Pour que le jour se lève, partie 2 de la nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

desguin

Avant un match de foot, les joueurs, ils se mettent en rang d’oignons et ils s’égosillent à dégueuler l’hymne national …Vous m’voyez pas mais j’suis debout, et j’fais semblant …C’est un peu ça qu’il se passe maintenant, sauf

que les trois trouillards, ils restent assis dans la bagnole, faut pas s’faire remarquer, n’est-ce pas ? Je m’explique …Dans cette revue, celle que mon frère et ses potes ils ont inaugurée, celle qui s’appelle Pour que le jour se lève, et bien, il y a une chanson…Ben oui, la chanson, elle s’appelle Pour que le jour se lève…Ben oui, c’est pour ça que la revue se titre le même !

C’est une chanson de révolution, une chanson pour se donner du courage, quand les jours sont mous comme des poupées gonflables et sans soleil, des jours asolaires quoi. …

Alors, Vivien, Doriane et Sabri, ils relèvent de cinq mailles leur cagoule et ils chantent la chanson, comme c’est prévu dans le programme.

Ils sont dans les temps et en sont fiers : les longues voitures noires garées à quelques mètres sont vides et la gonzesse qui vend sa pâte à trous vig’gauffra n’est pas dans sa cabane, ce sont deux repères de très grande importance.

 

Forts d’une émotion que je n’saurais vous gratifier, la tête en l’air et le bazooka plastifié pointé vers le bas, ils clament tous les trois, à l’unisson :

 

 

 

 

 

 

 

Pour que le jour se lève,

On chantera debout,

On chantera partout,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On passera les portes,

On chass’ra les cloportes,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On r’pouss’ra l’horizon,

On s’couera l’édredon,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On rappel’ra Gavroche,

‘L’aura de l’argent d’poche,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On nomm’ra les enfants,

Ils s’ront tous présidents,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève !

 

Pour que le jour se lève,

On d’viendra des géants,

Une fleur entre les dents,

Le printemps au bout des lèvres,

Le printemps au bout des lèvres,

Pour que le jour se lève,

Pour que le jour se lève,

Pour que le jour se lève !

 

Leurs yeux se mouillent mais ils respirent fort, comme pour s’assurer que l’air qui rentre est déjà plus léger, que c’est de l’air qui sait que les jours qui viennent sentiront bon l’azur et les vacances.

 

- Hé, les docs !

- ha oui, les docs, s’exclame Doriane, s’exclamant presqu’en même temps que son amoureux..

Sabri sort trois fardes épaisses, avec des étoiles rouges éparpillées sur les couvertures noires. En grandes lettres jaunes, on lit :

    POUR QUE LE JOUR SE LEVE !

-Six mois de boulot, ça, les gars, six mois de boulot, ça pèse ! Vous vous imaginez, les gars, la tronche de Fontignies, demain, après-demain, et tous les au’jours !

Comme pour approuver, Doriane jette la tête en arrière et Vivien, il lui caresse les cheveux.

 

Puis, ils baissent la cagoule et relèvent le morceau de plastic noir. Doriane porte son index à ses lèvres, comme pour montrer à Vivien qu’il a oublié quelque chose. Mon frangin, il s’en tape, alors, il secoue sa main vers l’arrière de son épaule, ce qui veut dire aujourd’hui – est – un – jour – important- et- rien- que – ce –jour-n’a – le-plus-d’importance !

 

Ils sortent de la carriole et en quelques rapides enjambées, ils pénètrent à l’intérieur de cet hôtel connu de toutes les vedettes, un de ces palaces avec un grand hall de marbre rose, des gardes de sécurité, et des réceptionnistes polis et de confiance assurée qui disent :

-  Bonjour monsieur, bonjour madame, oui bien sûr, nous demanderons que l’on n’oublie pas le ketchup dans votre lait chaud, comme le week-end dernier, oui, bien sûr, veuillez croire en notre bienveillance …

 

Dans les couloirs larges et bien éclairés, l’itinéraire du plan reste sans faille, l’accès aux sous-sols est un jeu d’enfant. Ils sont maintenant devant la porte de l’ascenseur B, celui qui les montera directement dans la grande salle dite Salle des XXIV. Les regards des trois héros s’entrecroisent : Il n’y a pas de mépris au fond de leurs yeux, simplement des tonnes de turbulences, de remous impossibles à vous décrire, des certitudes qu’ils guerroient pour quelque chose de bien, pour faire avancer la machine du temps et qui donnera à qui de droit les confettis multicolores des espérances. Avec, si possible, du miel et des sourires.

 

Dans cet ascenseur aux parois froides et métalliques, on n’entend que le bruit de leurs souffles…Le miroir accroché là leur renvoie l’image de trois jeunes adolescents, avec des cagoules, des casquettes, des dossiers sous le bras gauche et, dans la main droite, une apparence d’interdit. Ils pensent à la chanson Pour que le jour se lève, puisque c’est prévu comme ça. C’est prévu que pendant les minutes de mou, de vide, de points d’interrogation qui fondent, ils doivent penser à la chanson. Ce sont des paroles exprès, pour se donner du courage et activer les remous. Quatrième, cinquième, sixième étage, voilà !

