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381 articles avec textes

Christine Previ nous propose un extrait d'"Itinérance d'un oiseau bleu"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Extrait « Un œuf de pierre »

 

 

Là, au travers de la haie, il se faufila à quatre pattes, par une ouverture entre les buissons et pénétra dans un coin du parc. c’était son lieu favori, propice aux aventures ! Dans cet espace mi-clos il incarnait tantôt un chevalier, armé d’un long bâton en guise de lance, galopant sur son destrier imaginaire, tantôt un aventurier perdu au fond d’une contrée remplie d’ennemis illusoires.

 

Là il ne voyait pas le temps passer, s’ennuyait rarement ou se laissait entraîner à la rêverie, adossé au socle du monument aux morts, comme en ce moment.

Subitement, son regard accrocha un objet ovale, lisse et sombre, sous le buisson. Curieux, il s’en approcha, il le ramassa et le soupesa.

Il s’agissait d’un œuf gris, lourd comme une pierre. Mais cet œuf était tiède et doux ! Tous les chants d’oiseaux se turent et le silence se fit pesant.

Tout à coup, le voilà devant cinq, puis dix, puis vingt volatiles en tout genre qui atterrissaient près de lui… et il en arrivait encore…

 Cui, cui, c’est lui !

 Tchip, tchip il le chipe !

 Chuit,chuit, gare à lui !

 

L’un après l’autre ils s’approchaient, l’air courroucé et vengeur. Lucien n’en menait pas large…

 

 

Christine Previ

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Un nouvel extrait du roman Mamie Paulette de Séverine Baaziz

Publié le par christine brunet /aloys

 

Passage du chapitre : L’œil de l’entremetteuse

 

 

Vient un mardi, un jour comme un autre, de ciel bleu sans nuage.

 

Alors que les rires des deux générations s’entremêlent face à la fontaine, tonitruants, alors que rien ne compte autour d’eux, un regard, à quelques dizaines de mètres, peut-être trente, les observe avec insistance.

Derrière l’écran vaporisé d’eau, un visage s’émerveille de la tendresse grand-mère, petit-fils. Elle a les cheveux blond vénitien, est presque ronde, a un teint clair couvert de taches de rousseur, et observe la scène de ses grands yeux verts.

— Tu ne les trouves pas attachantes, mamie, ces deux personnes en face de nous ? Ils ont l’air tellement complices.

— Qu’est-ce que tu dis, Solène ?! Il y a dans l’air une odeur de pisse ?

La petite-fille ne corrige même pas sa grand-mère, sur le chemin de la surdité. A quoi bon ? Un « non rien » clôture la discussion. D’ailleurs, il y a bien longtemps que discussion il n’y a plus. En tout cas, digne de ce nom. Comme si les tympans grabataires ne suffisaient pas à sa peine, on vient de diagnostiquer à la dame au fauteuil roulant la maladie d’Alzheimer. Solène aime la vie. Rose l’avait aimée.

Puis, soudainement, alors que Solène se sent invisible, que Jules lui tourne le dos, une main se tend vers le ciel et vient perturber, une fois de plus, le cours des choses.

Aussi calme et sereine que le pape saluant ses adulateurs, Paulette fait un signe de la main à la jeune fille et se met à sourire de toutes ses dents de porcelaine. De prime abord, prise au dépourvu, honteuse de sa curiosité, Solène finit par répondre d’un petit geste hésitant. Jules s’interrompt. Se retourne. Puis reprend son flux. Mais Paulette ne se contente pas de si peu. Elle relève le bras, plus haut, plus raide, plus déterminée. Un demi-tour de la paume et la main invite Solène et Rose à les rejoindre.

Qu’est-ce que je fais ?

Solène hésite. Ne jamais parler aux inconnus, lui disait sa mère à tout bout de champ quand elle était enfant. Oui mais elle n’est plus une enfant.

Les roues écrasent les gravillons dans un bruit étouffé par la foule. Au milieu de visages étrangers, Solène avance, un brin timide. Plus que quelques pas et Paulette ouvre le bal des présentations :

Je m’appelle Paulette et voici mon petit-fils Jules. Cela fait un moment que j’hésitais à vous convier à notre conversation, j’espère que vous ne m’en voulez pas. Que le hasard mette sur notre chemin deux personnes de la même génération est tout de même fabuleux ! Non ?

  • Oui, bien sûr, répond Solène.

  • Vous êtes parentes ? continue Paulette.

Oui. Je vous présente Rose, ma grand-mère. Et moi, c’est Solène.

Enchantée, mesdames. Moi qui croyais que mon Jules était le dernier des petits-enfants bienveillants et prévenants, je vois qu’il existe d’autres perles chères à leur grand-mère. Et je me permettrai d’ajouter : quelle jolie perle ! Vous êtes une bien belle jeune fille, Solène. N’est-ce pas, Jules ?

Mamie ! siffle Jules entre ses dents comme si cela pouvait l’arrêter.

  • Merci Paulette, c’est adorable.

Solène a ce charme que la jeunesse met en exergue. Une peau blanche, délicate, au parfum de vanille. Un rire spontané, vivant, enfantin et mélodieux. Et des yeux qui semblent rêver le monde.

 

Malgré son âge, Paulette a vu clair. Non seulement, Solène est aussi jolie de près que de loin, mais en plus, elle met Jules aussi mal à l’aise qu’elle pouvait l’espérer.

Une phrase en amenant une autre, Solène et Paulette se retrouvent assises côte à côte.

Jules, lui, fait face, debout, à Rose. Il sourit. Elle reste impassible. Il grimace. Son regard s’obscurcit. Autant chatouiller un mort.

En parfaite entremetteuse, Paulette vante les mérites de son petit-fils, qui sacrifie ses vacances d’été pour lui prodiguer soins et attentions. Un garçon exemplaire, sensible, dévoué, courageux, cultivé, sportif. Bref, de l’exagération à ne plus savoir qu’en faire, sur fond de vérité.

