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Le blog Aloys

Articles avec #textes tag

Edmée De Xhavée – Extrait de la nouvelle Louve Story, Recueil « La rinascente* »

26 Avril 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

 

« Les loups ! Octavie les avait aperçus de temps à autre. Furtifs, le trot rapide et souple. Parfois même, elle en avait croisé le regard jaune, et en avait été enivrée. Ils s’approchaient rarement du petit manoir, et surtout des étables d’où il leur arrivait certains jours d’audace d’enlever un agneau dans le cœur de la nuit. Ils quittaient peu la forêt, et chantaient leur complainte qui montait dans le ciel de velours sombre.

Une nuit elle était sortie dans le fond du jardin, foulant de ses pieds nus l’herbe humide, soulevant d’une main l’excès de longueur de sa chemise de nuit, brodée et luisante de rubans de soie et, se hissant sur le mur, avait échangé avec un loup invisible ses modulations tendres.

Le lendemain on l’avait réprimandée : elle avait les avant-bras égratignés, ce qui se verrait au bal de la fin de semaine, ou elle avait sali le bas de sa chemise de nuit avec la grosse terre noire. Elle allait attirer les loups. Et enfin, les servantes ne manqueraient pas de répandre la rumeur de ses bizarreries aux servantes des autres demeures, par l’entremise de l’un ou l’autre livreur ou amoureux ».


 


 

Elle comprend bien Octavie la frémissante. Oh si elle la comprend ! Elle n’a pas connu l’appel du loup en liberté mais a tant aimé monter à cru. Elle sent encore les flancs chauds de Pépita, la jument de ces gens venus de la ville, qui la lui laissaient monter et caresser dans la grande prairie qui entourait leur ferme redynamisée, comme ils disaient. Elle la montait en short, sans selle ni étriers, se fiant à la force de ses genoux et talons pour rester en place, tandis que Pépita se laissait conduire par une bride sommaire dans un petit trot léger qui lui détendait les jambes. Quand elle redescendait de sa monture, l’intérieur de ses genoux et cuisses était un peu opaque, patiné de la graisse à l’odeur délicieusement sauvage.

Octavie avait semé en elle…

Elle aimait aussi partir aux champignons, que ce soit ceux de prairie à la fragile blancheur, qu’il fallait déplacer avec doigté pour ne pas les faire noircir, ou les champignons des bois aux teintes, formes et peaux délicates. Pourquoi n’accompagnes-tu pas Janou à la kermesse ? demandait sa mère, inquiète de la solitude que sa fille recherchait, à un âge où au contraire il fallait se faire voir pour être choisie… Mais elle aimait abandonner derrière elle le gai vacarme coloré de la kermesse, sachant que les sentiers, prairies et bois seraient déserts, et qu’elle y serait reine des lieux.

Elle était partie étudier dans une ville éloignée, ne revenant que lors des vacances ou évènements familiaux : le mariage de Bastien, la mort de mémé, l’opération de papa… Elle avait trouvé du travail dans cette ville, un travail que personne ne comprenait dans le village. Àquoi donc peut servir une documentaliste ? Et pourquoi ne se mariait-elle pas ? Elle n’aurait pas besoin de travailler, elle élèverait ses enfants.

Elle souriait à sa mère, amusée de l’abîme qui les séparait, et qu’elle avait renoncé à tenter de combler.


 

 
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Silvana Minchella nous propose un court extrait d'Angela, son nouveau roman.

17 Mars 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

ANGELA, guerrière de lumière

 

 

 

Extrait :

 

 

Manuela tendit à sa bru un grand panier rempli de victuailles, la supplia de prendre soin de l’enfant et de donner des nouvelles.

- Promets d’écrire, Luisa, je demanderai à monsieur le curé de lire tes lettres et je lui dicterai les réponses. Tiens, ajouta-t-elle en lui glissant une enveloppe dans la main, c’est peu de choses mais ce sont mes économies. Tu en auras besoin pour que notre ange ne manque de rien, tu sais qu’elle est délicate…

- Merci mère, je te le promets.

 

La voix de Luisa trahissait l’angoisse qui s’emparait d’elle maintenant que le départ approchait. Elle se voulait forte et indifférente mais la peur de l’inconnu commençait à se frayer un chemin dans son esprit.

Puis le train arriva, un monstre rutilant crachant de la fumée noire, sifflant à percer les tympans et broyant tout sur son passage.

Une vision d’enfer.

Angela ne put en supporter davantage.

Elle se dédoubla, s’en alla tranquillement s’assoir sur un banc et assista, en retrait, au drame qui se jouait sur le quai.

Elle se vit monter les marches la main dans celle de son père, elle se vit dire au-revoir en agitant la main et elle resta là, imperturbable, esprit détaché de la matière.

Le monstre avala la petite princesse adulée de tous et recracha quelques milliers de kilomètres plus loin une pauvresse en haillons.

Et pendant de longues années, Angela vécut à la ville coupée de son énergie créatrice, son enfant intérieure.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Régis Kuntz nous propose un extrait de son ouvrage en court de publication aux Editions Chloé des Lys

7 Mars 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

L’Autriche-Hongrie comptait dans ses rangs une personne du nom de François-Ferdinand de Habsbourg. C’était un personnage borné, brutal, et par-dessus tout, héritier de la couronne d’Autriche. Il se distinguait par son catholicisme proche de l’intégrisme, un antisémitisme notoire et une haine farouche des régimes démocratiques. Il réussit le prodige de se fâcher avec tous ses collaborateurs, y compris les plus proches, et ses relations avec François-Joseph étaient exécrables. Enfin, il contracta un mariage morganatique qui couvrit d’humiliation la cour d’Autriche. Il faut avouer que cela faisait beaucoup de défauts pour une seule personne.

Un jour, le cousin Guillaume, qui était pourtant peu avare de bellicisme, dut remettre en place cet héritier bouillant. « Vous faites trop de bruit avec mon sabre ! », lui adressa-t-il sur le ton de la réprimande.

