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381 articles avec textes

Janna Rehault nous propose un nouvel extrait de son roman "La vie en jeux"

Publié le par christine brunet /aloys

Janna Rehault nous propose un nouvel extrait de son roman "La vie en jeux"

Chapitre : La ville de retraite

J’entrai dans un petit parc jouxtant l’une des maisons de retraite. Installée sur l’un des bancs, je restai dans l'expectative pendant que les personnes âgées en promenade, passaient à côté de moi sans m’apercevoir, ou en me regardant avec méfiance. Ainsi je passai une bonne heure, avant qu’un drôle de petit vieux, vif et un peu loufoque, ne s’approche de moi.

- Vous permettez, mademoiselle ? demanda-t-il en indiquant la place à côté de moi.

- Bien sûr, je vous en prie, Monsieur.

Le petit vieux qui se nommait Yann, s’est montré bavard et curieux aux limites de l’excentrisme. (…) On passa tout l’après-midi à parler. Ainsi, Yann eut assez de temps pour me raconter une bonne moitié de sa vie.

- Cette ville doit être à tes yeux celle des morts et des fantômes. Et le pire c’est que t’as raison, c’est exactement ça. Tu sais, pendant mes premiers temps ici je pétais carrément les plombs. Après ils ont commencé à me gaver de médicaments « à des fins d’adaptation psychologique », et finalement ça m’a calmé, je me suis « adapté » ! L’homme, c’est comme un chien, ça s’habitue à tout.

- Et qu’est-ce qui vous manque le plus ici ? demandai-je.

- Le plus ? Le contact, le vrai contact humain.

- Mais vous n’êtes pas seul ici, vous êtes nombreux.

- Oui, mais la simple présence de gens ne garantit pas le contact. Si tu veux, communiquer avec les gens c’est plus que de croiser leurs ombres abruties. (…) Tu sais, avant quand on tombait malade, on allait voir un médecin. Certes, ce n’était pas toujours très agréable : il fallait se déplacer, passer des heures dans la salle d’attente, des fois prendre un rendez-vous quelques semaines à l’avance, et puis les docteurs n’étaient pas toujours des lumières non plus. Mais même si tu tombais sur le dernier des cons, il te demandait au moins comment tu te sentais, où t’avais mal, si tu dormais bien. Ici, je n’ai jamais vu mon médecin traitant. Il suit mon état de santé au moyen des signaux qu’il reçoit à partir de cet émetteur, dit-il, en me montrant le bracelet électronique qu'il portait à son poignet. C'est efficace comme système, le moindre déséquilibre dans mon corps est signalé avant que je puisse moi-même m'en rendre compte. Evidemment, me faire tâter le pouls n'a plus aucun intérêt. Je ne sais même pas de quoi il a l’air ce docteur, ni à quoi ressemble sa voix. Tout ce que je sais c’est son nom et que de temps en temps je trouve sur mon plateau de repas quelques nouveaux médicaments avec un petit mot par-dessus : « prescrit par votre docteur ». Des fois je me demande même s’il existe vraiment, ce docteur, ou si ce n’est qu’une fiction de plus, contrôlée par un programme de plus ? Tu vois ce que je veux dire ? Avec toute cette automatisation, le vrai contact humain se perd de plus en plus. Bien sûr, c’est plus pratique, plus efficace, moins cher...

- Et puis la bouffe, continua-t-il. Trois fois par jour mon plateau repas arrive dans ma chambre par le monte plats. Je n’ai pas la moindre idée de qui la fournit, la prépare, avec quels produits. Et c’est valable pour tout le personnel ; il arrive que pendant toute une semaine on n’en voie personne. Ils veulent nous faire croire que c’est pour notre bien, pour que rien ne gêne notre liberté, pour qu’on ne se sente pas en captivité, sous surveillance permanente. Mais est-ce que c’est ça la liberté ? Il suffit que je fasse tomber mon verre et mon bracelet va le signaler aussitôt. Il suffit que je sois en retard de cinq minutes pour le repas ou que je m’éloigne à dix mètres de la zone de promenade pour qu’aussitôt un électro-taxi vienne me récupérer. Sans parler des caméras de surveillance qui prolifèrent partout, c'est tout juste s'ils n'en ont pas installé dans la cuvette de chiottes !

