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Le blog Aloys

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Brune Sapin nous propose "En guise d'avertissement"... le début de son ouvrage "Il a beau pleuvoir, le soleil n'est jamais mouillé"

24 Juin 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

En guise d’Avertissement :

Il a beau pleuvoir, le soleil n’est jamais mouillé

 

 

Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

(Boileau, L’Art poétique, 1674)

 

 

Il avait bien raison le grand Classique. On jette comme ça des idées sur une page, et à force de les relire on les supprime quasiment toutes pour en réécrire les grandes lignes voire parfois les lignes parallèles.

 

Je voudrais vous présenter mon petit livre, mais je ne sais ni par où commencer ni qu’en dire. Ce qui est sûr c’est que je l’ai écrit, soyez rassurés. Mais de là à en parler il y a un sacré vol à l’étalage qui vire au tour de l’univers en vitesse lumière.

 

Il me semble cependant pour l’anecdote, que sur l’enveloppe dans laquelle se trouvait mon manuscrit (premier jet) lorsque Chloé des Lys l’a reçue, j’avais inscrit ceci :

Les sots lisent un livre, et ne l’entendent point ; les esprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands esprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair ; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible.

(La Bruyère, Les CaractèresDes ouvrages de l’esprit, 1696)

 

C’était prétentieux.

 

Et d’ailleurs la version finale de ce manuscrit en question soit le bouquin dont je vous parle n’a pas grand-chose à voir avec ce qui se trouvait dans l’enveloppe.

 

Bref, je cherche une définition : c’est une sorte de livre excentrique, mais tel que l’entendait Nodier et non pas l’interprétation ironique et/ou parodique qu’en a fait Daniel Sangsue en 1988 (J’entends ici par un livre excentrique un livre qui est fait hors de toutes les règles communes de la composition et du style, et dont il est impossible ou très difficile de deviner le but, quand il est arrivé par hasard que l’auteur eût un but en l’écrivant. (Bibliographie des Fous de Quelques Livres Excentriques, Charles Nodier, 1835)

Ensuite et bien c’est une histoire, celle d’une petite fille, qui fugue bien évidemment, et d’autres personnages plus ou moins importants… Mais l’ensemble est un sacré trompe-l’œil en fin de compte, si l’on admet comme Aragon que l’imagination n’inventant pas des choses réelles, ces dernières sont menties : L’extraordinaire du roman, c’est que pour comprendre le réel objectif, il invente d’inventer. Ce qui est menti dans le roman libère l’écrivain, lui permet de montrer le réel dans sa nudité. Ce qui est menti dans le roman sert de substratum à la vérité. (Aragon, C’est là que tout a commencé…, 1965). Cependant, le monde de l’imaginaire apparaît paradoxalement chez Lacan comme intrinsèque au moi, avec celui du symbolique et celui du réel… Aussi je vous laisse vous y retrouver.

 

Et puis je dois tout de suite vous avertir que mon livre n’est pas tout à fait un roman. En fouinant un peu dans l’histoire littéraire je dirais qu’il se rapproche de l’antiroman (vous savez, Charles Sorel, 1633, Le Berger Extravagant ; Jean-Paul Sartre dans son introduction au Portrait d’un inconnu de Nathalie Sarraute, 1948 ; critique de la vague du nouveau roman français dans les années 1940, 50,60 ; et pour ceux que cela intéresse : un article d’Aron Kibédi Varga dans Littérature en 1982 (n°48, Texte contre-texte) : Le roman est un anti-roman :  http://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_1982_num_48_4_2174 ).

 

Mais pour finir de brouiller les pistes (dans mon esprit qui cherche à vous présenter concrètement quelque chose d’acté et diable ! de publié), ultime citation tirée d’un livre incroyable que je vous recommande en passant : Tout se passerait donc comme si, les genres s’étant dissipés, la littérature s’affirmait seule, brillait seule dans la clarté mystérieuse qu’elle propage et que chaque création littéraire lui renvoie en la multipliant – comme s’il y avait donc une essence de la littérature. Mais, précisément, l’essence de la littérature, c’est d’échapper à toute détermination essentielle, à toute affirmation qui la stabilise ou même la réalise : elle n’est jamais déjà là, elle est toujours à retrouver ou à réinventer. Il n’est même jamais sûr que le mot de littérature ou le mot art réponde à rien de réel, rien de possible ou rien d’importance. (Maurice Blanchot, Le livre à venir, 1959)

 