La vérité historique voudrait aussi que l’on présente l’archiduc comme un chantre de la paix, mais il n’y a que de rares historiens fanatiques de sa personne pour le relever, aussi nous en resterons à l’impression générale qu’il laissa.

François-Ferdinand eut l’idée de se rendre à Sarajevo au début de l’été 1914. Le but de ce voyage était de parader en pleine fête nationale serbe pour leur exprimer son mépris. Malheureusement, il se trouva un bras armé pour lui expliquer autre chose. L’archiduc trépassa sous les balles et la cour d’Autriche aurait put être soulagée de cette perte. Le bon sens aurait dicté de mener une enquête policière, mais déjà Guillaume trépignait. Sa première réaction fut : « Mince, maintenant tout est à refaire ! », à croire qu’il avait déjà ourdi un projet avec le Grand-Duc pour jeter le monde dans la guerre. Puis il se ravisa : « L’héritier de la cour d’Autriche, ce n’est pas rien tout de même, après tout ce n’est qu’une question de présentation » et il câbla toutes sortes de recommandations à François-Joseph. Ce dernier finit par sortir sa plume et adressa à Pierre 1er de Serbie un ultimatum en dix points inacceptables. Il s’agissait tout simplement d’une proposition implicite de guerre et contre toute attente, le premier des Habsbourg reçut une reddition de Pierre 1er de Serbie. C’en était trop ! Les Slaves faisaient fi du code de l’honneur, bafouaient les usages, cette complaisance était une insulte directe à la cour d’Autriche, il fallait franchir le pas. Le Kaiser exultait, Nicolas II alors en proie avec quelques désordres intérieurs trouva enfin une occasion d’occuper le devant de la scène. « Nous volons au secours de nos frères slaves ! », et puis un petit conflit était toujours propice à resserrer les liens entre un peuple et son tsar.

Pour la forme, le cousin Willy tenta une médiation avec son parent Nicki, mais ce dernier avait déjà lancé l’ordre de mobilisation de ses troupes. L’Allemand put s’en retourner doublement satisfait puisque les apparences étaient sauves. À l’embrasement du conflit, le tsar se rendit au balcon de l’Hermitage et ce fut une foule en liesse qui salua sa présence. « En vingt ans de règne, je n’ai jamais réussi à être aussi proche du peuple, songea-t-il. Mes ministres avaient raison, ce petit conflit nous fera du bien ! »

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Marcelle Dumont nous présente un extrait de son roman "Nuageux à couvert" : "Albert et Marguerite"

2 Mars 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes, #présentations

Le petit soldat de la Grande Guerre s’appelait Albert et sa dulcinée se nommait Marguerite. Comment s’étaient-ils rencontrés ? À l’occasion d’un bal, d’une réunion de bienfaisance au bénéfice des Poilus ou tout simplement dans un lieu quelconque où Cupidon avait décidé de lancer ses flèches. Peu importe car ils étaient tombés en amour. De cet amour il reste un poignant témoignage : une série de cartes postales envoyées à Marguerite depuis les tranchées ou pendant les périodes de repos.

Ces messagères ont dormi longtemps dans un grenier et, par un hasard heureux, elles sont tombées entre mes mains. Leurs images aux couleurs passées, « rehaussées » de sentences douceâtres et consolatrices, tentent  d’enjoliver la dure réalité.

Un couple y figure généralement. Une jeune femme, en blanc et rose, y accueille les effusions d’un poilu bien rasé – il n’a gardé qu’une petite moustache de bon ton – son uniforme sort du pressing et son casque qui n’est jamais loin ne comporte pas une tache de boue. Le décor est aimable et paisible. Il y figure souvent des roses, tantôt dans un vase, tantôt dans les bras de la belle. Et lorsque le soldat songe à la femme sur laquelle il veille, si d’aventure il se la représente au lit, elle y est blottie sous une courtepointe violine, recouverte du large rabat d’un drap ajouré, brodé et bordé de dentelle qui semble un écho affaibli des fanfreluches et affutiaux que les dames s’appliquaient à produire à cette époque, afin d’enjoliver leurs pudiques dessous.

La première carte postale d’Albert, envoyée de Montauban et datée du 12 mars 1915, est cérémonieuse car le scripteur dit vous à la destinataire qu’il appelle « Ma Chère Amie ». Mais elle est en même temps brûlante quand Albert assure Marguerite qu’elle pourra compter sur lui dimanche car il me tue de vous revoir, quand l’on aime un petit ange comme vous, que ne ferait-on pour lui. Tue, serait-ce un lapsus révélateur ? En effet il lui tarde de la revoir, à la condition qu’il ne soit pas tué entre-temps, pauvre pioupiou soumis à la mitraille. Il est heureux de pouvoir l’aimer cette jeune fille car c’est un rêve pour la vie. Vient ensuite le côté prosaïque : il ira à sa rencontre si elle n’est pas arrivée à l’heure qu’ils ont fixée. Puis, à nouveau, une grande flamme jaillit de l’âme du petit ami qui embrasse sa mie de tout son cœur, lui envoie ses meilleures amitiés et mille baisers.

 

Marcelle DUMONT

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Jean Destree nous propose un nouvel extrait de "un compte de fée"

26 Février 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

Un compte de fées

 

Au cours de leur périple à la recherche d’une épouse pour le prince, nous deux voyageurs se sont retrouvés chez Merlin. Mais il faut continuer le voyage.

 

Les deux voyageurs ne s’attardèrent pas au château de Merlin. Ils prirent congé de leur hôte qui leur demanda où ils comptaient dormir.

 

- Là où nous trouverons place.

- Soyez prudents, les loups ne manquent pas dans la forêt et quand ils ont faim, ils mangent tout ce qu’ils trouvent. Le Petit Chaperon rouge a failli être changée en saucisse de Francfort. Ils ont voulu faire des rillettes avec la grand-mère mais ils ont renoncé parce qu’elle était trop maigre.

- Soyez sans crainte, nous ferons attention.

- Je suis trop coriace, ajouta Hestor, ils se casseront les dents sur mes vieux os.

