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Le blog Aloys

Un peu de terre, une nouvelle de Micheline BOLAND

14 Juin 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

Le magasin de contes

UN PEU DE TERRE

 

 

Massimo triture le tablier de sa grand-mère entre ses mains. Il tente en vain de retenir ses larmes.

 

Il renifle un peu. Il articule : "Tu viendras nous voir, n'est-ce pas Nonna ? Tu viendras dis ?"

 

"Mais oui, mon trésor…" Massimo est partagé. D'un côté, il est heureux de revoir bientôt son père qui, depuis des mois, est parti travailler loin du village, dans un pays du nord. Mais d'un autre côté, il est tellement triste d'être séparé de sa grand-mère. Cela lui est si dur de se dire qu'il ne la verra plus, qu'elle ne le consolera plus de ses petits malheurs, qu'elle ne rira plus avec lui quand il expliquera comment Eduardo a dissimulé un copion dans son plumier ou comment Flavio a marqué un but. À qui se confiera-t-il encore ? Sa mère ne semble remarquer que les bêtises qu'il peut commettre…"Tiens-toi droit", "écris plus petit", "mouche-toi". Sa mère n'est vraiment tendre que lorsqu'il est malade. Elle passe et repasse alors, inlassablement, la main sur son front, le frictionne avec de l'eau de Cologne, le cajole en murmurant des mots gentils. "Ça va ma puce ?", "Tu veux quelque chose de spécial …"

 

"Et n'oublie pas ce que je t'ai dit… La petite boîte."

 

"Oui Nonna…"

 

"Maintenant va, ta mère doit t'attendre."

 

Massimo rejoint sa mère dans la petite maison mitoyenne. Elle est occupée à remplir une valise avec des robes, tabliers, pyjamas, chemises de nuit, culottes, pulls… "Prépare ce que tu veux emporter, Massimo."

 

Massimo ressort. Aujourd'hui, le ciel est gris comme le sont ses pensées. Massimo sort la petite boîte bleue de sa poche et de ses mains nues fait ce que sa grand-mère lui a dit de faire, il remplit la boîte de terre. C'est la première fois de sa vie qu'il connaît ce contact. La terre lui apparaît chaude, douce, maternelle. Massimo la regarde longuement avant de placer le couvercle et de fourrer cette petite chose bleue, ultime présent de sa grand-mère, en poche.

 

"Massimo, Massimo…"

 

"Oui Maman…"

 

"Seigneur, où t'es-tu encore sali ainsi !"

 

Massimo ne répond pas. Il va dans sa chambre, y prend le petit personnage de bois et la balle à peine plus grosse qu'un citron que lui a offerts sa grand-mère puis va porter le tout à sa mère pour qu'elle les case dans son bagage.

 

Sa mère chante. Sa mère ne pense sans doute qu'à son père, à la jolie maison qu'il a louée là-bas. Son père a écrit : "Marie, la vieille propriétaire est très gentille, elle m'a aidé à aménager. Elle est si heureuse de louer une partie de son habitation à un jeune couple avec enfant. Il y a un magasin et une école près de chez nous, un jardin derrière. J'ai eu de la chance."

 

Massimo part. Durant le voyage en train, pour se réconforter, il lui arrive de mettre la main en poche et d'effleurer la boîte. Quand ses doigts rencontrent le métal, il se sent moins seul, plus fort, moins inquiet à l'idée d'affronter l'inconnu. Enfin, il revoit son père. Il voit la jolie maison, pas si jolie que ça. Il voit Marie, la propriétaire, plus ridée qu'il ne l'imaginait. Il voit l'école, l'épicerie. Mais Marie même si elle lui sourit et dit quelques mots d'italien, n'a pas l'odeur de savonnette de sa grand-mère. Le ciel est bas, les enfants du quartier ne parlent pas sa langue. Marie, c'est une institutrice retraitée, elle l'embrasse trop fort, le réprimande parfois comme sa mère le fait, et elle s'efforce de lui apprendre le français en lui lisant des livres de filles. Marie, elle ne connaît rien au football ni aux jeux de garçon.

 

Sa mère travaille. Marie lui a prêté une machine à coudre et elle passe beaucoup de temps à confectionner des vêtements pour des clientes. Sa mère semble contente. Elle gagne de l'argent, apprend le français avec Marie, essaye de lire la bible en français pour tester ses progrès. Elle attend un bébé. De temps à autre, son père joue avec lui. À l'école, il y a des enfants qui le traitent parfois de "macaroni" et il ne sait quoi répondre. Il n'est pas aussi fort que Gino qui a frappé un gamin qui l'avait appelé ainsi ni aussi mignon que Rosa qui trouve toujours une autre fille pour la consoler. Parfois, Massimo a le cœur gros mais il n'en dit rien. Seule, sa petite boîte bleue lui apporte un peu de baume quand il a la nostalgie du pays. Il lui arrive alors de l'ouvrir et d'embrasser la terre comme s'il embrassait sa grand-mère.

