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Séverine Baaziz nous propose un texte pour la rentrée d'Aloys !

Publié le par christine brunet /aloys

Un jour, il y eut un orage. Un terrible orage. 
Les vents secouèrent chaque parcelle de vie, la colère s’empara de la lumière du soleil, la foudre défigura le ciel de balafres aveuglantes. Quant au tonnerre assourdissant, il fit trembler et les murs et les âmes. 
Des heures apocalyptiques jusqu’à ce que, facétieux, l’orage se retire, foudroyant au passage les boîtes à images de toute une campagne.
De longues semaines privant les villageois de leurs fenêtres sur le monde. 
De longues semaines rendant invisible l’impensable. 
Quand les premiers rectangles animés se mirent à fonctionner à nouveau, les yeux ébahis n’en crurent pas leurs oreilles.
Partout, la paix avait éclaté.
Innombrables avaient été les cagnottes de milliardaires, éradiquant ainsi la pauvreté, la faim, les maladies.
Toujours plus étonnant, la végétation avait aspiré toute la pollution des hommes.
Et ce n’était qu’un début.
C’est fou, quand on y pense. Il avait suffi que l’orage déplace l’axe de rotation de la Terre de quelques centimètres pour qu’elle tourne rond.
Enfin et parfaitement rond.

 

Séverine Baaziz

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Christina Previ nous propose un court extrait de son recueil "Itinérance d'un oiseau bleu"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Extrait : « Une visite inattendue »

Son chat, en ronronnant, s’est installé près d’elle. Il a tourné en rond, reniflé, gratté puis il a adopté ce siège disponible pour sa sieste.

Ils se sentent bien là, tous les deux, dans la douceur de la grande cuisine. Au bout d’un moment Louise se détend, ses vieux os parfois si douloureux, lui offrent à présent un répit qu’elle apprécie justement.

 

Devant elle, la fenêtre permet au regard d’errer dans le jardin. Le temps est incertain, le soleil bien timide et le vent, ce coquin, fait trembler les sapins.

Louise s’est assoupie, elle flotte dans un état de bienheureuse béatitude, un de ces moments où l’on a l’impression de voler du temps au temps, où le corps semble en état d’apesanteur bien agréable.

 

Autrefois, durant l’été, installés côte à côte devant la porte, Maurice et elle admiraient leur jardin, le ciel, ou les couchers du soleil, en bavardant de tout et de rien.

Les souvenirs s’enchaînent dans la tête de Louise, elle se revoit au bras de Maurice, le jour de leur mariage dans cette belle église St Martin…

 

 

Christina Previ

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Nous retrouvons les héros d'Opération Taranis... Le roman policier/espionnage de Didier Veziano

Publié le par christine brunet /aloys

 

Beyrouth, à quelques pas du camp de l’ONG


 

Leyna avait quitté le camp pour rappeler en toute discrétion. Depuis le message reçu son ordinateur elle avait rejoué la scène plusieurs fois, un peu inquiète. Elle vérifia que la cabine téléphonique était en état de fonctionner. Quand Kervan décrocha, il y eut d’abord un silence. Pas très long. Juste le temps de respirer, de laisser les souvenirs s’arrimer les uns aux autres. L’armée, les opérations qui avaient réuni leurs unités, le rapprochement, le début d’une relation devenue floue avec le temps. Puis ils prirent des nouvelles d’une façon assez neutre. Rien de bien original à raconter. Surtout quelques sentiments à dissimuler. Attentive au ton de sa voix, Leyna le laissa ensuite lui faire un résumé. C’était synthétique. C’était du Kervan. Il lui expliqua dans les grandes lignes dans quel cadre il intervenait dorénavant et elle ne parut pas étonnée. Il aborda ensuite le véritable objet de son appel : la mission confiée par les autorités et son bien-fondé au regard du drame qui se jouait en ce moment même en France. Leyna connaissait Kervan, ses ressorts et ses sensibilités. Alors, lorsqu’il lui dit  « J’ai vraiment besoin de toi sur ce coup-là », elle resta silencieuse de longues secondes avant de lui répondre, fataliste.

— Tu sais bien que c’est fini pour moi, tout ça, Kervan. Je ne suis plus dans le trip. Ma vie est ici, au milieu de ces gosses, et tu le sais bien.

— Oui, Leyna, je le sais. Mais je sais aussi pourquoi ces gosses sont dans cette misère, pourquoi leur avenir se confond avec l’horizon de leur camp et les plaques de tôle qui leur servent de maison. C’est à cause de types comme ces deux furieux qui font de la surenchère dans l’horreur. On a le devoir de les empêcher de nuire…

— En continuant, nous aussi, à faire de la surenchère ? le coupa-t-elle. On ne s’en sort plus dans ce cas-là, Kervan. C’est un cycle infernal.

Au bout du fil, Kervan se braqua. Leurs différences idéologiques avaient souvent fait l’objet de vives discussions. Il retrouvait là les mêmes fondements.

— Ce n’est pas la même chose, bordel ! On n’est pas comme eux, Leyna. On n’a jamais tué des innocents, je me trompe ?

— Où est la différence si on regarde bien ? En agissant ainsi, on participe aussi à la mort d’innocents. Que va-t-il se passer d’après toi si tu butes ces types ? Il y en aura d’autres qui prendront le relais en voulant les venger. Et que crois-tu qu’ils feront ? Ils tueront d’autres innocents et on n’en sortira jamais. C’est ça que je veux te faire comprendre.

Leyna avait imaginé une autre discussion. Elle lui en voulait un peu. Elle aurait préféré ne jamais le rappeler.

— Alors, c’est parfait, Leyna ! s’emporta Kervan. Laissons faire et attendons en priant que les hommes deviennent sages. Ça fait des milliers d’années que l’on espère, le cul assis sur une chaise. Mais tu as raison, on n’est plus à un ou deux siècles près, pas vrai ? En tout cas, je reste persuadé qu’il faut débarrasser le monde de ces parasites. Et malgré tout ce que tu peux penser, je n’éprouve aucun regret à les exterminer. Quand un robinet fuit, il faut des gens pour passer la serpillière mais il en faut aussi pour fermer le robinet. Je fais partie de la deuxième catégorie. Maintenant, tu fais comme tu veux, Leyna. Tu peux continuer à sortir les violons et dénoncer la folie des hommes sur le ton du  « aimons-nous les uns les autres » et continuer à passer la serpillière, mais j’espère que tu ne pleureras pas quand on dénombrera des centaines de morts en France, un soir, au journal télévisé. Tu pourras te dire fièrement : « Moi, je n’ai pas participé à la surenchère ! ».

— Tu n’as pas le droit de dire ça, c’est dégueulasse !

— Alors aide-moi, Leyna, merde !

Il y eut un nouveau silence. Kervan craignait la réponse définitive de Leyna. Le pire était qu’il ne pourrait pas lui en vouloir en cas de refus. Il fit retomber la tension.

— Je te laisse réfléchir. Tu peux me rappeler à ce numéro demain si tu veux et…

Leyna ne le laissa pas finir.

— Qu’est-ce que tu attends de moi, au juste ?

 

Dans la maison de Kervan, quelque part en Provence.

