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Journal d'un trou de serrure, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE

Clic clac ! La porte s'ouvre sur une pièce un peu sombre… Chouette, je vais avoir un nouveau compagnon ! Qui est-il ? Pourquoi est-il là ?

Et puis, quelle drôle d'idée d'arriver un mardi ! Notez que la plupart des séjours commencent un mardi… Et je ne sais pas pourquoi ! Moi qui suis ici depuis plus de cinquante ans, je ne le sais toujours pas !

Mon nouveau voisin s'installe rapidement sur son lit, ouvre le gros sac et range ses affaires dans la garde-robe. Un rapide coup d'œil par la fenêtre : il fait gris et moche.

"Mon séjour commence bien !", sont ses premiers mots depuis qu'il est entré.

Mercredi, il s'est levé tôt, a rapidement fait sa toilette et s'est fait servir son petit-déjeuner au lit. Le serveur n'a pas voulu entrer et il a dû se lever pour prendre son plateau. Café fumant, tranches de pain mie, beurre et confiture plus un yaourt, comme il l'avait demandé !

Jeudi, on vient d'apporter son ordinateur et une imprimante. Le voilà assis à sa table pour des heures entières. Il l'a décidé, ses repas lui seront servis ici même. Pas de temps à perdre. Matin, midi et soir, toujours le même rituel : On frappe à la porte, on ouvre et on lui tend son plateau en reprenant celui du repas précédent. Il écrit sans s'occuper de rien d'autres, il écrit encore et encore.

Aujourd'hui vendredi, je l'ai entendu refuser de rencontrer un homme qui venait le voir "Dites-lui que je lui fais confiance et qu'on se verra lundi", a-t-il déclaré. Et il a continué à écrire. Une rame entière de papier, des centaines de pages, avec quelques dessins mais surtout des mots, des phrases et encore des phrases.

Et moi, je suis obligé de subir le cliquetis infernal de ce clavier de malheur qu'il utilise comme un fou !

Il en a des choses à dire, ce n'est pas possible. C'est le premier client que je vois agir ainsi en cinquante ans de bons et loyaux services. Il est près de minuit quand il s'arrête. Enfin, je vais pouvoir dormir !

Samedi et dimanche, deux jours de congé pour toutes et tous. Sauf pour lui et le personnel de service.

Il écrit, mange, écrit encore, imprime des pages et des pages…

Vingt heures dimanche, il s'arrête, quitte son ordinateur et relit tout. Il y passera la nuit et moi avec… Cette satanée lumière m'empêche de fermer l'œil. Heureusement je sais que dès lundi, il partira comme les autres et que mardi, un nouveau client le remplacera…

Enfin, vers cinq heures du matin, il tourne la dernière page. Il y écrit quelques mots à la main et semble satisfait.

C'est vers sept heures qu'on l'a réveillé et qu'on m'a réveillé aussi. Le directeur est venu en personne pour le saluer et les membres du personnel qui l'avaient côtoyé durant la semaine l'ont accompagné jusque dans la cour.

La guillotine attendait.

Louis Delville

Journal d'un trou de serrure, un texte de Louis DelvilleJournal d'un trou de serrure, un texte de Louis Delville

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LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN… une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN… une nouvelle signée Micheline Boland

LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN…

La petite Lulu a disparu ! Qui ne connaît la petite Lulu ? Une gamine de 5 ans, rousse, bouclée, avec des taches de son, qu'on voit souvent courir devant sa mère ou son père lorsque ceux-ci distribuent les journaux publicitaires, qui caresse tous les chiens qu'elle rencontre, qui joue plus volontiers dans la rue que chez elle. Qui ne connaît ses parents ? Des gens qui, pour quelques sous, tondent des pelouses, taillent des arbustes ou repeignent des châssis.

La petite Lulu a disparu ! Les journaux télévisés, les journaux parlés, les gazettes ne parlent que de ça. Sa mère est venue hurler devant le commissariat. Son père a pleuré devant les caméras de la télé locale. La fillette a disparu jeudi vers 17 heures. Comme tous les jeudis, ses parents s'étaient rendus au Café de la Poste. Installés au comptoir, ils buvaient des bières pour fêter la fin de leur dure tournée tandis que Lulu allait et venait d'une table à l'autre. Lulu avait mangé des crêpes avec la fille du patron, des cacahuètes avec des clients. Lulu avait couru dans l'établissement et sur le trottoir. Quand sa mère l’avait appelée, Lulu avait disparu. On avait cherché dans les toilettes, les caves, le jardin, les rues avoisinantes. En vain. On avait fait des battues dans le parc de la clinique, dans le square, dans les parkings, le long des voies du chemin de fer. Aucune trace de la petite Lulu. Le soir, la radio et les chaînes de télévision du pays lançaient un appel à témoin. La rumeur de la disparition a parcouru toute la ville comme une traînée de poudre. Notre voisine, avec qui on est en froid pour une histoire de poubelle, a même téléphoné à la maison pour le raconter à maman.

Moi, j'ai quarante-cinq ans, je fais des ménages. Je nettoie chez le pharmacien, chez le directeur d'école et chez Monsieur Raoul.

Monsieur Raoul, c'est un professeur à la retraite. Chez lui, je fais tout, le repassage, un peu de cuisine, une partie des courses et les travaux habituels d'une femme d'ouvrage. Monsieur Raoul, il est comme moi, il a toujours vécu avec sa mère. Depuis la mort de sa mère, il vit seul. C'est un homme calme, gentil qui ne pense qu'à son art. Il donnait des cours de dessin au collège et à l'école professionnelle. Il en connaît du monde ! Il en a vu défiler des élèves ! Sa seule famille c'est sa sœur, son beau-frère, son neveu, sa femme et leurs deux petites-filles, Alice et Lucie. Quand ces six-là lui rendent visite, je peux faire des heures supplémentaires !