(…) En sortant du parc nous prîmes un coup de vent apportant l’odeur du fumier à la vanille venant des champs d’à côté.

- Je déteste cette odeur, grogna Yann. Mais qu’est-ce qui leur prend, franchement, d’aromatiser la merde ? Chaque fois que je la sens, ça me fout la gerbe. J’ai l’impression de manger une glace dans la cuvette des chiottes publiques. C’est comme le PQ est aromatisé. Je me demande quel con a inventé ça ! Ils veulent faire croire aux gens que s’ils se torchent le cul avec ça, les fleurs d'oranger leur sortiront du rectum. Ça me fait marrer ! Maintenant ils aromatisent les champs au caramel pour ne pas gêner les voyageurs qui prennent la route d'à côté. Bientôt ils pousseront le vice jusqu’à modifier génétiquement les vaches pour qu’elles défèquent propre. Tu comprends ce que je veux dire ? Les gens sont devenus tellement « sensibles »... Ils veulent un monde parfait, mignon, tout en peluche ; où qu'ils aillent le chemin doit être semé de roses, parfumé à la fraise... des bonbons en cœurs accrochés partout.

JANNA REHAULT

LA VIE EN JEUX

Janna Rehault nous propose un nouvel extrait de son roman "La vie en jeux"

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Janna Rehault nous propose un extrait de son roman "La vie en jeux"

Publié le par christine brunet /aloys

Janna Rehault nous propose un extrait de son roman "La vie en jeux"

Chapitre : La rivale virtuelle

(…) Mes vieilles craintes se sont réalisées : j’ai eu une rivale. Je l’ai compris le jour où Max m’a informé solennellement qu’il avait enfin rencontré la femme de ses rêves. Certes, ce n’était pas la première fois que je l’entendais parler de ses petites copines virtuelles. Mais cette fois-ci, d’après lui tout était « différent ». Il avait enfin réussi à trouver et à programmer son idéal féminin.

Et moi dans tout cela ? Depuis quatre ans qu’on se connaît, je cherche sans cesse à attirer son attention d’homme... aucune réaction. Je vais bientôt finir par me sentir comme un être asexué à ses yeux. J’aurais beau faire un strip-tease devant lui, je ne serai jamais que sa « meilleure amie ». (…) A dire vrai, je ne sais même pas comment je dois le prendre : je ne peux pas en être jalouse quand même ? Rien n'est plus stupide que de jalouser une femme virtuelle.

(…)

Je me suis mise à fouiller dans les programmes personnels de Max. (…) Sans trop de peine, j’ai trouvé le fichier qui m’intéressait. Il contenait plusieurs dossiers : « Informations générales », « Physique », « Caractère », « Ressources vocales » et ainsi de suite. Je clique sur « Physique ». Quelques dizaines de mes photos en 3D apparaissent sur l’écran. De face, de profil, de dos, en pied, dans un angle, dans un autre, etc. Etape suivante : « Caractère ». Bien qu'il m’arrive de manquer d’objectivité dans mon auto-estime, je me suis reconnue dans le caractère programmé. Plus la peine de continuer l’enquête, tout était clair comme le jour : ma rivale était ma copie conforme.

Hum, ce serait drôle si ce n’était pas si triste… Et moi, j'étais quoi dans cette histoire ? Un matériel de base pour version numérique de la femme idéale ? Avant je voyais Max comme une espèce de Pygmalion. On pouvait reprocher à Pygmalion d’être un pervers incapable d’aimer d’autres choses que sa propre création, mais il y avait dans sa puissance créatrice quelque chose de sublime, de surhumain. Max on ne pouvait même pas se dire créateur, il m'avait seulement plagiée. C'était un pervers, c’est tout. (…)

Donc, les conclusions suivantes s’imposent. Primo : je dois être bien à son goût. Secundo : soit Max n’ose pas avoir de relations avec moi, soit il préfère ma version de synthèse. A supposer que la deuxième hypothèse soit juste, cela veut dire que Max est tout simplement incapable d’aimer une femme réelle. (…) Peut-être est-ce toujours cette peur de perdre alors ? Moi je peux bien le perdre, mais pas lui, il aura toujours avec lui mon duplicata. J’aurais beau partir à l’autre bout du monde, vivre avec un autre mec, devenir alcoolique ou nymphomane, peu importe. Il lui restera toujours mon autre… enfermée dans son ordinateur quoi qu’il arrive. La femme qui ne le quittera jamais et ne le trompera pas une seule fois. Copie fidèle doublée de copine fidèle.

