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Est-ce que ce monde est sérieux ? de Philippe Leclercq... un extrait...

Publié le par christine brunet /aloys

 

couverture3

 

Extrait du livre 

 

Il pousse la porte, se glisse sur le palier comme on se jette dans la gueule du loup.

Déjà, l’immeuble vit. Il entend des bruits de voix, des pas. Des gémissements réguliers lui indiquent que sa vieille voisine est encore bien verte pour la saison.

Il descend lentement l’escalier, presque à reculons. Bon sang ! Que fait-il là ? Quelle mouche l’a donc piqué ?

Il croise quelques personnes aux étages inférieurs. Des blacks, des jaunes. Des exclus de la vie au grand jour, comme lui. Une jeune beur allégée sort d’une douche improvisée, une serviette autour des reins, les seins nus.

 

Personne ne lui prête attention. Est-ce que quelqu’un le voit, seulement ?

Dans sa poche, son flingue se rappelle à lui à chaque enjambée. Ça lui donne du courage.

 

Dans la rue, la chaleur est malsaine.

Il fait plus chaud dehors que dedans.

La nuit tire ses dernières cartouches devant la déferlante de lumière qui s’annonce à l’horizon.

Quelques voitures passent. Un camion termine sa tournée des poubelles.

Il avance en rasant les murs. Il se traîne plus qu’il ne marche. A chaque réverbère, son ombre le dépasse. Il la voit gesticuler comme un pantin devant lui, animée de gestes saccadés et désordonnés.

A trois reprises, l’arme tombe de sa poche. A trois reprises, il la ramasse péniblement. Comme un marathonien perclus de crampes qui doit relacer sa chaussure.

Où va-t-il ? Il ne le sait pas. Il se laisse faire, invoquant son étoile. Confiant dans tous les rayonnements, dans toutes les ondes qui l’ont sorti de l’impasse il y a quelques heures, il avance.

C’est beau, la foi.

Peu à peu, les rues changent. Les trottoirs sont plus réguliers, plus propres. Il quitte la zone pour des quartiers mieux fréquentés.

Déjà, il n’en peut plus. Son corps se rebiffe.

Il ne tiendra plus longtemps.

Il pousse une porte sur sa droite, se retrouve dans le hall d’entrée d’un immeuble.

Ce sera celui-ci. Pas le choix.

Il regarde autour de lui. Il n’y a qu’une dizaine de boîtes aux lettres au mur, pas beaucoup plus. C’est juste ce qu’il lui faut.

Comment faire pour franchir la deuxième porte vers la cage d’escalier, vers l’ascenseur ? Il considère le parlophone. Devra-t-il sonner au hasard en espérant qu’on lui ouvre ?

Un début d’agacement le saisit. Il n’aime pas devoir réfléchir, ça l’épuise, ça court-circuite ses neurones et provoque des troubles de l’activité électrique du cerveau.

Déjà qu’il n’a pas besoin de ça pour être perturbé.

Heureusement – si je puis dire – quelqu’un se présente à la porte intérieure. Un jeune adolescent hirsute, le casque sur les oreilles, le MP3 à la ceinture. Tellement enfermé dans son monde qu’il ne s’aperçoit pas que quelqu’un s’est glissé à l’intérieur.

 

Alea jacta est !

Sa vae chium dans le ventilum.

 

Il avance dans le couloir encore éclairé. Tout est propre et neuf. Un autre monde. Tant mieux : il n’aura pas à flinguer des compagnons d’infortune.

L’ascenseur est encore éclairé, en stand-by au rez-de-chaussée.

Tout à coup, une porte s’ouvre cinq étages plus haut. Une voix de femme prononce quelques mots.

Mahfouz ! Dépêche-toi, il est l’heure.

On l’entend faire quelques pas. Elle appelle l’ascenseur.

L’occasion est trop belle. Dans un effort douloureux, il se jette en avant. In extremis, il arrive à se glisser juste avant que les portes ne se referment. Il se dit :

« Quel étage ? »

Et voilà qu’il quitte la terre ferme.

Alors ?

Les chiffres dansent.

Tout se mélange.

Il est en tête-à-tête avec un ange…

 

Il a déjà son arme au poing. Il se surprend à penser :

Cinquième étage…

Quand l’ascenseur s’arrête.

Tout à coup, la femme est à un mètre de lui. Elle ne s’est pas encore aperçue de sa présence, elle regarde en arrière.

Mahfouz ! Allez, bonhomme ! Je dois encore te déposer chez Nicole ce matin…

 

Elle ne le déposera nulle part.

 

Il tend le bras, pointant le canon à soixante centimètres de cette tête de mère pressée par le temps.

Tout va alors très vite.

Le gamin arrive enfin, empêtré dans les sangles de son cartable, une tartine de choco coincée entre les dents. D’un mouvement du pied, il ferme la porte derrière lui, puis lève les yeux vers sa mère.

C’est là qu’il voit la scène.

La tartine lui échappe, un cri d’effroi sort de sa bouche pâteuse…

Le coup part.

Les murs du cinquième sont repeints en rouge.

Par projection.

Le corps de la femme s’écroule lourdement sur le sol.

Le gosse hurle encore. Il hurlera toujours…

 

Mahfouz, ça veut dire « Qui est sous la vigilance et la sauvegarde de Dieu ».

Il y a des matins, comme ça, où même le Tout-Puissant a du mal à se réveiller.