- Attention aussi à ne pas vous avancer trop loin dans la montagne. La Reine des Neiges est une mégère qui veut se venger des hommes qui lui font des misères parce qu’elle est froide comme la glace de son château. Il est impossible de la réchauffer pour la faire fondre. Il n’y a pas de feu chez elle car elle s’est brûlée quand elle était petite et depuis elle crie au secours quand elle voir du feu, ce qui ameute le voisinage et les manants disent qu’ elle a vu le diable.

- Elle a des visions, comme Jeanne d’Arc ?

- Je ne sais pas, je ne connais pas cette Jeanne. Qu’est-ce qu’elle fait ?

- Rien. Elle a été brûlée vive dans un accident sur une place publique.

- Drôle de mort pour une femme. Soyez bien prudents.

- Ne craignez rien, nous sommes au courant des pratiques de cette reine. Le chef des schtroumphs nous en a parlé quand nous sommes passé le voir.

- Bon voyage.

 

Nos deux voyageurs se remirent en route non sans se de- mander qui était cette Reine des Neiges dont on dit tant de mal. Ils trottèrent tout le jour, s’arrêtant pour boire un coup de cette cervoise que Merlin brassait dans sa cave. Mélusine n’en savait rien, mais Merlin était porté sur la cervoise et ne se privait pas de s’en servir quelques pintes. À mesure qu’ils cheminaient, l’horizon s’élevait. La route aussi.

Ils bivouaquèrent dans une petite clairière ombragée dont ils purent apprécier la fraîcheur. Le repas avalé, ils se payèrent une petite sieste. Le bruit d’un pas de cheval fourbu les sortit de leur torpeur. Intéressés, ils aperçurent deux cavaliers, un grand escogriffe maigre comme la famine perché sur une haridelle déjà avancée en âge et un gros joufflu à moitié endormi brimbalant sur un vieux mulet près de s’étaler. Ils s’approchèrent.

- Holà ! Patános, interpella le cavalier, ¿que haceis sobre

la mi finca?

- Zut, fit Hestor, çuilà parle pas françois.

- Il doit être rescapé des troupes venues d’au-delà des montagnes et à qui mes soldats ont passé la fessée l’an dernier. ajouta Amaury. Je ne vous comprends pas.

- Je parle votre langue apprise de ma belle Dulcinée.

- Et vous, qui êtes-vous qui m’apostrophez si gaillarde- ment, s’offusqua le prince Amaury.

- Ah!ah ! On, voit bien que vous n’êtes pas du pays. Vous avez devant vous El ingenioso hidalgo don Quijote de la Mancha et mon valet Sancho Pança. Que faites-vous sur mes terres?

- Nous voyageons pour connaître ce qui se passe dans mon royaume, Monsieur l’Hidalgo. Je me présente, prince Amaury-Gustave le fils du roi Albéric-Ernest qui possédait ce royaume qu’il m’a légué. Et vous, Monsieur Hidalgo, qui parlez une langue inconnue?

- Je ne m’appelle pas Hidalgo, mais bien Don Quijote de la Mancha.

- Très bien Monsieur Qui Shoote. Et c’est où la Manche?

- Je m’appelle pas Qui Shoote mais Don Quijote. Et je viens de de l’autre côté de la grande montagne du Midi.

- C’est loin?

- Oui, plus de trois cents lieues. Vingt jours de marche et puis le reste dans le pays, là où étaient les Sarazins.

- C’est vraiment loin. Et vous avez fait tout ce chemin à cheval? Il doit être bien fatigué ce pauvre animal.

- Décidément, fit Hestor, votre royaume est plein de gens bizarres.

- J’en suis tout marri.

- Parce que vous êtes marié? demanda l’hidalgo.

- Pourquoi dites-vous ça?

- Vous avez dit “j’en suis tout marri”.

- Je voulais dire, tout ennuyé.

 

 

À ce moment, on entendit un rire d’enfant qui courait sur le sentier dans le bois. Le rire s’approcha et surgit une petite fille toute habillée de rouge des pieds à la tête.

 

- Bonjour, tout le monde. Ah! Tu es là, toi, dit-elle en s’adressant au chevalier.

- Je viens d’arriver, je devisais avec ce prince et son ami.

- Tu as traîné en route. Mémé t’attend depuis hier soir. Elle a préparé la soupe aux choux. La soupe est refroidie. Mémé rouspète et je suis partie à ta recherche.

- Je fais de mon mieux mais Rossinante a de la peine à marcher. Elle est vieille et elle boîte.

- Mémé aussi est vieille et boîte. Dépêche-toi. Sancho va tirer ton cheval avec son mulet. C’est fait pour ça.

- Ça va ! Ça va ! Arrête de me bousculer. Et vous deux ne traînez pas trop sur mon domaine. Si la maréchaussée vous trouve elle vous enfermera au château de la Reine des neiges. Elle vous congèlera et vous mourrez de froid dans sa cave.

- C’est donc vrai ce qu’on raconte. Quand je rentrerai au château je demanderai au ministre de la police de faire arrêter cette méchante bonne femme. Et qui es-tu, jeune damoiselle ?

- Comme je suis toujours habillée en rouge, on m’appelle Chaperon rouge, c’est pas compliqué, hein ? Le monsieur là, c’est celui qui a changé en saucisse le loup qui voulait déguster ma mémé.

- J’ai bien compris.

- Tu es malin. Pas comme mon sauveur qui se prend pour un noble espagnol et qui prétend enfermer tous ceux qui se baladent dans cette région.

- Tiens!tiens ! Donc ce n’est pas un monsieur Qui Shoote mais un faux hobereau qui traîne dans mon royaume. Il se faisait passer pour un noble étranger qui ne parle pas françois.

- Il fait semblant. Il a traîné dans les armées du roi d’Espagne. Du moins il le prétend mais j’ai de la peine à le croire. En plus il se vante d’avoir attaqué des moulins, ce qui est drôle pour un ancien mousquetaire. Il est un peu sonné.

- C’est un drôle de bonhomme.

