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Le blog Aloys

Philippe Desterbecq nous propose une nouvelle intitulée "La femme de monsieur Lequin"

10 Décembre 2014 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Philippe Desterbecq nous propose une nouvelle intitulée "La femme de monsieur Lequin"

La femme de Monsieur Leguin.

Monsieur Leguin n’avait jamais eu de chance avec ses femmes. En effet, il les perdait toutes de la même manière. Un beau jour, sa nouvelle épouse quittait la ferme et la campagne dans lesquelles il l’avait emmenée, afin de se rendre en ville. Et là-bas, le démon de l’argent facilement gagné, du luxe, des tissus précieux, de l’or, la lui enlevait définitivement.

Il avait beau la supplier, lui promettre tout ce qu’elle désirait, sa femme était perdue à jamais. Le pauvre homme en avait le cœur meurtri.

Cette fois, monsieur Leguin décida d’en épouser une dernière, plus jeune que les autres, plus pure, plus innocente.

Il avait entendu parler de la petite-fille de Madeleine Rousseau, la « rebouteuse », recueillie par celle-ci alors qu’elle sortait du couvent. Celle-là devait être pure, innocente, blanche comme une oie. Elle avait renoncé, parait-il, au noviciat, car elle ne se trouvait pas digne d’épouser le Christ. Peut-être serait-elle digne de marier un fermier, plus trop jeune certes, mais encore vaillant et au cœur gros comme une église.

Il alla donc rôder du côté de la vieille Rousseau. Il aperçut la jeune fille qui cueillait des simples, au petit matin, non loin de chez sa grand-mère. Dès qu’il la vit, monsieur Leguin tomba éperdument amoureux.

Il prétexta un mal de dos pour se rendre chez Madeleine, et, c’est ainsi qu’il rencontra la jeune Eléonore.

Un peu plus tard, c’est une entorse à un pied qui l’emmena chez la rebouteuse. Et d’affections imaginaires en affections imaginaires, il se rendit de plus en plus souvent chez Madeleine.

Trois mois plus tard, Eléonore accepta de l’épouser.

Comme les parents de monsieur Leguin étaient décédés quelques semaines avant le mariage, le brave homme décida de reprendre leur ferme située dans un hameau perdu d’où la jolie Eléonore ne pourrait fuir. Aucun moyen de transport ne pourrait l’emmener à la ville.

Tout se passa pour le mieux pendant quelques mois jusqu’au jour où le pauvre homme s’aperçut que sa femme maigrissait et s’étiolait.

Il l’interrogea donc :

  • Qu’as-tu, ma pauvre petite ?
  • Je m’ennuie, Jérémie.
  • Tu t’ennuies ici ? Avec tout le travail qu’on a ?
  • Jour après jour, nous réalisons les mêmes tâches…
  • Mais que veux-tu faire d’autre ?
  • Je rêve de cinéma, de théâtre, de grands restaurants, de robes de soirée, de tout ce que je n’ai pas connu chez les sœurs du couvent. Jérémie, … je voudrais aller vivre en ville.
  • Mais ma parole, vous êtes toutes les mêmes !

Et il lui raconta l’histoire de ses autres femmes, toutes perdues dans le luxe et la luxure, dans la prostitution et la drogue.

  • Je ne suis pas comme ça, insista la jeune femme. J’irai en ville mais je résisterai à tout ça.
  • Pas question, tonna monsieur Seguin, et, dorénavant, tu resteras ici pendant que j’irai seul aux champs !

Ce qui fut dit fut fait. Dès le lendemain, monsieur Leguin bloqua les fenêtres avec des pointes d’acier et ferma toutes les portes à double tour, laissant sa femme seule dans le bâtiment bouclé.

Le pauvre homme avait juste oublié le vasistas du grenier. Fine comme une libellule, Eléonore put atteindre le toit par cette ouverture. Et, de toit en toit, la fuyarde arriva à sauter sur le sol. Elle marcha longtemps, la courageuse, avant d’atteindre la route qui reliait le village à la ville si tentante.

Un automobiliste voyant l’âme en peine sur le bord du chemin l’emmena dans sa belle Mercédès jusqu’à la ville la plus proche. Ah ! On peut dire que ça la changeait du tracteur de son mari, la belle fermière !

