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381 articles avec textes

'Un départ sans bagage', un texte signé Carine-Laure Desguin publié dans la revue Aura 96

Publié le par christine brunet /aloys

Un départ sans bagage


 

Edwine de Chartroye et Marie-Chantal de Bassecour, à l’heure du thé, dans le château de cette dernière.

Edwine (déposant sa tasse de thé et s’essuyant délicatement les lèvres).C’est extraordinaire, n’est-ce pas Marie-Chantal ?

Marie-Chantal (rivant le regard tantôt sur son ordinateur tantôt vers son amie). Diantre, je ne décroche pas de toute cette effervescence ! Quelle bonne idée très chère que d’avoir suscité ma curiosité envers une telle richesse, Gontran et moi sommes si seuls parfois dans notre château. De nos jours, les serviteurs sont avares et préfèrent rentrer chez eux le plus tôt possible et les ambiances ici deviennent plates et moroses, vous comprenez. Les soirées d’hiver sont tellement longues devant la grande cheminée en marbre de Campan, hélas éteinte. Mais depuis que nous surfons, chacun de notre côté, je le précise, nous activons nos neurones et de ce fait, chère amie, nous oublions le froid qui envahit nos vieilles pierres. Quelle économie ! Gontran est très heureux de tout cela, je ressens encore de petits frissons qui me secouent le corps mais le froid, ce froid hostile et sans pitié qui vous transperce les os et vous empêche toute réflexion est désormais largement occulté. Mes doigts s’agitent sur le clavier et tout my body se réchauffe. Quelle économie d’énergie ! Gontran vous remercie mille fois ! Thank you very much ! Il aurait aimé vous faire part de sa gratitude de vive voix mais il est retenu, m’a-t-il certifié, par le vicomte de Neuville, une affaire de terres agricoles. Vous savez, les affaires sont les affaires.

Edwine. Oui, je comprends. Et donc très chère Marie-Chantal, vous avez trouvé votre bonheur devant cet écran. C’est ainsi que les pauvres survivent, en surfant sur le Net. Ils ne peuvent s’offrir la vraie vie, celle où l’on change de sac Delvaux chaque soir ou presque, lors d’un dîner à la Tour d’Argent, par exemple. Alors les pauvres végètent sur le virtuel, c’est moins cher. Le savez-vous que les pauvres adorent surfer ? Ils voyagent à bon compte….

Marie-Chantal (s’efforçant malgré elle de fermer l’écran de son PC). Oui mais eux ne cessent de se plaindre ! Tandis que moi, je me régale. Si vous saviez tout ce que je lis sur ces réseaux !

Edwine (étonnée). Ah, vous connaissez donc ce qu’on nomme « les réseaux » ?

Marie-Chantal (l’air gêné et se résignant à éteindre son ordinateur). Très chère, on reproche assez souvent à la noblesse de ne pas être proche du peuple. Ce triste fait est désormais de l’histoire ancienne. Pour ma part, je connais tous les soucis de mes voisins les plus démunis.

Edwine (de plus en plus étonnée). C’est affreux ce que vous dites là! Ne vous focalisez pas sur les soucis des pauvres ! Marie-Chantal, pour l’amour du ciel, ne vous méprenez pas !

Marie-Chantal (déterminée dans ses explications). Affreux ? Pensez-vous ! Les pauvres sont comme nous, le saviez-vous ?

Edwine (qui n’en finit pas d’être étonnée). Les pauvres seraient comme nous ? Quelle horreur ! Nous ne sommes quand même pas comme ces gens-là ! Marie-Chantal ! Rassurez-moi !

Marie-Chantal. (sur un ton professoral). Non, je veux dire que leurs soucis sont identiques aux nôtres. Tout comme nous, ils ont des fins de mois difficiles. Se chauffer, se nourrir, se vêtir, tout cela reste un véritable tour de force. Tout comme nous, leur façade tombe en lambeaux et ils connaissent même la mise en place des seaux dans le grenier afin de récolter les eaux qui fuitent de leur toiture. Mais ils sont tellement primaires qu’ils ne pensent même pas à s’en servir le matin pour leur toilette ! Quel gâchis ! Et j’en passe !

Edwine (l’air dubitatif). C’est merveilleux de votre part, Marie-Chantal, de lire toutes ces doléances. Tout cela enrichit votre contribution aux œuvres de bienfaisance, en quelque sorte. Et donc les gens du village dialoguent comme ça, tout de go, avec vous ?

Marie-Chantal. Ah mais sur les réseaux, je ne m’appelle pas Marie-Chantal de Bassecour !

Edwine. Ah non ?

Marie-Chantal. Edwine, c’est vous qui m’aviez initiée aux joies de ce monde virtuel et vous semblez tout découvrir tout à coup !

Edwine. C’est que très chère Marie-Chantal, Charles-Edouard limite mes voyages virtuels…

Marie-Chantal (qui prend l’air malicieux d’une personne très fière d’elle). Ah, si j’écoutais Gontran, je serais moi aussi limitée ! Si Gontran savait que je me connecte aux réseaux, il serait furieux ! J’use donc de subterfuges. J’ai bien accès à ces leçons quotidiennes d’English, oui, oui, mais…

Edwine. Je ne vous comprends pas.

Marie-Chantal. Très chère, croyez-vous que Marie-Chantal de Bassecour serait la bienvenue sur Facebook ? Non, bien sûr ! Sur les réseaux, je me nomme Chantal Poulette !

Edwine. Chantal Poulette ? Et votre photo ? Vous n’avez donc pas intégré une photo à votre profil ?

Marie-Chantal. Cela serait bien trop risqué. Les pauvres ne m’en diraient pas assez, ils ont une certaine retenue devant la noblesse, vous ne l’ignorez pas. Ils nous gratifient de salamalecs ridicules, de fausses belles manières, et j’en passe. Lorsqu’ils s’adressent à Chantal Poulette qui a comme photo de profil une crête de coq, cela les met en confiance et ils étalent alors toutes leurs préoccupations quotidiennes. Cela est très comique.

Edwine (ébahie). Et tout cela est autorisé ? C’est quand même une usurpation d’identité !

Marie-Chantal. Vous connaissez une Chantal Poulette, Edwine ?

Edwine. Non, je viens d’apprendre que c’était vous !