 

À l'école, l'institutrice a fait réaliser un herbier. Un jour de cafard, Massimo envoie à sa grand-mère une enveloppe qui contient dans une feuille pliée en trois, un peu de terre et des pâquerettes séchées. Sa grand-mère lui répond par retour du courrier. Elle lui envoie le dessin de la colline qu'il y a devant sa maison. Elle a simplement calligraphié : "Tu m'as écrit de là où la terre fait souffrir mais rend riches les hommes qui la travaillent. Moi, je t'écris d'ici où la terre pleure de n'avoir pu nourrir ses enfants. Un jour tu comprendras, mon trésor." Il n'a pas vraiment saisi tout le sens du message mais a punaisé le dessin sur le mur de sa chambre.

 

Le temps passe. Nonna écrit de moins en moins souvent, son écriture est moins lisible. Le bébé est bien là, il marche et commence à parler. Marie aide Massimo à faire ses devoirs et à étudier ses leçons. Elle l'appelle "mon petit loup", lui offre des chocolats et des livres mais est exigeante. Une phrase lui revient si souvent : "Tu peux faire mieux mon petit loup." Au fil des mois, les choses s'arrangent, les bulletins sont meilleurs et puis Massimo a une copine, une vraie qui n'a pas sa langue en

poche, qui se moque des plus forts de la classe, qui fait des grimaces inimaginables, qui lui remonte le moral en le faisant rire : "Hé Massimo t'as vu les longs pieds de Claire ? On dirait qu'elle est chaussée comme un clown." Son père parle d'acheter une maison mais pas encore de rentrer en Italie.

 

Massimo prend racine. Une première fois, il va en vacances en Italie. Les valises sont remplies de cadeaux, notamment des pantoufles garnies de pompons et d'un chapeau à aigrettes pour Nonna, des chocolats pour les cousins. Il remplit une boîte vide de ballons de Tournai avec de la terre de son jardin. Son père le voit faire et sourit. Il dit juste : "Toi aussi…" Mais il a des larmes dans les yeux.

 

Maintenant, il y a un peu de terre d'ici, là-bas et un peu de terre de là-bas, ici. Massimo est un pré-adolescent. La petite boîte bleue reste au fond d'un tiroir du bureau que ses parents lui ont offert pour sa communion. Il n'y pense plus guère que quand il reçoit du courrier de sa grand-mère ou quand il lui écrit.

 

Quand enfin, ses parents achètent une maison à l'autre bout de l'agglomération, Massimo éprouve un peu de difficulté à quitter la vieille et Monique. Les séparations, il n'a jamais aimé et ne les aimera jamais…

La petite boîte bleue semble à présent presque oubliée comme sa première dent de lait que sa mère a emballée dans un morceau d'ouate, comme les premières gommettes reçues à l'école qu'il conserve parce qu'elles sont des preuves de sa bonne conduite. Pourtant, quand sa grand-mère meurt, il cherche la boîte et la garde longtemps dans les mains. Il la place même, quelques nuits, sous son oreiller. Elle est devenue pareille à un grigri. Il la garde sur lui le temps d'un examen difficile, le temps que cicatrice son premier chagrin d'amour, le temps des entretiens d'embauche, le jour de son mariage.

 

La petite boîte remplie de terre de là-bas, c'est le signe qu'il est rattaché à un autre pays, c'est le souvenir d'une enfance merveilleuse passée aux côtés d'une grand-mère extraordinaire, c'est le rêve d'un ailleurs magique, un beau rêve à entretenir comme un feu sa vie durant.

 

Micheline BOLAND

micheline-ecrit.blogspot.com

 

 

Conte finaliste de "Fais-moi un conte" - Surice 2012

(Extrait de "Nouveau magasin de contes")

boland photo

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Carine-Laure Desguin 15/06/2014 08:37

Un beau texte. L'exil, la souffrance d'un enfant...J'ajout que pour un enfant, il est possible qu'un simple déménagement à 100km est parfois ressenti comme un exil. J'ai vécu cela à sept ans pour 50 km ...

Ceci dit, VIVE LE DOUDOU pour tous nos montois!

Jean-Louis Gillessen 15/06/2014 01:20

Les racines familiales, la terre, l'exil, le déracinement, le deuil, la vie qui évolue malgré ce tout, la tendresse et l'amour rassurant d'une grand-mère, tout y est, c'est beau Micheline.

Micheline 20/06/2014 13:52

Merci à vous Jean-Louis, Rolande et Carine-Laure pour vos commentaires qui me touchent vraiment. Je les découvre à mon retour de vacances.

Rolande Quivron 15/06/2014 13:40

C'est un texte plein de douceur, de nostalgie, de tendresse. Tous les déracinés du monde pourraient s'y reconnaître.
Un amour de grand-mère tempère les souffrances de l'exil. Un amour qui, tout au long de sa vie, l'aidera à surmonter bien des épreuves c'est certain.
Micheline, j'aime beaucoup tes nouvelles mais celle-ci me touche tout particulièrement.
Car personne n'aime les séparations et pourtant, elles font partie intégrantes de toute vie.
J'ai aussi vécu une séparation .... sur quelques kms seulement. Prélude à toutes les séparations qui ont suivies, elle m'a aidée à en sublimer les souffrances. Grâce, également, à l'amour de ma grand-mère.