- Ben oui, mais il est quand même courageux parce que trucider un loup qui a faim, c’est pas donné à tout le monde. Alors hobereau ou pas, je l’aime bien, et mémé aussi.

- Il est marié ? Il a parlé d’une certaine Dulcinée.

- C’est sa cousine qu’il a aussi récupérée chez la Reine des Neiges. Elle cassait des blocs de glace.

- Ne mériterait-il pas d’être sacré écuyer ?

- Pensez-vous, monsieur. Il n’a pas besoin de ça. Bon maintenant, on se presse. Allons, compère, mémé va nous chercher noise si nous sommes en retard.

- J’arrive. Sancho, secoue ton mulet.

- Au fait, vous autres, qui êtes-vous ?

- Je suis le prince Amaury. Voici Hestor, mon majordome.

- Il me semblait bien que vous aviez une tête à être un prince. Et votre majordome, ben, il a la tête de l’emploi. Sauf votre respect, il est empesé comme la quichenotte de mémé.

- Tu as la langue bien pendue. Pas comme la petite fille du comte De Perrault.

- C’est qui celui-là ?

- C’est un monsieur qui écrit des histoires d’un chat qui court plus vite que son ombre, d’un petit Poucet, d’ogre, de petit chaperon rouge comme toi.

- Tu en sais des choses. C’est vrai que les princes savent des trucs que personne ne connaît. Il faudra que tu m’en apprennes quelques-uns.

- Plus tard, si tu es sage. Tu viendras dans mon château et tu pourras goûter les gâteaux de ma cuisinière.

- Merci, vous êtes gentil. Un vrai prince en sucre. Venez avec nous. Mémé mettra deux écuelles de plus et elle sera contente de voir du monde. Elle est souvent toute seule.

- Tu ne vis pas chez elle ?

- Non. Je vis chez mes parents dans la plaine. Je préfère mémé parce que mes frères se battent tout le temps. Ils me cassent les pieds. Chez mémé, je suis à l’abri.

-Comment peux-tu marcher avec tes pieds cassés, demanda Hestor.

- Ils ne cassent pas les pieds. Ça veut dire qu’ils m’ennuient tout le temps.

- Compris. Bien. Allons chez ta grand-mère. C’est loin ?

- Un quart de lieue. En route.

 

Le quatuor se remit en route. Le temps paru fort court parce que la petite a tenu le crachoir tout le voyage. Ils arrivèrent chez la grand-mère qui était de fort méchante humeur vu l’heure tardive.

 

- D’où viens-tu ? Demanda-t-elle à la petite. Tu n’as pas vu l’heure ? Le soleil va se coucher. Qu’est-ce que c’est que cet attelage ?

- Ben tu vois. J’ai récupéré le chevalier à la Triste Figure et son soi-disant valet et invité le prince Amaury et son majordome à goûter ta soupe aux choux. Quand il y en a pour trois, il y en a pour cinq. Ta marmite est pleine et ça sent bon.

 

La grand-mère retrouva sa bonne humeur, sans doute à cause des deux visiteurs, plus Terriens que jamais. Ils se délectèrent de cette soupe qui les remit d’aplomb après cette journée riche en rencontres. Le repas se fit dans le calme. Il n’y avait pas de Martiens. Ils n’avaient pas encore été inventés, même si un certain Nick Cooper échappé de la Bretagne du nord avait fait croire que des petits hommes avaient été découverts sur une autre terre. Mémé reprit la parole.

 

- On parle bien d’un marchand de pommes, venu lui aussi de la Bretagne du nord au-delà de la mer et qui prétendait qu’il avait failli être écrasé par un fruit tombé d’un arbre. Il disait qu’on était attiré vers le sol.

- Comment savez-vous ça, demanda Amaury.

- C’est Merlin qui me l’a raconté. Ce monsieur était passé chez lui pour faire des expériences de chutes ? Il a voulu sauter du haut du pont-levis, mais heureusement, il s’est raté en accrochant le garde-fou. Bien sûr, Mélusine s’est encore fait remarquer en se moquant de sa poire.

- Je ne suis pas étonné, elle est vraiment dans les étoiles.

- Vous restez dormir ici, dit la grand-mère, il y a assez de chambres et le chevalier de foire préfère aller dans l'appentis auprès de son vieux bourrin.

- Merci madame, répondit Hestor. C’est vrai que nous sommes fourbus par ce long voyage plein de surprises.

- Il n’y a pas de quoi. Vous êtes bienvenus, il ne passe que peu de manants et encore moins des princes, qui ont autre chose à faire que de manger la soupe chez la mémé de Chaperon rouge. Bon appétit, Messieurs.

 

La soupe avalée avec une bouchée de pain de seigle, les voyageurs, fourbus, se glissèrent avec délices dans un lit douillet, comme on dit élégamment. Le sommeil eut raison de leur faible résistance. Pourtant, Hestor eut l’idée saugrenue de se transformer en éveilleur public. Mémé vint le secouer en rouspétant «qu’on n’est jamais tranquille pour dormir avec des gens comme ça»!

 

Jean DESTREE

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JJ Manicourt nous propose une nouvelle...

22 Février 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

Les Amis du Dix étaient réunis au pied du platane. Comme tous les mercredi matin à l'heure de la récréation. Le platane, sain de tronc et de feuilles, trônait depuis 52 ans au milieu d'une cour que la directrice avait malheureusement macadamisée - exit la cour en terre battue par des années et des années de piétinement avec du 38/39 comme moyenne. L'Arbre avait entendu que ses cousins du canal du Midi, malades, subissaient un radical abattage. Lui était encore vaillant, en pleine forme ; il attribuait sa bonne santé aux milliers d'enfants qui étaient venus s'abriter sous sa frondaison. Depuis le début de cette année scolaire, cinq de ces enfants, des farfelus réunis en bande - le gang des Amis du Dix, se retrouvaient au pied du géant. Il y avait là : 1+9, 2+8, 3+7, 4+6 et 5+5.


Aujourd'hui, les amis discutent de leur nombre. Avec ardeur.


