"Et les vieux dans tout ça", un texte en 4 parties signé Carine-Laure Desguin... Part 2

Publié le par christine brunet /aloys

Et les vieux dans tout ça  ( 2 )

 

Pour l’occasion, m’man, quelle occasion ?

   Dans deux jours, c’est l’inauguration, tu sais bien ! On ne parle que de ça !

   Ah oui, l’inauguration. Oui, c’est une bonne idée ça, un nouveau costume. Une nouvelle chemise. Et un nœud pap ou une cravate, m’man, tu préfères quoi ?

   Fred, j’irais bien débroussailler tout ça avec toi, ton histoire de nœud pap ou de cravate. Je vieillis, mes peaux se fanent. Tu trouveras bien une jeune et jolie vendeuse qui t’assommera de ses conseils. Dis-lui que c’est pour l’inauguration, elle te dénichera quelque chose de bien, quelque chose de flashy.

   Depuis tout ça, l’idée, le projet, les travaux, l’inauguration, tu n’arrêtes pas de me dire que tu vieillis, que tu te fanes, que tes rides sont comme des sillons sur des terres agricoles. J’en ai marre, m’man, non, tu ne vieillis pas, c’est pas pour toi, ce dôme, c’est pas pour toi.

   Là, Fred, tu mens un peu. Bien sûr que cette idée elle t’a été soufflée parce que tu espérais que ta mère soit protégée, soignée et mise à l’honneur. Et maintenant, tu te débines. Ce dôme ne profiterait qu’aux autres petites vieilles, ce serait mieux ainsi, ouais… Il y en a plein les rues, des vieux et des vieilles, ouais… Ta mère, tu la voudrais pour toi tout seul. Oui ou non, Fred Vilain ? N’en parlons plus mais je sens bien moi que mes forces s’effritent. Je fatigue. Je décline. Essuyer la vaisselle me tue. Couper ma côtelette me tue. Et je mets les phrases dans le désordre. Tu le vois bien que je ne la lave plus chaque jour, cette vaisselle. Parfois même, je lave les assiettes et j’oublie de les essuyer, c’est un signe ça. Je te le dis, quelle belle idée de génie tu as eue, voilà que tu viens d’inventer quelque chose qui servira l’humanité entière, mon Fred. Les vieux se déglinguent seuls chez eux. Alors…

   Un costume, oui, c’est ça, un costume. Une veste et un pantalon. Et puis, si vous aviez une chemise, et un nœud pap ou une cravate. Qu’en pensez-vous mademoiselle, une cravate ou un nœud pap ?  C’est pour l’inauguration.

   La vendeuse, une petite blondasse qui semble évacuée de la planète mars par expulsion atmosphérique comprimée, prend l’air étonné de celle que le choix entre une cravate et un nœud pap désarçonne et bouleverse.

  Oui quoi, c’est pour l’inauguration. M’man m’a bien dit de ne pas oublier de le signaler ça, que c’est pour l’inauguration. Vous me conseillez un nœud pap ou une cravate ?

   La cravate, c’est un peu démodé et le nœud pap, ce serait plutôt pour une cérémonie.

   Une inauguration, ça vaut bien une cérémonie, non ? C’est quand même une inauguration qui aura lieu dans le dôme, vous savez, le dôme, le fameux dôme…

   Le dôme ? lâche la pipelette d’un air de plus en plus égaré.

   Oui, le dôme, le fameux dôme de la place du Manège, le nouveau musée dont les murs sont de grandes surfaces de verre en quadruple vitrage, pour la chaleur et tout ça. Le dôme quoi, le premier musée qui abritera des œuvres d’art en chairs humaines vivantes, vous voyez ce que je veux dire ?

   Fred Vilain s’en veut. Ce mot, musée, il veut l’abolir, le dépoussiérer. Il voudrait le reprendre mais ce serait sans succès. Les mots lancés ne se reprennent pas. Fred a déjà essayé de les rattraper mais jamais il n’y a réussi.

   Sur ce, la vendeuse commence à sangloter. Elle cherche dans un tiroir un mouchoir ou quelque chose comme ça qui ferait office et, ne trouvant rien d’autre, elle déballe un slip neuf exposé sur le premier rayon, se mouche, essuie ses larmes avec la partie renforcée (celle qui reçoit les deux bourses pour ceux qui n’auraient pas compris) et s’assoit sur un tabouret bancal, juste derrière le comptoir.

   Quoi, vous n’aimez pas la culture ? Alors vous en pensez quoi de ce nœud pap ? Vous préférez une cravate, c’est ça ? Je peux comprendre pourquoi vous pleurez, c’est affligeant, ce dilemme, le choix entre un nœud pap et une cravate.

