LA PROMESSE DES SONGES, une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

LA PROMESSE DES SONGES


 


 

Les rêves tout comme les souvenirs sont encore en moi.

J'entre dans la galerie d'art Psyché. J'avance d'un pas rapide, attirée par le fond de la pièce tout éclaboussé de soleil. Je suis face à la sculpture. Je vois les formes de l'homme dans le rayon de lumière qui vient de la baie vitrée donnant sur le jardin. Il est vêtu d'un simple pagne. Je reste interdite, comme pétrifiée, tétanisée. La silhouette est sublime. Un chef d'œuvre. L'indéniable patte d'un artiste.
 

Je me plais à observer les grands yeux, la petite verrue sur le front, les oreilles finement ourlées, la bouche charnue, le menton volontaire, les joues lisses, la musculature et la posture parfaites.
 

Je suis tentée de le toucher et à la fois trop impressionnée pour en avoir l'audace. Comment oser poser la main sur une telle merveille ?
 

Cette présence masculine m'obsède. Fascinée, je ferme les yeux. Je connais déjà par cœur chaque courbe, chaque ligne. Impossible de m'éloigner. Je veux le contempler encore et encore. Je suis devenue voyeuse.
 

On m'a touchée, je sursaute : "Salut Christelle. Tu es venue bien tôt. Et je vois que tu as trouvé l'homme idéal."
 

Le charme vient d'être rompu par mon amie Sophie qui m'entraîne à l'autre bout de la salle. Les invités du vernissage arrivent de plus en plus nombreux. Je peux dire adieu à mon bel inconnu. La soirée se passe sans que je ne goûte ni au champagne ni aux petits fours.

Ma vie est transformée. Je serais prête à toutes les concessions si j'étais certaine d'atteindre le but qui m'importe désormais : le redécouvrir à nouveau.

Je rentre chez moi. Je me couche et je retrouve dans mon rêve la perfection de l'œuvre. Je la caresse avec ferveur. Sous la pulpe de mes doigts, je sens la chaleur de l'homme. Je hume son parfum. Il ne parle pas. Il n'y a pas de mots délicats, pas de mots d'amour, même pas de soupirs.
 

Le lendemain, ma toilette faite, je m'habille machinalement.
 

Je ferme les yeux, je revois son sourire, ses lèvres, la beauté de son corps.
 

Mes élèves m'attendent. Dans les rues, les gens marchent, parlent, bougent. Sans grâce. Le spectacle du dehors me paraît si ordinaire.
 

À quatre heures, dès la sonnerie de la cloche, je file en douce à la galerie : "il" n'est plus là. J'interroge l'employée. Elle me répond qu'il n'y a jamais eu de statue à cet endroit-là, que je dois probablement confondre. J'insiste. Son sourire gêné me laisse croire qu'elle me prend pour une folle. De guerre lasse, je m'en vais.
 

Je passe chez Sophie à l'autre bout de la ville. Elle se souvient m'avoir trouvée pensive hier soir à la galerie Psyché. Je me tenais, paraît-il, béate d'admiration face à une installation mêlant vêtements et mannequin en fil de fer. Cette fois, je capitule.
 

J'ai l'impression que je n'éprouverai plus de bien-être qu'auprès de l'homme. Je souffre de son absence. Je suis son esclave. Je sais qu'il ne m'apparaîtra que durant mes rêves. Tous les soirs, j'aspire à m'endormir le plus rapidement possible. En vain. Les nuits de nos rencontres sont tellement rares !
 

À présent, tout m'ennuie : les dîners entre amis, les sorties au cinéma. Même mes petits élèves ne m'intéressent guère, pas plus que mes collègues ni Sophie. Mon existence est chamboulée. Je suis envoûtée.
 

Quand le reverrai-je ? Quand pourrai-je effleurer son corps et sentir son odeur ?

Rien ne compte plus pour moi que les heures que nous passons ensemble. Dans mes songes ne suis-je pas si heureuse ?

 

Un jour à mon réveil, j'aperçois sa silhouette dans un rayon de lumière filtrant dans le hall. Pour la première fois, il m'adresse un signe de la main. Enfin il s'intéresse à moi ! Enfin j'existe ! Je m'approche mais plus je m'approche, plus il s'éloigne. Il finit par disparaître. N'était-ce donc qu'un leurre ?
 

Maintenant, j'en ai pris mon parti : il ne sera jamais à moi, je ne serai jamais à lui sauf dans la promesse des songes.
 

Il me suffit de fermer les yeux pour le découvrir comme une chose précise mais sans vie. J'attends que le soir vienne, puis la nuit promesse d'une rencontre hypothétique. Je n'ai aucun pouvoir sur lui. Parfois il s'offre à moi, le plus souvent il se refuse. Quand il se donne, il est réel et tenace.
 

Je ne suis plus qu'attente.
 

Un jour de vacances, je suis assise au bord de la piscine d'un hôtel. Je suis absorbée par la lecture d'un roman lorsqu'un insecte me frôle la joue puis se pose sur mon bras. Je le chasse d'un revers de la main. Je le suis des yeux et je remarque alors l'homme. Il est loin de moi, debout. Il semble pensif. Soudain, il prend un sac à dos sur un transat et se dirige vers le parking.
 

Tout va très vite. Un coup de frein, un fracas, de grands cris. Je cours. L'homme est étendu sur le sol devant le pare-chocs d'une grosse voiture. Ses yeux sont fermés, il a une bosse au niveau du crâne et saigne d'une oreille. La vie semble l'avoir quitté. Je m'approche. Je me penche et caresse la petite verrue sur le front. Un vertige me prend, je tremble de tous mes membres.

Une femme explique : "Je n'ai pu l'éviter."
 

Déjà l'ambulance est là. L'homme est bientôt à l'intérieur, à l'abri des curieux.
 

J'appelle un taxi, je vais d'hôpital en clinique. Finalement c'est dans un établissement assez proche de l'hôtel que j'apprends qu'on l'a amené là et qu'on n'a rien pu faire pour le sauver. On se refuse à m'en dire plus.
 

Je rentre donc à l'hôtel.
 

Dans le journal, il n'y aura qu'un simple article de quelques lignes. Sans papier d'identité, l'homme reste inconnu. L'enquête s'annonce difficile.
 

Plus jamais, l'homme ne fera partie de mes songes. Et pourtant, chaque nuit, je ne cesse de l'attendre. La fin de mes vertiges j'en suis sûre ne pourra venir que de nos retrouvailles.

Les rêves tout comme les souvenirs sont encore en moi.


 


 

Micheline Boland

Site Internet : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits

Blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com

 

Publié dans Textes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

CATHIE LOUVET 19/12/2018 11:18

Bien triste histoire...Mais ce n'est qu'un rêve !!

Edmée De Xhavée 12/12/2018 10:56

Mais mais mais, Micheline ;) L'homme de tes rêves en sort bien brusquement :)

Micheline Boland 12/12/2018 22:14

Merci pour ton commentaire, Edmée.