Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

nouvelle

Elle, une nouvelle en deux partie écrite à la façon de Marguerite Duras... signée Alexandra Coenraets

Publié le par christine brunet /aloys

Elle, une nouvelle en deux partie écrite à la façon de Marguerite Duras... signée Alexandra Coenraets

Deuxième Partie

Elle fume une cigarette après la douche.

Ils ne se parlent pas. Pas un mot. Evidemment. De toute façon, ils l’ont pénétrée, elle a joui de leurs caresses, éprouvé le plaisir de leur en donner, mais c’est eux que son regard a pénétrés. Jusqu’à les faire vaciller. De toute façon, il ne faut pas discuter avec elle. D’un accord tacite, ils quittent la chambre au lever du jour, s’éclipsent sur la pointe des pieds, leurs contours se diluent dans l’atmosphère bleutée. Ils s’abstiennent de la questionner sur quoi que ce soit, repartent comme ils sont venus, sans avoir percé le mystère, son mystère à elle, et donc inlassablement, ils reviennent. Elle laisse entrer.

Elle écrit.

Voilà, elle écrit.

Elle a espéré que les mots surgissent, ils sont là. Elle ne griffonne pas d’habitude, elle préfère l’ordinateur. Elle s’est munie d’un cahier, les mots ont suivi. Des mots qui disent les morts qu’elle tait depuis longtemps. Les morts de son âme, succédant aux blessures, les morsures du cœur, enfouies dans la terre. Ils ressortent. Elle ignore combien de temps ça prendra, quel sera le temps de l’écriture, peu importe.

C’est le matin. Très tôt. Le soleil n’est pas encore haut, le ciel embrumé s’offre à ses couleurs, doucement. L’atmosphère se veut délicate comme un secret chuchoté au creux de l’oreille. Elle est vaporeuse.

Plus tard.

Elle a pris sa vieille machine à écrire, une Hermès Baby de 1963. Un bel objet Vintage qui lui vient de sa mère. Les touches vert menthe sont encore en bon état. La typographie est nette, l’ensemble fonctionne. Sa mère était journaliste dans un grand quotidien. Elle la vénérait. D'ailleurs, c'était trop. Son ombre a toujours plané sur sa vie à elle, la condamnant à l'insupportable imperfection de ne pas être elle. Sa mère.

Sa mère l'appelait Baby. C'était à la mode, à l'époque, le surnom anglophone. On se donnait du Darling et du Honey à tout-va. Ça faisait chic.

Elle caresse d’un geste raffiné la surface du vieux modèle, la sensation se fait soyeuse au toucher. Elle l’empoigne avec fermeté, le range dans son étui d'époque en cuir brun, à l’odeur du temps écoulé, une odeur de poussière bien installée. Elle s’en va défier les éléments, elle écrira face à l’eau. Le temps est doux, le ciel bleu clair parsemé de nuages blancs, ronds et moelleux. Avenants.

Sa démarche se teinte d'une lenteur plus sensuelle, son corps trahit par réminiscences les soubresauts de ses nuits.

Elle avance.

S'approche, se rapproche, sent l'air du large se préciser. Elle respire. Ouvre le buste, emplit ses poumons d'une profonde inspiration, expire pour rejeter l'excès de tensions. Elle recommence. Plusieurs minutes. Le rythme trouve sa régularité.

Elle porte une fine robe blanche en lin d'une longueur qui s'arrête aux chevilles ; la découpe est droite, les épaules à découvert. Elle en voile la nudité d'un châle en coton crocheté, non par pudeur, c'est juste une robe qui s'accommode peu de la fin de l'été. L’échancrure du décolleté lui épouse adéquatement la forme des seins, le tissu léger glisse sur leurs courbes bien dessinées, mises en valeur avec ce qu'il faut d'élégance. Un foulard négligemment noué autour du cou protège ses cheveux blond vénitien des coups de vent intrusifs, et de larges lunettes fumées lui mangent le visage. Les yeux sont à l'abri du soleil et d’autrui.

Elle semble sortie d’une époque révolue, d’un film en noir et blanc, peut-être. On dirait sa mère, presque, en la voyant de loin. Mince silhouette diaphane. Ethérée. Secrète.

Louve.

Libre ?

Sa mère vient de mourir.

Elle voulait fuir l'atmosphère pesante du deuil à faire. Elle est venue là pour écrire. Et pour fuir.

Libre ? Elle et sa mère ont fini de se confondre, se dit-elle. Jamais plus interchangeables, entièrement dissociées, il n'y aura plus d’erreur sur la personne, pense-t-elle.

Erreur.

Elle ne sera plus une erreur, jamais plus.

Comment va ta mère ? Et ta mère, quelle femme admirable et respectée...Tu lui ressembles tant.

Sempiternels commentaires sans cesse répétés…A leur évocation, voilà qu'elle fulmine. Son corps fluide et gracieux, qui subtilement suivait le vent, soudain se tend.

La main tremble, le poing se serre un instant, d’un geste automatique. Les mâchoires se contractent discrètement. Au fond, elle la détestait. Elle a tenté de s’affirmer, se construire, s’en est pas mal tirée, elle écrit, elle publie. Quelques livres au succès certain.

L’ombre maternelle continuait de planer. Sa mère. Toujours gentille, toujours aimable, toujours respectueuse des autres, trop même, trop. Etouffante. Jusqu’au bout.

Elle restait son « Baby ». Sa poupée, sans doute.

Une larme s’échappe de son œil noir, dévale lentement le long de ses joues, une seule, si rare et dont nul n’est témoin cette fois, excepté la nature, dans laquelle elle se fond. L'air n'en fait qu'une bouchée, cette unique larme s’y engouffre, repartie d’elle-même sans laisser de trace.

Elle est heureuse, en fait.

Pour la première fois de sa vie, elle l’est vraiment. Elle est heureuse de la mort de sa mère.

Un sourire imprévu la capture à présent, se déploie sur son visage, déforme ses lèvres rehaussées de rouge, lui emplit les yeux sans qu’elle le veuille, elle ne contrôle plus. Et regarde la mer, d’un calme apaisant. A cette eau chauffée par le soleil de midi, que rien ne perturbe, elle laisse ses états d’âme, lâche, desserre l’étau, tandis que d’une main, elle tient toujours fermement l’étui contenant la Hermès Baby. De 1963.

Trop de non-dits, trop de révoltes rentrées, depuis trop longtemps pour qu'elles aient pu s'exprimer, si ce n’est de manière détournée, dans ses livres, dont le propos ne semblait jamais compris par l’intéressée. Elle en venait à déceler un soupçon de mépris dans la voix de sa mère, lorsque celle-ci l’abreuvait de compliments, la félicitait à outrance de ses réussites.

Dose létale.

Poison mortel.

Elle a glissé quatre-vingt grammes d'arsenic dans le verre de vin du soir de sa génitrice.

Après une semaine de douleurs intenses, la mère s'est écroulée.

Elle l'a tuée.

Sur le sable doré, elle ouvre une page blanche. Face à l'eau qui diffuse ses reflets brillants comme la pierre d’opale, dans sa robe de lin blanc, le visage illuminé, le sien, unique, délesté d'un poids, les traits lisses, apaisés, elle est heureuse.

Pour la première fois de sa vie, elle l'est vraiment.

Alexandra Coenraets

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Elle, une nouvelle en deux partie écrite à la façon de Marguerite Duras... signée Alexandra Coenraets

Publié le par christine brunet /aloys

Elle, une nouvelle en deux partie écrite à la façon de Marguerite Duras... signée Alexandra Coenraets

"Il y a quelques temps, je me suis moi aussi aventurée à écrire dans le style d'une grande écrivaine que j'admire et dont j'aime l'écriture: Marguerite Duras. Ecrire "à la manière de", voilà un exercice difficile. Je m'y adonne pour la première fois, aussi j'espère ne pas tomber dans la caricature. Si c'est le cas, je ferai mieux par la suite...Ou m'abstiendrai. "

Elle.

