Tchoupy et les Stiloboutchgo djies, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par aloys.over-blog.com

Edmee-chapeau

Tchoupy et les Stiloboutchgo djies

1er prix ex-aequo Fénélon en Colfontaine 2008

 

         Elle marche, à longues enjambées bien rythmées. Ses jambes sont un  peu trop musclées pour être vraiment jolies, marquées de quelques veines bleues. Vêtue de shorts beiges, d’un t-shirt noir déchiré à l’encolure, sa silhouette dégage une impression d’énergie. Et ses cheveux grisonnants retenus en une tresse épaisse partageant son dos en deux  trahissent une nature sportive sans âge qui tienne, une volonté d’embrasser passionnément la vie. Elle respire en cadence, un léger sourire sur les lèvres, le visage recevant le doux soleil matinal dont elle sent la chaleur sur son front. De son bâton hopi en bois clair décoré de vierges du maïs elle assure son pas le long des ornières ou sur les talus pierreux qui dévalent.

« Tchoupy, pas trop loin ! »

 

         Le chien s’arrête, le poil noir et fauve luisant, les oreilles un peu dressées, puis après un petit va-et-vient de la queue pour la rassurer, il reprend sa course. « Tchoupy-Tchoupy, va ! » murmure-t-elle pour elle-même, amusée. Il n’obéit jamais à cent pour cent, comme ayant décidé qu’il savait très bien ce qu’il fait, qu’elle n’a pas de raison d’intervenir. Et pourtant, en Aveyron l’année dernière, une vipère l’a mordu, après qu’elle ait tenté de le dissuader d’approcher. Il avait fallu qu’elle dévale les sentiers secs et caillouteux en courant, le cœur martelant dans la gorge, pour arriver au village en pleurs. Malgré le garrot qu’elle avait fait avec son serre-tête, la patte avait déjà doublé de volume, et il commençait à entrer en état de choc. Heureusement, tout s’était bien terminé. Elle l’aime tant, ce chien sans race, ce joyeux pitre curieux de tout…

 

Sa voix a dit mon nom, Tchoupy, et puis des choses qui veulent dire que je fais ce que je ne dois pas. Je ne sais pas quoi, il n’y a pas d’êtres sans pieds qui piquent ici, je n’en ai jamais vus. Ah, je sais où je vais, elle ne doit pas s’en faire ! Hop ! J’aime bien ces petits êtres verts qui sautent dans l’herbe et qui font un petit crrr crrr, mais quand j’en attrape, je ne les mange pas, c’est pas bon du tout. Ah, tiens ! C’est quoi, cette odeur ? Mmmh, d’après la taille c’est un être à quatre pieds plus petit que moi qui a fait ça, et la couleur est bizarre… mais l’odeur, mmmmh, c’est intrigant !

 

« Tchoupy ! Dégoûtant ! »

 

         Il s’éloigne après l’avoir regardée en coin. Elle a un peu chaud, et s’arrête un moment sur le sommet de la petite colline. En bas la vieille cheminée d’une ancienne usine, et les toits aux tuiles rouges et délavées des bâtiments de brique se détachent de l’herbe des prairies et des haies plus sombres. Plus loin un ruisseau court dans la lumière en un mouvement moiré, et disparaît sous un petit bois aux teintes tendres. On voit aussi la route d’asphalte, longeant le cours de la rivière, bordée de haies et d’arbres aux branches triomphantes. Elle croque un petit beurre et boit un peu d’eau à sa gourde, une vieille gourde qui lui vient du havresac militaire de son père, recouverte d’une sorte de gros coton rustique d’un kaki décoloré. Elle imagine, plus de 60 ans plus tôt, son père s’y désaltérant aussi. Reprenant sa promenade elle constate que Tchoupy l’a attendue, assis sur une souche d’arbre moussue et entourée d’orties. Il se frotte le nez de la patte, en gémissant.

« Pauvre vieux, tu t’es piqué ! Viens ici ! » dit-elle en ramassant une feuille de plantain qu’elle froisse entre ses doigts.