Vous l’avez compris maintenant, il vous faut donc lire ce récit de fiction qui n’est ni un roman, ni un livre excentrique, ni tout à fait un antiroman, en souriant et en ne cherchant surtout pas à le cataloguer car il est brut et brutal, sorti de nulle part et encore en recherche. De plus, ce sourire qui ne vous quittera plus, participera de votre indulgence par-rapport aux coquilles s’il en reste malgré mes relectures et corrections (honte à l’auteur : moi) mais également à accepter dans votre grande mansuétude une faute grammaticale que je revendique bien qu’elle paraisse indubitablement condamnable : c’est fatiguant. L’adjectif qualificatif comme son nom l’indique serait attendu là pour qualifier la situation, et de plus seul lui (en tant que défini et définissable, sinon d’autres mots peuvent remplir cette fonction syntaxique) peut être placé en attribut du sujet. Or la grammaire moderne est beaucoup moins rigoureuse que celle que j’ai apprise dans ma lointaine jeunesse, et parle uniquement de différences sémantiques entre le participe présent, l’adjectif verbal et le gérondif (les trois formes en –ant) : l’adjectif verbal a une qualité durable ; le participe présent et le gérondif indiquent tous deux avec plus de puissance l’aspect d’inaccompli, d’action passagère, de procès en cours de réalisation. (A. Mela, Université Paul Valéry, Trame de coursPrépa à l’entrée à l’IUFM) L’immensité de la fatigue en train d’être ressentie par le sujet présent à la situation donnée m’a donc induite en erreur vers le participe présent, et je m’en excuse pour ceux que cela choquerait, bien que le propre, aussi, de ce récit, soit son imperfection, de par son statut de premier (douteux brouillon et naïf qui plus est ?), d’où votre sourire amusé.

 

Vous ne pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenus !

 

Un livre. Une aventure. Quant à moi je m’éclipse…

 

12 Mars 2017

Brune Sapin

 

(Petit ajout blessé par-rapport à ceux qui confondraient autobiographie et travail du monologue intérieur : mon projet d’écriture n’était pas de me purger personnellement de mes états d’âme ou de mes fantasmes donc pas d’amalgame, il n’a pas lieu d’être. Je n’ai signé aucun pacte, ni avec moi-même, ni avec ceux qui lisent, ont lu, liront peut-être, ni avec le diable par ailleurs ! 14 mai 2017)

 

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La liberté, un texte de Paul Maakad

1 Juin 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

La liberté

 

 

Ecrire rend libre. Pour certains, c’est le sport, d’autres, le théâtre ou encore la musique. Etre libre veut dire être Homme, tout simplement : utiliser sa capacité de réflexion, pas seulement de répétition, sa capacité d’empathie, pas seulement de compassion.

 

L’animal dort, boit et chasse pour se procurer les moyens matériels de sa subsistance. L’être humain dort, boit et assure sa subsistance également. En revanche, il pense aussi ; ou plutôt, il peut penser. Car la véritable pensée rend libre, rend Homme ; la simple singerie – qui prend souvent les traits des idées inédites – laisse prisonnier du seul matériel, tel l’animal.

 

Ainsi, l’état d’Homme, état de liberté, se gagne, se construit ; comme toute construction, elle est laborieuse, pénible, elle demande des efforts et du temps… elle passe aussi par des moments de doute, de déception, de torpeur. Elle est fragile, humble et forte à la fois.

 

Que ne force plus le respect que les chefs-d’œuvre artistiques, sportifs ou encore les dons de soi charitables ? Pourquoi nous extasions-nous devant les auteurs de telles merveilles, sinon parce qu’ils font preuve de leur humanité profonde à travers leurs ouvrages, c'est-à-dire l’utilisation de leur pensée, de leur liberté la plus épurée, détachée de tout contrainte de survie – considération propre aux bêtes ?

 

Enfant déjà, ce besoin de liberté, de devenir Homme, est revendiqué par le jeu – seule activité qui se départisse de l’obsession de cette contrainte ; cependant que sous prétexte de bienséance, il se trouve au fur et à mesure bridé dans son élan le plus beau, le plus noble. Et cela se poursuit tout au long de la vie, à toutes les étapes de l’existence. C’est pourquoi la liberté n’est jamais acquise, elle est lutte constante contre les autres, mais aussi contre soi-même.

 

Penser, penser vraiment – pas seulement imiter – requiert du courage, de l’énergie et de l’audace. Il est tellement plus confortable de rester animal. Pourquoi s’évertuer à devenir libre, à devenir Homme alors, si cela demande tellement de volonté ?

Certains caractères s’accommodent aisément du simple confort matériel – de cette bride qui, sous couvert des strasses et des paillettes de la réussite carriériste sacro-sainte, n’est autre que leur geôlier le plus perfide. D’autres s’en contente moins, voire pas du tout.

 

La liberté est donc question de choix ; elle n’est pas devoir, mais vouloir. Aussi ne peut-elle être donnée de l’extérieur.

En choisissant d’écrire, de jouer, de chanter, de faire du sport, de se donner pour les autres, l’Homme se soustrait à l’impératif mécanique de survie pour exprimer sa qualité d’être pensant, refusant le seul déterminisme animal. Par la même, il conquiert sa liberté.

 

 

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"Elle avait toujours aimé la pluie", une nouvelle de Marcelle Pâques

8 Mai 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

 

Elle avait toujours aimé la pluie

 

 

 

 

 

 

Il y a sur cette terre

des gens qui s'entretuent ;

c'est pas gai, je sais.

Il y a aussi des gens qui s'entrevivent,

j'irai les rejoindre.

Prévert

 

 

Après avoir subi une mastectomie, Chloé H sortit de l'hôpital, hébétée, sonnée ...

Un peu comme il y a un an, après l'attentat qui avait coûté la vie à son amoureux.

Elle se retrouvait sur le trottoir, seule, fragile, comme ce petit piaf qui barbotait dans la flaque d'eau ...

Il y a un an, c'était une mare de sang ! Yann venait de mourir sans comprendre, étonné de ce qui lui arrivait ...