Marie-Chantal. Eh bien dans ce cas, il n’y a pas d’usurpation d’identité, c’est aussi simple que cela ! Et donc, ce pauvre Gontran est à mille lieues de s’imaginer qui je côtoie. Il serait furieux. Mais j’ai tellement de plaisir à lire tous ces commentaires plus loufoques les uns que les autres. Ah, si vous saviez ce que ces gens-là écrivent. Enfin, écrivent…disons qu’ils… griffouillent… Edwine, c’est pourtant vous qui m’avez initiée à ce monde virtuel. Et vous, que lisez-vous sur le Net ?

Edwine. Oh vous savez, moi…En fait, je m’occupe du courrier de Charles-Edouard, je réponds aux mails de ses différentes sociétés. C’est ainsi que j’ai découvert que certaines de ses sociétés n’étaient que des façades, elles n’existaient pas. Tout comme Chantal Poulette…

Marie-Chantal. Quelle horreur ! Vous travaillez alors ! Je l’ignorais !

Edwine. Travailler, travailler, c’est un bien grand mot. Disons que je classe tous ces mails. Je trie.

Marie-Chantal. Et c’est tout ? C’est si fade tout ça.

Et bla bla bla et bla bla bla.


 

Dans un pavillon de chasse à deux pas du château, Charles-Édouard de Chartroye et Gontran de Bassecour discutent fermement.

Charles-Édouard. Mon cher Gontran, c’est la stricte vérité, j’ai découvert cela par hasard. Je pourrais ouvrir mon ordinateur et me connecter à ce réseau tellement médiocre parce que populaire afin de vous prouver tout cela mais…

Gontran. Je vous crois, je vous crois. Chantal Poulette ! Quel horrible pseudonyme ! Tout mais pas ça ! Que Marie-Chantal se surnomme « Princesse de Noailles », la « du Barry », la « Montespan » à la rigueur, mais Chantal Poulette…Comment est-il possible de choir si bas ?

Charles-Édouard. Je ne vous le fais pas dire !

Gontran. Et que préconisez-vous ? Je me sens tellement désarmé face à cette situation…qui ne peut durer plus longtemps ! Votre Edwine trifouille dans toutes vos affaires administratives et ma Marie-Chantal ridiculise le nom des de Bassecour en se nommant Chantal Poulette ! Poulette ! Quel gâchis ce progrès technologique, quel gâchis !

Charles-Édouard. Il faut que toutes deux, elles quittent le Net, ni l’une ni l’autre ne peuvent continuer ces simagrées ! Et de votre côté, estimez-vous heureux que Marie-Chantal ne s’immisce pas dans vos affaires personnelles…

Gontran. Vous avez raison mon ami. Elles doivent s’éloigner au plus vite de cette planète virtuelle. Dès demain, j’annule abonnements et connexions. Tant pis pour les cours d’anglais, le peuple a assez ri des de Bassecour ! Et vous, cher ami ?

Charles-Édouard. Idem ! Il n’est plus question qu’Edwine décortique toutes mes magouilles administratives. Dès demain, j’annule également abonnements et connexions ! Nos épouses doivent quitter Internet et au diable le monde numérique !

Carine-Laure Desguin

 

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Extrait du roman : Argam par Gérard Le Goff

Publié le par christine brunet /aloys

 

Extrait du roman : Argam par Gérard Le Goff

 

J'étais désormais persuadé que mon intrusion serait bientôt signalée au maître du domaine, osant à peine me demander qui pouvait régner ici. L’hémicycle passé, j'avisai une avenue dallée qui partageait une nouvelle pelouse, délimitée sur son pourtour par des massifs et que dominait encore une ligne de peupliers. Quelques stèles muettes parsemaient les abords de cette voie qui menait sous les murs de la maison de Martha de Hauteville.

Il s'agissait d'un manoir trapu, conçu dans ce goût gothique qu'affectionnent les britanniques. Le corps de bâtiment se présentait flanqué de quatre tours coiffées d’un cône en ardoise. Je localisai celle qui m'apparut endommagée la première fois où je découvris l’extérieur du domaine. Cette tour était dépourvue de toit et sa silhouette écimée s’achevait en crénelures irrégulières. D'imposantes fenêtres à meneaux et des vitraux démesurés trouaient les murs de pierre sombre de la partie principale de l’édifice, que rehaussaient des incrustations de briques rouges. Un imposant palier menait à la porte principale, faite d’un bois massif et sculpté, que surmontait un colossal linteau.

Alors que je détaillais toujours le logis, un couple surgit d'une étroite cavée pratiquée dans un hallier, qui débouchait au pied de la tour ruinée. Ils entretenaient, dans une langue que je ne parvins pas à identifier, un vif dialogue ponctué de rires et d'exclamations. L'homme était affublé d'une somptueuse veste rouge à pans, semée de ramages, d'une culotte et de bas en soie, de souliers à boucles d'argent, d'une perruque poudrée, ornée d'un nœud grenat sur la nuque et d'un tricorne de feutre broché. La femme portait une indescriptible toilette en taffetas vieux rose, que moirait la lumière pourtant faible, tandis que ses cheveux, d'évidence artificiels, tant par leur arrangement qu'en raison de leur couleur argentée, évoquaient une sorte de tiare cerclée de perles sans doute véritables. Un loup de satin noir dissimulait leurs traits, que je devinai cependant défaits et hachurés d'ombre. Ces êtres fantomatiques ne daignèrent pas se rendre compte de ma présence. Par contre, tout occupé à les observer pénétrer dans le manoir, je ne vis ni n'entendis s'approcher derrière moi un nouvel arrivant. Celui-ci m'aborda en ces termes :

— Le temps est le remède souverain.

Tout en me demandant à quel mal il faisait ainsi allusion, je fis face à cet intervenant si discret, et découvris alors l'une des créatures les plus extravagantes qu'il m'ait été donné de rencontrer dans mon existence. Malgré son manteau noir à la coupe stricte et en dépit de sa voix toujours plaintive, comme déformée par l'abus des trémolos, l'homme-caniche me fit plus d'une fois sourire. Ne constituait-il pas un irrésistible composé de pathétique et de grotesque avec cette face un peu écrasée, envahie de poils bouclés et soyeux, parmi lesquels luisaient des yeux en permanence humides au-dessus d'un nez qui prit l'apparence d'une pelote de cuir ?