Pour Jules, une chose est sûre, cela fait un moment qu’il n’entend plus un mot. Il se contente de suivre des yeux l’articulation des syllabes de ces deux lèvres juvéniles qui s’ouvrent et se referment. Enflées de fraîcheur. Rosées de féminité. Embarrassé mais charmé.

— Jules, alors, tu es d’accord ou pas ? répète Paulette pour la troisième fois.

— D’accord ? balbutie-t-il, émergeant de sa douce rêverie.

  • Pour le film X, demain ! s’empresse Paulette.

  • !?

Jules, ta grand-mère veut parler de X-Men, il vient de sortir et tu serais peut-être d’accord de m’y emmener. Demain. Tu en penses quoi ?

  • Euh … ben… oui.

— Alors, on dit treize heures trente, demain, devant le ciné ! Le Gaumont, en centre-ville ! Et puis, Paulette, j’espère vous revoir bientôt ! Je vous adore !

 

Les deux duos quittent la place en se saluant comme des amis de toujours.

 

Séverine Baaziz

 

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LA GROSSE BÊTISE DE MADAME LAURENT, une nouvelle signée Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

LA GROSSE BÊTISE DE MADAME LAURENT


 

En bas, quelqu'un a vu, quelqu'un a crié.


 

En haut, elle a regardé ses pieds sur le plateau d'acier qui surplombe le trottoir.

Elle a cherché à s'asseoir pour être plus à l'aise.


 

Les badauds étaient maintenant agglutinés sur la rue. Les voitures s'étaient arrêtées et une ambulance toutes sirènes hurlantes arrivait. Puis ce fut au tour du camion des pompiers.

Là-haut, elle cherchait toujours. Passant les mains partout pour trouver. Ce fut l'inspecteur Dupuis qui entra le premier dans l'appartement. Il se précipita à la fenêtre.


Elle cria : "N'allez pas plus loin, le risque est trop grand !"

 

Dupuis crut bon de lui parler : "Allons, Madame, ne faites pas de bêtise !"


Elle se retourna vers lui : "Une bêtise pour plus de 250 euros !"


Dupuis se tut. Qui était cette folle ? Que voulait-elle avec ses 250 euros ?
 

La main gauche de la femme toucha enfin ce qu'elle cherchait.
 

Elle cria : "Je l'ai !"
 

Prudemment elle se remit sur les genoux puis debout.
 

Ce fut quand elle agrippa la rambarde en aluminium de la fenêtre que celle-ci céda et que la femme bascula dans le vide.
 

Les secours ne pouvaient rien pour elle. Dans sa main, il y avait toujours sa lentille de contact.


 


 

Louis Delville

Blog : http://louis.quenpensez-vous.blogspot.com/

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Séverine Baaziz nous propose un extrait de son second roman "Mamie Paulette"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

SITUATION AU MOMENT DE L’EXTRAIT :

 

Paulette s’est installée sous le toit de sa famille et, après avoir semé la zizanie, être devenue la complice de Jules, son petit-fils, elle se laisse tout doucement envahir par un sentiment d’inutilité. Jusqu’à cette nuit où, vraisemblablement, il est question d’un terrible secret…

 

EXTRAIT :

 

Chaque soir, Paulette s’endort, à peine la tête posée sur l’oreiller. Plus vite qu’une flamme sans oxygène. D’un sommeil profond, ininterrompu, sans souvenir de chimères.

Sauf cette nuit de nouveau millénaire passé de trois années, sept mois et trois jours.

Noire et calme, la chambre de Paulette est soudainement hantée par des pleurs étouffés, agonisant, hoquetant en spasmes contenus. Paulette allume sa lampe de chevet. Rien. Silence complet. Elle l’éteint. Les pleurs reprennent. Dans le noir de sa chambre, Paulette se redresse, s’assoit dans son lit, et écoute attentivement la complainte larmoyante. Puis, des chuchotements. Le filet de lumière sous la porte. De l’autre côté, selon toute vraisemblance, on ne dort pas.

A pas de velours, Paulette entrouvre la porte et aperçoit Marion passer de sa chambre à la salle de bain, les yeux rougis et gorgés d’eau, le visage tuméfié par les vagues de pleurs. Philibert la rejoint et semble essayer de la consoler, de la prendre dans ses bras. Elle le repousse. « Tu ne peux pas comprendre ! », s’énerve-t-elle. « Laisse-moi ! »

Et, d’un geste compulsif, empoigne ses longs cheveux comme pour se les arracher, les soulève, dévoilant aux yeux de Paulette un épiderme habituellement blotti sous les cols et les carrés de soie. Une large cicatrice cisaille sa peau comme un sourire d’épouvante riveté à la gorge. « Comment veux-tu que je dorme ? Comment ? Je crois que je ne dormirai plus jamais ! » Paulette a bien entendu. Sa gorge, ses pleurs, cette dernière phrase. Il faut qu’elle comprenne.

Cette nuit, Paulette n’a pas dormi. Une nuit sans sommeil, tourmentée de questions sans réponses. Il faut vraiment qu’elle comprenne.

Au comble de la curiosité, Paulette redevient fouineuse. La maison aux murs fleuris est repassée au peigne fin. Récalcitrants, le courrier, les messages téléphoniques, les écoutes aux portes ne donnent rien. Les tiroirs ne divulguent aucun secret, rien sous les matelas, nada dans les corbeilles. Cela devient épuisant. Et surtout vain !

Chaque nuit, inlassablement, les murs s’imbibent de gémissements lancinants, comparables à ceux d’une bête prisonnière d’un piège lui torturant la chair.

 

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Bob Boutique nous propose un extrait de "BLUFF", son dernier thriller

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

  • Ah quand même ! Voilà une heure que j’essaie de te joindre… Impossible d’obtenir une connexion. Tu es où ?

Lieve est accoudée en nuisette à la table de la cuisine et observe l’écran de son Mac, tout heureuse de retrouver son homme étendu sur un lit d’une personne, le visage encore chiffonné de sommeil.

  • Dans ma cabine, mon amour. Oh je vois que tu as fait du café, tu peux me servir une tasse s’il te plaît ?

Elle rit

  • Quelle heure est-il (en bâillant) ?