Ça se passe entre les deux caps. Le Blanc et le Gris-Nez. Dans le Pas-de-Calais. A quinze kilomètres de Boulogne-sur-Mer.

Côte sauvage et puissante. Côte d'opale, comme la pierre.

La mer.

Elle brille, la mer, d’une précieuse luminosité, l’eau scintille sous le soleil du soir. Elle est nordique, la côte, mais l’astre y déploie ses rayons, là comme ailleurs, par endroits et par moments. Il enrobe le décor d’une lumière fuyante, le modèle à sa guise de ses touches impressionnistes. Le caresse, le cajole, le couve aussi.

Elle arbore une ambiance de louve, la côte, parfois. Impossible à saisir. Et si on essaie de l’attraper, comme un jeu, on peut s’amuser un temps, mais non, on ne réussira pas à en capter l’essence.

Une femme.

Solaire. Seule. Son ombre rayonne dans le soleil du soir. Elle foule de ses pieds le sable humide, dont les grains s’infiltrent entre les orteils, elle sent qu’ils s’y agglutinent même, tandis que le rythme des vagues lui berce les oreilles. Elle marche lentement, le pas langoureux, les sandales dans une main, la cigarette dans l’autre.

Elle fume.

Savoure chaque bouffée, inspire, expire. Elle dévore les volutes de ses yeux verts. C’est bon.

Elle est venue pour écrire. C’est le troisième, son troisième roman. L’inspiration tarde à venir, alors elle est partie la chercher.

Au bord de la mer, il lui semble que c’est l’idéal. Et puis, elle connaît le coin, elle a ses habitudes.

Elle aime se ressourcer au bord de la mer. Sait l’atmosphère propice à l’écriture.

Elle l’a toujours su. Dès l’enfance, elle savait que c’était ça, le chemin. Le sien. Ecrire. Elle savait qu’il y avait des lieux où la plume redevenait flamme, jaillissait de ses cendres, soudain prise d’effervescence. Sortait de latence. « Elle dit aussi que s'il n'y avait ni la mer ni l'amour personne n'écrirait des livres ». Ni l’amour ou le manque d’amour. Le manque d’amour, fabuleux déclencheur de mots quand l'auteur parvient à l’actionner, matière brute à travailler, triturer sur papier, ou qui s'empoigne à bras-le-corps pour tapisser l’écran d’une suite de notes noires et blanches. Harmonieuses. Ou dissonantes.

Ecrire, c’est une musique.

Elle, elle sait où elle va. Personne ne sait d’où elle vient. A l’hôtel où elle est descendue, ils n’ont posé aucune question. Mystérieuse, insaisissable silhouette, comme les éclats de cette lumière locale, elle se fond dans le paysage, en épouse les formes. Ou bien est-ce l’inverse.

Louve.

Dès l’enfance, elle avait eu cette tristesse au fond des yeux. On pouvait passer des heures à scruter le gouffre qu’offraient ses regards, en explorer les mille nuances, se perdre dans l’abîme béant de ses pupilles. S’y noyer. Ressortir enduit de cette mélancolie qu’elle transmettait à son insu. Ou volontairement, peut-être, on ne sait pas. Peut-être était-ce voulu, puisqu’aucun mot ne sortait de sa bouche ; aucun, d’ailleurs, n’aurait été adéquat pour traduire la force de l’émotion que son œil dégageait, parfois humide, parfois pas. L’observateur chanceux, savamment envoûté, pouvait y surprendre de temps à autre une larme perler dans un coin, au seuil des paupières. Elle se l’autorisait, se dévoilait par d’infimes mouvements du corps.

C’est le mois de septembre.

Cette enfant au cœur fermé devenue femme se promène, l’allure nonchalante ; contours féminins, âme incertaine, un corps sensuel que les hommes désirent. Une femme sans âge dont les hommes désiraient depuis longtemps percer le mystère qu’en elle ils décelaient. Au premier regard.

Elle s’est toujours préservée.

L’œil triste s’est adjoint d’un caractère vif et perçant, l’iris s’est empreint d'une profonde détermination. Un soupçon de colère y met son grain de sel pour donner du piment.

Le sel, justement, oui, le sel. Le sel de la vie, elle le trouve près de la mer, où son odeur est piquante, inévitable, brutale et vivifiante. Apre aussi. D’une âpreté sans égal.

C’est ça qu’elle doit faire, elle le sait depuis toujours. Mettre le sel de sa vie par écrit. Remplir une salière et saupoudrer la feuille blanche de l’aube à l’aube s’il le faut. Le sel donne soif, de cette soif d’apprendre encore, d’apprendre des autres et de soi. Trouver qui on est. L'assumer. Se dégager de ce qu’on a été. L'assumer.

Elle a des amants. Ils viennent l’un après l’autre le soir, à l’hôtel, dans sa chambre, furtifs ; le son de leurs allées et venues parvient aux oreilles du personnel un bref instant. On les entend gravir l’escalier à pas feutrés, fébrilement, en toute discrétion; ou d’un pas lourd, lourd d’appréhension peut-être, de désir sûrement. Ils gravissent les marches vers elle.

Ce sont des nuits sans fin, sans commencement, aucun des deux ne se rappelle vraiment l’entre-deux. Entre le début et la fin, que s’est-il passé ? Souffles courts, emmêlés, peaux effleurées, caressées, sa peau à elle, sa peau à lui, à eux, contact peau-à-peau, leurs peaux douces et rugueuses se frôlent, se cherchent, se rencontrent, se rejoignent, partition pour piano à quatre mains, deux mains d’homme, deux mains de femme, elles tâtent, palpent et pétrissent, jouent leurs notes similaires, complémentaires, innovantes, singulières. Se jouent d'elles-mêmes, se fuient et se perdent.

L’amour, c’est une musique.

Halètements, cris, silences.

Pauses.

Les doigts s’entrecroisent pour mieux cueillir l’instant, tandis que les corps transpirent, collent et se collent, le plaisir devient intense. Autour d’eux, il n’y a plus que le plaisir, une aura de plaisir. Ils s’y dissolvent et se laissent porter.

Ils oublient.

Au matin, il n’y a rien.

Un vide sépare deux être chancelants qui tentent de se reconstituer. Il faut rassembler les morceaux. A tâtons.

Alexandra Coenraets

Auteure/médiatrice

www.quandilnaitdusens.wordpress.com
www.mediation-plurie
lle.be

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Chères mères, une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Chères mères, une nouvelle signée Micheline Boland

CHÈRES MÈRES

En cette fin de printemps, j’avance à petits pas rapides dans le cloître baigné de lumière. J’ai pris du retard en arrosant les géraniums avant l’office. Je glisse pareille à une souris. Efficacité plutôt qu’empressement, douceur plutôt qu’agressivité.

Je pense à elle, Mère Marie des Anges. Je l’imagine les yeux grands ouverts, les lèvres pincées. Je la réentends : "Ma fille, vous comprenez bien, je me dois de prolonger votre noviciat. Vous ne correspondez pas au profil de nos sœurs, voyez-vous. Je dirais à votre propos : manque de profondeur, manque de connaissances, trop peu de spiritualité et de maturité. Vous n’avez que vingt-cinq ans. Vous pouvez encore attendre un peu."