La petite Lulu a disparu ! Comme tous les samedis, je nettoie chez Monsieur Raoul. Je déplace le divan pour passer l'aspirateur et je trouve une petite culotte imprimée de papillons, toute propre mais chiffonnée et portant encore son étiquette. C'est le genre de petites culottes qu'on vend à la solderie du coin dans toutes les tailles, à 3 euros les 6 pièces. Je pense à la petite Lulu. C'est sûrement le genre d'article que sa mère achète pour elle ! Et si la petite Lulu était passée par ici ? Je fourre la culotte dans ma poche. Je continue mon ouvrage mais je n'en pense pas moins…

À midi, nous mangeons le lapin que j'ai fait mijoter une bonne partie de la matinée. Assis en face de moi, Monsieur Raoul a un air bizarre. Ses yeux bruns paraissent brillants de fièvre, son couteau tremble un peu dans sa main.

"Ça va bien Monsieur Raoul ? C'est bon ?"

"Mais oui, Ginette. Je n'ai pas très faim parce que j'ai mangé deux croissants pour mon petit déjeuner. Je n'ai pas l'habitude. C'est lourd à digérer…"

Après le repas, je nettoie la cuisine. Je sens la petite culotte au fond de la poche de mon tablier. Dire ou ne pas dire ? À qui ? Attendre encore un jour ou deux ? En parler au pharmacien, lundi, quand je serai chez lui ou au directeur de l'école, mercredi ? Me rendre au bureau de police ?

L'après-midi, je fais un tour dans le grenier et dans la cave. J'inspecte toute la maison, sauf l'atelier de peinture où Monsieur Raoul est occupé à faire de l'aquarelle. Pas d'autre trace suspecte que cette petite culotte !

Le dimanche, je vais à la messe. Ce n'est plus dans mes habitudes mais j'ai décidé d'en parler au curé. Hélas, c'est un prêtre étranger qui officie. Je rentre donc chez moi sans avoir pu m'épancher. Durant toute la célébration, j'ai prié pour Lulu, pour ses parents et surtout pour Monsieur Raoul.

Je ne rate plus un journal télévisé. La petite Lulu est devenue mon seul sujet de conversation avec Maman. Ce que je ne lui dis pas, c'est ce que j'ai trouvé chez Monsieur Raoul.

"Tu sais Ginette, si elle est tombée dans une citerne ou si elle a fait une mauvaise rencontre, on n'est pas prêt de la retrouver !"

Le lundi, chez le pharmacien, on me demande de faire le grand nettoyage du logement que l’on a aménagé pour le frère de Madame qui va bientôt rentrer du Brésil.

Madame et Monsieur filent comme des anguilles quand je lance mes appâts avec mes "c'est triste pour la petite Lulu "ou "quelle affaire avec Lulu… "Ils ne m'écoutent même pas. Ils restent indifférents à l'événement. Ils ne semblent plus avoir en tête que leur travail et l'aménagement du studio "Shampouinez bien la moquette, Ginette et désinfectez l'intérieur des armoires. "C'est tout ce que j'arrive à obtenir d’elle. Quant à Monsieur, il soupire : "Ça ne désemplit pas aujourd'hui… à croire que toute la ville est malade !"

Partout, on voit des affiches avec la photo de Lulu. On sent le soupçon qui plane sur la ville. Je ne voudrais pas être vieux garçon comme le fossoyeur ou femme en mal d'enfant comme la coiffeuse. Je ne voudrais surtout pas être à la place de Monsieur Raoul. S'il savait que je sais, comment réagirait-il ? Je tremble et j'ai des maux de ventre rien que d’y penser !

Le soir, je n'arrive pas à m'endormir. Mon silence m'apparaît pour ce qu'il est, une faute grave. C'est décidé, demain, j'irai à la police. Je dirai ce que j'ai vu ni plus ni moins. Cela soulagera ma conscience.

Mardi, la petite Lulu est retrouvée. Elle était chez sa Tante Eulalie qui vit au bout du bout de la ville, dans une masure située au milieu d'un jardin. Une femme âgée, un peu demeurée, un peu folle, pour qui la télévision et la radio ne comptent pas. Pour elle, seuls importent son jardin et ses poules. Quelqu'un, qui passait près de chez elle, a entendu la vieille crier : "Lulu, Lulu sois gentille avec grosse Poupoule !"

La mère a hurlé sur sa tante. Le père a pleuré. La vieille tante a sangloté en répétant : "Je ne savais pas… Lulu m’a suivie comme un petit chien abandonné… "

Lulu est rentrée chez elle, heureuse. Pendant une petite semaine, elle avait mangé des crêpes, des fraises et des macaronis au beurre et au fromage. Elle avait même joué avec les poules comme avec ses poupées !

Le samedi suivant, Monsieur Raoul m'a dit : "Que de bruit pour rien, n'est-ce pas Ginette ? Heureusement, personne n'a vu le joli portrait de la petite Lulu que j’avais commencé ! "

Ses yeux bruns brillaient. Il avait un drôle de sourire, un sourire jaune comme on dit…

C'est alors que je lui ai raconté que j'avais trouvé une petite culotte derrière le divan.

"Oh une petite culotte et pas une écharpe aussi par hasard ? Ma sœur recherche une petite culotte et une écharpe rouge qu'Alice et Lucie auraient égarées ici. Elles avaient passé une bonne partie du mercredi après-midi à habiller et déshabiller leurs nounours et leurs poupées. "

La boucle est bouclée. Monsieur Raoul regagne son atelier et je passe l'aspirateur sans oser déplacer le divan, on ne sait jamais…

Micheline Boland (extrait de "Humeurs grises Nouvelles Noires")

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Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"

Faux éloge de ?

La cloche interrompit brusquement ce subtil échange. Chacun rangea ses affaires dans un calme qu’il ne connaissait plus depuis longtemps. C'est vrai que la classe de Couturier ne se passait presque jamais sans un petit chahut ou le bourdonnement des bavardages continus. Mais aujourd’hui, une sorte de silence presque respectueux s’était installé et personne ne voulait le trahir. Chacun sortit en saluant le prof qui se demanda ce qu’il lui arrivait. Et si cette classe de joyeux garnements ne lui réservait pas un mauvais tour. Comme il se trompait!

C‘est vrai enfin, pourquoi se chiner la santé à courir derrière des activités qui ne servaient qu’à enrichir quelques individus dans le monde dont le seul objectif est de se remplir les poches sur le dos de milliards de pauvres types qui ne peuvent faire autre chose que de travailler pour eux. Jean-Robert ruminait tout cela en rentrant chez lui. Son air maussade surprit sa mère qui s’en inquiéta.

- Tu n’es pas bien?