  • Deux heures du matin. Je t’ai réveillé ?

  • Bof, je suis sorti cette nuit sur le deck pour prendre l’air et crois-moi, ça soufflait grave ! De longues bourrasques chargées d’écume et une odeur iodée pas désagréable. J’ai contemplé tout un temps le sillage lumineux qui courrait le long de la coque puis suis retourné au pieu, pas le moment de prendre froid.

  • C’est comment, le Norröna ?

  • Immense, cinq ponts superposés, mille cinq cents passagers et, en bas, un parking de huit cents places. Des mobil homes, des voitures, des motos, des vélos… Une vraie petite ville qui fend l’Océan en sautant sur les vagues.

  • T’as pas le mal de mer ?

  • Connais pas.

  • Tu es où ?

  • On devrait approcher des îles Féroé. On a quitté le Jutland1hier matin, vers huit heures trente, et depuis je glande. Je marche dans les couloirs en me tenant aux parois, car ça tangue pas mal ; quand tu prends un café au bar, tu dois le tenir d’une main pour qu’il ne traverse pas le comptoir… Je lis, l’histoire et la géographie de l’Islande. Je connais tout, les Vikings, les geysers…

Lieve se marre en se mirant dans le reflet de la fenêtre de la cuisine (dehors il fait nuit noire) et harcèle son mec de mille questions.

  • C’est comment ta cabine, montre-moi ! Tu es seul au moins ?

Le Bouledogue dirige la cam de son portable autour de lui.

… Waouh ! Tu as deux hublots qui donnent sur l’eau.

  • Et la télé. J’ai regardé un film avant de dormir, « Valerian et la cité des mille planètes ».

  • Le film de Besson. C’est comment ?

  • Trop, trop d’images de synthèses, trop de boum boum, trop de poursuites de modules supersoniques, trop long… J’ai coupé en cours de route…

 

 

1 Hirtshals, petit port du Jutland, dans le nord du Danemark, d’où part trois fois par semaines un ferry qui rejoint l’est de l’Islande à Seyoisfjordur, en passant par les iles Féroé.

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Balade, un texte signé Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

BALADE


 


 

Notes jaunes, rouges, roses, bleues, violettes. Les oiseaux chantent, se répondent. Les notes rebondissent en moi. Une feuille morte posée comme un papillon dans un buisson. Un bouquet de marguerite poussant dans des pierrailles. Vie, je t'aime, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout.

 

Je suis tour à tour cerf-volant, pendule, coquelicot, café serré, boîte à secrets.


 

Temps de chien sur mon existence. Le vent chasse les meringues du ciel et je retrouve le soleil avant que la neige recouvre le sol. Déjà, je fais mes valises, elles sont chargées d'insomnies, d'illusions, de doutes, de gris-gris, de chagrins, de colères, de malentendus, d'amour, de regrets, de projets avortés, de ressassements. Comment s'avouer qu'une pierre et ses irrégularités, qu'un bout de bois et ses nœuds peuvent émouvoir aux larmes ?


 

Notes jaunes, rouges, roses, bleues, violettes. Bourdonnements d'abeilles, sifflements de merles. La musique ricoche en moi. Un insecte danse, une fourmi va et vient. L'instant suivant, ils sont partis sans laisser d'adresse. Vie, je t'aime, un peu, beaucoup, à la folie, pas du tout. C'est selon l'écoulement du fleuve, la voix qui m'appelle, l'habileté des nuages qui se défont. J'ai tant rêvé du flamboiement que la grisaille m'enchante.


 

La fragilité de l'instant est tout ce que je parviens à saisir.


 


 

Micheline Boland

Site Internet : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits

Blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com

 

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Comme promis, Christian Eychloma nous propose un extrait de son nouveau roman "Ta mémoire, pareille aux fables incertaines"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Anaïs, toujours aussi amusée de se sentir si légère, sauta souplement sur la murette bordant l’extérieur de la véranda. Fermant à demi les yeux pour se protéger de l’éclat du soleil mauve, elle n’eut qu’à tendre la main pour cueillir un de ces fruits charnus dont, à peine goûté pour la première fois, elle avait immédiatement raffolé.

Tycho, adossé contre le tronc écaillé de l’arbre dont les longues branches ployaient sous la charge, pointa un doigt accusateur vers sa sœur.

« Tu sais que tu risques d’être malade si tu en manges trop… » lui rappela-t-il sévèrement. « Et maman ne sera pas contente !

- Parce que tu lui dirais ? » répondit Anaïs en lui lançant par jeu la grosse poire grumeleuse qui éclata sur le sol en faisant gicler un jus vermillon.

Tycho, évitant de justesse les éclaboussures, se leva d’un bond.

« Si tu m’avais taché mon short, tu peux être sûre que je t’aurais dénoncée !

- Eh bien, moi, j’aurais dit que tu t’amuses à attraper les chardons volants malgré l’interdiction !

- Quelle interdiction ? Et qu’est-ce que ça peut faire si je fais attention ?

- Alors, tu ferais bien de devenir plus adroit. Tu t’es déjà fait griffer trois fois et…

- Et on m’a dit que je devrais soigner moi-même mes éruptions allergiques si je recommençais… Ce qui n’est pas vraiment une interdiction ! 

- Bon… De toute façon, ce n’est pas toi qui auras la colique ! » répondit-elle en tirant d’un coup sec sur un autre fruit qui se détacha facilement.

Elle fit semblant de viser son frère qui recula instinctivement. Éclatant de rire, elle ouvrit en deux la fausse calebasse et la pressa contre sa bouche, mordant goulûment dans la chair molle.

Tycho, décidant de se désintéresser des provocations de sa sœur, se dirigea vers la desserte conduisant en pente douce jusqu’à la Paresseuse. Un ruban mordoré dont il pouvait apercevoir les reflets brillants sous l’étagement des modules d’habitation à moitié dissimulés par les larges feuilles des parasols chevelus.

Un filet rouge vif au coin des lèvres, Anaïs, voyant son frère s’éloigner, laissa tomber la peau évidée au pied de l’arbre dont la cime culminait très haut au-dessus de sa tête.