Je me demande ce qu’en aurait dit Freud. Il a eu de la chance finalement, à son époque de tels cas n’existaient pas encore. Il se serait définitivement perdu dans ses théories et aurait muni la psychanalyse, déjà bien tarabiscotée, de notions supplémentaires du genre : « le moi et la copie du moi », « le sur-virtuel-sur-moi », « le ça virtuel », « complexe de réalité », « fixation au stade virtuel », « virtuel clivage du moi » et ainsi de suite.

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L'invité d'Aloys... Eric Cramaregeas, sapeur pompier et auteur !

Publié le par christine brunet /aloys

L'invité d'Aloys... Eric Cramaregeas, sapeur pompier et auteur !

112, La mémoire de vos urgences

Quatrième de couverture

Ces nouvelles vous plongent au cœur des interventions les plus marquantes que tout sapeur pompier est amené à vivre durant sa carrière. Un face à face avec les réalités de plus en plus tragiques du monde actuel. Une aventure humaine et professionnelle unique que l’auteur vous offre en seize interventions qui marquèrent le Var et ses sapeurs pompiers. Chacune d’entre elle vous transportera là où l’urgence prend tout son sens. La diversité du métier de sapeur pompier vous y est dévoilée dans des situations parfois insoutenables issues, pour la plupart, de l’inconscience ou de la fragilité de l’être humain. L’entraînement quotidien du soldat du feu et du secours l’amène souvent à décider avec sa raison et non ses émotions. La récompense étant pour lui d’avoir pu sauver une vie.

EXTRAIT

« Deux secondes d’inattention »

A une trentaine de kilomètres de la caserne, un jeune couple et leur enfant de quatre ans, Jimmy, sont invités chez des amis de longue date pour le repas d’anniversaire de leurs fils respectifs, nés à deux jours d’intervalle. Le mari, Harry, trente-deux ans, est cadre dans une entreprise de construction, quant à son épouse, Betty, vingt-huit ans, elle est infirmière dans une clinique privée de la région.

C’est mardi soir. Les enfants n’ayant pas école le lendemain, la soirée se prolonge assez tard dans la nuit, en présence de nombreux invités.

Aux alentours de deux heures et demie, Harry et Betty décident de rentrer chez eux, dans un village voisin. En sortant de la maison de campagne, Betty ne peut s’empêcher de lever les yeux au ciel et d’emplir ses narines des effluves qu’exhale la nature au milieu d’une douce nuit d’été. La lune inonde le paysage de sa pâle clarté, évoquant une aurore qui tarde à se lever, tandis que la végétation scintille sous une fine couche de rosée. La jeune femme est heureuse, ils ont passé une excellente soirée.

Ils montent dans la voiture et prennent la route. Au bout de cinq minutes à peine, Jimmy, fatigué, détache les sangles de son siège auto afin de pouvoir s’allonger sur la banquette. Mais au moment où il s’extirpe doucement de son assise sécurisée, Betty se retourne, lui ordonne de se rasseoir et de se rattacher immédiatement. L’enfant s’entête, obligeant sa mère à défaire elle-même sa ceinture de sécurité et à se contorsionner pour le rattacher aussitôt.

En voulant prêter main forte à son épouse, Harry quitte un instant la route des yeux pour encourager son fils à écouter sa maman. En un mouvement imperceptible, il tourne le volant et la voiture dévie lentement sur la gauche. Le phare d’une moto qui arrive en sens inverse éclaire l’habitacle. Harry se retourne et, d’un geste trop brusque, tente de reprendre sa trajectoire, faisant se soulever le véhicule qui parcourt quelques mètres en équilibre sur deux roues avant de partir en tonneaux en direction d’un champ en contrebas de la route. Dans son élan, la berline sectionne deux arbres avant de finir sa course contre un tronc beaucoup plus robuste que les deux précédents ; elle s’immobilise, couchée sur le côté.