4+6 s'enorgueillit d'être la somme de deux multiples de deux ; ce que peut revendiquer 2+8. D'ailleurs, 2+8 ne se prive pas pour le lui faire remarquer, ajoutant que ses nombres à lui, outre d'être des multiples de 2 sont 2 exposant 1 auquel on ajoute 2 exposant 2. Le débat est vif. Aucun des amis de dix ne veut céder.


3+7 et 5+5 interviennent dans la discussion. Tous deux revendiquent d'être la somme de nombres premiers ce dont les autres ne peuvent prétendre. Chacun savoure une singularité qu'il partage néanmoins avec un des quatre autres. 


1+9, taiseux jusque-là, taiseuse en fait, minaude. Elle regrette de n'être ni la somme de deux multiples de deux, ni d'être la somme de nombres premiers. Ingénue, elle pose la question : serais-je alors de tous les Amis du Dix, unique ? Suffisamment "Particulière" pour être inclassable ?


L’enfance reprend ses droits et surtout ses mots. 3 et 7, 5 et 5, 4 et 6 et 2 et 8 regardent 1+9. Le platane peut les entendre penser pfft les filles !


1+9 sautille et chantonne un je suis unique, je suis unique, je suis unique en insistant sur le "que". Elle sait que cela agace les quatre autres amis du dix.


Mademoiselle Marie, nouvelle institutrice, une joliesse comme l’école n’en avait jamais eue (Pas comme ces laiderons aigris et incultes que je croise dans d'autres écoles - les pères venaient beaucoup plus nombreux aux réunions de parents) siffle la fin de la récréation. Nos cinq mousquetaires regagnent les rangs sous le regard goguenard du platane.

 

J-J Manicourt

 
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Didier Fond nous propose un petit texte...

1 Février 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes, #Nouvelle

 

DICTIONNAIRE POST PHILOSOPHIQUE

 

ARTICLE « LE JOGGER »

 

 

 

Informations Lexicales :

Vocabulaire venant de l’anglo-saxon, ce qui n’a rien d’étonnant vu ce qu’il trimballe.

 

Verbe : jogger, premier groupe ; se conjugue sur le modèle de « chanter ».

 

Noms : un jogger, une joggeuse, le jogging ; les deux premiers s’accordent en genre et en nombre avec le verbe. Le troisième ne s’emploie qu’au singulier, dieu merci.

 

Expression : « faire du jogging » ou encore mieux « faire son jogging ». Le possessif est ici une indication précieuse dans la mesure où l’on pourrait penser que le jogger jogge le jogging d’un(e) autre.

 

Synonymes de l’expression et du verbe : tirer une langue de bœuf, courir comme un pied et parfois sur un pied, sentir mauvais, dégouliner de sueur, chercher la crise cardiaque à tout prix, ahaner, (en) baver.

 

Dérivés : hygiénisme, vouloir maigrir, se maintenir en forme, crever le plus tard possible, faire comme tout le monde, évacuer le stress, courir en papotant, avoir l’air très ridicule.

 

Origine et description :

 

Le jogger (dont la femelle est la joggeuse) est une espèce dérivant d’un croisement contre nature entre l’être humain et le mouton. Il est doté de deux pattes arrière sur lesquelles il court à des moments bien précis, le matin entre 9 heures et 11 heures mais surtout en fin d’après-midi, à partir de cinq heures. Son lieu privilégié : le parc de la Tête d’Or à Lyon. Mais il existe bien d’autres endroits en France où l’on peut rencontrer cet animal heu… extraordinaire ? Da : extraordinaire.

 

Le jogger n’a pas deux idées en tête mais une, ce qui lui simplifie grandement la vie : courir n’importe où (par exemple dans des rues archi super polluées), pas vraiment n’importe quand mais surtout n’importe comment. Son origine humaine lui permet de penser qu’il se fait du bien en s’exhibant dans des tenues souvent désopilantes et en s’imaginant qu’il va devenir quasiment immortel grâce à ses trois tours de parc quotidiens. Son origine ovine le pousse à écouter tout ce qu’on dit sur les bienfaits de l’exercice physique et à appliquer ces principes à la lettre, sans même se demander s’il en a les capacités.

 

Utilité générale et principale du jogger :

 

Aucune.

 

Utilité générale et secondaire du jogger :

 

Etre un superbe divertissement pour ceux qui le regardent.

 

Utilité économique :

 

Le jogger a deux utilités :

 

Il permet aux magasins d’articles de sport d’être florissants et aux actionnaires des grandes marques de gagner encore plus de fric.

 

Grâce à ses foulures, entorses, fractures diverses et crises cardiaques, le jogger permet également au personnel de santé des hôpitaux publics et cliniques privées de ne pas trop s’ennuyer.

 

Utilité esthétique :

 

Absolument aucune.

 

Utilité personnelle :

 

Le jogging permet à un certain nombre de joggers de frimer en montrant leurs belles cuisses, leurs belles jambes, et leur beau torse. Les autres relèveraient plutôt du cauchemar.

 

Utilité civique :

 

Comme on l’a dit plus haut, le jogger n’ayant qu’une idée en tête, il est un excellent citoyen.

 

Descendance du jogger :

 

Certainement trop nombreuse, hélas.

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Didier Fond nous propose une nouvelle définition...

23 Janvier 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes, #Nouvelle

 

DICTIONNAIRE POST-PHILOSOPHIQUE : ARTICLE « LE BLOGGER »

 

 

 

Extrait d’un article paru dans le quotidien Le matin de Sirius et signé d’un certain Micromégas.

 

« L’espèce étrange qui peuple la planète dont nous avons longuement parlé dans les articles précédents se divise notamment en deux catégories : les bloggers (ou blogueurs, ou blogers, voire blagueurs) et les autres. C’est cette première catégorie qui retiendra aujourd’hui notre attention.

 

« Déjà, une première remarque s’impose : les différentes façons d’orthographier le mot désignant ces êtres humains est un indice fondamental de la difficulté à cerner réellement qui sont, sur le plan de la personnalité – voire de l’utilité- ces fameux bloggers.