Vraiment une drôle d'époque, des attentats un peu partout !

Tout le monde répétait " pas d'amalgame, pas de haine".

Les pauvres étrangers, coupables d'avoir une tête d'étranger !

Mais nous sommes tous l'étranger de quelqu'un, avoir une tête d'étranger, cela ne veut rien dire !

 

Alors bravement, Chloé avait sauté les étapes du deuil ...

pas de colère, juste une rose déposée sur les lieux de l'attentat, des mots d'espoir et de paix sur sa page facebook.

En échange elle avait reçu des centaines de messages d'encouragement saluant sa dignité.

Et puis, - les autres - ils passèrent à autre chose, les vacances, les grèves, etc ... la vie continuait ...

Mais elle - la nuit - elle pleurait ( seule) dans le grand lit, se remémorant les rêves,

les fous-rires partagés.

Plus jamais sur elle le poids tendre du corps de Yann, le désir qui les emportait vers les étoiles.

C'était fini .

Mais pourquoi ? pourquoi ?

 

Un jour son sein droit, celui qui avait gardé en mémoire les dernières caresses, celui que Yann appelait " Jules" ...

Un jour il s'était rebellé !!! Une boule d'angoisse, de colère, s'était formée inexorablement.

Il avait fallu se rendre à l'évidence, accepter le verdict des docteurs,lui dire - Adieu -

Chloé, troublée leva les yeux vers le ciel où passait un vol d'oiseaux dans un battement d'ailes ...

- Pardon Mademoiselle ! Un gamin l'avait bousculée, elle lui sourit.

Une jolie frimousse, un regard curieux. Il ressemblait singulièrement à la photo de Yann enfant, une photo qu'elle conservait précieusement.

Pardon ! il insistait, décontenancé par cette demoiselle bouleversée qui le dévisageait des larmes plein les yeux.

Elle sourit, je te pardonne, ce n'est pas ta faute, un accident, un obstacle sur le chemin ...

Il était rassuré. Oui, Mademoiselle, bonne journée !

-Merci, à toi aussi.

Un taxi s'arrêta à son hauteur, elle s'y engouffra en soupirant d'aise.

Une légère pluie printannière chantait contre les vitres.

Elle avait toujours aimé la pluie ...

 

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Séverine Baaziz nous propose une nouvel extrait de son roman : Le premier choix.

5 Mai 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

 
 
Situation de l'histoire au moment de l'extrait :
 
Martin vient de mourir et on lui offre la possibilité de renaître, qui plus est, dans la famille de son choix. Deux destins possibles, très différents mais tous deux idylliques en apparence. 
Invisible, Martin va accompagner leurs quotidiens, façonner son jugement, tenter de se projeter. 
Dans le passage qui va suivre, il suit Irina, la mère qu'il pourrait choisir, en consultation médicale, elle-même accompagnée de sa meilleure amie.
Les voici qui entrent dans la salle d'attente... 
 
Extrait : 
 
En gentleman, je reste debout. A vrai dire, le seul fauteuil libre se trouve aux côtés d’une femme qui me glace le sang. Derrière un lifting impeccablement épinglé, la blonde grisonnante sans âge, mitraille ses congénères, insupportée de tout et de rien. Un profond décolleté la révolte. Une adolescente rivée à son téléphone portable l’agace. La mastication d’un chewing-gum la rend nerveuse. Et pour couronner le tout, Irina et Victoria jacassent maintenant un peu trop fort. A se demander si elle ne va pas finir pas mordre. Dans le doute, vaut mieux garder ses distances.
Deux longues heures plus tard, Irina est appelée. Pendant qu’elle est allongée, les examens de circonstance se pratiquent : frottis et échographie. Après plusieurs « Hum, hum » et quelques étirements de bouche pincée, Irina n’en saura toujours pas plus. Cherchant à déchiffrer la moindre information dans les yeux du médecin semblant éviter le sien, elle finira par oser la question essentielle.
— C’est grave, docteur ?
— Je ne dirais pas grave mais plutôt sérieux.
— Vous m’inquiétez, Docteur, qu’est-ce qui m’arrive ? interrogent les yeux glacés d’Irina.
— Je dois vous dire, ma petite dame, que vous êtes enceinte de plus de deux mois.
— Mais non, c’est impossible. Comment est-ce arrivé ?
— Alors, ni par la cigogne, ni par le saint esprit. Nous ne nous connaissons que depuis quelques minutes mais je me dois de vous dire toute la vérité. Un homme a dû déposer une petite graine dans votre utérus.
— Très drôle, Docteur. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Mon mari a subi une vasectomie il y a trois ans, donc je ne vois pas. Je suis une femme fidèle. Qu’est-ce qu’il va penser ? Vous êtes sûr que vous ne vous trompez pas ?
— Madame, calmez-vous. Cela fait trente ans que j’exerce, je sais reconnaître un utérus fécondé. Et puis, je vois dans votre dossier que votre mari est professeur en cardiologie. Croyez-moi, il doit savoir qu’il existe des cas, même rarissimes, de recanalisations spontanées.
— Mais, Docteur, je ne veux pas avoir d’autre enfant.
— Ecoutez, ma brave dame, vous devez prendre le temps de digérer la nouvelle. Parlez-en avec votre époux et sachez qu’une interruption de grossesse est encore possible. Il vous reste trois semaines. Pesez le pour et le contre et rappelez-moi.
Perdue dans ses pensées, Irina sort du cabinet médical. L’air absent, une main appuyée sur son sac à main, l’autre apposée sur son ventre, elle oublie même la présence de son amie qui la suit au pas de course.
— Irina, tu m’inquiètes. Que t’a dit le médecin ?
— Je suis enceinte.
Victoria frictionne l’épaule d’Irina comme pour la consoler. 
Et moi, qui me console.
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Edmée De Xhavée – Extrait de la nouvelle Louve Story, Recueil « La rinascente* »