 

Kervan chercha dans le paysage qui s’étendait à perte de vue, la force d’oublier un instant sa tristesse. Quand il retourna dans la maison, ce fut pour aller chercher dans le tiroir d’une commode une boîte en carton. Il en sortit un magnétophone, un téléphone encore dans son emballage d’origine, y installa une carte SIM neuve puis alla s’asseoir face au magnétophone posé sur la table. Il attendit quelques secondes et composa un numéro. Au bout de quatre sonneries, son interlocuteur décrocha.

— Allô !

Kervan ne répondit pas tout de suite, ce qui eut le don d’agacer son correspondant.

— Allô ! Qui est à l’appareil ?

— Écoutez ça, ça va vous intéresser…

Kervan approcha le téléphone du magnétophone, à l’ancienne, appuya sur la touche « play » et laissa la bande se dérouler. Il y eu d’abord un léger souffle qui se dissippa au bout de trois secondes.

« Vous voulez savoir si le Premier ministre est au courant, n’est-ce pas ? Eh bien, non. Ou plutôt, oui et non. Il sait juste que l’on a tout fait pour que la France n’apparaisse pas derrière tout ça. Il a même donné des ordres en ce sens, si vous voulez tout savoir ».

Kervan appuya sur la touche « stop ».

— Vous voulez écouter la suite ? Sachez que j’ai aussi les images. Elles sont suffisamment précises pour voir distinctement les détails inscrits sur l’étiquette de la bouteille de champagne. Bon, j’exagère un peu. Il faudrait un agrandissement pour voir le code postal du château où il a été mis en bouteille. En revanche, de face, vous êtes parfait. Pas besoin d’agrandissement.

À l’autre bout du fil, Kervan perçut une respiration lourde. De Saint-Armand accusait le coup et réalisait que maintenant Kervan avait rattrapé son retard dans ce qui était devenu une traque impitoyable où chacun serait tour à tour gibier et chasseur. Il essaya de reprendre l’initiative.

— Arrêtez ce jeu, Kervan. Vous vous attaquez à beaucoup plus fort que vous. Vous ne faites pas le poids. Vous ne serez en sécurité nulle part, ni à Abidjan ni ailleurs. Vous n’avez aucune idée de ce qui peut vous arriver si vous persistez dans cette voie.

Kervan s’appuya contre le dossier de sa chaise.

— C’est possible, mais voyons la situation sous un autre angle. Tous les deux nous allons dorénavant devoir vivre en regardant sans cesse dernière nous, je suppose que vous en êtes conscient ? Dans la rue, au pied d’un immeuble, dans les transports, un lieu public, partout. Alors posez-vous juste une question de Saint-Armand: qui de nous deux est le mieux armé pour vivre cette situation au quotidien ? Et puis, j’ai un autre avantage par rapport à vous.

Il laissa un silence.

— je n’ai plus rien à perdre…

Il raccrocha sur ces paroles en imaginant les cors raisonnant au loin au milieu des aboiements d’une meute de chiens excités.

 

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"C'était pas une bonne idée, Sam", un texte de Carine-Laure Desguin publié dans la revue AURA 96

Publié le par christine brunet /aloys

C’était pas une bonne idée, Sam

 

Dans le bureau du directeur d’une résidence pour personnes âgées. Dialogue entre le directeur et Sam, l’ergothérapeute.

— C'était pas une bonne idée, ma femme me l'avait bien dit, je revois encore sa mine déconfite lorsqu’elle a écouté vos quelques mots enragés sur la messagerie : Sam, tout cela n'annonce rien d’autre que de vilains nuages dans ce ciel bleu.

— Vous auriez dû écouter votre femme! Voyez dans quel pétrin nous pataugeons à cause de vous et de vos idées tellement artiiiiistiiiiiques?

— Mais monsieur le directeur, c'est vous-même qui avez accordé les subsides. La facture était bien détaillée. X mètres carrés de carton, des couleurs, des marqueurs, des trucs pour graver, des ...

— Taisez-vous! Tout cela me rend malade! Quand je pense que vous avez été filmé et que ces séquences passeront bientôt dans les journaux télévisés belges et puis ce sera sur TV5! TV5 Monde ! Monde, Sam !

— Pour ces autorisations-là également, monsieur le directeur, avec tout le respect que je vous dois, c'est vous qui avez signé.

— Bien sûr, tout est de ma faute! 

— J’ai pas dit ça...

— J'attends d'un moment à l'autre un mail de la hiérarchie. J'ai bien sûr prévenu les supérieurs. De toute façon, les hautes sphères ont déjà reçu des plaintes venant des familles. Vous pensez bien, une pareille situation n'a jamais existé. Et n'aurait jamais dû exister! Comment avez-vous eu cette idée saugrenue, dites-moi? L'idée est-elle bien de vous car vous me paraissiez tellement limité, parfois! Même vos  décorations de Noël ne ressemblent à rien du tout! Et ne parlons pas de celles de Pâques! Tous ces oeufs étalés n'importe où et n'importe comment...Et tous ces cœurs que vous suspendez à des rubans rouges pour la Saint-Valentin, c’est d’une banalité !

— Ce sont les participations actives de nos résidents, monsieur le directeur, ce sont eux qui décident et...

— Taisez-vous, Sam! 

— Vous me demandiez comment cette idée m'était venue...

 Soit, je vous écoute! 

 

— J'ai déjà essayé pas mal d'animations. Et rassembler vingt-cinq personnes n'est pas chose facile, les avis et les goûts divergent. La danse par exemple. Tout le monde n'aime pas la danse. Et puis il y a le tango, le rock, la valse. Rassembler vingt-cinq personnes. Et vingt-cinq, monsieur le directeur, c'est un nombre impair.

— Et alors? 

— Ben pour danser, on est souvent deux...Sans compter que la parité n'existe pas non plus. 

— Et alors? Ah oui, je comprends. Et le chant? Vous n'avez pas imaginé qu'une chorale qui passe derrière les écrans de télévision aurait été moins catastrophique que cette animation ridicule et malveillante et qui a fait de nos résidents de pauvres victimes piégées par un animateur amputé de toute empathie? 

— Le chant, oui, le chant. Mais cela demande des heures de répétition et nos résidents désertent souvent les séances qui demandent des heures d'entraînement. 

 Vous avez réponse à tout! Et qu'est-ce qui vous a pris, Sam, mais qu'est-ce qui vous a pris? 

 Cette animation rassemblait nos vingt-cinq résidents. Même les plus confus peuvent s'exprimer par la manipulation des pinceaux et des couleurs, c'est bien connu, ça. Les plus habiles ont joué avec leur stylo-graveur. Tout le monde était content, monsieur le directeur. Quant à vous, monsieur le directeur, autant de mètres carrés de ce carton biodégradable, ça ne vous a pas mis la puce à l'oreille?

— C'était écologique! On passerait à la télévision et la résidence serait mise à l'honneur! Et cette idée de tutto qui a fait le buzz sur You Tube ! Dix mille vues en un jour ! Ah pour être glorieux, c’est glorieux !

— Ben voilà, la résidence est mise à l’honneur….Et cette activité a reçu un beau succès de la part de nos résidents et extra-muros aussi puisque nous recevons des commandes.

— Taisez-vous, Sam, taisez-vous ! Jamais je ne digèrerai ça ! Ce sont des personnes âgées ! Ils le savent, Sam, qu’ils sont ici dans leur avant-dernière résidence ! Mais de là à leur faire réaliser par eux-mêmes leur cercueil en carton biodégradable, il y a de la marge, Sam, il y a de la marge ! Pourquoi pas une visite guidée dans les cimetières devant leurs futures caveaux et stèles et je ne sais trop quoi ? N’est-ce pas ?