 

« Ce sont des gens qui s’expriment : c’est leur particularité essentielle. Le support qu’ils utilisent pour « s’exprimer » est une machine totalement dépassée et obsolète dans notre monde et qu’ils nomment pompeusement « computer » ou « ordinateur » -tout dépend de la langue dans laquelle ils « s’expriment ».

 

« Le verbe « bloguer » et les expressions « tenir un blog », « faire un blog », « remplir un blog », « se répandre sur un blog », « blablater sur un blog » désignent l’action de « s’exprimer ». Quant au « blog » lui-même sur lequel ils « s’expriment », c’est une chose abstraite qui prend forme sur la lucarne du « computer » quand vous avez tripoté pendant dix minutes un nombre incalculable de « touches » collées sur un « clavier ». Le blogger est donc assis devant son « computer » et tape sur le « clavier » ce qui lui permet –ô magie technique- de faire apparaître sur sa lucarne les mots qu’il a laborieusement choisis dans son cerveau en pleine ébullition puisqu’il lui faut à la fois réfléchir au contenu, au contenant, à la forme, à l’orthographe, à la syntaxe de ses phrases, tour de passe-passe inouï que tous les bloggers, hélas, ne réussissent pas à chaque tentative.

 

« Vous l’aurez compris, chers lecteurs : en définitive, le blog n’est rien d’autre qu’une plate-forme électronique pour éjection de déjections mentales.

 

« Voyons maintenant qui sont les « bloggers » : nous en avons rencontré quelques uns et surtout, nous avons passé deux mois, lors de notre séjour dans ce monde délirant, à « surfer » (1) sur les blogs.

 

« Avant tout, le blogger est quelqu’un qui a des convictions fondamentales :

 

1) Il est sûr d’avoir quelque chose à dire ;

2) Il est encore plus sûr que ça va intéresser les autres ;

3) Il est plus que convaincu que son opinion vaut la peine d’être connue et partagée ;

4) Il est persuadé que personne ne peut passer une bonne journée sans être allé faire un tour sur son blog ;

 

« Fort de ses convictions, le blogger énonce péremptoirement son avis sur tous les sujets possibles et imaginables. Comme tous les bloggers n’ont pas forcément les mêmes névroses, pardon, les mêmes intérêts, il est évident que la « blogosphère » (2) présente une variété de blogs assez extraordinaire. Nous n’en citerons que quelques catégories :

 

- Blogs politiques : chacun y va de ses arguments pour démolir le camp adverse et chanter ses propres louanges. On peut y trouver des renseignements intéressants sur le délire des terriens.

 

- Blogs personnels à visée familiale : pour les inconditionnels de la vie privée d’autrui. Voyeurisme et exhibitionnisme garantis, pipi-caca-bobo du dernier et j’en passe. En tant que Sirien, j’ai appris de fort nombreuses choses sur l’espèce humaine.

 

- Blogs personnels à visée intellectuelle : très nombreux, très sérieux, très ennuyeux (parfois). Où l’on comprend en lisant la prose de ces malheureux que, finalement, être un terrien humain n’est pas rose tous les jours.

 

- Blogs personnels à visée humoristique et satirique : les pires parce que certains trouvent encore le moyen de parler d’eux-mêmes en travestissant leur égocentrisme sous des formes d’humour plus ou moins réussies : par exemple, un blogger faisant un article sur les manies des bloggers dissimule le plaisir qu’il prend à « s’exprimer » derrière une façade très critique : on n’est pas plus faux cul.

 

« Mais où est l’intérêt, me direz-vous, de donner son opinion sur tout et sur rien quand personne ne peut vous répondre ou vous complimenter sur la sagacité de vos réflexions ? C’est pour cela que le « blog » comprend une catégorie nommée « commentaires » : ainsi, le lecteur peut-il « exprimer » son sentiment sur l’article que vous venez d’écrire. On voit tout de suite l’intérêt de la chose : se met en place un « réseau » de bloggers qui échangent leur point de vue alors qu’ils ne se connaissent pas, ne savent pas qui ils sont, ne se sont jamais vus. Les terriens s’extasient sur cette merveilleuse façon de « communiquer » avec son prochain (ou son lointain, quand les correspondants habitent à trois cents kilomètres l’un de l’autre.) Détail amusant : la plupart n’adressent jamais la parole à leur voisin de palier et ignorent même leur nom.

 

« En fait, le blogger est, au fond, une victime de sa société et même de sa nature : il vit sans cesse dans la peur, celle de ne pas exister. Ces quelques lignes écrites parfois à la hâte, entre deux travaux domestiques ou autres, sont une façon pour lui d’être sûr que les autres, même peu nombreux, le verront et l’entendront. Le blogger résume à lui seul la tragédie de l’espèce humaine : la lutte incessante contre la solitude, la vraie, celle qu’il veut oublier, ou plutôt conjurer, en tapant quelques phrases sur son « clavier ». La preuve : avec quelle avidité se jette-t-il chaque jour sur les fameuses « statistiques » prouvant que sa voix a été entendue, ne serait-ce que par un seul de ses congénères…

 

« Mais, chers lecteurs, je dois vous faire une confidence, pour achever cet article sur une note moins sombre : pendant mon séjour chez ces étranges bipèdes, je me suis amusé à « tenir un blog ». Eh bien j’ai adoré. C’est vrai. C’est si bon de pouvoir « s’exprimer »…

 

Parlez-moi d’moi, y a que ça qui m’intéresse… » (3)

 

 

(1) Surfer : sauter de blog en blog. Exercice physique pénible (il faut appuyer sur la touche de la « souris » avec un doigt) qui trouve son origine dans un autre sport qui, lui, consiste à rester debout sur une planche à laver en haut d’une vague, puis de passer sur une autre vague, etc. Génial, tout simplement.

(2) Nom donné à l’ensemble des blogs. Ce nom sous-entend la notion de monde. Les bloggers feraient donc partie d’un monde dans leur monde au milieu du monde. On prend mal à la tête.

(3) Très jolie chanson chantée par une ex très jolie terrienne, devenue absolument atroce.

