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Le blog Aloys

Le château abandonné, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

2 Juillet 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

 

Le château abandonné

 

Il en est des promenades comme de l’imagination : elles guident nos pas vers des paysages qui sont l’intime reflet des sentiments qui nous habitent. Ainsi, la solitude enfouie en moi se retrouve au détour des rues du petit village que je traverse d’un pas nonchalant. Les maisons, harmonieux amalgames de pierres et d’ardoises bleutées, semblent avoir été jetées au milieu d’une nature dont l’aspect sauvage accentue le côté mélancolique. Par delà le haut mur qui emprisonne le jardin de l’une d’entre elles, un saule pleureur laisse pendre ses longs rameaux. Une odeur persistante de chèvrefeuille embaume l’air chaud de cette après-midi d’été ; le rendant plus oppressant encore… A l’image de ces sentiments qui s’accrochent à mon cœur et m’empêchent d’oublier un passé douloureux. Le doux murmure d’une fontaine rompt le silence pesant qui règne en ces lieux. J’accueille avec soulagement cet accroc dans l’impression désagréable du temps qui se serait figé. La cloche d’une église égrène les heures. L’édifice est massif et jouxte une place ombragée.

 

Le ciel s’est obscurci, encombré de nuages gris et noirs venus de l’horizon, tels les messagers de quelque terrible nouvelle. Lorsque j’atteins les grilles entr’ouvertes d’un parc, une lueur vive m’aveugle, presque immédiatement suivie par un grondement sourd. Les premières gouttes de pluie se mettent à tomber. Je presse le pas et monte l’allée qui mène à un château abandonné. Les pelouses, immenses, sont plantées d’arbres majestueux et de buissons dont les fleurs fanées ressemblent aux désillusions que m’a apportées une envie d’absolu inassouvie. J’ai à peine le temps de m’abriter sous le portique que l’orage donne libre cours à toute sa violence. Je ne peux réprimer un sourire amer à l’idée qu’elle est si semblable à celle que le doute a insinué dans mon âme.

 

Je pousse l’un des lourds vantaux contre lequel je m’étais appuyé et, dans un grincement lugubre, je pénètre dans un vaste vestibule noyé dans une semi-pénombre. Comme je l’ai fait tant de fois avec mes souvenirs, je parcours lentement les pièces de cette vieille demeure tandis qu’un étrange sentiment, subtil mélange d’anxiété et d’exaltation, s’empare de moi. Je gravis les marches de pierre d’un interminable escalier en colimaçon qui mène au sommet de l’unique tour. Avec difficultés, je pousse un verrou rongé par la rouille et ouvre la porte qui donne sur un étroit balcon. Une rafale de vent, chargée de pluie, me plaque contre le mur. Je m’obstine pourtant et m’agrippe à la balustrade. Pour un instant, je suis devenu le gardien d’un phare inutile… Guettant, au loin, l’improbable apparition d’un vaisseau fantôme qui a sombré dans l’abîme de mes incertitudes.

 

Sans m’en apercevoir vraiment, je suis revenu à mon point de départ. La pluie a cessé et quelques timides rayons de soleil jouent avec les gouttes déposées sur la végétation et qui sont autant de lumières qui m’éblouissent et achèvent de m’égarer dans ce dédale de sensations intenses.

 

Je laisse derrière moi des secrets qui ne m’appartiennent pas mais que l’écho, tel un spectre lassé par tant d’années de déréliction, a murmurés à mon oreille. En moi, se ferme une grille dont la clé, en une chute lente et vertigineuse, va se perdre dans les sombres oubliettes de ma mémoire. A peine ai-je le temps de revoir l’image d’un regard où brillait la passion et celle d’un sourire tendre et doux comme une promesse de bonheur infini. Déjà, il faut m’en retourner vers des lendemains qui, paradoxalement, tels ces lieux délaissés, reposent sur les vestiges d’un passé heureux mais suranné...

 

Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

http://www.bandbsa.be/contes3/wolfenbergtete.jpg

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Philippe Wolfenberg 03/07/2014 17:13

Merci pour vos commentaires inspirés... Ca fait plaisir ! ;o)

Jean-Louis Gillessen 03/07/2014 17:10

Philippe, ce texte est très différent de ce que j'ai déjà pu lire de toi : quelle plume intelligente pour dépeindre le décor, plonger dans les sentiments du personnage, nous emporter dans une atmosphère intimiste dense, profonde, avec de justes mots et superbes phrases qui chantent et dansent sur un tempo de circonstance, celle de l’impressionnisme de ton récit, du ressenti de ton personnage. Ah oui, " différent ", parce que cette fois ... il ne rencontre pas une délicieuse dame fatale sur un banc ou le long d'une route ...ce qui me rendait à chaque fois de plus en plus jaloux ! - rires -

Philippe Wolfenberg 03/07/2014 17:17

Content que ça te plaise, Jean-Louis... Mais, pour être honnête, l'endroit est le même que celui du poème précédent... Et le regard évoqué est celui de la jeune femme qui s'était donnée sur le banc... Et je confirme qu'elle possédait (physiquement et intellectuellement) ce quelque chose qui rendait les autres hommes jaloux de celui qui était à ses côtés...

phil 03/07/2014 09:47

Un auteur grâce auquel la lecture exalte le sens de l'imagination, le pouvoir des mots qui nous transportent dans son univers et font de nous, simples lecteurs, le centre de son imaginaire déambulant dans les méandres de ses envies ....
Que du bonheur ...

Edmée De Xhavée 03/07/2014 08:11

Très belle promenade d'humeur et de temps incertains, mais aux effluves intenses. J'ai beaucoup aimé les descriptions, poétiques mais sans simples aussi...

Rolande Quivron 03/07/2014 08:08

Une douce mélancolie imprègne ce texte à la poésie dense et intimiste.

On s'y laisse prendre comme en un piège de vie. Jusqu'au sursaut final.

Philippe D 03/07/2014 07:39

J'ai suivi le héros sur son chemin. Je m'attendais à ce qu'il saute du haut d'une muraille, mais, heureusement, il n'était pas si déprimé que je le pensais.
Joli texte rédigé de manière poétique. J'ai aimé.
Bonne fin de semaine.

Carine-Laure Desguin 03/07/2014 07:35

Un très beau texte, le ressenti d'un être humain qui tourne la page.