Je transpire à grosses gouttes. Mes mains sont moites. La sueur coule le long de mes jambes. C’est comme ce jour-là, ce jour maudit où elle m’avait appelée dans son bureau. Oh, cette chipie qui ose me juger. Que celle qui n’a jamais pêché me jette la première pierre ! Moi, Seigneur, je veux juste te servir comme Marthe, la sœur de Lazare. Peu m’importe l’analyse de la Genèse, de l’Exode, du livre de la Sagesse, de l’Ecclésiastique, des Évangiles. Comme dit mon père, j’ai la foi du charbonnier, selon lui, la plus indéfectible.

Je pousse la porte de la chapelle. Un léger grincement et mes pas qui résonnent sur le carrelage. Les regards de quelques sœurs. Je croise celui de Mère Marie des Anges. Des yeux de braise. Elle n’a pas sourcillé. Elle a juste relevé le buste quelques secondes quand je suis entrée. Déjà, elle se tient courbée dans une posture de respect face à l’autel.

Mère Marie des Anges. Quatre-vingt-cinq ans de piété, dont cinquante-cinq passés dans ce monastère. De l’arthrose, de l’hypertension, une bronchite chronique, une vivacité d’esprit inaltérable. Grande, mince, les traits réguliers, une beauté toute classique. Une licence en histoire, un doctorat en théologie. Elle est issue d’une famille d’industriels richissimes et dévots.

Moi, infatigable, petite, ronde, un diplôme d’hôtellerie et un certificat d’aide familiale, une famille de traiteurs pratiquant la religion, irrégulièrement, au gré des banquets et des commandes.

Je regarde Sœur Lucie. Elle m’adresse un sourire plein de bienveillance. Oh, c’est certain, avec Sœur Lucie, je pourrais prononcer mes vœux au moment prévu, c’est-à-dire en juin. Je serais vraiment admise dans la communauté et reconnue par elle. Ne suis-je pas une bonne ouvrière, une abeille butineuse, une fourmi laborieuse ? N’ai-je pas ce sang neuf, cette jeunesse, cette fraîcheur dont on a tant bien besoin ici ? Ici, on manque de bras. Moi, j’offre mes bras, ma foi et mon courage à toute épreuve.

Je m’assieds près de Sœur Angèle, quarante-cinq ans, la dernière à avoir prononcé ses vœux !

Je prends le livre de prières dans l’entaille de la chaise et je lis à voix basse, en prenant soin de remuer les lèvres pour prouver à celle qui en douterait que je lis et que je ne rêvasse pas ! Puis, je repose le livre dans l’espace prévu, je joins les mains, je pense à l’organisation de ma journée, aux tâches réalisées et à celles à réaliser. Laver les vitres du cloître, préparer la soupe et la potée aux carottes, préparer le sirop de sauge pour Mère Marie des Anges, cirer le parquet du parloir, agrafer les nouveaux feuillets de chants. Je suis excitée comme une puce à l’idée de tout ce travail à accomplir. Mes louanges vers Dieu ne passent pas par des mots, elles passent par des actes. D’ailleurs, je rêve déjà au temps où je pourrai aller épauler les quelques sœurs qui œuvrent dans un quartier misérable de la capitale.

Sœur Brigitte sonne. Le prêtre sort de la sacristie. La messe commence. Un bel élan de ton mon être. J’ai du coffre. "Je cherche le visage, le visage du Seigneur… "Ma belle voix, les voix fluettes des anciennes. Mon entrain, leur calme.

Mon esprit vagabonde. J’écoute à peine les paroles du prêtre, je réponds mécaniquement. Toujours cette question de noviciat prolongé qui me turlupine. Toujours cette colère rentrée, ce cœur qui s’emballe, cette sueur qui me coule le long des jambes.

Heureusement, il me suffit de suivre le rythme imprimé par Mère Marie des Anges pour être au diapason des autres. Me lever quand elle se lève, m’asseoir quand elle s’assied, me tasser sur moi-même quand elle le fait. Quel meilleur chef d’orchestre qu’elle ?

Elle entame le psaume 26 : "Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrais-je ?"

Boum !

Surtout ne plus suivre Mère Marie des Anges. Elle vient de s’affaisser en renversant sa chaise.

Notre organiste continue de jouer. Rien ne pourrait la distraire de sa musique. Quant à moi j’en suis à l’Alléluia. En quelques jours, ma petite recette de sirop à la sauge améliorée par une décoction de graines d’if a fait son œuvre !

Ma petite voix intérieure celle qui autrefois m’a permis d’éviter d’être victime d’un abus sexuel, celle qui me guidait lors des examens, celle qui me dit comment me comporter dans des situations délicates se fait entendre. "Allez maîtrise-toi. Mets à la main à la pâte. Va chercher un verre d’eau, un coussin pour la supérieure ! "Je me précipite vers la cuisine. Je reviens au plus vite. Ce ne sont que sanglots, gémissements, exclamations retenues.

"C’est trop tard, Anne-Sophie, notre chère supérieure, a rejoint Notre Seigneur. "Sœur Agnès sanglote dans les bras de Sœur Lucie. Les larmes comme les rires sont contagieuses. Je n’y peux rien. Je pleure à chaudes larmes. Je hoquette, je pose la main sur l’épaule de Sœur Brigitte. "Oh ma sœur, ma sœur."

Le docteur soignait Sœur Marie des Anges, il connaissait ses fragilités. Il ne trouve rien de suspect dans ce décès. Il signe le certificat qui envoie Mère Marie des Anges à plusieurs pieds sous terre !

Mère Lucie a remplacé Mère Marie des Anges.

Mère Lucie, quatre-vingts ans. Un excès de poids et de cholestérol, une tendance à s’enrhumer aisément. Un diplôme d’orthophoniste, deux candidatures en philosophie. Des parents enseignants. Une mère catholique, un père protestant. De nombreux frères et sœurs qui lui rendent souvent visite.

Je laisse les choses se tasser. Pourtant, je piaffe d’impatience. Deux choses me préoccupent vraiment. La première, quand vais-je prononcer mes vœux ? La seconde, quand vais-je pouvoir secourir les plus démunis ?

Un dimanche d’été, lors d’une promenade dans le parc, je m’approche de Mère Lucie occupée à observer des dahlias bicolores. J’ai les joues en feu, mes mains s’agitent dans les poches de ma robe. Ma voix est presque inaudible. Je lance une bouteille à la mer : "Dites, Mère Lucie, vous avez pensé à mes vœux ?"

Elle se retourne, pose son beau regard bleu sur moi. Elle me répond du bout des lèvres comme si elle craignait de me blesser. "Vous savez bien, Anne-Sophie, que Mère Marie des Anges avait décidé d’ajourner…"

Je ne la laisse pas finir sa phrase. Je saisis sa main, je la couvre de baisers : "Je vous en prie, je vous en prie…"

Elle me sourit mollement. Tant de tristesse dans son regard ! "Non. L’an prochain, peut-être…"

Je demeure là près d’elle. Je lâche sa main, elle me caresse l’épaule : "Patience, patience…"

Il ne reste dans mon cœur plus aucune trace de l’espoir fou qui m’habitait trente secondes plus tôt. Un rideau sombre est tombé sur le parc ensoleillé. Je cours vers la statue de la Vierge. Je m’agenouille. On pourrait croire que je prie mais je ne fais que murmurer : "Ne me lâche pas. Aide-moi !"

Septembre arrive dans les brumes et l’humidité. Mère Lucie traîne un de ces catarrhes ! Elle éternue, se mouche et tousse beaucoup. Je lui propose de prendre mon fameux sirop de sauge adapté d’une recette de ma grand-mère, ce sirop qui vient à bout des toux les plus tenaces.

