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Double identité, une nouvelle de Silvana Minchella

Publié le par christine brunet /aloys

Double identité, une nouvelle de Silvana Minchella

DOUBLE IDENTITE

Après de multiples vies à nous déchirer, dans des enveloppes physiques différentes, un coup elle était ma mère, un coup j’étais son mari, nous avions renoncé à penser qu’une vie paisible était possible ensemble sur cette Planète. Nous étions condamnés à nous réincarner éternellement dans la Roue Karmique.

Un jour, alors que nous nous reposions dans l’immatériel, libérés de nos véhicules de manifestation, après une incarnation particulièrement explosive, nos guides ont décrété :

« Vous allez y retourner et cette fois nous mettrons tout en

œuvre pour que vous soyez obligés de faire la paix. Nous avons imaginé de vous faire naître en même temps, dans le même utérus… Des jumeaux quoi ! Toi tu seras dans un corps d’homme et toi dans un corps de femme».

Devant notre air catastrophé et nos protestations véhémentes, ils ont ajouté sur un ton sans réplique :

« C’est une décision du grand boss. Sans appel. Faites vos

bagages».

L’utérus nous attendait, nous aimantait. On a plongé.

Après quelques mois d’une cohabitation étouffante, Marie (c’est le prénom qui lui était destiné) m’a lancé, excédée :

« Je ne pourrai pas le faire. Désolée. Si déjà maintenant

ta présence m’est insupportable, imagine toute une vie terrestre… Cette fois l’un de nous tuera l’autre ! »

Et sans attendre ma réponse, elle s’est évadée.

Alertés, les accueillants ont fait le nécessaire pour sauver ce qui pouvait l’être, c’est-à-dire moi.

Et me voilà habillé en humain mâle, livré à leurs babillages.

Naïf, je pensais me la couler douce, enfin seul, enfin sans elle ! Naïf étais-je.

Marie n’a pas tardé à se manifester. Elle s’insinuait dans ma personnalité pesant de tout son féminin, perturbant mes pensées, mes hormones, mes désirs. Sadique, elle profitait de son statut d’esprit pour me manipuler à sa guise. Elle la tenait sa vengeance pour tout ce que je lui avais fait subir lors de notre dernière relation.

Je ne savais plus qui j’étais. La folie me guettait.

Sur les documents, il était indiqué : sexe masculin.

Mais j’en étais de moins en moins sûr.

Jamais ELLE n’avait été plus proche de moi. Elle était en moi ! Elle était moi !

Les médecins consultés par la famille d’accueil inquiète et perplexe, étaient partagés sur le diagnostique :

  • Cet enfant présente des tendances homosexuelles.

  • Cet adolescent se cherche.

  • Et si nous nous trouvions face à un cas de transgenre ?

  • Y-a-t-il des cas de troubles de l’identité dans vos familles ?

Bravo les guides ! Vous avez été supers sur ce scénario !

°°°°°°°°°°°°°°°°°°

© Silvana Minchella

Publié dans Nouvelle

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Christine Previ nous propose une courte nouvelle

Publié le par christine brunet /aloys

Christine Previ nous propose une courte nouvelle

Une plage déserte...

À neuf ans, Mathias s’est vu obligé de passer ses vacances d’été chez sa tante Germaine, dans une maison de pêcheur, coincée entre mer et forêt. La plage était déserte, isolée et le jeune garçon s'y ennuyait. Il tournait en rond durant de longues journées, sans un seul copain pour partager ses jeux, et aucun enfant dans les environs !

Mathias aimait beaucoup la lecture mais le soir, il ressentait cependant une boule en travers de la gorge lorsqu’il pensait à ses parents : « La voix de maman, quand elle me raconte une histoire, me manque beaucoup ainsi que ses farces et ses bisous dans le cou… Et papa aussi me manque, et nos batailles de coussins. »

Hélas ! Depuis quelques mois, ses parents se disputaient pour un oui ou un non. Et quand ils l’éloignèrent, sous prétexte de régler des problèmes, l'enfant devina qu’ils voulaient divorcer.