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Une nouvelle extraite de "Sables", le recueil fantastique de Laurent Dumortier

20 Janvier 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

LE SABLIER

 

 

 

 

        C'est maintenant la troisième nuit consécutive que je ne dors plus.  Combien de temps l'être humain peut-il vivre en étant privé de sommeil ?  Douloureuse question...

 

        Tout a commencé il y a trois jours.  A la recherche d'un cadeau original pour l'anniversaire de Marie, mon épouse depuis bientôt 20 ans, je m'étais rendu chez un antiquaire renommé, dont le commerce avait pignon sur rue dans la partie historique de la ville.

 

        J'attachais peu d'importance au prix, la singularité de l'objet étant ce qui m'importait le plus.  Des tableaux anciens, des ornements religieux, d'antiques pendules généraient un capharnaüm dans lequel l'antiquaire lui-même avait peine à se retrouver.

 

        Je furetai de-ci de-là, cherchant la pièce susceptible de convenir.  Mais l'objet rare semblait inexistant jusqu'à ce que je découvre derrière une pile de vieux livres un sablier enfermé dans une cage vitrée.

 

        Sa particularité résidait dans la couleur du sable utilisé : rouge sang.

 

        Interpellant, n'est-ce pas ? me lança l'antiquaire dont je n'avais pas perçu la présence derrière moi.

 

        Oui, vraiment particulier !  C'est la première fois que je vois un sablier de cette couleur.

 

        La nuance du sable ajoute encore un peu plus de mystère aux qualités de cet objet, me chuchota mon interlocuteur sur le ton de la confidence.  Ce sablier a été trouvé sur les bords de la Mer Rouge par un touriste, il y a de cela trois mois environ.  Ce qui est le plus étonnant, c'est qu'il était en parfait état de conversation et déjà placé dans sa cage de verre...

       

        Avez-vous une idée de son âge ?

 

        Probablement la fin du 19ème siècle, peut-être plus ancien encore...

 

        Et je suppose que son prix est proportionnel à son aspect unique, ajoutai-je sur le ton de la plaisanterie.

 

        L'antiquaire sourit et me répondit sans détour.

 

        A dire vrai, cet objet m'a été déposé par la personne qui l'a découvert.  Il n'a fixé aucun prix, me faisant pleinement confiance.  A vous de me dire ce que vous êtes prêt à payer...

 

        Je réfléchis un moment, ne voulant ni passer pour un pingre, ni me faire avoir en déboursant un prix trop élevé.  Finalement, je me lançai...

 

        200,00 Eur ?

 

        Vendu ! me répondit l'antiquaire en emportant l'objet.

       

        Tandis que je m'acquittais du paiement, le marchand me mit en garde contre l'utilisation de l'objet.

 

        Faites attention en le manipulant.  Il ne faut en aucun cas que le sable vienne à s'écouler...

 

        Je regardai mon interlocuteur, incrédule.

 

        Mais à quoi peut servir un sablier si on ne peut pas mesurer le temps avec ?

       

        Regardez ces inscriptions ici, fit-il en me montrant le bas de l'objet, c'est du vieux français, mais on peut en comprendre  le sens assez aisément.  Je vous en donne cependant une version en langage commun : « Ceci est le sablier de vie.  Renverser le sable mène à la mort ».

 

        J'éclatai de rire et m'adressai à l'antiquaire.

 

        Franchement, vous n'y croyez pas un instant, quand même ? »

 

        Je vous ai lu ce qu'il était inscrit.  Pour le reste, j'ai ma propre opinion, monsieur...

       

        Le sentant vexé, je n'insistai pas et quittai les lieux en emportant ma trouvaille...

 

        De retour chez moi, j'installai le sablier sur la table basse du salon, en entourant l'objet de mille précautions.  J'avais commandé divers plats chez un traiteur du coin qui me furent livrés une bonne heure avant le retour de mon épouse.

 

        Tout était prêt et n'ayant plus que les bougies à allumer, je retournai contempler le sablier.  Pris d'une incontrôlable envie, j'actionnai le verrou de la cage de verre et libérai le sablier.

 

        L'objet, semblant si anodin en cet instant, me poussait littéralement à le faire basculer... ce que je fis.

 

        Le sable s'écoula normalement et rien ne se produisit.

 

        Je jubilai, au point de m'imaginer retourner chez l'antiquaire fanfaronner devant lui.  Je remis la cage de verre en place et verrouillai celle-ci.

 

        Au moment où je rédige ces lignes, je sais précisément que le temps mis par le sable pour  s'écouler se monte à exactement 5 minutes 03 secondes.  Pas une de plus, pas une de moins. 5 minutes 03 secondes de répit, de repos, de temps suspendu en attendant le décompte suivant.

 

        Le téléphone sonna : c'était Paul, mon frère, voulant souhaiter un bon anniversaire à sa belle-soeur.  Notre conversation venait à peine de débuter que je ressentis une vive douleur au niveau du thorax : je faisais une crise cardiaque.

 

        Dans un dernier sursaut de lucidité (de 6ème sens ?), je me précipitai au salon, déverrouillai la cage en verre, sortit le sablier et retournai celui-ci.  La douleur, comme par magie (maléfice ?) disparut instantanément...

 

        Je mis fin à la conversation avec Paul, en prétextant un état de fatigue, raccrochai et contemplai le sable s'écouler.

 

        La douleur réapparut au moment précis où la partie supérieure du sablier venait de déverser son dernier grain...

 

        Je fis basculer les deux parties et la douleur disparut à nouveau.

 

        Une idée me vint à l'esprit : j'emportai l'objet dans ma voiture et démarrai en trombe en direction de l'antiquaire...  Je retournai régulièrement le sablier afin d'éviter toute nouvelle manifestation de la douleur.

 

        J'arrivai au magasin d'antiquités et y entrai.  Mais l'homme (?) qui m'avait vendu le sablier ne s'y trouvait pas.  La jeune femme qui tenait le magasin n'avait jamais entendu parler de lui...

 

        Dépité, je quittai les lieux et pris l'autoroute sans destination précise.  Je n'avais aucune envie de mêler Marie à ce problème insoluble et la contraindre à contempler ma mort en sursis...