 

         Il cherche à se dégager, pleurant un peu, mais elle arrive à immobiliser sa tête et à passer les feuilles écrasées sur sa truffe. Quand elle a fini, elle y dépose un baiser en le libérant, et rit en le voyant s’éloigner avec des sauts de cabri, la queue indiquant à nouveau l’insouciance. Le sentier est en descente maintenant, et elle dérape sur les cailloux. Heureusement, elle se sert alors de son bâton hopi, dont la poignée a noirci au contact de la sueur. Elle le prend toujours en randonnée. C’est son père qui le lui a rapporté d’Arizona il y a plusieurs années, quand il faisait encore ses recherches ethnologiques. Comme elle l’enviait, petite, de faire ces voyages lointains !

 

Une année, après la mort de sa mère, elle l’avait accompagné pendant deux semaines. Ils étaient restés à Eufaula en Oklahoma, où il connaissait un artiste Choctaw qui lui faisait rencontrer de vieux Indiens qui avaient le souvenir de leurs enfances et des visages usés de grands-parents ayant connu d’autres temps. Le beau grand lac lui avait offert de la détente, la plage, les repas de poisson-chat, les petits barbecues locaux, et surtout la maison de leur hôte Tim, si américaine qu’elle aurait pu figurer dans un tableau d’Edward Hopper, en bois avec un large seuil couvert où se mouraient de vieux fauteuils en rotin, des escaliers qui craquaient, des fenêtres à guillotine pas trop nettes aux châssis vermoulus. Une grande maison de trois étages où flottaient les arômes de la cuisine indienne et pleine de petites pièces mal conçues. Elle et son père y avaient partagé une chambre qui donnait sur le lac, juste à côté de la pièce où Tim rangeait ses tableaux, ainsi qu’un crâne de vache à longues cornes qu’il avait peint et recouvert de turquoises et coraux.

 

         Il les avait emmenés à Honeycombs Bluffs, lieu légendaire où un indien nommé Chitto Harjo s’était caché au début du siècle. Tim insistait, les livres d’histoire des blancs n’en parlaient pas, mais la tradition orale indienne avait fait passer le nom de Chitto Harjo – serpent fou – de génération en génération dans leurs familles. Il combattait alors le gouvernement qui voulait installer des colons et « acheter les terres » aux Indiens. Tim, excellent conteur, prenait son temps, et sans effets de surprise mais sans raccourcis non plus, leur racontait comment on ne s’était jamais expliqué que Chitto Harjo soit arrivé à échapper au gouvernement aussi longtemps, alors qu’on savait qu’il ne pouvait être que dans les Honeycombs Bluffs, un ensemble de grottes dans les bois, creusées comme des ruches, et communiquant entre elles si on savait où chercher. Sa famille - dont la grand-tante de Tim faisait partie - lui procurait des vivres au nez et à la barbe des soldats. Et, ajoutait Tim, les petits êtres l’avaient aidé aussi, faisant s’égarer les soldats. Petits êtres qu’il appelait Stiloboutchgo djies. Elle était passionnée par ces histoires. Elle avait toujours entendu parler des gnomes, des sautets, mais chez elle ça faisait déjà partie du folklore, des belles légendes d’autrefois, alors que Tim, qui trouvait normal de prendre l’avion pour New York, Ottawa ou même Stuttgart, qui avait deux postes de télévision, en parlait comme d’une réalité quotidienne.

 

 

