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Christine Brunet vous présente un nouvel extrait de son dernier thriller "Gwen, adieu..."

Publié le par christine brunet /aloys

 

Ce soir-là, à 21 heures, boulevard Malesherbes (Paris).

 

 

Un couple de rentiers tourne en rond. Ils sont impatients. Le quinquagénaire glabre, chevelure poivre et sel méticuleusement gominée en deux sections identiques séparées par une raie parfaite, ensemble chic polo blanc sur Jeans Hugo Boss, consulte sa Rollex sans arrêt, avec fébrilité. Il étale son aisance matérielle pour impressionner. Son épouse, probablement plus âgée même si la peau de son visage, repulpée, n’affiche plus de rides, s’assure que tout est à sa place et tire sur sa robe Dior pour aplanir un pli rebelle et disgracieux : elle veut faire bonne impression. Elle observe d’un œil critique son brushing, la couleur auburn rafraîchie le matin même, et sourit à son image pour tester son charme.

 

Le cri aigrelet de l’interphone. Leurs invités sont en avance, mais ils n’ont rien à redire : ce qui va se passer ensuite va bouleverser leur vie à plus d’un titre. Ils ont hâte d’être enfin intronisés : faire partie de cette élite toute puissante, le rêve d’une vie qui va devenir, enfin, réalité.

Alexis Raynaud se précipite sur le bouton d’ouverture. Sa compagne vérifie une ultime fois son apparence dans le miroir de l’entrée : elle est pimpante, fardée juste ce qu'il faut pour atténuer la fatigue de la journée.

 

Ils entendent la porte de l’ascenseur. Leur cœur bat plus fort. Ils guettent le coup de sonnette rassurant.

Deux petites minutes intenses. Le maître des lieux retire les verrous et ouvre grand le battant blindé, rassuré : ils sont là, souriants, amicaux, mais bien différents de l’image qu’il s’en était faite. Ils pénètrent, avec naturel et sans-gêne, directement dans la vaste pièce à vivre luxueusement meublée. Madame a droit à des fleurs, lui à un Port Ellen 83 : son péché mignon. Exit la méfiance instinctive du premier regard.

 

Il les précède jusqu’au vaste divan, le sourire aux lèvres : toutes ces années de lobbying portent enfin leurs fruits. Il est heureux.

 

Il se retourne pour les inviter à prendre place et se fige dans la stupeur : son regard a accroché la silhouette de son épouse, au sol, immobile. Son corps frémit en encaissant un premier choc violent au creux de l’estomac. Impossible de réagir : son crâne semble exploser au second assaut. Il s’effondre.

Publié dans Textes, l'invité d'Aloys

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Bob boutique nous propose un autre court extrait de son dernier thriller "Bluff"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Trois chalutiers s’éloignent lentement à la queue leu leu comme des canetons derrière leur mère, du petit port de pêche de Husavik. Non pas pour jeter leurs filets dans l’océan Arctique et ramener des morues ou du hareng, mais pour transporter leurs pleines cargaisons de touristes, une bonne trentaine par bateaux, et tenter de leur trouver, en deux heures de temps, des baleines à filmer. Bien plus rentable. Liddy et Lars se trouvent sur le premier bateau. Johan dans le second qui suit à cent mètres.

 

Les excursionnistes en ciré jaune déjà pas mal mouillés par les embruns courent dans tous les sens sur le pont avec des jumelles et des appareils photo ou s’agglutinent le long des bastingages dès que la vigie juchée sur une tourelle posée sur le toit du poste de pilotage signale dans un haut-parleur qu’il y a quelque chose à voir : un béluga à quatorze heures (mouvement de foule), un gros dauphin à onze heures (nouvelle ruée vers tribord) et inversement. Limite ridicule, mais franchement, pourriez-vous visiter l’Islande et grimper jusqu’au cercle polaire sans essayer, au moins une fois, de mettre Willy[1] sur votre pellicule ? On vous laisse réfléchir.

 

Liddy grelotte de froid et fait des allers-retours entre le pont (chaque fois qu’on annonce une baleine, mais non, fausse alerte) et la cabine de séjour déjà surpeuplée (faut ajouter les malades du mal de mer) où un marin leur propose des boissons chaudes et des pilules antiémétiques pour le cas où certains seraient forcés de dégueuler leur chocolat chaud par-dessus bord. Mais elle tient bon, même si elle a dû glisser ses loupes couvertes d’eau salée dans sa veste (du coup, elle ne voit plus rien) tandis que le grand Lars, qui l’a prise en amitié, lui enroule une grosse écharpe de laine autour du cou.

(...)

 

Bob Boutique


[1]Un orque mâle connu pour avoir joué le rôle de l'orque Willy dans le film « Sauvez Willy »

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Opération Taranis... Nouvel extrait proposé par Didier Veziano

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Beyrouth, dans la planque de la DGSE


 

Imperturbable, Safia se pencha pour poser le plateau de collation sur la table, à côté de l’attaché-case qui faisait miroiter les liasses de billets. Au fond de la pièce, l’homme continuait à prendre des photos de la scène. Au moment où elle se redressa, Jamal bondit sur elle. Dans un réflexe félin, Safia fit un pas en arrière pour se dégager et lui décocha un coup de pied circulaire au visage qui le renvoya instantanément sur le canapé. Le capitaine Vanier et son collègue n’avaient pas bougé.

— Calme-toi, Jamal. Je t’ai dit que de toute façon tu n’avais pas le choix.

Vanier s’empara de l’appareil photo et fit défiler les photos en souriant. Il le tourna vers Jamal.

