-père.

  Aussitôt, il se retrouva à bord d’un bateau semblable à celui du roi si ce n’était le pavillon noir claquant au vent tel un fouet menaçant.  Groupée sur le pont, une bande de coupe-jarrets à la mine féroce attendait ses ordres.  Le capitaine Barnabé ordonna de hisser le grand cacatois ; le bateau pirate se mit en chasse.  Alors que le voilier courrait vers l’aventure, les embruns balayèrent le pont et tourbillonnèrent autour du jeune garçon comme une pluie d’argent dans le halo étincelant de la boucle de cristal.

  La démarche arrogante, le capitaine rejoignit sa cabine.  Elle était telle qu’il s’était toujours imaginé la cabine d’un pirate ; encombrée de coffres et coffrets recelant bijoux, soieries et pièces d’or en pagaille.  Sur une table d’acajou, un sabre d’abordage et un pistolet à silex servaient de presse-papiers à plusieurs cartes.  Barnabé continuait à explorer son domaine quand un pirate au visage tatoué vint le prévenir qu’un vaisseau se profilait à l’horizon.

  La poursuite dura longtemps et c’est sur une mer embrasée par le soleil couchant que les pirates rattrapèrent le riche bateau marchand.  Armés de leurs sabres, le capitaine et ses hommes  se tenaient prêts à l’abordage, mais soudain, le vent se mit à souffler furieusement, gonflant les voiles à les faire craquer.  Sur le grand hunier volant du navire marchand, le dragon peint étala ses couleurs pourpre et or.  Poussés par la tempête, les vaisseaux bondirent sur les flots, mais Barnabé était déjà en quête d’une nouvelle aventure.

  Le dragon représenté sur la voile lui avait remémoré ce conte de son enfance où un chevalier chevauchait l’animal mythique.  Et voilà qu’il se retrouvait les yeux dans les yeux, face à un énorme dragon.  Lestement, il enfourcha le cou écailleux.  Revêtu d’une cotte de laine et d’un surcot de cuir, une lourde rapière accrochée dans le dos, il était devenu Chevalier-Dragon !

  Quelle sensation merveilleuse que celle de voler ! Pourtant, ils finirent par se poser sur une terrasse rocheuse où le dragon s’installa, les écailles brillamment enflammées par les rayons du soleil déclinant.  Derrière lui, Barnabé pénétra dans l’antre de sa monture qui était aussi son nouveau logis.  L’espace occupé par le dragon était encombré d’objets hétéroclites, en or pour la plupart.  Au-delà, une salle de belle taille, confortablement aménagée, accueillit un Barnabé ravi.

  Douillettement installé sur un amas de coussins, le jeune garçon observa son pied où luisait la boucle de cristal et se demanda ce qu’il serait advenu s’il avait possédé les deux brodequins.  Quelle chance que ce vendeur n’eût point essayé la chaussure ! Il laissa ensuite son esprit dériver, pensant aux magiciens qui pouvaient créer de si extraordinaires objets.  

  Puis, il jugea que maître Charles, à sa façon, créait lui aussi des objets extraordinaires.

  « J’aimerais être une petite souris et observer le magicien modeler cette boucle de cristal », songea Barnabé, en bon apprenti.  À peine cette pensée formulée, se retrouva-t-il dans une pièce démesurément grande emplie d’objets étranges, baignant dans une atmosphère où les volutes colorées des élixirs se mêlaient au scintillement des poudres magiques.  De ses petites pattes de souris, Barnabé grimpa agilement le long d’une étagère d’où il put observer un magicien occupé à façonner une chaussure tout de sortilèges et formules.  Tout à côté, un cristal aux reflets maléfiques reposait sur les pages d’un grimoire, tel un simple presse-papiers.  Le brodequin terminé, le vieux magicien soupira, bailla et s’affala dans un coin sur une paillasse aussi usée que son propriétaire.  Barnabé reconnut alors le vieillard qui lui avait vendu la chaussure.

  Au rythme des ronflements du magicien, le jeune garçon descendit de son perchoir et trottina jusqu’au lutrin soutenant le grimoire.  Le papier parcheminé était couvert de signes étranges, comme une farandole de petits démons.  Cependant, tout en haut de la page, quelques mots bien lisibles s’étalaient froidement : « La Boucle de Cristal ou la Voleuse de Vie » !  La suite racontait comment, grâce à un cristal nommé Crapaudine de Sorcière, un mage pouvait recouvrer sa jeunesse en volant celle d’un petit naïf.