« Où vas-tu ? » lui cria-t-elle.

« Me rafraîchir !

- Tu sais que ça aussi, c’est interdit ! »

Avec un geste d’indifférence, il poursuivit son chemin sans se retourner. Les poissons-rasoirs, ainsi nommés en raison de leurs nageoires extrêmement coupantes, ne remonteraient le courant que vers la nuit tombée et il savait la baignade jusque là sans danger.

« Je viens avec toi ! » décida Anaïs en sautant de son perchoir.

Il leva la main et agita l’index en signe de désaccord.

Sans en tenir compte, elle le rattrapa en quelques enjambées. Cette merveilleuse sensation de galoper sans effort, sans jamais s’essouffler, de bondir quasiment sans élan…

« Pour les chardons, bien sûr, je ne dirai rien ! » crut-elle bon de préciser en se rapprochant de lui.

« C’est comme tu voudras… » répondit-il en la repoussant légèrement afin de ne pas lui donner l’impression de céder trop vite.

Ces étranges bestioles, très peu dangereuses si l’on savait s’y prendre pour les étudier, faisaient partie de ce qui fascinait le plus Tycho depuis son arrivée sur Ouranos. Mi-végétaux, mi-animaux, se développant d’abord comme une plante avant de casser leur tige pour s’envoler comme un oiseau.

Faute de mieux, on les avait appelées les « chardons », par analogie avec ces espèces aux feuilles piquantes qui pullulaient sur Atlantis, mot lui-même dérivé, à ce qu’on lui avait dit, du nom d’une plante commune de leur lointaine planète mère.

Plusieurs fois par an, au moment de leur bizarre métamorphose, elles se mettaient à voltiger un peu partout, envahissant parcs et jardins avant de se regrouper en mouvants nuages sombres qui obscurcissaient le ciel rose d’Ouranos.

« Tu devrais t’essuyer la bouche… » lui conseilla-t-il en tirant par jeu sur une de ses longues tresses.

Elle s’exécuta machinalement du dos de la main, un peu déçue d’avoir dû interrompre plus tôt que prévu son petit festin.

Des mangues… C’était le nom que l’on donnait à ces fruits savoureux, bien qu’elle sût de façon certaine qu’ils n’avaient pas grand-chose à voir avec les « mangues » dont elle s’était souvent régalée avant le grand voyage.

Les deux enfants avaient été passablement désorientés au début en découvrant que plantes et animaux endémiques de cette planète portaient en général les noms d’espèces vaguement ressemblantes qu’ils avaient bien connues sur Atlantis. Parfois très vaguement ressemblantes, au point qu’ils avaient préféré commencer à développer leur propre vocabulaire pour les désigner. Puis, le temps passant, leur nouvel environnement éclipsant peu à peu le souvenir de l’ancien, ils y avaient renoncé pour adopter le langage commun.

Le coude de la rivière formait une petite crique où ils avaient pris l’habitude de se baigner, un endroit bien protégé du courant, avec une minuscule plage de galets où ils aimaient se reposer après avoir longuement pataugé dans l’eau fraîche. Dans les premières heures de l’après-midi, leur moment préféré de la journée où ils savaient pouvoir jouir d’une liberté totale, ce coin tranquille était comme transfiguré par la lumière légèrement violette de l’astre à son zénith.

En amont de là où ils se trouvaient, un amoncellement de rochers couleur d’améthyste partageait le cours d’eau en plusieurs courtes cascades sous lesquelles croissaient à l’envie les jacinthes arborescentes. En aval, l’eau s’écoulait plus calmement entre les berges étroites pour aller se perdre dans le bleu soutenu de la végétation.

« Tu te souviens ? » demanda-t-elle en désignant l’étendue de la forêt dont la dense canopée ne laissait rien deviner de ce qui se trouvait en dessous.

Il opina en souriant. Il avait ce jour-là eu la peur de sa vie, même s’il pouvait à bon droit, vu son jeune âge, considérer être très loin d’avoir tout expérimenté.

« C’était peut-être la seule chose contre laquelle on ne nous avait pas prévenus ! 

- Pardi… » répondit-elle en s’accompagnant d’un geste destiné à souligner l’évidence de la chose.

Sa frayeur passée lorsqu’il s’était extrait sans dommage, mais non sans peine de l’énorme feuille collante qui l’avait tout entier enveloppé, il ne s’était pas senti très fier. Un peu honteux d’avoir été, malgré sa vigilance, victime d’une des nombreuses farces que les vieux colons réservaient aux nouveaux arrivants.

Il leur en avait longtemps voulu bien qu’il dût admettre que tout ce qui présentait le moindre danger réel leur avait été très clairement expliqué. Comme ces saloperies de vrilles venimeuses ou les redoutables poissons-rasoirs.

Et les roseaux constrictors, bien entendu… Il réprima difficilement un frisson.

« Le premier à l’eau ! » lança-t-il en ôtant soudainement son short et son maillot de corps.

« Perdu ! » s’esclaffa-t-elle en se jetant tout habillée dans le lit de la rivière.

Secouant la tête pour la forme car habitué aux excentricités de sa cadette, il l’observa en train de traverser d’une brasse vigoureuse la vingtaine de mètres qui les séparaient de la rive opposée.

Les vêtements trempés, elle se hissa sans effort sur le talus herbeux. Debout au milieu des hautes pousses tarabiscotées de ce qu’il était convenu d’appeler des torsades palmées, elle lui fit signe de la rejoindre.

Il traversa à son tour, plus tranquillement, écartant doucement au passage quelques grosses brosses arc-en-ciel. Il se redressa en sentant qu’il avait à nouveau pied et, immergé jusqu’à la taille, frappa violemment l’eau du plat de la main.

Les inoffensives créatures aquatiques s’égayèrent en irisant la surface dans toutes les directions, pendant que des billes liquides aux reflets d’agate s’élevaient très haut pour retomber lentement en une pluie de fines gouttelettes chatoyantes. Un peu plus vite toutefois, pensa-t-il, que ce qu’il se rappelait avoir observé sur ces vidéos holographiques prises par beau temps sur Atlantis et repassées au ralenti sur sa tablette de virtualisation.