- Si.

- Pourquoi fais-tu cette tête?

- Je ne fais pas la tête. Je réfléchis.

- C’est bien la première fois que je t’entends dire que tu réfléchis. C‘est pourquoi tu m’inquiètes.

- Tu n’as pas à t’inquiéter.

- Alors je ne dis plus rien, mais quand même, tu n’as pas l’air d’être dans ton état normal.

- C’est quoi un état normal?

  • Oh ! tu m’horripiles avec ton habitude de toujours poser des questions auxquelles je ne sais pas répondre. Je n’ai pas fait des études comme tu as la chance d’en faire. A ton âge, il y avait longtemps que je faisais la servante dans une ferme. J’en ai bavé, tu sais parce que les patrons n’étaient pas toujours faciles. Quand la patronne voulait jouer à la madame, c’était encore pire. «Louise, les serviettes! Louise, les chaises! Louise, les couverts en argent! Louise ici, Louise là-bas!» Et il fallait toujours être impeccablement propre malgré qu’on me faisait ramasser les crottes, les bouses et le reste. Alors cherche toi-même ce qui est normal.

- Mais maman…

- Il n’y a pas de «mais maman» qui tienne. Tu pourrais quand même me répondre quand je te parle.

- Ben voilà, répondit Jean-Robert, devenu tout penaud. Je me suis fait piéger par Couturier.

- On dit Monsieur Couturier, quand on est poli.

  • Bon, par Monsieur Couturier. Figure-toi que pendant son cours, j’ai demandé pourquoi on n’avait jamais élevé une statue à l’inventeur du lit. D’abord, il m’a envoyé chez le proviseur qui m’a donné un travail. Par après, il nous a fait un vrai discours de militant de gauche qui nous a tous laissés pantois. Et pour finir, il nous a donné à préparer un dossier sur l’histoire du lit. J’aurais mieux fait de rester couché, cela m’aurait évité de me faire massacrer par mes copains.

- Et tu es bien avancé maintenant avec ta manie de toujours lancer des réflexions farfelues. Que cela te serve de leçon. La fois prochaine, tu te tairas, cela vaudra mieux.

Pauvre maman! Elle se donne bien du mal pour me faire admettre que le travail est quelque chose de sacré. Et pourtant… quand on sait comment est née l'idée de travail, l'homme devrait avoir honte d'utiliser ce mot synonyme de torture, de tourment, de calvaire, de punition.

Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"Jean Destree vous propose un extrait de "Faux éloge de ?"

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Deux extraits de "Les chemins oubliés " de Bertrand Maindiaux

Publié le par christine brunet /aloys

Deux extraits de "Les chemins oubliés " de Bertrand Maindiaux

(...) De retour dans la chaleur de la ferme, François rassembla ses affaires, ses bagages et la trousse de secours, enfin ce qu’il en restait, et les plaça près de la porte, prêt à partir.

La maison était calme. Seul, dans la cheminée, le feu ravivé du matin craquait de temps à autre.

Sacha portant son enfant apparut dans l’encadrement de la porte séparant la pièce principale et celle qui était située à l’arrière. François lui sourit. Elle s’approcha de lui et, dans un regard rempli de fierté, lui tendit Mir. François prit l’enfant dans les bras. La petite Mir réveillée, silencieuse, semblait chercher François du regard. Surpris et ému, il embrassa la fillette et la rendit à sa mère. Sacha, dont les joues se mouillaient de larmes, bredouilla quelques mots, quelques phrases. Elle remerciait l’homme venu de loin, son sauveur, celui de sa fille aussi. Elle ne l’oublierait jamais. François n’en comprit que le sens. Il admirait Sacha. À ce moment, à ses yeux, du haut de ses 16 ans, elle incarnait le courage à l’état pur. Lui non plus ne l’oublierait jamais.

Quelques instants plus tard, le silence matinal du village fut rompu par l’arrivée d’un véhicule.

**********

Un second extrait...

François voulait et devait à tout prix garder son calme mais devant l’ampleur de la tâche, tout en lui n’était que questionnement… comment allaient-ils faire ? Il sentait son cœur battre dans sa poitrine.

  • Tu n’as pas l’air inquiet ? Comment y parviens-tu ?, lui demanda Lisa, apparemment prise de panique.

« Si tu savais... », pensa-t-il. Et il lui répondit d’un clin d’œil.

Ils étaient maintenant prêts pour l’intervention... mais que faire ? Qui étaient-ils pour oser pratiquer un tel acte médical ? Mais tenter quelque chose ne valait-il pas mieux que de ne rien faire ? Toutes ces questions, François se les posait en boucle depuis sa première vision de cette maison de l’apocalypse.

Lisa s’était d’initiative placée à hauteur de la tête de la jeune femme et commençait à lui parler, tentant de la rassurer. La jeune Sacha, les yeux révulsés, était secouée régulièrement de soubresauts au rythme des contractions.

S’étant placé en bout de table, délicatement, François souleva le drap qui couvrait le ventre et les jambes de Sacha. De son doigt ganté de latex, il indiqua à Lisa :

  • Regarde…, lui dit-il doucement, en forçant la voix pour qu’elle ne tremblote pas afin de ne pas effrayer l’assistance.
  • Oh !, fit Lisa portant la main à sa bouche, effrayée plus que surprise, que va-t-on faire ?

Un petit pied, légèrement bleuté par la poche qui l’emballait encore, un petit peton, dépassait de la vulve ouverte et sanguinolente de la jeune femme.

Nonobstant son manque d’expérience en la matière, il lui semblait peu probable qu’un accouchement ainsi engagé puisse se conclure normalement.

  • On va devoir faire une césarienne, Lisa, dit-il sans laisser la moindre chance à une hésitation.
  • Qui ? Nous ?..., demanda la Portugaise, estomaquée.
  • Qui d’autre ?, répondit-il en la fixant droit dans les yeux, Si on ne fait rien et vite, elle va mourir, ils vont mourir tous les deux… tu sauras vivre avec ça ?
  • … non, bien sûr, mais je ne sais pas si…, balbutia-t-elle.
  • Ne t’inquiète pas, ça va aller…, la rassura-t-il d’une voix qu’il voulut douce… mais au fond, c’était plutôt lui-même qu’il essayait de rassurer.