  Barnabé comprit que sa vie se réduisait à une peau de chagrin… Il devait se débarrasser de la boucle de cristal !  Il redevint un jeune garçon dès qu’il en émit le souhait, renversant le lutrin, le grimoire et le cristal posé dessus, alors qu’il retrouvait sa taille normale.  Le magicien, réveillé par le fracas, posa des yeux chafouins sur l’intrus.  Rapidement, Barnabé ôta la chaussure maléfique et la lança au vieillard.  Le sorcier ne put que jeter un regard horrifié au cristal malfaisant, juste avant de tomber en poussière.  En un étourdissement, le jeune apprenti se retrouva à Franchemaison.  Courant parmi les échoppes vers celle où l’attendait maître Charles, Barnabé pensa au bonheur simple d’être soi-même !

 

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Carine-Laure Desguin et son texte sélectionné pour le collectif "Le souffle coupé" initialisé par l'association Adan

Publié le par christine brunet /aloys

Superbe soirée ce jeudi 8 décembre 2023 au cinéma Gérard Philippe de Wasquehal (Lille). L’association ADAN présentait le recueil collectif LE SOUFFLE COUPE, recueil qui comprend trentre-quatre nouvelles. Des textes sélectionnés parce qu’ils répondaient à différents et rigoureux critères dont celui-ci, inclure la phrase d’Hichcock : La vie ce n’est pas seulement avoir respirer, c’est aussi avoir le souffle coupé. 

L’ADAN, c’est quoi, c’est qui ? Soyez donc curieux :

https://adan5962.e-monsite.com/ 

https://www.facebook.com/adan5962 

Entre les interventions des organisateurs (Brigitte Cassette, vice-présidente, Antoine Duclercq, président de l’ADAN, etc) et la présentation des trois lauréats, des intermèdes musicaux improvisés d’une rare beauté : SAJAD KIANI, musicien d’origine persanne nous a fait découvrir le sétâr, un instrument typiquement persan. 

Pour ma part, de beaux échanges entre autres avec Sarah Hollier, correctrice du recueil. Amis auteurs, n’hésitez pas à faire appel à Sarah :

Son site : https://holliersarah.wixsite.com/sarah-hollier-ei 

Contact :  hollier.sarah@orange.fr 

Pour commander le recueil:

https://www.thebookedition.com/fr/le-souffle-coupe-p-401474.html?fbclid=IwAR0L94na_unJg1mrH63nokxO8kvbgMEt2UBNsekmv0H6Tb7ZXBbW1qCZgpo#summary 

 

Et voici mon texte sélectionné : 



Un autre monde

 

   Chaque jour Ogeid arpente les rues et les ruelles du Village numéro neuf. Il est né là, comme son père avant lui, lui a-t-on raconté, dans la quatrième maison de la huitième rue. Ogeid ne connaît de son pays que cette contrée, les quelques hectares sur lesquels s’étend le Village numéro neuf. Certains jours de pluie quand des herbes rafraîchies émanent des senteurs enivrantes, l’envie de s’aventurer au-delà de la grande et épaisse forêt qui borde le côté nord du village le taraude. Des souvenirs douloureux se réveillent alors et l’obligent illico à faire volte-face. Ogeid est né dans une maison qui longe une rue, une des artères principales du Village. La plupart de ses acolytes, gardiens comme lui du Village, ont eux vu le jour dans une maison qui borde une ruelle. De là la mission légitime d’Ogeid, celle de superviser tout ce qui se passe dans ce Village, le moindre mouvement douteux d’un des acolytes, ou même des animaux. 