 

 

Philippe Leclercq

Photo couverture leclerc

 

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Alexandra Coenraets nous propose un extrait de "Naissance"

Publié le par christine brunet /aloys

 

coenraetstete

 

Laurence gambergeait en vain, elle le savait. Les réponses viendraient d’elles-mêmes en temps voulu. Chaque étape avait son importance, le moindre geste, le moindre mot avait un sens. Comme la scène qui venait de se dérouler.

 

La lenteur de leur rapprochement augmentait la sensualité de leurs échanges.

 

Le soir, étendue dans son lit, les yeux mi-clos, elle se repassa le film de la journée. « Un jour parfait, ni bon, ni mauvais, juste un jour parfait. », chantait Calogero. Oui c’était cela.

 

Pourquoi voulait-elle alors toujours plus ?

 

Cette insatisfaction perpétuelle l’épuisait. Fataliste à force de constater la fréquence de ce sentiment autour d’elle, Laurence trouva une forme de réconfort à penser que c’était la loi du genre humain.

 

Au moins n’était-elle pas seule. Au moins, était-elle humaine.

 

HUMAINE.

 

J’aime que le bouddhisme nous apprenne autre chose. La saveur de l’instant présent, la satisfaction de se sentir présente, de se sentir, de se vivre, de se sentir vivre et vivante.

 

Elle eut hâte de trouver le sommeil.

 

Laurence éteignit, se glissa lentement sous la couette, laissant le tissu effleurer légèrement sa peau. Elle frissonna de ressentir pleinement le contact de l’édredon sur elle et s’en éloigna brusquement. La sensation était trop douloureuse.

 

Elle trembla et se recroquevilla sur le bord du lit. Elle écouta son souffle durant de longues secondes, dans la retenue de ses émotions, puis fut happée par le réel dans toute son acuité et envahie d’une tristesse infinie.

 

Alexandra Coenraets

naissancer

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Les petits carnets, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

boland photo

LES PETITS CARNETS

 

Tous le mercredis vers onze heures, elle venait à la librairie. Elle jetait toujours un coup d'œil aux petits carnets avant d'acheter le magazine féminin auquel elle était fidèle. Parfois, elle faisait un commentaire au sujet du sommaire comme si elle avait voulu me convaincre de lire l'un ou l'autre article. Avant de sortir du magasin, elle allait voir les stylos. Il lui arriva d'en choisir un, le plus cher, de revenir au comptoir pour le payer et de demander un emballage cadeau : "C'est pour moi mais j'aime m'offrir de jolies choses", commenta-t-elle. Une autre fois, en plus du magazine, elle acheta une boîte en bois vernis. Sans qu'elle n'ait rien dit de particulier, je fis un emballage cadeau. Elle était jeune, rousse et belle mais son regard d'un vert délavé me semblait bien mélancolique.

Ma fille, qui l'avait juste croisée à maintes reprises, la trouva chaque fois occupée à caresser des carnets ou des stylos. Elle me dit qu’elle la trouvait fort bizarre. Elle l'avait vue choisir des fruits et des légumes à la supérette après les avoir secoués comme des maracas. Elle l'avait entendue parler aux pigeons de la place. "T'as remarqué, elle touche à tout dans la boutique. Heureusement que c'est une cliente régulière sans quoi j'interviendrais et perdrais mon amabilité !", avait-elle conclu.

 

Ce mercredi-là, la jeune femme chercha vainement son porte-monnaie. Après avoir fouillé dans son sac et ses poches, elle me dit tout embarrassée : "Je n'ai pas un sou sur moi. Il n'y a que le mercredi que je peux faire mes courses. Vous voulez bien garder la revue jusqu'à la semaine prochaine ?" Je répondis en souriant : "Emportez-la. La maison vous fera crédit jusque là." Elle répondit : "Et si j'avais un empêchement ?" "Alors ce sera pour le mercredi suivant. Je vous connais, n'est-ce pas ?" "Mon nom est Natacha Meyer", répondit-elle.

 

Le temps passa. La jeune femme s'acquitta de son dû.

 

Un peu avant la rentrée scolaire, ma fille décida de démarquer des carnets et de mettre en valeur la nouvelle collection sur l'étagère située à quelques pas du comptoir.

 

Natacha prit tout le stock de carnets démodés ou défraîchis ainsi que les plus précieux parmi la nouvelle collection. Jamais encore, un client n'avait fait tant d'achats à la fois.

 

Un mercredi, elle m'entendit parler avec un client de la mort de mon vieux chat. J'avais les larmes aux yeux, le geste hésitant. Lorsque vint son tour, elle sortit de son sac un carnet à la couverture bleue, elle me le tendit : "C'est un carnet de deuil " me dit-elle. "Notez-y tout ce qui concerne votre chat. Écrire, cela peut faire du bien."

 

Un peu avant Noël, Natacha fut renversée sur le passage pour piétons devant la librairie. L'automobiliste avait été ébloui par le soleil. Il avait freiné trop tard. Les crissements de pneus et les cris de passants m'attirèrent hors du magasin. Je vis alors que quantité de petits carnets s'étaient échappés du grand sac de Natacha. Je lus quelques titres calligraphiés à l'encre noire : "Carnet de bonnes idées", "Carnet de citations", Carnet de chagrins", "Carnet de sourires".

 

Natacha survécut à l'accident mais mit de nombreux mois à se rétablir. J'allai la visiter à l'hôpital puis chez elle, dans son studio. Jusqu'à ce qu'elle put revenir au magasin, je lui portai régulièrement son magasine favori.

 

Micheline Boland

http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/ http://micheline-ecrit.blogspot.com/

M Boland Le magasin de contes

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La proie, un texte de Marcel BARAFFE !