Le conducteur, la voyant perdue à l’entrée de la cité, lui proposa une visite guidée, un repas au restaurant et une soirée à l’opéra. Sans méfiance, l’oie blanche suivi le bellâtre.

Ce fut la fête toute la journée et une partie de la nuit. Le repas fut succulent, la robe qu’il lui acheta pour la soirée, soyeuse, au décolleté à faire damner un saint, était simplement merveilleuse. La nouvelle coupe de cheveux que l’homme lui avait proposé d’adopter lui allait à ravir, le léger maquillage qu’une esthéticienne lui avait appliqué sur le visage pour la première fois faisait ressortir ses yeux si lumineux. Bref, Cendrillon était transformée en princesse.

Mais, lorsque dans sa chambre d’hôtel que le bellâtre avait réservée, celui-ci lui proposa un petit joint afin de mieux profiter de la nuit, elle prit peur et voulut fuir. Cependant, la porte était bien fermée, la clef disparue dans la poche de l’homme, et là, point de fenêtre donnant sur les toits mais un vide vertigineux. Et, quand l’ignoble individu la jeta sur le lit avec brutalité, Eléonore pensa à son doux mari et à ses gestes tendres. Elle regretta un peu sa fuite et commença à se défendre, à le repousser, à le griffer. Mais, quand elle songea à la vieille ferme, au travail qui lui abimait les mains, elle laissa l’homme lui faire ce dont jamais elle n’aurait osé imaginer.

Le lendemain soir, elle se trouvait sur le trottoir, arpentant la rue d’un air affolé.

Quelques minutes plus tard, elle montait avec son premier client.

Philippe Desterbecq

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Philippe D 11/12/2014 21:09

J'espère que Daudet ne s'est pas retourné dans sa tombe!
Merci pour les petits mots...

Pâques 11/12/2014 00:29

J'ai aussi pensé à l'histoire de la petite chèvre, comme Marie-Noëlle je pense que ce serait sympa qu'elle croise ( une R5) :-)

Marie-Claire George 10/12/2014 19:26

Un conte cruel, une adaptation de l'histoire bien connue à notre monde contemporain. C'est réussi, bravo Philippe !

Nadine Groenecke 10/12/2014 17:13

Moi aussi j'ai bien aimé. Pauvre homme, de nouveau délaissé et pauvre femme bien trop naïve !

Jean-Louis Gillessen 10/12/2014 10:21

Curieux conte insolite par le décalé de l'écriture et du vécu des personnages : on se croit au XVIII ième siècle, je lis avec intérêt ce qu'il va advenir de la jeune novice, ... puis le bougre lui propose un joint ! J'ai ri, même si la situation n'est point comique ! Vrai que j'ai aussi pensé à la chèvre de Monsieur Seguin, ce n'est sans doute pas un hasard que Philippe le nom de Monsieur Leguin.

Edmée De Xhavée 10/12/2014 09:46

J'ai beaucoup apprécié cette fable, qui finit aussi mal que celle de la jolie petite chèvre blanche. Ici on a une oie blanche... qui finit bien mal. Le pauvre fermier n'a vraimen pas de chance, il faut dire...

M-Noëlle FARGIER 10/12/2014 10:28

"il faut dire..." Edmée, j'essaie de "faire tes points de suspension". Toutes ses femmes le quittent et "toutes" c'est beaucoup. Il pourrait peut-être se remettre en question...enfermé dans sa bulle ou plutôt sa ferme ! Et Eléonore qui passe d'une prison à l'autre..... Philippe, s'il y a une suite, ce serait sympa qu'Eléonore croise une R5 plutôt qu'une Mercédès, je crois que c'est plus fiable...Merci pour cette petite histoire.

Carine-Laure Desguin 10/12/2014 07:44

Je me demandais comment cette douce réagirait, quelle serait la chute de cette histoire. Et boum pataboum, elle laisse tomber son cher époux aux mains si douces. Le bonheur n'est pas dans le pré. J'aime bien cette petite fable, Philippe Desterbecq. Et tu n'auras même pas l'armée des féministes sous tes fenêtres. Elles ne hurleront pas, vive le trottoir, vive le trottoir. Mais non!

véronique 10/12/2014 06:15

je pensais qu' elle allait pouvoir rentrer chez elle ,quel domage!!!! merci pour cette gentille histoire