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Jean-François Foulon nous propose un extrait de son roman "Obscurité"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-François Foulon nous propose un extrait de son roman "Obscurité"

(...)

Il approchait de l’endroit fatidique, le cœur un peu serré, quand il entendit dans le lointain la musique plaintive de l’instrument. Elle était donc là ! Une vague de bonheur le submergea aussitôt. A pas de loup, il se glissa derrière les troncs pour parvenir à son lieu d’observation habituel.

La jeune fille était bien présente, en effet, mais elle avait encore changé de place ! Elle se trouvait aujourd’hui beaucoup plus près de la lisière de la forêt. Autrement dit, elle n’était qu’à une dizaine de mètres de lui, ce qui, à la fois le combla de bonheur et le paralysa complètement. Qu’est-ce qu’elle était belle ! Cette fois il voyait vraiment bien son visage… Elle avait un petit nez tout mignon et des lèvres très fines. Et ses mains ! Qu’est-ce qu’elles étaient fines elles aussi, avec leurs longs doigts allongés et délicats… Elle avait bien quinze ans, pour sûr, peut-être même seize. Qu’est-ce qu’il pourrait bien lui dire qui l’intéresserait, lui qui allait seulement en avoir douze dans deux mois ? Elle allait le prendre pour un gamin, ça c’était sûr.

C’est qu’en plus elle semblait vivre dans un univers tellement différent du sien ! Jouer de la musique comme elle le faisait, c’était fabuleux. Elle devait sûrement être riche et vivre dans un château, ce n’était pas possible autrement. Il imaginait des pièces immenses, avec des lustres de cristal pendus au plafond, des cheminées monumentales en marbre rose, des escaliers en pierre blanche larges comme des avenues, des tables de bois noir bien ciré, avec des corbeilles qui débordaient de fruits exotiques, et en plus de tout cela, une armée de domestiques qui s’empressaient de tous côtés. Dans une pièce merveilleuse aux fenêtres ogivales et aux vitraux colorés, elle devait apprendre la musique avec des professeurs de renom, venus de Paris tout exprès pour elle. Ou bien elle jouait seule, cherchant l’inspiration, et relevait parfois la tête en contemplant, rêveuse, le jeu de la lumière sur les vitraux. Certes, c’était là un mode de vie fort différent du sien et on était fort loin, assurément, de l’écurie obscure dans laquelle il devait s’enfermer pour échapper à son beau-père. Il avait honte d’être lui-même. La petite Peugeot, leur vie errante, sa sœur et ses jeux idiots de petite fille, tout cela lui semblait tellement minable par rapport à la vie que la musicienne devait mener…

Il la regarda encore, la contempla, plutôt. Elle termina un morceau et en entama un autre, encore plus beau, encore plus aérien. Il lui semblait voir les notes s’envoler comme des oiseaux et aller se perdre là-bas dans les feuillages. La mélodie était prenante, attendrissante même et n’était pas dépourvue d’une certaine mélancolie, voire d’une certaine tristesse. C’était véritablement l’âme de la jeune fille qui s’exprimait là et plus il écoutait cette musique, plus il avait l’impression de la connaître et même de la comprendre, elle. Car ce qu’elle disait, là, avec ses notes, c’est qu’elle était seule, un peu trop seule pour être heureuse. Cette mélancolie avait un petit côté attendrissant. Cependant, au lieu de pleurer sur son sort, la musicienne disait simplement ce qu’elle ressentait au plus profond d’elle-même et du coup, parce qu’elle était parvenue à dire cela, sa propre tristesse se changeait en beauté. L’enfant venait de découvrir le langage artistique et il sut là, au bord de cette clairière, qu’il n’oublierait jamais cette leçon.

Il se passa alors une chose extraordinaire, une chose que l’enfant n’aurait jamais imaginée, même pas en rêve. Il s’était légèrement avancé pour mieux profiter de ce concert merveilleux et aussi, évidemment, pour mieux contempler ce corps féminin, penché avec grâce dans une sorte de recueillement intérieur. Soudain, après un dernier accord plus long et plus langoureux encore que les autres, la mélodie prit fin. Le silence qui suivit fut impressionnant. La jeune fille alors se redressa et tourna la tête dans sa direction. Bien qu’il fût en partie dissimulé dans les branchages, leurs regards se croisèrent. Il resta paralysé. Trop tard pour se sauver ou même pour faire un pas en arrière ! Elle lui sourit.

  • Tu as aimé ce morceau ?, demanda-t-elle.

On aurait dit qu’ils s’étaient toujours connus. Il ne sut que répondre et ne répondit donc rien, restant planté là comme un nigaud. Un peu décontenancée par son mutisme, elle n’en continua pas moins à lui sourire.

  • Allez, viens, ne reste pas là, caché comme une souris dans son trou. Tu peux venir près de moi pour écouter, si tu veux.

Alors il sortit de sa cachette car il n’avait pas d’autre alternative. Il se sentait pris en faute comme un voleur. Il aurait dû reculer et s’enfuir, mais il n’en avait plus ni la force ni le courage. Cette voix féminine l’avait complètement paralysé. Il fallait dire qu’elle était douce, incroyablement douce, d’une douceur qu’il n’avait jamais entendue nulle part ailleurs.

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Philippe Desterbecq propose une fin à la nouvelle "Liaison téléphonique", recueil Le Vertige empaillé, Laurence Amaury

Publié le par christine brunet /aloys

Philippe Desterbecq propose une fin à la nouvelle "Liaison téléphonique", recueil Le Vertige empaillé, Laurence Amaury

Seul l’amour compte

A la fin de sa nouvelle « Liaison téléphonique », parue dans le recueil « Le vertige empaillé », Laurence Amaury laisse le soin à ses lecteurs d’imaginer la fin de l’histoire. Je me suis pris au jeu et voici donc MA suite à moi.

Enguerrand se morfond dans son appartement de la rue du Calvaire. Les minutes s’écoulent goutte à goutte comme les larmes sur le visage d’un enfant. Le temps s’enfuit à la vitesse d’un escargot sous la pluie. Chaque minute qui passe lui semble durer un siècle.