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes/baraffe.jpg

La proie

L’homme remonta le col de son vêtement, regarda l’heure à sa montre et alla chercher au fond de ses poches l’abri qui protégerait ses doigts du froid vif de la nuit. Il avait plu toute la journée. Une éclaircie, cependant, au moment où le soleil se couchait avait déchiré le ciel et quelques rayons échappés étaient allés se noyer dans la mer, laissant sur les vagues des traces vineuses. Puis les averses étaient revenues, plus violentes encore. L’homme suivit un moment le jeu des reflets glissant sur l’asphalte mouillé. Quelques voitures s’engagèrent, entraînées par le mouvement giratoire du rond-point. Il les observa, sans réagir. Il était trop tôt encore. Il fit quelques pas, sans s’éloigner, revenant à chaque fois au pied du grand pin qui lui accordait un abri bien improbable. Il eut une pensée fugace pour son lit. Il en chassa l’image de son esprit. Le moment était proche et il sentit une légère excitation le saisir. Il savait que son attente ne serait pas vaine et il s’était donné pour objectif de faire encore mieux que les fois précédentes. Lorsqu’au loin, il aperçut la trajectoire incertaine de deux phares se dirigeant vers lui, il ne put réprimer un ricanement de plaisir qui illumina sa face des mauvais coups. Il fit signe à son complice resté à l’abri dans la voiture. Apporte l’alcootest et le carnet à souches, lui cria-t-il, voilà le premier ! J’vais leur en foutre moi des soirées Beaujolais nouveau entre amis.  

 

Marcel Baraffe

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Un extrait du nouveau roman de Gauthier Hiernaux, Lucioles

Publié le par christine brunet /aloys

 

gauthierhiernaux

 

 

 

Quelque chose claqua dans le bas du corps du juge quand il leva la jambe pour enfourcher son vélo. Il voulait sauver les apparences aux yeux de Miss Catherine et pensait que descendre la côte qui le menait à la maison ne lui causerait aucun dommage. Il découvrait avec tristesse qu’il y avait un fossé très large entre ses désirs et la réalité. Serrant les dents, il posa son séant sur la selle et commença à pédaler pour gagner un peu de vitesse. 

On avait commencé les fondations de cette route à la fin des années quatre-vingts, mais celle-ci ne se prolongeait guère au-delà du chemin qui menait à sa demeure. Le projet avait été abandonné lorsqu’un édile fraîchement élu avait débloqué des fonds pour l’édification d’une nationale qui permettait aux voyageurs de traverser l’état sans passer par tous ses chemins de campagne. La route que le vieux juge descendait en tentant de ne pas verser dans le fossé était poussiéreuse en été et boueuse en hiver. Elle avait cependant l’avantage d’annoncer au juge la présence de visiteurs avant que lui-même ne pénètre dans l’allée qui menait à sa tanière. En effet, les traces que leurs pieds ou les roues de leur voiture laissaient sur le chemin étaient autant d’indices qui permettaient au vieillard d’adopter une humeur avant d’entrer dans l’arène.

Il avait plu la nuit précédente – un bel orage d’été avait détrempé la terre – et, lorsque Louis avait emprunté le chemin qui menait à la route ce matin, il n’avait pas remarqué les traces de pneus qui menaient chez lui.

Après avoir dérapé sur des graviers, il quitta son engin avec le maximum d’élégance dont il était capable. Son dos protesta, mais tint bon lorsqu’il se pencha pour passer un doigt sur les sillons laissés par l’engin motorisé. Un véhicule pesant, à première vue. Pas celui du livreur de lait qui s’arrêtait à chaque fois avant la fin de la route et qui donnait trois coups d’avertisseur avant d’abandonner les bouteilles à la bienveillance de Miss Catherine. 

Aucun camion ne se serait risqué à passer sur un sentier aussi peu sûr et, à part Nemrod, ses visiteurs étaient plutôt rares.

D’un autre côté, les estivants n’étaient pas tous partis et certains d’entre eux se baladaient parfois en 4X4. Quelques villageois possédaient aussi des véhicules tout terrain, mais ne le sortaient guère qu’en hiver quand la neige recouvrait les routes de l’Illinois et les rendait excessivement dangereuses.

Louis consulta sa montre. Il était quinze heures trente. Il espérait qu’il ne s’agissait pas d’un représentant quelconque que Miss Catherine avait eu la faiblesse de faire entrer.

Le car avait disparu depuis longtemps sur la nationale amputée et le silence était total. Louis tendit l’oreille, à l’affût du moindre bruit, mais le bois était tout à fait silencieux. D’où il se trouvait, il pouvait apercevoir la boîte aux lettres qu’il avait repeinte l’année dernière – elle avait cependant toujours l’air de tomber en ruine – puis le début de son allée.

Louis suivit encore les traces qui se dirigeaient en arêtes régulières et bosselées dans le sol d’habitude plus ou moins lisse de son entrée.

Arrivé à côté de sa boîte aux lettres, il remarqua avec effroi que celle-ci avait été à moitié arrachée par le passage du véhicule qui avait laissé des sillons très profonds dans son gravier.

Doucement, le juge leva les yeux et aperçut une Jeep de couleur bordeaux immatriculée dans l’Illinois. Elle était garée de biais devant les marches de sa maison, immobile comme un animal mourant.

Il remarqua également que le véhicule portait le logo d’une société de location de voitures et arriva à la conclusion que son visiteur n’était pas, comme il l’avait d’abord espéré, un ami de longue date puisque ceux-ci habitaient tous dans le comté.

Du reste, Nemrod Greenberg était trop ancré dans ses habitudes pour abandonner sa Chrysler sur un parking pour venir lui rendre visite.