Satisfait du résultat d’une expérience cent fois renouvelée, il grimpa en se jouant la faible pente pour suivre Anaïs qui, fidèle à ses habitudes, venait de s’engager le long du lit de la rivière pour une petite promenade en aval, à l’ombre des gigantesques bambous siffleurs. Une promenade qui les mènerait jusqu’à un ravin peu profond où s’étalait un marécage envahi de roseaux constrictors, ces sinistres végétaux aux surprenantes et mortelles propriétés.

Ravis par la chanson flûtée du vent dans les tiges creuses, les deux adolescents cheminèrent, pieds nus, écrasant sous leurs pas les frêles herbacées dont les minuscules capsules laissaient échapper de délicieuses exhalaisons.

Au bout de quelques centaines de mètres, Tycho s’arrêta soudain, renifla longuement, puis se pinça les narines.

« Cette odeur… » fit-il en se tournant vers sa sœur. « C’est nouveau, ça. Qu’est-ce que cette odeur ?

- C’est vrai, ça pue ! » confirma-t-elle en imitant le geste de son frère.

Rendus méfiants par cette sensation inattendue, ils avancèrent avec précaution, respirant le moins possible, l’odeur devenant de plus en plus insupportable au fur et à mesure qu’ils approchaient du ravin.

Arrivés au bord, ils s’immobilisèrent, à la fois apeurés et incrédules.

L’homme, à demi immergé dans la vase orangée, le visage gonflé, les yeux exorbités, était mort les mains crispées sur la solide corde ligneuse qui lui enserrait la gorge. Le reste de son corps, autour duquel se devinait la couleur plus pâle de sa combinaison de forçat, se trouvait comme ligoté par d’innombrables racines qui paraissaient vouloir l’ensevelir sous la tourbe du marais.

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FUNÉRAILLES, un texte signé Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

FUNÉRAILLES


 

Depuis plus d'un siècle, ma famille travaille dans les pompes funèbres. Avant on parlait de croque-mort, mais cela est tombé en désuétude.
 

Nous possédons un beau et grand magasin juste en face de l'hôtel de ville Un endroit stratégique à n'en pas douter !
 

Le pire pour nous, c'est quand quelqu'un de la famille passe l'arme à gauche. Imaginez-vous : fournisseur et client à la fois !
 

Pour grand-mère, on a décidé de faire confiance à un concurrent. Ce fut dramatique ! On a tout critiqué ! Tout !
 

La tenue du personnel, la propreté du corbillard, le bois du cercueil et même la vitesse du convoi entre la maison et le cimetière. Grand-maman avait refusé de passer à l'église suite à une dispute vieille de plus de trente ans avec le curé ! Une vieille querelle qui fut fatale à l'homme d'église qui décéda quelques mois plus tard et pour lequel, on avait bâclé l'affaire en moins de deux !
 

Mais il y eu une vengeance posthume, puisque nous avions appris que désormais le secrétariat paroissial conseillait de ne plus s'adresser à notre société pour les enterrements à l'église !
 

Notez qu'on s'en fiche, il y a de moins en moins de personnes qui ont recours aux services de la religion pour aller au paradis.
 

Grand-père, un vieux dur à cuire - quand je pense qu'il veut se faire incinérer ! Cela va prendre des heures - nous a réuni la famille pour passer la main…
 

C'est désormais, Robert, mon père, qui sera le patron. Avec lui, c'est devenu l'enfer. Un vrai tyran. Il veut tout savoir, tout contrôler, tout régenter. Il terrorise la clientèle et son personnel, le Robert !
 

Pourtant, moi je reste serein. Je suis son fils préféré et je sais qu'un jour viendra… En attendant, j'agrémente souvent son café "très sucré hein gamin" avec un peu de cette poudre que toute la famille ne connaît que trop bien. Il faut bien vivre, n'est-ce pas ?


 


 

Louis Delville

Blog : http://louis.quenpensez-vous.blogspot.com/

 

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Christian Eychloma nous propose un nouvel extrait de son nouveau roman "Ta mémoire, pareille aux fables incertaines"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

« Je suppose que vous pourriez aller beaucoup plus vite que ça ? » s’enquit Bob, debout dans le poste de pilotage, balayant curieusement du regard le tableau de bord de l’étrange engin.

« Nous le pourrions sans problème, mais préférons observer la plus grande prudence » répondit le commandant Jarov, bien calé dans son fauteuil, la main sur le levier de commande. « Avec une telle pression de l’air, la portance est énorme et nos deux moignons d’aile suffiraient amplement à nous propulser vers le plafond de la grotte à la moindre accélération… Sans même parler de ces espèces de lianes qui nous barrent souvent la route et que l’on n’aurait pas le temps d’éviter ! Veillez à propos à vous tenir solidement à la poignée de sécurité… »

Bob obtempéra avant de se pencher légèrement pour scruter, à travers l’épais matériau transparent de la verrière, la profonde caverne brillamment éclairée par les puissants projecteurs situés à l’avant de la « taupe ».

De drôles de plantes ligneuses, aux longues tiges fines et diaphanes, croissaient dans tous les sens le long des parois, s’en écartant parfois pour surgir comme par magie devant le nez de l’appareil lorsqu’on les éclairait, surprenant le pilote en l’obligeant à un brusque écart. Et ces bizarres bestioles ailées, forcément aveugles, zébrant en permanence de leur vol zigzagant l’espace clos fugitivement illuminé de ces tunnels enfouis sous des kilomètres de roche…

Des bestioles qui éveillaient tout d’un coup de vieux souvenirs de lecture. Comment appelait-on ces mammifères terrestres cavernicoles aux ailes membraneuses dont il se rappelait avoir vu des photos ? Peu importait… Il était au fond à peine étonné de retrouver ici comme un petit échantillon de la surprenante faune de cette lointaine planète mère qu’il ne connaîtrait jamais. Les cours d’exobiologie qu’il avait jadis suivis sur Atlantis ne l’avaient-ils pas amené à comprendre que la vie réutilisait toujours et partout les mêmes recettes gagnantes pour s’adapter à des situations similaires ?

