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Le blog Aloys

Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

20 Février 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

Sur le site www.enviedecrire.com, chaque mois, un concours. Octobre 2014, hommage à Marguerite Duras. Il s’agit d’écrire un texte qui commence par cette phrase de Duras :

« Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. »

Les internautes ont voté. Quatre-vingt cinq votes pour mon texte. Trop peu. Tant pis. Voici le texte :

*********

Le banc, le banc juste en face de l’école

Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête.

— Vous les aimez, n’est-ce pas, ces lieux ouverts vers le ciel, avec des enfants qui jouent et crient et se bousculent…Et des ballons aussi, comme souvent, quand les lieux sont ouverts vers le ciel et les étoiles et que des enfants courent vers des libertés, il y a des ballons qui se perdent. Et des enfants qui retrouvent les ballons…

L’homme n’avait pas terminé son mouvement, celui de s’asseoir sur ce banc défraîchi situé juste en face du grillage ouvert, lorsqu’il lâcha ces mots à cette femme, une femme plus jeune que lui mais dont les traits du visage semblaient brouillés, presqu’éteints.

— Oui, j’aime ces lieux qui vivent de tous ces cris d’enfants, ces images qui ondulent tout autour de moi. Je regarde tout ça avec autant de joie que si j’avais devant moi le grand écran d’un cinéma de quartier. Vous comprenez…Vous paraissez si bien comprendre les choses, avant même qu’elles ne soient dites. Comme c’est étrange…

— La raison en est très simple, il se fait que je voyage tous les jours de la semaine. Depuis tellement d’années, aussi. J’en ai connus, des regards comme le vôtre.

— Mon regard aurait d’après vous quelque chose de particulier ?

— C’est un regard qui cherche. Il cherche quelque chose dans l’absolu. C’est un regard qui se prolonge, qui se projette dans le temps. Je perçois tout cela, Mademoiselle.

— Tous ces voyages ont grandi vos ressentis, Monsieur.

— Oui, cela s’apprend. J’ai appris à voir des choses nouvelles. Cela ne vous arrive-t-il donc jamais, lorsque vous allez en vacances ?

— En vacances ? Je suis seule, il ne m’est pas permis de prendre des vacances…

— Votre situation n’est donc pas changée…

— Vous devinez si bien les choses, Monsieur. En effet, ma situation est la même depuis si longtemps.

— Et ce bal, vous y êtes allée ?

— Un bal ?

— Oui, il me semblait que vous deviez vous rendre à un bal, afin de rencontrer un homme, un homme qui vous emmènerait en vacances et vous apprendrait à voir des choses nouvelles…

— Un bal. Rencontrer un homme. Oui, c’est une idée qui ne m’est pas tout à fait inconnue, je vous l’avoue.

— Depuis toutes ces années, vous avez donc échappé à tout cela, aux bals, aux vacances, aux choses nouvelles ?

— Le regard que je porte sur les choses quotidiennes, j’y suis habituée à présent. Cela me convient ainsi. Mais dites-moi, Monsieur, vous me connaissez ? Nous sommes-nous déjà assis sur ce banc ? C’est vrai que regarder cette maison ouverte dans cette cour de récréation me prend tout mon temps libre. Et ces enfants, si joyeux…

— Vous ne vous souvenez donc pas de moi ?

— Non, Monsieur, veuillez m’excuser, votre voix, votre visage ne me disent rien.

— De votre vie, vous n’avez rencontré sur un banc ou l’autre un homme, un voyageur qui vous aurait entretenu de ses voyages et des choses nouvelles que l’on apprend au cours de l’un ou l’autre voyage?