Soudain, Louis repensa alors à sa boîte aux lettres mutilée et il commença à paniquer. Il laissa tomber son vélo dans l’allée et commença à grimper les marches de son perron en clopinant.

Catherine ?

Aucune réponse ne lui parvint. La porte était entrouverte. Il passa la tête et appela une nouvelle fois.

Catherine ???

La maison était plongée dans le silence le plus total. Cependant, en prêtant l’oreille, il crut distinguer un bref sanglot. Saisi d’une angoisse terrible, il traversa le salon en se dirigeant vers la cuisine qui jouxtait la pièce principale.

Miss Catherine était là, assise – affalée plutôt – sur une chaise de bois. Elle avait regardé le juge entrer d’un regard rougi par les pleurs. La gouvernante était si pâle que Louis sentit un tremblement lui secouer le corps.

Que s’est-il passé ici, nom de dieu ?

Elle coula vers Louis un regard douloureux puis  désigna une forme à sa droite. Près de la moustiquaire du jardin, gisait un corps en position fœtale.

Alors que le juge allait ouvrir la bouche pour obtenir des explications, l’ombre s’anima et se releva comme au ralenti. Elle était filiforme, hésitante, maladroitement dessinée. Elle s’avança vers le juge, la démarche mal assurée, les membres flageolants et, quand elle fut plantée devant le maître de maison, elle dit :

Bonjour, papa.

Malgré tout ce qu’il avait pu penser durant ces dernières années, malgré tout le mal qu’il avait pu lui souhaiter et tout ce qu’il avait pu dire, Louis ne retint pas ses larmes. Elles lui brûlèrent les joues comme des traînées d’acide. Il les avait trop longtemps rentrées. Louis ne s’était plus épanché depuis la mort de Molly car il estimait erronément que la vie ne pouvait plus lui infliger la moindre peine. Pourtant, durant ces minutes de retrouvailles, son apparente réserve avait fondu. La vague gigantesque de ses sentiments déferla dans son cœur, balayant son amertume. Il étendit les bras pour serrer son fils, mais au dernier moment, il se ravisa. Quelque chose dans les yeux du jeune homme maigre brillait d’une manière inhabituelle, quelque chose de terrible qui interdisait au père éploré ce tendre geste d’amour. Derrière Louis Zahlen, la gouvernante émit un sanglot bruyant et se moucha.

Pourquoi es-tu revenu, Fred ? demanda-t-il en essayant de se convaincre que, finalement, tout cela n’était pas si grave.

Fred s’écarta de son père et eut l’air plus pitoyable que jamais. Il était efflanqué comme si depuis son départ pour la Birmanie, il n’avait pu avaler qu’un demi-repas par jour.

J’ai besoin... j’ai besoin de toi, papa...

Sa voix était rauque comme celle d’un vieux fumeur et, tout en attendant la suite d’une confession qui tardait à venir, le vieillard se demanda par quelles épreuves son fils unique avait dû passer.

J’ai... j’ai fait une chose terrible, papa...

Nouveau sanglot de Miss Catherine. Louis siffla entre ses dents pour la faire taire.

Fred prit une inspiration digne d’un plongeur en apnée.

J’ai…

Il lâcha tout l’air et dut en reprendre un bol.

-                         J’ai tué Laurie Greenberg !...

 

Gauthier Hiernaux

grandeuretdecadence.wordpress.com


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L'artiste, un poème de Jean-Michel Bernos

Publié le par christine brunet /aloys

JMB Recentree
L’artiste

 

 

Le musicien transi s‘est assis sur ce banc,

Lampadaire blafard, dans la nuit sombre et triste.

Un soufflet de fa dièse s’évapore et s’étire,

Tandis que les orchestres amenés par le vent,

Reprennent en harmonie les refrains de l’artiste,

Gâtant la ville lasse d’un éclat de saphir.

 

Son illumination semble l’abandonner.

Il a perdu le rêve qui le portait souvent.

C’était sans bien compter sur le beau souvenir,

Celui des feuilles rouges, tombées après l’été,

Qui charriaient ainsi, ses notes heureusement,

N’oubliant rien de lui, négligeant de mentir.

 

Il doute du talent qu’un jour on lui remit,

Espère en l’intuition, aspire à céder l’œuvre.

S’applique à rendre unique un ouvrage gracieux.

Bien des oiseaux sans voix, on trouvé un ami.

Comme les chœurs ravis, ils vont à la manœuvre

Voici en même temps les chants venus des cieux.

 

D’un vol ou bien d’un dard, le jour entraîne l’onde,

Porte le son joyeux d’une comptine oubliée.

L’artiste s’éveille alors, et au matin sourit,

Ne sachant rien du bien que lui porte le monde.

Il réalise l’heure de ce bonheur loué.

Il retourne à la vie, découvrant son mépris.

 

 

Jean-Michel Bernos

1e Couverture MML-copie-1

 

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Jean Destree nous propose un nouvel extrait de "Le tilleul du parc"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

IMG 1738

 

L'odeur du café frais vint surprendre Jean-Michel qui s'éveilla. Encore dans le vague du sommeil, il ne s'inquiéta pas de l'heure. Son travail ne commençant qu'en fin de matinée, il avait donc tout le temps pour se préparer. Soudain, il pensa au café. Que se passait-il en bas? Prenant à peine le temps d'enfiler un peignoir, il descendit la volée de marches en trois enjambées, ouvrit brusquement la porte de la cuisine. Lui tournant le dos, l'inconnue était assise à la table à boire du café. Le bruit la fit se retourner. Elle sourit.