   Il fait chaud ce matin, très chaud même. Ogeid, par un léger tapotement de son index, ouvre sa montre antiacide qui entoure son poignet gauche et lit à voix basse, Six heures et quinze minutes. À peine un peu plus de six heures du matin et déjà cette lourde chaleur m’accable, murmure-t-il, résigné. Cette pensée, celle qui suggère une température élevée de l’air ambiant, ne s’infiltrera pas plus loin. Une décharge électrique foudroie alors la poitrine du gardien principal du Village. Ogeid appuie d’un geste vif les deux mains contre son sternum et ouvre sa bouche au maximum tout en inspirant de l’air jusque dans les profondeurs de ses poumons. Ensuite, il sort de la poche interne droite de sa veste en polyuréthane noir une petite fiole sur laquelle trois lettres sont visibles : LGT. Ogeid s’empresse d’ingurgiter quelques gouttes du contenu de la fiole. Ce traitement et quelques autres, on les lui apprend via des tutoriels hologrammés plusieurs fois par jour sur le mur A de sa maison. Ogeid inspire alors de grandes bouffées d’air ambiant le plus lentement possible et focalise ses pensées sur sa respiration, le Village, ses rues et ruelles. Ogeid, une fois remis de cet assaut jette un regard soupçonneux tout autour de lui. Il est plus ou moins certain qu’aucun des acolytes du Village ne l’a surpris dans cet état-là. Le rôle des acolytes serait alors d’en référer le plus rapidement possible au Grand Tout. Ogeid n’a jamais réceptionné un seul blâme, et de ça, il s’en réjouit presque, il ne voudrait d’ailleurs pas que cette situation se modifie. Plusieurs fois par jour, il vérifie ses messageries car il se sent épié, toujours et partout dans le Village. Il songe de temps en temps à proposer au Grand Tout son transfert vers un autre Village, le sept, ou même le deux. Mais à quoi bon ? Son rôle serait le même qu’au Village numéro neuf, arpenter les rues et les ruelles toute la journée, surveiller et compter les acolytes et les animaux. N’étant pas né dans le Village qui lui serait alloué, il serait rétrogradé et serait obligé de subir une batterie de tests contraignants et même invasifs. Tout ça, il ne le désire pas, d’autant plus qu’après quelques mois, il le sait, il recommencerait plusieurs fois par jour, à vérifier d’une façon maladive ses multiples messageries. 

   Cette chaleur matinale accable Ogeid de plus en plus. Sous son équipement en polyuréthane, le gardien du Village sent la sueur dégouliner tout le long de son corps. C’est plus fort que lui, il ne peut empêcher un vif tourbillon de pensées lui marteler la tête. Il lutte contre ce fléau pendant quelques secondes mais les pensées s’acharnent et le mot chaleur roule de lui-même vers le mot climat et puis réchauffement de Gaïa et là Ogeid, dépité et presque fâché contre lui-même, capitule. Son imaginaire l’emporte et sur des plages qui lui sont inconnues il capte des images de milliers de poissons morts et des squelettes d’êtres humains entassés les uns sur les autres. Tout à coup, Ogeid sent le sol se dérober sous ses bottes antiacides et il s’écroule. 

   Tant bien que mal car il lutte afin de ne pas perdre connaissance, Ogeid appuie les deux mains contre son sternum, inspire quelques goulées d’air ambiant et, après avoir ôté de sa veste la fiole salvatrice, il ingurgite quelques gorgées du breuvage thérapeutique. Ogeid reste couché sur le sol quelques instants. Le stress l'envahit. Il ne peut rester dans cette position plus longtemps. Des acolytes pourraient contacter le Grand Tout et il serait envoyé sans aucun jugement vers la Ville.  Et de là, personne n'est jamais revenu. Résolu, Ogeid se relève, marche quelques pas tout en s'efforçant de rester le plus droit possible. Il le sait, visualiser avec intention certaines images risque un jour ou l’autre de lui coûter la vie. Le besoin de rechercher dans ses souvenirs est plus fort que lui. Il espère toujours revoir le visage de sa mère et celui de son père. En vain. Au Village numéro neuf, les souvenirs sont presque totalement abolis. Il est formellement interdit, sous peine de décharges électriques foudroyantes, de s’efforcer à se rappeler ce qu’était la vie d’avant, au temps où chacun pouvait traverser la forêt et accéder à ce que le Grand Tout nomme, en prenant soin de ne pas dévoiler ce qu’elle autorisait vraiment ni vers quels plaisirs elle conduisait les individus, la Liberté. 

   Ogeid continue sa mission matinale tout en essayant de fixer ses pensées sur des choses autorisées, les pavés du Village, le règlement officiel, les hologrammes projetés sur le mur A de sa maison. Du mot maison ses pensées bifurquent vers le visage d’une femme jeune et souriante qui semble murmurer une chanson. Subitement, Ogeid grimace et ne peut contenir un cri de douleur. Une décharge électrique comme jamais il n’a subie lui transperce la poitrine.    Glissant vers un demi-coma, Ogeid perçoit une voix d’outre-tombe qui, sur un ton démoniaque, ricane et lui crache cette phrase, La vie ce n’est pas seulement respirer, c’est aussi avoir le souffle coupé, feu Ogeid du Village numéro neuf. 


