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Le blog Aloys

L'appel du loup, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

5 Novembre 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

L'appel du loup, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

L’appel du loup

Le domaine était vaste ; il se composait d’une succession de plaines et de collines, tantôt couvertes de forêts, tantôt dégarnies et une rivière y déroulait son cours rapide et sinueux.

Le seigneur des lieux venait de quitter le château – une belle bâtisse de pierres, de briques et d’ardoises – qui laissait entrevoir un luxe certain sans, néanmoins, aucune ostentation. Il menait sa monture d’une main tranquille mais sûre, admirant le paysage, humant les senteurs d’un printemps précoce et observant, du coin de l’œil, la faune qui ne manquait pas de l’épier avec autant de méfiance que de curiosité. Il sourit en pensant que, décidément, la chasse ne serait jamais un jeu pour lui comme elle l’était pour ses pairs. Il réservait son aptitude à manier les armes afin d’en découdre avec les quelques malandrins qui osaient, parfois, malmener les paysans sur lesquels il avait autorité.

Il en était à se remémorer sa dernière escarmouche – particulièrement ardue, donc fort plaisante – quand son regard s’arrêta sur ce qui ressemblait à un corps recroquevillé contre le large tronc d’un chêne majestueux. Il descendit de cheval, dégaina son épée et, arrivé au pied de l’arbre, eu la confirmation qu’il ne s’était pas trompé. Il n’en fut pas moins surpris de constater qu’il s’agissait d’une jeune femme et qu’elle ne portait pas de vêtement. Un carreau d’arbalète avait pénétré la chair au niveau de la taille. Soudain, il s’aperçut qu’elle respirait encore.

Regagner le manoir, encombré par cette étrange découverte, n’avait pas été chose aisée ; aussi s’était-il réjoui en apercevant les deux tours, l’une crénelée, l’autre surmontée d’un cône imposant, parmi le feuillage en devenir.

Aidé par ses gens, il avait monté l’infortunée dans une chambre (après en avoir pudiquement caché la nudité au moyen de sa cape) et fait venir son médecin de toute urgence.

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Une semaine avait égrené ses jours. Le praticien s’était surpassé et la guérison de l’inconnue s’avérait plus rapide que prévu. Lorsqu’elle fut en état de soutenir une conversation, le nobliau lui raconta les événements qui précèdent. Elle le remercia chaleureusement mais resta évasive quant aux circonstances exactes entourant l’attentat manqué qui avait failli lui coûter la vie.

Un soir, pourtant, après le dîner, alors qu’ils profitaient de l’apaisante chorégraphie des flammes dans la grande cheminée, elle se décida à parler enfin.

Celui qui a tenté de me supprimer, Monsieur, n’est autre que mon très cher époux… Votre plus proche voisin…

Et pourquoi a-t-il voulu vous tuer, Madame ?

Si je réponds à cette question, je crains que vous ne suiviez son exemple…

Qu’avez-vous fait de si terrible pour qu’on…

Rien ! Je suis simplement victime d’une terrible malédiction… De celles qui font peur… Même aux plus courageux…

Vous en avez trop dit… Ou pas assez… Continuez, je vous prie !

Mais…

Je promets, sur mon honneur, de ne point lever la main sur vous… Mais comprenez que je suis en droit de savoir qui j’abrite sous mon toit…

Vous avez raison…Seulement, promettez-moi également de faire ce que je vais vous demander sans poser la moindre question…

Soit ! Je vous écoute…

Vous m’enfermerez, pour la nuit, dans un cachot muni d’une porte très solide… Et me surveillerez par le judas… Ce que vous verrez vous révèlera mon lourd secret…

Il sera fait selon vos désirs, Madame…

Merci !

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Le ciel était dégagé et paré d’une lune aussi ronde que diaphane. Au sous-sol, le gentilhomme assistait, avec effarement, au spectacle incroyable qui s’offrait à lui : dans la cellule, la malheureuse, prise de convulsions, se transformait peu à peu en une magnifique louve. Elle plongea son regard carnassier dans celui de l’homme et la lueur des torches éclairant la pièce fit étinceler la blancheur immaculée de ses crocs acérés. Elle émit un hurlement plaintif puis alla se coucher dans le seul coin où régnait une semi-pénombre.

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Le lendemain, elle avait retrouvé forme humaine et gisait, assoupie, au milieu de ses vêtements en lambeaux. Le maître de céans entra et ne put s’empêcher de caresser le bas du dos de la belle dormeuse. Ce contact sensuel la réveilla et elle frissonna.

Je suis désolé, Madame…

Ne le soyez surtout pas !

La pâleur de sa peau contrastait agréablement avec la couleur acajou de ses yeux et de sa longue chevelure bouclée et le rose pastel de sa bouche charnue. Le sourire provoquant dont elle le gratifia eut raison de sa réserve et, après l’avoir portée jusqu’à la couche de fortune qui avait été installée, la veille, il lui fit l’amour avec fougue.

Quand l’envie fut rassasiée, elle se serra contre lui. Il brisa le silence le premier.

Je voudrais savoir…

Je l’ignore… On a souvent dit que j’avais la beauté du Diable… Et la tête trop bien pleine pour une femme… Peut-être Dieu a-t-il voulu me punir ?