Héloïse ne viendra pas. Héloïse ne téléphonera pas. Héloïse ne donnera plus signe de vie. Héloïse. Comme ce nom est doux à prononcer, doux et amer à la fois car il ramène Enguerrand à sa bêtise. Qu’a-t-il eu besoin d’user de ce subterfuge ? Il aurait pu l’aborder dans la rue ou dans le magasin où ils font leurs courses ou encore à la bibliothèque. Mais comment aurait-il pu faire, lui, le handicapé dans son fauteuil roulant pour engager la conversation avec cette femme aux yeux de braise ?

Bien sûr, il y avait Valéna. Valéna Murdochi et ses romans philosophiques auraient pu les rapprocher. Il n’ignorait pas qu’Héloïse vouait une fervente admiration à cette écrivaine, et même qu’elle préparait une thèse sur cette dame et son œuvre. Pas besoin d’être devin pour ça. Héloïse empruntait ses ouvrages, lisaient les écrits qui citaient son nom, prenait des notes,… Elle semblait totalement obsédée par cette femme. Et lui, à l’époque, il ne la connaissait pas. Il avait alors emprunté « Les matins submersibles » et s’était plongé dans l’œuvre de Murdochi, sans arrière-pensées, juste pour tenter de déchiffrer qui elle était, et en même temps, mieux connaitre Héloïse.

C’est en lisant ce livre qu’il avait eu l’idée de téléphoner à Héloïse, pour lui parler de ce roman, pour qu’ils puissent partager leurs opinions, pour parler littérature tout simplement.

Mais Enguerrand ne savait pas comment s’y prendre. Il ne pouvait décemment pas lui dire : « Bonjour Héloïse, nous nous côtoyons depuis des mois mais vous ne m’avez jamais adressé la parole. Nos chemins se sont croisés plusieurs fois mais vous m’avez toujours ignoré. Aujourd’hui, je vous téléphone pour vous parler de littérature. »

Il ne pouvait pas plus lui annoncer qu’il était amoureux d’elle, qu’il voulait mettre ses pas dans les siens. Tiens, ce serait comique, ça, « mettre ses pas dans les siens » alors qu’il était paraplégique et passait sa vie dans un fauteuil. Alors, il avait trouvé ce subterfuge : lui téléphoner en prétextant chercher quelqu’un d’autre, qu’une autre femme lui aurait donné un faux numéro de téléphone. Et Héloïse était tombée dans le panneau, directement, la tête la première !

Les mensonges s’étaient succédé, les conversations téléphoniques multipliées, une amitié (un amour ?) avait mûri, grandi jusqu’à ce qu’une rencontre se soit décidée. Un rendez-vous avait été pris dans un café « La mer à boire ». Enguerrand n’y était pas allé et il avait envoyé une missive à sa bien-aimée pour qu’elle ne s’y rende pas non plus. Il imaginait trop bien la réaction de la jeune femme lorsqu’elle se retrouverait face à un handicapé. Peut-être aurait-elle pitié de lui mais il ne voulait pas de sa pitié ! Ce que le jeune homme voulait, c’était de l’amour, un amour vrai et sincère, une relation solide et ferme entre un homme et une femme, pas entre un handicapé et son infirmière ! Même si elle acceptait de l’épouser, ils n’auraient jamais une vie normale. Certains plaisirs de la vie leur resteraient interdits.

Après ce qu’elle avait subi dans sa jeunesse, Héloïse avait besoin d’un homme doux et attentionné – ce qu’il était – d’un amant qui lui ferait oublier le viol qu’elle avait subi et ça, il n’en serait jamais capable. A moins que l’opération prévue lui redonne l’usage de ses jambes et qu’il puisse se mouvoir, mais ça, c’était un coup de poker. Aucun médecin ne pouvait certifier avec 100% de certitude qu’Enguerrand redeviendrait un jour un homme normal.

Peut-être aurait-il dû attendre avant de faire un signe à la femme qu’il aimait en secret. Il avait été trop impatient et il le payait aujourd’hui car Héloïse ne viendrait pas…

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Héloïse lit et relit la lettre qu’Enguerrand a déposée dans sa boite. Elle analyse ses propres sentiments et ne sait pas lequel dépasse les autres.

Bien sûr, elle est en colère. Enguerrand s’est moqué d’elle, enfin, pas vraiment. En tout cas, il lui a menti, il l’a contactée sous un faux prétexte et l’a menée en bateau pendant des semaines. La colère, c’est la première chose qu’elle a ressentie en lisant ses aveux.

Puis, elle s’est rendu compte qu’elle avait pitié, pitié de cet homme devenu paraplégique dans la force de l’âge et, par ce fait, extrêmement timide. Elle comprend qu’il n’ose pas aborder les femmes. Il doit se dire que celles-ci ne peuvent qu’éprouver de la pitié pour lui, jamais de l’amour. Or, de la pitié, Enguerrand n’en veut pas. Il veut certainement qu’on s’intéresse à lui pour son âme, pour ce qu’il est à l’intérieur de ce corps inapte aux activités physiques quelles qu’elles soient. Et ça, Héloïse peut le comprendre. Il aurait dû savoir qu’elle n’est pas comme les autres, ce n’est pas l’aspect physique qu’elle regarde en premier lieu chez un homme. C’est l’âme, la bonté qui émane de certaines personnalités, c’est ça qui la touche vraiment. Enguerrand est quelqu’un de bien, ça elle en est sûre même si elle ne l’a jamais vu. Leurs conversations téléphoniques ont suffi pour qu’elle puisse juger le jeune homme. Le ton de sa voix, les mots qu’il utilise, sa façon de lui parler, tout montre qu’Enguerrand n’est pas quelqu’un de superficiel. C’est l’homme qu’il lui faut, enfin, l’homme qu’il lui fallait.

Doit-elle en parler au présent ou au passé ? Héloïse hésite. Tout dépend d’elle. Pourra-t-elle lui pardonner cette mise en scène, ce mauvais Vaudeville ?

La jeune femme regarde sa montre : 23 heures. Elle ne peut de toute façon plus le rejoindre ce soir. Peut-être une vraie discussion, en tête à tête l’aiderait-elle à prendre une décision ? Elle hésite et hésite encore. Minuit approche. Elle se couche. La nuit porte conseil, parait-il.

Le temps continue à s’écouler comme une source engendrée par la montagne. Les aiguilles tournent comme un manège qui ne s’arrêterait jamais.