 

— Nos résidents sont contents. Tous ravis d’avoir participé à cette séance d’ergothérapie. Pour une fois, cette activité a fait l’unanimité. Madeleine a dessiné des fleurs. Maurice a collé ses photos de famille sans oublier celles de Lapsus, son chien. Sergio a composé des mots-croisés et Marie-Charlotte a agrafé son écharpe. Mireille a…

— Taisez-vous, Sam, taisez-vous. Et puis foutez le camp d’ici, foutez-le camp d’ici !

 

Carine-Laure Desguin

 

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Nicole Graziosi nous propose un texte...

Publié le par christine brunet /aloys

« Mais enfin qu’est-ce que tu attends pour le renvoyer ce manuscrit ? L’éditeur l’a accepté ?Alors, faudrait quand-même que tu te décides ...» disait-on depuis pas mal de temps.

 

Eh bien voilà, c’est fait !

 

Le titre ? « La fille aux yeux bandés ». L’auteur : Nicole Graziosi.

 

Incessamment sous peu, va donc paraître chez Chloé des Lys « La fille aux yeux bandés », le troisième de mes livres chez ce même éditeur.

( Pour mémoire, les deux précédents sont : « Mais comment s’appelle-t-elle ? » et Tendresses et venins »).

 

Le propos ?

 

A quelques mois d'intervalle, Dorine enterre ses deux parents. Elle les enterre sans larme, sans chagrin, sans émotion. « Je n’ai que le chagrin de n’en pas avoir » nous dit-elle. Pourquoi une telle prise de distance ?

 

Au fil de sa vie revisitée, ses yeux s’ouvrent sur les diffamations hypocrites dont elle fut l’objet. De chocs émotionnels en révélations sournoises, elle découvre une vie parallèle créée de toutes pièces et qui lui est totalement étrangère. Dès lors, sa vie est dominée par son désir de comprendre les motivations de ceux qu’elle ne se résout pas à appeler autrement que ses « géniteurs ».

 

Extraits :

Si quelqu’un désire prononcer quelques paroles ... Nul n’en a manifesté l’intention. J’y ai bien songé, un peu, mais qu’aurais-je pu dire ?

« Que le diable t’emporte furent tes dernières paroles à mon intention. Il t’a emportée avant moi. Je te laisse en pays de connaissance. Je te laisse dans ses mains. A diable donc ! »

On nous a dit « Il est très tard. Il ne faut pas attendre parce qu’on va fermer. Venez chercher l’urne demain. Cette façon de nous éconduire était un peu choquante. Grève ou pas grève. Canicule ou pas canicule.

Mon coeur n’est que cendre. Cendre de ce que j’aurais pu, cendre de ce que j’aurais dû.

Des « il faut pardonner », des « il faut accepter », des « c’était quand même votre mère », j’en ai entendu. Trop. Les gens m’ennuient avec leur feinte compassion, avec leurs tons larmoyants, leurs phrases toutes faites, ils m’ennuient avec leurs mines éplorées. De quoi se mêlent-ils, à la fin. Ils aiment renifler du chagrin ? Alors il leur faut frapper à une autre porte. Ici, il n’y a pas de chagrin. Il n’y a pas de regret. Il n’y a pas de larmes. Il n’y a rien.

 

............................

 

Il y eut ma rencontre avec les allemands. Pour revenir de l’école, j’avais opté, ce jour-là, pour l’itinéraire qui comportait un morceau de la « Vieille Route» toujours déserte. Elle était bordée de hauts murs de pierres entre lesquelles avaient germé quelques graines de fleurs. Soudain, à un tournant, je vis des soldats allemands.

Je savais qu’ils étaient des méchants, que les gens se plaignaient de devoir par leur faute manger du pain noir et des topinambours, qu’il fallait faire d’interminables queues pour se procurer un petit bout de viande ou quelques grammes de beurre.

Je n’ignorais pas qu’en allant à Grenoble, même les femmes enceintes et les vieillards devaient quitter le tram à La Tronche, quel que soit le temps, et traverser à pied le Pont de l'Hôpital après avoir subi une fouille minutieuse.

 

Tout le monde connaissait l’histoire de ce monsieur qui, à la question

« pistolett ? » du soldat qui avait palpé dans la poche de son pantalon un objet inquiétant, lui avait répondu goguenard « non, non, pipe !» alors que de peur, son voisin claquait des dents ».

.......

J’avais tout cela en tête, ce jour-là, lorsque je me retrouvai face à l’ennemi. Ils étaient en grand nombre, ces soldats, alignés sur le bord droit de la route, fusils bien parallèlement pointés vers son milieu. Que faire ? Demi-tour et prendre l’autre chemin ? C’eut été avouer ma peur. Je continuai donc. Lorsque je fus bien engagée sur ma trajectoire, un cri me fit sursauter, puis la moitié des soldats se porta sur le côté gauche, fusils dirigés vers la route, dans un bruit de bottes assourdissant pour mes jeunes oreilles. Je fis ainsi le chemin au milieu des fusils, sans broncher, sans accélérer, sans les regarder. Ce ne fut qu’une fois sur le chemin, abritée des regards par une haie de lauriers, que je me mis à courir. Mon acte de bravoure, je le gardai secret. Ce fut ma fierté.

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Christian Eychloma nous propose une nouvelle "Contretemps"

Publié le par christine brunet /aloys

Contretemps


 

Frédéric, dit Frédo, entrouvrit les paupières pour les refermer aussitôt. Puis il renifla avec un haut-le-cœur un air qui puait le moisi. Il demeura quelques minutes hébété, la tête vide, avant de se rappeler brusquement où il se trouvait. Il ouvrit les yeux, en grand cette fois.

Le labo n’était que très faiblement éclairé par une rangée de veilleuses. Plutôt étonné, il se débarrassa de son cathéter et se redressa péniblement, soulevant un petit nuage de poussière en posant ses avant-bras sur les bords de son sarcophage. Quand donc les techniciens de l’équipe de suivi en avaient-ils fait coulisser le couvercle ? Et pourquoi n’y avait-il personne ici pour l’assister pendant sa phase de réveil ?

Il ressentit cruellement le froid sous son fin pyjama bleu. Il avait l’impression de s’être allongé dans cette foutue boîte il y avait à peine une heure ou deux, sous la lumière des néons. Après avoir dit adieu à tout le monde, et surtout à sa femme, en pleurs mais résignée. Après tout, il n’anticipait son départ pour « le grand voyage » que d’une semaine tout au plus, ce qu’elle n’ignorait pas. Les médecins ne les avaient laissés sur aucune illusion en leur annonçant son décès imminent.

Considérant l’état de l’art en matière médicale, il était condamné à très brève échéance. Irrémédiablement. L’état de l’art du début du vingt et unième siècle, s’entendait ! Car c’était sans compter avec les toutes récentes techniques d’hibernation, mises au point pour les futures missions spatiales de longue durée. Et, coup de chance, on cherchait justement un cobaye. Alors, autant tenter le coup…

Les toubibs lui avaient fait valoir que, puisqu’il allait mourir, il n’avait absolument rien à perdre à s’en remettre aux progrès de la science et à les laisser « geler » ses processus biologiques pendant qu’il vivait encore. Et dans un siècle ou deux, qui sait, on le réveillerait en lui annonçant la bonne nouvelle. Son mal ne serait plus incurable. Il aurait à nouveau devant lui trente, quarante, cinquante ans d’une existence en parfaite santé, peut-être plus !