Si c’est le cas, il aura été bien mal inspiré…

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L’été avait filé parce que bien rempli. Ils avaient fait de longues promenades, à pied ou à cheval, des banquets fastueux, des duels mémorables (puisqu’ils excellaient, tous les deux, dans l’art d’utiliser l’arme blanche) et s’étaient, à maintes reprises, rendus dans la ville la plus proche afin de garnir la garde-robe de celle qui était, par la force des choses, arrivée si démunie.

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Si la passion présidait à la destinée conjointe des deux amants, tout n’était pas parfait pour autant. Le besoin d’avoir à ses côtés une compagne à la hauteur de ses espérances enfin comblé, le hobereau s’inquiétait, toutefois, de voir le spectre de la tristesse hanter le regard de sa jumelle qu’il chérissait plus que tout.

Madame, je crois vous avoir donné, souvent, la preuve de mon profond attachement… En échange, j’aimerais que vous me confiiez ce qui vous chagrine…

J’ai aimé mon époux, Monsieur… A présent, je le hais ! Et je voudrais lui faire payer son acte ignoble…

Mais rien n’est plus simple…

Vraiment ?

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C’était une fin de journée à nulle autre pareille. Un soir où tout paraît plus harmonieux qu’il n’est en réalité. Le mari indigne avait perdu le reste de la troupe mais pas les traces du loup qu’il traquait depuis des heures. Coincé au sommet d’un promontoire rocheux, l’animal faisait face, les babines retroussées sur une redoutable dentition. Au moment où le doigt allait appuyer sur la gâchette, une brusque poussée déséquilibra le chasseur. Furieux d’avoir raté sa proie, il se retourna et ne vit d’abord que le propriétaire des terres qui jouxtaient les siennes. Il était sur le point de lui demander des comptes lorsqu’il reconnut, alors, la silhouette qui se tenait en retrait.

Vous, Madame !

Oui ! Moi ! Je ne reviens pas d’entre les morts mais je vais vous y envoyer…

Deux contre un, ce n’est pas très loyal…

Je ne suis là qu’en qualité de témoin… Mais si Madame court le moindre danger, je n’hésiterai pas… En d’autres mots, vous n’avez aucune chance de vous en sortir… Mais trêve de bavardages, engagez le combat !

Normalement, l’homme aurait dû prendre l’avantage mais l’ingénue qui avait cru en lui, en des temps lointains, était animée par une vive rancœur. Elle esquiva habilement une attaque de son adversaire et en profita pour le toucher au cœur. Hébété, Il recula de quelques pas puis, trébuchant contre une racine, s’envola dans le vide avant de s’écraser au pied de la falaise.

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Ils étaient enlacés et, à travers la fenêtre de la chambre, regardaient le soleil se coucher.

Vous allez bien, à présent, Madame ?

Dans vos bras, toujours !

Il ne tient qu’à vous d’y rester…

Je sais, Monsieur… Et c’est bien mon intention… Serment de louve aimante et dévouée !

Philippe Wolfenberg

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Philippe Wolfenberg 05/11/2014 09:58

Merci pour vos commentaires...
Jean-Louis, merci pour la correction... Mais c'est toujours frustrant de se rendre compte qu'il reste l'une ou l'autre faute alors que l'on a lu et relu le texte pour qu'il soit parfait. Pour les préliminaires, il faudra te reporter à mon roman (qui contient 4 ou 5 scènes de sexe décrites dans les moindres détails).
Christine et Carine-Laure, je n'aime pas les personnages lisses, donc, je montre toujours leur part de lumière et leur part d'ombre. Et, comme disait Brel, le rouge et le noir ne s'épousent-ils pas ?
Noëlle, si tu parles de la couleur sépia de la photo de couverture, c'est celle de mon roman et non celle du présent texte... Et je l'espère que ça marche toujours !

M-Noëlle FARGIER 05/11/2014 09:25

Ah oui "à nouveau" : ce n'est donc pas la première fois ! et ça marche toujours :) comme quoi le romantisme...et avec cette couleur : original !

Edmée De Xhavée 05/11/2014 08:40

Préliminaires? Préliminaires, Jean-Louis? Mais les films américains ont supprimé ça depuis longtemps, de la pélicule gâchée... on est à la phase hurlements dans l'ascenseur tout de suite :)

Carine-Laure Desguin 05/11/2014 07:49

Un texte qui nous fait rêver dès le matin, c'est très bien ainsi.

Christine Brunet 05/11/2014 07:44

Comme toujours avec les textes de Philippe, il y une atmosphère et un aspect noir mais romantique avec le petit plus à la fin. Bravo

Jean-Louis Gillessen 05/11/2014 01:19

Ha, Phil, à nouveau ton style et ton romantisme ! C'est jouissif ! J'aurais aimé que tu décrives des préliminaires même brèves (puisqu'il s'agit de fougue ) plutôt que directement écrire " ... et lui fit l'amour avec fougue " (un peu détailler, quoi . M'enfin ! ). J'ai retrouvé aussi ton mot " jumelle ".
Une petite faute de frappe au début : " ... eut la confirmation " (manque le " t " à eut ).
Mais j'adooooooore ces historiettes " romanticus " , surtout avec les chevaux, les loups et les épées !