Le motard s’arrête. Il s’agit d’un ancien pompier volontaire, Tyfus Doumélini. Il pose la moto sur sa béquille et se précipite vers la voiture accidentée. Les impacts sur la carrosserie ont été si violents que Tyfus ne peut même plus identifier la marque de l’auto.

A l’intérieur, il aperçoit le corps immobile du conducteur.

  • Monsieur ! Vous m’entendez ? Ne vous inquiétez pas, j’appelle les secours !

Harry ne répond pas. Tyfus saisit son téléphone portable et remonte sur la route afin de capter un signal réseau et de joindre au plus vite les secours. C’est alors qu’il perçoit un râle qui vient des hautes herbes, à quelques mètres de lui, tout près du fossé. (...)

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Extrait du roman "La vie en jeux" de Janna Rehault

Publié le par christine brunet /aloys

Extrait du roman "La vie en jeux" de Janna Rehault

Chapitre : La rivale virtuelle

(…) Mes vieilles craintes se sont réalisées : j’ai eu une rivale. Je l’ai compris le jour où Max m’a informé solennellement qu’il avait enfin rencontré la femme de ses rêves. Certes, ce n’était pas la première fois que je l’entendais parler de ses petites copines virtuelles. Mais cette fois-ci, d’après lui tout était « différent ». Il avait enfin réussi à trouver et à programmer son idéal féminin.

Et moi dans tout cela ? Depuis quatre ans qu’on se connaît, je cherche sans cesse à attirer son attention d’homme... aucune réaction. Je vais bientôt finir par me sentir comme un être asexué à ses yeux. J’aurais beau faire un strip-tease devant lui, je ne serai jamais que sa « meilleure amie ». (…) A dire vrai, je ne sais même pas comment je dois le prendre : je ne peux pas en être jalouse quand même ? Rien n'est plus stupide que de jalouser une femme virtuelle.

(…)

Je me suis mise à fouiller dans les programmes personnels de Max. (…) Sans trop de peine, j’ai trouvé le fichier qui m’intéressait. Il contenait plusieurs dossiers : « Informations générales », « Physique », « Caractère », « Ressources vocales » et ainsi de suite. Je clique sur « Physique ». Quelques dizaines de mes photos en 3D apparaissent sur l’écran. De face, de profil, de dos, en pied, dans un angle, dans un autre, etc. Etape suivante : « Caractère ». Bien qu'il m’arrive de manquer d’objectivité dans mon auto-estime, je me suis reconnue dans le caractère programmé. Plus la peine de continuer l’enquête, tout était clair comme le jour : ma rivale était ma copie conforme.

Hum, ce serait drôle si ce n’était pas si triste… Et moi, j'étais quoi dans cette histoire ? Un matériel de base pour version numérique de la femme idéale ? Avant je voyais Max comme une espèce de Pygmalion. On pouvait reprocher à Pygmalion d’être un pervers incapable d’aimer d’autres choses que sa propre création, mais il y avait dans sa puissance créatrice quelque chose de sublime, de surhumain. Max on ne pouvait même pas se dire créateur, il m'avait seulement plagiée. C'était un pervers, c’est tout. (…)

Donc, les conclusions suivantes s’imposent. Primo : je dois être bien à son goût. Secundo : soit Max n’ose pas avoir de relations avec moi, soit il préfère ma version de synthèse. A supposer que la deuxième hypothèse soit juste, cela veut dire que Max est tout simplement incapable d’aimer une femme réelle. (…) Peut-être est-ce toujours cette peur de perdre alors ? Moi je peux bien le perdre, mais pas lui, il aura toujours avec lui mon duplicata. J’aurais beau partir à l’autre bout du monde, vivre avec un autre mec, devenir alcoolique ou nymphomane, peu importe. Il lui restera toujours mon autre… enfermée dans son ordinateur quoi qu’il arrive. La femme qui ne le quittera jamais et ne le trompera pas une seule fois. Copie fidèle doublée de copine fidèle.