Il était en colère et se sentait coupable alors, pour oublier tout cela, il rêvait d' aller dans la forêt. Mais cela lui était interdit ; tante Germaine et son voisin, Argan le pêcheur, avaient décrété : « Dans cette forêt, il ne se passe que des choses pas très catholiques ! » Mathias les trouvait tous deux bizarres, mais il ne pouvait rien dire.

Il jouait alors seul, avec son cerf-volant, sur la plage et ce début d’été lui parut interminable…

Christina Previ

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Lettre anonyme, une nouvelle signée Alexandra Coenraets

Publié le par christine brunet /aloys

Lettre anonyme, une nouvelle signée Alexandra Coenraets

Lettre anonyme

Le ministre ne quittait pas l’enveloppe du regard.

C’était la dixième.

Il l’observa quelques secondes encore, poussa un soupir énervé, bascula le buste en arrière et s’enfonça profondément dans les replis moelleux de son large fauteuil.

C’était la dixième qui lui parvenait. Vraiment, ça commençait à bien faire.

Tous les matins, il recevait son courrier soigneusement trié; il avait donné l’ordre à qui de droit de faire plus attention, et pourtant, jour après jour, la même missive lui arrivait en main. Quand ce n’était pas dans la pile que lui apportait son assistante, c’était à la suite d’une visite qu’il apercevait l’enveloppe d’une blancheur immaculée négligemment posée sur une chaise, ou qu’au moment d'enfiler son veston, il découvrait un coin de papier en dépasser de la poche.

Bingo !

La situation devenait intenable et surnaturelle. Le ministre était agacé au point de convoquer les membres de son cabinet en réunion improvisée. Il fallait que l'énigme se résolve au plus vite, dans l'intérêt de sa bonne santé mentale. Dès que les choses lui échappaient, ses tics nerveux revenaient à la charge. Il n’était pas loin de la crise d’angoisse et sur le point d’avaler un ou deux comprimés de Xanax.

Chacune de ces lettres exerçait sur lui une fascination qu’il avait bien du mal à comprendre. Ses yeux semblaient littéralement happés par les quelques mots inscrits en capitales juste au milieu de l’enveloppe, à l'endroit de l'adresse: « NON A LA PRESCRIPTION ».

A l’intérieur, une feuille blanche, qui, une fois dépliée, laissait apparaître un message toujours identique, dactylographié et non signé.

« Je suis une femme. De quarante ans.

Je suis une femme de quarante ans qui fait face au tabou.

Au tabou des tabous.

Je suis une victime de l’inceste.

L’inceste, ce terrorisme intrafamilial, cette violence si destructrice qu’elle tue de l'intérieur, ne laisse qu’une enveloppe morte.

Je suis cette petite fille tuée.

Je suis cet ex-enfant assassinée.

Je suis pour un instant tous les enfants tués par l'inceste.

Je suis pour un instant tous les enfants assassinés par un membre de leur famille ou plusieurs.

Je ne suis pas complice.

Je ne suis pas lâche.

Je ne suis pas morte.

Je suis vivante.

Je suis là, présente.

Je suis un territoire humain en construction.

Je suis humaine.

Parce qu'on me l’avait volée, mon humanité. Je l'ai récupérée. A force d’efforts, constants, patients, forcés, tous les jours. Un pas après l’autre.

Je suis en colère.

Je suis une femme en colère contre cette société dans le déni. Déni des crimes d’inceste, de leurs conséquences à l’âge adulte. Gravissimes.

Non-reconnaissance.

Délai de prescription totalement absurde. Absurde, oui. Renseignez-vous, la littérature est là pour le prouver. Ce délai n'a pas de sens, aucun sens. Comme bien d'autres, j'ai souffert d'amnésie traumatique, j'ai refoulé dans mon inconscient ces agressions, dont je ne me suis souvenue qu'après le délai de prescription. Car il est de quinze ans après la majorité, en Belgique, et c'est totalement insuffisant, injustifié. Il faut l'imprescriptibilité pour que les coupables soient punis.