D’un geste de mille tonnes, ils poussent la lourde porte et débarquent à pieds joints au milieu de la salle dite Salle des XXIV. Là, ils ne sont que dix.

 

Aujourd’hui, quand il me raconte cet instant précis, Vivien, il sue des gouttes qui font ploc ploc quand elles retombent par terre : Il sue des glaçons, allez savoir !

 

- Restez assis et que personne ne bouge, gueule mon grand frère !

 

Autour d’une table noire ovale comme un œuf, ils sont dix : sept hommes, et trois femmes. Devant eux, des petits cartons jaunes, verts, bleus, orange, et sur chacun d’eux, une lettre, soit un F, soit un W, on dirait des cartes de visite.

 

Sabri et Doria, ils balancent leurs armes en direction des dix individus, tous blancs, avec au milieu de leur visage carré, des yeux presque tous semblables, des yeux transparents, vidés de tout.

- Décidez-vous, et vite, qu’un de vous et un seul parle pour tous les autres, et dans la future langue nationale s’il vous plaît, l’espéranto ! 

Sabri, il dit ça avec de l’autorité dans les cordes vocales il a répété son texte, c’est sûr. Et ses gestes aussi. 

 

Alors, le plus gros des dix, un homme sans ride et sans sourire dessiné sur les lèvres, se lève et explique :

-  Que voulez-vous et qui dites-vous que vous êtes d’ici ? ?

-  En espéranto, insiste Sabri, énervé et certain de ne devoir rien concéder à ce costeau !

- L’espéranto, quoi, qu’est-ce ? Moi de l’ignorer de ce jour !!

- C’est un erreur, une grave erreur, claque Sabri !

Doriane et Vivien, eux, restent immobiles et armes en joue, ils observent tout.

 

Les neuf autres se jettent des regards de poissons n’ayant plus vu l’eau depuis soixante minutes.

Doriane prend alors les dossiers de dessous les bras gauche de ses deux amis et lancent ces gros paquets de feuilles au milieu de la table noire.

Toutes ces petites étoiles jaunes et rouges, c’est fort joli. Deux ou trois des neuf, ceux qui lisent vite, comprennent les grandes lettres jaunes :

Pour que le jour se lève !

 

Alors, d’une fois d’homme sûr de lui, Vivien stipule lentement, pour que les dix comprennent :

- Dans soixante- cinq minutes, quelqu’un vous apporte vos boissons, vous avez quarante-cinq minutes, pas une de plus, pour prendre connaissance de ces docs et un accord doit être signé, un accord transversal, entre le Nord, et le Sud ! Dans le cas contraire, vous tomberez comme des insectes que vous êtes ! Et c’est nous qui prendrons le pouvoir !

Des solutions ! Des solutions ! Actez ce que vous lirez ! Actez !

 

Vivien, il a des cylindres dans la voix. En une minute, il a mué. Il a grandi.

 

A partir de cet instant précis, les dix visages blancs, ils se plaquent sur les feuilles, ils ne lèvent pas le nez, les fronts se plissent, ils  se regardent à peine.

 

La suite ? J’vous la raconte…

 

Devant les cagoules, les artilleries, les étoiles jaunes et rouges, l’autorité absolue du triangle, les dix crogneugneux, ils potassent tous les docs, sans mots en ciseaux, sans concessions de montagnes. En quarante minutes, tout est bouclé. Des docs caillouteux appelés sécurité sociale, environnement, différence entre code de la route nordiste et sudiste, la cantine de tous les enfants du pays…et bien, pour tout ça, des solutions sont écrites. Et signées.

 

Du jamais vu ! Le roi, il avait délégué jusqu’à un clone de l’homme de Cro-Magnon, pour accorder les violons de ces musiciens des notes mortes ; il avait délégué des alligators, des terminators, des précurseurs de parti, des prétadeurs, des crucificateurs et même des annonciateurs : tous ces gens, des hommes, et aussi des femmes, n’avaient rien métamorphosé, rien.

Et voilà que trois angelots boutonneux sous la cagoule débarquent, récurent d’un lifting les échafaudages gouvernementaux et imposent un avis de pacificateurs….

 

Vous vous souvenez, y’avait un gars qui devait venir abreuver ces robots. Le sot, il était en avance, pour une fois. Il a alerté la basse-cour et tout un équipage de légionnaires arnachés jusqu’aux molaires.

 

Vivien, il tenait haut, comme un drapeau qu’on a envie d’inaugurer, l’avis pacificateur, alors, quand le roi est arrivé dans la salle des XXIV, - oui oui le roi est venu lui-même, pour une fois que les turbulences de mon pays sont pacifiées, a-t-il dit - , avec une voix d’écho de 21 juillet, et bien le roi, il a lu le texte. Il a félicité le triangle, Vivien, Doriane et Sabri, tout en leur donnant sa parole d’homme qu’ils ne seraient pas découpés au laser ni déposés dans un centre pour rebutés ni dans un centre de recyclés.