Des situations similaires… Il avait beau se répéter qu’il appartenait à une civilisation entièrement tournée vers l’espace, une technocratie qui ne s’intéressait aux planètes plus ou moins habitables que pour les richesses minérales qu’elles pouvaient offrir, il lui était toujours aussi difficile d’admettre que les autorités d’Ouranos aient pu ignorer jusqu’alors l’existence de cet incroyable édifice naturel. Cet immense labyrinthe sous-terrain que d’autres avaient su discrètement utiliser à leur profit.

« Et vous dites avoir des cartes suffisamment précises de ce réseau de galeries dans lesquelles nous sommes en train de nous faufiler ? » demanda-t-il, un peu inquiet. « Je n’arrive pas à croire qu’il puisse vraiment s’étendre sous toute la surface…

- C’est pourtant vrai. Enfin, presque… Avec de nombreux endroits bien moins praticables que cette portion-là, mais ça passe toujours. Et heureusement pour nous car je doute fort que nous ayons eu le temps de nous échapper par la mer !

- Vous pensez qu’ils ont détruit la base, à l’heure qu’il est ?

- Si ce n’est fait, c’est qu’ils s’apprêtent à le faire… Il valait mieux foutre le camp au plus vite, croyez-moi. Notre base de repli la plus proche n’est qu’à cinq heures de route environ. Mais ce qui me préoccupe le plus, c’est que maintenant, ils savent. Fini, l’effet de surprise !

- Mais s’ils détruisent la base…

- Ils se douteront bien que nous en avons installé d’autres et feront tout pour les trouver. Ça risque d’être « chaud », à partir de maintenant…

- Ce qui me paraît rassurant, c’est qu’ils ne disposent probablement pas de la technologie leur permettant d’explorer les fonds marins comme vous pouvez le faire… Pourquoi l’auraient-ils développée, ignorant totalement ce qui était en train de se tramer ?

- Juste un petit sursis, Bob… Cela ne nous laisse qu’un tout petit sursis avant que nous ne ressuscitions l’antique guerre sous-marine ! » répondit le commandant sur un ton désabusé. « Avec toutefois d’autres moyens que ceux dont on disposait lors des batailles navales de notre bonne vieille Terre ! On a dû vous parler de ça à l’école ?

- Oui, je me souviens vaguement de ces histoires de sous-marins torpillant des navires qui à leur tour leur balançaient des charges explosives…

- Des grenades, c’est ça… On appelait ça des grenades.

- Ces récits m’amusaient beaucoup, étant gosse !

- Ça vous amusera moins lorsque les satellites d’observation, repérant le moindre déplacement de masses métalliques dans les profondeurs, nous enverront les chasseurs suborbitaux lestés de torpilles à charge d’antimatière… »

Bob, mal à l’aise, ne répondit pas. Il se contenta de tourner la tête vers l’arrière de la cabine où Alex, n’ayant pas suivi la conversation, s’entretenait calmement avec les deux nouveaux venus responsables bien malgré eux de la situation périlleuse où ils se trouvaient tous maintenant.

Il ramena son regard sur la nuque du commandant pour poser la question qui lui brûlait les lèvres.

« Comment pourrons-nous quitter Ouranos, maintenant ?

- L’équipage de l’Exocet apprendra ce qui s’est passé ici aussitôt qu’ils sortiront de l’hyperespace » répondit celui-ci sans quitter des yeux l’avant de la machine dont les phares paraissaient vouloir fouiller les entrailles de la planète. « Ne vous en faites pas… Vous pourrez tous embarquer lorsque le vaisseau se présentera à l’entrée de notre prochaine base, là où notre sous-marin nous attend déjà !

- Là-bas aussi un énorme tube blindé, j’imagine… L’Exocet se verrouillera directement sur le sas ?

- Si la topographie du lieu le permet. Sinon, le sous-marin se chargera de vous transborder sur le vaisseau posé un peu plus loin sur le fond… »

Cet incroyable voyage sous la surface d’un monde supposé sans mystère… Le vaisseau posé sur le fond de l’océan, attendant sagement ses passagers… Depuis le début de cette surréaliste aventure, tout ça réveillait en lui des bribes de souvenirs.

Ces naïfs romans d’anticipation datant d’une époque qui se perdait dans la nuit des temps. Un de ces auteurs anciens dont il avait oublié depuis longtemps le nom et qu’on avait dû lui présenter, étant gamin, à titre de curiosité. L’auteur, à ce qu’il croyait savoir, de quelques-uns des plus vieux récits de science-fiction. De ce que l’on n’appelait pas encore - de ce que l’on n’appelait plus - de la science-fiction.

Avant, bien avant la grande diaspora. Sur une Terre qui s’apprêtait à vivre, quelques siècles plus tard, ce que peu d’écrivains avaient osé imaginer.

Christian Eychloma

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Un extrait d'Aspasie comme promis !!!

Publié le par christine brunet /aloys

EDGAR S. ATLANDES

 

 

 

 

Aspasie

 

Les aventures désastreuses

de Jérôme Toutalœil


 

 

Les aventures désastreuses de Jérôme T

 

 

 

Chapitre 1 : Tante Agathe ! ?

 

–  Passez-moi le sel, voulez-vous ? dit tante Agathe.

–  Le sel ? répondit Fernand par pure distraction.

–  Ben oui, le sel : le truc blanc, là !

 

 

Paris, dimanche 6 juillet 1924

 

–  Tante Agathe ! ?

–  Évidemment que c’est moi ! Est-ce que j’ai l’air de ressembler au portier du boulevard des Batignolles ? Enfin, au moins, tu me reconnais : c’est déjà ça !

–  Oui, enfin, non bien sûr... Je veux dire : quelle surprise ! Je ne savais pas que tu étais à Paris...

–  Ne sois pas stupide mon petit Jérôme : si je n’étais pas à Paris, je ne serais pas en ce moment en train de poireauter en plein courant d’air sur le palier de ton appartement...