         Une fois aux Honeycomb Bluffs elle avait chuchoté à son père « ça me fait penser à l’intérieur d’un gros poumon plutôt qu’à une ruche, c’est un peu écœurant ! » Mais en même temps, elle ne pouvait nier la beauté des lieux, et le calme respect que Tim y démontrait renforçait la sensation de lieu saint. Ils y avaient fait un petit feu sur lequel ils avaient fait cuire des épis de maïs dans la feuille, et réchauffé une soupe indienne au goût amer. Ils avaient fini par des biscuits aux noix de pacanes, absorbés par le son soyeux des feuilles au-dessus d’eux, et par la délicieuse certitude que Chitto Harjo s’était tenu là aussi. La forêt était parcourue de bruissements, souffles de vent aux accents de voix, et elle avait sursauté lorsque le bec d’un pivert avait mitraillé un tronc au-dessus d’eux, arrachant à Tim un sourire amusé. Alors que son père se roulait une cigarette avec son tabac de la Semois, Tim lui en avait demandé quelques brins qu’il avait dispersés dans les 4 directions en murmurant. Ensuite, il avait pris les deux derniers biscuits du paquet et les avait déposés sur une pierre. Pour les Stiloboutchgo djies, avait-il dit. L’idée l’avait émerveillée, oui pourquoi pas, si on y croit, pourquoi ne pas… ?

« Comme ça ils sont contents, et ne nous joueront pas de tours » avait expliqué Tim.

 

Car ils étaient espiègles, parfois franchement méchants si l’envie les en prenait. Pas plus tard que l’année dernière un touriste allemand s’était égaré dans Honeycomb Bluffs, malgré sa carte il avait tourné en rond et ne devait son salut qu’au fait qu’il avait rencontré la vieille Josephina qui l’avait remis sur la bonne voie en riant. Il ne croyait pas aux Stiloboutchgo djies, et ne leur avait rien offert.

 

Depuis, elle avait toujours déposé des restes sur une pierre de son jardin qu’elle appelait la pierre d’offrandes. Pourquoi pas ? Et son père ne fumait jamais sans faire sa petite offrande lui aussi.

 

Il ne fallait pas qu’elle rentre trop tard, car il devait se coucher tôt ce soir, puisque ses petits-enfants allaient venir demain pour la journée. On allait fêter un des ses non-anniversaires, celui du second trimestre. Elle sourit toute seule à cette idée, c’est bien lui, ça, ne plus vouloir fêter les vrais anniversaires mais les non-anniversaires ! « Je deviens vieux », avait-il expliqué, « et s’il faut attendre un an, c’est trop évident que chaque anniversaire peut être le dernier. Tandis qu’avec un par trimestre, c’est moins assuré ! On s’amuse mieux ! »

 

         Tchoupy est au milieu du sentier, impatient car elle n’avance pas assez vite pour lui. Le petit bruit mouillé de la rivière lui parvient déjà, et elle allonge le pas. Presque midi déjà…

 

Elle n’avance pas, aujourd’hui ! Que c’est beau, que c’est beau, je suis si bien ! On arrive à l’eau qui voyage, et je vais pouvoir boire et jouer avec les petits êtres qui rient tout le temps, j’adore aller là.

 

         Maintenant elle longe la rivière serpentant entre les berges encore boueuses de la pluie d’hier. De légères gouttelettes de transpiration donnent à son visage, assez rouge, l’air d’être saupoudré d’or liquide. Des cheveux libérés de la tresse collent sur sa nuque. Puis c’est le bois, frais et aéré, traversé par de grands rais de lumière. Elle trébuche et glisse un peu, s’aide du bâton pour maintenir son équilibre. « Attends, Tchoupy, on va s’arrêter ici ! Tchoupy ! » Le chien revient, toujours enthousiaste, bondissant par-dessus les fougères qui lui frôlent le ventre couleur fauve. Nourriture ! Manger !

 

