Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
Le blog Aloys

Articles avec #nouvelle tag

Daily, un petit texte signé Brune Sapin

13 Octobre 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes, #Nouvelle

Daily


 

Minuscule matin au lever de soleil orange sur une route mouvementée d’un côté de l’autre.

Les transports pour désigner les allers et venus facilités par les moteurs, empourprés de gens fin prêts - à l’emploi, à la journée - aux allures frôlées, vues, reconnues, sourires non réciproques - actes manqués – adolescents courbés, des enfants enthousiastes, des étudiants - cheminement éternel des étudiants.

Autant de tenues à décortiquer - une esthétique du dévisagement approximatif.

Un baiser sur la joue d’une jeune-fille au hasard des rapprochements en commun - lui, un beau garçon au chignon blond tape-à-l’œil indiscret.

Et les lunettes ? Un syndrome. Un symptôme ? - Un paradigme cardiaque. -

En théorie, par analogie et rêves funambules au-dessus du brouhaha de la foule des tas de ferraille en tas.

Foule - gagnante, conquérante, mouvante - foule citadine, foule clandestine.

Les lunettes. Vision de feu fumant et trouble.

La lumière.


 

Brune Sapin

Il a beau pleuvoir, le soleil n'est jamais mouillé 

Lire la suite

Jean Destrée nous propose un nouveau "Compte de fées" !

22 Juin 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

 

Le long du ru qui gazouille, ils s’assirent et déballèrent leurs repas. Une petite voix vint les distraire. Une petite voix qui chantait. « Ah ! Ça ira, ça ira, ça ira, Les aristocrates à la lanterne », chantait la petite voix. Hestor manqua s’étouffer. Il jura un coup ce qui fit taire la petite voix. La lanterne s’éteignit et les aristocrates attendirent avant d’être pendus. Une petite fille se planta devant eux.

 

- Bonjour.

- Bonjour.

- Je ne vous connais pas.

- Et toi, qui es-tu, pour oser chanter de telles chansons ?

- Moi, c’est Charlotte. Et vous?

- Que fais-tu ici?

- Je vends des briquets. Vous savez ces machins qu’on bat pour faire de la lumière ?

- Oui, comme dans la chanson?

- Quelle chanson, je ne la connais pas, elle n’est pas dans mon répertoire.

- Ce n’est pas grave. Et que fais-tu en dehors de ton commerce de briquets ?

- Rien. Je me promène, je cause avec les gens ou je joue au jeu de paume avec mon tonton.

- Ah ! Tu as un tonton ? Et que fait-il ?

- Il est pirate.

- Quoi ?

- Il est pirate. C’est un écumeur des mers.

- C’est un méchant.

- Non, il est gentil. Chaque fois qu’il revient de ses voyages aux îles, il me rapporte des tas de machins qui ne servent à rien et qu’il a piqués chez les gens qu’il a piratés.

- Eh bien, c’est du propre.

- Ma chanson, c’est mon tonton qui me l’a apprise. J’en connais d’autres. Vous voulez que je vous les chante ?

- Non. j’en sais assez.

- Dommage, elles sont rigolotes et pas piquées des vers. Mais vous deux, que faites-vous par ici ?

- Nous voyageons à travers mon royaume.

- Ah ! Vous avez un royaume ? Donc vous êtes le roi? Comme dans la chanson : « Le roi Renaud de guerre revint ».

- Veux-tu bien te taire.

- Vous ne me dites pas de quel royaume vous êtes. C’est celui dont le prince Amaury cherche une petite nénette ?

- Oui, c’est moi. Qui t’a dit cela ?

- C’est Mélusine.

- Décidément, celle-là n’en rate jamais une.

- Vous voulez vous marier ?

- Oui, c’est pourquoi je voyage.

- Ben moi aussi je veux me marier.

- Mais tu es bien trop jeune.

- Aux âmes bien nées...

- Oui, je sais, la valeur n’attend pas le nombre des années.

- On dit aussi « la valeur n’attend pas le nombre des tournées ».

- Vous connaissez vos classiques.

 

- Quel âge as-tu ?

- J’ai onze ans, si j’en crois ma mère. Mais elle ne sait pas bien compter.

- Elle a perdu son boulier ?

- Et la boule aussi.

- Tu vois que tu es trop jeune.

- Mais je sais faire la soupe, raccommoder les chausses et les hauts de chausse, laver les bas. Et puis dans dix ans, je serai bonne à marier.

- Tu es une petite comique.

- Mon tonton aussi. Vous voulez trouver une femme ? Je peux vous en trouver une. Elle vit là-bas dans la forêt dans une petite cabane que son valet lui a construite.

- Comment s’appelle-t-elle ?

- Pot danne.

- Quoi ?

- Pot danne. Elle s’est sauvée parce que son paternel voulait l’épouser. C’est fou, ça ! Du jamais vu.

- En voilà une affaire ! On trouve de tout dans mon royaume et je n’en savais rien.

- Mais on ne vous dit pas tout, osa Hestor.

- Tu es sûre que Pot danne c’est son nom ?

- C’est comme ça qu’on l’appelle mais je ne sais pas son

vrai nom. Il paraît que c’est une grande dame.

- Charlotte, ne raconte pas des bêtises.

- Mais c’est vrai. D’ailleurs mon tonton l’a vue près de sa cabane, un jour qu’il s’était perdu. Elle chantait. Quand elle est rentrée, il est allé voir de plus près et il a vu qu’elle préparait des gâteaux. Il n’a pas osé frapper mais en regardant par le fenêtre il a vu qu’elle était habillée avec des peaux de lapin cousues de fils d’or.

- Tu me racontes des blagues.

- Allez voir vous même si vous ne me croyez pas. C’est à

une paire d’heures de marche. Je peux vous guider parce

que la cabane est bien cachée.

- Ne te fâche pas. Je te crois. Hestor, nous allons faire une halte chez cette Pot danne.

- Est-ce que cela en vaut la peine, susurra Hestor.

- Oui. On ne sait jamais. Avec toutes celles que nous avons rencontrées, ce serait bien de diable si l’une d’entre elles ne me convienne.

- Vous prenez le risque ?

- Qui ne risque rien n’a rien. Vous trouverez peut-être vous aussi une chaussure à mettre à votre pied.

- Mais j’en ai déjà deux qui me donnent trop chaud sous le soleil et des cloques aussi.

- Allez, Charlotte la chanteuse de rues, en route pour la cabane de Pot danne. Mais avant, un coup de cervoise fera du bien.

- Allez, on, chante.

 

Buvons un coup, buvons en deux

À la santé des amoureux

À la santé du roi de France

 

- Ça va, ça va, Charlotte. On connaît la suite.

- Elle est belle cette chanson.

- Non, elle est grossière.

- On voit que vous n’avez jamais fait la guerre.

- Toi non plus.

- Mon tonton, il l’a faite contre les Anglais, ceux qu’on appelle les Bretons du nord qui ne parlent pas comme nous. Il ne font jamais rien comme tout le monde. Leurs diligences roulent du mauvais côté et ils boivent de l’eau

chaude avec un nuage de lait.

 

Pressé de boire un coup, Hestor s’étrangla. Il jura si fort qu’un merle se lança dans une violente diatribe contre les gens sans scrupules qui troublent la tranquillité des forêts. Et les voyageurs se remirent en route. Après deux heures d’une marche pénible à travers la forêt pleine de ronces et de fange, car il avait bien plu la semaine précédente, nos pèlerins de l’amour arrivèrent devant une cabane de branchages et de pisé dont une porte en bois de vieux hêtre barrait l’entrée. Au-dessus, une planchette avec ces mots :

 

« Ici, c’est chez moi. Essuyez vos pieds sales sinon vous devrez récurer, je n’ai pas que ça à faire ».