— Regarde ! Pour peu que tu ne coopères pas, tout Beyrouth pourra voir que tu as fêté une grande occasion avec des services secrets étrangers et que tu as été bien récompensé. Il en pensera quoi, Abou Hamzra, d’après toi ? Alors que si tu prends cet argent, que tu nous donnes les informations dont on a besoin, d’ici une dizaine de jours, on disparaît de ta vie. Définitivement. Ah ! On a oublié de te dire un truc.

Jamal détourna la tête. Safia se tenait appuyée contre la porte du salon. Elle dégustait son champagne par petites gorgées. Vanier poursuivit.

— On sait où habite ta sœur. C’est bien ta sœur la fille que tu as vue l’autre soir au magasin de vêtements, près de la place de l’Étoile ? Tu te souviens ? Elle était accompagnée de ta maman…

— Fils de putes, laissez ma famille tranquille ! hurla Jamal.

— Ça va dépendre de toi.

— C’est ça vos méthodes, bande d’enculés ?

— Tu n’as même pas idée de quoi on est capables, répondit Vanier du tac au tac.

— Et après, vous vous étonnez que les musulmans vous détestent, mais…

— Garde ces conneries pour d’autres, Jamal, le coupa Vanier d’un geste de la main. Ne va pas me ressortir les croisades. Le problème, tu vois, c’est que vous détestez beaucoup de monde, à commencer par vous-mêmes !

Jamal marqua la surprise. Vanier continua dans un débit plus rapide, plus ferme.

— C’est à cause de nous quand le GIA égorge des Algériens par villages entiers ? C’est de notre faute quand les talibans décapitent des Afghans et lapident des femmes en public ? C’est encore de notre faute quand les chiites et les sunnites font exploser des bombes sur les marchés en Irak ou au Pakistan, tuant indifféremment des femmes et des enfants, ou bien quand le Hamas et le Fatah s’entretuent dans les territoires alors qu’ils devraient combattre main dans la main ? Tu veux que l’on continue la liste ? On peut remonter dans le temps si tu veux. Tu veux qu’on parle des massacres opérés par les wahhabites à Karbala ? C’était en 1801. Tu ne connais pas cet épisode ? C’est dommage. Ils ont trucidé les trois quarts de la population, décapité les nourrissons, éventré les femmes enceintes. Des musulmans qui tuent des musulmans à longueur d’année, au fil des siècles, ça ne t’interpelle pas ? Ça ne te choque pas ? On a une part de responsabilité ? OK. Mais la vôtre Jamal, la vôtre…, tu y as déjà réfléchi ? Ça ne faisait pas une semaine que Mahomet était mort que vous vous déchiriez déjà pour sa succession. Et aujourd’hui, alors que les autres religions se sont apaisées, la vôtre a tant de branches que même ton Dieu ne doit plus s’y retrouver. Alors, écoute-moi bien : il y a en ce moment des barbares qui veulent faire exploser Paris et ton chef est le responsable de ce projet. On doit retrouver l’homme qui est son relais en France et tu vas nous aider. Ou alors, oui, je peux te promettre que oui, on va utiliser des méthodes de salopards. Et je te le dis dans les yeux : je n’hésiterai pas un seul instant. Regarde-moi quand je te parle ! hurla Vanier.

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Opération Taranis (Didier Veziano)... Un extrait entre Beyrouth et Paris

Publié le par christine brunet /aloys

 

Ambassade de France à Beyrouth, dans la salle de réunion de la DGSE.

 

— Mon Capitaine !

Tout excité, Mozart  débarqua dans la pièce sans même prendre la peine de s’excuser. Les regards se tournèrent vers lui. Le Capitaine Vanier s’arrêta de parler et laissa l’agent annoncer la nouvelle qui semblait autant le réjouir que l’inquiéter.

— L’homme de l’aéroport, dit-il en brandissant deux photos, c’est l’homme sur la photo à Paris. Celle que le général Le Garrec nous a adressée.

— Tu en es certain ?

— Regardez vous-même.

Le Sergent-chef lui apporta les deux photos. Vanier les observa longuement. Il n’y avait aucun doute. Et probablement que le type au keffieh à carreaux était aussi l’interlocuteur mystérieux avec lequel Abou Hamzra discutait lors de l’interception téléphonique. Vanier appela immédiatement Le Garrec, faisant fi une nouvelle fois des procédures. Il l’informa que le lien était dorénavant établi entre l’incroyable rencontre à Dubaï et les islamistes supposés qui jusqu’ici n’étaient que des visages inoffensifs sur des photos sans valeur. Le Garrec avait besoin de précisions.

— Vous avez identifié le type ?

— Pas pour l’instant. Il n’est pas dans nos fichiers. En tout cas, on ne lui connaît pas de liens avec le Hezbollah. Mais s’il s’agit d’un responsable de cellule aussi bien introduit auprès des Iraniens, c’est qu’il faut peut-être chercher du côté des Palestiniens, et plus précisément du Hamas. On est en train de vérifier. Si le Vevak est dans le coup, on sait que ce service ne peut traiter qu’avec un professionnel digne de confiance. Ce gars-là doit avoir un palmarès.

— Alors, vous devez le découvrir, Vanier.

— Je vais essayer de voir avec mon contact au Mossad. Il connaît bien le dossier palestinien.

— Pas pour le moment. Il vaut mieux laisser le Mossad en dehors de ça. Nous devons en apprendre davantage. Et Abou Hamzra ?

— Il est resté sur place à Dubaï, mais d’après notre source il sera il sera de retour à Beyrouth ce soir ou demain matin. Quoi qu’il en soit, nos hommes le surveillent.