— Même la plus profonde des peines, l'humiliation la plus insensée, la blessure cruelle, l'amour véritable, rien ne résiste à son salutaire travail d'usure.

— Où sommes-nous ? ai-je alors osé demander.

— Qui sommes-nous ? se permit-il de répondre, avant de se fendre d'un étonnant sourire.

J'aurais pu m'inquiéter, il est vrai, de la qualité de ce sourire.

L'être que j'avais surnommé l'homme-caniche ne paraissait plus vouloir me quitter. Volubile, il s'exprimait dans un français correct mais usait de phrases tronquées. Sans doute me supposait-il assez subtil pour combler les lacunes de son discours.

— Voyez-vous, j'ai trop souffert de l'immonde pitié des uns comme de la méprisable moquerie des autres. Vous ne trouverez personne qui ait pu, comme moi-même, ressentir jusqu'au tréfonds la terrible déchirure occasionnée par le rire d'une femme. L'écuyère! La ballerine!... Oh! Si forte cependant... Ce fut au cours d'une nuit sans lune que la foudre embrasa les écuries. Sans une hésitation, elle pénétra la fournaise afin de délivrer les bêtes entravées. Il ne convient pas de l'en blâmer. Ni de la plaindre. Elle n'aura connu que leur amitié crédule. Il fallait la voir rayonner lorsqu'elle recevait dans ses paumes tendues l'offrande de leur souffle...

Je n'ai pas souhaité l'interrompre. J'appris ainsi son histoire. Sans doute agréa-t-il ma compagnie puisqu'il se proposa comme guide pour une visite du manoir. Je lui ai aussitôt demandé d'où provenait la musique que l'on entendait parfois. Il grimaça un sourire. Ce rictus indéchiffrable le dispensa plus d'une fois de répondre à mes questions.

Une fois le palier gravi et l’impressionnante porte d’entrée franchie, nous entrâmes dans une salle si vaste que le bâtiment tout entier ne pouvait l'abriter. Ces distorsions de l'espace ne me surprenaient déjà plus. Je subodorais aussi que la temporalité, en ces lieux, n'obéissait pas aux mêmes lois que celles de notre univers supposé réel. En effet, après ma descente de l'escalier de bois pourri, j'avais pris la peine de consulter ma montre. Une demi-heure s'était écoulée depuis que la grille du domaine s'était refermée derrière moi alors que je pensais avoir déjà dilapidé plus du triple de cette durée au cours de mes pérégrinations.

La décoration de la pièce hors normes où nous nous trouvions ne ressemblait à rien de ce qui pouvait se pratiquer d'ordinaire. Du lointain plafond à caissons tombaient des lustres inouïs, sortes de dragons de métal vomissant des volutes de cristal, que retenaient des chaînes ouvragées. Les murs, tendus de tissu pourpre, semblaient zébrés, à intervalle régulier, par les flammes dorées d'appliques baroques. D'immenses tableaux proposaient des visions récurrentes d’incendies, plus extravagantes les unes que les autres. D'épaisses tentures, couleur de cendre, drapaient les embrasures. Le plancher semblait fait d'onyx tant le noir qui teignait son bois étincelait. Les abondantes sources lumineuses de ce lieu ne diffusaient pourtant qu'une clarté douteuse, comparable aux reflets estompés d'un crépuscule hâtif d'automne, si bien que l'on devinait à peine, dans les encoignures envahies par la pénombre, de lourds meubles ciselés, dont la ténébreuse apparence évoquait celle d'épaves à demi consumées. Au beau milieu de ce salon démentiel, sur une estrade, les musiciens en frac d'un quatuor à cordes demeuraient figés dans la posture attendue qu'exigeait la pratique de leur instrument respectif, victimes d'on ne savait quel enchantement.

— Ils interprètent le silence, commenta l'homme-caniche avec sobriété.

Il me conduisit ensuite devant un haut miroir, monté sur un châssis à pivots et serti dans un cadre orné de motifs compliqués, à la manière d'une monstrueuse psyché. Cet objet encombrant me parut occuper un emplacement incongru. Il trônait en effet devant une série de sièges disposés à dessein en arc de cercle à l'entrée d'une galerie débouchant dans la pièce principale, que nous venions de traverser. Une lumière rougeâtre, que versait un vitrail haut perché, évoquait une flaque irrégulière s'étalant devant cet arrangement inattendu. Néanmoins, je n'ai manifesté aucune surprise. Même lorsque mon guide liquéfia le verre du miroir d'un seul geste obscène.

— Si vous voulez bien me suivre...

Comment avions nous pu pénétrer sans transition dans cette chambre nue, au plancher circulaire et sans aucune issue ? Il ne m'en souvient guère. Là, gisaient les pires anomalies humaines qui se pussent concevoir, affalées à même le sol. Malgré moi, je fus parcouru par un long frisson de dégoût et d'effroi.

Tous insistèrent pour me raconter leur histoire. Je pourrais désormais vous révéler les pensées secrètes qui tourmentent la femme-serpent, dont le corps est recouvert d'ignobles squames. Je pourrais vous donner une idée du sens de l'humour démoniaque de l'homme-à-deux-têtes, qui porte sur le front, telle une bosse, la figure avortée d'un improbable jumeau. Je pourrais encore passer en revue les pitoyables délires des siamois, ou énoncer quelques-uns des innombrables syllogismes que ressasse avec délectation l'homme-caoutchouc, las de se planter des clous dans la poitrine. Je pourrais aussi relater l'amour impossible du cyclope pour la fille-de-verre et comment il la brisa dès leur première étreinte. Je pourrais vanter la patience de la naine à barbe qui endura tant de quolibets, la sagesse de l'homme-pierre qui apprécie chaque instant de l'existence malgré la calcification qui le gagne, l'altruisme de la momie qui perd régulièrement un peu de sa chair pourrie et plaint les autres, la roublardise de l'hermaphrodite peu avare de mignardises, la vaine déférence de l'hydrocéphale se déclinant en couinements apeurés. Je pourrais évoquer enfin les chagrins de l'homme-le-plus-gros-du-monde, en qui je crus voir une larve géante tant sa masse blanchâtre m'apparut composée d'anneaux considérables, gainés d'une peau distendue et translucide, entés de membres grêles et d'une tête réduite. Je les ai tous écoutés avec respect, malgré le sentiment de répulsion qu'ils m'inspiraient. Jamais ils ne manifestèrent à mon égard une quelconque hostilité.

