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Le blog Aloys

Vendetta, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

12 Octobre 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Vendetta, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Vendetta

1er jour

Agé d’une cinquantaine d’années, il en paraissait quelques-unes de moins. Assez petit et relativement mince, il n’impressionnait guère… Sauf quand son regard, entre le vert et le gris, se faisait menaçant et laissait entrevoir le côté caractériel de sa personnalité. Néanmoins, ses cheveux poivre et sel et son sourire franc inspiraient la confiance. Ni ange ni démon mais juste un homme désabusé qui ne croyait plus en rien ni en personne… Quoique ! Il lui suffisait de tourner la tête vers Léa pour oublier tout ce qui n’était pas elle. Il aurait pu passer des heures à admirer ses yeux noisette où se reflétait la passion qu’elle lui vouait.

Il l’avait rejointe sur la terrasse. Elle se prélassait dans un fauteuil en osier – garni d’un confortable coussin en lin blanc – et semblait perdue dans la contemplation du golfe d’Ajaccio qu’elle connaissait pourtant par cœur. Elle avait frissonné de bien-être quand la paume douce et tiède s’était posée sur son épaule nue. Laissant entrevoir des dents blanches et ordonnées, ses lèvres s’étaient ouvertes à demi pour ébaucher un sourire tendre et triste à la fois.

  • Raconte… S’il te plaît !
  • Il n’y a pas grand-chose à dire, tu sais… J’ai visé… J’ai tiré… Et il est mort !
  • Ca paraît tellement simple…
  • Ca l’est…
  • Au suivant, maintenant…
  • Oui ! Mais à chaque jour suffit sa peine…

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2ème jour

Les iris du chat de la maison s’accordaient parfaitement avec les couleurs de la Méditerranée. Il suivait son maître du regard et ne doutait point que ce dernier viendrait, tôt ou tard, lui gratter le sommet du crâne avant de partir.

Léa dormait toujours.

Les mains recouvertes par des gants en latex donnaient l’impression d’avoir leur propre existence. Avec une dextérité de prestidigitateur, l’homme montait promptement les divers éléments d’un fusil à lunette. Puis, comme il l’avait déjà expliqué à sa compagne, hier, il avait visé, tiré et, à des dizaines de mètres de là, le corps de sa seconde victime s’était affaissé.

Léa, en cet instant, rappelait une gamine survoltée parce qu’elle vient de recevoir le présent tellement convoité. Il la chérissait d’autant plus lorsqu’elle adoptait ces attitudes enfantines attachantes. Elle avait été subjuguée alors qu’il mimait l’exécution et, quand il était tombé sur le divan, jouant le rôle de l’infortuné défunt, elle s’était précipitée sur lui pour l’embrasser fougueusement tandis qu’il passait les doigts dans sa magnifique chevelure aile de corbeau.

  • Je t’aime ! Et je suis consciente de tout ce que tu fais pour moi…
  • Je le fais pour moi aussi…
  • Malheureusement, ça ne changera peut-être rien…
  • Si ! Ca permettra de sceller notre union… Jusqu’à la fin des temps…
  • Je l’espère… Vraiment !

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3ème jour

Il s’était promené, sans but précis, à travers le dédale des rues étroites et pittoresques de la vieille ville. En passant devant une bijouterie, rue Cardinal Fesch, il avait été attiré par une paire de boucles d’oreilles en forme de quartier de lune. Le prix était conséquent mais la beauté naturelle de Léa méritait d’être sublimée par ce subtil mariage entre l’or blanc et le diamant. De plus, bientôt, l’argent ne serait plus jamais un problème.