— Ces deux-là vont certainement reprendre contact. Soyez présent à ce moment-là, Vanier. Il faut verrouiller. Plus rien ne doit nous échapper à partir de maintenant. Ou alors…

 

************************

Trois jours plus tard, dans le bureau du Directeur de la DGSI.

— Allô ! Rolland ?

— Oui, Le Garrec, je t’écoute.

— Vous en êtes où avec notre homme ?

— Rien de spécial. Il ne bouge pas beaucoup. Il sort faire des courses en bas de chez lui où on l’a même vu acheter de l’alcool. Il va lire le journal dans l’une des brasseries de la place de la République ou dans des rades à proximité. Il ne va jamais bien loin. Impossible de s’approcher de son appartement. Encore moins d’y pénétrer. C’en est presque décevant. Je commence même à me demander si on est sur une bonne piste.

Le Directeur de la DGSE ne laissa pas son homologue de la sous-direction du contre-terrorisme sombrer dans le pessimisme.

— Ne t’inquiète pas. Il va bouger à un moment ou à un autre. Il a des tas de choses à faire. Tu veux savoir qui est ce gars ?

— Dis-moi, parce que pour nous c’est le brouillard. On a l’impression de surveiller un traîne-savates.

— Tu es assis ?

— C’est la pire des choses qui pourrait m’arriver en ce moment.

— Comme tu voudras. Il s’appelle Yousef Zayad. Recherché par le Mossad et la CIA pour des attentats commis en Israël. Notamment celui de l’hôtel Park de Nataniya : vingt-neuf morts et plus de cent quarante blessés parmi les familles venues célébrer le Séder. Mais ce n’est pas tout. Il a également participé à des carnages au Yémen et au Pakistan. Ce type est un psychopathe. Le sang qu’il a sur les mains pourrait soigner les accidentés de la route de toute une année en France, et il resterait encore des stocks pour la Croix-Rouge. Aujourd’hui, il semble avoir changé de terrain de chasse et ce n’est pas bon signe. Ton traîne-savates est certainement en train de nous préparer un « son et lumière ».

— Putain, il faut impérativement entrer chez lui pour...

— Attention, Rolland, c’est un pro. Si le Mossad n’a toujours pas mis la main sur lui, c’est qu’il y a une bonne raison. Demande à tes hommes d’être prudents. Il n’hésitera pas à tirer s’il se sent piégé.

— Merci de t’inquiéter.

Publié dans Textes

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Edmée de Xhavée nous propose une présentation et un extrait de "La preferida"

Publié le par christine brunet /aloys

Présentation de La preferida d’Edmée De Xhavée

 

J’ai l’autre jour présenté Toffee, qui est le premier roman composant ce livre qui en comprend deux, très différents l’un de l’autre. Toffee met en scène, finalement, « de bonnes personnes » comme on dit, pas des saints, mais au cœur dénué de fiel ou poison quelconque.

 

La preferida, au contraire, nous décrit une Preferida et les conséquences de ce qui s’appelle laisser entrer le loup dans la bergerie. La preferida est une « naturelle », peut-être même presque inconsciente de son incroyable rapacité et amoralité, d’autant qu’elle sait très bien endormir sa conscience. Et comme il faut des complicités, elle « a le tour », et manœuvre sans hésitations pour une bonne cause : la sienne.

 

Voici un extrait…

 

Et j’ai su, dès lors, qu’il serait à moi si je le voulais toujours quand j’en saurai plus.

Il ne le savait pas, mais d’emblée je l’analysais non pas en tant que garçon avec qui éventuellement passer quelques bons moments et peut-être même sortir, mais en garçon par qui me faire épouser.

— Non, je chasse toujours en meute. Mes amis sont arrivés avant moi et m’attendaient, identifiant déjà les proies… aimeriez-vous que je vous présente ?

Nous l’avons suivi vers la table où se tenaient les amis en question, tenant précautionneusement nos verres – Cabernet rouge pour moi, un Tonic pour Alice. Il nous a présentées comme « deux sœurettes bien mignonnes et esseulées qui apprécieront un peu de virile et bruyante compagnie ». L’un d’entre eux avait à son bras une jeune fille plutôt jolie mais sottement pâmée, qu’il négligeait avec ostentation. Nous avons échangé poignées de mains et présentations. Olympe et Alice. Félix et Mirèse. François, Laurent, Paul. Et Yves. C’est son nom. Yves de Moustière. J’ai entendu la particule, et avais déjà remarqué la chevalière d’or à son auriculaire. J’ai levé mon verre en dégageant discrètement du long pied délicat mon auriculaire, lui aussi orné du signe de la patte blanche pour la belle société, la chevalière avec le lapis-lazuli et les armes de papa.

Je me suis appuyée contre Alice pour lui indiquer, d’une pression du coude, que l’affaire me semblait intéressante, et elle a levé vers moi son joli visage heureux, me répondant d’un clin d’œil plein de connivence.

Il y avait du bruit, entre musique envahissante et voix haut perchées pour la couvrir, des effluves de parfums discordants et vaporisés en abondance, du passage, des frôlements de sacs et manteaux… Non, ce bain de foule trop mélangée n’est pas du tout ce que j’aime, je ne m’amusais pas vraiment.

Pour ne pas dire pas du tout…

Voici pourtant des mois maintenant que je navigue de soirée en soirée, accompagnée d’Alice à qui j’ai soigneusement rappelé les règles : étant l’aînée, j’ai la préséance. Autant éviter les disputes inutiles. Maman souligne avec raison : ça s’est toujours passé ainsi dans les bonnes familles, on marie d’abord l’aînée, puis la suivante – les fils c’est autre chose mais nous n’avons pas de frère de toute façon -, et elle se fie au bon sens des traditions, même si d’aucuns les disent d’un autre temps. Mais dans les bons milieux, insiste-t-elle, ça n’a pas changé. Les bonnes manières et les traditions n’ont pas à changer puisqu’elles ont toujours obtenu de bons résultats.