26 Avril 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

 

« Les loups ! Octavie les avait aperçus de temps à autre. Furtifs, le trot rapide et souple. Parfois même, elle en avait croisé le regard jaune, et en avait été enivrée. Ils s’approchaient rarement du petit manoir, et surtout des étables d’où il leur arrivait certains jours d’audace d’enlever un agneau dans le cœur de la nuit. Ils quittaient peu la forêt, et chantaient leur complainte qui montait dans le ciel de velours sombre.

Une nuit elle était sortie dans le fond du jardin, foulant de ses pieds nus l’herbe humide, soulevant d’une main l’excès de longueur de sa chemise de nuit, brodée et luisante de rubans de soie et, se hissant sur le mur, avait échangé avec un loup invisible ses modulations tendres.

Le lendemain on l’avait réprimandée : elle avait les avant-bras égratignés, ce qui se verrait au bal de la fin de semaine, ou elle avait sali le bas de sa chemise de nuit avec la grosse terre noire. Elle allait attirer les loups. Et enfin, les servantes ne manqueraient pas de répandre la rumeur de ses bizarreries aux servantes des autres demeures, par l’entremise de l’un ou l’autre livreur ou amoureux ».


 


 

Elle comprend bien Octavie la frémissante. Oh si elle la comprend ! Elle n’a pas connu l’appel du loup en liberté mais a tant aimé monter à cru. Elle sent encore les flancs chauds de Pépita, la jument de ces gens venus de la ville, qui la lui laissaient monter et caresser dans la grande prairie qui entourait leur ferme redynamisée, comme ils disaient. Elle la montait en short, sans selle ni étriers, se fiant à la force de ses genoux et talons pour rester en place, tandis que Pépita se laissait conduire par une bride sommaire dans un petit trot léger qui lui détendait les jambes. Quand elle redescendait de sa monture, l’intérieur de ses genoux et cuisses était un peu opaque, patiné de la graisse à l’odeur délicieusement sauvage.

Octavie avait semé en elle…

Elle aimait aussi partir aux champignons, que ce soit ceux de prairie à la fragile blancheur, qu’il fallait déplacer avec doigté pour ne pas les faire noircir, ou les champignons des bois aux teintes, formes et peaux délicates. Pourquoi n’accompagnes-tu pas Janou à la kermesse ? demandait sa mère, inquiète de la solitude que sa fille recherchait, à un âge où au contraire il fallait se faire voir pour être choisie… Mais elle aimait abandonner derrière elle le gai vacarme coloré de la kermesse, sachant que les sentiers, prairies et bois seraient déserts, et qu’elle y serait reine des lieux.

Elle était partie étudier dans une ville éloignée, ne revenant que lors des vacances ou évènements familiaux : le mariage de Bastien, la mort de mémé, l’opération de papa… Elle avait trouvé du travail dans cette ville, un travail que personne ne comprenait dans le village. Àquoi donc peut servir une documentaliste ? Et pourquoi ne se mariait-elle pas ? Elle n’aurait pas besoin de travailler, elle élèverait ses enfants.

Elle souriait à sa mère, amusée de l’abîme qui les séparait, et qu’elle avait renoncé à tenter de combler.


 

 
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Silvana Minchella nous propose un court extrait d'Angela, son nouveau roman.

17 Mars 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

ANGELA, guerrière de lumière

 

 

 

Extrait :

 

 

Manuela tendit à sa bru un grand panier rempli de victuailles, la supplia de prendre soin de l’enfant et de donner des nouvelles.

- Promets d’écrire, Luisa, je demanderai à monsieur le curé de lire tes lettres et je lui dicterai les réponses. Tiens, ajouta-t-elle en lui glissant une enveloppe dans la main, c’est peu de choses mais ce sont mes économies. Tu en auras besoin pour que notre ange ne manque de rien, tu sais qu’elle est délicate…

- Merci mère, je te le promets.

 

La voix de Luisa trahissait l’angoisse qui s’emparait d’elle maintenant que le départ approchait. Elle se voulait forte et indifférente mais la peur de l’inconnu commençait à se frayer un chemin dans son esprit.

Puis le train arriva, un monstre rutilant crachant de la fumée noire, sifflant à percer les tympans et broyant tout sur son passage.

Une vision d’enfer.

Angela ne put en supporter davantage.

Elle se dédoubla, s’en alla tranquillement s’assoir sur un banc et assista, en retrait, au drame qui se jouait sur le quai.

Elle se vit monter les marches la main dans celle de son père, elle se vit dire au-revoir en agitant la main et elle resta là, imperturbable, esprit détaché de la matière.

Le monstre avala la petite princesse adulée de tous et recracha quelques milliers de kilomètres plus loin une pauvresse en haillons.