Je ne suis pas juriste, mais je suis une femme de quarante ans qui a subi l'inceste, une victime, une survivante, et je vous parle depuis la rage qui sort du fin fond de mes entrailles massacrées. Alors, s'il vous plaît, aidez les victimes d'inceste : changez la loi. »

Changer la loi, changer la loi...Elle en avait de bonnes, elle ! Comme si c'était facile ! Il n'était pas magicien !

La première lettre avait valsé dans la poubelle sans qu'il l'ait lue. La deuxième fois, intrigué, il avait poursuivi sa lecture. Avec une certaine émotion. Ensuite, l'agacement était né, puis l'écœurement. Assez ! Toujours la même rengaine, ç'en était trop. Mais bon sang, il ne pouvait rien faire, ce dossier était trop complexe ! Le ministre réajusta ses lunettes, s'agita, fébrile, se racla confusément la gorge, et consentit à l'admettre, dans une moue de perplexité : il était tout de même le Ministre de la Justice.

Oui, mais...

Toujours des mais pour ne pas prendre ses responsabilités d'homme d'Etat.

Trouver des excuses, une parade pour ne pas ouvrir la boîte de pandore. Il y a trop d'enjeux. Trop de gens sont en jeu.

La vérité, c'est qu'il ne voulait pas prendre le risque.

De perdre sa place. Ou pire...Etre l'objet de menaces.

Dans l’air, planait un silence pesant. Et comme en écho à cette absence de sons, il sentit au creux de son oreille, un souffle puissant lui murmurer ces mots :

Les victimes n’ont pas été objets de menaces, elles ont été beaucoup plus que cela, elles ont été objets tout court, objets des pulsions destructrices de leur(s) agresseur(s). Elles n’ont pas seulement été menacées dans leur intégrité, celle-ci leur a été enlevée ! Elles ont été anéanties.

Un peu de courage, que diable !

Le ministre releva la tête, s'immobilisa, les traits figés, le teint blême. Quelques secondes de lucidité. Puis, la sonnerie du téléphone retentit et le cours de sa journée reprit.

Dix jours plus tard. Un lundi.

Plus aucun courrier similaire ne lui était parvenu ; soulagé, l’homme d’Etat pensait l'affaire classée. Définitivement enterrée. C'était aller un peu trop vite en besogne. Mauvais calcul.

En franchissant la porte de son luxueux cabinet, il la reconnut directement. Transfigurée par un rayon de soleil, elle trônait fièrement au centre de sa table de travail. Elle étincelait. Il frissonna. Et lâcha d'un coup le porte-documents de cuir noir auquel il s’accrochait. D'un pas décidé, les yeux dans le vide, l'air absent, totalement aimanté par ce bout de papier, il se dirigea vers son grand bureau style Empire, en acajou flammé de Cuba. D'un geste machinal, il décacheta l'enveloppe, en sortit la lettre et lut à haute voix :

« Le crime d’inceste.

Les conséquences d’une telle destruction de l’individu restent méconnues du grand public. Ces méconnaissances peuvent engendrer des réactions négatives qui sont tout aussi destructrices: c’est ce qu’on appelle la victimisation secondaire. Rejets, remises en question de la parole des victimes, jugements, incompréhensions diverses, etc. Il est courant pour énormément de personnes ayant subi ce traumatisme majeur, de vivre des expériences qui leur renvoient de la honte et de la culpabilité, renforçant ces mêmes sentiments déjà décuplés par les agressions. Et cela, dans tous les domaines de leur vie. Il est très difficile de surmonter le tabou et d'être capable d'en parler ; ensuite, quand on y arrive, le processus pour retrouver sa dignité d'être humain, se construire en tant que personne à part entière – et en tant que femme en particulier - est immensément long et lent. Cet apprentissage constant, ce défi de tous les jours qui demande un énorme travail, pas à pas, se voit sans cesse freiné par la non-reconnaissance de la société (dont l'entourage professionnel, familial, médical, thérapeutique, amical parfois...) qui nous met des bâtons dans les roues trop souvent.