         Assis en face d’elle, la tête inclinée d’un côté, les oreilles dressées et l’œil attentif, il la regarde qui déplie un emballage sorti de son sac à dos. Une petite boîte de guacamole pour elle, ainsi qu’un sachet d’amandes. Et pour lui, une cuisse de poulet froid et une boulette de viande de la veille. Il avale la boulette d’un seul coup, et saisit la cuisse de poulet dans sa gueule, s’éloigne un peu, et s’attaque à la tâche délicieuse de n’en rien laisser, tandis qu’elle mange son guacamole avec une cuiller, le regard sur les bondissements de la rivière qu’elle sait plus profonde à cet endroit. D’où elle est assise, sans doute deux mètres plus haut, elle devine des bancs de goujons taquinant les mouches d’eau dans les taches de soleil. Elle appuie son dos à un tronc moussu, mais l’humidité l’en fait s’éloigner aussitôt. Elle aime tant ces promenades, ces moments pour elle. Célibataire, il a semblé tout normal que ses deux frères lui confient leur père, devenu trop âgé pour prendre soin de lui sans que l’on s’inquiète constamment. Et elle a beau adorer le vieil homme, et même l’avoir toujours adoré, ça ne rend pas la chose toujours facile. Elle a obtenu de l’entreprise qui l’emploie de travailler depuis la maison quatre jours par semaine. Le cinquième jour, qui est le jeudi, madame Ronchon vient faire le ménage et tenir compagnie au vieil homme qui s’en plaint avec emphase. Et madame Ronchon ne lui laisse pas oublier, en repartant chez elle le soir, qu’elle a eu une journée que seule une bonne chrétienne comme elle peut envisager de vivre une fois par semaine. Cette pensée la fait rire, au point que Tchoupy, l’os de poulet encore fiché entre ses deux pattes avant, lève un œil curieux, puis s’aligne sur son humeur, agitant la queue.

 

Oui, la femelle à deux pieds avec la face fâchée, c’est à elle qu’elle pense ! Son père dit madame Ronchon, je sais bien ! J’aime bien son père, il me parle beaucoup, même quand je dors, et il me touche. Sa force est vieille, il partira bientôt. Il m’en parle, je ne sais pas les mots, mais je sais qu’il est content que nous soyons amis, qu’il sent sa force qui part très vite. Oh ! Les petits êtres qui rient sont là !

 

         Elle voit Tchoupy qui agite la queue et lève le museau vers quelque chose, une mouchette sans doute. Il est toujours jouette quand ils viennent dans ce bois au bord de la rivière, constate-t-elle. Elle appuie le menton sur son genou qu’elle entoure des deux bras, et ferme les yeux pour un moment qu’elle étire, captivée par le gargouillis de l’onde que, petite, elle croyait être le rire d’êtres minuscules et invisibles, nymphes ou elfes dont elle avait vu des illustrations dans un vieux livre anglais de l’époque victorienne. Ah, que c’était bon de croire à de si charmantes images, à un monde fait de beauté, où l’air vibrait du souffle d’ailes qu’on ne pouvait voir qu’avec le cœur, où l’eau resplendissait de toutes ces jolies robes étincelantes sur des corps d’ondines aux cheveux liquides.

 

         Elle jette quelques amandes émiettées sur le sol, pour les Stiloboutchgo djies locaux, avec un Nooon ferme à l’attention de Tchoupy qui vient de se lever, une oreille dressée, le regard suppliant, la babine frémissante. Mais il sait, et rentre la queue entre les pattes. Le bout en remue et trahit une excuse qui se reproduit à chaque fois, tout comme son expression faussement soumise. Soumission d’un instant, mais il ne revient pas à la charge, distrait à nouveau par ses mouchettes. Son flanc tremble comme sous les caresses.

« On y va, Tchoupy ! » dit-elle en inclinant son corps sur le côté pour s’aider des genoux et des mains pour se relever. Elle n’a plus la souplesse d’autrefois. Et en se levant, son pied glisse sur la boue fraîche, la déséquilibre, et l’entraîne dans une chute lente vers la rivière, deux mètres plus bas.

 

Elle a pu s’arranger pour glisser plutôt que tomber, mais un seuil de pierres cachées sous la surface de l’eau la reçoit, ses genoux se replient brutalement sous le poids de l’impact, elle rebondit sur le côté, s’écroule enfin dans l’eau sans encore avoir émis un son, le coude droit éclatant sur l’angle d’une pierre qui affleure au soleil. Avec un cri de douleur elle tente d’enlacer rocs ou branchages sur son passage tandis que le courant l’emporte lentement. Sa cheville gauche est foulée et douloureuse, ses mouvements lents et sans force. Un monde d’un calme déterminé l’emporte sans fureur ni hâte mais sans pitié non plus vers une destination secrète. Tous les sens de Tchoupy sont restés suspendus, pendant la durée de la chute et le début de sa dérive, dans ce combat qu’en silence elle menait contre cette porte qu’on voulait lui faire franchir et puis dans ce lit au danger liquide dans lequel elle se trouve. Dix secondes sans bruit ni rien, dix secondes d’irréalité. A la onzième, il émerge, redevient le compagnon de meute, et aboie avec force, avançant dans le sens de sa maîtresse qu’il sent s’abandonner.