Je me demande ce qu’en aurait dit Freud. Il a eu de la chance finalement, à son époque de tels cas n’existaient pas encore. Il se serait définitivement perdu dans ses théories et aurait muni la psychanalyse, déjà bien tarabiscotée, de notions supplémentaires du genre : « le moi et la copie du moi », « le sur-virtuel-sur-moi », « le ça virtuel », « complexe de réalité », « fixation au stade virtuel », « virtuel clivage du moi » et ainsi de suite.

Janna Rehault

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JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE

Clic clac ! La porte s'ouvre sur une pièce un peu sombre… Chouette, je vais avoir un nouveau compagnon ! Qui est-il ? Pourquoi est-il là ?

Et puis, quelle drôle d'idée d'arriver un mardi ! Notez que la plupart des séjours commencent un mardi… Et je ne sais pas pourquoi ! Moi qui suis ici depuis plus de cinquante ans, je ne le sais toujours pas !

Mon nouveau voisin s'installe rapidement sur son lit, ouvre le gros sac et range ses affaires dans la garde-robe. Un rapide coup d'œil par la fenêtre : il fait gris et moche.

"Mon séjour commence bien !", sont ses premiers mots depuis qu'il est entré.

Mercredi, il s'est levé tôt, a rapidement fait sa toilette et s'est fait servir son petit-déjeuner au lit. Le serveur n'a pas voulu entrer et il a dû se lever pour prendre son plateau. Café fumant, tranches de pain mie, beurre et confiture plus un yaourt, comme il l'avait demandé !

Jeudi, on vient d'apporter son ordinateur et une imprimante. Le voilà assis à sa table pour des heures entières. Il l'a décidé, ses repas lui seront servis ici même. Pas de temps à perdre. Matin, midi et soir, toujours le même rituel : On frappe à la porte, on ouvre et on lui tend son plateau en reprenant celui du repas précédent. Il écrit sans s'occuper de rien d'autres, il écrit encore et encore.

Aujourd'hui vendredi, je l'ai entendu refuser de rencontrer un homme qui venait le voir "Dites-lui que je lui fais confiance et qu'on se verra lundi", a-t-il déclaré. Et il a continué à écrire. Une rame entière de papier, des centaines de pages, avec quelques dessins mais surtout des mots, des phrases et encore des phrases.

Et moi, je suis obligé de subir le cliquetis infernal de ce clavier de malheur qu'il utilise comme un fou !

Il en a des choses à dire, ce n'est pas possible. C'est le premier client que je vois agir ainsi en cinquante ans de bons et loyaux services. Il est près de minuit quand il s'arrête. Enfin, je vais pouvoir dormir !

Samedi et dimanche, deux jours de congé pour toutes et tous. Sauf pour lui et le personnel de service.

Il écrit, mange, écrit encore, imprime des pages et des pages…

Vingt heures dimanche, il s'arrête, quitte son ordinateur et relit tout. Il y passera la nuit et moi avec… Cette satanée lumière m'empêche de fermer l'œil. Heureusement je sais que dès lundi, il partira comme les autres et que mardi, un nouveau client le remplacera…

Enfin, vers cinq heures du matin, il tourne la dernière page. Il y écrit quelques mots à la main et semble satisfait.

C'est vers sept heures qu'on l'a réveillé et qu'on m'a réveillé aussi. Le directeur est venu en personne pour le saluer et les membres du personnel qui l'avaient côtoyé durant la semaine l'ont accompagné jusque dans la cour.

La guillotine attendait.

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

JOURNAL D'UN TROU DE SERRURE, un texte de Louis DelvilleJOURNAL D'UN TROU DE SERRURE, un texte de Louis Delville

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Vingt ans de rancune, un texte signé Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Vingt ans de rancune, un texte signé Micheline Boland

VINGT ANS DE RANCUNE

Voilà une heure que Raymond avait été mis au courant : ce que son médecin traitant pensait être de l'arthrose n'était pas de l'arthrose.

Voilà une heure qu'il ressassait : dans quelle voie allait-il s'engager ? La voie ordinaire qui le conduirait vers la médecine traditionnelle ou la voie combien plus sinueuse des acupuncteurs, chiropraticiens, homéopathes, rebouteux ?