Et pendant de longues années, Angela vécut à la ville coupée de son énergie créatrice, son enfant intérieure.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Régis Kuntz nous propose un extrait de son ouvrage en court de publication aux Editions Chloé des Lys

7 Mars 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

L’Autriche-Hongrie comptait dans ses rangs une personne du nom de François-Ferdinand de Habsbourg. C’était un personnage borné, brutal, et par-dessus tout, héritier de la couronne d’Autriche. Il se distinguait par son catholicisme proche de l’intégrisme, un antisémitisme notoire et une haine farouche des régimes démocratiques. Il réussit le prodige de se fâcher avec tous ses collaborateurs, y compris les plus proches, et ses relations avec François-Joseph étaient exécrables. Enfin, il contracta un mariage morganatique qui couvrit d’humiliation la cour d’Autriche. Il faut avouer que cela faisait beaucoup de défauts pour une seule personne.

Un jour, le cousin Guillaume, qui était pourtant peu avare de bellicisme, dut remettre en place cet héritier bouillant. « Vous faites trop de bruit avec mon sabre ! », lui adressa-t-il sur le ton de la réprimande.

La vérité historique voudrait aussi que l’on présente l’archiduc comme un chantre de la paix, mais il n’y a que de rares historiens fanatiques de sa personne pour le relever, aussi nous en resterons à l’impression générale qu’il laissa.

François-Ferdinand eut l’idée de se rendre à Sarajevo au début de l’été 1914. Le but de ce voyage était de parader en pleine fête nationale serbe pour leur exprimer son mépris. Malheureusement, il se trouva un bras armé pour lui expliquer autre chose. L’archiduc trépassa sous les balles et la cour d’Autriche aurait put être soulagée de cette perte. Le bon sens aurait dicté de mener une enquête policière, mais déjà Guillaume trépignait. Sa première réaction fut : « Mince, maintenant tout est à refaire ! », à croire qu’il avait déjà ourdi un projet avec le Grand-Duc pour jeter le monde dans la guerre. Puis il se ravisa : « L’héritier de la cour d’Autriche, ce n’est pas rien tout de même, après tout ce n’est qu’une question de présentation » et il câbla toutes sortes de recommandations à François-Joseph. Ce dernier finit par sortir sa plume et adressa à Pierre 1er de Serbie un ultimatum en dix points inacceptables. Il s’agissait tout simplement d’une proposition implicite de guerre et contre toute attente, le premier des Habsbourg reçut une reddition de Pierre 1er de Serbie. C’en était trop ! Les Slaves faisaient fi du code de l’honneur, bafouaient les usages, cette complaisance était une insulte directe à la cour d’Autriche, il fallait franchir le pas. Le Kaiser exultait, Nicolas II alors en proie avec quelques désordres intérieurs trouva enfin une occasion d’occuper le devant de la scène. « Nous volons au secours de nos frères slaves ! », et puis un petit conflit était toujours propice à resserrer les liens entre un peuple et son tsar.

Pour la forme, le cousin Willy tenta une médiation avec son parent Nicki, mais ce dernier avait déjà lancé l’ordre de mobilisation de ses troupes. L’Allemand put s’en retourner doublement satisfait puisque les apparences étaient sauves. À l’embrasement du conflit, le tsar se rendit au balcon de l’Hermitage et ce fut une foule en liesse qui salua sa présence. « En vingt ans de règne, je n’ai jamais réussi à être aussi proche du peuple, songea-t-il. Mes ministres avaient raison, ce petit conflit nous fera du bien ! »

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Marcelle Dumont nous présente un extrait de son roman "Nuageux à couvert" : "Albert et Marguerite"

2 Mars 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes, #présentations

Le petit soldat de la Grande Guerre s’appelait Albert et sa dulcinée se nommait Marguerite. Comment s’étaient-ils rencontrés ? À l’occasion d’un bal, d’une réunion de bienfaisance au bénéfice des Poilus ou tout simplement dans un lieu quelconque où Cupidon avait décidé de lancer ses flèches. Peu importe car ils étaient tombés en amour. De cet amour il reste un poignant témoignage : une série de cartes postales envoyées à Marguerite depuis les tranchées ou pendant les périodes de repos.

Ces messagères ont dormi longtemps dans un grenier et, par un hasard heureux, elles sont tombées entre mes mains. Leurs images aux couleurs passées, « rehaussées » de sentences douceâtres et consolatrices, tentent  d’enjoliver la dure réalité.

Un couple y figure généralement. Une jeune femme, en blanc et rose, y accueille les effusions d’un poilu bien rasé – il n’a gardé qu’une petite moustache de bon ton – son uniforme sort du pressing et son casque qui n’est jamais loin ne comporte pas une tache de boue. Le décor est aimable et paisible. Il y figure souvent des roses, tantôt dans un vase, tantôt dans les bras de la belle. Et lorsque le soldat songe à la femme sur laquelle il veille, si d’aventure il se la représente au lit, elle y est blottie sous une courtepointe violine, recouverte du large rabat d’un drap ajouré, brodé et bordé de dentelle qui semble un écho affaibli des fanfreluches et affutiaux que les dames s’appliquaient à produire à cette époque, afin d’enjoliver leurs pudiques dessous.