 

- Bonjour. Vous avez bien dormi?

 

Jean-Michel, figé, fit un signe de la tête mais ne bougea pas. La femme se leva, prit une tasse dans le buffet et servit le café.

 

- Du lait et du sucre?

- Oui, les deux, s'il vous plaît.

 

Il était comme tétanisé, ne sachant plus très bien s'il était chez lui ou ailleurs. Il réfléchit un instant puis reprit.

 

- Mais qu'est-ce que vous faites ici?

- Je vous ai fait le café. Vous n'êtes pas content? Ça doit faire un bon bout de temps que ce ne vous est pas arrivé. Je me trompe?

- Merci. Au moins cinq ans. Je ne me souviens plus.

- Je vous ai entendu rentrer cette nuit. Il était près d'une heure. Je ne dormais pas. Je n'ai pu trouver le sommeil que lorsque j'ai été certaine que vous étiez bien rentré. C'est drôle?

 

Il était perplexe, presque ennuyé. Cette intrusion dans sa vie le troublait plus qu'il ne l'aurait pensé. Et puis, cette manière gentiment désinvolte de s'imposer à lui l'empêchait de réagir comme il l'aurait souhaité. Il s'assit à table, silencieux, et but son café à petites gorgées. Enfin, il osa regarder la femme installée à sa table en face de lui comme si elle y eût trouvé sa place.

 

- Vous ne dites rien. Il n'est pas bon, mon café?

 

Elle sourit en regardant Jean-Michel droit dans les yeux. Le regard clair le troubla. Il esquissa un sourire mais se reprit bien vite.

 

- Je m'appelle Fabienne. Vous, c'est Jean-Michel. J'ai vu votre nom sur une enveloppe: Jean-Michel Vallier. Ce n'est pas un nom de par ici, ça? Mais c'est un beau nom qui sonne bien. Il me plaît beaucoup.

- Non, ce n'est pas de par ici. Mon arrière-grand-père est venu de Suisse il y a plus d'un siècle, mais je n'ai jamais su pourquoi il avait atterri en Belgique. Tout ce que je sais, c'est qu'il possédait une petite forge dans le fond de la province où l'on exploitait encore le fer vers 1850. Mon père était cheminot, il conduisait une locomotive à vapeur; il est mort de silicose, comme les mineurs d'ici.

 

Il s'arrêta, surpris des confidences qu'il venait de faire. Pourquoi s'était-il allé à dire à cette femme des choses qu'il n'avait jamais racontées qu'à Robert. Il fut presque gêné de s'être laissé prendre au jeu subtil de cette femme sortie il ne savait d'où et qui était parvenue à lui faire dire des choses qu'il tenait secrètes.

 

Fabienne se leva, ramassa les tasses et les déposa sur la tablette de l'évier. Il la regardait s'affairer tandis qu'elle préparait la table pour le déjeuner. Il ne pouvait se faire à l'idée qu'il y avait ce matin-là une femme dans sa maison et surtout qu'elle avait l'air de s'y trouver comme chez elle.

 

- Je vais faire ma toilette, dit-il comme pour s'excuser.

 

- Vous prenez de la confiture? demanda-t-elle. J'en ai trouvé sur l'étagère à l'entrée de la cave.

 

Il ne répondit pas et disparut dans l'escalier. Il ne parvenait pas à cacher son émoi. Une femme. Une belle inconnue qui s'imposait tout naturellement, qui était en train de l'apprivoiser et qui cherchait à mieux le connaître. Pourtant, elle ne lui avait posé aucune question. C'était lui qui s'était laissé aller et cela le gênait. Il faillit se couper en se rasant. Il pesta contre la lame qui coupait mal, contre le savon qui ne moussait pas assez, contre l'eau qu'il trouvait trop chaude puis trop froide. Il acheva sa toilette en redescendit. Sans doute l'avait-elle entendu car il la trouva versant le café bouillant dans des bols à fleurs dont il ne se servait plus depuis longtemps.

 

- Vous avez fait vite, dit-elle. J'ai eu à peine le temps de dresser la table. Venez, tout est prêt. Bon appétit. J'ai faim.

 

Ils se faisaient face et Jean-Michel n'osait pas la regarder. Elle se leva pour servir un autre bol de café, mais il fit non de la tête. Elle parut soudain ennuyée devant le silence obstiné. Son regard s'assombrit et Jean-Michel remarqua qu'elle avait envie de pleurer. Il s'en voulut d'être si bourru et peu courtois et il sourit franchement.

 

- Pardonnez-moi, dit-il, j'ai si peu l'habitude d'être servi. Vous savez, un célibataire n'est pas toujours un personnage fréquentable. Les gens comme moi ont des manies de vieux grigous; ils sont terriblement jaloux de leur indépendance et, lorsqu'ils sont surpris, ils ont besoin d'un certain temps pour reprendre leurs esprits. Ne m'en veuillez pas, si j'ai manqué de tact à votre égard, Fabienne... mais...

 

Il venait inconsciemment de prononcer son prénom. Était-ce vraiment involontaire? Il s'arrêta, confus et se sentit rougir de son audace.

 

- Excusez-moi, Madame. Ne faites pas attention, je n'ai pas voulu vous choquer. Je suis parfois bien distrait.

- Ne vous en faites pas. Ce n'est rien, fit-elle avec un petit sourire. Moi, je vais vous appeler Jean-Michel. C'est beaucoup mieux que "monsieur". Au moins c'est plus simple. D'accord?

 

Il ne répondit pas. Il se leva et, réflexe d'homme habitué à la solitude, il se mit à desservir la table, faisant signe à Fabienne de le laisser faire.