Papa quant à lui trouve ce concept dépassé, soulignant qu’alors ce serait la fin de tout pour les sœurs cadettes de ces grandes bringues modernes qui vont dans la vie sans soutien-gorge en chantant Peace ‘n Love à tue-tête et ne se marieront que très tard juste avant d’être trop défraîchies, et encore.

Il rit et précise que nous ne sommes plus une famille bien prestigieuse après tout, tout au plus la branche éloignée et en déclin d’un ancien lignage, tout à fait désargentée qui plus est. Pour couronner le tout, notre particule a été vendue il y a plus de 70 ans déjà à de riches industriels en mal de panache bon ton, ce qui à l’époque avait permis de doter convenablement deux jeunes filles à marier ainsi que de rembourser des dettes, mais suite à ça le de Bonsenfants est devenu un bien terne Debonsenfants. La chevalière, explique-t-il, représente la famille d’autrefois, mais est de nos jours presqu’une fraude. Une fraude… et ça fait rire maman qui explique qu’il ne sait vraiment pas tenir son rang.

Nous écrivons cependant encore notre patronyme avec sa particule sur la carte de visite, la sonnette et dans le bottin téléphonique. Après tout nous y avons droit. Mais papa persiste et rappelle, trop souvent pour le plaisir de maman, qu’il ne peut pas se permettre de vivre du produit de fermages, troupeaux ou bois, lui, et qu’il va simplement au bureau en bus chaque matin, attendant ses congés payés comme d’autres ont attendu d’être adoubés chevaliers…

 

Publié dans Textes, présentations

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Premières lignes du nouveau thriller de Christine Brunet "Gwen, adieu..."

Publié le par christine brunet /aloys

 

À la frontière entre Sierra Leone, Liberia et Guinée…

 

 

La brousse à perte de vue. Un peu à l’est, le ruban étincelant de la rivière Moa prenait ses aises entre les bancs de sable, les traînées de verdure et une île, plus vaste, couverte d’une forêt dense déjà baignée de la lueur orangée du coucher de soleil. Au milieu, une clairière ponctuée de taches colorées et un vaste bâtiment dans la cour duquel l’hélicoptère se posa.

Des hommes en armes partout, sur les toits, dans les allées et les jardins…

Gwen Saint-Cyrq, en poste depuis plusieurs mois dans un dispensaire géré par Médecins du monde, quitta son siège et sauta sur l’étendue engazonnée, étonnée par l’environnement : la maison de style colonial relevait plus du fortin que de la villa, flanquée de tourelles surélevées avec des vigies suréquipées. La cour était fermée et ressemblait à un gigantesque péristyle avec une promenade ouverte sur la zone verdoyante, couverte au sol de carreaux de terre cuite rouge, impeccablement alignés. Des murs d’un blanc éblouissant, pour l’heure teintés de la douce lueur du soleil couchant et, sur le perron, deux locaux vêtus de blanc à la manière des serviteurs.

Son hôte, Angel O’Maley, était un ex-amant éconduit à cause de ses travers violents et ses infidélités : à l’époque, il versait dans le mannequinat (son corps parfait et sa belle gueule lui avaient permis de poser pour les plus grands photographes de mode). Au fil des ans, l’homme était devenu un loufiat sans la plus petite once de conscience qui s’enrichissait dans la région grâce aux diamants de sang[1] et à la vente d’armes.

 

Le grand blond franco-américain effleura doucement sa main en la dévisageant avec une convoitise mal contenue : il adorait son look toujours aussi décalé (cheveux noir corbeau, piercings et tatouages multiples sur un maquillage lourd, noir et permanent) qui ne parvenait pas à gâcher la beauté de son visage et surtout de son regard d’un bleu glacier quasi hypnotique. Difficile de rester insensible à son corps frêle et flexible entièrement couvert de tatouages polychromes et à cette aura de sensualité dont elle n’était, à l’évidence, pas consciente ce qui la rendait plus attirante encore.

Il lui décocha un sourire doux et l’entraîna vers une grande porte massive et cloutée, plus dans le style sud-américain ou hispanique qu’africain. Tous deux s’étaient retrouvés par « hasard » quelques jours avant alors qu’on amenait un blessé par balles au petit hôpital : l’un des hommes de main du trafiquant notoire pris dans un traquenard tendu par les militaires.

Elle avait accepté ce job de médecin humanitaire, très éloigné de celui de légiste qui lui était dévolu à Paris, pour mettre un terme aux agissements criminels de l’Américain en jouant sur la corde sensible d’un passé commun que lui semblait regretter. Rien n’avait été négligé pour précipiter cette rencontre fortuite, pas même la blessure infligée par un tireur d’élite guinéen à l’homme de main. O’Maley avait marché… Couru même !  Les quelques heures qui allaient suivre mettraient un point final à une longue enquête complexe et douloureuse : tout était millimétré, chronométré à la seconde près…

Pas de couloir. Un vaste salon frais et propre, une salle à manger plus grande encore puis un petit jardin agrémenté de fontaines. Sur leur passage, partout, des serviteurs aux aguets du moindre désir du maître de maison. Gwen restait silencieuse, secrètement outrée par le décalage évident entre la pauvreté de la population, l’indigence de ses moyens médicaux à l’antenne médicale et ce luxe ostentatoire. Mais cette fracture ne semblait pas déranger le truand…

Celui-ci fit un signe rapide et deux domestiques en pantalon noir et chemises blanches s’éclipsèrent à l’instant, pressés de satisfaire le bwana[2]. Ce relent de colonialisme indisposait Gwen pourtant habituée au train de vie débridée de sa sœur d’adoption, Diane Rockwood-Graves, "jet-setteuse" millionnaire bien connue.