Bon… tous ceux qui auraient fait partie de sa vie, ses amis, ses parents, ses enfants, son épouse, tous seraient morts depuis longtemps. Cette idée, plus une certaine appréhension de ce à quoi ressemblerait cette société future qui, peut-être, l’attendait, l’avait beaucoup dérangé. Mais valait-il mieux carrément choisir le néant ?

Et maintenant, où en était-il, au juste ? Dire que quelque chose était allé de travers lui apparut comme un doux euphémisme. De plus en plus inquiet, les jambes flageolantes, se guidant dans la pénombre sur le panneau lumineux indiquant la sortie, il s’approcha lentement du pupitre de contrôle dont les équipements bourdonnaient faiblement.

Fichtre… cela devait faire un bout de temps que le ménage n’avait pas été fait. Écartant machinalement de la main une toile d’araignée, il se pencha sur l’écran éteint de la console et remua ce qui ressemblait à un dispositif de pointage pour provoquer l’affichage d’un genre de tableur, s’étonnant un peu de retrouver un environnement technologique somme toute assez familier.

Clignant des yeux, il regarda de plus près ce qu’il finit par reconnaître comme un calendrier. Et là, il sentit son cœur faire un bond. Était-il juste en train de rêver ? Était-il vraiment en 2421 ? Mais si tel était le cas, depuis quand le bâtiment était-il abandonné ? Et pourquoi ? Et comment se faisait-il alors qu’il y eût encore une alimentation électrique, aussi réduite fût-elle ?

Les panneaux solaires, bien sûr. Ces fameux « nouveaux » panneaux à la durée de vie faramineuse et qui avaient apparemment assez bien tenu leur promesse. Mais au fait, considérant l’absence de tout technicien dans les parages, qui donc avait pris la décision de le réveiller, et pourquoi ? Il se souvint alors du dispositif de sécurité dont on lui avait parlé et qui était justement prévu pour provoquer sa sortie d’hibernation en cas de baisse de tension durable…

Il se redressa en se tenant le dos, sentant peu à peu ses anciennes douleurs refaire surface. Au moins n’avait-il plus rien senti pendant ces quelques heures, heu… ces quatre siècles de sommeil artificiel ! Il s’agissait maintenant de comprendre ce qui avait bien pu se passer, et pour ceci aller évidemment jeter un coup d’œil dehors…

Essayant d’imaginer à quoi pouvait bien ressembler une ville du 25e siècle, il clopina vers la sortie du labo et tira aussi fort qu’il le pouvait sur la porte qui résista. Serrant les dents, il tira encore et encore, par petites secousses. Lorsque la porte consentit enfin à s’entrouvrir, il s’aperçut qu’elle était bloquée par des ronces. Grand Dieu… depuis combien de temps l’avait-on oublié là ? Après bien des efforts, il parvint à ouvrir suffisamment pour se faufiler à l’extérieur. Et la surprise le cloua sur place.

Une espèce de jungle - comment aurait-il pu appeler ça ? - lui barrait la route de tous côtés en lui masquant presque complètement la vue du ciel. De grands arbres et des lianes enchevêtrées, d’épais fourrés, et une dense végétation recouvrant par endroits le toit de l’édifice. Et des chants d’oiseaux. Beaucoup de chants d’oiseaux. Il sentit une boule se former dans son estomac.

Il essuya la sueur qui perlait à son front sous l’effet de la chaleur soudaine et se mit à réfléchir à toute vitesse. Il se souvenait évidemment de ce à quoi ressemblait ce coin comme s’il venait à peine de le quitter. Le complexe universitaire offrait une vue magnifique sur la ville que l’on pouvait apercevoir en contrebas, depuis un belvédère tout proche. C’était tout droit. C’était là qu’il devait aller s’il voulait avoir une première idée de ce qui avait bien pu arriver.

Il repéra sur sa droite un espace moins touffu qui pourrait peut-être lui permettre d’y accéder. Il se glissa avec peine entre les troncs, écartant au passage les branches qui lui griffaient le visage et chassant involontairement des tas de petits animaux qui fuyaient à toute vitesse à travers les fougères. Fourbu, les pieds ensanglantés, le pyjama déchiré, il parvint enfin au bord d’un ravin.

Paralysé de stupeur, il demeura longtemps hagard, contemplant sans y croire l’immense forêt s’étalant à une centaine de mètres en-dessous. Hormis quelques « protubérances » pouvant faire penser à ce qui resterait d’anciennes tours, rien, absolument rien, ne subsistait de ce qu’il venait de laisser au 21e siècle. La nature avait apparemment partout repris ses droits. Plus âme qui vive dans un paysage de commencement du monde. Plus âme humaine, en tout cas… Il se retourna brusquement en entendant un grognement sourd. Non, plusieurs grognements.

Des loups ? Des chiens, à mieux les regarder. De plus en plus nombreux. Toute une « meute », en fait. De gros chiens plus que menaçants, babines retroussées sur de puissants crocs. Une espèce visiblement redevenue sauvage et ayant de toute évidence, depuis belle lurette, oublié son attitude servile et sa crainte de l’homme. Des fauves s’apprêtant tout simplement à le dévorer.

Il était sans arme, malade, exténué, aussi dépourvu de défense qu’un nouveau-né. Avec un rire d’autodérision, il fit face au vide et sauta.

Il lui sembla que la chute durait longtemps, longtemps, avant un choc terrible et une douleur fulgurante. Puis… plus rien.

Frédo venait de se rendormir. Pour l’éternité.

 

 

Publié dans Textes, Nouvelle

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'Un départ sans bagage', un texte signé Carine-Laure Desguin publié dans la revue Aura 96

Publié le par christine brunet /aloys

Un départ sans bagage


 

Edwine de Chartroye et Marie-Chantal de Bassecour, à l’heure du thé, dans le château de cette dernière.

Edwine (déposant sa tasse de thé et s’essuyant délicatement les lèvres).C’est extraordinaire, n’est-ce pas Marie-Chantal ?

Marie-Chantal (rivant le regard tantôt sur son ordinateur tantôt vers son amie). Diantre, je ne décroche pas de toute cette effervescence ! Quelle bonne idée très chère que d’avoir suscité ma curiosité envers une telle richesse, Gontran et moi sommes si seuls parfois dans notre château. De nos jours, les serviteurs sont avares et préfèrent rentrer chez eux le plus tôt possible et les ambiances ici deviennent plates et moroses, vous comprenez. Les soirées d’hiver sont tellement longues devant la grande cheminée en marbre de Campan, hélas éteinte. Mais depuis que nous surfons, chacun de notre côté, je le précise, nous activons nos neurones et de ce fait, chère amie, nous oublions le froid qui envahit nos vieilles pierres. Quelle économie ! Gontran est très heureux de tout cela, je ressens encore de petits frissons qui me secouent le corps mais le froid, ce froid hostile et sans pitié qui vous transperce les os et vous empêche toute réflexion est désormais largement occulté. Mes doigts s’agitent sur le clavier et tout my body se réchauffe. Quelle économie d’énergie ! Gontran vous remercie mille fois ! Thank you very much ! Il aurait aimé vous faire part de sa gratitude de vive voix mais il est retenu, m’a-t-il certifié, par le vicomte de Neuville, une affaire de terres agricoles. Vous savez, les affaires sont les affaires.