 

- Voilà qui est encourageant. Elle n’a pas l’air commode ta Pot danne, ma chère Charlotte.

- Ben oui, elle rumine sans arrêt. Elle est malheureuse de

se vêtir de peaux de lapin et pour noyer son chagrin, elle

se bourre de gâteaux.On dirait qu’elle a toujours faim. Donc elle a grossi et ça l’ennuie parce qu’elle pense qu’elle ne pourra pas trouver un mari.

- Les hommes aiment les femmes maigres, mais chez les

autres, dit Hestor. C’est Alexie, la vieille cuisinière du château qui me l’a dit. Et elle s’y connaît. Elle pèse cent- quatre-vingts livres et elle est heureuse en ménage avec son mari qui en pèse la moitié.

- Arrêtons ces balivernes. Allons plutôt frapper à l’huis de

cette Pot danne.

 

Jean Destrée

Lire la suite

Micheline Boland nous propose la seconde partie de sa nouvelle "La folie de Marguerite"

20 Mai 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

(...)

Quatorze février. Axel a vingt ans. Il n'est pas riche. Pour payer ses études d'accoucheur, il travaille au noir. En ce jour de fête, il a envie d'offrir un cadeau à Luce, la jeune fleuriste.

Luce travaille à deux pas de l'école d'infirmiers. Chaque fois qu'Axel passe devant la boutique, il s'arrête jusqu'à ce que Luce le remarque. Quand leurs regards se croisent, de la main, Axel envoie un baiser à Luce qui en retour lui adresse un sourire.

Axel et Luce se connaissent depuis le jardin d'enfants. Elle l'a toujours fasciné. Ses boucles rousses et sa douceur le touchent. Luce n'est pas comme les autres filles. Déjà enfant, elle faisait un joli bouquet avec deux marguerites et quelques pissenlits. À douze ans, Luce est entrée dans une école d'horticulture. Axel la voit de moins en moins, au hasard d'un passage au centre-ville.

À présent, Luce travaille chez "Capri fleurs" et Axel, qui vient de connaître une déception sentimentale, se sent seul. Il se remet à rêver d'une relation amoureuse avec Luce. Le quatorze février à seize heures, il entre dans le magasin et commande quatre gerberas rouges. Luce prépare le bouquet. Le geste tremblant, la voix cassée, Axel le lui offre et Luce remercie. Leurs yeux sont brillants, leurs mains se touchent. Luce emmène Axel vers l'arrière-boutique. Elle lui montre du doigt une affiche qui explique le langage des fleurs. Elle dit : "Sais-tu que le gerbera signifie amour profond, tendre sentiment ?" Axel rougit. Il répond : "J'ai bien choisi alors…" et lui propose d'aller boire un café dans le bistro tout à côté. Il attendra là que Luce ait terminé son boulot.
Pour ces ceux-là, le gerbera a dit vrai. De rendez-vous en rendez-vous, ils tisseront la toile d'un amour fou. Ensemble, ils parcourront le monde de Capri à Venise, du Cap Nord à Zanzibar.
 

"C'est bien un style de journaliste. Des phrases courtes, une entrée en matière précise. J'adore", commenta Thérèse.

"Encore une bleuette ! Et puis il manque le mot folie !" lâcha Julien avant de commencer à lire avec lenteur sans même y avoir été invité : À seize ans, on a toutes les audaces ! Je le sentais ému, sa voix tremblait, mais il prit progressivement de l'assurance :

Mon père fêtait son anniversaire. Assis sur l'herbe, je jouais sur ma tablette. Mes deux grandes cousines bavardaient au jardin. Elles ne prêtaient guère attention à moi. Leurs rires m'attirèrent. Je levai la tête : Léa avait cueilli une marguerite et l'effeuillait. "Il m'aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout." Elle répéta l'opération, lorsqu'il ne resta qu'un pétale, elle dit : "à la folie".

Je baissai la tête. Sylvie rit : "C'est normal que ce soit à la folie puisque Sébastien est fou."

Sébastien est le fils de ma belle-mère. Il a dix-neuf ans comme moi. Si je suis calme et classique, Sébastien est excentrique et imprévisible. Tantôt il est extraverti, tantôt renfermé et solitaire. Ma belle-mère affirme qu'il est bipolaire.

Piercings, tatouages, Sébastien a un look particulier. Il sort et dépense beaucoup, puis quelques semaines après, il se montre avare et reste cloîtré dans sa chambre. Dans ses périodes de mélancolie, il lui est même arrivé de se scarifier le bras. Son père est parti quand il avait trois ans et on ne l'a jamais revu. Ce traumatisme et le manque d'amour paternel seraient, paraît-il, à l'origine des problèmes de Sébastien.

Deux mois après que j'aie surpris la conversation entre mes cousines, Léa et Sébastien s'affichent ensemble aussi bien à un concert rock qu'à une fête de famille et au cinéma. Quelques semaines après, lors du repas du soir, Sébastien quitte brutalement la table. Ma belle-mère explique qu'il est sûrement déprimé par sa rupture avec Léa et qu'il faudra être compréhensif avec lui pour l'aider à remonter la pente.

Des jours durant, Sébastien sèche les cours. Ma belle-mère et mon père lui conseillent de revoir son psychiatre. Sébastien finit par accepter. Cela ne l'empêchera pas de tuer le caniche de Léa d'un coup de carabine, puis de retourner l'arme contre lui.

"On sent que c'est écrit par un jeune" dit Thérèse.

"J'aime beaucoup, il y a de l'action, de l'humour."

"Oui, chouette" compléta Marie-Paule.

Pierre intervint "Je peux lire ? C'est tout différent. Ce sont des haïkus, de la poésie de style japonais. J'ai l'impression que chacun pourra s'y retrouver."

Je questionnai : "Plus de commentaire ?" Il n'y eut aucune réaction et d'un geste de la main je donnai la parole à Pierre :

Rite de printemps

Ô amour, ô solitude

~ Effeuiller ses rêves

 

Folie d'amour

La marguerite et quoi d'autre ?

~ Toujours ou peut-être ?

 

Effeuiller encore

Même pour la marguerite

L'amour est folie

 

Parfois la folie

Se lit dans la marguerite

~ Et la solitude ?


 

Ah cet amour fou !

Dans le vase la marguerite

N'est que solitude


"Très spécial", jugea Madeleine.

Les remarques furent fort sobres à l'image des haïkus.

"De l'émotion, de la réflexion, différent de tout ce qu'on a entendu". …

Madeleine conclut : "Je crois que mon tour est venu. Ce n'est pas de la poésie, mais tout est vrai dans cette histoire. Voilà !
 

 

Jean a soixante-dix ans. Il est veuf depuis deux ans. France, son amour de jeunesse, est décédée d'un arrêt cardiaque après quarante années d'un bonheur sans tache. Inquiète de voir son père seul et anéanti, Anne, sa fille, le convainc de participer à un speed dating.

Jean accepte, mais se demande comment lui, d'habitude si lent à prendre une décision, pourra effectuer un choix. C'est la jupe fleurie d'Anne qui lui donne l'idée d'un critère de sélection. Il ne répondra positivement qu'aux dames qui porteront un vêtement peu ou prou fleuri.

Le jour "J", Jean avale un petit verre de porto avant de se rendre à la salle. Parmi les candidates, il en retient une, Marguerite. Le col du chemisier de cette dame est brodé de deux roses rouges. Elle ressemble à France. Petite et mince, elle a les cheveux blonds et de beaux yeux bleus. Heureux hasard, il lui plaît. Ils se revoient, ils courent les casinos, les discothèques et les restaurants. Ils sont redevenus jeunes, ils sont comme fous.

