Extraits du roman « Histoire en paroles » de Danièle Deydé

Publié le par aloys.over-blog.com

 

 

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Extraits du roman «  Histoire en paroles » de Danièle Deydé

 


Mickaël, quinze ans, sa grand-mère, puis sa mère prennent, tour à tour, la parole pour dire leur histoire. Chacun, avec des mots qui lui sont propres, va tenter de briser le silence qui a pesé sur leur vie. Mais des non-dits, des mots impossibles à prononcer continuent à hanter le présent.

 

Mickaël

Je vis seul avec ma mère depuis trois ou quatre ans, je sais plus très bien parce que j’ai des problèmes avec le temps et avec la mémoire aussi. Avant, c’était ma grand-mère qui s’occupait de moi. Ma vie, c’est toute une histoire pas très drôle et c’est peut être pour ça que je suis dérangé dans ma tête. Avec ma mère, je suis plutôt content parce qu’elle est plus cool que ma grand-mère ; elle est plus jeune et elle m’a manqué ; alors, j’en profite même si c’est pas tous les jours dimanche. Elle voudrait que je sois un petit garçon bien sage qui fait son travail avec application, qui aide à la maison, un petit bien poli, bien propre et pour ça, j’ai du mal. D’abord, je suis plus un petit garçon et j’aime pas qu’on me donne des ordres, j’ai assez obéi dans le temps.

…..

L’école, j’aime pas ça et, je l’ai dit, j’ai pas de mémoire. Quoique je fasse, je me trompe, je fais des fautes et c’est jamais bien…… Et puis, j’ai du mal à être avec les autres, ça dérape toujours pour un mot ou pour un geste. Je préfère être seul. Avec les garçons, tout de suite, ça tourne mal. Y en a toujours un qui veut montrer qu’il est le plus fort, que, toi, l’autre, tu es un minable. Avec les filles, c’est différent, j’ai peur. Je les trouve jolies, mais elles sont là, elles paradent, elles veulent t’en mettre plein la vue et elles se moquent de toi. Je les comprends pas, c’est comme si on parlait des langues différentes. Alors, je garde mes distances. Les profs aussi me font peur. Ils disent que je travaille pas, mais ils se rendent pas compte que j’y arrive pas. Je sais pas comment faire pour travailler. Moi aussi, j’aimerais réussir, avoir des bonnes notes si je pouvais ! Et, au moins, ça ferait plaisir à ma mère.

 

Jacqueline, la grand-mère

Nous sommes le quinze octobre. Il est dix-huit heures trente. Les jours déclinent déjà très vite. On s’achemine vers l’hiver comme je m’achemine vers la vieillesse. J’ai cinquante-six ans depuis trois mois et je me sens très vieille.

Je suis restée tout l’après-midi dans l’ombre de mon vieil appartement. Je viens d’allumer une lampe pour écrire. Il faut que je me vide la tête, que je mette mes pensées sur le papier car je n’en peux plus.  La vie est si injuste. Elle ne m’a rien donné et, pourtant, j’ai essayé de faire pour le mieux, il me semble.

J’ai cinquante-six ans, je pourrais en avoir quatre-vingts que cela ne ferait pas grande différence.

…..

J’ai perdu tous ceux qui faisaient partie de ce que l’on a coutume d’appeler une famille. Je ne regrette rien : la famille peut être la pire des choses. Finalement, oui, je suis bien seule, mais qui ne l’est pas ?  On est toujours seul au bout du chemin. Et, moi, je commence à le voir, ce bout.

Pourtant, c’est sûr, je suis en bonne santé, mais je n’ai plus envie de continuer, je me vois mal vivre encore vingt ans ou plus. Quand je pense à ma jeunesse, que d’illusions m’habitaient ! J’avais des rêves qui, peu à peu, se sont évanouis.

 

Cendrine, la mère

J’ai été une adolescente à la dérive, tellement perdue et seule que j’étais prête à faire n’importe quoi, à suivre n’importe qui. Mickaël, lui, est différent, il est renfermé, il ne s’exprime pas et il m’est difficile de savoir ce qu’il ressent, de deviner s’il est heureux, malheureux ou carrément indifférent. Moi, à son âge, je criais ma douleur, mais personne ne semblait m’entendre et se préoccuper de moi. J’essaie, en tant que mère, de parler à mon fils, je voudrais l’écouter comme j’aurais aimé, à l’époque, être écoutée, mais, lui, ne peut pas parler, il a du mal à dire quelque chose de lui. Les mots ne sont pas ses amis. Sans doute, son enfance et tous ses malheurs l’ont fait se fermer, se replier sur soi, mon pauvre petit ! Et, maintenant, il garde tout en lui et ça doit lui faire mal.

……
Aujourd’hui, Mica a quinze ans, il n’est plus un enfant et je sais que je vais devoir lui parler, lui dire le passé ; ce que je n’ai encore jamais pu faire.  C’est tellement difficile de trouver les mots adaptés quand ils s’adressent à son propre enfant, de ne pas travestir la vérité et de ne pas lui faire encore mal.

Je vais lui parler, je sais qu’il est plus que temps de le faire, mais il va me falloir beaucoup de courage. Je ne peux plus me cacher davantage. Il faudra que je remonte bien loin dans le temps, à ma propre enfance pour qu’il comprenne… peut être.

 

 

Danièle Deydé


Publié dans Textes

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Danièle Deydé 31/05/2011 14:44



Merci à vous toutes pour ces mots encourageants. J'espère que cela donne envie de lire mon roman.



martine_12 30/05/2011 22:44



Diable! C'est tentant tout ça, voilà des extraits qui titillent la curiosité!



lunessences 30/05/2011 19:05



J'ai lu et relu j'adore, bravo Daniele !



Edmée De Xhavée 30/05/2011 07:28



J'aime beaucoup les extraits choisis... et le thème. Encore quelque chose qu'on a envie de lire...



christine 30/05/2011 07:16



Une démarche originale qui prend un peu au dépourvu... mais qui joue sur la personnalité de chaque acteur...