"Et les vieux dans tout ça", un texte en 4 parties signé Carine-Laure Desguin... Part 3

Publié le par christine brunet /aloys

Et les vieux dans tout ça ( 3 )

 

Bonjour mademoiselle, vite, vite, je désire cette paire de baskets mauves, celles exposées dans la vitrine centrale, entre les bottillons orange et les bottillons vert pomme. Vite, vite, je vous en supplie.

   Oui, monsieur, bien entendu, ce sont des baskets pour femmes, de préférence.

   De préférence ? Vous voulez dire que ce n’est pas obligatoire ?

   Oui, c’est ça, si vous voulez…

  Si je veux ? Oh moi, ce que je veux, c’est que vous vous pressiez et surtout je ne veux pas entendre des sanglots en provenance d’une arrière-boutique.

   Monsieur, vous êtes certain que tout va bien pour vous ?

   Je ne veux pas vous entendre pleurer et surtout je désire au plus vite cette paire de baskets mauves, celles de la vitrine, ne cherchez pas plus loin.

   Bien, voilà.

   La vendeuse se dépêche, attrape les baskets et les emballe au plus vite. Ce n’est pas tous les jours qu’elle entend ça, un mec qui désire ne pas la voir pleurer. Les hommes qu’elle connaît aiment les larmes, les sanglots, et les mouchoirs.

   Merci mademoiselle. Et j’espère que vous n’avez pas de grand-mère car c’est terrible vous savez, une grand-mère qui n’est pas tirée au sort. Si elle n’est pas tirée au sort, quel sort peut-on encore lui réserver ? Merci et gardez la boîte, je vous en prie, je les consomme au plus vite.

   S’il vous plaît monsieur, voici une paire de baskets mauves pointure trente-neuf.

   Trente-neuf ?

   Oui, vous n’aimez pas ce chiffre, trente-neuf ?

   Oh moi, vous savez les chiffres, ils m’importent si peu. Je les aime ces chiffres, uniquement lorsqu’ils sont écrits en lettres. Ce que j’aime plus que tout, ce sont les idées, les projets, et puis les idées qui deviennent des dômes. Je chausse du quarante-deux. Mais deux trente-neuf feront bien l’affaire, ça nous fait septante-huit si je compte bien et dans septante-huit, on place au moins une fois quarante-deux. Au revoir mademoiselle. Et merci de ne pas avoir pleuré.

   Fred se demande si deux trente-neuf, ça prend un s, ou pas. Il se dit que l’idée est poétique. Il la retient. Qui sait, cette idée sera-t-elle un jour un projet. Et l’occasion d’inaugurer l’acte. Et puis de s’acheter un costume, un polo. Et une paire de baskets mauves très flashy.

   Le soir de l’inauguration, le soleil n’a pas encore capitulé. C’est le printemps, après tout. Et tout le monde est là au rendez-vous. Certains amènent des fleurs et d’autres, des sourires. Des airs satisfaits s’inscrivent sur leur visage, comme si l’idée venait d’eux, comme s’ils s’octroyaient le droit d’une revendication quelconque. Par chance, pas trop de manifestants sur la place du Manège puisqu’à la télé l’audimat explose. Téléréalité : des peoples qu’on enferme dans les cuisines d’un hôtel cinq étoiles à Paris, lequel trouvera la roquette parmi toutes les salades proposées ?

  Au milieu de tous ces gens bien sapés, Fred et Phil sont perdus, presqu’hébétés. Phil pense que l’idée de Fred étant devenue un projet et puis une réalité, un dôme donc, Fred recevrait encore une fois les honneurs, de beaux mots, un discours, puisqu’il est l’auteur de cette idée. Non, ça ne se passe pas comme ça. C’est monsieur Désarbre, l’échevin de la culture et madame Holter, la directrice de tous les hôpitaux de la ville, qui croulent sous les félicitations et se tordent les bras à cause des poignées de mains des uns et des autres, des ministres et tout le gratin de la ville et du royaume.

   Un verre de champagne à la main, Fred et Phil déambulent parmi tous ces gens. Ils écoutent. Les phrases qu’ils entendent sont surprenantes, vraiment. Et des idées jaillissent aussi. C’est facile à présent de pondre des idées, quand l’idée de départ est là, un dôme haut de quatre étages, tout en verre : une coupole en verre, des murs en verre. Des miroirs grossissants sont même suspendus au-dessus du dôme, pour qu’un maximum de gens profite de ce haut lieu culturel. Sur les toits des immeubles avoisinants, des dizaines de personnes sont là, jumelles entre les mains. Ils regardent. Acharnés. Surtout, ne rien perdre du spectacle. Une répétition. Puisque toutes les œuvres humaines ne sont pas encore installées, ce geste, tenir les jumelles bien serrées entre les mains, ils le répèteront souvent.

  C’est facile de se pavaner sous ce dôme quand au départ, l’idée est de quelqu’un d’autre. Un grand type sûr de lui s’approche de monsieur Désarbre et demande : Vous pensez essaimer l’idée ?

   Ah, mon cher, ce n’est plus une idée, c’est un dôme !

   Phil et Fred écoutent. Une fois qu’ils entendent le mot idée, ils sont attentifs, on ne sait jamais, on pourrait citer le nom de Fred.