Après une descente dans l'enfer du jeu, Jean et Marguerite se retrouvent presque sans le sou. C'est alors qu'Anne obtient une mise sous tutelle de son père et que Marguerite se voit contrainte d'aller vivre chez un frère. Jusqu'à la fin de sa vie, Jean resta emmuré dans les regrets ne se confiant qu'au chat avec lequel il se décida à partager sa solitude.

Visiblement bouleversée, Madeleine se mit à bafouiller : "C'est vraiment mon histoire que je viens de lire. J'ai changé les prénoms. C'est tout."

"Peut-être bien, mais il n'y pas le mot folie", dit Lionel.

Marie-Paule qui ne semblait pas avoir entendu la réflexion de Lionel fit : "Eh bien, pour une drôle d'histoire, c'est une drôle d'histoire".

Madeleine expliqua : "Oui, maintenant, je suis seule et ma vie est difficile. Mon Jean à moi s'appelait Georges et il vient de mourir. Mon frère et ma belle-sœur me reprochent notre comportement à Georges et à moi. Ils surveillent mes moindres dépenses. Ils me traitent de folle. Mais je ne suis pas folle… N'est-ce pas que je ne suis pas folle ?"

Je dis : "Je vous en prie, c'est un atelier d'écriture créative. Il ne s'agit ni de parler de soi ni de juger les autres, mais plutôt d'apprécier la forme." J'étais sans doute intervenue trop mollement car Thérèse, répliqua de sa voix aiguë d'enseignante : "Quand même, Madame, vous êtes un peu folle…"

"C'est de l'amour…", conclut la vieille dame en pleurnichant.

"Non, reconnaissez que c'est aussi de la folie. Mon frère, c'est un peu comme vous, il est dingue de jeux vidéo, il ne pense plus qu'à cela. Il est sur une autre planète. Il sèche des cours. Ma mère veut qu'il consulte un psychiatre, mais il refuse", ajouta Lionel.

"Oui, c'était tout à fait déraisonnable. Votre ami et vous, vous vous êtes comportés comme des gamins", trancha Marie-Paule, ma voisine.

Je dis : "Voyons… Reprenez-vous. Nous ne sommes pas un tribunal, nous ne sommes pas là pour parler de nos problèmes personnels. Exprimez-vous uniquement sur la forme des textes…".

Prise de court. Je n'eus pas le temps d'en dire plus ni de bien voir ce qui se passait. Madeleine s'était levée et assénait un coup de canne sur la tête de Lionel puis sur celle de Marie-Paule qui la menaça : "Vous êtes folle ! Je vais sûrement déposer plainte. Vous entendrez parler de moi !"

La dame âgée partit en claquant la porte, n'emportant que son sac et sa canne, oubliant ses feuilles, son stylo et renversant une chaise sur son passage.

Je sentis un énorme malaise planer sur le groupe. Comme s'il n'avait pas été conscient d'avoir été un des acteurs de la scène et d'avoir été agressé, l'apprenti journaliste déclara : "Il y a de la matière dans tous ces textes !" Cette phrase fut accueillie par une totale indifférence. Plus personne n'attendait la moindre intervention. Tous rangeaient leurs affaires et enfilaient leur imper.

Déjà j'entendais le premier "au revoir et merci…" Chacun s'échappait au plus vite.

Quand je quittai les lieux après avoir rangé un peu, la patronne me dit : "Pour être animé, il a été animé votre cours !" Je me contentai de sourire en lui donnant la somme convenue pour la location.

De ceux-là, qui reverrais-je en septembre ?

Deux jours plus tard, ma voisine sujette à des migraines en rendit responsable le coup de canne reçu et décida d'introduire une plainte…

En septembre, je jugeai plus prudent d'aller animer un atelier d'écriture à Honfleur.

MICHELINE BOLAND

 

Lire la suite

Micheline Boland nous propose une nouvelle "LA FOLIE DE MARGUERITE" en deux parties

19 Mai 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

LA FOLIE DE MARGUERITE


 

Je me souviens, c'était en août. Mon mari, déçu par son poste d'enseignant à l'école hôtelière de Lille, venait d'accepter un emploi de maître d'hôtel à Deauville. Nous avions choisi de nous installer à Villerville. Jadis professeur de français, j'avais abandonné ma carrière pour élever mon fils, mais je me passionnais toujours pour les beaux mots. Lorsque nous habitions dans le Nord, j'écrivais des histoires pour enfants, j'animais un forum de contes sur Internet et j'avais mis sur pied une série d'ateliers d'écriture. Dès mon arrivée en Normandie, je m'étais dit que ce que je faisais là-haut, je le ferais également dans le Calvados. J'avais cherché un local bon marché, mais agréable. C'est ainsi que j'avais trouvé un arrangement avec le propriétaire d'une taverne, il m'avait proposé une petite salle à l'étage avec vue sur mer. Peu de temps après, j'avais donc placé des affichettes dans divers commerces des environs.

Ce jour-là, six personnes avaient bravé la pluie pour cet atelier d'écriture créative. Chacun s'était présenté en quelques mots. Lionel, un jeune étudiant en journalisme, admirateur de Brassens, Madeleine, une dame âgée qui avait lu mon annonce à la crêperie, Pierre, un peintre fasciné par la mer qui s'était mis à composer des poésies, Thérèse, une institutrice à la retraite qui lisait beaucoup de polars, Julien, un adolescent qui tenait son journal et Marie-Paule, une de mes voisines qui cherchait un tremplin pour se lancer dans le récit de sa vie.

J'avais donné comme contrainte d'utiliser les mots "marguerite", "amour" et "folie" ainsi que de faire intervenir deux personnages dans le texte que chacun allait composer.

Tout le monde avait écrit dans le plus grand silence. Puis, vint le temps de lecture.

Thérèse, l'institutrice retraitée commença :

Cet été-là, nous aimions nous retrouver sur l'unique banc du petit parc derrière l'église. Nous nous y asseyions et restions blottis l'un contre l'autre. Nous étions sages, nous ne voulions rien gâcher dans la précipitation.

Il s'en disait des choses à propos de cet endroit ! C'était un ancien cimetière et des gosses prétendaient y avoir vu des revenants, un soir d'Halloween.

Un jour, un autre couple nous avait précédés. Elle était brune et vêtue de jaune, elle avait une marguerite dans les cheveux. Il était métis et portait une écharpe ocre. Ils s'embrassaient goulûment. Ils étaient assis sur notre banc. Nous les avons ignorés, nous demandant pourtant s'il ne nous faudrait pas changer notre lieu de rendez-vous. Nous avons fait plusieurs fois le tour du parc en nous tenant par la main. L'heure de la séparation est venue. Sur le sentier, nous conduisant à la rue, nous avons entendu des éclats de voix. Juste des mots : marre, merde, amour foutu, folie. Nous avons poursuivi notre route et nous nous sommes quittés après un bisou.

Le lendemain matin, un homme qui promenait son chien dans le petit parc, a découvert le corps du jeune métis. Il avait été étranglé, une écharpe ocre était serrée autour de son cou. Il y avait une marguerite près du cadavre. La police lança un appel à témoin. Par peur, nous n'avons rien dit. Jusqu'à la rentrée scolaire, nous nous sommes contentés d'échanger des textos. Les baisers n'étaient plus que des mots tapés sur un clavier. Nous ne voulions pas que l'on sache que le fils du notaire et la fille du ferrailleur se rencontraient en cachette…

Je demandai : "Y a-t-il des commentaires ?"