Assis à la terrasse d’une brasserie, à proximité du port, il savourait un espresso en se remémorant cette journée qui, doucement, tirait à sa fin. Deux nouveaux cadavres s’étaient ajoutés à la liste. Il avait pensé que, s’agissant de gendarmes, sa tâche aurait été plus ardue. Mais, contre toute attente, ça s’était bien passé. Comme si, finalement, éliminer des malfrats ou des représentants de l’ordre n’impliquait aucune différence. Il ne restait plus que le capitaine Santoni. Seulement, ainsi qu’il l’avait dit à Léa : « A chaque jour suffit sa peine… »

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4ème jour

Pour son quarante-cinquième anniversaire, Léa lui avait demandé de passer une journée ensemble et, surtout, à l’écart des autres qui n’avaient rien à faire dans leur univers. Ils s’étaient levés de bonne heure et avaient pris la direction d’Acqua Doria. Après la visite de la tour génoise du Capu di Muru et une longue promenade dans le maquis, les eaux turquoise d’une crique avaient accueilli leurs jeux d’adultes redevenus, pour une poignée d’heures, des adolescents insouciants. Puis, était arrivé le moment d’offrir le cadeau.

  • Elles sont magnifiques ! Merci ! Mais tu as dû te ruiner…
  • Peu importe… L’essentiel est que tu sois heureuse…
  • Je n’ai pas besoin de cela pour l’être…

La confirmation de ce qu’elle venait d’énoncer s’affichait dans son regard… Telle la lumière d’un phare qui maîtrise les ténèbres et rassure le naufragé.

Le soir, il l’avait emmenée au restaurant « A Rena d’Oro », une des meilleures tables de l’île. Lorsqu’ils étaient rentrés – et puisqu’elle aimait faire de lui son maître et endosser le rôle de la courtisane – elle s’était donnée sans retenue.

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5ème jour

Il jubilait en reposant le téléphone portable sur son socle. Santoni avait paru soulagé d’enfin pouvoir orienter son enquête. Un témoin qui, une fois la peur des complications surmontée, s’était décidé à l’appeler pour lui fournir des renseignements sur le meurtre de ses hommes… Il n’espérait pas un tel coup de pouce du destin !

Le fusil à portée de main, il buvait un verre de Clos d’Alzeto rosé en écoutant « C’est la vie » du groupe Emerson, Lake et Palmer.

Le capitaine Santoni avançait d’un pas rapide, encadré par des collègues. Une détonation, une pastille rouge entre les yeux et le gradé était tombé sur le sol. Les rescapés s’étaient réfugiés derrière leur véhicule et avaient dégainé les armes.

Quand il avait appuyé sur la détente, il avait revu les images de cette tragique après-midi. Il se promenait avec elle sur le port. Elle avait posé sa tête sur son épaule et riait. Les gendarmes avaient surgi de nulle part et s’étaient rués sur deux types attablés devant un café. Un échange de coups de feu… Une balle perdue avait atteint Léa.

La réalité s’était rapidement substituée aux souvenirs. Sachant que les autres allaient riposter, il était sorti et avait tiré vers le « combi » avec son automatique. Touché plusieurs fois, il s’était écroulé. Avant de mourir, au milieu d’une vive clarté, il avait vu Léa… Elle souriait et tendait la main vers lui.

Philippe Wolfenberg

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Rolande Quivron 13/10/2014 13:53

Une très bonne nouvelle pleine de charme malgré les ambiguités du rose et du noir.

A savourer comme plusieurs d'entre nous l'ont fait. Bravo et merci pour ce bon moment.

Philippe Wolfenberg 13/10/2014 15:09

Merci ! Ecrire est un plaisir... Et il est décuplé si le résultat plaît... ;o)

Philippe Wolfenberg 13/10/2014 12:54

Merci pour vos commentaires élogieux... ;o)
Je ne sais pourquoi mais je m'attendais à ce que cette nouvelle charme plutôt la gent féminine... Je n'avais pas tort... Sans doute parce que votre sensibilité, mesdames, s'accorde avec ce mélange de rose et de noir...

Christine Brunet 13/10/2014 12:29

Je retrouve dans cette nouvelle le style et l'univers de Philippe Wolfenberg... Un univers en rose et noir, un univers que j'ai aimé découvrir dans son roman "Les états de la Lune et du soleil"...

Edmée De Xhavée 13/10/2014 09:15

Tout au début, c'est noir avec du rose... de la romance, et du bon vin. Et puis... hop on change d'atmosphère, et comment! Un coup de maître!

Carine-Laure Desguin 13/10/2014 07:35

Du noir, du suspens et du sentimental qui s'enroule tout autour. Une recette infaillible.