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"Transparente", un texte signé Carine-Laure Desguin publié dans la revue Aura 96

Publié le par christine brunet /aloys

Transparente


 


 

Le flic qui m’a reçue ce matin-là avait une tronche de déterré, un teint grisâtre, des yeux cernés et une barbe d’au moins trois jours. Sur le bureau derrière lui, des tas de dossiers ouverts, des photos qui s’éparpillaient, des visages d’hommes et de femmes, d’enfants aussi. On pouvait s’attendre à des photos de cadavres déchiquetés comme dans les feuilletons policiers mais non, ce n’est pas ça que j’entrevoyais et sur les murs, rien n’était épinglé, aucune photo, pas de noms avec des flèches qui partaient dans tous les sens. Je n’osais trop attarder mon regard sur tout ça mais c’était plus fort que moi, je n’arrivais pas à décrocher. Et puis l’air naze de ce type n’a pas captivé mon attention dès le départ, il avait un tel air absent, une partie de lui était dans ses enquêtes en cours, j’ai supposé. Parce qu’il se sentait comme obligé de s’occuper de moi, il m’a demandé ce qui m’amenait là, mon collègue m’a dit que ce n’était pas vraiment une plainte, n’est-ce pas madame…, madame Blaise, c’est bien ça ?

Oui, Blaise, c’est bien mon nom, en effet. Bien que je ne sois pas ici pour déposer une plainte je ne dois pas non plus vous faire part de félicitations ou de remerciements.

Le flic referma alors un dossier, une farde bleue qui était sur le bureau qui nous séparait, lui et moi. Il se retourna, prit conscience de tout ce foutoir sur le bureau derrière lui mais, après avoir rivé son regard au mien, il se retint de refermer toutes ses fardes grandes ouvertes. Sans doute m’avait-il jugée, j’avais l’air d’une innocente ou celui d’une femme trop bête, ou pas assez curieuse, voilà tout. Ou pire encore, une femme qui avait patienté pendant deux heures assise sur une chaise bancale dans un couloir plongé dans une pénombre perpétuelle et exempt de toute chaleur humaine, ça supportait pas mal de choses. Alors une telle femme n’avait pas la capacité d’établir des liens entre une telle photo et une autre, et surtout de relier tout ça à cette affaire dont tous les habitants de Mons parlaient en ce moment, « l’affaire des suicidés ».

Alors madame Blaise, je vous écoute.

Tout en disant ces trois mots, je vous écoute, il a sorti d’un tiroir une feuille blanche format A4, et il a pris un stylo. Il a écrit madame Blaise en haut à gauche et il a relevé la tête, tout en plongeant son regard vers le mien pour la toute première fois. Car depuis que j’étais entrée dans son local après avoir été annoncée sur un ton presque ironique par un de ses collègues, il ne m’avait pas regardée, ça je me le rappelle très bien. Alors madame Blaise, je vous écoute. J’ai essayé de rassembler mes esprits afin que mes propos soient énoncés le plus clairement possible mais tout ça, ce manque d’égard envers moi, cet entretien qui était pris à la légère, tout ça, ça faisait comme une grosse pelote de laine piquée de trente-six mille aiguilles, et ça me lacérait jusqu’au plus profond de moi.

Madame Blaise ? Cet homme, le meurtrier de mon mari, j’ai crû le voir rôder autour de la maison, j’ai dit en laissant un blanc de plusieurs secondes entre chaque proposition. Madame Blaise, vous dites : j’ai crû. Vous n’êtes donc pas certaine ? C’était le soir, la nuit, très tôt le matin ? Êtes-vous seule à l’avoir vu ? Réfléchissez bien, madame Blaise, car vos accusations peuvent peser très lourd…Pourquoi ne pas l’avoir pris en photo puisque vous, vous étiez chez vous, n’est-ce pas ? Soyez plus précise, madame Blaise, s’il vous plaît, madame Blaise …Ce n’était pas la première fois que je venais me plaindre d’avoir vu le meurtrier de mon mari et je me doutais que je n’étais pas prise au sérieux. Ne puis-je donc pas bénéficier d’une surveillance ? Les patrouilles de police ne pourraient pas s’attarder devant chez moi ? C’est vers la tombée de la nuit que j’aperçois ce type. Il me semble qu’il descend d’un bus avant de marcher jusque ma maison, les horaires correspondent. Il s’appuie contre le mur d’en face, allume une cigarette et reste comme ça pendant plusieurs minutes, le temps d’en fumer une, je suppose. Tout correspond, la taille de cet homme, son allure, sa démarche lorsqu’il retourne en direction de l’arrêt du bus, tout je vous dis, tout correspond. Même le chapeau. Car cela doit être noté dans le dossier, il portait un chapeau, le soir où mon mari fut retrouvé lâchement assassiné dans le garage, au moment où il sortait de sa voiture. J’ai peur vous comprenez, j’ai peur. Le mobile du crime n’a jamais été découvert, mon mari était un homme sans histoire, d’après moi. Alors je ne comprends pas pourquoi cet individu s’obstine.

Madame Blaise, cela fait plus de dix ans que votre mari a été assassiné, l’affaire est classée, vous comprenez ? Pourquoi voudriez-vous qu’un meurtrier revienne chaque mois et ce pendant dix ans sur les lieux du crime ? Afin de se faire intercepter par la police ? Des collègues sont restés devant chez vous des soirées entières et jamais ils n’ont vu un type répondant au signalement que vous nous donnez, jamais, madame Blaise, jamais. Alors je lui ai répondu que c’était normal, qu’une voiture de police garée devant chez moi attirait l’attention et que le meurtrier ne descendait pas du bus lorsqu’il voyait un tel véhicule. Le téléphone a sonné au moment où j’allais donner d’autres renseignements et le flic a commencé une conversation avec son interlocuteur. Non, il n’en avait plus pour longtemps au bureau. Oui, il serait sur la place du Parc dans une trentaine de minutes, on pouvait donc lui réserver une place au café de La Fontaine, il n’attendait que ça, se détendre enfin et oublier le boulot, il en avait bien besoin. Il voulait à tout prix oublier toutes ces conneries qu’on venait lui raconter et qu’il était obligé de noter et de répertorier, et que tout cela, c’était pire que le Mundaneum, tous ces dossiers qui s’entassaient. Il a même ajouté qu’il espérait que les ravioli soient aussi bien épicés que la semaine dernière, c’était si rare des ravioli cuisinés à la façon de sa nonna, elle épiçait tellement bien la farce des ravioli, sa nonna, ni trop, ni trop peu.

