Chez les Maussades, un texte de Georges Roland

Publié le par christine brunet /aloys

 

rolandtete

 

 

Chez les Maussades

Le nationalisme est une maladie infantile.

 C'est la rougeole de l'humanité.

Albert Einstein

 

Maître Tancrède, depuis la jetée de Telle la Vive, fait de grands signes vers le navire de Gothelon. Le roi s'est posté sur la proue de la barge réale, et scrute l'horizon comme un capitaine au long cours. Il porte une main en visière sur le front, et constate que personne d'autre n'est présent pour l'accueillir, que son conseiller. Les Maussades le battent froid depuis qu'il leur a interdit de contre-attaquer les bandits Salibiens qui razziaient leurs villes. On a frôlé l'incident diplomatique. C'est qu'ils tiennent à leur terre, ces gens ! Il l'ont gagnée à la force du poignet, et maintenant qu'ils y sont installés, ce ne sont pas les frasques d'une bande de bandits barbus qui vont les en déloger. De la barbe, les Maussades s'en font pousser avec assez de verve, pour permettre qu'un autre, hein, ne les rase !

De plus, ils n'aiment pas beaucoup se faire rabrouer par autrui, pas même par Gothelon. Afin d'obtenir l'autorisation d'escale chez eux, il a dû promettre de faire célébrer le nouvel an maussade dans tout son royaume, en vouant chaque vendredi saint un cierge amoché (peu importe lequel).

Ce geste n'a pas suffi. Il a encore fallu leur remettre deux générales et un capitaine d'industrie avéré, pour voir dans leurs yeux un soupçon d'aménité.

Forts de ces nouvelles recrues d'élite pour leur armée, ils ont enfin baissé pavillon, et se sont bornés à quelques pieds de nez de belle facture à l'encontre de leurs ennemis. C'était là le moins à leur autoriser.

Gothelon, toutefois, les sent rancuniers. Non contents de cracher dans la main qui avait nourri leur avènement, il jurerait qu'ils lui en veulent encore.

 Sans doute, en guise de protestation, ont-ils décidé de laisser l'allié sudiain se ravitailler chez eux, mais de ne pas lui témoigner de joie excessive lors de son passage. Ce serait bien dans leurs mœurs. Lors de sa croisade, Gothelon avait remarqué chez eux une neutralité affectée, un peu trop condescendante pour être vraiment sincère. Comme pour lui dire : « Nous, si on y va, ce ne sera pas pour des prunes ! ».

Ces gens sont redoutables d'efficacité. Sur le terrain comme en affaires, d'ailleurs. Parce que, pour parvenir à lui piquer ses deux meilleures générales, et à lui faire allumer un cierge chaque année à date fixe, lui, le roi incontesté, il faut être gonflé à l'hélium ! Et c'est encore Gothelon qui doit dire merci. Un comble, pour un souverain de sa prestance !

Accroché à l'étai de la voile maintenant amenée, le roi regarde le Fleuve au loin.

Il a d'autres préoccupations que les témoignages d'amitié des Maussades. Ce que va lui dire Tancrède est d'une importance bien plus grande. Si ce Benoît de malheur a refusé, qui va-t-il bien pouvoir présenter à Éléonore ? De plus, ce sera la preuve que le contrôle du territoire des Montagnes lui échappe. Ça, ce serait la mauvaise nouvelle ! La flambée des prix qui résulterait d'une rupture des échanges économiques privilégiés signifierait la fin de la félicité des Sudiains, et le fiasco de sa politique. Peu réjouissant, tout ça. Mais ce ne sont que des conjectures calamiteuses.

Il est le premier à emprunter l'échelle de coupée pour rejoindre l'espion sur le quai. Tancrède se précipite à sa rencontre, et se prosterne, mais le roi n'a que faire du protocole :

Et Benoît ? Est-il disposé à épouser ma nièce ?

Tancrède se penche sur l'épaule du roi, et lui murmure :

Je vous en prie, majesté, plus bas. Ne citez pas de nom. Même les planches de ce quai sont truffées de capteurs. Il vaudrait mieux s'éloigner.

Puis, à la cantonade, sur un ton jovial et respectueux :

Puis-je vous inviter à prendre une collation chez mon excellent ami Kopek du Rouge Écu, qui habite à deux pas et sera ravi de vous nourrir ?

Gothelon, un peu déconcerté par cet accueil, regarde pensivement les poutres massives du quai. Des capteurs ? Sous ses pieds ? Avec des espions maussades à l'autre bout du fil (s'il y en a un) ? Chacune de ses paroles enregistrées, manipulées, divulguées, extrapolées, passées en boucle sur Internet ? Il y a des caméras, aussi ? Peut-être passe-t-il en temps réel sur la deuxième chaîne !