La honte doit changer de camp.

Il est temps que les victimes d'inceste soient pleinement reconnues dans leurs souffrances et que les coupables soient punis à la hauteur du crime. Le grand public doit être informé correctement, ainsi que les professionnels de la santé et de la justice, pour éviter d'enfoncer les survivants qui tentent de s'en sortir comme ils le peuvent. C'est un changement sociétal fondamental et nécessaire, au vu du nombre de victimes, d'ailleurs largement sous-estimé. Aidez-nous, prenez les mesures qui s'imposent !».

Il y eut ensuite à nouveau ce même silence dans la pièce. Plus lourd encore. Un silence de mort. Chargé, il remplissait l’espace de son intensité. Le ministre restait là, inerte, vidé de l’intérieur.

Debout derrière la porte, son assistante personnelle avait observé, par l’entrebâillement, cet homme pour lequel elle travaillait depuis plus de dix ans, prononcer d’une voix claire ce qu’elle gardait en elle depuis trop longtemps, et n’aurait jamais pu lui dire en face.

Le même soir, de retour dans son modeste appartement, elle ôta, comme chaque jour, son imper et ses escarpins, s’alluma une cigarette, puis ouvrit la fenêtre. Entre deux bouffées, elle murmura :

J’ai l’impression de me battre contre des moulins.

De parler à des murs.

Elle se retourna, saisit une feuille de papier blanc et son stylo, les posa sur la table basse. Assise dans le canapé, cheveux dénoués, elle se mit à écrire :

Je suis une femme.

Je suis incarnée.

Je suis un corps.

Je suis des yeux, des cheveux, un nez, une bouche, des lèvres.

Je suis ma gorge nouée, je suis mon ventre gonflé par tous les non-dits, émotions refoulées. Je suis ces épaules tendues, qui me tirent vers le bas, lourdes, épuisées.

Je suis ma nuque, mon front, mon dos, je suis mes bras, mes mains, mes doigts.

Mes doigts qui écrivent sur le clavier que je suis…Je suis moi.

Je suis la détente qui
s’installe.

Je suis mes seins, je suis un nombril, le mien, pas celui du monde.

Je suis ce nombril par lequel j'existe, car je suis née un jour.

Avant de mourir, très vite. Petite. D’être tuée. Papa m'a tuée.

Je suis mon sexe abîmé, qui revit, mon sexe mouillé, qui jouit.

Je suis mes hanches, mes cuisses, mes genoux. Je suis deux mollets, chevilles, pieds.

Je suis des sensations. Je vis.

Je suis des émotions.

Je suis tristesse, colère, joie, peur, dégoût.

Je vis.

Parfois, je ne suis qu'honte et culpabilité. Parfois ou souvent, je ne sais plus. J'oublie qui je suis, parfois, puisque contaminée : les violences m’ont colonisée, dépossédée de moi-même. Ensevelie sous leur poids, je suffoque.

Certains jours, je crois que je ne suis rien. D'autres jours, je me sens comme un bloc de béton.

Mais non.

Je suis vivante. Et fière de me relever de la sorte. Oui, c’est moi, je suis cette femme-là.

Elle releva la tête, respira profondément, plia la feuille et la glissa dans une enveloppe blanche.

Alexandra Coenraets

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Paris Dakar, une nouvelle extraite de "SABLES", le nouveau recueil de Laurent Dumortier

Publié le par christine brunet /aloys

Paris Dakar, une nouvelle extraite de "SABLES", le nouveau recueil de Laurent Dumortier

PARIS DAKAR

L'enfant n'avait été que blessé mais ça ne s'était pas déroulé aussi facilement que les autres fois... Le père n'avait rien voulu entendre et encore moins accepter l'argent qui était utilisé à ces fins...