J’avais donc attendu plus d’une heure dans un couloir qui ressemblait à un hall de gare, avec des gens qui passaient et repassaient avec une telle indifférence que j’avais l’impression d’être transparente et j’étais ici dans ce bureau, face à un flic qui se foutait pas mal de ce que j’avais vu, qui n’en n’avait rien à cirer de mes craintes. Non, ce qu’il espérait, c’était que les ravioli du café de La Fontaine soient aussi bien épicés que ceux de sa nonna. Un de ses collègues pénétra dans le local sans même frapper, il avait l’air contrarié. Il dit qu’il y avait une réunion importante au local 212 et que le boss l’attendait. Il a lu d’un air dépité « ko » sur le postit affiché sur la machine à café et il est sorti. Allez madame Blaise, ne vous tracassez pas, il se fatiguera vite, ce bonhomme. Voilà ce que le flic me dit tout en chiffonnant la feuille A4 sur laquelle il avait noté mon nom en haut à gauche, madame Blaise.

Tout en se levant, il jeta la feuille dans la poubelle et s’excusa, on l’attendait au local 212. Une réunion importante. Mais je ne vous apprends rien, vous avez entendu ce que vient de me dire mon collègue, n’est-ce pas madame Blaise ? Je n’ai pas répondu, je n’ai rien dit, même pas un au revoir ou quelque chose comme ça.

 

Carine-Laure Desguin

 

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Un nouvel extrait du roman de Didier Veziano "Opération Taranis"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Bobigny - Seine-Saint-Denis.

Les allées du cimetière musulman perdu dans une zone industrielle au nord-est de Paris sentaient l’oubli, loin de l’esprit du projet politique qui prévoyait, au lendemain de la Première Guerre mondiale, de rendre hommage aux huit cent mille hommes de l'Empire colonial, soldats ou ouvriers dans les usines d'armement. Toutes les tombes étaient tournées vers La Mecque, les plus anciennes sobrement frappées du croissant et de l’étoile, les plus récentes se distinguant par une décoration plus riche. Dans le fond, les tours des cités restaient en retrait. Respectueuses. Yousef, comme c’était prévisible, était arrivé le premier. Il aperçut Saïd franchir le haut porche d’inspiration mauresque, au moment où une famille prenait le chemin inverse. Les deux hommes se donnèrent l’accolade, passèrent devant la salle de prière, un carré blanc surmonté d’un dôme, puis traversèrent un vaste espace vert parsemé de stèles anciennes identiques. Beaucoup semblaient abandonnées.

Tout en marchant, Yousef sortit une cigarette, la garda quelques instants en main avant de l’allumer, puis balaya le cimetière du regard en profondeur. À la suite de son entretien avec Abou Hamzra ils avaient décidé qu’il était temps d’intégrer Saïd au projet. Ce moment était important. Une fois dans la confidence il n’y aurait plus de retour en arrière possible. Or l’être humain avait une propension naturelle à craindre le passage de l’imaginaire au réel. Tout le monde pouvait élaborer des projets, pour lui et les siens, très peu étaient capables de franchir le pas. Yousef s’adressa à Saïd sans préambule.

— Saïd, mon frère, Je crois en toi. Je vais juste te poser une question et je te demande de me répondre avec toute ta foi : jusqu’où es-tu prêt à aller pour la cause ?

Pour Saïd cela ne semblait faire aucun doute.

— Jusqu’où Allah le miséricordieux le voudra, mon frère. Le djihad, le vrai, le pur, n’a pas de limites. Il doit être mené sur toutes les terres souillées par les infidèles. Et tant que je serai en vie, je me battrai. Jusqu’à la dernière goutte de sang s’il le faut, Inch’Allah !

Yousef le devina sincère. Il secoua la tête plusieurs fois et sentant que Saïd attendait une suite, il enchaîna.

— Le monde musulman a mené de grands combats dans l’Histoire pour porter la parole du prophète – Allah le bénisse et le protège ! – mais aujourd’hui, des régimes de mécréants résistent et cherchent à nous humilier pour assouvir leurs déviances et leurs pensées impies en infligeant des souffrances à notre peuple. Cette situation doit cesser. Il n’y a plus de dialogue possible. L’islam ne peut se confondre avec l’athéisme, il ne signera aucune trêve avec lui. Finis les débats et la diplomatie. Ces régimes athées ne comprennent que le langage des balles et de la destruction.

Était-ce l’influence du lieu ? Yousef, dont les discours avaient d’ordinaire une portée plus politique, brûlait d’une ferveur religieuse inhabituelle. Ses yeux brillaient. Il parlait, les mains levées en direction du Ciel quand il entendit Saïd réciter le Coran comme pour mieux appuyer ses propos.

— « Préparez contre eux ce que vous pouvez réunir d’armement et de chevaux en alerte, pour épouvanter l’ennemi d’Allah, le vôtre, et outre ceux-là, d’autres que vous ne connaissez point, mais qu’Allah connaît ».

Ils passèrent une dizaine de minutes à errer dans les allées, faisant ressurgir du fond des siècles les versets les plus belliqueux. Transposés au temps présent, les mots lourds de sens résonnaient comme le roulement des secousses précédant un tremblement de terre. Saïd revint brutalement à la réalité.

— Je suis impatient de savoir quelle est la mission que tu souhaites me confier.

 

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Un autre petit extrait de Toffee, le roman prêt à sortir… signé Edmée de Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

Il y avait aussi cette sotte fille, la fille des concierges de chez Fauquier, une blonde qui se trouvait irrésistible, il s’en souvient. La fille du chauffeur, un brave type qui ne parlait jamais. Une des cousines – Micheline, sans doute - lui avait offert des vêtements qu’elle ne portait plus, et peu après il avait entendu Zélie lui reprocher – oui, maintenant il était certain que c’était Micheline car il revivait nettement la scène – de lui avoir donné des choses qu’on peut porter en famille mais pas quand on fait partie du personnel. Les shorts, par exemple, avait-elle dit d’une voix bougonne, comment lui interdire de les porter maintenant, et elle se pavane partout avec ça, mademoiselle Micheline ! Vous, ça allait, mais elle n’est pas de la famille ou des proches, ça ne se fait pas ! Il ne faut pas lui monter la tête, elle est déjà bien assez fière comme ça…

Il faut dire que lui aussi, il avait eu l’impression qu’elle passait avec insistance devant le court de tennis quand lui ou les cousins Pierre et Clément jouaient, s’arrêtant pour détacher pensivement les liserons du grillage d’un air absorbé, feignant l’indifférence, la démarche d’une danseuse orientale, dans son petit short de lin beige.