La première carte postale d’Albert, envoyée de Montauban et datée du 12 mars 1915, est cérémonieuse car le scripteur dit vous à la destinataire qu’il appelle « Ma Chère Amie ». Mais elle est en même temps brûlante quand Albert assure Marguerite qu’elle pourra compter sur lui dimanche car il me tue de vous revoir, quand l’on aime un petit ange comme vous, que ne ferait-on pour lui. Tue, serait-ce un lapsus révélateur ? En effet il lui tarde de la revoir, à la condition qu’il ne soit pas tué entre-temps, pauvre pioupiou soumis à la mitraille. Il est heureux de pouvoir l’aimer cette jeune fille car c’est un rêve pour la vie. Vient ensuite le côté prosaïque : il ira à sa rencontre si elle n’est pas arrivée à l’heure qu’ils ont fixée. Puis, à nouveau, une grande flamme jaillit de l’âme du petit ami qui embrasse sa mie de tout son cœur, lui envoie ses meilleures amitiés et mille baisers.

 

Marcelle DUMONT

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Jean Destree nous propose un nouvel extrait de "un compte de fée"

26 Février 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

Un compte de fées

 

Au cours de leur périple à la recherche d’une épouse pour le prince, nous deux voyageurs se sont retrouvés chez Merlin. Mais il faut continuer le voyage.

 

Les deux voyageurs ne s’attardèrent pas au château de Merlin. Ils prirent congé de leur hôte qui leur demanda où ils comptaient dormir.

 

- Là où nous trouverons place.

- Soyez prudents, les loups ne manquent pas dans la forêt et quand ils ont faim, ils mangent tout ce qu’ils trouvent. Le Petit Chaperon rouge a failli être changée en saucisse de Francfort. Ils ont voulu faire des rillettes avec la grand-mère mais ils ont renoncé parce qu’elle était trop maigre.

- Soyez sans crainte, nous ferons attention.

- Je suis trop coriace, ajouta Hestor, ils se casseront les dents sur mes vieux os.

- Attention aussi à ne pas vous avancer trop loin dans la montagne. La Reine des Neiges est une mégère qui veut se venger des hommes qui lui font des misères parce qu’elle est froide comme la glace de son château. Il est impossible de la réchauffer pour la faire fondre. Il n’y a pas de feu chez elle car elle s’est brûlée quand elle était petite et depuis elle crie au secours quand elle voir du feu, ce qui ameute le voisinage et les manants disent qu’ elle a vu le diable.

- Elle a des visions, comme Jeanne d’Arc ?

- Je ne sais pas, je ne connais pas cette Jeanne. Qu’est-ce qu’elle fait ?

- Rien. Elle a été brûlée vive dans un accident sur une place publique.

- Drôle de mort pour une femme. Soyez bien prudents.

- Ne craignez rien, nous sommes au courant des pratiques de cette reine. Le chef des schtroumphs nous en a parlé quand nous sommes passé le voir.

- Bon voyage.

 

Nos deux voyageurs se remirent en route non sans se de- mander qui était cette Reine des Neiges dont on dit tant de mal. Ils trottèrent tout le jour, s’arrêtant pour boire un coup de cette cervoise que Merlin brassait dans sa cave. Mélusine n’en savait rien, mais Merlin était porté sur la cervoise et ne se privait pas de s’en servir quelques pintes. À mesure qu’ils cheminaient, l’horizon s’élevait. La route aussi.

Ils bivouaquèrent dans une petite clairière ombragée dont ils purent apprécier la fraîcheur. Le repas avalé, ils se payèrent une petite sieste. Le bruit d’un pas de cheval fourbu les sortit de leur torpeur. Intéressés, ils aperçurent deux cavaliers, un grand escogriffe maigre comme la famine perché sur une haridelle déjà avancée en âge et un gros joufflu à moitié endormi brimbalant sur un vieux mulet près de s’étaler. Ils s’approchèrent.

- Holà ! Patános, interpella le cavalier, ¿que haceis sobre

la mi finca?

- Zut, fit Hestor, çuilà parle pas françois.

- Il doit être rescapé des troupes venues d’au-delà des montagnes et à qui mes soldats ont passé la fessée l’an dernier. ajouta Amaury. Je ne vous comprends pas.

- Je parle votre langue apprise de ma belle Dulcinée.

- Et vous, qui êtes-vous qui m’apostrophez si gaillarde- ment, s’offusqua le prince Amaury.

- Ah!ah ! On, voit bien que vous n’êtes pas du pays. Vous avez devant vous El ingenioso hidalgo don Quijote de la Mancha et mon valet Sancho Pança. Que faites-vous sur mes terres?

- Nous voyageons pour connaître ce qui se passe dans mon royaume, Monsieur l’Hidalgo. Je me présente, prince Amaury-Gustave le fils du roi Albéric-Ernest qui possédait ce royaume qu’il m’a légué. Et vous, Monsieur Hidalgo, qui parlez une langue inconnue?

- Je ne m’appelle pas Hidalgo, mais bien Don Quijote de la Mancha.

- Très bien Monsieur Qui Shoote. Et c’est où la Manche?

- Je m’appelle pas Qui Shoote mais Don Quijote. Et je viens de de l’autre côté de la grande montagne du Midi.

- C’est loin?