 

C’est trop haut, je ne saurais pas la remonter ! Elle va entrer dans la lumière qui fait dormir. Je dois l’aider. Ah ! Ils sont revenus ! Les petits êtres qui restent en l’air et ceux qui ressemblent à des gouttes qu’on boit ! Partout, il y en a. Plus que tout à l’heure, quand ils riaient et chantaient avec moi. Ils se parlent tous, ils bougent vite. Ils me disent leurs mots, que je ne comprends pas, mais que je vois. Vite. Plus loin il y a un mâle sur deux pieds, il prend des êtres de l’eau avec un fil, il m’aidera. Le bâton qui vient de loin, je dois le prendre. Le mâle sur deux pieds verra que je suis dans la meute des êtres comme lui, qu’il ne doit pas avoir peur. Il sera curieux. Il est fort. Je dois suivre le petit fffrrrr de leurs ailes. Les autres, ceux qui ressemblent à des gouttes, ils sont autour d’elle, l’eau bouge comme quand elle tombe du ciel en colère, ils vont l’aider.

 

Il est loin, ce mâle sur deux pieds, elle est derrière nous maintenant. Ah, j’entends ce qu’elle appelle de la musique, ça met les êtres sur deux pieds de bonne humeur… Il est là ! Nous arrivons tous autour de lui. Peur, sent-il. Puis son sang se calme. Il me parle, tend la main vers moi, vers le bâton.

 

         L’homme s’approche encore, intrigué par les motifs du bâton que le chien semble lui offrir pour reculer dès qu’il va s’en emparer. Il veut jouer, pense-t-il. Et pourtant. Deux minutes avant l’arrivée du chien, l’eau s’était mise à frémir. Trop subtilement pour être une truite. Et le feuillage des arbres avait bruissé avec une urgence étrange. « On a marché sur ma tombe » avait-il pensé, décidant de rentrer, marchant vers la rive. Il avait eu quatre belles truites déjà, et toute la paix du monde. Pas besoin de demander plus. Et puis le chien était apparu, entouré d’un tintamarre sylvestre invisible mais bien là malgré sa petite radio. Une aura de détermination indestructible semblait flotter autour de l’animal, de taille moyenne, et pendant un court instant il avait eu une sensation de peur, d’inquiétude. Puis ce beau bâton travaillé lui a parlé de compagnie humaine, et voilà qu’il tente de le caresser, de mieux voir le bâton. Mais le chien agite la queue, et recule, inclinant la tête d’un air joueur. « Dommage d’abîmer un si beau travail »  pense l’homme, agacé par l’idée même qu’il ait fini dans la gueule de l’animal, dont il s’approche encore. Le chien recule, remue encore la queue, puis dépose l’objet, et émet un jappement inquiet, insistant, dont l’accent plaintif interpelle l’homme. Il s’avance et ne s’étonne plus de le voir reprendre le bâton avec un petit grognement taquin, puis de lui tourner le dos en s’éloignant plus rapidement, tout en gardant la tête suffisamment tournée pour s’assurer qu’il est suivi. Ils avancent tous deux au même rythme maintenant, l’homme s’essoufflant un peu, pris par une agitation grandissante. Branches et pierres accrochent le bâton, sans que le chien ne l’abandonne. Puis il accélère sans plus se retourner, et exprime sa détresse et impatience par un gémissement qui agite le cœur de l’homme. Et c’est quand la bête s’approche de la rivière après un coude et dépose son fardeau pour s’arrêter sur la berge surplombante qu’il comprend.