Voilà près d'une heure qu'il lançait des regards courroucés vers le portrait de sa mère. Pourquoi, mais pourquoi avait-elle toujours tenté de le protéger des difficultés de la vie, de le mettre à l'abri des mauvais coups ? Maintenant, il devait faire face au pire… Il ne pouvait s'y soustraire comme il se dérobait jadis à la mauvaise humeur de son père en allant se réfugier dans les jupes maternelles.

Raymond se trouvait face à la baie vitrée, il regardait le jardin, son jardin. La douleur réveillée par le rangement de la cave était toujours perceptible. Il mit sa main en poche et ses doigts rencontrèrent la petite boîte métallique qui ne le quittait jamais. Fichu baume du tigre qui souvent le soulageait de son mal de dos récurrent ! Fichu remède de bonne femme !

Voilà une heure qu'il savait et qu'il tournait en rond avec ses pensées.

Quand il avait quitté la clinique, il avait rapidement rejoint sa voiture et il avait roulé comme un fou. Il lui avait semblé que lorsqu'il se trouverait seul chez lui, dans un cadre familier, le verdict lui serait plus acceptable. Il n'en était rien. Il regarda le ciel et distingua quelques nuages aux formes irrégulières. Il revit ses radios. Il réentendit la voix du médecin, une belle voix grave qui doit plaire aux femmes, qui doit pouvoir consoler. Cette voix-là n'avait-elle pas charmé sa fille, Laurence, vingt ans plus tôt quand elle avait entamé ses études de dentisterie ? Une vieille histoire. Quatre mois d'idylle entre Laurence et Maxime. Une rupture brutale dont Maxime avait rendu Raymond responsable. Avec le temps, était probablement venu l'oubli. Il y a deux mois, Raymond était allé consulter Maxime, rhumatologue réputé, qui n'avait même pas semblé le reconnaître. Tout au plus avait-il sourcillé quand il avait prononcé son nom…

Raymond revoit les yeux bleus du médecin : comment peut-on avoir de si beaux yeux et être aussi cruel à l'égard de ses patients ? Il pense à Robert Redford. Il l'imagine parfaitement dans le rôle du Docteur Masquelier. Le même type d'hommes. Son cœur bat la chamade. Il sent une boule monter dans sa gorge.

Voilà deux heures qu'il savait. Il s'était allongé sur le sofa. Il respirait lentement, un truc que lui avait donné sa fille et qu'elle conseillait d'ailleurs à ses patients. Il reprenait pouvoir sur lui-même en reprenant pouvoir sur sa respiration. Il essayait de visualiser l'alignement des bâtiments du collège où il avait travaillé. Pour trouver le sommeil, il passait en revue la succession des locaux comme d'autres comptent les moutons.

Les deux mots revenaient toujours à son esprit : "Petite tumeur". Il se leva, alla tirer les rideaux. Il se recoucha. S'absorber dans le sommeil, rêver, fuir l'ici et maintenant. Pour cela, il avait une stratégie : faire comme si… Oh, cela il avait appris à le faire tellement bien, depuis tellement longtemps !

Alors, il fit comme s'il ne savait pas. Il alla dans la salle de bain et passa du baume du tigre sur la zone douloureuse. Aussitôt, une chaleur bienfaisante irradia. C'était aussi simple que cela. Recourir à ce remède. Plus, plus souvent, avec plus d'application.

Voilà près de trois heures que Raymond savait. Il avait allumé le téléviseur et regardait le paysage qui défilait sur l'écran. Il s'attendait à ce que le travelling fasse place à un gros plan sur une plante ou un animal mais le cameraman prenait soin de balayer les montagnes à l'horizon et la plaine sans jamais s'attarder sur aucun détail. Le commentaire était d'un lent… Il repensa à sa tumeur et il zappa. Ce qu'il avait pu reprocher à son petit-fils de zapper à longueur d'après-midi. Ce qu'il avait horreur de cela. Zapping-fuite, zapping-rêverie, zapping-oubli. Il diminua le son et posa la main sur ses yeux. Sa main était froide. La peur, l'angoisse, l'inquiétude, la solitude. En avoir plein le dos. Marre de son veuvage, de son jardin, de son ennui. Plus personne à qui confier ses impressions. On ne passe pas toute une fin de vie, de partie de bridge en partie de bridge, comme un enfant passe ses récréations de partie de billes en partie de billes.

