Christine Brunet interroge JOSY MALET-PRAUD, l'auteur de "Un, Deux, Trois, Soleil"

Publié le par christine brunet

 

Portrait-crayon.jpgJe vais commencer, une fois n'est pas coutume, par une digression... inspirée par ce croquis crayon de Josy Malet-Praud... Quel talent, non? L'artiste y a fait passer tant de choses...

 

Un croquis de toi, Josy ?

Non, il n'est pas de moi (pas assez douée pour ça...). Il est lié à une rencontre. L'année dernière (comme tous les ans quand c'est possible), j'ai séjourné quelques semaines sur l'île de Saint Martin, aux Antilles. Un soir, à la sortie d'un concert de Gospel donné dans l'église de Grand Case qui est le point de ralliement des artistes de l'île, j'ai été abordée par une jeune femme équipée de ses crayons, fusains, pastels, etc... Elle m'a demandée si elle pouvait faire mon portrait. J'ai dit oui... elle avait moins de vingt ans, elle me semblait un peu paumée et "sur la brèche"... J'ai proposé un dîner dans un "lolo" (ce sont les équivalents des paillottes corses, implantés sur les plages) et tout en mangeant et en discutant... elle a fait ce portrait. Que j'ai gardé, bien sûr. Une rencontre étonnante, émouvante, des échanges humains authentiques. J'espère que cette jeune femme réussira.

 

Ce que j'aimerais interviewer cette jeune artiste... parce que je crois qu'elle a su retranscrire à la fois son propre ressenti et l'âme de son modèle... et on ne parvient pas à un tel résultat sans s'ouvrir aux autres... 

 

Je crois que c'est là toute la difficulté de l'artiste, quel qu'il soit. Poètes ou romanciers sur la même longueur d'onde que peintres ou musiciens ? Sans aucun doute... Il suffit de lire les textes de Josy pour en être convaincu...(link

 

Alors, dis-moi, depuis quand écris-tu ? lui ai-je demandé dès qu'elle a accepté de répondre à mes éternelles questions.
Depuis un certain nombre d’années. Je n’ai plus vingt ans, ni même trente, ni même quarante… J’ai eu le temps de m’y mettre ! Premiers écrits « matérialisés » et reliés : à l’âge de quatorze ans, j’ai écrit mes mémoires. Il faut dire que j’ai parfois des idées saugrenues : j’étais alors convaincue de ne pas passer le cap des dix-sept ans. Une bonne centaine de pages quand même ! J’avais des choses à dire ? En tout cas, j’avais déjà un passé. Dense. Passé la date fatidique, j’ai continué…
 
Surprise... amusée aussi, j'ai continué sur ma lancée et vous livre à présent, sans plus intervenir, ses réponses à mes questions...


Pourquoi écris-tu ? Un déclencheur ?
Curieuse incurable, j’écris comme on pousse la porte d’un magasin, pour aller voir ce qu’il y a derrière la vitrine, comme on perce la surface d’un lac gelé pour découvrir ce qu’il y a sous la surface. Ni contemplative ni voyeuse, je suis plutôt poussée par la volonté de comprendre. Mieux connaître les autres, ceux qui me ressemblent et surtout ceux qui ne me ressemblent pas, comprendre comment ils fonctionnent, pourquoi ceci est comme cela, ce que sont les différences quand elles existent. J’écris d’abord pour moi, c’est ma façon de prendre le monde à bras le corps, de lui faire face, de l’aimer ou pas, de ne pas me contenter de regarder passer les trains et mes semblables, de toucher du doigt d’autres univers, fussent-ils imaginaires. J’écris aussi pour le plaisir et le besoin de la création…Les mots, c’est comme les pièces d’un jeu de Lego. J’ai le goût de la construction, des univers à bâtir.

 
Que
 t'apporte l'écriture ?Visuel Auteur - PDNA
C’est un espace où j’ai des ailes, l’occasion d’une aventure toujours mystérieuse, un périple qui s’avère parfois dangereux. Ecrire, c’est se découvrir soi-même, c’est se dévoiler aux autres, s’exposer, prendre le risque d’être vu. C’est un bonheur qui paradoxalement peut faire mal aussi. L’écriture me rend heureuse et me fait parfois souffrir. Mais jamais au point de m’en écarter…
 

Comment écris-tu? d'un jet, en relisant fréquemment ?...
J’écris sur une impulsion, à partir d’une sensation, de bribes de souvenirs qui se rattachent à un événement, une situation parfois très banale et c’est autour de cela que se construit le récit (quand il y en a un). Parfois, quand j’ai besoin de –vider mon sac- d’un trop plein présent ou lié au passé, il n’y a pas d’histoire ou bien seulement une histoire-prétexte…J’utilise alors les mots comme des symboles, des codes pour mes émotions, mes sentiments. Les phrases sont ici des lignes à haute tension où chaque mot transporte une charge. Positive, quand c’est possible. Oui, positive car je suis une femme positive.