Une heure. Deux heures. Presque trois heures. Héloïse ne le sait pas mais, en ce moment-même, elle se trouve exactement dans la même position qu’Enguerrand : couchée, les mains jointes derrière la tête, les yeux grands ouverts, fixant le plafond, attendant une réponse à ses questions intérieures. Doit-elle lui pardonner ? Doit-elle l’oublier ? Doit-elle marcher, courir, voler à sa rencontre ? Elle ne sait pas et pourtant c’est ce qu’elle fait. Elle ne dormira de toute façon pas. Elle s’habille, sort dans le froid de la nuit. Elle n’est plus elle-même, elle ne se rend pas compte des pas qu’elle fait dans la nuit, elle est comme sous hypnose, inconsciente de ses actes, de son attitude, de ses pensées. Elle ne sait qu’une chose : elle l’aime et aucun obstacle physique ne se mettra entre eux. Que l’opération qu’il doit subir dans quelque temps réussisse ou pas, qu’Enguerrand puisse tenir sur ses jambes ou pas, l’honorer physiquement ou pas, plus rien n’a d’importance. Une seule chose compte : l’amour, l’Amour qui était là, tapi dans l’ombre, à deux pas de chez elle et dont elle n’avait pas conscience au numéro 36 de la rue du Calvaire. Héloïse s’arrête essoufflée. Enguerrand dort-il ? L’attend-il encore ? Sera-t-il heureux de la voir ? furieux de son arrivée si tardive ?

Tant pis, Héloïse n’hésite plus. Elle frappe à sa porte et, instantanément, elle entend : « Entre, je t’attendais… ». Le bonheur les attendait. Il n’était pas trop tard…

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Trois semaines plus tard, c’est main dans la main qu’Héloïse et Enguerrand pénètrent dans l’hôpital universitaire Hérodote. Enguerrand va enfin subir l’intervention chirurgicale qui lui rendra peut-être l’usage de ses membres inférieurs. Le professeur Lelong est plutôt optimiste même si les chances de réussite n’atteignent pas les 80%.

Si l’opération réussit, Enguerrand devra passer trois mois en rééducation pour réapprendre à marcher. Mais, toutes ces épreuves ne lui font pas peur puisqu’il a désormais quelqu’un à ses côtés.

Héloïse est une femme exceptionnelle, douce, prévenante, sensuelle,… Bref, un ange sans ailes ! Et Enguerrand remercie le ciel chaque jour de lui avoir permis de rencontrer une telle créature. Toutes ses idées noires sont passées à la trappe, envolées. Enguerrand est maintenant doté d’un optimisme à toute épreuve, et c’est confiant qu’il remet sa vie entre les mains du professeur Lelong.

En rentrant chez elle, Héloïse s’arrête dans l’église Sainte-Claire, allume une bougie et prie la sainte d’intervenir en faveur de son fiancé. L’opération doit réussir, non pas pour elle. Elle, elle est contente comme ça, que son amoureux soit valide ou pas, peu importe, mais Enguerrand ne voit pas les choses de la même manière, il remet sans cesse le sujet sur le tapis : « Voyons, Héloïse, tu n’es pas mon infirmière. Je ne suis pas un vrai homme, Héloïse, tu mérites mieux que ça, mieux que moi ! »

Héloïse tente à chaque fois de le rassurer mais le jeune homme ne l’entend pas de cette oreille. Ce serait un calvaire si l’opération n’était pas une réussite !

Si nous étions dans un roman à l’eau de rose, en peu de temps, Enguerrand redeviendrait un homme à part entière.

Si nous étions dans un conte, les deux amoureux se marieraient et auraient beaucoup d’enfants.

Mais nous sommes dans la vraie vie et les choses ne tournent pas toujours comme on le souhaiterait. L’opération ne fut pas une réussite et Enguerrand ne recouvra pas l’usage de ses jambes. Le professeur Lelong ne lui laissa plus aucun espoir. Enguerrand ne marcherait plus !

Dès lors, il tomba dans une grave dépression dont il ne sortit que lorsqu’ Héloïse accoucha de sa première fille : un enfant qui avait été programmé, conçu par insémination artificielle et qui ressemblait à sa mère trait pour trait.

Cette histoire n’est pas un conte de fées et le miracle attendu n’eut jamais lieu. Pourtant, la vie peut-être belle si l’on sait se contenter de ce qu’on a. Héloïse, Enguerrand et leurs trois enfants vécurent vraiment heureux.

Après la thèse qu’elle avait écrite sur Murdochi et qui avait obtenu un franc succès, Héloïse se mit à écrire des biographies et des essais. Enguerrand lui servait de correcteur. Lui aussi se mit à écrire et publia plusieurs livres de philosophie qu’aujourd’hui encore on lit dans les universités.

Leurs enfants grandissent ; bientôt ils quitteront le foyer et le couple continuera le voyage seul, main dans la main, jusqu’à ce que la mort les emporte dans une autre dimension.

Philippe Desterbecq

philippedester.canalblog.com

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Didier Fond nous propose un nouvel extrait de son roman "La maison-Dieu"

Publié le par christine brunet /aloys

Didier Fond nous propose un nouvel extrait de son roman "La maison-Dieu"

Cette nuit-là, l'appréhension et le désir irrépressible de voir David l'empêchèrent de fermer l'œil. Au bout de deux heures d'infructueux essais, elle se leva et, rasant les murs, sortit silencieusement. La Maison-Dieu l'attendait.

C'était une nuit sans lune. De lourds nuages noirs avaient envahi le ciel au moment du crépuscule ; pas un souffle de vent. Mais une chaleur lourde, orageuse. Le tonnerre grondait au loin. Là-bas, sur les contreforts des montagnes, des éclairs sillonnaient l'horizon. La route était plongée dans l'obscurité. Camille connaissait le chemin par cœur. Elle avançait à grands pas, soucieuse d'arriver en haut de la falaise avant le déchaînement qui s'annonçait. Elle n'avait pas peur de l'orage. Au pire, s'il éclatait pendant qu'elle était encore à la Maison-Dieu, elle se réfugierait sous l'auvent que les précédents propriétaires avaient eu la bonne idée d'installer au-dessus de la porte. La perspective de voir David méritait bien qu'on supportât une tempête, fût-elle celle qui annonçait la fin du monde.