 

         En bas, une femme se débat dans la course lente mais accidentée de l’eau. Ses bras, ses jambes et son visage sont couverts d’ecchymoses, le bras droit inerte. De la main gauche elle cherche à s’écarter des obstacles, mais son corps se meurtrit cruellement. Parfois elle tente de se redresser, car elle touche le fond sablonneux, mais sa cheville la trahit et elle retombe, entourée de minuscules vaguelettes lumineuses bondissant comme un banc de poissons gourmands.

 

         Le jappement joyeux de Tchoupy lui fait lever les yeux. Il se tient en haut, heureux, la regardant et réagissant aussi à ses sempiternelles mouchettes invisibles. Près de lui, un homme, les jambes chaussées de hautes bottes de caoutchouc, entame une descente prudente en se tenant à des racines.  Puis, lentement, il s’avance vers elle, forçant l’onde à s’ouvrir autour de son corps robuste. Il lui semble enfin quitter un berceau liquide et vivant pour se redresser, maladroitement, sous sa poignée de main vigoureuse. Un frémissement d’air s’attarde sur sa joue, comme le produit de milliers d’ailes minuscules, l’apaisant comme une caresse maternelle. Appuyée sur l’épaule de l’homme silencieux qui l’enlace pour assurer son pas, elle clopine sur une jambe vers un endroit où la berge s’incline vers eux, chauffée par le soleil haut dans le ciel. Alors seulement le regarde-t-elle avec un sourire un peu timide, honteuse et reconnaissante. Il voit une femme de son âge aux yeux purs de jeune fille sans passé, et après l’avoir aidée à s’asseoir sur une grosse pierre moussue pour qu’elle reprenne son souffle, il s’y installe aussi, lui serre la main, et simplement dit : « On va aller à l’hôpital pour cette cheville et ce coude… Fameux chien, votre petit copain ! » Sa  voix est encore altérée des battements de son cœur dont il sent la sourde pulsion dans la gorge, et de quelque chose que les Stiloboutchgo djies lui ont chuchoté mais qu’il ne sait pas avoir entendu. Tchoupy les a oubliés et s’acharne sur un terrier inhabité dont il fait voler la terre en une gerbe ocre et noire qui lui souille le pelage.

 

Ils se cachent dedans, je les entends rire ! C’est amusant ! Ils sont contents, parce que le mâle sur deux pieds va rester dans toutes mes journées. On ira dans les bois avec lui aussi ! Quelle bonne journée ! Ah ! Les revoilà, ils volent sur mon dos…

 

 

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

   

Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

Claude Danze 30/06/2011 15:42



J'en suis tout ému. Comme tu aimes les gens, les chiens et les Stilobou... comme tu dis. C'est une ode à tout ce qui vit, cette nouvelle! Pas un détail qui manque, pas un de trop... Et quelle
sens de l'observation! Merci pour tout ça.


 



magerotte 27/06/2011 09:54



EXCELLENT ! Amour des animaux partagé.



Lascavia 27/06/2011 00:25



Le sens du détails, du geste, des émotions, les ambiances et les images servies comme sur un tableau, la petite musique des mots...Très très très belle nouvelle dont le thème -si différent
de ceux des Romanichels ou de Sibylla - montre à quel point le talent d'Edmée est grand.



Edmée De Xhavée 26/06/2011 19:25



Merci les amis!!! J'ai aimé l'histoire moi-même, faut pas demander...



christine 26/06/2011 18:17



superbe histoire ! quel style ! Bravo !



carine-LAure Desguin 26/06/2011 15:22



Oh que j'aime les histoires d'Edmée !



Philippe D 26/06/2011 15:00



Edmée raconte comme personne. J'aimerais l'avoir à côté de moi, avant de m'endormir, afin qu'elle me raconte une histoire... Encore une, Edmée, s'il te plait...



Claude Colson 26/06/2011 10:33



Magnifique, Edmée. On y est. Ému. Merci de nous l'avoir donné à lire.



Nadine Groenecke 26/06/2011 09:41



On retrouve l'amour débordant d'Edmée pour les animaux et elle nous offre au passage une belle balade dans la nature.