- Alors ? Qu’est-ce que tu penses de mon petit pied-à-terre ?

- Impressionnant, murmura-t-elle en poursuivant ses observations. On est où ?

- De l’autre côté de la frontière, juste à quelques kilomètres. Ici, les autorités m’ont à la bonne…

- Et cet ici, c’est où ?

- On est au Liberia, ma chérie… Un lieu hautement stratégique à quelques encablures seulement de la Guinée. L’endroit idéal pour faire des affaires…

- Tu ne t’occupes pas seulement de diamants, je me trompe ? poursuivit-elle d’une voix pensive.

- Pas seulement, tu as raison. Champagne ?

Elle acquiesça et prit la coupe que le serviteur lui tendait avec un remerciement silencieux.

- Pourquoi tous ces soldats ? s’enquit-elle en esquissant quelques pas dans la pièce.

- Tu sais tout comme moi que la région est loin d’être sûre. Et puis, je dois être prudent : les rapaces sont légion dans ce business !

- Tu viens souvent dans le secteur ?

- Très… En fait, c’est ici que j’habite depuis quelques années. Largement plus pratique et surtout, plus rémunérateur. Au fait, j’ai fait un don substantiel pour la rénovation de ton hôpital : il en a bien besoin ! Et tu recevras dans quelques jours plusieurs caisses de matériels et des médicaments…

- Je te remercie.

- Pas de quoi, vraiment… Tu n’as pas une petite faim, dis-moi ?

Très souriante à présent, elle se laissa entraîner vers une autre pièce où était dressée une table magnifique pour deux.

- On s’assoit ?

Elle déposa son verre intact sur le plateau du « boy » et emboîta le pas au maître de maison.

 

Elle allait s’installer lorsque des coups de feu éclatèrent. Angel bondit vers le balcon, se pencha pour mesurer la situation puis s’élança en courant vers l’entrée en lui intimant l’ordre de ne pas bouger.

Hésitante, elle le regarda quitter les lieux puis s’approcha de la fenêtre pour avoir une meilleure idée du problème. De trois hélicoptères en vol statique au-dessus du « péristyle » jalonné de petites lampes solaires claquaient des tirs d’automatiques. Les balles traçantes et les lasers de visée illuminaient la nuit et faisaient des ravages. Déjà une dizaine de corps étendus dans l’herbe et des blessés retranchés derrière les colonnes tiraient encore pour sauver leur peau. Aucune marque distinctive sur la carlingue des appareils, mais elle doutait qu’il s’agisse là de ses amis venus en renfort. L’opération était censée se dérouler pacifiquement… Un chef de guerre mécontent alors ? Un concurrent de l’Américain ? La situation était explosive.

Angel entra en flèche avec deux de ses hommes armés jusqu’aux yeux et la saisit par l’avant-bras sans ménagement :

- On se casse ! Grouille ! lança-t-il d’une voix urgente alors qu’elle découvrait qu’il était blessé à l’épaule.

Le temps n’était pas aux explications : elle le suivit en courant alors qu’une déflagration faisait exploser toutes les vitres.

Des salles en enfilade, une porte dérobée et, derrière, une forêt dense, sombre, mais pour l’heure rassurante. Ils s’enfoncèrent sous les frondaisons obscures sans regarder en arrière. Le maigre chemin s’effaça lentement pour ne laisser que le mur végétal comme seule issue. Ils courraient en butant presque à tous les pas contre les obstacles invisibles, l’oreille aux aguets, le cœur battant en tentant de faire le moins de bruit possible. Pas difficile dans le brouhaha des balles traçantes et des explosions. Gwen s’attendait à tout moment à ressentir la morsure d’un projectile ou à être rattrapée par une horde assassine.

Mais le bruit de la fusillade s’estompait avec la distance. Le petit groupe s’arrêta enfin sur les berges d’un fleuve boueux, mais lent, luisant sous la lueur un peu rouge de la lune. Pas de lampe pour éviter de se faire repérer.

- On y est ! C’est la Moa… souffla O’Maley en consultant la boussole intégrée à sa montre dernier cri. Sur l’autre berge, la Guinée… On ne peut pas rester de ce côté de la frontière…

Il porta la main à sa blessure, la retira couverte de sang et jura tout bas.

           - … À une cinquantaine de kilomètres à l’ouest, la frontière avec la Sierra Leone…

            - Il faut te soigner, remarqua Gwen en contemplant l’épaule ensanglantée.

- Pas le temps. J’ai vu pire, tu sais ! On évite les trafiquants libériens, les troupes guinéennes et on est sortis de l’auberge !

- Pourquoi ne pas rester en Guinée ?

- Ma tête y est mise à prix… grinça l’Américain sans s’étendre. Allez, on y va !

 

Tous se mirent à l’eau, Gwen devant avec un malabar couturé qui lui soutenait le bras comme s’il avait peur qu’elle ne disparaisse dans l’opacité liquide. Derrière, à quelques mètres, Angel et l’autre. Le fond invisible, meuble, sablonneux, vaseux par endroit, rendait la traversée délicate. En bruit de fond, les grillons avaient repris leurs crissements tandis que l’écho des explosions s’était tu. Le chuintement de l’eau déplacée, quelques clapotements suspects, une odeur de végétaux pourris… La gorge oppressée, Gwen avançait, sur ses gardes.