Lionel dit : "Ça pourrait être un début de nouvelle policière. Je crois qu'il manque le mot amour."

Thérèse réagit : "Mais il s'y trouve, j'ai écrit : amour foutu !"

Marie-Paule poursuivit : "Il y a une belle ambiance."

Des remarques plutôt plates suivirent : "C'est romantique… J'aime bien l'imprévu qui survient… Quelle imagination… !"

Je demandai alors : "Qui veut lire ?"

Marie-Paule, ma voisine, se racla la gorge et continua :

Monter à la tête

Aimer à la folie

Rayonner d'amour

Griser le corps et l'esprit

User les résistances

Enjôler pour emprisonner

Ravir les sens

Inquiéter la raison

Tourmenter l'entourage

Enfermer dans la solitude

Julien demanda : "Dans votre texte, genre poésie, elle est où la marguerite ?"

Agacée, Marie-Paule répondit : "Il suffit de regarder la première lettre de chaque phrase pour la trouver, cette fameuse marguerite ! On appelle cela un acrostiche. On n'apprend sans doute plus ça en classe…"

"Joli, joli", fit Pierre.

"Poétique, ingénieux. Inquiéter la raison, je trouve que ça résonne bien" compléta Lionel qui m'interrogea du regard et prit le relais :

(...)
 

Micheline Boland

Lire la suite

Marie-Noëlle Fargier nous propose une nouvelle "Quel songe étrange !"

4 Mai 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Quel songe étrange !


 


 

La plume dans la main, sommeille un écrivain- Une vieille femme, vêtue de caractères noirs et blancs, erre :

  • Que fais-tu, jeune homme ? Je te rappelle que tu dois prendre soin de moi ! s’écrie la vieille femme.

  • Je le fais ! Avec tes mots je jongle, et si par mégarde une syllabe m’échappe, je prends un verbe et la sauvegarde réplique l’écrivain, offensé.

  • Heureuse de l’entendre. Il me reste encore quelques phrases valides, mais si ça continue… !!!!

L’écrivain remarque alors des pages qui se déchirent, perforées par une encre bleue qui dégouline et traverse de part et d’autre le corps de la vieille femme comme de profonds abîmes. Puis la vieille femme rajoute :

  • Dis-moi, pourquoi ne suis-je plus aimée, respectée ? demande-t-elle en grimaçant de douleur.

  • Que veux-tu ? Tu es si vieille ! Et si lente et compliquée !

  • Je ne comprends pas !

  • Je veux dire, tu n’es pas étrangère à ton destin ! Le mauvais sort te ride car tu es trop avide. Les pauvres jeunes dérapent sur toutes tes voyelles, tes consonances les pompent ! Et je ne parle pas de ta grammaire, une vraie sorcière ! Avec ses accords retors, ses sujets avant ou après, ses verbes à conjuguer, sans parler des compléments circonstanciels plein de manières ! On n’a plus le temps ! Et puis tes pauvres pieds cèdent, tes rimes se rompent et tes pauvres alexandrins deviennent raides !

  • Alors je vais mourir ? demande tristement la vieille femme

  • Non, pas encore. Tu es simplement oubliée, mise au placard. Qu’il ne t’en déplaise, mais ton charmant auditoire est devenu une grosse passoire. Tu dois te redresser, ressortir tes anciennes parures, et te refaire une santé !

  • Oui mais Sans Ma Syntaxe, ils me désaxent ! Même Mr Larousse se déplume. Mon langage par tous ces mouchoirs reçus, s’enrhume, et contamine toutes les plumes ! C’est à vous, écrivains, à réagir ! Vous qui m’utilisez pour faire rêver, pour donner la connaissance !

  • On essaie, on essaie ! On fait des salons avec un sourire bien rond. On dédicace en voisinant avec des surgelés et des plats préparés ! Presque à la criée ! Et les librairies ont tellement de soucis…. ! Quelquefois, c’est vrai, on est bien remercié et encouragé. Mais aussi, on est regardé comme des illuminés ou même avec une furtive compassion.

  • Tu veux dire que plus personne n’a envie de me rencontrer, de me partager, de me parler, de me lire ?

  • Oui.

  • Mais pourquoi ?

  • Ils n’ont plus ni le temps ni le goût.

  • Alors je vais mourir.

  • Non ! Il reste tes belles et célèbres dorures exposées dans les écoles, petites et grandes.

  • Tu veux dire que je n’existe qu’à l’école ! C’est trop relou !

  • Tu as dit « trop relou » ??? demande l’écrivain, ébahi.

  • Oh désolée, il ne reste que quelques lettres à mon alphabet. Et puis ma mémoire, ma pensée sont si inactives qu’elles s’évaporent ! s’exclame la vieille femme en regardant tristement tous ses caractères disparaître.

Puis, songeuse, sagement elle rajoute :

 

- Attends !!! Il me reste encore quelque chose, je crois, et gravement, elle prononce :


« Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire » Marcel Proust 


 

« salutaire », le mot le réveille. L’écrivain boit un café, fume une cigarette, arpente son deux-pièces, puis se remet à écrire…

 

M-Noëlle FARGIER

 

Lire la suite

Micheline Boland nous propose un nouvel extrait de son prochain recueil "Nouveaux contes en stock"

29 Avril 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

UNE VIE DE CHIEN

 

Il est assis aux pieds d'un client. La serveuse de ce petit restaurant apporte un plateau avec des cafés. Il se lève, l'accompagne jusque la table voisine. Il regarde la femme qui sourit à son compagnon. Il devine que pour cette femme un biscuit est peu de choses. Il a remarqué tout à l'heure qu'elle laissait de la viande et des croquettes sur son assiette. Il attend donc un de ces biscuits qu'il sait accompagner le café. Il en a l'expérience. Il espère seulement que son intuition est la bonne. Il gémit un peu pour attirer l'attention. Alors, la femme l'aperçoit, prend un biscuit et le lui tend. Une langue de chat, un des biscuits que son maître réussit le mieux ! Il le savoure et puis s'en va vers la cuisine. Il s'installe dans son panier, sur le coussin en coton fleuri si confortable. Il rêve comme rêve le gamin, le fils de ses maîtres, quand il a fini ses devoirs. Il s'ennuie comme s'ennuie le gamin, sans compagnon de jeux ou privé de télévision.

 

À travers la porte vitrée, il remarque que la salle de restaurant est presque vide. Il quitte son panier. Il suit son maître qui salue les derniers clients. Il l'accompagne jusqu'au pas de la porte. Dehors, il fait doux. Et pourquoi pas une petite promenade ? Il file entre les jambes de son maître qui ne le voit pas s'éloigner tant il est flatté par les compliments des clients.

 

"Cette crème brûlée au marasquin était d'un tel raffinement. Et cette petite soupe aux fruits rouges. Un délice !"

 

Il n'entend pas la suite… Il est déjà face à l'hôtel de ville. C'est un vrai printemps, avec les odeurs de fleurs, avec la tiédeur de l'air, avec les terrasses de café où s'attardent les gens. C'est un vrai printemps, avec la liberté d'aller et venir.

 

Le temps passe. Il est seul sur la pierre bleue près du jet d'eau. Deux petits vieux qui se promènent bras dessus, bras dessous l'appellent. Quelques paroles réconfortantes et il se met à les suivre. Ils sont gais, ils rient. Ils ont sans doute bu un coup de trop pour fêter le printemps ou bien alors c'est lui qui les rend si gais.