Voilà un peu plus de trois heures qu'il savait et il en venait à la conclusion que son mal n'était que mal-être, que problème psychologique qui se résout en changeant de mode de vie. Aussi simple que cela ? Combien d'histoires de tumeurs résorbées spontanément sa femme ne lui avait-elle pas citées ? Combien de guérisons inexpliquées par la science ?

Voilà près de quatre heures qu'il savait, qu'il aurait voulu ne pas savoir, qu'il aurait voulu pouvoir faire comme si tout était normal. Seul, le contact de la petite boîte métallique lui était désagréable. Son dos ne le faisait plus souffrir. Un miracle de plus à l'actif du baume du tigre ? S'il n'avait plus mal, c'est que ce n'était pas bien grave. D'ailleurs, il n'avait rien remarqué de spécial sur les clichés que le docteur avait commentés… Il avait dit "oui", mais il n'avait pas même pas remarqué la soi-disant ombre. Il avait pensé que l'émotion avait perturbé son sens visuel et maintenant il en doutait, il se rassurait, il avait trop chaud. Sa peur s'était comme estompée.

Voilà cinq heures que Raymond avait cru savoir. Maintenant, il savait. La secrétaire du Docteur Masquelier venait de lui téléphoner pour l'avertir que, par erreur, son dossier avait été interverti avec celui d'un autre patient. Le docteur était vraiment désolé…

Micheline Boland

(Extrait du livre "Des bleus au cœur")

micheline-ecrit.blogspot.com

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Janna Rehault nous propose un autre extrait de son roman "La vie en jeux"

Publié le par christine brunet /aloys

Janna Rehault nous propose un autre extrait de son roman "La vie en jeux"

Chapitre : Clone

Je l’appelle Clone. Avant je l’appelais Théo, c’est son vrai prénom. Mais depuis son clonage, pour moi il est devenu Clone tout simplement.

Cela doit être complètement stupide ; combien de fois je me le répétais. Qu’est-ce qui a changé depuis son clonage ? C’est toujours Théo, mon frère, le même. Le même exactement ? Ou tout pareil... Là est le hic... Je l’observe discrètement, le surveille. Cherchant à vérifier s’il mange les mêmes plats qu’avant, s'il écoute la même musique, regarde les mêmes émissions, etc. Bien que je comprenne parfaitement à quel point c'est absurde. Est-ce bien ce qui définit un homme ? ...manger des frites avec de la moutarde ou du ketchup ? ...siffloter en prenant sa douche ? Mais je n’y peux rien. Je guette le moment où il fera une erreur. Je le regarde... Ses traits me sont toujours chers mais il me semble qu'un étranger s'en est emparé. Et cela me fait mal. Peut-être l'a-t-il remarqué, instinctivement ? Compris ? Nous savons tout l'un de l’autre, mais on fait semblant de ne pas savoir. C’est comme un jeu d’espionnage.

Je n’arrive pas à franchir cette barrière ; elle a poussé entre nous comme un champignon. C’est comme si nous étions chacun d'un côté du mur, marchant le long en échangeant des signaux. Il frappe de son côté et moi du mien: « Eh, je suis là ! » — « Moi aussi, je suis là ! » — « Mais moi je ne te vois pas... » — « Moi non plus je ne te vois pas ».

A chaque fois que je le regarde, je me surprends à rechercher ce qui le différencie de mon vrai frère… au lieu de chercher leurs ressemblances. Je n’arrive même pas à l’appeler par son prénom. Quand je lui parle j'évite de le prononcer ; et si tout de même je ne peux l’omettre, ma voix trébuche, comme sur une fausse note, et cela me répugne.

Et maman ? Tout a l'air si simple pour elle ; son fils n'est partit nulle part, Théo sera toujours là, même s’il se fait écraser par une voiture mille fois de suite. Son clone est là... ça la rassure... C’est comme la "garantie" d'une cafetière que l'on retourne au magasin où on vous la remplace. Parfois je me demande, et s’il n’existait pas de telles garanties ? Peut-être nous aimerait-elle autrement ?