Que
 ressens-tu quand tu écris? Du stress, une urgence, un plaisir ?
C’est toujours l’urgence qui ouvre le bal. Celle de fixer sur le papier l’idée, l’événement avant qu’ils ne s’évaporent. L’inspiration, c’est comme un feu follet, éphémère et capricieux. Ou comme une expression sur un visage : il faut l’attraper sur l’instant, avant qu’elle ne disparaisse. Du coup, j’ai toujours dans mon sac, mes poches et sur mon bureau des théories de petits bouts de papier couverts de mots-clés….


verso-ISBN-9782874594731.jpgEnsuite, ce sont les heures du stress, oui… Quand après l’ébauche qui n’est qu’une armature incomplète, il faut creuser, déterrer, combler, cimenter, ériger, équilibrer les choses. Du stress et de l’angoisse à mi-parcours : toujours cette idée négative que je ne parviendrai pas au bout, que ce sera mauvais, que ce ne sera pas le juste reflet de ce que j’ai imaginé, rêvé, pensé, senti… Le reflet de ce qui a été d’abord écrit dans ma tête. J’écris plutôt bien….dans ma tête. J’y suis toujours beaucoup plus à l’aise…Les phrases et les séquences s’enchainent facilement. C’est lorsque qu’il faut les saisir au grand jour que les mots se rebiffent ou se défilent !


Le plaisir, enfin, intervient quand je n’ai plus qu’à nettoyer l’ensemble du superflu, de l’inutile, à rechercher un mot plus fidèle, plus juste, à remanier l’ordonnancement, à embellir l’écriture. Et le bonheur suprême : c’est lorsque c’est terminé et qu’il m’arrive d’être à peu près satisfaite. Je dis à peu près, car je ne le suis jamais vraiment tout à fait. Et dans tous les cas, jamais longtemps… Je suis un auteur qui doute, avant, pendant, après. Une idéaliste consciente des limites et des illusions attachées à ses idéaux. Je n’ai jamais de certitude, en rien. CQFD : je ne suis jamais en situation de contentement absolu. Ecrire, c’est accepter et supporter de vivre les hauts et les bas des montagnes russes, non ?


Que
l rapport as-tu avec l'écriture, tes personnages, ton récit ? As-tu du mal à mettre le point final à une histoire ?
J’entretiens un rapport plutôt passionnel avec l’écriture, un peu obsessionnel aussi, ça va de paire. De toute façon, c’est ma nature… Au fil du temps, écrire est devenu une forme d’addiction. Ce sont surtout les personnages qui m’intéressent : leurs comportements, leurs différences, leurs univers, leur courage, leur lâcheté, leur exemplarité et leur banalité. Ce sont –mes piliers- dans l’écriture. Je m’y attache très fort, à tel point que je les sens vivre…si ce n’est pas le cas, c’est loupé, je jette. Le récit est important bien sûr, mais il ne prend forme qu’après. Ce sont les personnages qui m’inspirent une histoire. Et l’histoire qui imposera un décor propre à la mise en scène des personnages. J’aime aussi particulièrement creuser les ambiances, dessiner des images, mettre des couleurs et des sons. Un peu comme dans la vie. Et si possible, avec simplicité, ce qui est finalement le plus difficile. Je n’aime pas trop les textes compliqués, les écritures alambiquées, pédantes, ronflantes. Gonflantes. Derrière ces vitrines surchargées de guirlandes et de dorures, il y a trop souvent un désert. Je préfère de loin une phrase un peu bancale au sens académique mais qui –a des tripes-, à un modèle académique sans substance. Je suppose qu’un écrivain digne de ce nom réunit les deux : les tripes et l’académie…123soleil.jpg


Comme tu l’auras compris, je n’écris jamais d’un seul jet ou bien seulement quelques fragments qui viendront s’incorporer ensuite dans un ensemble. Exigeante, je suis. Un récit abouti est le résultat de trois, quatre versions précédentes, parfois plus. Je n’ai pas trop de difficulté à placer le mot fin, mais seulement quand j’ai coupé les rameaux morts…En gros, c’est au feeling : je sens quand c’est prêt… un peu comme en cuisine.

 

As-tu des difficultés à lâcher tes personnages ?

  Non. Je m'explique : soit ce sont des acteurs qui n'ont aucune liaison avec moi (passée ou présente), auquel cas, je ne les oublie pas, mais nos routes se séparent. Soit, ils sont liés d'une façon ou d'une autre à ma vie, à mes expériences, ils sont donc -importants-. Cependant, dans ce cas, je n'ai pas non plus de peine à les "lâcher" à la fin de l'histoire, car ils ressurgiront à coup sûr sous une autre identité et dans un autre récit... Nous nous retrouverons. Ils ne font que s'absenter un moment.

 

Le livre terminé, la page était-elle irrémédiablement tournée ? 

