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Le blog Aloys

Clef de sol : une nouvelle de Nadine Groenecke

15 Mars 2011 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

nadine groenecke

 

Clef de sol

 

 

 

J’m’appelle Raoul… J’suis en taule. J’en ai pris pour perpète. Alors croyez-moi, c’est pas facile tous les jours ! Les mauvaises langues diraient que j’ai pas à m’plaindre, que j’suis nourri, logé. De ce côté-là, elles ont pas tort, plus besoin de galérer pour pouvoir casser la graine ou trouver un endroit pour crécher en nocturne. Mais la liberté dans tout ça, elles en font quoi ? Si elles pouvaient « tâter de l’incarcération » comme on dit, elles comprendraient vite que la liberté, c’est bath !

 

A travers mes putains d’barreaux, j’fixe les deux seuls trucs que j’peux encore mater : la cime des arbres et un bout d’ciel. Pas d’quoi avoir la banane ! Moi qui kiffe la nature, j’suis grave en manque. J’rêve de  r’voir les p’tites fleurs dans les prés avec les vaches bien grasses qui s’remplissent tranquillement la panse et aussi les jolis ruisseaux qui s’baladent dans les sous-bois avec leur eau si fraîche qu’on croirait qu’elle sort d’un frigo. J’voudrais encore entendre le vent siffler dans mes esgourdes ou sentir les rayons du soleil m’taper sur l’bocal. Et m’remplir la cage à soufflets des bonnes odeurs qui s’trimballent dans les champs dès potron-minet. Ouais, j’peux dire qu’j’étais à mon article dans la cambrousse. Maint’nant, tout ça, c’est plus pour bibi. Faut qu’j’me contente d’mon carreau de ciel. C’est pas une vie !

 

Quand j’étais pas en cabane, m’arrivait d’faire un saut en ville, surtout en hiver à cause qu’à cette saison la becquetance court pas les rues dans la parpagne. Et moi, suis pas du genre à faire régime ! J’trouvais de quoi boulotter dans les poubelles des citadins. Qu’est-ce que j’ai pu m’mettre dans l’buffet les lendemains de fête ! J’me bâfrais à m’en rendre malade. Et, pour c’qui est de la meuf, en ville, y avait d’quoi r’luquer. J’pouvais même m’en taper une à l’occasion. Sont un peu moins farouches là-bas les greluches. Mais l’ramdam à tire-larigot, la pollution et l’manque d’arbres m’filaient vite le bourdon. Aujourd’hui pourtant, j’en f’rais bien mon affaire de la cité. Mais vlà, j’suis au gnouf et j’broie du noir. Y a même des jours où j’pense à avaler mon bulletin de naissance. J’ai bien songé à m’faire la belle, mais j’vois vraiment pas comment. J’suis pas très futé. « Cervelle de moineau » m’serinait ma daronne. Si elle était encore de c’monde, elle supporterait pas d’me savoir embastillé. Faut dire qu’elle a tout fait pour bien nous élever moi et les frangins, frangines. Six qu’on était. Comme l’paternel s’était tiré, c’était pas rose tous les jours. Alors, dès qu’j’ai été en âge de m’démerder tout seul, j’ai mis les bouts. J’ai su m’ner ma barque un bon  moment et puis j’me suis fait choper. La faute à pas d’chance !

 

Faut pas trop que j’pense à tout ça, ça m’fout les boules et en taule, la gamberge, ça vaut rien. Tiens, la porte s’ouvre… c’est l’heure d’la gamelle déjà ? Tant mieux, j’ai les crocs. Eh ben non, pas d’bouffe. Au lieu d’ça, un zig qui, à peine entré, m’fusille du regard. J’en reste scotché. Qu’est-ce qu’il vient foutre là çui-là ? Merde, me dites pas que j’vais devoir partager ma piaule ! Bordel, ça m’en a tout l’air ! Non vraiment y  manquait plus qu’ça ! J’déteste la compagnie et j’aime pas partager, suis comme qui dirait un bourru. Et la promiscuité, c’est pas mon trip non plus ! Ai bien eu deux ou trois potes, comme ce fermier, gros proprio dans un bled au fin-fond de la Lorraine qui m’laissait dormir dans sa grange et qui m’apportait un peu de boustifaille. Le brave gars qui s’la jouait pas, mais l’envie d’rouler ma bosse a pris l’dessus sur les attaches. Pas d’sentiments, pas d’emmerdes ! Pourtant, faut qu’j’vous dise qu’j’ai quand même réussi à fonder une famille. Papa, maman, les mômes. Un chouette beau foyer, quoi. Mais les concessions, l’amour toujours, c’est des conneries tout ça ! L’indépendance, y a qu’ça de vrai. J’y peux rien, c’est l’Bon Dieu l’fautif si j’suis fait comme ça !