Le roi, plus que les féliciter il a fait, il les a re-mer-ciés. Il a ajouté :

- Grâce à vous, le drapeau flottera plus haut que d’habitude ! Puis-je devenir votre ami ?

La tête des crogneugneux, j’te dis pas.

 

Depuis, rien n’est pareil. Les vieux ne râlent plus. Vivien, Doriane et Sabri, ils sont devenus célèbres, même que j’peux certifier, ils sont devenus people.

 

Les journaux avaient affiché :

«  La Révolution des Feuillets ! Trois jeunes loups devenus amis avec le roi ! ».

 

Le roi, il a demandé à ses nouveaux amis – parce qu’il pensait qu’ils étaient vrais- s’ils voulaient pas continuer sur leur lancée, mais sans cagoule, sans penne, sans artillerie de ducasse, de mener les élus vers des feuillets de vérité, juste pour fractionner leurs émotions et pour que les choses avancent dans le sens des rêves citoyens.

 

Vivien, Doriane et Sabri, ils ont dit : « Non, ami ».

 

Vivien, Doriane et Sabri, ils musiquent : ils rock’n’rollent, ils slament, ils rapent. En souvenir de la Révolution des Feuillets, pendant les concerts, ils gardent leurs cagoules. Et leurs pennes. Dans leurs mains, une guitare. Il y a  des lumières, des étoiles rouges et jaunes qui flochent partout dans les salles.

 

La chanson Pour que le jour se lève, elle s’est vendue à des millions et des millions, elle a été clonée. Tous les enfants ont reçu et la chanson, et l’appareil qui la fait microsiller.

 

A la demande explicite des Nations-Unies, le groupe a sorti une version unique, en es-pé-ran-to. Du jamais vu !

 

Des millions d’humains, des hommes, des femmes, des enfants de toutes les couleurs viennent écouter le trio.

Les enfants ont tous une fleur entre les dents. Ils veulent tous devenir présidents….

 

Pour que le jour se lève, c’est aussi une revue de douze feuilles : elle se donne avec le premier cartable…

 

Et moi ? Et bien, je dors, je mange. Il ne me quitte pas, le livre des records 2011 : Vivien avait raison.

 

 

Ne le dites à personne : de mon grand frère, je suis très très fier !

Pas vrai, hein, Siloa ?

 

 

 

Carine-Laure Desguin

carinelauredesguin.over-blog.com

 

Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

Alain Delestienne 10/07/2011 18:56



Une femme écrivain qui ose et réussit à écrire comme on parle en dosant subtilement oral et écrit. Un style des plus nerveux. On est sous tension pendant tout le récit.


Je ne pouvais vous re-connaître puisque je ne vous connaissais pas, mais maintenant je suis content de connaître votre style d'écriture qui fleure bon la liberté.



carine-LAure Desguin 06/07/2011 12:36



Merci chers amis !


@ Marie-Claire : ah, tu m'as reconnue !


@ Marcelle : oui c'est vrai, bel élan optimiste ! ce serait nécessaire dans notre gouvernement!


@ Claude : si tu veux que j'aille te relever ...puisque tu es tombé de ta chaise, donne-moi ton adresse ....Ceci dit, merciiiiii


@ Philippe : oui, juste, nos français ignorent le goût délicieux du cuberdon ! Chuuuuuuuut, ne disons rien, ils nous boufferaient tout !



Philippe D 05/07/2011 22:44



Carine-Laure, une femme aux multiples talents. Elle nous le prouve une fois encore même si elle n'en avait nul besoin!


Bravo! Et maintenant, si tu envoyais tes héros créer le gouvernement, hein, qu'en penses-tu?


PS Il faudra que tu expliques  aux Français de passage ce qu'est un cuberdon.



claude danze 05/07/2011 21:01



C'est absolument extraordinaire, ce truc, Carine-Laure, c'est renversant (et je suis d'ailleurs renversé, tombé à côté de ma chaise). Quel style! Quelle envolée! Quelle dérision et quel sérieux
tout en même temps. Et en plus, toute notre société y est épinglée. Pas un mot de trop et tout est dit! bravo, vraiment.



Pâques 05/07/2011 19:45



J'ai retrouvé le bel élan d'optimiste de " Rue Baraka".


Soudain tout devient possible !!!



christine 05/07/2011 18:23



Tu as raison, Marie-Claire, cette fois, impossible de ne pas voir Carine-Laure derrière ce texte ! Encore bravo, Carine-Laure...



marie-claire 05/07/2011 16:55



Inattendu, pour le moins ! Même sans ta signature, j'aurais reconnu ta plume directe et ton imagination débridée !



christine 05/07/2011 07:12



C'est un texte fou, fou... comme ces ados, comme leur état d'esprit d'ados pleins d'espoirs...