 

- Vieille habitude, dit-il, comme pour se faire pardonner. Il faut bien partager le travail. Vous avez fait le principal, laissez-moi donc l'accessoire. A propos, vous n'avez pas eu trop froid cette nuit? Avec cette humidité, les vieilles maisons sont de véritables nids à bronchites.

- Mais non, ne soyez pas inquiet, je suis habituée. Et puis, c'est un bon lit, même froid, à côté d'une banquette de gare. Si vous me le permettez, je vais faire ma toilette et je m'en irai, car j'ai besoin de savoir.

 

Elle se leva et pour la première fois, Jean-Michel osa la regarder franchement. Elle avait enfilé un de ses pyjamas et le peignoir était un peu grand pour elle. Ses cheveux sombres, défaits lui tombaient sur les épaules. Jean-Michel fut troublé. Elle était réelle-ment belle malgré sa tenue négligée. Décidément, la vie était bizarre. Ce qui lui arrivait était si inattendu qu'il en perdait ses moyens.

 

"Toi, se dit-il, si tu n'y prends pas garde, tu vas te laisser embobiner par cette intruse. Et après? Une fois suffit".

 

Fabienne était sortie. Il l'entendait monter lentement les marches et s'enfermer dans la salle de bain. Il s'installa à son bureau et commença à préparer ses cours. Il ne savait pas par quel bout commencer et, malgré ses efforts, il ne parvenait pas à se concentrer sur son travail. Il se releva et revint dans la cuisine pour se servir une tasse de café. Il était trop énervé pour continuer et puis, tant pis pour les leçons! Ce qu'il était en train de vivre depuis la veille devenait important. Il en était de plus en plus convaincu.

 

Il buvait lentement, fixant les pommiers du jardins. Il entendait le pas de Fabienne là-haut et se l'imaginait mettant de l'ordre dans les chambres. Et si... Mais non. Il ne pouvait pas. Il ne voulait pas. Pour lui, Fabienne, cette femme encore inconnue hier soir, n'était pas une femme comme les autres, comme l'autre, celle qui l'avait quitté parce qu'ils étaient trop différents. Fabienne, c'était comme un rêve qui le troublait en le dérangeant dans ses habitudes.

 

 

Jean Destree

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Jean-Claude Texier : un second extrait de L'Elitiste

Publié le par christine brunet /aloys

P1070295

 

 

L’ÉLITISTE

                           Jean-Claude Texier

 

Un extrait de circonstances électorales

 

Roméo de Rivera, proviseur du lycée Edith Cavell dans une banlieue bourgeoise de la région parisienne, staliniste farouche et dirigeant tyrannique, devenu socialiste par opportunisme, est fortement impliqué dans la campagne présidentielle de 2007.

 

Suite...

 

 

 

 

(...) Enfin, profitant d’une accalmie, il posa la question qui lui brûlait les lèvres :

« Dites-moi, Mademoiselle… ? 

— Edwige, et vous ? 

— Roméo. 

— C’est très romantique. Un joli prénom. 

— Merci. J’aimerais connaître votre avis, on parle beaucoup en ce moment du clivage droite gauche et certains trouvent que ces orientations sont dépassées. Pour vous, qui êtes jeune, que signifie être socialiste ? Beaucoup de gens jugent aujourd’hui qu’il n’y a plus de différence entre la gauche et la droite. Qu’en pensez-vous ? 

— Oh si, il y a une grande différence, même si l’on prétend le contraire. »

Elle était soudain devenue très sérieuse, comme si ce sujet lui tenait à cœur. 

Elle réfléchit un instant.

« Le socialisme prend la nation comme un tout, collectivement, commença-t-elle d’un geste charmant évoquant un globe. Il ne fait pas de différences sociales. Être socialiste, c’est croire en l’égalité de tous les hommes, quels que soient leur origine ethnique, leur religion, leur engagement politique, leur niveau social. Pour un socialiste, le mot le plus important, c’est le peuple, celui qui contient toute la sagesse accumulée par les générations. L’idéal socialiste, c’est le bonheur de tous, du plus humble au plus élevé, et comme il repose sur l’égalité, il implique le partage des richesses, leur redistribution équitable sur l’ensemble de la nation. Il y a tout cela dans le programme de Ségolène. Sa démocratie participative va puiser aux sources populaires du pays pour s’en inspirer. Elle s’intéresse aux exclus, aux handicapés, à l’égalité salariale de l’homme et de la femme, à la promotion sociale de la femme, à l’insertion des jeunes dans la société, à la lutte contre le racisme et la discrimination. Dans l’État socialiste, tous les hommes sont égaux, donc solidaires, et l’intérêt général l’emporte sur les profits privés. L’économie de marché doit être contrôlée par l’État pour assurer la justice sociale.   

Il y a aussi l’idée que l’homme peut échouer, que l’échec n’est pas une damnation. On aide le perdant à se relever. La pauvreté est une conséquence de l’inégalité, du gaspillage, de l’appropriation des richesses par quelques-uns, des abus de pouvoir, de l’injustice. Davantage de justice sociale doit amener les plus démunis à sortir de la pauvreté. C’est l’ordre juste de Ségolène : faire en sorte que chacun ait de quoi vivre                      décemment. »

Roméo l’approuva.

« Et maintenant, être de droite, qu’est-ce que c’est, selon vous ? »

Elle se concentra un instant.