La Maison-Dieu, comme à son habitude, était silencieuse et noire. Elle en fit lentement le tour, tendant l'oreille pour percevoir le plus léger son, le plus petit signe de vie. Les roulements de tonnerre se rapprochaient. Rien ne bougeait. La grille du parc était fermée à clef. Inutile de rester là, à attendre de se faire foudroyer par l'orage qui arrivait à toute vitesse. Un vent violent s'était levé, les arbres gémissaient, les taillis ployaient sous l'assaut des bourrasques chaudes et humides, porteuses des premières gouttes de pluie. Elle leva un instant les mains devant son visage, pour se protéger des rafales. Vite. Il faut redescendre. Vite.

Elle s'était plaquée contre le mur de l'ancien couvent. Des gémissements lugubres éclatèrent tout à coup, venus de nulle part. Elle frissonna de peur. Puis il y eut un bruit de lutte... Les gémissements reprirent, plaintifs, atroces... et se transformèrent bientôt en sanglots. Un rire s'éleva, terrible, d'une tristesse si singulière qu'il en devenait sinistre ; des chuchotements, à nouveau des sanglots, comme ceux d'un enfant... David ? David ? Elle répétait ce nom, sans oser élever la voix. Un coup de tonnerre, d'une force inouïe, éclata sur sa tête. Le ciel ouvrit ses écluses et des trombes d'eau s'abattirent sur la falaise.

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Didier Fond nous propose un nouvel extrait de son nouveau roman "La Maison-Dieu"

Publié le par christine brunet /aloys

Didier Fond nous propose un nouvel extrait de son nouveau roman "La Maison-Dieu"

C'est avant-hier qu'a retenti la sonnette d'alarme. Pendant le dîner. « Est-ce que j'ai habité la Maison-Dieu lorsque j'étais petite ? » a-t-elle tout à coup demandé. J'en ai eu le souffle coupé. Heureusement, j'étais en train de récupérer ma serviette qui avait glissé à terre. Je ne me suis redressée que lorsque mes mains ont cessé de trembler. Et j'ai essayé de ne pas répondre.

« Tu devrais le savoir, ai-je dit sans la regarder. Tu as quand même des souvenirs de ton enfance, non ? »

« Oui, bien sûr. Mais je me rappelle uniquement les années passées ici, dans cette maison. Je veux dire, je ne me souviens pas de ma toute petite enfance, quand j'avais un ou deux ans. Nous avons toujours habité la villa ? »

« Evidemment », ai-je affirmé en haussant les épaules. Le mensonge ne m'avait rien coûté. Et je me suis dit que, dans ces cas-là, l'offensive était la meilleure défense. « D'où te vient cette lubie ? »

J'avais pris le ton sévère de la gouvernante réprimandant son élève parce qu'elle vient de dire une énorme ânerie. Ca n'a pas eu l'air de traumatiser Camille. Elle m'a dévisagée en fronçant les sourcils.

« Pourquoi t'énerves­-tu ? Réponds-moi oui ou non, c'est tout. »

J'ai immédiatement baissé le ton et fait marche arrière.

« Mais je ne m'énerve pas, ma chérie. Je m'interroge simplement sur les motifs de cette étrange question. »

Elle a poussé un soupir.

« Tu vas me trouver complètement stupide, mais... Chaque fois que je monte à la Maison-Dieu, j'ai l'impression de voir un paysage déjà connu. Je veux dire, le parc, la maison, l'entrée sur le côté... Tout cela me rappelle vaguement, très vaguement des images lointaines, floues... Comme si... comme si j'avais déjà vu tout cela... »

Je me suis mise à rire. Un rire un peu forcé, mais j'étais soulagée. Elle venait de me fournir elle-même une explication imparable.

« Ma chérie, tu habites le village depuis ta naissance et la Maison-Dieu fait partie du décor depuis bien plus longtemps que toi et moi. Nous y sommes même deux ou trois fois montées ensemble toutes les deux quand tu étais adolescente, tu t'en souviens, j'espère ? Tu ne crois pas qu'il est normal que tu ressentes cette impression de « déjà vu » ? » Elle mordillait une mèche de cheveux et ne paraissait pas très convaincue. « Voyons, ai-je dit doucement, si je te jure que tu n'as aucun rapport avec la Maison-Dieu, me croiras-tu ? »

« Oui, bien sûr, a-­t-elle murmuré après un instant d'hésitation. Mais... Oh et puis, tu as raison. Je suis folle. »

Il y a eu un instant de silence. Je me suis tout à coup rendu compte qu'il me manquait des éléments pour comprendre ses réelles motivations.

« Dis-moi, cela t'a pris par l'opération du Saint Esprit ? Depuis que les autres sont arrivés, tu t'y es rendue un certain nombre de fois. Et c'est maintenant que tu ressens cette impression ? »

Je l'ai vue rougir ; elle a détourné son regard. Visiblement, elle cherchait une réponse qui me satisfît sans la trahir.

« C'est vrai, a-t-elle admis. C'est bizarre, ça aussi. Je ne comprends pas moi-même. »

Réponse astucieuse, mais qui ne m'a pas trompée. J'ai ouvert la bouche pour lui demander si elle était entrée dans la Maison­-Dieu ; elle m'a devancée, et la foudre est tombée à mes pieds.

« Quand je suis devant cette porte close, j'imagine ce qu'il y a derrière. Et je vois un long couloir, sombre, et au fond, dans un recoin, un escalier qui monte à l'étage. Et il y a plein de portes qui s'ouvrent sur le couloir. Je ne suis jamais rentrée à l'intérieur. Et pourtant, je sens que la disposition des pièces est identique à ce que je vois dans mon esprit. Henriette, est-ce que je me trompe, dis ? »

J'étais pétrifiée. J'ai avalé ma salive, plusieurs fois. Elle fixait son assiette. J'ai attendu d'être certaine que ma voix aurait son timbre habituel pour répondre, consciente du piège qu’elle venait –involontairement ou non ?- de me tendre.

« Comment veux-tu que je le sache, Camille ? Je n'ai jamais mis les pieds dans la Maison-Dieu. De ma vie. »

Elle a relevé la tête, l'air à la fois soulagé et déçu.