Bientôt, l’eau leur arriva au torse puis au cou et ils durent nager. L’eau sentait la vase, la terre aussi. Un mouvement du côté des berges puis des silhouettes longues et grises glissèrent dans l’eau : les crocodiles s’en mêlaient. Elle tenta de les garder à l’œil, mais ils s’enfoncèrent sans bruit et disparurent.

Son cœur se mit à cogner de panique dans sa poitrine. Finir dévorée par l’un de ces reptiles géants n’était pas la fin qu’elle s’était imaginée. Elle s’élança alors dans un crawl effréné et sentit bientôt le fond sous ses pieds. Le souffle court, elle poussa sur ses jambes pour avancer plus rapidement et se mettre à l’abri.

Elle était presque sortie du fleuve lorsqu’un cri inhumain la glaça d’effroi. Un dernier pas pour quitter la rivière meurtrière, et elle se retourna d’un bloc : l’eau glauque était agitée de remous impressionnants. Un dos d’écailles effleura la surface, un second plus large. Un ventre blanc reptilien puissant roula sur lui-même, un coup de queue furieux claqua : l’eau éclaboussa, moussa tandis qu’une main s’échappait quelques secondes du piège mortel. Plus rien, soudain. Le calme plat.

Hébétée, elle fouilla des yeux la mélasse boueuse avant de s’apercevoir que les deux autres avaient disparu… Angel venait de se faire dévorer… Une évidence qui mit du temps à faire son chemin dans son cerveau embrumé.

On la tirait en arrière, hors de la berge. Elle résista machinalement comme s’il y avait encore quelque chose à faire. Mais une voix pressante l’obligea à reprendre ses esprits. Elle se secoua, contempla le balafré à ses côtés qui l’entraînait vers la jungle toute proche :

- C’est fini pour eux, s’énervait-il encore. Il faut dégager avant de se faire repérer ! Et on reste sous le couvert des arbres ! Les Guinéens utilisent des drones pour surveiller leurs frontières.

Un dernier regard sur la surface désormais lisse et elle lui emboîta le pas sans protester. Ils longèrent la rive en restant autant que possible sous les frondaisons. Les passages à découvert étaient parcourus à toute allure, l’oreille au vent. Son compagnon n’utilisa sa lampe de poche que de longs kilomètres plus loin lorsqu’il fut certain qu’ils n’avaient pas été repérés. Leur progression en fut largement facilitée. Ils marchaient vite, sans s’arrêter un instant, l’homme devant renfrogné, le nez sur sa boussole.

Elle le suivait sans se plaindre, l’esprit ailleurs. Elle avait retrouvé O’Maley pour le perdre définitivement. Elle n’était ni triste, ni même nostalgique de leur passé commun, mais frustrée de ne pas être parvenue à conclure cette histoire devant un tribunal. Les crocodiles avaient fait le boulot… avaient été juges, jurés et bourreaux. Les victimes de ce criminel endurci étaient vengées par le destin. Pas plus mal, en fin de compte.

Ils pressaient le pas, courraient par endroit, sans se retourner, sans s’arrêter pour manger ou pour boire, comme s’ils avaient le diable à leurs trousses.

Trois nuits, quatre jours épuisants… Une autre traversée de fleuve, le Mori, puis la Sierra Leone à nouveau, et un repos bien mérité accordé par le mercenaire. Enfin « sortis de l’auberge », selon l’expression favorite de feu Angel O’Maley…

 

[1] Diamants de sang ou diamants de conflits : ce sont des diamants issus du continent africain, et qui alimentent les nombreuses guerres livrées par des rebelles aux gouvernements. Extraits de mines localisées dans des zones où la guerre fait rage, ces diamants sont vendus en toute illégalité et en toute clandestinité, afin de fournir en armes et en munitions les groupes armés qui les exploitent.

Publié dans l'invité d'Aloys, Textes

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Cette fois, Didier Veziano nous entraîne à Dubaï avec "Opération Taranis"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Dubaï – Dans une suite de l’Hotel Mariott


 

Debout près de la porte, un homme d’une cinquantaine d’années en costume de marque clair accueillit ses invités. Il les dirigea vers une table basse en les précédant, le bras tendu en signe d’invitation. Souriant, bronzé, il portait une fine barbe parfaitement taillée. Sa prestance laissait deviner un grand raffinement. Une assiette de gâteaux secs et une corbeille de fruits les attendaient, ainsi qu’un magnifique samovar. L’odeur sucrée de thé qui s’en dégageait envahit doucement la pièce. Les hommes s’assirent autour de la table. Dans la plus pure tradition iranienne, l’hôte les servit dans de petits verres cerclés d’argent. Le rituel dura quelques minutes silencieuses. Une fois les verres disposés face aux convives, telles des offrandes, le sourire de leur hôte s’effaça pour dévoiler un regard d’acier activé par de vifs yeux noirs plissés que protégeaient de fins sourcils. Le ton de sa voix était grave. L’homme imposait immédiatement le respect. Il s’appelait Ali-Reza Peshavzi. C’était le Directeur du Vevak, le redoutable service de renseignements iranien, autrement dit l’un des hommes les plus puissants du pays. Le Vevak fonctionnait sous le contrôle direct du Guide Suprême. Il ne devait rendre de compte à personne, ni au gouvernement ni au Parlement. Il était doté d’un budget secret et se plaçait au-dessus des lois. Ces trente dernières années, il s’était développé en machine de répression politique tentaculaire et avait utilisé le terrorisme comme levier pour obtenir des concessions des pays occidentaux. Les prérogatives et le pouvoir de nuisance de ce service étaient sans limites. Ali-Reza en était le plus haut et le plus sinistre représentant.