- Oui, plus de trois cents lieues. Vingt jours de marche et puis le reste dans le pays, là où étaient les Sarazins.

- C’est vraiment loin. Et vous avez fait tout ce chemin à cheval? Il doit être bien fatigué ce pauvre animal.

- Décidément, fit Hestor, votre royaume est plein de gens bizarres.

- J’en suis tout marri.

- Parce que vous êtes marié? demanda l’hidalgo.

- Pourquoi dites-vous ça?

- Vous avez dit “j’en suis tout marri”.

- Je voulais dire, tout ennuyé.

 

 

À ce moment, on entendit un rire d’enfant qui courait sur le sentier dans le bois. Le rire s’approcha et surgit une petite fille toute habillée de rouge des pieds à la tête.

 

- Bonjour, tout le monde. Ah! Tu es là, toi, dit-elle en s’adressant au chevalier.

- Je viens d’arriver, je devisais avec ce prince et son ami.

- Tu as traîné en route. Mémé t’attend depuis hier soir. Elle a préparé la soupe aux choux. La soupe est refroidie. Mémé rouspète et je suis partie à ta recherche.

- Je fais de mon mieux mais Rossinante a de la peine à marcher. Elle est vieille et elle boîte.

- Mémé aussi est vieille et boîte. Dépêche-toi. Sancho va tirer ton cheval avec son mulet. C’est fait pour ça.

- Ça va ! Ça va ! Arrête de me bousculer. Et vous deux ne traînez pas trop sur mon domaine. Si la maréchaussée vous trouve elle vous enfermera au château de la Reine des neiges. Elle vous congèlera et vous mourrez de froid dans sa cave.

- C’est donc vrai ce qu’on raconte. Quand je rentrerai au château je demanderai au ministre de la police de faire arrêter cette méchante bonne femme. Et qui es-tu, jeune damoiselle ?

- Comme je suis toujours habillée en rouge, on m’appelle Chaperon rouge, c’est pas compliqué, hein ? Le monsieur là, c’est celui qui a changé en saucisse le loup qui voulait déguster ma mémé.

- J’ai bien compris.

- Tu es malin. Pas comme mon sauveur qui se prend pour un noble espagnol et qui prétend enfermer tous ceux qui se baladent dans cette région.

- Tiens!tiens ! Donc ce n’est pas un monsieur Qui Shoote mais un faux hobereau qui traîne dans mon royaume. Il se faisait passer pour un noble étranger qui ne parle pas françois.

- Il fait semblant. Il a traîné dans les armées du roi d’Espagne. Du moins il le prétend mais j’ai de la peine à le croire. En plus il se vante d’avoir attaqué des moulins, ce qui est drôle pour un ancien mousquetaire. Il est un peu sonné.

- C’est un drôle de bonhomme.

- Ben oui, mais il est quand même courageux parce que trucider un loup qui a faim, c’est pas donné à tout le monde. Alors hobereau ou pas, je l’aime bien, et mémé aussi.

- Il est marié ? Il a parlé d’une certaine Dulcinée.

- C’est sa cousine qu’il a aussi récupérée chez la Reine des Neiges. Elle cassait des blocs de glace.

- Ne mériterait-il pas d’être sacré écuyer ?

- Pensez-vous, monsieur. Il n’a pas besoin de ça. Bon maintenant, on se presse. Allons, compère, mémé va nous chercher noise si nous sommes en retard.

- J’arrive. Sancho, secoue ton mulet.

- Au fait, vous autres, qui êtes-vous ?

- Je suis le prince Amaury. Voici Hestor, mon majordome.

- Il me semblait bien que vous aviez une tête à être un prince. Et votre majordome, ben, il a la tête de l’emploi. Sauf votre respect, il est empesé comme la quichenotte de mémé.

- Tu as la langue bien pendue. Pas comme la petite fille du comte De Perrault.

- C’est qui celui-là ?

- C’est un monsieur qui écrit des histoires d’un chat qui court plus vite que son ombre, d’un petit Poucet, d’ogre, de petit chaperon rouge comme toi.

- Tu en sais des choses. C’est vrai que les princes savent des trucs que personne ne connaît. Il faudra que tu m’en apprennes quelques-uns.

- Plus tard, si tu es sage. Tu viendras dans mon château et tu pourras goûter les gâteaux de ma cuisinière.

- Merci, vous êtes gentil. Un vrai prince en sucre. Venez avec nous. Mémé mettra deux écuelles de plus et elle sera contente de voir du monde. Elle est souvent toute seule.

- Tu ne vis pas chez elle ?

- Non. Je vis chez mes parents dans la plaine. Je préfère mémé parce que mes frères se battent tout le temps. Ils me cassent les pieds. Chez mémé, je suis à l’abri.

-Comment peux-tu marcher avec tes pieds cassés, demanda Hestor.

- Ils ne cassent pas les pieds. Ça veut dire qu’ils m’ennuient tout le temps.

- Compris. Bien. Allons chez ta grand-mère. C’est loin ?

- Un quart de lieue. En route.

 

Le quatuor se remit en route. Le temps paru fort court parce que la petite a tenu le crachoir tout le voyage. Ils arrivèrent chez la grand-mère qui était de fort méchante humeur vu l’heure tardive.