« C'est vrai, ma question est idiote. Pardonne-moi d'insister mais... tu es sûre qu'aucun membre de la famille n'a habité là-haut ? Pas même mes grands-parents ? »

« Oui, j'en suis sûre. La famille a toujours habité cette maison, et nulle part ailleurs. »

« Alors, je ne comprends pas », a-t-elle dit à voix basse.

J’ai essayé de sourire, de détendre une atmosphère devenue affreusement lourde.

« Il n'y a rien à comprendre. C'est une impression fausse, voilà tout. Et puis, même si tu ne te trompais pas ? Un couloir, un escalier... Cela se voit dans toutes les maisons de ce style. Et j'imagine qu'on ne monte pas au premier étage avec une corde à nœuds. »

« Oui, évidemment. Mais... »

« Mais ? »

Elle m'a regardée fixement et puis elle a détourné les yeux.

« Rien. Rien d'important. » Elle mentait. Elle ne m'avait pas tout dit. « Et si je demandais à Madame Walter ? » a-t-elle repris après un instant de silence.

« C'est ça. Si tu tiens à ce que tout le village fasse des gorges chaudes à ton sujet, tu n'as qu'à lui en parler. On dirait que tu ne la connais pas. Crois-moi, ai-je continué du ton le plus convaincu que j'ai pu trouver, oublie tout ça. Cela ne veut rien dire. On a parfois l'impression d'avoir déjà vu un paysage ou vécu une scène. Il paraît que cela n'a rien d'extraordinaire. »

Elle a acquiescé d'un mouvement de tête, s'est levée et a commencé à débarrasser la table.

Je me souviens bien de la disposition des pièces de la Maison-Dieu. C'est exactement ce qu'elle m'a décrit. Elle y est rentrée, j'en mettrai ma main au feu. Mais pourquoi ne veut-elle pas me l'avouer ?...

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Triste parapluie, un texte d'Albert Niko

Publié le par christine brunet /aloys

Triste parapluie, un texte d'Albert Niko

Triste parapluie

Parfois, pour la balade, il m’arrive de revenir sur les lieux de mon enfance, comme le Chemin de la Comtesse, rebaptisé depuis “ Chemin ENTRE les MURS ”. À l’image du temps passé la comtesse s’en est allée, et les murs ont gagné. Je ne sais pas combien de temps cela prenait au juste d’en faire le tour – l’après-midi, je dirais. Aujourd’hui, même en marchant le plus lentement du monde, il ne faut pas compter plus d’une demi-heure. Le talus surplombant l’allée à mi-parcours n’est plus cette montagne dominant le reste du monde. Et les chevaux du domaine voisin ont beau hennir, jamais je ne les vois courir. Si quelqu’un les monte, ce n’est que dans l’imagination d’un enfant disparu à ce jour.

Peu importe. Je fais mon tour et cela me dégourdit les jambes.

Au bout je retrouve le pavé, et les voitures. En remontant le vieux village, je sais que lui aussi sera au rendez-vous. Fidèle au poste, il garde l’entrée de la maison. En appui contre la porte, le parapluie me regarde. Je le sais parce que c’est quelque chose que l’on sent quand on passe devant une petite maison où il n’y a rien d’autre qu’un parapluie contre la porte d’entrée.

Il y a une école en face et la cour est pleine d’enfants qui courent dans tous les sens, c’en est une débauche d’énergie telle que je préfère me tourner vers la maison, et ce qui paraît être son unique occupant. Il n’y a pas d’habitant chien, pas d’habitant fleur, et la maison est tout à fait calme.

Pluie ou pas pluie, le parapluie se tient là et regarde vers l’école. J’essaie de me mettre à la place d’un parapluie. Comment un parapluie fait-il pour en finir ? Sa morphologie le lui interdit.

La pluie, le froid et l’école…

Sur le chemin, je pense toujours à mon ami parapluie. Le sort de ce parapluie me rend triste. Et puis je pense à ma vie, ma propre vie, et à tout un tas d’autres vies, et je vous assure qu’il n’y a pas de quoi rire. Au fond nous ne valons guère mieux, attendant comme ce parapluie, sur le pas de notre porte, que quelqu’un vienne à passer. Quelque chose ou quelqu’un.

Aujourd’hui, l’Ombre de l’Aigle Noir a dénombré 168 voitures, 18 vieillards, 37 enfants, pour un total de 97 personnes dont l’une, hésitante, a marqué un temps d’arrêt, avant de poursuivre sa route.

ALBERT NIKO

L'homme au grand chapeau

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Alexandra Coenraets vous propose un extrait de son roman "Naissance"

Publié le par christine brunet /aloys

Alexandra Coenraets vous propose un extrait de son roman "Naissance"

Laurence croyait s’en être sortie, avoir fait le deuil de cette enfance terrible et damnée ; or, un homme ne cessait de l’y confronter jour après jour, rendant la plus mince possibilité de fuite vaine et inutile.

Finalement, tous deux étaient mis face à des craintes très similaires.

Elle lisait dans le bleu clair de ses yeux, troublait le halo mystérieux dont il s’entourait, et en faisait transparaître la vérité intérieure. Ni l’un ni l’autre n’étaient prêts à mettre en contact leurs deux vérités. Ils devaient apprendre auparavant à gérer les profondeurs de leurs âmes respectives, empêcher que le flot de leurs émotions ne les submerge et les entraîne hors de raison, comme cela avait été le cas jusqu’à présent.

Si les sentiments tirent leur extrême beauté d’échapper à l’emprise du rationnel lorsqu’ils sont à leur paroxysme, il est utile de savoir que l’analyse logique et l’observation des faits peuvent aussi débloquer une situation embourbée dans la douleur.

Eloignés physiquement l’un de l’autre, ils allaient pouvoir donner libre cours à leur intuition, s’offrir le luxe de mener leur vie telle qu’ils l’entendaient et déployer leurs ailes dans leur totalité.

Allaient-ils se retrouver par après ?

Pour l’instant, ce n’était pas la question.

C’est sûr, Laurence se serait perdue dans la relation. Elle en était convaincue.

Déjà, parfois, elle se perdait dans le monde extérieur. La faute à l’inceste.

Merde !, s’entendit-elle crier.

©Alexandra Coenraets - 2013

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