Assis à côté d’Ali-Reza Peshavzi, faisant face à Abou Hamzra et Yousef, un petit homme sec au visage d’aigle : Imad Moussayhé. Homme de l’ombre et trait d’union entre le régime iranien et ses satellites, le Hezbollah d’Hassan Nasrallah ou, depuis peu, le Hamas de Khaled Mechaal. Après quelques banalités échangées sur les conditions de leurs voyages et le charme de l’hôtel, Ali-Reza prit la télécommande posée au pied de la table et la dirigea vers le plafond. La lumière se tamisa lentement. Une autre pression sur une touche et un écran blanc descendit le long du mur, sur sa droite. Quelques secondes plus tard, la carte politique du grand Moyen-Orient se dessinait. À chaque pays correspondait un code couleur et la photo de son leader politique apparaissait dans une petite image en surimpression, à côté du drapeau du pays auquel il était inféodé. La bannière étoilée américaine y figurait encore en bonne place à l’est, avec le Pakistan ou l’Afghanistan, ou bien au sud-ouest, avec l’Arabie Saoudite. Mais les taches noires du drapeau de l’Etat Islamique, telles des excroissances malignes, dénaturaient l’extrémité ouest de la région, dans une zone couvrant l’Irak et la Syrie jusqu’aux portes de la Turquie. En regardant dans le détail, on devinait le logo des principales factions religieuses et politiques dominantes.

— Mes amis, annonça-t-il solennellement, voici la partie de notre monde tel qu’il existe aujourd’hui. Un monde dispersé, désuni. Un monde encore sous influence qui tend toujours une main implorante et tremblante vers les Occidentaux. Voici maintenant ce monde tel que nous allons le modeler.

La carte s’anima, épurée de toutes nuisances visuelles, pour laisser la place à un Iran dominant dont la couleur verte s’étendait progressivement comme l’épandage d’un produit fertilisant sur toute la région, de l’Égypte aux confins de l’Afghanistan. Le drapeau américain et les taches noires avaient disparus.

 

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Extrait « Des lendemains verts », le recueil de nouvelles signé Jerome Devillard

Publié le par christine brunet /aloys

 

Bleus, verts, et safran dominaient le paysage. Sous le ciel sans nuage, le sol ferrique des montagnes rougeoyait, brûlé par le soleil, tandis qu’à leurs pieds, la végétation s’organisait autour de points d’eau d’où s’élançaient quelques arbres. La vie s’étendait en un kaléidoscope subtil, fruit d’un fragile équilibre. Les parfums du bush se répandaient et m’enivraient. Ils me rappelaient mille et un souvenirs, mille et une mélopées ; du chant de l’eucalyptus lorsque le vent souffle dans ses branches au jappement du dingo appelant ses petits, tout me criait que j’étais de retour chez moi.

Le matin, une lumière chaude envahissait ma chambre. Les façades ocre des bâtiments se fondaient avec le rouge des monts et tel un écho à la terre, le soleil embrasait toute l’avenue. Ces feux étaient nuancés et apaisés par la fraîcheur qu’apportaient les plantes omniprésentes dans la ville. Les nombreux murs végétaux répondaient aux arbres originels qui parsemaient la cité. Les rues elles-mêmes, en un mimétisme abouti, reproduisaient les teintes de l’environnement. Ainsi une douceur émanait du lieu, laissant l’oreille prêter attention aux piaillements du bihoreau ou du loriquet, bientôt relayés par une autre mélodieuse cacophonie. Pitanjara, anglais, français et bien d’autres langages se mêlaient dans la rue qui s’animait. Pourtant, tout comme les façades se fondaient dans leur environnement, ces babils s’harmonisaient parfaitement avec les chants des oiseaux.

 

 

Jérôme Devillard

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Brigitte Hanappe nous propose un extrait de son ouvrage "le flou du miroir"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Chacun sa vie, chacun ses petits excès !

Moi, le mien, c’est le bain, trop chaud, trop plein ! C’est un moment, dont j’abuse, non par souci de propreté excessive mais parce que je fais tout dans mon bain : je réfléchis, je me détends, je m’épile les jambes, je chante, je pleure et je me tue aussi… comme ce 30 octobre 2002.

 

J’ai alors 43 ans mais je ne suis plus une femme normale depuis longtemps. Je suis un paquet de souffrances et de peurs incompréhensibles que je traîne derrière moi comme un boulet. J’abrite en moi un être secret qui me protège, qui me malmène et me dirige depuis l’enfance. Comme d’habitude, mes heures s’écoulent goutte à goutte, dans un brouillard opaque.

Pourtant, l’automne a peint les arbres du jardin de multiples teintes chatoyantes, la pluie rafraîchit doucement l’atmosphère et un vent léger fait valser les feuilles devant mes fenêtres. Je vis dans un couloir parallèle à ceux des autres et je ne suis plus capable de percevoir la beauté des choses. Les couleurs automnales agressent mes yeux, la pluie me fait frissonner des pieds à la tête et le vent bourdonne dans mes oreilles comme une nuée d’abeilles. Tout est devenu si compliqué, les perceptions si différentes : finie la vie paisible et bonjour les soucis, finis les bonheurs simples et bonjour les complications, finie la vie normale et bonjour l’angoisse.