–  …

Jérôme fit rentrer tante Agathe qui, au passage, faillit buter sur une paire de chaussures flambant neuves qui traînaient dans le vestibule.

–  Mon Dieu ! Qu’est-ce que c’est que ces horreurs ?

–  Ah ça, Tantie, ce sont des Dassler, les premières chaussures conçues spécialement pour le sport ! Je les ai commandées directement en Allemagne. Le seul petit problème, c’est qu’ils se sont trompés de pointure : ça, c’est du 44, alors que moi je fais du 42..

–  Le sport ? Faut vraiment avoir envie d’attraper une pneumonie ou la tuberculose !

Dans le salon, Véra et Fernand, un sourire aux lèvres, avaient assisté à distance aux premières réparties de la virago.

–  Tu pourrais me présenter à tes amis, Jérôme, dit tante Agathe tout en détaillant d’un œil réprobateur l’allure délabrée de Fernand Marchepoil et les cheveux courts de la jeune femme vêtue d’une paire de pantalons.

–  Tante Agathe, je te présente Véra, ma photographe préférée. Nous travaillons ensemble au Petit Parisien. C’est avec elle que je...

–  Je sais, je sais... Pas la peine d’entrer dans les détails ! Ta vie privée ne regarde que toi après tout.

Véra prit la parole avec un petit sourire amusé :

–  Ce que Jérôme voulait dire, c’est que nous réalisons nos reportages en équipe : Jérôme écrit les articles et moi je prends les photos.

–  J’avais compris, je ne suis pas stupide ! rétorqua la quinquagénaire.

–  Jérôme nous a souvent parlé de vous, ajouta Véra encore polie.

–  Oui, oh j’aime mieux ne pas savoir ce que ce freluquet peut bien raconter sur moi quand j’ai le dos tourné...

Jérôme reprit la parole :

–  Et voici Fernand Marchepoil. Fernand est détective privé... Fernand, je te présente tante Agathe !

–  Inutile de répéter mon nom à tout bout de champ, Jérôme. Tu l’as crié suffisamment fort dans l’escalier tout à l’heure, tes amis sont déjà au courant ! D’ailleurs tout l’immeuble doit être au courant...

–  Nous étions en train de prendre l’apéritif, intervint Fernand. Je vous sers une petite Suze, tante Agathe ?

–  Non merci, jeune homme. Le Docteur Duchemin me le disait encore la semaine dernière : l’alcool, ça ronge le cerveau !

–  Et vous êtes venue comment ? s’enquit Véra en allumant une cigarette.

–  En Torpédo évidemment ! Comment voudriez-vous que je vienne à Paris du fin fond de la Normandie, ma pauvre fille ! A pied ou à bicyclette peut-être ?

Jérôme crut bon de suggérer :

–  Tu aurais pu venir de Domfront en chemin de fer, Tantie.

–  En tortillard ? Et pourquoi pas en ballon ou en Zeppelin tant que tu y es !

–  Le Zeppelin, c’est bien, ne put s’empêcher de remarquer Fernand.

Après avoir lancé un regard désolé à Fernand, Tante Agathe marmonna :

–  L’alcool est vraiment le pire ennemi de l’intelligence...

~ .*. ~

Pour une fois, Fernand était parvenu à ouvrir la bouteille de vin sans réduire en miettes le bouchon de liège.

–  Je ne vous propose pas de Château-Margaux, Tantie, dit Fernand.

–  Du Château-Margaux ? Ma foi, si vous insistez...

Fernand versa le précieux breuvage pendant que tante Agathe inspectait sa fourchette d’un air circonspect.

–  Vous me direz stop, tante Agathe.

–  …

–  Tante Agathe ?

–  Mon Dieu, mais vous m’avez servi une dose de cheval ! Moi qui ne bois jamais une goutte d’alcool !

–  C’est du Château-Margaux, Tantie, ça ne peut pas vous faire de mal.

–  Vous croyez ? minauda-t-elle.

~ * ~

–  Passez-moi le sel, voulez-vous ? dit tante Agathe.

–  Le sel ? répondit Fernand par pure distraction.

–  Ben oui, le sel : le truc blanc, là !

~ … ~

–  C’est joli, la Normandie, c’est vert, reprit Véra en s’imaginant que, sur ce sujet-là au moins, elle ne risquait rien.

–  Si vous voulez mon avis, c’est surtout humide, terriblement loin de tout et mortellement provincial. A part ces abrutis d’autochtones et les militaires, faut vraiment être une vache pour trouver ça folichon ! Vous avez de la famille en Normandie, mademoiselle ?

–  Moi ? Non, pas du tout.

–  Et votre papa n’était pas militaire, ajouta la tantine.

–  Euh non, pourquoi ?

–  C’est bien ce que je pensais...

~ * … * ~

–  Ces coupures de courant sont quand même un véritable fléau !

–  Pardon ? répondit Véra qui s’attendait désormais au pire.

Tante Agathe se tourna vers sa voisine de table et reprit d’une voix à réveiller les morts :

–  Je disais : vous vous êtes habillée dans le noir ce matin ?

–  Ah celle là, je l’attendais ! Vous faites allusion à mon pantalon ? répliqua la jeune femme en allumant à nouveau son fume-cigarette.

–  Puisque vous abordez le sujet, murmura Tantie.

–  Eh bien, figurez-vous que c’est la grande mode à Paris en ce moment, ma pauvre dame, rétorqua Véra en projetant un énorme nuage de fumée au visage de la tante acariâtre. Mais évidemment, quand on habite comme vous, Trifouillis Les Andouillettes, c’est à dire au fin fond du Pays des Ruminants...

–  Je vous ferai quand même remarquer que c’est interdit par la loi ! –  Le pantalon interdit par la loi ? Ça me fait une belle jambe...

~ .*. ~

–  Fernand ! Vous n’avez plus les yeux en face des trous, mon garçon ?

–  Hein, oui, non ? bafouilla Marchepoil.

–  Vous ne voyez pas que mon verre est vide depuis une heure ?