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Albert Niko nous propose des extraits courts de son roman " l'homme au grand chapeau n'avait rien à cacher ni rien de grand"

Publié le par christine brunet /aloys

Albert Niko nous propose des extraits courts de son roman " l'homme au grand chapeau n'avait rien à cacher ni rien de grand"

La tristesse est une donnée qu'il vous faudra intégrer pour trouver une nouvelle planète bleue.

*

Deux miroirs se reflétant : lequel a commencé ?

*

...Et n'as-tu jamais vu en l'arc-en-ciel un échantillon de coloris pour ton futur papier peint?

*

averse du soir

sous le même arbre, figé

tout un troupeau de chèvres

comme si de rien n'était

*

un champ où bivouaquer –

on m'adresse au voisin

qui m'envoie chez le voisin

*

ignorant jusqu'où je dormirai

la nuit prochaine

mon ombre prend les devants

*

m'arrêtant sur le côté

pour recoiffer

mon ombre

*

les brebis sont toutes à paître

exceptée une

qui me regarde

Albert Niko

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Extraits du roman de Marie-Noëlle FARGIER "La Bukinê d'Anna"

Publié le par christine brunet /aloys

Extraits du roman de Marie-Noëlle FARGIER "La Bukinê d'Anna"

…Les ormeaux peints de la couleur du feu inondent la colline face à la cité qui s’étire. Les chibottes, abris de pierres sèches aux formes arrondies, se donnent la main, là où le soleil est toujours là. Elles écoutent l’incessant gargouillis de la rivière au fond de la vallée, source de leur vie…

******

…De sa main effilée, elle effleure le cuir de son sac à la recherche de sa bukinê. La corne de ce petit objet précieux, seul lien avec ses sœurs, égratigne sa peau parfaite. Elle regarde respectueusement cette coquille de poisson transmise par ses aïeux, tordue par des spirales, souvenir d’une contrée lointaine. Délicatement, elle la porte à sa bouche qui espère comme un baiser lointain le son qui la conduira vers Matobe…

******

…La source malgré le froid est restée fidèle à son peuple, elle coule de manière économe mais d’une eau claire et avenante. La cascade est ceinte de menhirs qui effleurent les cieux enfantés par la terre mère. Deux pierres, grossièrement taillées en forme de serpent et de loup, encadrent l’accès au reflet d’espoirs divins, les gardiens du breuvage…

******

…Elle arrive sur les rives tenant dans ses bras sa petite Matobe, un chemin savonneux de perles immaculées escorte le parcours du Douro, les arbres se ploient de chaque côté des rives se retrouvant comme une passerelle céleste où de multiples papillons d’une blancheur lumineuse s’accrochent aux branches…

******

…La chibotte d’Inanna s’impose, appuyée contre son éternelle roche agrémentée par un tapis garnis de lis et de coquelicots qui font oublier le gris de ses pierres…

******

…Comme un prédateur, il remarque plusieurs lis alignés avec leurs étuis désaltérants. A cet endroit précis, il distingue une pierre proéminente, brutalement il arrache cette dernière de ses congénères, elle ne résiste pas à l’emportement de Bacab et dévoile une cachette…

******

…Tefnet épouse Hélios, la traîne de la mariée unit toutes les couleurs, balayant la cime des arbres protégés par le miel pour s’élancer vers les cieux en un pont miraculeux, réunissant tous les mondes…

Marie-Noëlle FARGIER

La Bukinê d'Anna

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La clé, un texte de Patrick Beaucamps extrait du recueil poétique "Tant d'eau sous le pont" mis en musique

Publié le par christine brunet /aloys

La clé, un texte de Patrick Beaucamps extrait du recueil poétique "Tant d'eau sous le pont" mis en musique

Musique de Guillaume Bacart

Textes de Patrick Beaucamps

http://patrickbeaucamps.bandcamp.com/

La clé, un texte de Patrick Beaucamps extrait du recueil poétique "Tant d'eau sous le pont" mis en musique
La clé, un texte de Patrick Beaucamps extrait du recueil poétique "Tant d'eau sous le pont" mis en musique
La clé, un texte de Patrick Beaucamps extrait du recueil poétique "Tant d'eau sous le pont" mis en musique
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Publié dans Textes

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