 

        Je me garai sur un parking proche et luttai contre le sommeil en retournant régulièrement le sablier...

 

        Trois nuits ont passé et j'entame maintenant le troisième jour avec une seule idée en tête : ne pas dormir, surtout ne pas...

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Micheline Boland nous propose un extrait de "Voyages en perdition"

20 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

C'était le fruit d'un achat impulsif, une sorte de coup de folie. Lors d'un séjour à Paris, en compagnie d'une amie, j'avais acheté ce panama, couleur ivoire garni d'un ruban noir. Dans la boutique, devant le miroir, j'avais été séduite par mon reflet. Mon amie et la vendeuse m'avaient confortée dans l'idée que ce chapeau me convenait parfaitement. J'avais porté ce couvre-chef durant tout mon séjour. Rentrée chez moi, j'avais décidé de le porter ici, dans ce pays où le ciel est si bas et les touristes si rares…

Chaque lundi et chaque jeudi, j'allais déjeuner à midi quinze à la Taverne du jet d'eau. J'y prenais un croque crudités et un grand café, je m'asseyais sur la banquette de droite en face d'une affiche publicitaire pour les cafés Lilou représentant un homme au borsalino ivoire. Ce n'était qu'après être rentrée de France et avoir acheté mon panama, que je m'étais rendu compte que cette affiche n'était peut-être pas étrangère à mon coup de folie ! Cet homme me fascinait. Par divers côtés, il me ressemblait. Il portait des lunettes à monture dorée. Blond comme les blés, il avait le teint pâle et le regard bleu myosotis.

Un lundi, je vis un type entrer dans la taverne. Pas de doute, c'était l'homme au borsalino ! Il s'assit près du comptoir, commanda un croque crudités et un café noir. Son regard se posa sur moi, je lui souris, mais il demeura impassible. Je pensai que ce n'était qu'un signe de timidité. Quand il fut servi, je l'observai encore. Comme moi, il mangeait de toutes petites bouchées et s'essuyait régulièrement la bouche. Comme moi, il semblait apprécier la moutarde sur un morceau de pain.

Le temps passa vite. Il était près de treize heures. Dans un quart d'heure, je reprendrais mon travail à la banque. Dans un quart d'heure, j'aurais rompu le fil qui me reliait à lui. J'essayai de retarder le moment de la séparation. À treize heures douze, je payai mon addition au comptoir et eus l'audace, de déposer une carte sur la table de l'homme en disant : "Voici les coordonnées de mon blog". En quittant la taverne, je me retournai et le vis qui tenait mon petit carton jaune en main. Un instant, je regrettai de n'avoir pas porté mon panama ce jour-là.

Désormais, je mettais mon panama pour me rendre à mon travail. Un jour ou l'autre, j'espérais revoir l'homme et je le revis…

Un lundi, il m'avait précédée et occupait ma place habituelle en face de l'affiche. Je m'assis à la table voisine. Nous étions côte à côte. Nous mangeâmes la même chose, au même rythme et de la même manière. Et toujours ce rituel de la moutarde sur le pain ! Pourtant, nous n'échangeâmes pas un mot. Notre repas terminé, nous étions restés immobiles. La serveuse avait débarrassé nos tables. Il était près de quatorze heures quand je jetai un coup d'œil à la pendule accrochée au-dessus de la porte du vestiaire. J'allais arriver en retard au bureau… Je payai au comptoir et m'en allai après avoir dit au revoir à l'inconnu qui me dévisagea et murmura : "Salut".

"Salut", ce simple mot que je disais souvent en quittant le bureau, mes amis ou ma famille. Une ressemblance de plus entre nous. Je gardai ce "salut" en moi et le laissai fondre comme un morceau de chocolat noir pour n'en perdre aucune note.

En rentrant chez moi, j'eus l'idée d'écrire un article pour mon blog. Dans cet article, je parlai de ma rencontre avec l'homme au borsalino.

Dès que j'eus publié l'article, je me mis à consulter mon blog à mon lever et à mon coucher pour vérifier que l'homme n'y avait pas écrit un commentaire. Aucun commentaire ne vint, sauf celui de mon amie qui notait : "Depuis que tu portes ton chapeau, tu as trouvé ton style ! Bravo !"

Les lundis devinrent les jours les plus attrayants de la semaine. Le lundi ne marquait plus seulement le début d'une semaine de travail, il était devenu le jour d'une rencontre possible.

Un vendredi, je vis le journal sur le bureau de Bastien, le chef de bureau et j'aperçus ainsi la photo de l'homme au borsalino. En première page, l'article était titré : "Une nouvelle bactérie meurtrière ? D'autres décès en vue ?"

Je dis à Bastien : "Je peux lire ?" Il me fit un clin d'œil : "Ce bonhomme te ressemble, n'est-ce pas ? J'ai vite parcouru l'article. On ne cite pas son nom, on n'a écrit que son prénom suivi d'un D. Figure-toi qu'il s'appelait Dominique comme toi et qu'il avait les mêmes initiales que toi. Lis, tu apprendras que le gars est mort en quarante-huit heures à peine d'une étrange maladie qui avait atteint la peau et les poumons. Un mal nouveau. En lisant, j'ai pensé au début du sida et à la grippe aviaire. Ça donne froid dans le dos…"

J'avais parcouru l'article. Le midi, j'étais allée manger à la Taverne du jet d'eau. J'espérais en savoir plus. Je m'étais assise sur la banquette en face du portrait. J'avais demandé au patron, à son épouse et à la serveuse : "Rien de neuf ?" Ils semblaient étonnés de ma question et m'avaient répondu par la négative…

Le soir en rentrant chez moi, j'avais aperçu des plaques rouges sur mes bras, mes jambes et mes mains… La nuit, ma respiration devint irrégulière et je fus prise d'une quinte de toux… Je décidai de me lever et d'écrire mes sensations tant bien que mal sur mon blog.

(Tiré de la nouvelle "Un panama")

Micheline Boland

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