Le moindre geste anodin exige de mon corps des efforts insupportables : mes larmes n’arrêtent pas de couler, la vue de la nourriture provoque des nausées, ma bouche refuse d’avaler autre chose que les petits comprimés destinés à me calmer, mon cerveau bouillonnant n’aspire qu’au repos. Je passe des heures entières recroquevillées dans mon lit, assommée par des somnifères, m’entourant moi-même de mes bras. Je voudrais me blottir comme une petite fille qu’on peut aimer dans une enceinte accueillante, m’enfouir jusqu’à étouffer dans des replis de chairs douces mais je n’ai que mes mains sèches et froides pour enserrer mon cou… Ces doigts crispés qui s’enfoncent comme des crochets et qui m’écorchent de leur caresse sont-ils vraiment les miens ou ceux de mon « double » qui me berce depuis toujours ?

 

Quand j’ai ouvert le tiroir de la cuisine, est-ce moi qui ai empoigné ce grand couteau luisant ou est-ce lui, qui a guidé mon geste ?

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Opération Taranis... Un autre extrait proposé par Didier Veziano

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Dubaï - Aéroport International.

Le panneau des arrivées indiquait que le vol GA-6332 en provenance de Beyrouth venait de se poser. L’aérogare ressemblait à un centre commercial luxueux où les boutiques s’étendaient sur quinze mille mètres carrés d’architecture aussi moderne que démesurée.

Terminal I. Un couple était attablé dans un bar dissimulé par une gigantesque plante exotique penchée sur une fontaine. Ils finirent leur jus de fruits et se dirigèrent vers le hall où les passagers allaient bientôt sortir.

Dehors, une chaleur moite rattrapait les voyageurs habitués à la fraîcheur artificielle de l’aérogare. Des limousines et autres berlines avec chauffeurs attendaient leurs riches propriétaires. Beaucoup plus discret, un véhicule sombre avec un homme à bord était garé à l’ombre des palmiers. Il précédait une moto prête à démarrer. Le dispositif de la DGSE était en place.

Le couple avançait main dans la main, lunettes de soleil sur le nez, fondu dans la foule. L’homme portait une casquette de base-ball et un polo Lacoste jaune sur un bermuda beige. La femme était en pantalon en lin et avait pris soin de porter un chemisier léger à manches longues.

— On est en place.

L’agent de la DGSE avait à peine baissé le menton pour parler dans le micro accroché au col de son polo. La réponse arriva instantanément via le récepteur incrusté dans la branche de ses lunettes.

— OK, on attend vos évaluations de situation.

La porte de sécurité s’ouvrit et déversa le flot de passagers du vol GA-6332. Des Émiratis en gandouras blanches, des hommes d’affaires en costumes, mais aussi quelques travailleurs immigrés, indiens et pakistanais, qui venaient suer à grosses gouttes sur les chantiers de construction pour des salaires de misère.

— Le voilà, dit la femme en portant la main à ses lunettes.

La caméra vidéo incorporée captura la démarche lourde d’Abou Hamzra. Jamal le précédait dans le champ de vision avec un chariot à bagages. Derrière eux, un deuxième garde du corps, plus ramassé, balançait sans arrêt des regards alentours en mâchant un chewing-gum. Ils se dirigèrent vers le comptoir de Gulf Air. Après avoir échangé quelques mots avec une hôtesse, celle-ci remit une petite enveloppe à Abou Hamzra. Il l’ouvrit, lut le mot inscrit et leva la tête en direction des panneaux d’informations. Il indiqua à ses hommes la direction à prendre.

— Attention, ils ne prennent pas la sortie principale. Ils se dirigent vers la porte 19.

Dehors la moto démarra lentement, entraînant la voiture dans son sillage. Pendant ce temps, le trio s’engagea sur un long tapis roulant parsemé de palmiers. Les deux agents, noyés dans le flot, suivaient à distance, enlacés.

— Le petit teigneux a l’air nerveux.

— S’il croise notre regard, on décroche quelques instants et on demande à Maxime de prendre le relais.

Le tapis roulant semblait interminable.

Porte 19. Les trois hommes marchèrent vers la sortie.

— Ils sortent, vous devriez les apercevoir dans quelques secondes.

L’agent en moto confirma. Malgré le reflet du soleil il devinait les trois silhouettes s’approcher derrière la baie vitrée. Les battants coulissèrent. Abou Hamzra apparut. Le petit teigneux avait une main discrètement plongée sous sa veste. À cet instant, l’homme au keffieh à carreaux noir et blanc qui depuis cinq minutes faisait les cent pas devant l’alignement des chariots en fumant une cigarette, l’écrasa dans un cendrier puis se dirigea vers Abou Hamzra. Les deux hommes se donnèrent rapidement l’accolade.

— Putain, c’est qui, lui ? fit l’agent à moto.

— À nous de le deviner.

L’agent féminin déclencha son appareil en mode rafale depuis l’intérieur. Avec son collègue ils firent la queue devant un distributeur automatique de billets. À cinq mètres de la sortie. L’agent à la casquette en profita pour s’assurer que dehors tout le monde était à son poste.

— Bon, maintenant, c’est à vous de jouer, nous on rentre. J’ai envie d’aller me baigner.

— Très drôle.

Une Mercedes classe S de couleur marron se présenta à la hauteur des quatre hommes. Un taxi privé. Le chauffeur sortit et tassa les bagages dans le coffre. Chacun s’installa.

— C’est parti, annonça le motard en baissant sa visière.

La Mercedes roula sur une grande route à quatre voies séparées par un large terre-plein central érigé de lampadaires et de palmiers. Une fois sur la Abu Baker Al Siddique road, elle ralentit puis s’engouffra dans le parking souterrain de l’hôtel Marriott.

 

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