L'auteur de cette nouvelle qui a été primée est Philippe Desterbecq !

Publié le par aloys.over-blog.com

Phil D

 

Un thé de Chine

 

 

 

Garçon, un thé chinois avec trois sucres, s’il vous plaît.

Olivier s’arrêta, médusé.  Se pouvait-il qu’il s’agisse du même homme ? Etait-ce lui, l’homme qu’il avait recherché pendant tant d’années, son père ? Celui qui avait envoyé sa mère au tombeau ? Celui qui avait modifié le cours de sa vie ? Celui qui l’avait abandonné 19 ans plus tôt, le laissant seul, à côté de sa mère en sang ?

Il avait cinq ans alors mais les événements sont restés gravés dans sa mémoire à tout jamais.  L’insouciance de son jeune âge ne lui avait pas permis de prendre conscience que son père, l’homme qu’il idolâtrait, battait sa mère à la moindre occasion.  Les ecchymoses et les blessures multiples qu’elle essayait de cacher n’avaient jamais vraiment attiré l’attention d’Olivier.  Quelquefois, il lui demandait : « T’as fait bobo maman ? ».

Les réponses de sa mère lui suffisaient : « Ne t’en fais pas, mon petit, je suis tombée dans l’escalier.  Maman est si maladroite ! »  Et Olivier retournait à ses jeux égoïstes.  Mais ces réponses n’auraient pas dû suffire à Adèle, la voisine ! Elle n’avait pas cinq ans, elle ! Elle était en âge de comprendre que Lucie était battue par son mari ! Elle aurait dû intervenir !

Quand Olivier décida de venger sa mère, morte parce qu’elle avait oublié d’acheter du thé chinois, il était encore très jeune : douze ans, peut-être. Ballotté d’un foyer à une famille d’accueil, d’une famille d’accueil à une autre, Olivier s’était forgé un caractère : dur, irascible, vindicatif, effronté, …

Quand il avait commencé à mettre son plan à exécution, il avait dix-sept ans.  Son seul regret, c’est qu’Adèle n’avait pas souffert.  Il l’avait tuée trop vite.  Sa seule joie, c’est qu’il était sûr qu’elle l’avait reconnu au moment où il l’avait surprise dans son lit.  Son regard, horrifié, lorsqu’il lui avait serré le cou, le poursuivait encore la nuit mais il avait fait ce qu’il fallait.

Son deuxième meurtre fut moins précipité, mieux préparé.  Il n’avait pas eu de difficulté à retrouver le médecin qui, régulièrement, soignait sa mère et constatait ses blessures.  C’était un copain de Marc, son père, et il n’avait rien tenté pour sauver Lucie.  Avait-il quelquefois parlé à Marc de son caractère violent ?  Avait-il essayé de l’empêcher de battre sa femme ? Olivier en doutait.

Quand, à dix-huit ans, il avait quitté le foyer St-Christophe, il était parti directement à la recherche du médecin.  Il avait oublié son nom mais pas son regard indifférent aux souffrances de sa mère.  Il l’avait retrouvé facilement : le cabinet n’était pas éloigné de la maison où Olivier était né.  Il l’avait suivi pendant trois jours, trois jours de filature, comme un vrai détective, sans se faire remarquer.  Un matin, le docteur Erikson partit à la pêche.  Olivier le retrouva au bord de l’eau.  Ils discutèrent un moment, Olivier l’accusant de la mort de sa mère, le vieux médecin se défendant à corps perdu.  Puis, comme, de toute façon, Olivier était bien décidé à lui régler son compte, il mit fin à la conversation en jetant le docteur à l’eau.  Olivier était beaucoup plus fort que le médecin, il lui maintint la tête sous l’eau sans grande difficulté.  Il s’assura qu’Erikson était bien mort puis s’en alla en sifflotant, les mains dans les poches.

Il mit ensuite son troisième plan à exécution.  Il fallait qu’il retrouve son père.  Mais comment ? Où retrouver un homme qui se cache dans un monde aussi vaste ? Il pouvait être n’importe où.  Une intuition lui disait qu’il avait quitté la Belgique (comment s’y serait-il caché ?) pour la France (son père adorait ce pays) et qu’il le retrouverait grâce au thé de Chine.  Un rêve (prémonitoire ?) lui avait montré son père, vieilli, barbu, assis à une table de restaurant et commandant un thé de Chine avec trois sucres.  Il détenait là la solution.  Il en était sûr !