Boum, dans la chapelle, le jour de la Saint Michel ! Mère Lucie vacille avant de tomber sur le carrelage. Le diagnostic est vite posé par Sœur Agnès, infirmière à la retraite. Le docteur n’y voit de nouveau que du feu ! Mère Lucie rejoint bientôt Mère Marie des Anges dans le cimetière du couvent !

L’automne est bien là. Je n’ai toujours pas prononcé mes vœux. Je suis toujours ajournée. Quand me laissera-t-on rejoindre la communauté en ville ? Quand pourrais-je être plus utile que je ne le suis ici ?

Mère Agnès succède à Mère Lucie. Quatre-vingts ans. Une force de la nature. Jamais une rhinite, une indigestion, une gastro-entérite. Juste un peu d’arthrose cervicale. Une sportive, une femme d’action. Je ne l’imagine guère revenir sur une décision prise par un de ses prédécesseurs.

Les jours passent dans cette espèce d’attente qui ne se dit pas. De temps à autre je voudrais lancer : "Vous pensez à moi, Mère Agnès. Vous n’oubliez pas mes vœux ? "mais je m’en garde bien. Je ne supporterais pas une réponse négative même s’il elle m’était donnée avec le plus joli sourire qui soit et les meilleures raisons.

Un dimanche de décembre, il gèle à pierre fendre. Une belle journée très froide mais aussi très ensoleillée. Mes neveux viennent me rendre visite avec ma sœur et mon beau-frère. Dès son arrivée, juste avant la messe, ma sœur a cette drôle d’idée de leur préparer une patinoire dans la cour arrière, celle qui se trouve devant le potager. Quelques seaux d’eau et le tour est joué ! C’est au milieu de l’après-midi que l’accident se produit. Mère Agnès voit jouer les enfants, veut se montrer sous son meilleur jour, va à leur rencontre et se fracasse le crâne sur les pavés. Comme a dit mon beau-frère : "ce n’est pas à quatre-vingts ans qu’on devient patineuse…"

Le mercredi suivant, nous enterrons Mère Agnès.

Mère Brigitte lui succède. Mère Brigitte, soixante-neuf ans, une excellente santé, une personnalité affirmée. Rien d’une suiveuse.

Lors du repas de Noël, l’ambiance est super. Nous n’en finissons pas de fredonner des cantiques et de plaisanter. Je suis euphorique. Je me tiens bien droite. Je dis d’un ton enjoué : "Dites Mère Brigitte, je pourrai prononcer mes vœux après Pâques ? Mon frère revient du Canada. Je serais tellement contente qu’il y participe. "

Et là, j’entends enfin ce "Bien sûr, Anne-Sophie. On en reparlera demain après la prière du soir. "

Et là, j’émets ce "youppie "dont on parlera encore longtemps au couvent…

La cérémonie a lieu le premier samedi de mai. Un vrai succès. Beaucoup de recueillement durant l’office, un temps splendide, une ambiance joyeuse durant le repas. J’ai fait plus ample connaissance avec les quatre religieuses de la congrégation établies à la capitale. Quatre sœurs des plus sympathiques, dévouées à souhait. Déjà, nous nous entendons à merveille. Je suis sur un petit nuage. Nous formerons un quintet de choc. Deux infirmières, deux assistantes sociales, une aide familiale. Pourtant, rien n’est encore décidé quant à la date de mon départ du couvent pour les rejoindre

Début juin, Mère Brigitte est occupée à tondre les pelouses. Je lui propose de l’aider en coupant les bordures. Après le jardinage, nous prenons un thé au réfectoire. Elle me parle de son enfance à la campagne, de son intérêt pour les fleurs, de ses expériences en horticulture. Confidence pour confidence. Je lui livre mon désir d’aider les plus défavorisés parmi nos frères. Peu à peu, je lui fais comprendre que je voudrais aller à la capitale. "Je crois que je me sentirais vraiment utile en étoffant leur équipe. J’ai une expérience d’aide-ménagère que Sœur Élisabeth paraît apprécier…"

"Plus tard peut-être, Sœur Anne-Sophie. Vous me semblez encore trop fragile pour un tel labeur. Je veux dire que vous vous défendez mal…"

Les larmes me montent aux yeux. Je les essuie d’un bref revers de la main. Je frissonne un peu. Mère Brigitte l’a vu. Elle me ressert du thé en disant : "Ne prenez surtout pas froid après avoir tant travaillé. Buvez ça.»

Je dis "merci". Je bois en silence. Je ne réponds pas. Personnellement, je trouve que je ne me défends pas trop mal !

Depuis cette conversation, je piaffe de nouveau d’impatience. J’estime pourtant que Mère Brigitte est trop jeune et en trop bonne santé pour avoir droit à mon fameux sirop à la sauge…

Micheline Boland (extrait de "Petites tranches de vie", en attente de référencement)

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

La hiercheuse de Wasmes, une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

La hiercheuse de Wasmes, une nouvelle signée Micheline Boland

LA HIERCHEUSE DE WASMES

En ce temps-là, à Wasmes dans le Borinage, Liette la hiercheuse, vous savez, les hiercheuses étaient ces femmes qui poussaient des wagonnets remplis de charbon, est follement amoureuse d'un pénitent, Myen.

Le pénitent exerce un métier on ne peut plus dangereux. À l'époque, les lampes de sûreté n'existent pas encore. Le pénitent est celui qui va seul dans les galeries de mine désertes, il explore les moindres recoins en promenant partout une perche munie d'une flamme vive. Il s'assure ainsi qu'il n'y a aucune trace de grisou et que les mineurs pourront aller sans danger exercer leur dur métier. Ainsi, le pénitent est plus proche du péril de sa vie qu'un guerrier, qu'un charmeur de serpents, qu'un explorateur dans une jungle inconnue. On comprend vite que les pénitents meurent tous à la tâche et que pour Liette l'angoisse est une compagne fidèle.

Myen est un homme doux et pensif, calme et mélancolique. Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette rêve des beaux yeux bleus de son bien-aimé, de ses mains d'artiste, de sa démarche. Un homme d'apparence si fragile pour un travail tellement ardu. Elle rêve de lui et lui, il rêve d'elle. Liette vit dans l'inquiétude dès que Myen descend dans la mine. Liette ne connaît que de rares moments de bonheur tranquille. Même quand elle se promène avec Myen, elle pense qu'il devra bientôt s'en retourner dans le fond, un fond si avide de vies humaines, un fond si sombre et inhospitalier. De telles pensées gâchent les instants de félicité. Liette n'est jamais vraiment gaie et détendue, ni insouciante et sereine.

Myen vit des heures pénibles. Il redoute le grisou mais il n'en souffle mot. Il sait qu'un jour, il ne reviendra pas des profondeurs de la mine. Un jour, il y restera. C'est peut-être ces idées sombres qui rendent son regard plus profond que celui de tous les jeunes gars de Wasmes.

Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette prie souvent Sainte Barbe. Elle lui demande protection pour son amoureux. "Oh, je t'en prie, Très Sainte Barbe, place Myen sous ton aile protectrice. Accompagne-le en bas. Éloigne le grisou de sa vie !"

Elle demande à la Sainte un miracle pour lui épargner un chagrin auquel elle ne pourrait survivre. Elle l'implore d'inspirer aux hommes un moyen moins cruel de dépister le grisou. Le beau temps venu, elle dépose souvent un bouquet de fleurs des champs devant la statue de Sainte Barbe à l'entrée de la mine. La statue a, aux yeux de Liette, tous les charmes des plus grands chefs d'œuvre des sculpteurs. Le plissé de la robe, la douceur du visage, les cheveux finement ouvragés comblent son besoin de merveilleux.