 

Lien vers tous mes livres :

http://carineldesguin.canalblog.com/pages/mes-livres/39852592.html 


Lien vers mes poèmes de la Nouvelle Revue des Elytres (Grenier Jane Tony)

http://www.grenierjanetony.be/?s=Carine-Laure+Desguin

 

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"Nuit polaire", un texte de Louis Delville tiré de son recueil "Petites et grandes histoires"

Publié le par christine brunet /aloys

Nuit polaire

 

Le soir tombe, mon chat dort face au petit poêle. La chambre est éclairée par la seule lueur d'une chandelle. Parents et enfants sont rassemblés autour de la table pour un jeu de mines. Chacun y va de son imagination.

Le chat se réveille et saute sur la table en nous regardant. Lui aussi est devenu joueur. Il semble vouloir nous faire rire, mais en ayant peur de nous décevoir ou de mal faire.

Nous rions toutes et tous de bon cœur, mais sur un signe du père, tout le monde se tait et continue le jeu dans le silence.

La longue nuit polaire vient à peine de commencer et il va falloir "tenir" pendant de longues semaines. Au loin, un troupeau de rennes se prépare à rejoindre le père Noël…  



 

Louis Delville  (extrait de "Petites et grandes histoires")

 

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"C’est compliqué" un texte signé Edmée De Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

C’est compliqué – Edmée De Xhavée

 

Je sais être un enfant adopté. Ma foi, j’aurais pu plus mal tomber, mes parents sont le top. Parents Un et Deux : Abbott et Costella. Papa Abbott, extrêmement bavard, a une claire voix de soprano, et maman Costella chasse le poil superflu même quand on va au restaurant, elle sort son miroir de sac et s’épile les piquets de barrière comme elle dit, c’est souvent gênant quand le serveur arrive et doit balayer la nappe avant d’y déposer le pain… Mais sinon, ils sont top, et ont gagné le prix Chromo-Cock ( pour Chromosomes cocktail, si vous ne le ne savez pas ) l’année dernière. Le trophée – une statuette de la liberté rouge nue avec pénis et seins multicolores se déplaçant latéralement au claquement des doigts – fait notre fierté. 

Papa Abbott, ce matin, s’est de nouveau plaint : l’opération n’a pas fonctionné à 100%, il a encore ses règles et a sali son short de tennis car il avait oublié d’insérer son Toujours Nette dans le boxer. Et maman a ri : et moi je n’en ai jamais eu, nananère ! Un couple dans le vent, décomplexé et tout et tout. 

L’autre jour je suis tombé par hasard sur une énigme. Je suis, comme tout le monde, inscrit sur Rep-Bin (répertoire de binettes), et en particulier sur le groupe Hier, que c’était moche. On y montre des photos, tableaux et cartes postales d’autrefois, et ça nous fait souvent bien rire. Il y avait en effet une photo de classe amusante mais qui m’a donné un bref regret pour ce passé-là : tous les élèves étaient montés sur les bancs, ornés de piercings de tailles variées, vêtus d’oripeaux de prix, la peau souvent indiscernable sous des tatouages fantastiques. Certains avaient la cornée de l’œil noire ou rouge, ou des cornes, les dents sciées en pointes, une fille avait un trousseau de clés accroché à la lèvre inférieure – c’était génial, ça ! – et un garçon – enfin je ne suis pas certain… - avait un chemisier très décolleté plongeant qui offrait au regard une poitrine XXL et hyper velue. J’ai contemplé ce souvenir d’autrefois avec enchantement, et dans les commentaires j’ai lu qu’un/e certain/e Épiphanien Luette de Portici écrivait « c’est ce jour-là que le fêlé du 3ème banc à droite m’a engrossé/e. J’étais fait/e à la colle… » À quoi un/e Andrea Papagallo répondait « oh shitty stuff ! Tu sais qu’il est mort l’année suivante lors d’une escalade à mains nues et en maillot de l’Everest pour réagir à un défi ? Il a su que t’avais son poisson dans le bide ? Oh shitty stuff, j’espère que le goujon ne lui ressemblait pas… » Et puis un laconique : « Ben non, je l’ai déposé tout frais et frétillant près d’une tente de migrants le long du canal. Je savais qu’au moins là les assistantes sociales passaient souvent… » Quelques félicitations pour sa bonne idée, des compliments sur sa mine, et une allusion à faire un jour une réunion de classe avec les survivants, et puis rien.