   Oui, suis-je bête ! Et ce dôme, pourrait-il se trouver dans d’autres villes ?

   Celui-ci, non ! Il restera ici ! C’est notre dôme ! Avec notre personnel et surtout nos œuvres d’art, ah ah ah !

   Vos œuvres d’art ?

   Oui, c’est l’essence même de l’idée. Des vieux hyper-visibles de l’extérieur ! Un musée de chairs humaines ! Les vieux seront à l’honneur, toujours ! On ne pourra plus leur faire aucun mal, ils ne subiront aucun sévices puisque les soins seront donnés sous le regard de tous ! Vous voyez, quelle évolution ! Les vieux seront protégés, ici, sous ce dôme ! Quel Art ! Et les visites, vous avez songé aux visites ? Les vieux se plaignent, dans ces maisons de repos traditionnelles, de ne recevoir aucune visite. Ils tombent dans l’oubli, reçoivent le morceau de tarte le jeudi soir, en prévision du dimanche après-midi. Ici, il n’est plus question d’être oublié ! Le musée d’art de chairs humaines attirera beaucoup de visiteurs chaque jour, même le dimanche !

  Et le week-end également ? demande l’épouse de l’architecte.

  Bien entendu ! On ne peut abandonner les vieux durant le week-end, sous prétexte que c’est le week-end ! Car le dimanche, chère dame, c’est le week-end !

   Oh, fabuleux, s’écrie l’épouse de l’architecte, tout en se tournant vers son mari qui lui, d’un air convaincu dodeline de la tête, pour signifier qu’il approuve.

   Phil se sent rassurée, apaisée. Le dôme sera ouvert chaque jour. Chaque jour, Fred pourra donc lui rendre une petite visite et il lui soufflera ses nouvelles idées. Fred a préféré ne pas trop parler de ce tirage au sort. Il n’est pas certain que ce soit une bonne idée. Quoique. On ne peut surcharger le dôme. Les vieux, ça se respecte, faut pas les étouffer.

   Le soir s’avance et les rayons du soleil s’orangent de part et d’autre des grandes surfaces de verre. Quelqu’un s’écrie regardez comme c’est beau, c’est d’une beauté, ces faisceaux de lumière orangée et verdâtre et bleutée, un signe du ciel, c’est certain. Des dizaines de regards observent les hauteurs du dôme et les smartphones se déclenchent. C’est d’une poésie… Et puis c’est classique, dans les inaugurations, les artistes s’expriment et un rien, la moindre petite chose, une exclamation, un soupir, le battement d’ailes d’une mouche devient de la poésie. Un rien, ce peut-être aussi un chien qui lève la patte sur un pied de tabouret ou quelque chose comme ça, un verre qui s’éclate contre le carrelage, tout quoi.

   Vous n’avez pas froid aux pieds ?

   Fred baisse les yeux, regarde ses pieds et lâche : Je n’ai pas froid aux pieds.

   Regardez, regardez, quelle poésie, un homme aux pieds nus ! Vous êtes un artiste je suis certaine que vous êtes un artiste, dites-moi oui, dites-moi oui ! La dame au chapeau jaune questionne. De grandes certitudes sont ancrées au fond de ses yeux, elle est certaine de se tenir devant un artiste, un vrai, un vivant, un qui parlerait de ses idées.

   Je suis pieds nus car les baskets mauves ont la pointure trente-neuf, que je chausse du quarante-deux, que deux fois trente-neuf n’égaleront jamais quarante-deux et que je ne voulais plus voir pleurer une vendeuse.

   Quelle poésie, écoutez tous cet artiste ! Écoutez-le ! Car vous êtes artiste n’est-ce pas ? Oh, dites oui, dites oui ! Écoutez cet homme mes amis, écoutez-le !

  Non, je ne suis pas un artiste, je suis quelqu’un qui a des idées, voilà tout ! Et j’aime la poésie, celle qui bulle dans les cafés refroidis et …

  Fred ne continue pas, il se sourit car il vient d’inventer un mot, bulle, bulle utilisé en tant que verbe. Il est content de cette idée.

 

À suivre …

 

Carine-Laure Desguin

Publié dans Textes

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P
Un vrai régal chaque fois que je te lis. La suite :)
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C
Ah ah merci Martine et je te dis à trèèès bientôt. Bises!
J
Quelle imagination, Carine-Laure !
Je me demande ce que nous réserve le final...
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C
C'est aujourd'hui, vas-y, fonce.
H
Impossible de s'ennuyer lors de la lecture d'un texte de Carine-Laure et ceux-ci nous offrent encore des images frappantes: certaines images me mettent même parfois mal à l'aise tellement les mots sont percutants et j'imagine que c'est un des objectifs de l'auteur. D'autres images me font rire et d'autres soulèvent une interrogation bien actuelle sur le sort réservé par notre société à nos petits vieux... Bref, une lecture qui reste longtemps dans les pensées.
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C
Ouiii Brigitte, et attends de lire la quatrième partie. Merci pour ton intérêt en tout cas.
P
Et moi, je vous le dis : il n' y a pas que Fred qui a des idées !
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C
Merci Phil!