Il la détestait, et se demande d’ailleurs pourquoi il avait un sentiment aussi défini pour elle qui ne l’intéressait pas du tout. Elle était un peu plus jeune que lui, trois ou quatre ans peut-être. Ou plus encore. Pierre la trouvait « damn sexy » mais estimait qu’il valait mieux garder ses distances, terrain miné était écrit en toutes lettres sur son front.

Il se demande même, à présent, si maman elle-même n’avait pas un jour dit quelque chose. Maman l’aimait bien, disait que ça devait être difficile pour elle d’avoir été arrachée à son pays, dont elle se souvenait certainement très bien, certainement assez pour en avoir la nostalgie. Elle la trouvait jolie, ou peut-être pas jolie, mais agréable. C’était plutôt ça, agréable. Elle le reprenait quand il la jugeait quelconque et trop voyante. C’est son type, mon chéri, elle est faite sur un modèle plus… comment dire ? Plus marqué. Mais elle n’est pas quelconque. Ceci dit elle risque fort d’avoir des ennuis car elle joue un peu de son type, justement, et n’a pas trop conscience sans doute de comment c’est perçu ici… Elle a de l’ambition, mais c’est un peu trop évident, parfois !

C’était une remarque de ce type que maman avait faite.

Pénétré par cette remontée dans le passé, il se tient debout devant la porte-fenêtre. Pas de Monsieur Fonction, qui est déjà passé le matin, par contre les corneilles ont l’air de répéter une attaque par escadrons car elles ne cessent de partir en reconnaissance et de revenir en vociférant ordres et impressions. À la main il tient un bol de thé – son thé de déchets – et grignote un biscuit au gingembre.

À cinq heures il y aura un bon documentaire sur la Patagonie, il ne faut pas qu’il oublie. Mais il peut terminer son thé sans hâte.

Ah ces tasses de thé qu’il apportait à maman, avec du citron et, justement, un biscuit au gingembre, de ceux que son amie Penelope lui envoyait d’Angleterre fidèlement à chaque fête de Noël. Il s’asseyait sur le bord du lit, lui redressait les oreillers, et ils avaient une petite pause de silence partagé, sans lecture ni musique, juste eux deux, l’intensité d’un long adieu qui s’égrenait jour après jour dans une multitude de rituels anodins. Il la voyait avaler l’odorant liquide, fermer les yeux et timidement sourire, puis elle lui pressait parfois la main – oh que la sienne était décharnée, parcheminée, avec ce solitaire qui luisait en tournant follement autour de son doigt squelettique aux jointures enflées.

Pourquoi donc avait-elle pensé que papa se remarierait ? Pourquoi, elle qui n’avait vécu que pour eux deux, n’avait-elle pas, au contraire, eu une pensée pour papa qui allait rester seul, si triste, encore bien jeune, abandonné malgré elle à une existence solitaire ?

Mais oui… mais oui, ça doit être lié à ça…

Il se souvient…

Cette sottise.

Comment donc une telle sottise avait-elle pu prendre cette place dans le désarroi de sa mère ?

Car oui, au retour de ces fameuses vacances, quand elle avait demandé si ils s’étaient amusés, reposés, ce qu’ils avaient fait tous les deux… papa avait dit, avec un soupçon de vantardise qui l’avait déconcerté « Ma Lizzie chérie, ton vieux mari fait encore des ravages ! La petite des concierges des Fauquier s’est jetée dans mes bras le jour du départ… et m’a embrassé ! »

Le visage de Maman s’était brièvement figé, comme aspiré de l’intérieur, puis elle avait lentement fini de mâcher le morceau d’une pomme qu’Yvonne avait coupée pour elle. Enfin elle avait fermé les yeux comme pour se préparer à un effort, et souri d’un air calme en demandant :

— Tu parles de la petite Toffee ?

Il se souvient soudaine de la tristesse qui avait tremblé comme des larmes dans le regard qu’elle et Yvonne s’étaient alors échangé.

 

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"LE TEMPS S'EFFILOCHE", un texte signé Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

LE TEMPS S'EFFILOCHE


 


 

Le temps s'effiloche. Je suis devenue l'oiseau qui survolait la place de la Digue. J'ai vu tour à tour celle qui n'avait pas envie d'aller à l'école, celle qui se rendait à un enterrement, celle qui allait consulter un vétérinaire avec son chat. J'ai vu aussi celui qui voulait venger la mort de sa femme et celle qui cherchait une bonne mère.

Le temps s'effiloche. J'ai amalgamé en moi les couleurs d'hommes et de femmes inconnus, j'en ai fait un puzzle vivant, une danse, un personnage neuf, une mélodie.

Dans ma vie, tous ceux que j'ai croisés place de la Digue ont pris un peu de la place laissées par les fantômes du passé… J'ai lessivé mes chagrins, mes colères, mes doutes. J'ai habité d'autres existences. J'ai récolté ci et là des saveurs. J'ai avancé à tâtons pour composer le paysage du jour.


 


 

Micheline Boland

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Christine Brunet vous présente un nouvel extrait de son dernier thriller "Gwen, adieu..."

Publié le par christine brunet /aloys

 

Ce soir-là, à 21 heures, boulevard Malesherbes (Paris).

 

 

Un couple de rentiers tourne en rond. Ils sont impatients. Le quinquagénaire glabre, chevelure poivre et sel méticuleusement gominée en deux sections identiques séparées par une raie parfaite, ensemble chic polo blanc sur Jeans Hugo Boss, consulte sa Rollex sans arrêt, avec fébrilité. Il étale son aisance matérielle pour impressionner. Son épouse, probablement plus âgée même si la peau de son visage, repulpée, n’affiche plus de rides, s’assure que tout est à sa place et tire sur sa robe Dior pour aplanir un pli rebelle et disgracieux : elle veut faire bonne impression. Elle observe d’un œil critique son brushing, la couleur auburn rafraîchie le matin même, et sourit à son image pour tester son charme.