 

Pas question d’dérouler le tapis rouge au nouveau v’nu… c’est pas l’Palais des Festivals ma piaule ! Va vite comprendre de quel bois je m’chauffe ! J’me r’dresse d’un coup, l’air mauvais, comme j’sais faire pour terroriser l’pauv’monde. Mais l’autre, au lieu de s’la jouer modeste, se rengorge et, vous allez pas l’croire… s’met à pousser la chansonnette ! Une rossignolade à vous vriller les tympans, de quoi vous faire regretter de pas être sourdingue ! Non mais y s’fout d’ma gueule ! D’la pure provoc ! Comment qui pourrait en être autrement ? Chanter les deux pieds dans la merde ! Un comble ! Avant, moi, j’adorais chanter. Sans m’vanter, j’peux même dire qu’j’étais doué. Pas comme cet hurluberlu qui se prend pour Pavarotti alors qu’y maîtrise même pas l’contre-ut. En tout cas, si y pense m’impressionner, c’est râpé.

 

J’suis à cran, j’vais péter un câble si ça continue. Deux jours que l’chanteur de mes deux braille. S’arrête juste pour becqueter ou pioncer. Soit il a un grain, soit il a décidé d’me pourrir la vie ! Ah, j’en ai connu des barjots et des emmerdeurs mais là j’vous garantis qu’c’est du lourd, il remporte la palme ! J’me r’tiens de lui rentrer dans l’lard pour lui clouer le bec. Il va bien finir par la fermer quand même !

 

Le lendemain, toujours l’même cirque.

 

J’ai l’carafon qu’explose comme un melon en plein soleil. J’vais passer l’arme à gauche si j’trouve pas une solution pour lui couper le sifflet.

 

J’prends mon r’gard de killer.  Faut qu’y comprenne qu’y doit me foutre la paix. Peine perdue ! S’égosille encore plus. S’fout de moi l’animal ! J’vais lui voler dans les plumes à c’gros con !

 

C’est parti pour la baston.

 

J’suis plus moi-même. J’vais l’buter, j’sens plus ma force ! J’cogne encore et encore. Le chanteur de pacotille fait pas le poids. Y s’effondre. Y l’a bien cherché ! Vainqueur par KO…

 

L’silence… enfin. Quel panard ! Ça fait un bien fou l’silence !

 

Ça s’voit qu’j’ai pu l’habitude de la castagne, j’suis vraiment vanné, lessivé de chez lessivé. J’vais m’pieuter une heure ou deux, histoire de m’remettre.

 

Pas moyen d’être tranquille dans l’secteur, v’là encore la porte qui s’ouvre. Des mains m’débarrassent d’la viande froide. C’est sûr ça f’sait pas propre.

 

Ouah, la solitude, quel pied ! Et si j’en profitais pour zieuter mon bout d’ciel bleu entre les barreaux ?

 

Ben…

 

…la porte est restée ouverte !? Ça c’est d’la balle !!! J’vais pouvoir m’faire la malle… Tiens, j’me mets à faire des rimes maint’nant ! La liberté, ça rend poète !

 

Allons-y ! Pas question de moisir plus longtemps dans c’trou à rats ! Il faut mettre les voiles et vite. Un coup d’œil à droite, à gauche et me v’là sorti. J’ai la tocante qui s’emballe et la tête qui tourne. Cool Raoul, pas l’moment d’tomber dans les vapes ! Longer le couloir sans s’faire repérer. Putain, il est long… Fenêtre entrouverte. J’y crois pas… Trop de bol ! J’mets la gomme. Encore quelques mètres…

 

J’me shoote à l’air libre. Allez, j’prends une bonne inspiration avant de m’tirer.

 

Foutu gosse qui beugle : « Maman, viens vite !  La cage est vide, Raoul s’est envolé ! »

 

 

Nadine Groenecke

nadinegroenecke-auteur.over-blog.com

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claude danze 18/03/2011 09:28



Je me suis fait avoir comme un bleu! Mais quelle idée d'appeler un oiseau Raoul! Super moment de suspense et de lecture. J'ai adoré.



Philippe D 15/03/2011 19:03



Super la chute! Sûr qu'on n's'attendait pas à ça! Bravo!


Et pas facile d'écrire de cette façon, de lire non plus d'ailleurs.


Bien trouvé en tout cas!



Edmée 15/03/2011 18:50



Nadine!!!! Bravo, mille fois bravo! Quel coup de maître! Wouaw!



christine 15/03/2011 18:31



Une superbe nouvelle de Nadine, n'est-ce pas ??? Merci, Nadine, pour ce texte ! et merci à tous les participants ! La prochaine fois, vous ferez mieux !