Or… je sais avoir été trouvé devant la tente d’un candidat réfugié syrien qui m’a recueilli, m’a fait passer pour son enfant et a ainsi obtenu son séjour par la voie rapide. Il a dit que je m’appelais Masood et que ma mère, la pauvre et sainte femme, était morte en tombant à l’eau juste après l’accouchement, se retournant pour me serrer dans les bras, puis avait hélas été aspirée par un tourbillon sous ses yeux éplorés - ; qu’il s’occupait de moi tout seul depuis deux jours et acceptait de me confier à l’assistance pour m’assurer un avenir plus serein. Cinq ONGs se sont fait concurrence pour se vanter de notre sauvetage si touchant, et recevoir des royalties pour de nombreuses apparitions sur des plateaux de télévision, sur lesquels j’ai presque vécu en Special Guest les six premiers mois de ma vie. Non non clamait mon « père », il ne me réclamerait jamais, et son abnégation lui a valu un poste d’importance au service des adoptions. Donc Épiphanien Luette de Portici est ma mère, très probablement. 

Son profil, eh bien, je m’y perds : ma mère est Directeur de Portici Green, une énorme société dont le logo est Gaïa Ma Sainte Mère en lettres d’or entourant un portrait de la grande prêtresse Greta emmêlé à un feuillage dans un camaïeu de verts. Je ne sais pas ce qu’ils produisent car ils refusent de le révéler et sont sous contrôle judiciaire européen depuis l’ère post Ursula mais continuent à produire ce qu’on ne sait pas. Mais pour en revenir à ma mère, elle a le crâne rasé, une moustache à la Tarass Boulba – oui oui, je connais ça, j’ai trouvé un vieux livre en papier ! -, un bandeau rose fluo sur l’œil et une invasion de botox car son visage semble fait de ciment, et l’œil encore en vie est fixe sous les extensions de faux-cils d’une belle longueur. 

Mais finalement, j’ai envie de connaître mes racines, et avec le consentement de Papa Abbott et Maman Costella, je lui envoie une demande de copinage avec un message : bonjour, je m’apaille Masood et je swi votre fils, j’aimeret vous konnaître

Le message reste lu et sans réponse, puis au bout d’une semaine : Je n’ai pas de fils et encore moins un Masood.

Je ne suis pas du genre à reculer si facilement, et donc je persévère : une kaissète de rékupairation avec « Moulles de Zélente frèches » écri dessut, et un baibai enfonssé dent un choffe-piès daicoré de Miquets, sa vous di kailque chause ? Abandonnet le lon du kanalle devan une tante de migrand… ? C’est ainsi qu’autour d’un steak de vers asiatiques et salade croustillante de sauterelles au curry, ma mère m’a reçu au mess de Portici Green et m’a expliqué sans méandres que ben oui, que voulais-je, elle avait 16 ans, son père était la vedette du cabaret Drag Mother Queen, sa mère pole dancer, sa sœur routier longue distance… M’abandonner à un meilleur avenir avait été un geste de charité et ma grande chance. Ah… et ma tante routier, elle vivait encore ? Oui naturellement, elle avait fondé une colonie dont elle était le gourou, une religion toute nouvelle qui avait fait la une et la deux pendant quelques mois à cause de vieillards kidnappés pour les forcer à enseigner l’orthographe et les bonnes manières aux enfants de la secte.  

Il faut se faire à son époque, Maman Costella ne cesser de le répéter. Elle est heureuse que je ne sois plus un Tanguy depuis trois ans – j’ai quitté la maison à 38 ans et demi -, et me reçoit volontiers avec mon robot de compagnie une fois par semaine. Bientôt nous serons parents, le robot et moi, car le laboratoire L’avenir se décline sans frontières a mélangé mon sperme à des vitamines et l’a inséré dans la reconstitution par ADN d’un ovule réfrigéré d’une actrice qui plaisait beaucoup, paraît-il, à ma grand-mère, fan de vieux machins : Lauren Bacall. Nous sommes tous extrêmement excités… 

 

Edmée de Xhavée

https://edmeedexhavee.wordpress.com

 

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