Philippe Moreau, lui, n'en avait cure. Il était dans les pilotes les mieux placés et il avait fallu que ce sale gamin traverse la piste au moment où il filait à toute allure en direction de l'arrivée. Par chance, il avait pu redresser son engin à temps et éviter une chute qui l'aurait fait échouer si près de la victoire...

Il avait vaguement jeté un coup d'oeil en direction de l'enfant, mais sans plus...

Tandis qu'il redémarrait en trombe, la mère voulut se lancer à sa poursuite, mais le père l'en empêcha, le regardant s'éloigner...

Alors que le sportif mangeait tranquillement en compagnie de ses coéquipiers, un brouhaha éclata à l'entrée de leur tente. Un homme fit irruption dans la pièce et se dirigea vers le pilote.

Le visiteur se mit alors à l'injurier et finit par lui cracher dessus. D'un bond, Moreau saisit l'homme à la gorge mais ce dernier parvint à se dégager. La haine transpirait sur son visage. Il tendit son index en direction du pilote, murmura une suite de paroles incompréhensibles et quitta les lieux, en jetant un dernier coup d'oeil vers son interlocuteur.

Moreau était prêt à jurer que l'homme avait esquissé un sourire...

Le lendemain matin, alors qu'il allait reprendre la course, il fut soudainement pris de coliques et n'eut d'autre choix que de sortir se soulager. Mais un phénomène curieux se produisit : ses excréments ressemblaient à s'y méprendre à un mélange de mortier...

Il n'y prêta guère attention – mettant cela sur le compte de la nourriture locale - et démarra en trombe en direction de la ligne de départ...

Cela faisait maintenant plus d'une heure qu'il roulait lorsqu'il fut pris de nausées. Il jeta – plus qu'il ne gara sa moto et courut à quelques mètres de là. Les vomissements semblaient ne jamais vouloir s'arrêter et Moreau constata, avec stupéfaction, qu'il crachait... du sable, en quantité de plus en plus importante.

Il se redressa promptement mais retomba aussi vite : ses pieds avaient disparu, s'enfonçant (se transformant ?) dans l'étendue sableuse. Ses mains disparurent à leur tour, puis ses cuisses et ses bras et ainsi de suite jusqu'à ce que...

De Philippe Moreau, il ne restait désormais plus que quelques larmes de sable, emportées par le vent...

Laurent Dumortier

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Tempête des temps, une nouvelle signée Marie-Noëlle Fargier

Publié le par christine brunet /aloys

Tempête des temps, une nouvelle signée Marie-Noëlle Fargier

Tempête des temps

Quand je suis jeune, je tortillais sans cesse une mèche de cheveux avec mon index et le chef des coiffeurs me rasa. Quand je suis jeune, le banc de l'école devenait un navire qui flottait dans tous les airs, et le chef des cahiers m'emprisonna dans ses murs à chaque envol. Quand je suis jeune, je répondais finement à la parole absolue et le chef des saints patrons me renvoya à mes casseroles. Quand je suis jeune, je levais la tête pour sentir la pluie sur mon visage en fermant les yeux et le chef des regards me camoufla sous un parapluie. Quand je suis jeune, dans des bras je devenais Hathor et le chef de la musique coupa le son. Quand je suis jeune, je ne résistais pas à l'appel de l'onde et le chef des canards, de la berge siffla pour me remettre à ma place, sur la terre ferme. Quand je suis jeune, je riais si fort, que le chef du silence me fit taire. Quand je suis jeune, je griffonnais mes pensées sur des feuilles de papier volées et le chef des lecteurs ricana. Et puis un jour...