Il rentre la tête dans les épaules, et suit d'un pas lourd, le chemin que lui ouvre son espion favori. Au passage, il fait signe à ses chevaliers toujours embarqués, de l'attendre et de se trouver une occupation jusqu'à son retour. D'un bloc, les paladins se retournent, avisent quelques jeunes filles qui étendent leur linge sur une drisse, entre le mât et le bordage, et se ruent à l'assaut avec des cris de veneurs.

La maison de maître Kopek n'a rien d'une masure. Elle doit être cotée en Bourse, tellement elle en impose. Soixante hectares de vignes sur un coteau calcaro-crayeux exposé au sud-ouest, une oliveraie avec première presse à froid incorporée, entourant une demeure de caractère digne d'un château du bord de l'Ais1, c'est la retraite du bon dieu en pays de Cocagne. Château l'Ange et l'Usse, si vous voyez.

Le propriétaire accueille ses hôtes avec onction, se frottant les mains comme un jésuite. Ce geste n'échappe pas à Gothelon, et ne manque pas de l'inquiéter. Qu'est-ce que c'est que ce rastaquouère ? Un espion ? Tancrède est-il en train de me doubler ? J'aurais dû amener au moins un évêque et un mire, histoire de me garantir des témoins.

Le sourire mielleux de maître Kopek ressemble à une tranche de pastèque : juteux, rose perlé de petites dents blanches et jaunes, et ourlé de deux lèvres verdâtres.

Heureux de vous rencontrer, monseigneur, s'incline-t-il. Soyez le bienvenu dans ma modeste demeure.

Modeste, modeste, siffle le roi, c'est vous qui le dites, mon vieux ! Vous m'en mettrez une douzaine de pareilles, pour loger mes concubines. Pas vrai, Tancrède ?

Puis-je vous offrir un rafraîchissement, s'enquiert Kopek, je viens d'acquérir une bonbonne de bourbon bourbé provenant des îles. Un nectar. Vous aussi, Tancrède ?

  Non, non, arrête du geste Gothelon, Tancrède ne boit pas. Il reste sobre.

Tancrède en reste plutôt sombre. Un petit coup de bourbon millésimé ne lui fait pas peur. Tant pis : il se rabat sur un jus d'olives dont il dissipe la viscosité par un trait de moût de raisin.

Je vous retiens à déjeuner, décrète le maître des lieux. J'ai réceptionné ce matin un arrivage de carpes du Fleuve, encore toutes frétillantes. Farcies à la purée d'avocats de Telle la Vive, c'est un régal, tant pour les yeux que pour le palais. Je donne des ordres de ce pas.

Gothelon, un peu dépassé par les évènements, se penche vers Tancrède :

On peut se fier à lui ?

J'en réponds comme de moi-même, assure Tancrède, la langue un peu empâtée de jus d'olives. Il est mon principal informateur ici. Il doit toute sa fortune aux largesses du Comité.

Je me disais aussi ! En somme, je suis chez moi, dans cette propriété.

Exactement, seigneur Gothelon, vous êtes chez vous.

Des micros ? Des capteurs ? Des caméras ? s'inquiète le roi avec un regard circulaire.

– N'ayez aucune crainte. Ici, tout est net. Les caméras sont les nôtres.

 

(extrait de « Le coup du clerc François » éditions Chloé des Lys)

1Petite rivière à truites prisée par les bourges

 

Georges Roland

www.georges-roland.com

Publié dans Textes

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Commenter cet article

Georges Roland 11/10/2011 18:41



Merci à tous pour ces chaleureux encouragements.



carine-LAure Desguin 10/10/2011 12:06



Un texte qui titille l'imaginaire. J'adore ce décalage entre le réel et cette faculté d'introduire des mots insoupçonnés qui savent diriger la lecture. Ce n'est pas facile à pondre, ces
textes-là! Et encore plus difficile de les commenter ! Bravo !



Alain Delestienne 10/10/2011 11:40



Quand on possède la langue à ce point, on peut se permettre d'en jouer les yeux fermés. Un esprit bouillonnant et sacrément farceur. J'adore aussi la cohabitation des mots historiques et des
termes modernes.



christine 10/10/2011 07:13



Voilà un extrait prometteur !  J'ai hâte de pouvoir entamé le livre pour voir jusqu'où Georges Roland m'emmenera !