Liette connaît bien des légendes concernant Sainte Barbe. Il y a celle où Sainte Barbe guide des mineurs égarés dans le dédale des sombres galeries. Il y a celle où Sainte Barbe réconforte d'un baiser les mineurs qui connaissent leur dernière heure dans une galerie embrasée par le grisou. Il y a surtout celle où Sainte Barbe va fleurir les tombes des victimes de la mine.

Un matin, un embrasement de grisou. Un incendie qui allume toutes les artères de la mine. Un incendie dans lequel Myen perd la vie et Liette la raison. Le corps de Myen ne sera pas retrouvé. Liette n'a aucune tombe sur laquelle se recueillir et cela ajoute encore à sa souffrance.

Liette continue de travailler, il lui faut bien vivre, se nourrir, se chauffer, se loger. Mais Liette ne sourit plus. Liette parle de moins en moins. Liette s'abîme dans sa tristesse. Que lui importe le printemps ? Que lui importe les rayons du soleil, les chants des oiseaux, les amours de ses compagnes ? Que lui importe la saveur des fruits, les parfums des fleurs ? Pourtant, Liette prie encore Sainte Barbe. Elle la prie de sauver des mineurs, des pénitents, d'éviter aux femmes et aux enfants de mineurs la souffrance qu'elle connaît. Elle repense aux légendes qui mettent en scène Sainte Barbe. Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette pleure en silence. Dans son sommeil, il y a des flammes, des multitudes de flammes qui dévorent Myen. Pour Liette, il n'y a plus d'espoir de retrouver l'amour, plus de douceur de vivre. L'enfer est sur cette terre. Le diable, c'est le grisou.

Un soir, Liette va jusqu'au petit étang de Wasmes. Elle s'assied sur la berge. Elle pense à Myen, elle pense à Sainte Barbe. L'eau sombre dans laquelle se réfléchissent des étoiles, dans laquelle se mire la lune pareille à un bijou d'or, dans laquelle elle devine de magnifiques nénuphars et des algues gracieuses, l'attire. Liette se lève, elle va cueillir ces étoiles et ces nénuphars pour les offrir aux victimes du grisou. Ce sera une dernière offrande. Liette s'avance vers ce jardin artificiel, vers cette illusion. Ses mains se tendent pour cueillir des fleurs. Liette progresse dans l'eau. Liette se noie pour trouver au fond de l'étang les fleurs qui feront le plus beau des bouquets.

Liette est devenue le double de Sainte Barbe… Liette a fait sienne une légende…

Cette nuit-là à Wasmes fut une nuit calme et parfumée. Certains disent qu'ils ont entendu s'élever le chant de Liette, tandis qu'elle s'enfonçait dans les eaux grises.

Micheline Boland (extrait de "Contes en stock")

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

"Coûter la peau des fesses", un texte signé Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

"Coûter la peau des fesses", un texte signé Louis Delville

"COÛTER LA PEAU DES FESSES"

Origine historique de l'expression…

Éphèse une ville de Turquie célèbre pour son site archéologique extraordinaire. Dans l'antiquité, Éphèse était un port actif sur la Mer Égée.

Mais l'ensablement provoqué par les sédiments charriés par le fleuve Caystre a fait reculer la côte vers l'ouest si bien qu'aujourd'hui, la ville se situe à près de sept kilomètres à l'intérieur des terres.

Éphèse était une ville riche, de nombreux marchands y faisaient le commerce des épices, du bois précieux et surtout des fourrures. De nos jours, on voit encore quelques montreurs d'ours descendre des montagnes toutes proches avec leur animal pour ravir les touristes.

La qualité des peaux vendues faisait la richesse des négociants d'Éphèse et de ses environs. Les navires affrétés par les Tatars venant du nord de la Mer Noire repartaient chargés de mille et un produits qui ont fait la richesse de toute la région.

L'ensablement du port empêcha le commerce avec les grands voiliers. Éphèse perdit progressivement sa prépondérance et devint une ville moyenne.

Le commerce périclitait de plus en plus et les riches marchands sont partis vers des lieux plus prospères.

Les négociants en fourrure tentèrent bien de résister mais ils ont été obligés d'augmenter le prix de leurs marchandises pour tenir le coup.

Dans toute la région, on commença à raconter que les peaux d'ours et d'autres animaux étaient bien plus onéreuses à Éphèse qu'en d'autres endroits. Partout, on parlait des peaux d'Éphèse comme d'un produit coûteux.

De nos jours encore, quand on vous dit que quelque chose coûte la peau des fesses cela fait référence à ces fameuses peaux qui ont fait la réputation de cette ville d'Éphèse, joyau de l'antiquité.

(Extrait de "Petites et grandes histoires")

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Secret's garden, une nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

Secret’s garden

Ces paroles de mon vieux, elles résonnent encore en moi. Comme si c’était hier. Un coup de pied au cul qui, voici une vingtaine d’années, envoya valdinguer tout ce qui me restait de mes sentiments filiaux et de ma putain de vie dans ce deux-pièces miteux.

— Fous l’camp pauv’ petit con, ça me fera une bouche en moins à nourrir ! gueula-t-il. Des paroles odieuses, vomies par un alcolo notoire. Une misère.

Sac au dos, j’ai dévalé les dix étages par l’escalier en colimaçon, l’ascenseur ne fonctionnait plus depuis des lustres. Je me revois encore, trébuchant sur les canettes vides et sur un ou deux mecs shootés à l’héro. En bas de mon HLM aux murs peinturlurés de graffitis de toutes les couleurs, la longue bagnole noire m’attendait, comme prévu. La veille, le juge avait sifflé devant les assistants sociaux et toute cette clique de bons à rien :

— Un an d’intérêt général ! Le soussigné Kévin Villard est tenu de seconder et d’aider le jeune Edouard Stern, atteint d’une pathologie mentale incurable, durant douze mois consécutifs, et ce dans toutes les tâches du quotidien. La délinquance se paiera dorénavant de cette manière ! On n’incendie pas impunément les véhicules des honnêtes citoyens !

Ensuite, en aparté comme si j’étais un vieux pote du lycée, il me remit une enveloppe grise, dans laquelle je lirais les formalités pour le voyage, et aussi toutes les consignes d’usage. J’ai entendu le mot « secret » et ça m’a foutu les boules. Je ne savais pas ce qui m’arrivait, mais je pressentais qu’une bascule de mes pôles était imminente, question d’instinct.

Je me suis écroulé sur la banquette arrière de la bagnole et un type tout de noir vêtu, avec une tronche d’enterrement et des mots qui sortaient de sa bouche froids comme des glaçons, me tendit une bouteille bien fraîche de coca et un sandwich au jambon garni de lamelles épaisses de cornichons. Ça m’a fait tout bizarre, cette gentillesse. J’ai englouti tout ça, je crevais de faim, je n’avais plus rien bouffé depuis deux jours. Quant au type, il s’appelait Fred, me dit-il entre deux recommandations. Il m’énonça comme une récitation de sa voix stéréotypée les étapes de ce long voyage qui devait m’emmener vers une île paradisiaque. Là où résidaient le jeune Edouard Stern et son père, le richissime Alexander Stern. J’en n’avais rien à cirer, je voulais décamper le plus loin possible de tout ce merdier familial, même si le mot « secret » restait accroché au plafond de ma mémoire. Après, tout s’est enchaîné à une folle allure. L’aéroport, l’avion, l’atterrissage et puis encore un avion, un atterrissage plusieurs heures plus tard et encore un avion. Mes souvenirs sont flous, perdus dans les flots et les ciels azurés. Ensuite, Fred me conduisit vers un bungalow de planches, pareils à ceux des films américains. C’était la nuit, je ne voyais pas grand chose. Au loin, j’entendais les bruits de l’océan et les vents qui soufflaient. Mes pas frôlaient du sable chaud, la chaleur accablante de la journée ne s’était pas encore éclipsée malgré la tombée de la nuit. J’étais crevé et lorsque Fred me présenta d’une façon très solennelle ma nouvelle chambre, je n’ai même pas ouvert le lit, ni enfilé le pyjama bleu et blanc replié à côté de l’oreiller. Je me suis écroulé, presque évanoui, sur ce velours ocre du couvre-lit si doux sous mes mains crevassées et mon visage plein de sueurs.