 

- D’où viens-tu ? Demanda-t-elle à la petite. Tu n’as pas vu l’heure ? Le soleil va se coucher. Qu’est-ce que c’est que cet attelage ?

- Ben tu vois. J’ai récupéré le chevalier à la Triste Figure et son soi-disant valet et invité le prince Amaury et son majordome à goûter ta soupe aux choux. Quand il y en a pour trois, il y en a pour cinq. Ta marmite est pleine et ça sent bon.

 

La grand-mère retrouva sa bonne humeur, sans doute à cause des deux visiteurs, plus Terriens que jamais. Ils se délectèrent de cette soupe qui les remit d’aplomb après cette journée riche en rencontres. Le repas se fit dans le calme. Il n’y avait pas de Martiens. Ils n’avaient pas encore été inventés, même si un certain Nick Cooper échappé de la Bretagne du nord avait fait croire que des petits hommes avaient été découverts sur une autre terre. Mémé reprit la parole.

 

- On parle bien d’un marchand de pommes, venu lui aussi de la Bretagne du nord au-delà de la mer et qui prétendait qu’il avait failli être écrasé par un fruit tombé d’un arbre. Il disait qu’on était attiré vers le sol.

- Comment savez-vous ça, demanda Amaury.

- C’est Merlin qui me l’a raconté. Ce monsieur était passé chez lui pour faire des expériences de chutes ? Il a voulu sauter du haut du pont-levis, mais heureusement, il s’est raté en accrochant le garde-fou. Bien sûr, Mélusine s’est encore fait remarquer en se moquant de sa poire.

- Je ne suis pas étonné, elle est vraiment dans les étoiles.

- Vous restez dormir ici, dit la grand-mère, il y a assez de chambres et le chevalier de foire préfère aller dans l'appentis auprès de son vieux bourrin.

- Merci madame, répondit Hestor. C’est vrai que nous sommes fourbus par ce long voyage plein de surprises.

- Il n’y a pas de quoi. Vous êtes bienvenus, il ne passe que peu de manants et encore moins des princes, qui ont autre chose à faire que de manger la soupe chez la mémé de Chaperon rouge. Bon appétit, Messieurs.

 

La soupe avalée avec une bouchée de pain de seigle, les voyageurs, fourbus, se glissèrent avec délices dans un lit douillet, comme on dit élégamment. Le sommeil eut raison de leur faible résistance. Pourtant, Hestor eut l’idée saugrenue de se transformer en éveilleur public. Mémé vint le secouer en rouspétant «qu’on n’est jamais tranquille pour dormir avec des gens comme ça»!

 

Jean DESTREE

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JJ Manicourt nous propose une nouvelle...

22 Février 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

Les Amis du Dix étaient réunis au pied du platane. Comme tous les mercredi matin à l'heure de la récréation. Le platane, sain de tronc et de feuilles, trônait depuis 52 ans au milieu d'une cour que la directrice avait malheureusement macadamisée - exit la cour en terre battue par des années et des années de piétinement avec du 38/39 comme moyenne. L'Arbre avait entendu que ses cousins du canal du Midi, malades, subissaient un radical abattage. Lui était encore vaillant, en pleine forme ; il attribuait sa bonne santé aux milliers d'enfants qui étaient venus s'abriter sous sa frondaison. Depuis le début de cette année scolaire, cinq de ces enfants, des farfelus réunis en bande - le gang des Amis du Dix, se retrouvaient au pied du géant. Il y avait là : 1+9, 2+8, 3+7, 4+6 et 5+5.


Aujourd'hui, les amis discutent de leur nombre. Avec ardeur.


4+6 s'enorgueillit d'être la somme de deux multiples de deux ; ce que peut revendiquer 2+8. D'ailleurs, 2+8 ne se prive pas pour le lui faire remarquer, ajoutant que ses nombres à lui, outre d'être des multiples de 2 sont 2 exposant 1 auquel on ajoute 2 exposant 2. Le débat est vif. Aucun des amis de dix ne veut céder.


3+7 et 5+5 interviennent dans la discussion. Tous deux revendiquent d'être la somme de nombres premiers ce dont les autres ne peuvent prétendre. Chacun savoure une singularité qu'il partage néanmoins avec un des quatre autres. 


1+9, taiseux jusque-là, taiseuse en fait, minaude. Elle regrette de n'être ni la somme de deux multiples de deux, ni d'être la somme de nombres premiers. Ingénue, elle pose la question : serais-je alors de tous les Amis du Dix, unique ? Suffisamment "Particulière" pour être inclassable ?


L’enfance reprend ses droits et surtout ses mots. 3 et 7, 5 et 5, 4 et 6 et 2 et 8 regardent 1+9. Le platane peut les entendre penser pfft les filles !


1+9 sautille et chantonne un je suis unique, je suis unique, je suis unique en insistant sur le "que". Elle sait que cela agace les quatre autres amis du dix.


Mademoiselle Marie, nouvelle institutrice, une joliesse comme l’école n’en avait jamais eue (Pas comme ces laiderons aigris et incultes que je croise dans d'autres écoles - les pères venaient beaucoup plus nombreux aux réunions de parents) siffle la fin de la récréation. Nos cinq mousquetaires regagnent les rangs sous le regard goguenard du platane.

 

J-J Manicourt

 
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