Edwine. Oui, je comprends. Et donc très chère Marie-Chantal, vous avez trouvé votre bonheur devant cet écran. C’est ainsi que les pauvres survivent, en surfant sur le Net. Ils ne peuvent s’offrir la vraie vie, celle où l’on change de sac Delvaux chaque soir ou presque, lors d’un dîner à la Tour d’Argent, par exemple. Alors les pauvres végètent sur le virtuel, c’est moins cher. Le savez-vous que les pauvres adorent surfer ? Ils voyagent à bon compte….

Marie-Chantal (s’efforçant malgré elle de fermer l’écran de son PC). Oui mais eux ne cessent de se plaindre ! Tandis que moi, je me régale. Si vous saviez tout ce que je lis sur ces réseaux !

Edwine (étonnée). Ah, vous connaissez donc ce qu’on nomme « les réseaux » ?

Marie-Chantal (l’air gêné et se résignant à éteindre son ordinateur). Très chère, on reproche assez souvent à la noblesse de ne pas être proche du peuple. Ce triste fait est désormais de l’histoire ancienne. Pour ma part, je connais tous les soucis de mes voisins les plus démunis.

Edwine (de plus en plus étonnée). C’est affreux ce que vous dites là! Ne vous focalisez pas sur les soucis des pauvres ! Marie-Chantal, pour l’amour du ciel, ne vous méprenez pas !

Marie-Chantal (déterminée dans ses explications). Affreux ? Pensez-vous ! Les pauvres sont comme nous, le saviez-vous ?

Edwine (qui n’en finit pas d’être étonnée). Les pauvres seraient comme nous ? Quelle horreur ! Nous ne sommes quand même pas comme ces gens-là ! Marie-Chantal ! Rassurez-moi !

Marie-Chantal. (sur un ton professoral). Non, je veux dire que leurs soucis sont identiques aux nôtres. Tout comme nous, ils ont des fins de mois difficiles. Se chauffer, se nourrir, se vêtir, tout cela reste un véritable tour de force. Tout comme nous, leur façade tombe en lambeaux et ils connaissent même la mise en place des seaux dans le grenier afin de récolter les eaux qui fuitent de leur toiture. Mais ils sont tellement primaires qu’ils ne pensent même pas à s’en servir le matin pour leur toilette ! Quel gâchis ! Et j’en passe !

Edwine (l’air dubitatif). C’est merveilleux de votre part, Marie-Chantal, de lire toutes ces doléances. Tout cela enrichit votre contribution aux œuvres de bienfaisance, en quelque sorte. Et donc les gens du village dialoguent comme ça, tout de go, avec vous ?

Marie-Chantal. Ah mais sur les réseaux, je ne m’appelle pas Marie-Chantal de Bassecour !

Edwine. Ah non ?

Marie-Chantal. Edwine, c’est vous qui m’aviez initiée aux joies de ce monde virtuel et vous semblez tout découvrir tout à coup !

Edwine. C’est que très chère Marie-Chantal, Charles-Edouard limite mes voyages virtuels…

Marie-Chantal (qui prend l’air malicieux d’une personne très fière d’elle). Ah, si j’écoutais Gontran, je serais moi aussi limitée ! Si Gontran savait que je me connecte aux réseaux, il serait furieux ! J’use donc de subterfuges. J’ai bien accès à ces leçons quotidiennes d’English, oui, oui, mais…

Edwine. Je ne vous comprends pas.

Marie-Chantal. Très chère, croyez-vous que Marie-Chantal de Bassecour serait la bienvenue sur Facebook ? Non, bien sûr ! Sur les réseaux, je me nomme Chantal Poulette !

Edwine. Chantal Poulette ? Et votre photo ? Vous n’avez donc pas intégré une photo à votre profil ?

Marie-Chantal. Cela serait bien trop risqué. Les pauvres ne m’en diraient pas assez, ils ont une certaine retenue devant la noblesse, vous ne l’ignorez pas. Ils nous gratifient de salamalecs ridicules, de fausses belles manières, et j’en passe. Lorsqu’ils s’adressent à Chantal Poulette qui a comme photo de profil une crête de coq, cela les met en confiance et ils étalent alors toutes leurs préoccupations quotidiennes. Cela est très comique.

Edwine (ébahie). Et tout cela est autorisé ? C’est quand même une usurpation d’identité !

Marie-Chantal. Vous connaissez une Chantal Poulette, Edwine ?

Edwine. Non, je viens d’apprendre que c’était vous !

Marie-Chantal. Eh bien dans ce cas, il n’y a pas d’usurpation d’identité, c’est aussi simple que cela ! Et donc, ce pauvre Gontran est à mille lieues de s’imaginer qui je côtoie. Il serait furieux. Mais j’ai tellement de plaisir à lire tous ces commentaires plus loufoques les uns que les autres. Ah, si vous saviez ce que ces gens-là écrivent. Enfin, écrivent…disons qu’ils… griffouillent… Edwine, c’est pourtant vous qui m’avez initiée à ce monde virtuel. Et vous, que lisez-vous sur le Net ?

Edwine. Oh vous savez, moi…En fait, je m’occupe du courrier de Charles-Edouard, je réponds aux mails de ses différentes sociétés. C’est ainsi que j’ai découvert que certaines de ses sociétés n’étaient que des façades, elles n’existaient pas. Tout comme Chantal Poulette…

Marie-Chantal. Quelle horreur ! Vous travaillez alors ! Je l’ignorais !

Edwine. Travailler, travailler, c’est un bien grand mot. Disons que je classe tous ces mails. Je trie.

Marie-Chantal. Et c’est tout ? C’est si fade tout ça.

Et bla bla bla et bla bla bla.


 

Dans un pavillon de chasse à deux pas du château, Charles-Édouard de Chartroye et Gontran de Bassecour discutent fermement.

Charles-Édouard. Mon cher Gontran, c’est la stricte vérité, j’ai découvert cela par hasard. Je pourrais ouvrir mon ordinateur et me connecter à ce réseau tellement médiocre parce que populaire afin de vous prouver tout cela mais…

Gontran. Je vous crois, je vous crois. Chantal Poulette ! Quel horrible pseudonyme ! Tout mais pas ça ! Que Marie-Chantal se surnomme « Princesse de Noailles », la « du Barry », la « Montespan » à la rigueur, mais Chantal Poulette…Comment est-il possible de choir si bas ?

Charles-Édouard. Je ne vous le fais pas dire !

Gontran. Et que préconisez-vous ? Je me sens tellement désarmé face à cette situation…qui ne peut durer plus longtemps ! Votre Edwine trifouille dans toutes vos affaires administratives et ma Marie-Chantal ridiculise le nom des de Bassecour en se nommant Chantal Poulette ! Poulette ! Quel gâchis ce progrès technologique, quel gâchis !