— Cé l’heureeeee, cé l’heureeeee ! hurla une voix qui hachait ses mots. Je pensais que je rêvais. La voix recommença à jouer à l’horloge parlante et je rassemblai ce qu’il me restait de neurones. Tout me revenait, le juge, les avions, l’océan, le pyjama bleu et blanc. J’ouvris un œil et c’est comme ça que je le vis pour la première fois, lui, Edouard Stern. C’est vrai qu’il avait une tronche de demeuré. Des cheveux roux, hirsutes comme s’ils venaient de recevoir une décharge électrique de mille volts, une bouche tordue et de grands yeux bleus. Si bleus. J’ai eu peur ! Ce gars ressemblait à un extra-terrestre ! Ses yeux étaient d’un bleu transparent avec d’étranges fines paillettes argentées, tout autour de la pupille.

— Cé l’heureeeeee, recommença-t-il à rengainer, tu t’appelleuuuuus Kééévin, moi cé….

— Edouard Stern fils du richissime Alexander Stern, lui lançai-je, en essayant de me redresser, tout en me dépatouillant des oreillers et du pyjama.

— Oui, me dit-il, en élargissant son horrible bouche.

Je me dis que ce gars n’avait vraiment pas été gâté par la nature mais tout en examinant ses yeux, je conclus qu’il se dégageait de cet E.T. un truc attendrissant, un je-ne-sais-quoi qui me rassura.

— Tuuuu saiiiis, eeeeu cé égaaal à quoua ?

— Salut Edouard, je te comprends pas ! Articule moins fort !

Edouard s’était assis sur le lit et ses doigts trituraient les franges du couvre-lit, il donnait l’impression de les compter.

— Euuuu, céééé ééégal à quoua ?

— Ecoute, cher Edouard Stern, toi et moi, on vivra ensemble pendant un an, c’est comme ça. Ne t’excite pas quand tu me parles, on a le temps !

— Eeeeeeeu, cé égal au produit de la masse par le carré de la lumière ! débita-t-il tout de go, ou presque !

J’étais sidéré et me demandai sur quelle planète je venais de débarquer. J’ignorais encore que les prochains jours, j’irais de découvertes en découvertes.

— E= mc2 ! dit-il d’un seul souffle, tout en gribouillant la formule sur un petit carnet qu’il sortit de la poche de son jeans jaune.

— Oh mon gars, tu crois pas que je suis venu jusqu’ici pour m’exploser la cervelle !

— Siiiiii ! Vi-ens a-vec mou-a !

Edouard Stern était un drôle de bonhomme. Il devait avoir une quinzaine d’années, tout comme moi. Une silhouette longiligne, une démarche saccadée, comme robotisée.

Nous traversâmes un sentier recouvert de petits cailloux blancs et au loin, les vagues de l’océan grondaient. De temps en temps, Einstein – c’est ainsi que je le surnommai – se retournait et m’envoyait un clin d’œil. Rassurant!

Arrivés sur une plage déserte, nous montâmes dans une barque branlante.

— Oh ! Tu crois pas que je vais grimper dans ton espèce de truc foireux !

— Siiiiii !

Nous longeâmes la côte durant quelques minutes. Des centaines de mètres de plage et pas une âme qui vive. Je levai la tête pour m’assurer qu’un seul soleil était là-haut et que je n’étais pas sur une de ces planètes à deux ou trois soleils…

Einstein déployait une force de dix hommes, je ne ramais presque pas. La barque s’engouffra dans une crique, d’énormes rochers au-dessus de nous assombrissaient notre embarcation. C’était une espèce de long tunnel mais au bout, on distinguait des faisceaux d’une fine lumière qui s’élargissaient au fur et à mesure que nous avancions. Quelques coups de rames plus tard, Einstein m’avisa, en se retournant d’un geste brusque, de regarder vers la droite. Là, le tunnel se creusait et un passage latéral était surélevé et donc à sec. Nous continuâmes encore dans le long tunnel et au bout, une plage sur laquelle des dizaines de touristes se doraient sous le soleil nous dévoilait la perspective d’un paradis terrestre. Sur lequel des enfants jouaient au ballon, et criaient à tue-tête. Tous ces gens rayonnaient, ils étaient heureux. Einstein amarra la barque et je mis les pieds le premier sur cette plage. L’océan était calme et en projetant mon regard au loin, je m’aperçus que devant moi s’étendait un immense lac. Ce n’était pas l’océan. Des pêcheurs remontaient des filets remplis de poissons de toutes les espèces et de toutes les tailles. Un instant, je crus voir des saumons qui s’agitaient. Dans un lac, sous ce soleil de plomb, cela me parut étrange, non-conforme à tout ce que je savais de la nature. Et pourtant, c’étaient bien des bans de saumons…

Einstein s’assit sur un fauteuil de plage. Il sondait mon regard jusqu’à mes cellules les plus profondes, il me scannait. Il scrutait chacune de mes mimiques et je ne percevais aucune interrogation sur son visage, ce garçon n’était habité que de certitudes. Ses grands yeux bleus semblaient renfermer tous les secrets de l’univers, de la naissance des planètes jusqu’aux musiques des fonds sismiques qui prévoyaient les éruptions volcaniques. J’étais étonné de tout ce que je voyais. Ce lac au bout de ce tunnel creusé dans les roches, c’était étrange. Était-ce cela, le « secret » ?

Des heures s’écoulèrent et nous restions là, tantôt nous étions affalés sur les fauteuils de plage, tantôt nous nagions dans cette eau si transparente que les coraux et le plancton semblaient juste immergés sous la surface des petites vagues. L’eau était si chaude, si chaude. Jamais je ne m’étais baigné dans une eau si chaude et si pure à la fois. Sortir de ce lac me peinait, j’aurais aimé dormir et manger et vivre au milieu de ce lac. De temps en temps, Fred, toujours tout de noir vêtu nous apportait des victuailles, des fruits, des salades d’algues et des sardines grillées. Un délice. Sur le visage d’Einstein, je lisais de la joie. C’est étrange mais aucun de ces dizaines de touristes à la peau toute bronzée ne nous parlait. On aurait dit qu’ils nous traversaient le corps, qu’ils ne nous voyaient pas. L’air sentait bon le frais et pourtant nos pieds brûlaient, qui piétinaient le sable. Etrange.

Einstein me fit signe que la récré était terminée, il faisait de grands gestes, il économisait ses paroles. On remonta dans cette embarcation et à peine avions-nous ramé que mon nouveau pote me signala que le voyage s’arrêtait ici. Nous passâmes la porte latérale et nous fîmes une centaine de mètres à pied. Einstein restait muet. Il s’assurait que je le suivais et me mimait une gestuelle que je comprenais : attention à tes pieds ! Après des minutes qui s’allongeaient en éternité, nous arrivâmes dans une immense salle, avec des machines électriques, des cylindres, des turbines, des manomètres. On entendait des sons bizarres, comme ceux que l’on perçoit à l’intérieur des sous-marins. Le corps d’Einstein acquit alors une souplesse singulière, il ne se déplaçait plus comme un robot.