 

Ils n'habitent pas très loin et il rentre avec eux dans la maison. On l'installe sur une vieille couverture où il s'endort.

 

Pendant ce temps-là, son maître et sa maîtresse le cherchent en vain. Le gamin pleure dans la cuisine du restaurant tandis que le commis termine son boulot de nettoyage.

 

Le lendemain, on a posé des affiches chez tous les commerçants du quartier. Une photo de lui, une adresse avec ces quelques mots : "Bonne récompense à qui retrouvera notre chien."

 

Il passe des jours et des jours chez les petits vieux qui le choient comme ils peuvent. Ils sont toujours aussi gais que lors de leur première rencontre.

 

Le gamin reste inconsolable. On va donc acheter un autre chien, un bichon qui lui ressemble ! Son vrai double que l'on traite aussi bien que lui. On a juste nettoyé le panier et remplacé le coussin fleuri par un coussin à carreaux. La plupart des clients n'y voient que du feu.

 

Puis un jour, la vieille a vu l'affiche. Les deux petits vieux sont partis bras dessus, bras dessous pour le reconduire chez ses maîtres.

 

Le voilà chez lui, avec un compagnon, un frère. Il a retrouvé son coussin fleuri, ses clients. Il s'est offert de belles vacances et est reçu comme le fils prodigue.

 

Depuis cet événement, il s'ennuie moins souvent. Souvent, les deux compères restent immobiles à observer les clients. À deux, le temps passe bien plus vite.

 

Bras dessus, bras dessous, les petits vieux viennent parfois lui rendre visite. Ils ont recueilli un jeune chat blessé. Ils lui parlent de ce "Poupousse" qu'ils adorent et il n'en éprouve aucune jalousie.

 

Plus tard, qui sait, si l'occasion se présente, il tentera d'aller leur rendre visite…

 

Micheline Boland

Extrait de "Nouveaux contes en stock" (parution en 2017)

Lire la suite

Edmée de Xhavée nous propose une nouvelle "Paname Sansgêne, l'ami en pleurs"

21 Avril 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

 

Paname Sansgêne, l’ami en pleurs 


 

Coup de sonnette dans la nuit… Minuit ? Non… on ne peut sonner chez moi à cette heure. Je me retourne et tire la couverture sur mon oreille, ce qui n’empêche pas un autre coup strident de percer le silence – enfin… il pleut, donc ça fait plic plic plic driiiiiiiiiiiiiiiing plic plic plic driiiiiiiiiiiiiiiing plic plic plic driiiiiiiiiiing avec une impolitesse qui frôle l’indécence. Le doigt de cet abruti sans manières ne se lèvera pas, je le sens et l’entends… Les tympans en feu, je cours à la porte, en ouvre le petit Judas pour découvrir, de l’autre côté, un visage inconnu et détrempé par pluie et larmes, couvert d’un capuchon de nylon qui lui donne l’air d’un spectre plastifié.

Une main se détache de la silhouette puis une autre, se joignant dans un signe de prière. Je crie aussi bas que je peux – diable, il y a des voisins… - Qui est-ce ? Mais la bouche est déformée par un pleur de tragédie grecque d’une part, et certainement moche de toute manière. Les contours d’une vieille semelle du Docteur Scholl, la mouvance d’un spermatozoïde et pas trop de fraicheur. Pas ce qu’on appelle une bouche pulpeuse, sensuelle, gourmande ou invitante, quoi.

Je dois bien entrouvrir la porte pour en savoir plus, l’air revêche, méfiant, tout mon poids contre le chambranle en cas d’attaque. « Je suis Paname Sansgêne, ton ami Fesse-Butt ! Tu as aimé le statut selon lequel si j’apparaissais à ta porte à minuit, en larmes et désespéré, tu ouvrirais parce que notre amitié est sincère ! »…

Paname Sansgêne… je ne vois pas mais j’ai 5874 amis, je ne m’étonne pas. Je partage généreusement tout ce qui se termine par « si tu es d’accord, partage ceci sur ton journal ». Je trouve qu’il faut avoir le courage de ses opinions. Je suis pour les implants mammaires remboursés à partir de 85 ans, la mise à mort par gavage des politiciens véreux, le retour du pilori pour ceux qui ne ramassent pas les crottes de leurs chiens, des mini-robes pour le clergé, la semaine de 7 heures… et je suis fière de le faire savoir, nous sommes d’ailleurs des millions à partager sur nos journaux avec la plus grande intrépidité.

Mais bon, l’ectoplasme de plastique à la bouche suspecte est là, et affirme que je me suis aussi engagée à sécher ses larmes à son gré, à minuit, parce qu’il est mon ami Fesse-Butt. Et je sais qu’il ferait la même chose pour moi…

Je le laisse donc entrer, et plic-plocqueter sur mon beau marbre ciré, ainsi que me postillonner au visage car avec une telle bouche, que voulez-vous, ça se tortille comme un ver au bout de l’hameçon, et hélas c’est bien plus laid… Je l’introduis au salon, tandis qu’il sanglote et m’en vais lui faire une tasse de thé. En m’aspergeant de gouttelettes de salive il s’indigne : ce thé a été reconnu sur les réseaux sociaux pour être rempli de pesticides en poudre. Un peu de vin alors ? Nooooooooooon, un ami Fesse-Butt l’a informé que le vin après minuit comptait double. Heuuuuuuuuuuh… de l’eau ? Oh horreur, il suffit de Moogler pour être informé qu’on nous met dans l’eau de quoi nous plonger dans l’hébétude et la soumission. Heuuuuuuuuuuuuh… que nous reste-t-il ? Ma foi, il consent à une tasse d’huile d’olive après avoir vérifié la marque et fait « ce n’est pas dans ma liste noire mais bon… ça ne prouve rien. Je n’en prendrai qu’un doigt ».

Il m’explique qu’il s’est mis à pleurer en écoutant Les roses blanches et ne pouvait s’arrêter. Ça fait longtemps qu’il a repéré où je vis d’après les photos de mes fleurs à la fenêtre, des fleurs carnivores en effet assez rares et destinées à empêcher les voleurs de s’introduire en mon absence. Parfois je retrouve quelques doigts dans la terre, et les remercie – il faut parler aux plantes, on ne le dira jamais assez… - de leur vigilance, les appelant mes petites oies voraces du Capitole.

Je suis heureuse de prouver mon amitié à cet homme qui en a tant besoin. Il semble se calmer un peu et se confie : sa mère devait venir le rejoindre pour la fête des mères mais hélas, alors qu’elle était en vacances en Grèce, elle a été renversée par une moto, et se trouve à l’hôpital, où un inconnu sans scrupules lui a volé son sac et tout son argent, or l’hôpital refuse de la laisser repartir sans qu’elle ait payé sa note. Une broutille, 3.000 € à peine. Mais lui ne les a pas, car il vient d’aider un autre ami Fesse-Butt qui a été contacté par un millionnaire en fin de vie, lequel n’ayant pas d’héritier direct cherchait une personne de valeur pour lui laisser tout son avoir. Or cet ami, le bénéficiaire très surpris, milite activement sur les réseaux sociaux pour la sauvegarde des mouches et cherche à interdire la pêche à la mouche. Seulement voilà, il lui fallait ouvrir un compte dans un pays off-shore avec un minimum de 3.000 € pour permettre le versement de l’héritage qui ne saurait plus tarder, le millionnaire étant en soins palliatifs.

Mon dieu que c’est exaltant d’aider ses amis, de se sentir solidaire de ce merveilleux groupe. Je fais sous ses yeux un versement en ligne sur son compte, pour qu’il puisse libérer sa chère maman, à laquelle il pourra donner de belles roses blanches pour la fête des mères. J’en ai, je l’avoue, les larmes aux yeux – qui s’ajoutent à ses postillons reconnaissants.