Quand j'étais vieille, je laisse mes cheveux rebelles et de ma main les ébouriffe sans cesse et le chef des coiffeurs démissionne. Quand j'étais vieille, je choisis mon navire d'école, et je renvoie le chef des cahiers. Quand j'étais vieille, je sens la pluie sur mon visage et le chef des regards perd un œil. Quand j'étais vieille, le rachis d'hiver gèle Hathor et je suis ma petite fille qui danse, chante fort en fermant les yeux et le chef de la musique oublie son solfège. Quand j'étais vieille, je glisse dans l'eau magique et le chef des canards joue du piano. Quand j'étais vieille, mes éclats de rire comblent mes rides et je bâillonne le chef du silence. Quand j'étais vieille, j'écris sur des pages, des pages et des pages ma liberté et le chef des lecteurs perd ses lunettes.

Fini la course aux échalotes !

PS : Action qui consiste à forcer quelqu'un à courir ou partir en le tenant par le col et par le fond du pantalon.

Conclusion : C'est pas si mal "vieillir", c'est même bien, sauf qu'il existe encore des chefs chez certains vieux et certains jeunes craignent la pluie sur leur peau mais je crois qu'il suffit de mélanger les temps et oser ce qu'il y a de meilleur :)

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Insomnie d'hiver, une nouvelle de Patrick Beaucamps

Publié le par christine brunet /aloys

Insomnie d'hiver, une nouvelle de Patrick Beaucamps

Une congère glisse le long du toit et me réveille brusquement. Après un rapide coup d’œil au réveil, je constate que ma nuit est loin d’être terminée. Je me réinstalle confortablement et écoute la respiration régulière de ma femme. Je relève la tête et l’approche de son visage. De fines perles de transpiration luisent au-dessus de sa lèvre supérieure. Avec précaution, je tends la main et enlève délicatement quelques cheveux qui lui collent aux joues. Je reprends place ensuite de mon côté du lit, à bonne distance d’elle, et ferme les paupières.

Un train siffle au loin, j’entends le givre des caténaires qui crépite sur son passage. Vaincu par l’insomnie à présent, je sors du lit en prenant garde de faire le moindre bruit. Une demi-lune éclaire mes pas. Je traverse le couloir et pénètre sur la pointe des pieds dans la chambre de ma fille. Enroulée dans sa couette, son ours en peluche coincé sous le bras, elle dort paisiblement. Je m’approche du lit, pose une main sur son front et remarque que la fièvre est finalement tombée. Les mains enfoncées dans les poches de mon peignoir, je l’observe un moment en me disant que nous pouvons enfin souffler, maintenant que le risque de pneumonie est écarté. Une voiture passe en patinant sur la chaussée verglacée. L’éclat de ses phares balaie les murs et me sort de mes pensées.

En bas de l’escalier, je vois que le thermostat est tombé sous les dix-sept degrés. Mon épouse et ma fille se lèveront d’ici quelques heures et même si le niveau de mazout diminue à vue d’œil, j’augmente quelque peu la température. Le doigt sur le poussoir, je repense au feu au bois que nous avons toujours eu l’intention d’installer dans un esprit d’économie et réalise que je dois à présent y songer sérieusement.

En me voyant entrer dans le living, le chat miaule et vient se frotter avec insistance contre mes jambes. Le silence réapparait lorsqu’il reçoit ce qu’il veut et s’y attaque goulument. Je me sers un verre de lait et vais m’asseoir sur le canapé où je parcours quelques magazines féminins sans grande attention. Mes yeux tombent soudain sur la médaille du travail posée sur le buffet. Je l’ai reçue au printemps pour mes vingt ans de bons et loyaux services au sein de l’entreprise. Mon père était également présent ce soir-là. Cette cérémonie avait été pour lui l’occasion de revoir certains de ses anciens collègues et d’évoquer les souvenirs de leurs carrières. Il est décédé quelques mois après, en pleine canicule d’août. Il n’a pas vu la chute vertigineuse de l’usine, ni la mienne. Il valait mieux dans un sens. Une crise cardiaque foudroyante était préférable à un long et douloureux chagrin.