— Tu vois, Kévin, ici, c’est vraiment mon domaine ! C’est ici que j’expérimente tout sur tout !

Edouard Stern ne bafouillait plus ! C’était aussi hallucinant que tout ce matos autour de moi !

— Tu veux que je t’explique ?

— Waouwh, c’est trop fort!

— Il me semblait que tu avais remarqué les saumons, et cette eau si chaude ….

— Ben ouais et alors, heuuuu ! balbutiai-je…

— L’oxygène se dissout dans l’eau et plus la température augmente, plus l’oxygène se dissout et donc moins il y a de poissons !

— Ouais, et alors ? répondis-je, tout en tournant autour d’un gros cylindre tout blinquant.

— Et bien moi, j’ai inventé un système tout autre ! Je chauffe le lac en récupérant les gaz carboniques de la planète entière, par des pipelines qui passent dessous le lac. Ces gaz sont plus légers que les fluides environnants. La température des eaux monte, le lac se réchauffe et contrairement à la loi bien connue, l’oxygène ne se dissout pas. L’oxygène de mon lac se multiplie, ce qui fait que toutes sortes de poissons naissent et renaissent encore ! Tu te rends compte ? Plus l’eau est chaude et plus le taux d’oxygène s’élève ! Dingue !

— Waouwh ! Ce qui explique les saumons dans cette eau si chaude !

— Tu as tout compris ! Et plein d’autres poissons ! Et ces plantes aquatiques, une merveille !

— Tous ces cylindres….

— Presque rien, je recherche des univers parallèles. Alors je recrée dans mon laboratoire l’origine de l’univers, le grand bing bang. J’emboîte des cylindres les uns dans les autres et la rotation s’accélère…J’observe les tourbillons des liquides concentrés à l’intérieur mais ça, c’est une autre histoire.

L’année se passa comme ça, comme ce premier jour. La plage, le soleil, les cylindres. Et mon copain. Un matin, je me réveillai. J’étais dans une nouvelle école. Pour une vie nouvelle.

Jamais plus au cours de ces dernières années je ne croisai un personnage aussi troublant, sensible et intéressant que cet Edouard Stern.

Aujourd’hui, je suis pilote d’avion. J’ai atterri mille fois, dans tous les pays de la planète. Je n’ai jamais revu cette île. Jamais. C’est étrange, aux States, on récupère à présent les gaz carboniques. Dans des pipelines.

Carine-Laure Desguin

http://carineldesguin.canalblog.com

Secret's garden, une nouvelle de Carine-Laure DesguinSecret's garden, une nouvelle de Carine-Laure DesguinSecret's garden, une nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Extrait d'un journal intime, un texte signé Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Extrait d'un journal intime, un texte signé Louis Delville

EXTRAIT D'UN JOURNAL INTIME

Samedi, le 18 mai 1861

Il est près de six heures et je suis réveillée. J'écris ces quelques lignes à la hâte. Aujourd'hui est un grand jour, celui de mon mariage.

Charles m'a choisie parmi toutes les jeunes filles de bonne famille que ses parents avaient voulu qu'il rencontre avant de faire son choix.

Béni soit le jour où je l'ai vu, jeune officier fringant dans ce bel uniforme ! Il semblait savoir que tous les regards étaient tournés vers lui et pourtant il m'a longuement fixée en s'avançant vers Mère à qui il a demandé l'autorisation de m'inviter à valser.

Et nous avons valsé, valsé, j'en suis encore étourdie… À minuit, comme les jeunes filles sages, j'ai obéi à Mère qui voulait quitter la salle de bal. Nous sommes reparties dans le fiacre que Père avait envoyé nous chercher.

Cher journal, voilà plus de cinq ans que j'attends ce jour et j'ai peur ! Peur de le décevoir, peur que Charles ne me trouve pas digne de lui, peur aussi de cette nuit de noces dont Mère a toujours parlé à demi-mot et en rougissant !

J'aime Charles plus que tout et bientôt, je serai sienne.

Ceci est la dernière page de ce journal intime. Plus rien n'est écrit après ces quelques lignes…

(Extrait de "Petites et grandes histoires")

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Un bout de ciel pour les cochons, une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Un bout de ciel pour les cochons, une nouvelle signée Micheline Boland

UN BOUT DE CIEL POUR LES COCHONS

Un jour, une phrase. Un jour, une idée qui monte en soi pour quelques mots entendus par hasard. Un jour, un appel flamboyant auquel on ne peut que répondre. Un projet impératif, éveillé en quelques secondes. Une imagination attisée par ce projet si puissant.

Jeannot est un enfant de la campagne. Souvent, il joue dehors seul ou avec des copains. Quand il s'ennuie ou quand on lui demande, il accompagne son père aux champs, à l'étable, à l'écurie, au poulailler ou à la porcherie. Il l'aide comme il peut. Il nourrit les bêtes, il les soigne. Il manie brouette, pelle, râteau et fourrage avec dextérité. Il y a toujours quelque chose à faire dans une exploitation agricole.

Ce matin-là, pluvieux et triste, Jeannot écoute la radio. Il entend quelque chose qui le touche comme le toucherait l'annonce d'une épidémie de fièvre aphteuse, de peste bovine, de brucellose ou de grippe aviaire. "Les porcs ne peuvent regarder le ciel. Leur nuque ne permet pas les mouvements nécessaires à l'observation du ciel." Jeannot n'écoute pas plus loin les propos du journaliste. Jeannot sent monter en lui une immense compassion. Jeannot a le cœur qui chavire, la respiration qui s'emballe, les joues qui s'empourprent. "Pauvres bêtes", chuchote-t-il. Le sort des porcs est ainsi remis entre les mains d'un enfant apitoyé qui rêve déjà aux moyens d'améliorer la condition porcine. Jeannot rêvasse en regardant le ciel où s'amassent les nuages. Pour lui, enfant de la campagne, ce serait une punition atroce que de ne pouvoir observer le ciel. Même chargé de nuages gris, même sombre, même encombré de la violence orageuse, le ciel n'offre-t-il pas à tout un chacun des caresses divines ?

Belle occupation pour Jeannot. Il ne se dérobe pas à son nouveau devoir. Les jeux de ballon, la construction de cabanes, les soins au bétail, tout cela n'a plus qu'un piètre intérêt. À présent qu'il sait, quel pourrait être son devoir si ce n'est celui d'améliorer la vie des cochons ? Pourrait-il trouver le repos si ne lui venait une solution ? Jeannot se torture l'esprit. Jeannot tourne en rond avec son problème.

"Jeannot, va nettoyer l'évier de la salle de bain. Tu y as laissé des traces de dentifrice. Dépêche-toi. Enlève aussi la trace sur le miroir. Après tu éplucheras les pommes de terre."

L'appel de sa mère dérange bien sûr Jeannot. Adieu rêverie ! À contrecœur, l'enfant obéit. Ils sont quelques-uns à avoir eu l'inspiration, là où ils ne l'attendaient pas. Ainsi, il en est de Jeannot comme d'Archimède qui fit sa découverte dans une baignoire. L'idée est venue à l'improviste tandis que Jeannot astique le miroir. Mais oui, il suffisait d'y penser !

Quelques jours plus tard, le soleil revenu, Jeannot s'en va chercher, au grenier, le grand miroir qui autrefois se trouvait dans le hall d'entrée de la maison. Qu'importent les éclats, les taches, les points noirs, pour l'usage qu'il prévoit. Son trésor sous le bras, Jeannot s'en va vers le pré où paissent les cochons. C'est au milieu du pré qu'il pose le miroir. Il prend la précaution de l'entourer d'un grillage. Puis, emmenant dans ses bras, le cochonnet Miguel, celui qu'il préfère, il le met près du miroir. Le groin du cochon, le visage souriant de l'enfant, un morceau de ciel bleu, un bout de grillage sont reflétés. Miguel semble beaucoup apprécier. Il joue les dandys face au miroir. Jeannot rit. Tant de bonheur pour le plaisir supposé d'un animal ! Un de ces instants précieux entre tous !