 

Le cri aigrelet de l’interphone. Leurs invités sont en avance, mais ils n’ont rien à redire : ce qui va se passer ensuite va bouleverser leur vie à plus d’un titre. Ils ont hâte d’être enfin intronisés : faire partie de cette élite toute puissante, le rêve d’une vie qui va devenir, enfin, réalité.

Alexis Raynaud se précipite sur le bouton d’ouverture. Sa compagne vérifie une ultime fois son apparence dans le miroir de l’entrée : elle est pimpante, fardée juste ce qu'il faut pour atténuer la fatigue de la journée.

 

Ils entendent la porte de l’ascenseur. Leur cœur bat plus fort. Ils guettent le coup de sonnette rassurant.

Deux petites minutes intenses. Le maître des lieux retire les verrous et ouvre grand le battant blindé, rassuré : ils sont là, souriants, amicaux, mais bien différents de l’image qu’il s’en était faite. Ils pénètrent, avec naturel et sans-gêne, directement dans la vaste pièce à vivre luxueusement meublée. Madame a droit à des fleurs, lui à un Port Ellen 83 : son péché mignon. Exit la méfiance instinctive du premier regard.

 

Il les précède jusqu’au vaste divan, le sourire aux lèvres : toutes ces années de lobbying portent enfin leurs fruits. Il est heureux.

 

Il se retourne pour les inviter à prendre place et se fige dans la stupeur : son regard a accroché la silhouette de son épouse, au sol, immobile. Son corps frémit en encaissant un premier choc violent au creux de l’estomac. Impossible de réagir : son crâne semble exploser au second assaut. Il s’effondre.

Publié dans Textes, l'invité d'Aloys

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Bob boutique nous propose un autre court extrait de son dernier thriller "Bluff"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Trois chalutiers s’éloignent lentement à la queue leu leu comme des canetons derrière leur mère, du petit port de pêche de Husavik. Non pas pour jeter leurs filets dans l’océan Arctique et ramener des morues ou du hareng, mais pour transporter leurs pleines cargaisons de touristes, une bonne trentaine par bateaux, et tenter de leur trouver, en deux heures de temps, des baleines à filmer. Bien plus rentable. Liddy et Lars se trouvent sur le premier bateau. Johan dans le second qui suit à cent mètres.

 

Les excursionnistes en ciré jaune déjà pas mal mouillés par les embruns courent dans tous les sens sur le pont avec des jumelles et des appareils photo ou s’agglutinent le long des bastingages dès que la vigie juchée sur une tourelle posée sur le toit du poste de pilotage signale dans un haut-parleur qu’il y a quelque chose à voir : un béluga à quatorze heures (mouvement de foule), un gros dauphin à onze heures (nouvelle ruée vers tribord) et inversement. Limite ridicule, mais franchement, pourriez-vous visiter l’Islande et grimper jusqu’au cercle polaire sans essayer, au moins une fois, de mettre Willy[1] sur votre pellicule ? On vous laisse réfléchir.

 

Liddy grelotte de froid et fait des allers-retours entre le pont (chaque fois qu’on annonce une baleine, mais non, fausse alerte) et la cabine de séjour déjà surpeuplée (faut ajouter les malades du mal de mer) où un marin leur propose des boissons chaudes et des pilules antiémétiques pour le cas où certains seraient forcés de dégueuler leur chocolat chaud par-dessus bord. Mais elle tient bon, même si elle a dû glisser ses loupes couvertes d’eau salée dans sa veste (du coup, elle ne voit plus rien) tandis que le grand Lars, qui l’a prise en amitié, lui enroule une grosse écharpe de laine autour du cou.

(...)

 

Bob Boutique


[1]Un orque mâle connu pour avoir joué le rôle de l'orque Willy dans le film « Sauvez Willy »

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Opération Taranis... Nouvel extrait proposé par Didier Veziano

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Beyrouth, dans la planque de la DGSE


 

Imperturbable, Safia se pencha pour poser le plateau de collation sur la table, à côté de l’attaché-case qui faisait miroiter les liasses de billets. Au fond de la pièce, l’homme continuait à prendre des photos de la scène. Au moment où elle se redressa, Jamal bondit sur elle. Dans un réflexe félin, Safia fit un pas en arrière pour se dégager et lui décocha un coup de pied circulaire au visage qui le renvoya instantanément sur le canapé. Le capitaine Vanier et son collègue n’avaient pas bougé.

— Calme-toi, Jamal. Je t’ai dit que de toute façon tu n’avais pas le choix.

Vanier s’empara de l’appareil photo et fit défiler les photos en souriant. Il le tourna vers Jamal.

— Regarde ! Pour peu que tu ne coopères pas, tout Beyrouth pourra voir que tu as fêté une grande occasion avec des services secrets étrangers et que tu as été bien récompensé. Il en pensera quoi, Abou Hamzra, d’après toi ? Alors que si tu prends cet argent, que tu nous donnes les informations dont on a besoin, d’ici une dizaine de jours, on disparaît de ta vie. Définitivement. Ah ! On a oublié de te dire un truc.

Jamal détourna la tête. Safia se tenait appuyée contre la porte du salon. Elle dégustait son champagne par petites gorgées. Vanier poursuivit.

— On sait où habite ta sœur. C’est bien ta sœur la fille que tu as vue l’autre soir au magasin de vêtements, près de la place de l’Étoile ? Tu te souviens ? Elle était accompagnée de ta maman…

— Fils de putes, laissez ma famille tranquille ! hurla Jamal.

— Ça va dépendre de toi.

— C’est ça vos méthodes, bande d’enculés ?

— Tu n’as même pas idée de quoi on est capables, répondit Vanier du tac au tac.

— Et après, vous vous étonnez que les musulmans vous détestent, mais…

— Garde ces conneries pour d’autres, Jamal, le coupa Vanier d’un geste de la main. Ne va pas me ressortir les croisades. Le problème, tu vois, c’est que vous détestez beaucoup de monde, à commencer par vous-mêmes !

Jamal marqua la surprise. Vanier continua dans un débit plus rapide, plus ferme.