   La fille, pliée en deux, la tête compressée entre les genoux, ne cesse de pleurer. Ses longs cheveux se mélangent entre les poignées des tiroirs et ses sanglots masquent la musique de la radio. Ramdam Music, une radio locale passe non-stop des chansons francophones. La Grande Sophie chante « …les fraises, sucrer les fraises, sucrer les fraises… » Fred hésite, la blondasse pleure-t-elle pour le nœud pap ou pour la cravate ? Ou alors elle s’alarme pour la Grande Sophie qui ne pige pas comment sucrer les fraises. Une jeune dame l’air distingué mais le visage soucieux entre, lâche un vague bonjour à Fred et balaie du regard le magasin. Vous êtes seul ? Où se trouve ma vendeuse ? Vous attendez là depuis longtemps ?

   Fred n’a pas le temps d’ouvrir la bouche, la gérante aperçoit derrière le comptoir sa vendeuse, pliée en deux, qui verse toutes les larmes de son corps la tête plongée dans un des tiroirs.

   Amélie, tu es malade ? Cours dans l’arrière-boutique, on ne se donne pas ainsi en spectacle !

   La fille, le visage recouvert par le slip d’homme, court à petits pas entre les rayons et file vers l’arrière-boutique.

   Veuillez l’excuser monsieur, c’est ma vendeuse. Je me suis absentée durant une demi-heure, les paperasseries, vous savez, et tout ça. En ce moment elle a des problèmes familiaux, la pauvre, c’est si difficile à gérer pour elle. Sa grand-mère, voyez-vous, sa grand-mère. Une pauvre petite vieille en perte totale d’autonomie qui pisse sur les carrelages de la cuisine jusqu’au living et qui oublie d’éteindre les plaques de cuisson. Bref, je vous ennuie avec ces détails. Et dans ces résidences aux noms si jolis, résidence du Bon Accueil, résidence du Val Joli, eh bien, les places sont très chères… et rarissimes !

   Oui, je sais.

   Ah, vous savez ?

   Oui, je sais.

   Je vous ennuie cher monsieur, vous n’en avez que faire des soucis de ma vendeuse, je me doute.

   Justement, ça m’intéresse.

   Ça vous intéresse ? Vous êtes bien le seul homme concerné par le sort des personnes âgées !

   Oui, enfin non, je ne suis plus le seul, nous sommes plusieurs à présent. Les mouvements de foule, vous savez. Et cette grand-mère, que devient-elle dans l’histoire ?

   Ah oui, la grand-mère ! Justement, vous savez, le dôme…

   Oui, je sais.

   Ah, vous savez ? Je disais, heuuu…

   La grand-mère ?

   Oui, c’est ça, j’en perds le fil de ma mémoire.

   Le vieillissement, sans doute.

   Vous croyez ?

   Oui, c’est certain. La grand-mère ?

   Ah oui, la grand-mère ! Justement, ce nouveau bâtiment, ce dôme, le tirage au sort, eh bien, loupé pour la grand-mère ! Amélie ne peut donc caser sa grand-mère. Seulement une dizaine de personnes peuvent s’installer sous ce dôme. C’est honteux quand même. Tout le monde devrait avoir le droit de regarder mourir sa grand-mère sous une immense cloche de verre. Non ?

   Je m’interroge. Je réfléchis. Je pense que je préfère un pantalon et une veste mais pas forcément un costume. Et aussi un polo, vous savez, un polo à manches courtes, avec un crocodile au niveau du cœur. C’est pour l’inauguration.

   L’inauguration ?

   Oui, l’inauguration du dôme, place du Manège.

   Ah oui, c’est vrai, l’inauguration, j’oubliais.

 

   Après une heure de palabres et d’explications et puis ce bruit, ce bruit régulier comme un métronome, les sanglots de la petite blonde qui ne sait plus quoi faire de sa grand-mère, Fred sort de la boutique. Il se dit que c’est vrai ça, tout le monde devrait avoir le droit de regarder mourir à petits feux sa grand-mère sous une cloche de verre. C’est un droit, après tout, et pas un privilège. Dans la rue, il s’arrête devant une vitrine. Les reflets du soleil dans ces grands carreaux l’aveuglent et sous l’ombre de sa main qu’il porte en visière, Fred aperçoit une paire de baskets mauves. Très flashy, ça plaira à Phil.

 

À suivre …

 

Publié dans Textes

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J
De plus en plus intriguant...
Un petit passage qui m'a fait, entre guillemets, mal, car des choses que je vis actuellement...
Hâte de lire la suite demain quoi qu'il en soit.
Félicitations pour ton style, Carine-Laure.
On va sur de l'anticipation, si je ne m'abuse...
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C
Bonsoir Joe. Anticipation dis-tu, plus ou moins mais j'aime pas trop les étiquettes. A vrai dire, texte difficile à classer mais tu me diras, après la quatrième partie ... ( texte écrit avant la pandémie et ressorti afin de zoomer sur la problèmatique de la personne âgée, bien souvent oubliée ou pire encore).
P
Bon, moi, je suis prêt pour l'inauguration, mais je sens que ce ne sera pas encore pour demain...
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C
Ah ah Phil, patience. Cette inauguration en vaut la peine, patience.