Sa décision fut vite prise, il entra à l’école hôtelière et en devint un des meilleurs éléments.  Il apprit tous les rudiments de la cuisine avec une facilité déconcertante.  Les autres élèves que, taciturne, il ne fréquentait pas, l’enviaient.  Comment pouvait-il préparer des plats aussi réussis ? Certains étaient dignes d’un grand chef !

Parallèlement, il potassa des livres de pharmacologie et, surtout, de toxicologie.  Les livres de médecine encombraient sa chambre.  Les fioles de tout genre, étiquetées à l’aide de phrases codées, côtoyaient les livres sur les rayons de sa bibliothèque.  Bientôt, les poisons et leurs effets n’eurent plus aucun secret pour lui.  Il préparait des potions et observait leurs effets sur des rats, des lapins ou les chiens des voisins.  Un jour, il expérimenta une potion sur un de ses « camarades » de classe.  Il versa quelques gouttes d’un liquide rose dans le thé de son voisin de table.  Celui-ci vomit tripes et boyaux et mit trois jours pour se remettre.  Olivier était sûr qu’en doublant la dose, un homme plus corpulent ne s’en remettrait pas.  Le médecin, appelé la nuit, ne diagnostiqua qu’une indigestion.  La prise de sang ne révéla rien d’anormal.  Olivier avait gagné !

Son diplôme en poche, il s’exila en France.  Mais, curieusement, il se fit engager comme simple serveur.  Ce n’était pas dans la cuisine d’un restaurant qu’il allait retrouver son père !  Celui-ci aimait le soleil, Olivier avait donc choisi le sud de la France comme lieu de résidence et pour commencer ses recherches. 

Pendant trois ans, il avait écumé tous les restaurants de la Provence et de la Côte d’Azur, se faisant engager dans l’un, se sustentant dans un autre. Il savait qu’il cherchait une aiguille dans une botte de foin mais il ne se décourageait pas.  Il le retrouverait devrait-il y passer sa vie entière !

Olivier monta ensuite en Ardèche.  Et c’est dans le troisième restaurant dans lequel il travaillait qu’un homme lui avait demandé un thé de Chine avec trois morceaux de sucre.  Son père ? Il scruta le visage de l’homme.  Les années passées avaient-elles pu le changer à ce point ? Olivier ne pouvait détacher son regard de ces yeux.  Des yeux de meurtrier ? Des bribes de phrases se bousculaient dans son cerveau : « Non ! Je t’en prie…arrête…s’il te plaît ! Non ! Marc…j’ai simplement oublié d’en acheter.  Je vais y aller.  Il est tard mais je dérangerai le gérant.  Marc…s’il te plaît, tu me fais mal ! »  Les souvenirs affluaient, plus précis.  Il vit sa mère, agonisant.  Il se vit, lui, caché sous un fauteuil.  Il entendit le cri de la voisine.  Il revit les policiers, l’ambulancier.  Il entendit ensuite Adèle : « Je ne savais pas » et puis son propre cri : « Menteuse ! ».

Eh bien ! Qu’attendez-vous ? Quelque chose ne va pas ?  Ne me dites pas que vous n’avez pas de thé de Chine ?

Olivier redescendit sur terre.

Tout va bien, ne vous en faites pas.  Excusez-moi ! Ce sera donc…un thé de Chine avec trois sucres.  Et pour madame ?

Olivier examina le visage de la compagne de l’homme assis à ses côtés et il sut qu’il ne s’était pas trompé : une cicatrice barrait le front de la dame, une légère trace jaunâtre sur la joue droite s’effaçait et des yeux de chien battu ou de biche apeurée, des yeux craintifs le regardaient.

Un café, s’il vous plaît.

Olivier rentra dans la cuisine et s’adossa à la porte.  Enfin ! Après toutes ces années d’attente, de vaines recherches, d’espoir déçu, il était là, il le tenait !