— C’est à cause de nous quand le GIA égorge des Algériens par villages entiers ? C’est de notre faute quand les talibans décapitent des Afghans et lapident des femmes en public ? C’est encore de notre faute quand les chiites et les sunnites font exploser des bombes sur les marchés en Irak ou au Pakistan, tuant indifféremment des femmes et des enfants, ou bien quand le Hamas et le Fatah s’entretuent dans les territoires alors qu’ils devraient combattre main dans la main ? Tu veux que l’on continue la liste ? On peut remonter dans le temps si tu veux. Tu veux qu’on parle des massacres opérés par les wahhabites à Karbala ? C’était en 1801. Tu ne connais pas cet épisode ? C’est dommage. Ils ont trucidé les trois quarts de la population, décapité les nourrissons, éventré les femmes enceintes. Des musulmans qui tuent des musulmans à longueur d’année, au fil des siècles, ça ne t’interpelle pas ? Ça ne te choque pas ? On a une part de responsabilité ? OK. Mais la vôtre Jamal, la vôtre…, tu y as déjà réfléchi ? Ça ne faisait pas une semaine que Mahomet était mort que vous vous déchiriez déjà pour sa succession. Et aujourd’hui, alors que les autres religions se sont apaisées, la vôtre a tant de branches que même ton Dieu ne doit plus s’y retrouver. Alors, écoute-moi bien : il y a en ce moment des barbares qui veulent faire exploser Paris et ton chef est le responsable de ce projet. On doit retrouver l’homme qui est son relais en France et tu vas nous aider. Ou alors, oui, je peux te promettre que oui, on va utiliser des méthodes de salopards. Et je te le dis dans les yeux : je n’hésiterai pas un seul instant. Regarde-moi quand je te parle ! hurla Vanier.

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Opération Taranis (Didier Veziano)... Un extrait entre Beyrouth et Paris

Publié le par christine brunet /aloys

 

Ambassade de France à Beyrouth, dans la salle de réunion de la DGSE.

 

— Mon Capitaine !

Tout excité, Mozart  débarqua dans la pièce sans même prendre la peine de s’excuser. Les regards se tournèrent vers lui. Le Capitaine Vanier s’arrêta de parler et laissa l’agent annoncer la nouvelle qui semblait autant le réjouir que l’inquiéter.

— L’homme de l’aéroport, dit-il en brandissant deux photos, c’est l’homme sur la photo à Paris. Celle que le général Le Garrec nous a adressée.

— Tu en es certain ?

— Regardez vous-même.

Le Sergent-chef lui apporta les deux photos. Vanier les observa longuement. Il n’y avait aucun doute. Et probablement que le type au keffieh à carreaux était aussi l’interlocuteur mystérieux avec lequel Abou Hamzra discutait lors de l’interception téléphonique. Vanier appela immédiatement Le Garrec, faisant fi une nouvelle fois des procédures. Il l’informa que le lien était dorénavant établi entre l’incroyable rencontre à Dubaï et les islamistes supposés qui jusqu’ici n’étaient que des visages inoffensifs sur des photos sans valeur. Le Garrec avait besoin de précisions.

— Vous avez identifié le type ?

— Pas pour l’instant. Il n’est pas dans nos fichiers. En tout cas, on ne lui connaît pas de liens avec le Hezbollah. Mais s’il s’agit d’un responsable de cellule aussi bien introduit auprès des Iraniens, c’est qu’il faut peut-être chercher du côté des Palestiniens, et plus précisément du Hamas. On est en train de vérifier. Si le Vevak est dans le coup, on sait que ce service ne peut traiter qu’avec un professionnel digne de confiance. Ce gars-là doit avoir un palmarès.

— Alors, vous devez le découvrir, Vanier.

— Je vais essayer de voir avec mon contact au Mossad. Il connaît bien le dossier palestinien.

— Pas pour le moment. Il vaut mieux laisser le Mossad en dehors de ça. Nous devons en apprendre davantage. Et Abou Hamzra ?

— Il est resté sur place à Dubaï, mais d’après notre source il sera il sera de retour à Beyrouth ce soir ou demain matin. Quoi qu’il en soit, nos hommes le surveillent.

— Ces deux-là vont certainement reprendre contact. Soyez présent à ce moment-là, Vanier. Il faut verrouiller. Plus rien ne doit nous échapper à partir de maintenant. Ou alors…

 

************************

Trois jours plus tard, dans le bureau du Directeur de la DGSI.

— Allô ! Rolland ?

— Oui, Le Garrec, je t’écoute.

— Vous en êtes où avec notre homme ?

— Rien de spécial. Il ne bouge pas beaucoup. Il sort faire des courses en bas de chez lui où on l’a même vu acheter de l’alcool. Il va lire le journal dans l’une des brasseries de la place de la République ou dans des rades à proximité. Il ne va jamais bien loin. Impossible de s’approcher de son appartement. Encore moins d’y pénétrer. C’en est presque décevant. Je commence même à me demander si on est sur une bonne piste.

Le Directeur de la DGSE ne laissa pas son homologue de la sous-direction du contre-terrorisme sombrer dans le pessimisme.

— Ne t’inquiète pas. Il va bouger à un moment ou à un autre. Il a des tas de choses à faire. Tu veux savoir qui est ce gars ?

— Dis-moi, parce que pour nous c’est le brouillard. On a l’impression de surveiller un traîne-savates.

— Tu es assis ?

— C’est la pire des choses qui pourrait m’arriver en ce moment.

— Comme tu voudras. Il s’appelle Yousef Zayad. Recherché par le Mossad et la CIA pour des attentats commis en Israël. Notamment celui de l’hôtel Park de Nataniya : vingt-neuf morts et plus de cent quarante blessés parmi les familles venues célébrer le Séder. Mais ce n’est pas tout. Il a également participé à des carnages au Yémen et au Pakistan. Ce type est un psychopathe. Le sang qu’il a sur les mains pourrait soigner les accidentés de la route de toute une année en France, et il resterait encore des stocks pour la Croix-Rouge. Aujourd’hui, il semble avoir changé de terrain de chasse et ce n’est pas bon signe. Ton traîne-savates est certainement en train de nous préparer un « son et lumière ».

— Putain, il faut impérativement entrer chez lui pour...

— Attention, Rolland, c’est un pro. Si le Mossad n’a toujours pas mis la main sur lui, c’est qu’il y a une bonne raison. Demande à tes hommes d’être prudents. Il n’hésitera pas à tirer s’il se sent piégé.

— Merci de t’inquiéter.

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