Le voilà qui repleure lui aussi d’ailleurs, et nous sommes repartis pour une seconde tasse d’huile d’olives – enfin, un doigt dans une tasse. Entre deux sanglots il me compliment pour ma collection d’œufs de Fabergé, et me demande si ça ne me revient pas trop cher en assurance, de tels trésors, puisqu’il ne peut s’empêcher de remarquer aussi mes petits verres à liqueur cerclés d’or. Je lui dis en confidence que ce n’est pas assuré, ça finirait par me revenir cher, toutes ces assurances, et qu’au fond personne ne sait que je les ai, sauf lui maintenant, mon ami Fesse-Butt. Il me remercie pour ma confiance, et pendant un instant nous nous sentons soudés par cette grande famille que d’aucuns accusent de n’être que virtuelle, et dont nous venons pourtant de vérifier la réalité.

Le voici pourtant prêt à repartir. Je l’assure que sa compagnie m’a fait tant de bien, cet échange d’aide, si humain. A sa demande je lui prépare à la cuisine une belle tartine pour son petit déjeuner, puisque gentiment il m’a dit que ça lui donnerait la sensation de ne pas être seul au réveil. J’y mets soin et amour, une belle tranche de fromage, des cornichons, de la moutarde, tout ça sur une grosse couche de beurre de baratte étalée sur du pain de campagne. A sa demande je la mets dans un sac de plastique, ce qui, dit-il, lui permet de vider ses poches de quelques babioles encombrantes enroulées dans des mouchoirs en papier…

Il s’en va et je sens soudain le vide que laisse un ami absent. Je me recouche et jamais mon lit ne m’a semblé si froid, alors je me connecte à Fesse-Butt pour lui dire bonsoir.

Le compte a été fermé.

Il me manque cinq Fabergé et les six verres à liqueur.

Paname Sansgêne comme identité… un homme grimaçant sous un capuchon de nylon comme description… Et le policier qui lève les yeux au ciel en donnant des coups de coude à son confrère. Ce monde est pourri ! On ne peut se fier à personne, pas même à la famille…


 

Edmée de Xhavée

Lire la suite

"Le cycliste urbain", un nouvel article du dictionnaire post-philosophique de Didier FOND

18 Avril 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

DICTIONNNAIRE POST-PHILOSOPHIQUE

 

LE CYCLISTE URBAIN

 

 

« Si on disait du mal ?... » (1)

 

Le déplacement à bicyclette ne date pas d’aujourd’hui et est, à l’origine, quelque chose de tout à fait valable et respectable. Malheureusement, depuis quelques années, ce qui était autrefois réservé à des gens sachant utiliser un vélo et rouler correctement en ville est devenu, par la grâce de certaines municipalités, une facilité offerte au premier abruti venu qui ignore les rudiments de la circulation.

 

Le cycliste urbain en général se divise en deux catégories :

 

- La première, sur laquelle il n’y a rien à dire, intègre les gens qui ont compris qu’on ne peut pas faire n’importe quoi sur un deux roues, qu’il y a des règles à observer et que le code de la route s’applique à tout le monde, y compris à eux. Ce sont ce que nous nommerons les « cyclistes urbains pourvu d’une intelligence normale, voire supérieure. »

 

- La seconde, sur laquelle nous allons nous étendre, a un nombre d’adhérents formidablement plus élevés que la première. Constatation déprimante, parce qu’elle sous-entend de graves problèmes quant à l’intellect d’une grande partie de notre population, notamment entre 20 et 35 ans, âges les plus touchés par la stupidité rédhibitoire.

 

Un bon exemple valant mieux qu’un long discours, nous allons évoquer le cas de la bonne ville de Lyon qui a eu l’idée (vite piquée par Paris) de mettre des deux roues à disposition de tout un chacun. Excellente idée sur le papier, et remplie d’implicites écologiques. L’huile de genou pollue moins que le diesel et son odeur est moins forte et moins désagréable (à voir) que celle des gaz d’échappement.

 

Néanmoins, néanmoins, dirons-nous, le « velov » n’est pas, à y regarder de plus près, une SI bonne affaire. Pourquoi ? Mais parce que n’importe qui -et surtout ceux dont le QI ne dépasse pas le 50- peut emprunter un vélo ou décider d’acheter un vélo, ou se rappeler qu’il/elle a un vélo pourri dans sa cave qui ne demande qu’à resservir. Finalement, on se retrouve devant le même problème que celui qui hante les grands cerveaux de l’Education Nationale : la massification. Et forcément, la chute de la qualité.

 

Le cycliste urbain catégorie 2 possédant l’intellect d’un chou-fleur ignore :

 

Les feux rouges : Il n’en a jamais vu de sa vie et pense que c’est encore une invention du PC pour se faire remarquer ; donc il est hors de question qu’il jette un soupçon de regard à cette chose malsaine.

 

Les sens interdits : Il se dit que c’est une jolie décoration. Mais pourquoi n’en avoir mis que dans certaines rues ?

 

les priorités à droite : L’abstraction est trop difficile. Et après le PC, la droite ! Et puis quoi, encore ?

 

Les « cédez le passage » : Mais pourquoi avoir tracé ces bandes sur la chaussée ? Ça, c’est salir la ville pour rien. Son ego écolo se révolte.

 

Les divers panneaux routiers jalonnant son chemin : Il trouve que les images sont jolies mais ne comprend rien au texte quand il y en a un : forcément, il sait à peine lire. [Oh, que c’est méchant, ça !]

 

Pour celui qui utilise son propre vélo, qu’il vaut mieux avoir une lumière au cul pour circuler la nuit : Etant lui-même une lumière, sa personne devrait suffire.

 

Le cycliste urbain cat. 2 roule de préférence au milieu de la chaussée, en zigzaguant de son mieux, le nez en l’air, et traverse les carrefours sans faire attention à ce qui se passe autour de lui. Quand il estime que la rue ne lui suffit pas, il envahit les trottoirs et fonce au risque de renverser le premier obstacle venu, que ce soit Vénus en personne ou Miss Tick.

 

Le cycliste urbain cat. 2 se prend pour un grand sportif : c’est pour cela qu’il ignore les règles élémentaires du code de la route. D’ailleurs, il ne fait que suivre les préceptes du Président d’une association d’usagers de bicyclettes, interviewé sur une radio quelconque et qui, en deux phrases, n’a pas peur de se contredire complètement. 9 h 10 : première phrase, mémorable : « faire du vélo est un véritable sport qui développe les muscles et l’endurance et c’est ça qui est bien dans ce moyen de transport. » 9 H 13 : deuxième phrase : « Les cyclistes ne peuvent pas s’arrêter aux feux rouges parce que redémarrer demande un trop grand effort physique. » (Véridique et sans commentaire.)

 

- Le cycliste urbain cat. 2 a sa fierté : on ne lui barre pas le passage impunément. Il vous insulte si votre voiture le frôle de trop près et vous insulte si vous avez l’outrecuidance de prétendre passer quand vous avez le feu vert et qu’il arrive à toute allure sur vous alors qu’il a le feu rouge et que freiner et surtout s’arrêter, c’est beaucoup trop lui demander.

 

- Le cycliste urbain cat. 2 hait les voitures qui puent, polluent, font du bruit, l’empêchent de respirer correctement (ce en quoi il rejoint le jogger), de circuler librement, bref, lui pourrissent la vie ; mais heureusement qu’il a la sienne pour partir en vacances.