Qu’est-ce que je prépare ? lui demanda Julien, son copain.

Un thé de Chine…sans sucre et un café.

Olivier ôta une petite clef de la chaîne en argent accrochée à son cou.  Il ouvrit une petite armoire et en retira trois morceaux de sucre légèrement rosés.  Il n’eut aucun moment d’hésitation.  Il plaça les deux tasses sur un plateau et fit glisser le sucre dans le thé fumant.  Il déposa deux cuillères et deux gâteaux à la châtaigne sur le plateau et le porta à la table 26.

S’il vous plaît…en souvenir de Lucie, murmura-t-il.

Pardon ?

Olivier ne répondit rien.  Il se retourna et disparut.  Le couple s’interrogea du regard mais ne fit guère attention à la remarque du garçon.

 

Trois jours plus tard, installé dans son lit, Olivier put lire, dans les faits divers : « Le célèbre architecte ardéchois, Carl Lalille, a été retrouvé mort dans son lit par son épouse Gabrielle ce mardi 17 octobre.  D’après son épouse, M. Lalille se plaignait de douleur au ventre depuis quelques jours.  Nos sincères condoléances à sa famille.  L’Ardèche perd un grand artiste ! »

Architecte, son père ? Il avait donc bien changé ! Et ce nom, où était-il allé le chercher ?

Le 19 octobre, Olivier put lire dans le journal : « Les médecins ignorent la cause de la mort de l’architecte Lalille, décédé à son domicile ce 17 octobre.  Ils ont découvert, dans son corps, une dose infime d’arsenic, dose insuffisante pour avoir causé la mort du quinquagénaire.  Le corps médical reste perplexe.  L’inhumation aura lieu… ».

Olivier sourit vraiment pour la première fois depuis dix-neuf ans.

Il postula ensuite pour le poste de chef-cuistot dans ce même restaurant où son père avait rencontré la mort.  Sa vie à lui était là, désormais, dans cette Ardèche ensoleillée où il avait pu accomplir sa vengeance.

 

2 ans plus tard.

Dans la cuisine du restaurant, le nouveau serveur s’adressa à Olivier :

Un thé de Chine avec trois sucres et une glace à la vanille pour la table 23 s’il te plaît.

Olivier regarda le garçon qui le commandait, médusé.  Il se précipita dans la salle et se dirigea vers la table 23.  Les yeux du client et du chef se rencontrèrent.  Ils se reconnurent immédiatement : « Bonjour Olivier, content de te revoir ! »  Marc Morry n’avait absolument pas changé !

 

FIN

 

 

Philippe Desterbecq

 


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Publié dans auteur mystère

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Commenter cet article

Lascavia 09/05/2011 08:29



Une nouvelle dans les règles de l'art... Je découvre le talent de Philippe et...c'est un vrai vrai vrai plaisir de le lire ! Bravo +++



Nathie 05/05/2011 20:58



Court,efficace ,ça me plait...



Pâques 03/05/2011 19:40



Bravo Philippe!


J'adore et le petit plus... la chute!!!



Christine 03/05/2011 09:19



Vrai que Nadine a été perspicace ! Quant à la théière... je n'y aurais pas pensé... Bravo !



Micheline 02/05/2011 13:37



Bravo Philippe, je viens juste de terminer la lecture de ta nouvelle. La chute donne à réfléchir...



carine-LAure Desguin 01/05/2011 21:44



hum hum ....



Philippe D 01/05/2011 20:10



Bravo Nadine, quelle perspicacité ! Une seule nouvelle et tu reconnais mon style. Un détail (la théière) et, tel Sherlock Holmes, tu découvres "le coupable".


Je ne pensais pas que quelqu'un me découvrirait. Et dire que certains pensaient que c'était toi... !!!



Nadine Groenecke 01/05/2011 19:23



Bravo pour cette nouvelle Philippe !  Le style + la théière en couverture de ton livre, ce sont les deux éléments qui m'ont amenée à penser que c'était toi.



Bob 01/05/2011 18:55



Ben, c'est ce que je disais... jamais rien lu de lui... ça va venir !


 


En tous les cas, bravo. C'est court, précis, rapide, bien enlevé avec une jolie chute.