Charles-Édouard. Il faut que toutes deux, elles quittent le Net, ni l’une ni l’autre ne peuvent continuer ces simagrées ! Et de votre côté, estimez-vous heureux que Marie-Chantal ne s’immisce pas dans vos affaires personnelles…

Gontran. Vous avez raison mon ami. Elles doivent s’éloigner au plus vite de cette planète virtuelle. Dès demain, j’annule abonnements et connexions. Tant pis pour les cours d’anglais, le peuple a assez ri des de Bassecour ! Et vous, cher ami ?

Charles-Édouard. Idem ! Il n’est plus question qu’Edwine décortique toutes mes magouilles administratives. Dès demain, j’annule également abonnements et connexions ! Nos épouses doivent quitter Internet et au diable le monde numérique !

Carine-Laure Desguin

 

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Extrait du roman : Argam par Gérard Le Goff

Publié le par christine brunet /aloys

 

Extrait du roman : Argam par Gérard Le Goff

 

J'étais désormais persuadé que mon intrusion serait bientôt signalée au maître du domaine, osant à peine me demander qui pouvait régner ici. L’hémicycle passé, j'avisai une avenue dallée qui partageait une nouvelle pelouse, délimitée sur son pourtour par des massifs et que dominait encore une ligne de peupliers. Quelques stèles muettes parsemaient les abords de cette voie qui menait sous les murs de la maison de Martha de Hauteville.

Il s'agissait d'un manoir trapu, conçu dans ce goût gothique qu'affectionnent les britanniques. Le corps de bâtiment se présentait flanqué de quatre tours coiffées d’un cône en ardoise. Je localisai celle qui m'apparut endommagée la première fois où je découvris l’extérieur du domaine. Cette tour était dépourvue de toit et sa silhouette écimée s’achevait en crénelures irrégulières. D'imposantes fenêtres à meneaux et des vitraux démesurés trouaient les murs de pierre sombre de la partie principale de l’édifice, que rehaussaient des incrustations de briques rouges. Un imposant palier menait à la porte principale, faite d’un bois massif et sculpté, que surmontait un colossal linteau.

Alors que je détaillais toujours le logis, un couple surgit d'une étroite cavée pratiquée dans un hallier, qui débouchait au pied de la tour ruinée. Ils entretenaient, dans une langue que je ne parvins pas à identifier, un vif dialogue ponctué de rires et d'exclamations. L'homme était affublé d'une somptueuse veste rouge à pans, semée de ramages, d'une culotte et de bas en soie, de souliers à boucles d'argent, d'une perruque poudrée, ornée d'un nœud grenat sur la nuque et d'un tricorne de feutre broché. La femme portait une indescriptible toilette en taffetas vieux rose, que moirait la lumière pourtant faible, tandis que ses cheveux, d'évidence artificiels, tant par leur arrangement qu'en raison de leur couleur argentée, évoquaient une sorte de tiare cerclée de perles sans doute véritables. Un loup de satin noir dissimulait leurs traits, que je devinai cependant défaits et hachurés d'ombre. Ces êtres fantomatiques ne daignèrent pas se rendre compte de ma présence. Par contre, tout occupé à les observer pénétrer dans le manoir, je ne vis ni n'entendis s'approcher derrière moi un nouvel arrivant. Celui-ci m'aborda en ces termes :

— Le temps est le remède souverain.

Tout en me demandant à quel mal il faisait ainsi allusion, je fis face à cet intervenant si discret, et découvris alors l'une des créatures les plus extravagantes qu'il m'ait été donné de rencontrer dans mon existence. Malgré son manteau noir à la coupe stricte et en dépit de sa voix toujours plaintive, comme déformée par l'abus des trémolos, l'homme-caniche me fit plus d'une fois sourire. Ne constituait-il pas un irrésistible composé de pathétique et de grotesque avec cette face un peu écrasée, envahie de poils bouclés et soyeux, parmi lesquels luisaient des yeux en permanence humides au-dessus d'un nez qui prit l'apparence d'une pelote de cuir ?

— Même la plus profonde des peines, l'humiliation la plus insensée, la blessure cruelle, l'amour véritable, rien ne résiste à son salutaire travail d'usure.

— Où sommes-nous ? ai-je alors osé demander.

— Qui sommes-nous ? se permit-il de répondre, avant de se fendre d'un étonnant sourire.

J'aurais pu m'inquiéter, il est vrai, de la qualité de ce sourire.

L'être que j'avais surnommé l'homme-caniche ne paraissait plus vouloir me quitter. Volubile, il s'exprimait dans un français correct mais usait de phrases tronquées. Sans doute me supposait-il assez subtil pour combler les lacunes de son discours.

— Voyez-vous, j'ai trop souffert de l'immonde pitié des uns comme de la méprisable moquerie des autres. Vous ne trouverez personne qui ait pu, comme moi-même, ressentir jusqu'au tréfonds la terrible déchirure occasionnée par le rire d'une femme. L'écuyère! La ballerine!... Oh! Si forte cependant... Ce fut au cours d'une nuit sans lune que la foudre embrasa les écuries. Sans une hésitation, elle pénétra la fournaise afin de délivrer les bêtes entravées. Il ne convient pas de l'en blâmer. Ni de la plaindre. Elle n'aura connu que leur amitié crédule. Il fallait la voir rayonner lorsqu'elle recevait dans ses paumes tendues l'offrande de leur souffle...

Je n'ai pas souhaité l'interrompre. J'appris ainsi son histoire. Sans doute agréa-t-il ma compagnie puisqu'il se proposa comme guide pour une visite du manoir. Je lui ai aussitôt demandé d'où provenait la musique que l'on entendait parfois. Il grimaça un sourire. Ce rictus indéchiffrable le dispensa plus d'une fois de répondre à mes questions.

Une fois le palier gravi et l’impressionnante porte d’entrée franchie, nous entrâmes dans une salle si vaste que le bâtiment tout entier ne pouvait l'abriter. Ces distorsions de l'espace ne me surprenaient déjà plus. Je subodorais aussi que la temporalité, en ces lieux, n'obéissait pas aux mêmes lois que celles de notre univers supposé réel. En effet, après ma descente de l'escalier de bois pourri, j'avais pris la peine de consulter ma montre. Une demi-heure s'était écoulée depuis que la grille du domaine s'était refermée derrière moi alors que je pensais avoir déjà dilapidé plus du triple de cette durée au cours de mes pérégrinations.

La décoration de la pièce hors normes où nous nous trouvions ne ressemblait à rien de ce qui pouvait se pratiquer d'ordinaire. Du lointain plafond à caissons tombaient des lustres inouïs, sortes de dragons de métal vomissant des volutes de cristal, que retenaient des chaînes ouvragées. Les murs, tendus de tissu pourpre, semblaient zébrés, à intervalle régulier, par les flammes dorées d'appliques baroques. D'immenses tableaux proposaient des visions récurrentes d’incendies, plus extravagantes les unes que les autres. D'épaisses tentures, couleur de cendre, drapaient les embrasures. Le plancher semblait fait d'onyx tant le noir qui teignait son bois étincelait. Les abondantes sources lumineuses de ce lieu ne diffusaient pourtant qu'une clarté douteuse, comparable aux reflets estompés d'un crépuscule hâtif d'automne, si bien que l'on devinait à peine, dans les encoignures envahies par la pénombre, de lourds meubles ciselés, dont la ténébreuse apparence évoquait celle d'épaves à demi consumées. Au beau milieu de ce salon démentiel, sur une estrade, les musiciens en frac d'un quatuor à cordes demeuraient figés dans la posture attendue qu'exigeait la pratique de leur instrument respectif, victimes d'on ne savait quel enchantement.