 

BREF :

 

- Le cycliste urbain cat. 2, sans doute las de la vie, fait tout pour se faire expédier au cimetière avant son heure. Et gageons qu’il saura encore protester auprès de Saint-Pierre ou de Messire Satan, arguant que « c’est la faute de l’autre » s’il se trouve à cet endroit. Seul problème dans ce séduisant programme suicidaire : quiddu malheureux qui, sans le faire exprès, l’aura envoyé dans l’autre monde ? (Ou moins démoralisant : à l’hôpital ?) Ne parlons pas des assurances, là, le casse-tête devient trop abominable, mais du remords qui pourrait l’envahir alors qu’il n’est nullement responsable de la connerie du mort ?...

 

Conclusion : Engeance à éviter à tout prix.

 

(1) Merci Giselle et Lucienne.

Lire la suite

Extrait du prochain recueil de nouvelles "Nouveaux contes en stock" de Micheline Boland

4 Avril 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

LE PETIT CHEMIN ET LE DIABLE

 

Depuis toujours, les Martin et les Dupont sont amis. Depuis l'école maternelle, Théo Martin et Lucas Dupont sont inséparables, comme avant eux, leurs pères et leurs grands-pères.

 

Théo et Lucas ont les mêmes passions. Ensemble, ils ont construit une cabane. Ensemble, ils s'occupent d'un petit potager. Ils partagent bonbons et chocolats. Ils se consolent de leurs chagrins et soignent leurs écorchures. On voit Lucas ? Théo n'est jamais bien loin. Théo apparaît quelque part, Lucas le suit !

 

Ils prennent chaque jour le petit chemin pour aller à l'école. On peut les voir observer une chenille, taquiner un âne, siffloter, chantonner, s'arrêter pour cueillir des fleurs qu'ils offrent à leur institutrice. Les deux amis ont appris que comme la plupart des femmes, Mademoiselle Catherine apprécie les jolies choses !

 

Il y a un personnage qui n'aime pas les deux amis. Ce personnage, c'est le Diable. Il jalouse leur bonne entente. Quand il les voit rire, avancer bras dessus, bras dessous, s'entraider à l'école, il voit rouge, le Diable. Alors, il cherche un moyen de troubler leur harmonie. Il cherche et il trouve…

 

Ce jour-là, sur le petit chemin, les deux gamins aperçoivent une voiture modèle réduit en or, oui en or. Ce qu'elle brille ! Ensemble, ils font "oh". Ensemble, ils se baissent pour la ramasser. Et là, la bagarre commence.

 

- C'est à moi.

 

- J'étais le premier.

 

Bang, un coup de pied dans les mollets ! Bang, un coup de cartable sur la tête ! Bang, encore et encore.

 

La voiture passe de Théo à Lucas et perd une roue dans la dispute. Le petit chemin est triste. Lui, il les aime bien les deux amis. Il se doit de faire quelque chose pour qu'ils se réconcilient. Il réfléchit, réfléchit, tandis que pleuvent les coups de pied et de poing.

 

Finalement, il s'entrouvre un peu et engloutit la voiture qui vient de tomber. Surpris, les deux amis se regardent, ils fouillent le sol. Rien. Lucas et Théo creusent un peu plus. Rien.

 

- Zut et zut !

 

- C'est mieux ainsi. Faisons comme si cette voiture n'avait jamais existé. Elle ne nous a apporté que de mauvaises choses.

 

Et nos deux amis continuent la route vers l'école.

 

Le Diable est fâché. Le petit chemin sourit. Pour lui, rien ne vaut une amitié sincère.

 

Le temps a passé, le petit chemin a été élargi, on en a fait une route de campagne. Souvent Lucas et Théo vont y rouler à vélo. Même s'ils ont grandi, ils sont restés les meilleurs amis du monde.

 

Le lendemain du mariage de Lucas et Théo, car nos deux amis se sont mariés le même jour, on commençait de grands travaux. La petite route allait devenir une route nationale.

 

En voyant cela, le Diable s'est vraiment mis en colère, mais cela est une autre histoire.

 

 

Micheline Boland

Extrait de "Nouveaux contes en stock" (parution en 2017)

 

Lire la suite

"Une plume à l'odeur d'asphalte" d'Alexandra Coenraets

27 Mars 2017 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Une plume à l’odeur d’asphalte.

 

Je suis sans domicile fixe depuis quelques mois.

Chez moi, c'est partout et nulle part. Sans boulot, sans appart, sans argent. « Sans » : préposition de circonstance. Je ne rentre plus dans les cases. Ou plutôt si, je suis hors-champ mais pas hors catégorie. On me colle maintenant une étiquette d'un nouveau genre. Celle qui correspond aux exclus et marginaux. De moins en moins marginaux, en fait.

Les sans-abris, ça commence à courir les rues !

Ah ah...

Oui, j'arrive à en rire.

L'humour.

Mêlé d'un soupçon de cynisme.

Un soupçon ?

Vous rigolez !

Des litres !

Recrachés aussitôt, car je refuse de les ingurgiter comme autant de couleuvres qu'une société hypocrite voudrait nous faire avaler de force. (Mais ça veut dire quelque chose, ce que je viens d'écrire, là ? Les mots sortent d’eux-mêmes. Sans chaperon, ils sont grands). Je me relirai ce soir, peut-être. Je changerai quelque chose, peut-être. Ou pas.

Revenons à nos moutons. (Oh...Bulle de rêve : « dessine-moi un mouton », demandait-il, l'ange blond, celui qui sommeille en chacun de nous, me dis-je, quand je suis dans ma phase « Bisounours »).

La vérité, c'est que :

Je leur crache à la gueule !

Aux hypocrites !

J'ai la haine...

Du haut de mes vingt-cinq ans. A la rue, déjà ? Ben quoi, y a pas d'âge !

Me blinder, me barricader pour survivre. Dans la rue, c'est l'horreur et quand t'es une femme, tu vis carrément l'enfer. Bouh, je me relis plus tôt que prévu...c'est mal écrit, je trouve. M'en fous. De toute façon, personne ne me lit, à part moi.

Ben oui, c'est censé être le principe du journal intime, non ? Bref, cher journal, selon la formule consacrée, je te commence pour tuer le temps et surtout, pour ne pas crever. Ne pas crever. Il faut bien que je trouve une parade. Que je crie mon cri que personne ne veut entendre. Un sans-abri, oh pardon, UNE sans-abriE (euh..), ça ne crie pas, parce que sinon, ça dégage.

« ça ». On est réduits au rang de choses.

Cette déshumanisation n’est pas réservée qu’aux SDF, je suis d'accord. Nous ne sommes pas les seuls à être chosifiés, ok. On est bien peu de choses...Quelle expression stupide.

Alors voilà, il faut que j'écrive. Besoin impératif. Vital. Et ça ne se commande pas, ne s'interdit pas, ça se vit.

Cette histoire de « ça » me contamine, j’en sème à tout vent. Arrête donc avec « ça » ! (j’aime que personne ne me lise, pouvoir tâtonner du verbe, jouer avec les mots, voguer de digression en digression, et tutti quanti, sans m’inquiéter de plaire. Jouissif). Dernier espace de liberté, ce cahier.

Je ne subirai pas l’ire des critiques, ni celle de l’Académie française, pour me juger trop futile, handicapée de la plume, traître à la langue de Molière, incapable d’en faire bon usage (mais quid du style Marc Levy ?). De toute façon, je n’ai aucune chance de faire partie du cénacle de ces auteurs cotés et courus.

Aucune.

Je n’essaierai même pas.