Le labeur quotidien, ce voleur de loisir, amène ce jour-là le père à une étrange découverte. Un miroir dans le pré où se trouvent les cochons ! Il n'est pas besoin d'être Sherlock Holmes pour deviner qui a eu cette idée.

Interrogé, Jeannot affirme avec aplomb que c'est un moyen des plus sûrs pour que la viande de porc soit délicieuse à souhait. Foi de journaliste agricole, ose-t-il affirmer.

Une bonne idée publicitaire n'étant jamais à négliger, le père parfait l'idée de son fils. Sur le bas du mur de la porcherie qui jouxte le pré où sont souvent les cochons, il colle des miroirs. Il accroche aussi solidement des bouts de miroir le long de la clôture. Est-ce l'effet des reflets du ciel ou de leurs propres reflets, le temps passant, il lui semble que les cochons deviennent plus dynamiques, plus espiègles et surtout plus dodus. Il fait donc connaître chez les commerçants qui vendent sa production porcine l'originalité du produit qu'il offre : "La viande des porcs qui voient le ciel, la viande la plus tendre et la plus goûteuse."

Et cela marche. Coup de bluff ou pas, message fantaisiste ou réalité, c'est à chacun d'en décider. Mais le porc devient l'incontournable viande de première catégorie que se doivent de cuisiner tous les maîtres queux des environs, toutes les ménagères avisées !

(Extrait de "Contes à travers les saisons")

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Jardin de rêve, une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Jardin de rêve, une nouvelle signée Micheline Boland

JARDIN DE RÊVE

Aujourd'hui est aujourd'hui, un temps marqué par les technologies de pointe. Pourtant, des goûts et des habitudes de jadis subsistent si forts, si grands, qu'ils semblent éternels.

Dans une rue, à la limite de la ville et de la campagne, vit un homme jeune, chômeur, déçu de mener une existence de recherches stériles, recherche d'emploi mais aussi recherche de l'âme sœur.

Ses parents l'encouragent bien sûr, mais ce n'est pas cela qui lui met un réel baume au cœur.

Il descend souvent cette rue, garnie d'un côté de parcelles vertes et sauvages entre lesquelles se trouvent quelques maisons et de l'autre côté, de jolies villas, toutes entourées de coquets jardins.

Il passe souvent et il rêve… Les parcelles en friche deviennent potagers, parcs ou jardinets. Les herbes folles, pelouses précieuses ou rangées de carottes. Les orties, rosiers ou radis. Les chardons, hortensias ou poireaux. Les pissenlits, marguerites ou salades. Les boutons d'or, pétunias ou pommes de terre.

"Comme ce serait beau si les terres incultes étaient bien cultivées !" Cette simple petite phrase, dite par sa jolie voisine, croisée au milieu de la rue, fait frémir le jeune homme.

"Dans quelque temps, ce sera beau, plus beau que le parc de la ville. Plus beau que le plus beau des jardins de la rue !" Le jeune homme rougit tandis qu'il fait cette sorte de promesse à la jolie personne.

"Comment est-ce possible, as-tu entendu parler d'un projet particulier ?" La belle cherche à en savoir plus.

Jamais, elle ne devinerait que le jeune homme n'a encore aucune idée vraiment particulière.

"Hum, tu verras d'ici quelques mois… Sois patiente !"

À présent, le jeune homme se sent lié par une espèce de promesse, une sorte d'engagement.

Aujourd'hui est aujourd'hui, un temps marqué par un de ces projets fous qui fleurissent, on ne sait comment.

C'est comme cela que le jeune homme s'informe du propriétaire de la plus belle parcelle en face de la maison de la jeune fille.

C'est ainsi qu'après des démarches, il obtient la permission de cultiver cette parcelle. Il échardonne, débroussaille, bêche, amende, bine, ratisse, sème, plante, arrose. Il transpire, s'applique, se fait des durillons, s'épuise à la tâche mais son âme est joyeuse. Tandis qu'il travaille, il pense à la belle. Le jardin prend forme avec ses allées, ses bordures, ses parterres garnis de fleurs, ses carrés de légumes.

Un horticulteur passant par-là, félicite le garçon : "Si tu veux, je pourrai t'embaucher. Tu fais du beau travail. Je te payerai comme tu le mérites. Où as-tu appris le métier ?"

L'échevin de l'environnement lui aussi passe : "Bravo ! On te consultera pour l'aménagement du parc communal et pour l'organisation des floralies !"

Plus que tout, le jeune homme est sensible aux propos de la belle. "C'est magnifique. Cela donne envie de se promener." Un tendre baiser sur la joue du jeune homme est la meilleure récompense de tant d'efforts.

Peu à peu, les habitants de la rue décident eux aussi de cultiver les terrains en friche.

Le jardinage devient la passion de toute une rue. Chacun s'y met avec ses moyens, ses compétences, ses idées. Le surplus des récoltes de légumes est offert à une banque alimentaire et on donne des fleurs dans les homes de la ville.

Quant au jeune homme, il va épouser sa jolie voisine et ne cesser de se perfectionner dans le domaine des cultures. Depuis peu, il excelle, dit-on, dans l'art de tailler les arbres selon des formes variées, un art fort ancien mais toujours fort apprécié.

Aujourd'hui est aujourd'hui, plein des ressources d'autrefois, plein de visées sur un avenir enchanteur.

(Conte finaliste au concours de Surice en 2001)

(Extrait de "Contes à travers les saisons")

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

L'étranger du square, une nouvelle signée Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

L'étranger du square, une nouvelle signée Louis Delville

L'ÉTRANGER DU SQUARE

Le vieil homme s'est assis là, il semble somnoler et pourtant à chaque bruit, à chaque passage, il a écouté, il a observé.

Un chien est venu près de lui. Un de ces chiens sans race qui traîne ses puces dans les jardins publics à la recherche de nourriture ou d'une caresse aléatoire.

L'homme a probablement tendu la main, le chien s'est approché prudemment puis est venu se frotter contre la jambe du vieil homme. Déjà, ils semblaient amis, la main s'était attardée sur la tête de l'animal.

Pendant de longs moments, ils sont restés ainsi, liés par cette caresse. Le chien s'est assis et a posé la tête sur les genoux de l'homme avant d'oser y mettre une patte puis deux.

Le contact s'est fait plus intime. Maintenant, le chien est couché sur le vieil homme. Ils semblent ne plus former qu'un seul et même personnage étrange à tête d'homme et à pattes de chien : le symbole même de l'amitié et de la connivence...

Tout le monde n'a d'yeux que pour eux. Pourtant personne n'ose s'avancer plus près. Il y a bien deux ou trois touristes qui se permettent une photo mais en faisant attention à ne pas troubler leur doux repos.

Le guide s'éloigne à pas feutrés, le groupe suit.

"Et maintenant, après le dresseur de chien de Rodin, nous passons à la statue suivante, Héraclès et Apollon…"

Le lendemain, en repassant par ce jardin public rempli de statues, j'ai revu Héraclès, Apollon et bien d'autres. À la place du banc et de l'étrange couple de bronze représentant un guerrier grec et son compagnon à quatre pattes, il n'y avait qu'une pancarte : "Les chiens doivent être tenus en laisse".

(Extrait de "Petites et grandes histoires")

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 > >>