— Non, monsieur. Mais vous savez, j’ai parlé à de nombreuses personnes, sur les bancs…

— C’était sur un banc, en effet. Vous étiez seule, comme aujourd’hui. Vous aviez des projets. Vous aviez envie de vous rendre à des bals, de rencontrer un homme. Il vous épouserait. Ce jour-là, le jour que vous m’avez raconté tout cela, un enfant vous accompagnait. Un tout petit enfant. Il se mit à geindre et vous m’avez dit…

— Au revoir, Monsieur, peut-être à ce samedi qui vient…

— Oui, c’est ça. D’un pas rapide, vous êtes partie. Je vous ai regardé le plus longtemps que je pus. Vous ne vous êtes pas retournée. C’était dans un square. Oui, c’est bien ça, dans un square.

Carine-Laure Desguin

******************

Voici le texte sur le site : http://www.enviedecrire.com/textes-concours-de-nouvelles-le-banc-le-banc-juste-en-face-de-lecole/

— Carine-Laure, les dernières news ?

— Ah, je bosse, l’année 2015 démarre…

http://carinelauredesguin.over-blog.com/article-190-quelques-news-125345026.html

 Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

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Pâques 21/02/2015 19:09

Très beau texte, poésie, tendresse, mélancolie ...
Bravo !!!

Salvatore Gucciardo 20/02/2015 20:27

Très beau texte d'une grande sensibilité est d'émotions... Bravo Carine-Laure!

Anne renault 20/02/2015 16:09

j'aime bien ton texte, mais peut-être n'a-t-il pas été jugé assez...durassien...
bises

Christian Eychloma 20/02/2015 15:19

"Et je l'ai vue, toute petite, partir gaiement vers mon oubli"... :) :)

M-Noëlle FARGIER 20/02/2015 14:00

Extra : tout le non dit exprimé qui génère tant d'émotions et ouvre la porte à l'imaginaire en plus par des images du quotidien et cette progression : la cour d'école (l'enfance), le banc (les rencontres) le bal (on pourrait presque penser à Cendrillon), et puis cette image si forte du ballon perdu, retrouvé et dont finalement les personnages ont endossé ce destin.... BRAVO Carine-Laure ! Tu es Gagnante !

Rolande Quivron 20/02/2015 13:33

C'est vrai qu'il n'est pas mal ce texte !
Dommage que, lors de la première rencontre, l'héroïne n 'a pas suivi l'intérêt de ce monsieur. Cela lui aurait sans doute évité bien des déboires. Evidemment, il n'y aurait pas eu cette jolie histoire toutes en demis teintes et regrets.
Il y a beaucoup de choses qui se passent lors des délibés d'un jury ! ....Et la grande Marguerite devait en savoir pas mal là-dessus .... De là où elle est, toutes nos contingences terrestres n'ont plus cours. Heureusement et pour nous et pour elle.
Encore un vote pour vous, là, tout de suite.
Bonne journée Carine et, surtout, garde ta bonne humeur si précieuse. Bisous. Na

Carine-Laure Desguin 20/02/2015 11:55

J'aimais bien ce texte aussi. Mais ce système de vote sur le net est très improbable. Et je n'aime pas trop solliciter les internautes. Qu'importe, j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire le texte. J'avais aimé le livre de Duras, Le Square. Ce texte est un écho à ce livre. J'espère que Marguerite ne se retourne pas dans sa tombe.

Micheline 20/02/2015 10:05

Quel beau texte empreint de mélancolie qui laisse deviner tant d'émotions !

Edmée De Xhavée 20/02/2015 08:45

Il y a une déchirure qui fait bien mal... mais quel beau texte. Il aurait mérité plus de votes mais le système des votes ne représente rien, au fond. Un jury, parfois, sait faire la différence, s'il est équitablement composé.Donc moi je vote pour ton très beau texte, même s'il contient de la joie, certes, mais un terrible chagrin aussi!

Jean-Louis Gillessen 20/02/2015 02:05

Scène tendre de rencontre quotidienne, autour de ce qui peut paraître le rien du tout. Beau.
Merci pour ce cet éclat de lumière pastelle, Carine-Laure.