~*~*~

–  Excellents, tes Paris-Brest, mon petit Jérôme, comme toujours...

Les trois jeunes gens se regardèrent interloqués : pour la première fois de la soirée, tante Agathe venait de faire un compliment.

–  Voilà au moins une chose que tu auras héritée de moi. Parce que ce ne sont pas les talents culinaires qui ont tué ta pauvre mère !

Fernand, qui était en train de reposer son verre, faillit s’étouffer.

Véra, afin d’éviter un incident diplomatique, avait déjà préféré s’engouffrer dans la cuisine tandis que Jérôme, blasé, levait les yeux au ciel.

~*…*~

En fin de repas, tante Agathe avait finalement déclaré :

–  Mon pauvre chéri, tu habites vraiment dans une ville de fous !

–  Paris ? répondit Jérôme.

–  Je te rappelle que tu n’habites pas à Pétaouchnok, Jérôme ! Encore que…

–  …

–  Il se trouve simplement qu’en venant tout à l’heure, je me suis arrêtée à la Cathédrale pour allumer un cierge. Et vous ne devinerez jamais ce que j’ai vu !

Tante Agathe marqua une brève pause et après s’être assurée que tous autour de la table l’écoutaient religieusement, reprit :

–  Une espèce de dévergondé avec une chemise couleur grenouille et un nœud papillon d’un goût extrêmement douteux.

–  Un anglais peut-être ? suggéra Véra poliment.

–  En effet, mais ça n’est pas une raison pour m’interrompre sans cesse, mademoiselle ! Toujours est-il que cet énergumène déambulait dans la Cathédrale en promenant devant lui une canne blanche terminée par une sorte de poêle à frire elle-même reliée à un cadran portatif. Chez nous, on enferme ce genre d’individus dans des cellules capitonnées !

–  Et il mesurait quoi ? demanda Jérôme intrigué.

–  Ça, je ne sais pas. Mais je lui ai quand même fait remarquer que les églises étaient des lieux de prière, pas des terrains de jeu pour les détraqués !

–  Ah, fit Marchepoil en signe d’assentiment.

–  Oui, eh bien, vous me croirez si vous voulez mon pauvre Fernand, mais le dégénéré a sorti de son portefeuille une lettre signée par l’archevêque de Paris l’autorisant à effectuer ses expériences en plein milieu de Notre Dame ! Quelle idée ! Je sais bien que les évêques sont rarement de première jeunesse, mais celui-là doit carrément sucrer les fraises !

–  L’archevêque de Paris ? murmura Jérôme.

~ … ~

Après le départ de tante Agathe, les conversations reprirent leur cours :

–  Quel ouragan ! s’esclaffa Fernand.

–  Une vieille peau, oui ! maugréa Véra.

–  Tante Agathe, tout simplement, soupira Jérôme.

–  …

–  C’est quand même dommage que Max nous ait posé un lapin ce soir, reprit la jeune femme, il se serait sûrement bien entendu avec ta tante.

~~~ DRING ~~~ DRING ~~~ DRING ~~~

–  Quand on parle du loup, dit Toutalœil en adressant un petit clin d’œil à Véra. C’est sûrement Max...

Une voix d’homme résonna en effet dans le combiné. Jérôme se mit aussitôt à crier :

–  Ben alors, qu’est-ce que tu fabriques, vieux sac ?

–  Toutalœil  ! ? ! Nom de Dieu ! Vous avez bu ou quoi ?

–  Hein ? Ah c’est vous, monsieur Delaiste ! Ivre, moi ? Ah ! Non, vous me connaissez, Patron, moi je suis sobre comme un chameau du Kalahari ! C’est juste que...

–  C’est précisément parce que je vous connais Toutalœil ! Alors, écoutez-moi bien : vous faites ce que vous voulez de votre existence pitoyable, mais je vous conseille de garder vos excuses à la noix pour les écureuils !

–  Les écureuils, Patron ?

–  Bouclez-la, bougre d’andouille  ! Dans mon bureau demain à huit heures et que ça saute ! Vous pensez peut-être que je vous paie à ne rien faire ?

–  Oui monsieur Delaiste. Enfin je veux dire : non bien sûr, monsieur Delaiste. Vous pouvez compter sur moi debain Patron, sauf que je suis terriblebent enrhubé, fit Toutalœil d’une voix soudain à l’agonie.

–  Un rhume au mois de juillet ? Mais vous le faites exprès, ma parole ! Votre problème, Toutalœil, c’est qu’au fond, vous êtes un nuisible, un cousin du doryphore ! Et puis d’abord, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse votre rhume ? Moi, quand je suis enrhumé, ça ne m’empêche pas de réfléchir !

–  Ah ça, c’est bien... Et quand vous n’êtes pas enrhubé, Patron ?

–  Hein ? ! Faites gaffe Toutalœil, c’est tendu en ce moment à la rédaction, alors épargnez-moi vos plaisanteries douteuses ! Je vous ai dans le collimateur mon gars ! A propos : vous rappellerez à la greluche qui vous sert de photographe que ses idées de reportage sur les femmes, je m’assois dessus !

–  Mais si tout le bonde tombe balade à cause de boi à la rédact...

~~~ SCHLÖNGK ! ~~~

Jérôme raccrocha en soupirant. C’était le coup de fil habituel de Léon Delaiste, rédacteur en chef du Petit Parisien, lorsque notre héros désertait les bureaux plus de vingt-quatre heures sans donner signe de vie. Après avoir allumé une nouvelle cigarette, il retourna auprès de ses deux invités.

–  Des ennuis ? s’enquit Véra.

–  Non, c’était Edgar. Il m’a demandé de te rappeler qu’il s’asseyait sur je ne sais plus quoi... De toute façon, je ne suis plus dans ses petits papiers depuis des lustres : il a quand même refusé que j’écrive le moindre article sur les Jeux Olympiques qui se terminent à la fin du mois ! Alors forcément, je tourne un peu en rond, j’ai l’impression que ça fait une éternité qu’il ne se passe rien...

~*.!.*~

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