« La droite voit la société sous l’angle de l’individu. Elle prêche des valeurs que ne renie pas nécessairement la gauche, mais leur donne une importance primordiale : le travail, l’ambition, la famille, la patrie. Économiquement, elle prêche le libéralisme, qui laisse jouer la concurrence commerciale, et la compétition des individus, qui doit faire réussir les meilleurs. Il y a donc dans l’idéologie de droite un culte de l’élite… »

Roméo tiqua malgré lui à ce mot.

Elle n’y prit garde et s’enflamma, le verbe haut.

« ... avec pour corollaire un mépris de l’exclu, de celui qui échoue, qui se révolte, du délinquant des banlieues assimilé à une racaille, une tendance à l’autoritarisme, une glorification de l’ordre brutalement instauré, de la répression de la criminalité par l’augmentation des peines, un darwinisme social qui prétend que dans la lutte pour survivre, c’est le plus apte qui gagne, tandis que les moins aptes sont naturellement éliminés. C’est comme l’opinion de Sarkozy sur les pédophiles victimes de leur héritage génétique. Ce sont d’incurables ratés de la nature. On n’y peut rien. L’échec est donc la sanction d’une incapacité, et la réussite la récompense du labeur et de la valeur de l’individu.

Donc, la droite défend l’entrepreneur, moteur de l’économie. C’est l’entreprise qui crée les richesses, et c’est par sa croissance qu’un pays progresse économiquement en fournissant emplois et pouvoir d’achat pour tous. Elle croit au mérite individuel, voit dans l’argent une récompense du travail et des talents, et non une injustice. Le train de vie de Vincent Bolloré, 451e fortune du monde, est un scandale pour la gauche, un exemple de l’appropriation des richesses par les privilégiés. Mais selon la droite, Vincent Bolloré est un exemple de compétence, de valeur, de travail, d’efficacité et de prise de risques, dont la réussite contribue au rayonnement économique d’un pays.

Pour la droite, les 35 heures sont une aberration, car le travail n’est pas un gâteau que l’on découpe en parts équitables pour chacun. Selon Sarkozy, elles coûtent sept milliards par an au pays, sans parler des secteurs où elles sont inapplicables, comme les hôpitaux. Le plein emploi est l’œuvre des entrepreneurs qui font tourner la machine économique à plein régime, et dont il faut faciliter les projets. En particulier ne pas les faire fuir à l’étranger par un impôt sur la fortune trop élevé. 

— Bravo pour cette analyse, apprécia Roméo. Mais le clivage gauche droite, est-il si tranché que cela ? 

— Oh, pas toujours. Ainsi, quand Ségolène veut réconcilier les Français avec l’entreprise, quand elle prétend aider les entreprises innovantes qui réussissent, elle préconise une politique de droite. Car où trouver de l’argent ailleurs que dans l’économie ? Prendre l’argent des riches est une hérésie. 

— Vous êtes donc de droite, puisque vous prêchez le libéralisme économique » fit-il d’un air taquin.

Elle sourit en balançant la tête.    

« Ni de droite, ni absolument de gauche, puisque je ne suis pas encore décidée à prendre ma carte du PS. Il y a plus d’égoïsme, de dureté, d’exigence à droite, mais aussi parfois plus de pragmatisme ; il y a plus de générosité, de tolérance, d’ouverture et d’humanité à gauche, en particulier en matière d’immigration et d’environnement, avec parfois un manque de réalisme. Mais je crois que cette division droite gauche n’est pas une vision saine des choses, qu’il faut se situer au-dessus, c’est pourquoi je penche vers Ségolène qui n’a pas une position                      antipatronale comme la gauche traditionnelle. Je partage son idéal d’une réconciliation des Français avec l’entreprise. 

— Qu’est-ce que vous entendez par réconciliation avec l’entreprise ? 

— Je veux dire, un individu peut très bien avoir de l’ambition, s’améliorer pour devenir excellent dans son travail, et un autre être un patron équitable payant convenablement son employé pour le travail qu’il fournit. Être patron implique une capacité à diriger, à assumer des responsabilités, mais aussi un sens de l’équité et de la justice dans le paiement de ses employés. Il ne peut verser le même salaire à tous, car certains sont plus qualifiés que d’autres. Mais il s’interdit d’exploiter quelqu’un parce qu’il est faible ou peu qualifié, ou de discriminer lors de l’embauche selon des critères raciaux, politiques, religieux ou autres, ou encore de pratiquer le harcèlement moral pour se débarrasser de quelqu’un sans lui payer des indemnités de licenciement, ou le harcèlement sexuel qui prend l’autre comme objet, ou toute autre forme de domination dégradante. Il ne manipule pas ses employés pour obtenir d’eux plus qu’ils ne peuvent donner, il respecte leurs horaires de travail, tient compte de leurs revendications, maintient le dialogue avec eux, et les rémunèrent décemment, chacun selon son mérite. Cette vision n’est pas chimérique, elle fait rejoindre la droite et la gauche dans la même communauté d’intérêts. »

Roméo était devenu blême. Il fixait la jeune étudiante comme un serpent, figé dans un moment de fascination où le reptile brise la volonté de sa victime, et avant de la détruire, la réduit à l’impuissance, en fait une chose molle, malléable, soumise, comme un subalterne. Mais indifférente à son masque glacé, elle lui offrait son regard clair, accompagné d’un demi-sourire, cherchant à deviner ses pensées, et, ravie de son effet, attendait patiemment une approbation. Comme le silence s’éternisait, une gêne sourde apparut dans ses yeux, une vague inquiétude de lui avoir déplu. Alors, conciliante, elle lui demanda doucement, comme à un enfant boudeur :

« Vous n’êtes pas vexé au moins ? »

Il parut sortir d’un monde intérieur et reprendre conscience du lieu et de l’heure.