J’actionne la télécommande et passe d’une chaîne à l’autre. Journal télévisé en boucle, voyance en direct et météo semblent être les seuls programmes nocturnes. Je soupire, coupe le poste et passe à la cuisine me resservir un verre. J’en profite pour faire la vaisselle et mettre un peu d’ordre sur le plan de travail. Le bruit que fait le fréon circulant dans le frigo m’inquiète. Il a déjà douze ans et pourrait nous lâcher d’un jour à l’autre. Laissant le chat à sa toilette, j’éteins et quitte la pièce.

Au garage, j’allume une cigarette et me poste devant la fenêtre que j’ouvre en grand pour faire disparaître la fumée. Le froid me pique les joues et la buée qui sort de ma bouche se mêle aux volutes bleues du tabac. Je repousse du dos de la main la neige qui s’est accumulée sur le rebord puis m’assieds sur la vieille malle contenant quelques souvenirs de mon père. Parmi eux, de vieilles photos jaunies, quelques livres et la carabine de chasse qu’il affectionnait tant. Je songe à ma femme qui va devoir faire des heures supplémentaires pour nous permettre de payer les traites de la maison, au joint de culasse fissuré de la voiture et aussi à la facture impayée des pompes funèbres. La chaudière qui se met en route me fait sursauter. Mes réflexions m’avaient mené jusqu’au contrat d’assurance vie que nous avons contracté en début de mariage. Une belle somme pouvant régler nos dettes et les mettre à l’abri du besoin toutes les deux.

Le soleil se lève à l’horizon et la maison baigne déjà dans un demi-jour. Dans la chambre, elle s’est glissée au centre du lit, la tête enfouie sous l’oreiller et la couverture entière ramenée en tas sur elle. La lumière qui pénètre à travers les rideaux vient caresser timidement son corps encore absent de la réalité. Depuis l’embrasure de la porte, je la regarde et prie le ciel de nous venir en aide.

PATRICK BEAUCAMPS

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Jean-François Foulon nous propose une nouvelle, "Le village"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-François Foulon nous propose une nouvelle, "Le village"

L’horizon, c’est la forêt. Elle est partout et encercle le village en vagues successives bleues ou noires.

Sous le pont, près de l’église, coule la rivière, grosse des pluies de l’hiver. Elle gronde et s’agite, cascade et tressaute, éternel bruit de fond qui est l’âme de ce lieu.

Les hommes, on ne les voit pas. Ils sont calfeutrés chez eux et laissent passer la mauvaise saison. Assis devant l’âtre de leurs ancêtres, ils doivent regarder les flammes se tordre et lécher les pierres de schiste. Parfois, une buche s’effondre dans le foyer et mille étincelles jaillissent qui se reflètent dans leurs yeux songeurs.

La petite église est fermée, une chaîne rouillée en barre l’accès. Les dieux sont partis ou bien ils sont morts.

Au milieu du cimetière, une vielle en manteau se recueille. Elle songe aux temps anciens, quand des gamins couraient sur la place et que les gros chevaux de labour frappaient le pavé de leurs sabots sonores. Elle songe à l’Alphonse, qui les menait avec douceur et les commandait à la voix. L’Alphonse qui git là, sous la pierre noire, depuis maintenant vingt ans.

Dans les ruelles, derrière les maisons, aucune jeune fille amoureuse n’attend, les lèvres entrouvertes, que vienne la rejoindre un prince aux yeux rieurs et à la moustache piquante. Il n’y a plus que le vent, qui gémit entre les pierres froides et qui s’infiltre sous les portes.

La place est déserte. Point de monument. Seule, dans un coin, une charrue rouillée émerge à peine des herbes sauvages..

La pluie se met à tomber et la vieille revient du cimetière, trottinant comme elle peut. Elle a hâte d’être chez elle, de refermer la porte et d’attendre que passent les jours et les nuits jusqu’à l’été prochain. Alors, encore une fois, elle pourra s’asseoir dehors et tricoter, tout en écoutant la rivière. Les hirondelles, ivres de vitesse, viendront la frôler et leurs cris mettront un peu de vie dans le village mort.

Pour l’instant c’est l’hiver, il pleut et l’Alphonse n’est plus là.