C'est perdu d'avance. Sauf pour raconter mon témoignage de femme sans-abri. Eh bien, hors de question. Je ne supporterais pas qu’on m’instrumentalise par sensationnalisme. Bien sûr, c’est nécessaire de témoigner. Mais pas moi. Voilà pourquoi j'écris ici. Pour ne pas être lue et m'en donner à cœur joie. Comme bon me semble. A ma guise. Du vague à l'âme qui s’exprime sur papier.

J'aime écrire. J'ai même rédigé le journal de l’école, en son temps. Il y a déjà longtemps. « Avec le temps, va, tout s'en va... ». Soit.

Honte. Comme j'ai honte.

Je suis là, à griffonner, assise sur un carton. C’est l’été, il fait bon. La douceur du soleil glisse sur ma peau, sa chaleur m'enveloppe amoureusement, pénètre mes pores, diffuse son énergie dans chacun de mes membres. L’astre de lumière semble savoir ce dont j'ai besoin. Baume au cœur. Au corps. Ephémères instants qui me laissent croire en la vie.

Je repense à l'ange blond. Le Petit Prince...Lui, son chez-lui, c'était sa planète. Emmène-moi visiter ton chez-toi, s'il te plaît. Je suis sûre qu'il y fait doux. Alors qu'ici, c'est dur. Très dur. Et pas seulement le contact de mes fesses sur le trottoir pavé. Le reste aussi.

Voilà ce que je lui dirais.

Je griffonne des mots comme d'autres gratouillent la guitare. Pour m'occuper, donner du sens, garder contenance. Mais pas pour les sous. Qui m’en donnerait ? Personne ne me lit.

J'ai le regard qui rase le sol et justement, je suis au ras du sol, ça tombe bien.

Niveau olfactif, pas de grande satisfaction, je me choppe les délicieuses effluves de gaz d'échappement.

Ah, si je pouvais m'échapper....L'ange blond, tu m'entends ? Emmène-moi loin d'ici !

C'est idiot, cette situation, je suis aussi valable que n’importe qui. Ce n'est pas la question, tu le sais bien ! Oh, maintenant, je discute avec moi-même...LOL. On meuble la solitude comme on peut. Non, je n’ai pas rencontré de nouveaux amis. Me faire harceler une fois ou deux m'a largement suffi.

Ce n'est pas la question, disais-je plus haut, parce qu'ILS ne se sont pas gênés pour me virer. Et du boulot, je n'en ai pas retrouvé. Décrocher un Master en Histoire de l'Art pour aboutir dans un Call Center n’était pas ce dont je rêvais. Un jour, j'ai pété un câble. D'épuisement. A force d'être robotisée, je me transformais en machine. Il me restait un zeste d'humanité. Ensuite, le cercle vicieux, et tout s'enchaîne en moins de deux.

J'ai honte.

Et puis j'écris. Parce que depuis toujours, j'écris.

J'aime l'art, j'aime la beauté.

La rue, c'est beau, parfois. Surtout inondée d'un rayon de soleil qui fait scintiller l’asphalte ! La rue, c'est mon chez-moi. Pour l'instant. C'est temporaire...Je l'espère.

Un journal intime sans indiquer la date, vil sacrilège ? Permis ou non, peu m'importe, je ne mentionnerai pas quel jour on est. Parce que dans la rue, le temps s'abolit. Les heures se noient dans l'air comme le regard se brouille, on ne sait plus très bien qui que quoi dont où, et la notion du temps, je la perds plutôt souvent. Je n’ai même plus de portable. L'astuce alors : me repérer en fonction de la sortie des bureaux. Là, il est midi, ils vont manger. Il doit être aux environs de 17h, car ils ont fini leur journée. Je ne lève pas le nez de mon cahier. J'entends leurs pas pressés, je sens leurs vibrations d'hommes et de femmes très, très occupés.

Tandis que moi...Je griffonne, pour personne, sauf moi. Je n'ai que moi, et je tiens à moi. C'est ce qui me fait tenir.

Mon chez-moi, c'est aussi mon corps. Nous sommes ensemble en permanence. Forcés de cohabiter. Il m'abrite d'autant plus que je suis officiellement SANS ABRI. Et paradoxalement, je m'incarne d'autant plus en lui. Davantage exposée aux éléments, aux bruits, aux sons, aux agressions, je vois mes sensations démultipliées. Je me sens habitée comme jamais. Mon corps, c'est mon dernier rempart, mon ultime frontière entre moi et les autres. L'extérieur. De mes contours, je ne peux m'extraire, sauf quand j'écris. Alors, j'écris. Pour ne plus ressentir. Ecriture automatique, mécanique, qui agit comme un antalgique. Pour calmer la douleur. C'est magique.

L'abandon.

Il est terrible.

Bonjour mon journal,

Comme je me sens abandonnée.

Surtout le soir et la nuit tombée.

De fatigue, je ferme les yeux et laisse le sommeil me gagner. Repliée dans mon sac de couchage, j'ai élu domicile (c'est provisoire) à même le carrelage qui jouxte l'entrée d'un magasin. J'aurai déserté les lieux au petit matin, bien avant l'ouverture.

Ah, si les portes pouvaient s'ouvrir... Si seulement je détenais les clés de ma vie qui part en vrille.

Peut-être les ai-je déjà, sans m'en rendre compte ?

Anesthésie nocturne bienvenue.

Dors bien, bonne nuit, à demain. Que l'ange blond vienne illuminer mes rêves.

...

Bonjour mon journal,

Comment vas-tu ? As-tu bien dormi ? De mon côté...le repos fut de courte durée. Il fait clair, le jour s'est levé. Je suis passée prendre un café suspendu1 au bistrot du coin. J'en ai profité pour me débarbouiller. Me sentir un peu moins sale. Un répit.

Oh, le café chaud coule dans ma gorge...Le bonheur.

Bon, quel est le programme de la journée ? Regarder le ciel ? Oui, pour prendre le soleil, car il est au rendez-vous. Griffonner encore et encore ? Certainement.

Attendre, agir, se rendre à l'une ou l'autre administration ou institution pour tenter de m'en sortir... Je ne fais que ça et c’est kafkaïen.

Ces jours-ci, j'entame une trêve, je fais la grève, te confie mes humeurs, et tu te mues en compagnon de galère. Ferais-tu office de nid douillet, cher journal ? Je me sens chez moi, chez toi, mon Journal. Ta page blanche que je remplis avidement m'offre un accueil bienveillant, je suis en sécurité dans ton giron. Bulle apaisante. Je fusionne avec les phrases naissantes, lovée entre tes bords bien tracés. Tu recrées le berceau de mon enfance oubliée. Je me sens fœtus dans le ventre d'une mère, plus rien ne peut m'arriver.

Tu me protèges et me fais rêver. Je suis au paradis, on dirait que l'ange blond m'a entendue depuis sa planète, qu'il s'incarne par l'intermédiaire de mes doigts et s'immisce jusqu'à la pointe de mon stylo.

J'écris à la main dans un cahier usé, vivant ; il m'accepte comme je suis, inconditionnellement.

Merci.

Ah...Tu l'as remarqué aussi ? Tu devines mes états d’âme, quelle perspicacité ! Je suis plus émue qu'hier. Parce que je réalise à quel point tu comptes pour moi. Je te nomme « quasi-prolongement de moi-même ». Solennellement.

Cher Journal,

Je n'écrirai pas mon nom, parce que je suis sans nom. Sans abri et sans nom, puisque je n'existe pas. Non, ma colère ne s'apaise pas.

Un toit. Une chambre me suffirait. Une chambre à moi2.

Lire la suite
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>