« Non, dit-il faiblement, j’étais seulement… stupéfait de vous entendre parler… comme Ségolène. » 

Elle éclata de rire, d’un rire cristallin qui le réjouit. Autour d’eux, les clients se levaient et se dirigeaient vers le siège du parti où s’annonçait l’imminence des résultats. Ils suivirent la cohue et allèrent sur le trottoir opposé, devant l’immense écran, parmi la foule qui ponctuait les images d’applaudissements, de sifflements ou de huées selon le bord politique des personnages. Les vagues de drapeaux blanc et rouge du Mouvement des jeunes socialistes s’agitèrent lorsque commença le compte à rebours, vers les 2O heures fatidiques. Il cria avec eux, joignit sa voix tonnante à l’ample clameur de la jeunesse :

« six, cinq, quatre… »

Des balcons et des chambres sous les toits, où les vitres renvoyaient les derniers éclats du soleil en cette douce soirée printanière, des journalistes filmaient l’évènement.

Il retint son souffle.

 

Copyrights Editions Chloé des Lys 2012

 Jean-Claude Texier

 

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Début et fin, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

delvilletete

 

DÉBUT ET FIN

Votre texte commencera par :

Sa voix était distante. Elle ne lui répondait qu'à demi mot.

Et se terminera par :

Cette journée de printemps était plutôt fraîche. La place du marché était noire de monde.

 

Sa voix était distante. Elle ne lui répondait qu'à demi mot. Pourtant d'habitude, elle n'arrêtait pas, une véritable mitraillette. Il faut dire que ce qu'il lui avait dit, l'avait laissée sur le cul, comme on dit !

 

Apprendre que l'on est enceinte de triplés, même le jour de la Saint-Nicolas et même si la nouvelle vous est annoncée par un spécialiste sérieux, n'est pas chose facile.

 

- Des triplés, vous… vous êtes sûr, Docteur ?

 

- Oui, il n'y a aucun doute. Rassurez-vous, vous aurez de l'aide et en plus, les allocations…

 

- Les allocations… une misère…

 

- Une aide familiale à plein temps et puis, la fierté de vous promener avec vos trois enfants…

 

- Et mon mari ? Que va-t-il dire ? Il est enfant unique…

 

- Nous nous revoyons dans deux mois ?

 

Le médecin avait abrégé la consultation ne sachant plus quoi répondre. Et les mois avaient passé… sans gros problème. Elle prenait de l'embonpoint, se promenait fièrement, parlant à toutes et à tous pour expliquer sa situation. Elle et son mari assumeraient et les trois enfants seraient accueillis avec amour.

 

La délivrance arrivait. Le 1er mai, elle rentrait à la maternité et mettait au monde trois garçons. Dehors, devant la maternité, le cortège passait avec ses slogans, ses harangues. Aux premiers rangs, on  apercevait quelques hommes politiques portant fièrement leur écharpe tricolore et un brin de muguet à la boutonnière. Cette journée de printemps était plutôt fraîche. La place du marché était noire de monde.

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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Courts extraits tirés de la trilogie de Stéphane Ekelson

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes2/ekelsontete.jpg

 

Aimer à mûrir (extrait)

 

« J'embrasse la joue de l'écriture. Elle est féminine. Je voudrais l'épouser. Epouser ses formes fort séduisantes. Coucher dans le même lit de confidences, d'histoires vraies et fictives. Mêler ma langue à la sienne pour maintenir la passion. Je range mes armes, mon combat contre elle. Je veux qu'elle soit mienne et sienne. Je lui souffle des mots à l'oreille. Elle se met à rire. Je ris aussi de sa splendeur. L'écriture me dévisage. J'en tombe amoureux. Tout coule alors comme une source. Une relation est née. Elle a décidé en secret de m'épouser. Je tourne la page de mon passé. Je remplis les pages vierges de notre livre. Celui d'un amour naissant. Le mariage fut célébré dans une cathédrale accompagné par un orgue inspiré de notes comme les mots abondants écrits sur le registre de l'autel blanc. »

 

http://www.bandbsa.be/contes2/aimermurirrv.jpg

L'indicatif présent (extrait)

 

« Le temps du plus blanc que blanc est révolu. A présent on parle de boue, de crasse, de puanteur, de déjection, de pourriture, de cadavre et de laideur. Tu es laide, tu es sale et tu pues. Tu n'aimes pas l'entendre n'est-ce-pas ? Avoue, reconnais-le, je suis dans le registre de l'horreur, du scandaleux et de l'infâme. Mais ils sont nombreux dans mon cas. Tu ne te rends pas compte. Tu ignores la vraie nature de l'homme. En fait tu m'exaspères, tu m'irrites. Je ne sais pas sur quel pied danser avec ton comportement et ton langage déficient. Tu veux que je m'arrête-là ? Que je signe une trêve avec toi pour cesser ce non-lieu ? »

 

http://www.bandbsa.be/contes2/indipresentrecto.jpg

 

Toile au vert de liqueur (extrait)

 

« Ayant atteint la hauteur de sa voiture, il ouvrit la portière arrière et en sortit des chaussures décentes qu'il mit à ses pieds à la place des bottines dont l'éclat puait. Le jour s'assombrissait peu à peu et il alluma une cigarette, assis à son volant, sans se douter que des yeux avisés suivaient son manège. Après un temps, la cigarette consumée à grandes bouffées, il démarra silencieusement les feux éteints par l'oubli. »

 

http://www.bandbsa.be/contes2/toilevertrecto.jpg

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