Là encore, je dois faire la distinction entre ce qui est écrit dans le cadre d'une fiction totale, très -à distance de ce que je suis- et ce qui résulte d'une expérience familière. Dans le premier cas : la page est tournée. Dans le second : l'histoire, en tout ou partie, certaines situations sont ou ont été suffisamment marquantes pour qu'inévitablement, j'y revienne un jour, sous une autre forme, dans un autre cadre...Mais j'y reviens, c'est certain. Parce que l'événement à l'origine de la "semi-fiction" est de ceux qui m'ont structurée ou déstructurée parfois. Je suis ce que je suis grâce ou à cause d'eux : je ne peux pas faire l'impasse, consciemment ou pas.
 

Où puises-tu tes idées? Dans la vie courante ?. 
C’est une question qu’on m’a déjà posée plusieurs fois ces derniers temps. Les personnes qui ont eu la gentillesse de lire mes petites histoires ont parlé d’une « grande diversité », et je l’ai pris comme un compliment. A tord, peut-être (sourire) ?
Je ne « puise » nulle part. Je ne me dis jamais : -tiens, qu’est-ce que je pourrais bien écrire aujourd’hui- ? Je me mets au clavier (ou je saisis mon Waterman fétiche) lorsque quelque chose remue en moi…s’agite. Un souvenir qui refait surface, une conversation qui fait tilt, une situation qui me touche, un visage qui m’accroche, un fantôme qui flotte à l’horizon…. C’est n’importe quand, et n’importe où. Dans la rue, au ciné, en lisant, en dormant, en veillant, sous la douche … Je ne cherche pas. Tant mieux : j’aime les surprises. L-Equipage-017.jpgL’aspect désagréable de la chose, pour les autres, c’est qu’il m’arrive fréquemment de me mettre à planer au beau milieu d’une conversation : je ne suis plus là ; ça déroute un peu, mais mes proches s’y font…ou pas (clin d’œil !).

 

Dernière question, si tu veux bien... Comment réagit ton entourage face à ta passion de l'écriture ? 

J'ai le sentiment d'être vraiment soutenue, encouragée, mais comme pour tout ce qui m'est "exclusivement personnel", qui ne concerne pas directement -ma tribu-, les réactions varient selon que cette passion, mise en pratique, dérange ou ne dérange pas le petit monde qui est le nôtre, celui de -la famille-. Bref, -les miens- m'encouragent, c'est vrai, semblent aimer ce que je fais... mais il arrive néanmoins qu'il y ait quelques petits grincements de dents (à peine audibles, mais j'ai l'ouïe fine...) quand -la mère- et/ou -l'épouse- que je suis impose sa passion au détriment du confort de chacun. Raison pour laquelle...je travaille surtout le soir, et très souvent, tard dans la nuit, voire jusqu'au petit matin. Quand ma tribu dort et n'a plus "besoin" de moi. Ce n'est ni très original ni vraiment nouveau : toutes les femmes, qu'elles écrivent ou pas, ont quelque chose de la femme-orchestre et doivent déployer des trésors d'ingéniosité et de patience pour parvenir à conjuguer le -Nous- et le -Moi-... Question d'habitude ...et d'endurance ! (sourire) 

 

Que tu as donc raison ! Que de fois ai-je entendu "A quoi tu penses?" ou "Qu'est-ce que tu fais avec ce stylo à la main ?" alors que l'un ou l'autre de "mes hommes" (petit et grand) cherchait à me tirer vers autre chose... C'est alors de grand matin que je noircis le papier... Un instant à moi que je n'échangerais pour rien au monde...

 

Justement, c'est cet univers un peu en retrait, ce jardin plus tout à fait secret puisqu'il sera partagé qui construit son auteur.

Il s'agit là d'un juste échange de bons procédés... L'un bâtit, façonne le temps de quelques pages ou d'un dessin, l'autre abreuve son créateur d'un plaisir rare... Il lui insuffle la passion... 

 

Venez partager l'univers de Josy Malet-Praud sur son site http://www.lascavia.com/  !!!!

 

 

 

 

 

Photo Christine Brunet  Christine Brunet

 

http://recreaction.over-blog.org

http://aloys.over-blog.com

 

Publié dans interview

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Lascavia 09/05/2011 08:36



De retour de vacances sous le soleil...caribéen...un peu "flagada" sous les effets du jet lag, ce matin... MERCI, Nadine, Philippe et Alain...et bien sûr, Christine.



Philippe D 30/04/2011 06:40



Je n'ai pas eu le temps de lire cette interview hier. Me voilà ce matin pour découvrir un peu plus l'univers et la personnalité de Josy.


Qu'elle se rassure, elle écrit aussi bien sur papier que dans sa tête, rien que ses critiques de livres le montrent.



magerotte 29/04/2011 09:38



Interview intéressant parce que le personnage est intéressant, émouvant... j'ai l'intention de commander le livre de cet auteur pour mes vacances d'été.


Suis impatient de découvrir ce talent



Nadine Groenecke 29/04/2011 08:39



Je viens de passer commande du livre de Josy et je suis certaine, en lisant cette interview, que je ne serai pas déçue.