— Ils interprètent le silence, commenta l'homme-caniche avec sobriété.

Il me conduisit ensuite devant un haut miroir, monté sur un châssis à pivots et serti dans un cadre orné de motifs compliqués, à la manière d'une monstrueuse psyché. Cet objet encombrant me parut occuper un emplacement incongru. Il trônait en effet devant une série de sièges disposés à dessein en arc de cercle à l'entrée d'une galerie débouchant dans la pièce principale, que nous venions de traverser. Une lumière rougeâtre, que versait un vitrail haut perché, évoquait une flaque irrégulière s'étalant devant cet arrangement inattendu. Néanmoins, je n'ai manifesté aucune surprise. Même lorsque mon guide liquéfia le verre du miroir d'un seul geste obscène.

— Si vous voulez bien me suivre...

Comment avions nous pu pénétrer sans transition dans cette chambre nue, au plancher circulaire et sans aucune issue ? Il ne m'en souvient guère. Là, gisaient les pires anomalies humaines qui se pussent concevoir, affalées à même le sol. Malgré moi, je fus parcouru par un long frisson de dégoût et d'effroi.

Tous insistèrent pour me raconter leur histoire. Je pourrais désormais vous révéler les pensées secrètes qui tourmentent la femme-serpent, dont le corps est recouvert d'ignobles squames. Je pourrais vous donner une idée du sens de l'humour démoniaque de l'homme-à-deux-têtes, qui porte sur le front, telle une bosse, la figure avortée d'un improbable jumeau. Je pourrais encore passer en revue les pitoyables délires des siamois, ou énoncer quelques-uns des innombrables syllogismes que ressasse avec délectation l'homme-caoutchouc, las de se planter des clous dans la poitrine. Je pourrais aussi relater l'amour impossible du cyclope pour la fille-de-verre et comment il la brisa dès leur première étreinte. Je pourrais vanter la patience de la naine à barbe qui endura tant de quolibets, la sagesse de l'homme-pierre qui apprécie chaque instant de l'existence malgré la calcification qui le gagne, l'altruisme de la momie qui perd régulièrement un peu de sa chair pourrie et plaint les autres, la roublardise de l'hermaphrodite peu avare de mignardises, la vaine déférence de l'hydrocéphale se déclinant en couinements apeurés. Je pourrais évoquer enfin les chagrins de l'homme-le-plus-gros-du-monde, en qui je crus voir une larve géante tant sa masse blanchâtre m'apparut composée d'anneaux considérables, gainés d'une peau distendue et translucide, entés de membres grêles et d'une tête réduite. Je les ai tous écoutés avec respect, malgré le sentiment de répulsion qu'ils m'inspiraient. Jamais ils ne manifestèrent à mon égard une quelconque hostilité.

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"Transparente", un texte signé Carine-Laure Desguin publié dans la revue Aura 96

Publié le par christine brunet /aloys

Transparente


 


 

Le flic qui m’a reçue ce matin-là avait une tronche de déterré, un teint grisâtre, des yeux cernés et une barbe d’au moins trois jours. Sur le bureau derrière lui, des tas de dossiers ouverts, des photos qui s’éparpillaient, des visages d’hommes et de femmes, d’enfants aussi. On pouvait s’attendre à des photos de cadavres déchiquetés comme dans les feuilletons policiers mais non, ce n’est pas ça que j’entrevoyais et sur les murs, rien n’était épinglé, aucune photo, pas de noms avec des flèches qui partaient dans tous les sens. Je n’osais trop attarder mon regard sur tout ça mais c’était plus fort que moi, je n’arrivais pas à décrocher. Et puis l’air naze de ce type n’a pas captivé mon attention dès le départ, il avait un tel air absent, une partie de lui était dans ses enquêtes en cours, j’ai supposé. Parce qu’il se sentait comme obligé de s’occuper de moi, il m’a demandé ce qui m’amenait là, mon collègue m’a dit que ce n’était pas vraiment une plainte, n’est-ce pas madame…, madame Blaise, c’est bien ça ?

Oui, Blaise, c’est bien mon nom, en effet. Bien que je ne sois pas ici pour déposer une plainte je ne dois pas non plus vous faire part de félicitations ou de remerciements.

Le flic referma alors un dossier, une farde bleue qui était sur le bureau qui nous séparait, lui et moi. Il se retourna, prit conscience de tout ce foutoir sur le bureau derrière lui mais, après avoir rivé son regard au mien, il se retint de refermer toutes ses fardes grandes ouvertes. Sans doute m’avait-il jugée, j’avais l’air d’une innocente ou celui d’une femme trop bête, ou pas assez curieuse, voilà tout. Ou pire encore, une femme qui avait patienté pendant deux heures assise sur une chaise bancale dans un couloir plongé dans une pénombre perpétuelle et exempt de toute chaleur humaine, ça supportait pas mal de choses. Alors une telle femme n’avait pas la capacité d’établir des liens entre une telle photo et une autre, et surtout de relier tout ça à cette affaire dont tous les habitants de Mons parlaient en ce moment, « l’affaire des suicidés ».

Alors madame Blaise, je vous écoute.

Tout en disant ces trois mots, je vous écoute, il a sorti d’un tiroir une feuille blanche format A4, et il a pris un stylo. Il a écrit madame Blaise en haut à gauche et il a relevé la tête, tout en plongeant son regard vers le mien pour la toute première fois. Car depuis que j’étais entrée dans son local après avoir été annoncée sur un ton presque ironique par un de ses collègues, il ne m’avait pas regardée, ça je me le rappelle très bien. Alors madame Blaise, je vous écoute. J’ai essayé de rassembler mes esprits afin que mes propos soient énoncés le plus clairement possible mais tout ça, ce manque d’égard envers moi, cet entretien qui était pris à la légère, tout ça, ça faisait comme une grosse pelote de laine piquée de trente-six mille aiguilles, et ça me lacérait jusqu’au plus profond de moi.

Madame Blaise ? Cet homme, le meurtrier de mon mari, j’ai crû le voir rôder autour de la maison, j’ai dit en laissant un blanc de plusieurs secondes entre chaque proposition. Madame Blaise, vous dites : j’ai crû. Vous n’êtes donc pas certaine ? C’était le soir, la nuit, très tôt le matin ? Êtes-vous seule à l’avoir vu ? Réfléchissez bien, madame Blaise, car vos accusations peuvent peser très lourd…Pourquoi ne pas l’avoir pris en photo puisque vous, vous étiez chez vous, n’est-ce pas ? Soyez plus précise, madame Blaise, s’il vous plaît, madame Blaise …Ce n’était pas la première fois que je venais me plaindre d’avoir vu le meurtrier de mon mari et je me doutais que je n’étais pas prise au sérieux. Ne puis-je donc pas bénéficier d’une surveillance ? Les patrouilles de police ne pourraient pas s’attarder devant chez moi ? C’est vers la tombée de la nuit que j’aperçois ce type. Il me semble qu’il descend d’un bus avant de marcher jusque ma maison, les horaires correspondent. Il s’appuie contre le mur d’en face, allume une cigarette et reste comme ça pendant plusieurs minutes, le temps d’en fumer une, je suppose. Tout correspond, la taille de cet homme, son allure, sa démarche lorsqu’il retourne en direction de l’arrêt du bus, tout je vous dis, tout correspond. Même le chapeau. Car cela doit être noté dans le dossier, il portait un chapeau, le soir où mon mari fut retrouvé lâchement assassiné dans le garage, au moment où il sortait de sa voiture. J’ai peur vous comprenez, j’ai peur. Le mobile du crime n’a jamais été découvert, mon mari était un homme sans histoire, d’après moi. Alors je ne comprends pas pourquoi cet individu s’obstine.

Madame Blaise, cela fait plus de dix ans que votre mari a été assassiné, l’affaire est classée, vous comprenez ? Pourquoi voudriez-vous qu’un meurtrier revienne chaque mois et ce pendant dix ans sur les lieux du crime ? Afin de se faire intercepter par la police ? Des collègues sont restés devant chez vous des soirées entières et jamais ils n’ont vu un type répondant au signalement que vous nous donnez, jamais, madame Blaise, jamais. Alors je lui ai répondu que c’était normal, qu’une voiture de police garée devant chez moi attirait l’attention et que le meurtrier ne descendait pas du bus lorsqu’il voyait un tel véhicule. Le téléphone a sonné au moment où j’allais donner d’autres renseignements et le flic a commencé une conversation avec son interlocuteur. Non, il n’en avait plus pour longtemps au bureau. Oui, il serait sur la place du Parc dans une trentaine de minutes, on pouvait donc lui réserver une place au café de La Fontaine, il n’attendait que ça, se détendre enfin et oublier le boulot, il en avait bien besoin. Il voulait à tout prix oublier toutes ces conneries qu’on venait lui raconter et qu’il était obligé de noter et de répertorier, et que tout cela, c’était pire que le Mundaneum, tous ces dossiers qui s’entassaient. Il a même ajouté qu’il espérait que les ravioli soient aussi bien épicés que la semaine dernière, c’était si rare des ravioli cuisinés à la façon de sa nonna, elle épiçait tellement bien la farce des ravioli, sa nonna, ni trop, ni trop peu.

J’avais donc attendu plus d’une heure dans un couloir qui ressemblait à un hall de gare, avec des gens qui passaient et repassaient avec une telle indifférence que j’avais l’impression d’être transparente et j’étais ici dans ce bureau, face à un flic qui se foutait pas mal de ce que j’avais vu, qui n’en n’avait rien à cirer de mes craintes. Non, ce qu’il espérait, c’était que les ravioli du café de La Fontaine soient aussi bien épicés que ceux de sa nonna. Un de ses collègues pénétra dans le local sans même frapper, il avait l’air contrarié. Il dit qu’il y avait une réunion importante au local 212 et que le boss l’attendait. Il a lu d’un air dépité « ko » sur le postit affiché sur la machine à café et il est sorti. Allez madame Blaise, ne vous tracassez pas, il se fatiguera vite, ce bonhomme. Voilà ce que le flic me dit tout en chiffonnant la feuille A4 sur laquelle il avait noté mon nom en haut à gauche, madame Blaise.

Tout en se levant, il jeta la feuille dans la poubelle et s’excusa, on l’attendait au local 212. Une réunion importante. Mais je ne vous apprends rien, vous avez entendu ce que vient de me dire mon collègue, n’est-ce pas madame Blaise ? Je n’ai pas répondu, je n’ai rien dit, même pas un au revoir ou quelque chose comme ça.

 

Carine-Laure Desguin

 

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Un nouvel extrait du roman de Didier Veziano "Opération Taranis"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Bobigny - Seine-Saint-Denis.

Les allées du cimetière musulman perdu dans une zone industrielle au nord-est de Paris sentaient l’oubli, loin de l’esprit du projet politique qui prévoyait, au lendemain de la Première Guerre mondiale, de rendre hommage aux huit cent mille hommes de l'Empire colonial, soldats ou ouvriers dans les usines d'armement. Toutes les tombes étaient tournées vers La Mecque, les plus anciennes sobrement frappées du croissant et de l’étoile, les plus récentes se distinguant par une décoration plus riche. Dans le fond, les tours des cités restaient en retrait. Respectueuses. Yousef, comme c’était prévisible, était arrivé le premier. Il aperçut Saïd franchir le haut porche d’inspiration mauresque, au moment où une famille prenait le chemin inverse. Les deux hommes se donnèrent l’accolade, passèrent devant la salle de prière, un carré blanc surmonté d’un dôme, puis traversèrent un vaste espace vert parsemé de stèles anciennes identiques. Beaucoup semblaient abandonnées.

Tout en marchant, Yousef sortit une cigarette, la garda quelques instants en main avant de l’allumer, puis balaya le cimetière du regard en profondeur. À la suite de son entretien avec Abou Hamzra ils avaient décidé qu’il était temps d’intégrer Saïd au projet. Ce moment était important. Une fois dans la confidence il n’y aurait plus de retour en arrière possible. Or l’être humain avait une propension naturelle à craindre le passage de l’imaginaire au réel. Tout le monde pouvait élaborer des projets, pour lui et les siens, très peu étaient capables de franchir le pas. Yousef s’adressa à Saïd sans préambule.

— Saïd, mon frère, Je crois en toi. Je vais juste te poser une question et je te demande de me répondre avec toute ta foi : jusqu’où es-tu prêt à aller pour la cause ?

Pour Saïd cela ne semblait faire aucun doute.

— Jusqu’où Allah le miséricordieux le voudra, mon frère. Le djihad, le vrai, le pur, n’a pas de limites. Il doit être mené sur toutes les terres souillées par les infidèles. Et tant que je serai en vie, je me battrai. Jusqu’à la dernière goutte de sang s’il le faut, Inch’Allah !

Yousef le devina sincère. Il secoua la tête plusieurs fois et sentant que Saïd attendait une suite, il enchaîna.

— Le monde musulman a mené de grands combats dans l’Histoire pour porter la parole du prophète – Allah le bénisse et le protège ! – mais aujourd’hui, des régimes de mécréants résistent et cherchent à nous humilier pour assouvir leurs déviances et leurs pensées impies en infligeant des souffrances à notre peuple. Cette situation doit cesser. Il n’y a plus de dialogue possible. L’islam ne peut se confondre avec l’athéisme, il ne signera aucune trêve avec lui. Finis les débats et la diplomatie. Ces régimes athées ne comprennent que le langage des balles et de la destruction.

Était-ce l’influence du lieu ? Yousef, dont les discours avaient d’ordinaire une portée plus politique, brûlait d’une ferveur religieuse inhabituelle. Ses yeux brillaient. Il parlait, les mains levées en direction du Ciel quand il entendit Saïd réciter le Coran comme pour mieux appuyer ses propos.

— « Préparez contre eux ce que vous pouvez réunir d’armement et de chevaux en alerte, pour épouvanter l’ennemi d’Allah, le vôtre, et outre ceux-là, d’autres que vous ne connaissez point, mais qu’Allah connaît ».

Ils passèrent une dizaine de minutes à errer dans les allées, faisant ressurgir du fond des siècles les versets les plus belliqueux. Transposés au temps présent, les mots lourds de sens résonnaient comme le roulement des secousses précédant un tremblement de terre. Saïd revint brutalement à la réalité.

— Je suis impatient de savoir quelle est la mission que tu souhaites me confier.

 

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