Dans la forêt proche, on entend comme un murmure. C’est sans doute un animal sauvage, à moins que ce ne soit le vent, qui tord les branches des sapins noirs.

Jean-François Foulon

http://feuilly.hautetfort.com/archive/2016/01/13/le-village-5744207.html

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La glacière, une nouvelle d'Edmée de Xhavée 2e partie

Publié le par christine brunet /aloys

La glacière, une nouvelle d'Edmée de Xhavée 2e partie

Au retour elle est surprise de trouver Gérald qui l’attend dans leur appartement, le visage nimbé d’une agitation douloureuse, et si elle ne l’interroge pas, son expression tendue le fait pour elle.

  • Les nouveaux occupants du château viennent de m’appeler. Ils ont trouvé des restes humains dans la glacière…

Elle vacille et dissimule son vertige dans le geste de déposer sac et foulard au vestiaire. Elle va à la cuisine et y prend la bouteille d’eau de Spa Reine, s’en sert un grand verre qu’elle boit lentement, cherchant la fraicheur qui devrait se répandre en elle et ralentir le rythme inhabituel de son coeur. « Mais enfin, des restes humains… comment est-ce possible ? Qui donc serait allé là ? Et quand ? ». Voici cinq ans qu’ils ont vendu le château pour venir dans cette résidence pour séniors fortunés. Pas d’enfants et donc pas d’héritiers, la propriété était passée dans d’autres mains. De nouveaux riches, mais riches.

  • Je ne sais pas. On saura. Ils sont bouleversés. La police vient de partir. Je vais y aller demain…
  • Mais que veux-tu y faire ? L’affolement lui ferme presque la luette, étouffant sa voix. « Nous n’avons rien à y voir, nous n’utilisions pas cette glacière, elle était même dangereuse, souviens-toi. Ce sera un clochard… un ivrogne venu cuver son vin…»
  • Sans doute. Mais j’irai demain.

Comme chaque jour il s’est levé le premier et elle l’a entendu sortir pour prendre son petit déjeuner dans l’élégante salle à manger commune. C’est ainsi qu’il l’évite. Il se couche tard, occupé par ses nombreux contacts et centres d’intérêt, et elle regarde la télévision depuis son lit. Il se lève tôt et mange sans elle, sort, vit fougueusement, tandis qu’elle étire ses rares activités pour qu’elles avalent les heures de la journée.

Il ne réapparaît qu’en fin d’après-midi, avec un regard qui, comme muni d’une tête chercheuse, se faufile en elle jusqu’à lui lacérer le ventre. Il respire difficilement, en saccades et ses épaules tremblent par rafales.

Elle l’entend sortir une valise de la penderie. Le visage inexpressif elle s’appuie sur le chambranle de la porte de leur chambre à coucher. Ses doigts osseux courent le long de son cou, comme pour calmer la veine qui y bat avec désespoir. Mais elle ne dit rien. Et lui non plus. Avec un dernier regard vers elle qui ne rencontre pas ses yeux, il soulève la petite valise contenant les urgences de demain et peut-être après-demain et, elle le sent, le reste s’en ira, tout aussi certainement que lui.

Il ouvre la porte et sans se retourner, le timbre sec comme un vent d’hiver, annonce : « Il te faudra expliquer à la police comment Caitlyn, qui n’est encore pour l’instant qu’une femme aux cheveux roux, a fini dans la glacière alors que j’étais, moi, en Allemagne ». Et elle sent les larmes dévaler sur ses joues, chargées d’une colère éternelle.

C’était pourtant sa faute, à cette fille, après tout.

C’est vrai, leur mariage avait toujours manqué d’amour, et il le lui rappelait inlassablement. Amoureuse folle, elle l’avait été. De l’avenir qu’elle imaginait avec lui : comtesse de Saint-Rupestre, riche, enviée, enfin casée… et dans quelle case ! Sertie d’une couronne de comtesse, avec vue sur jardins à la française. Une fois mariée, oui… au fond la réalité est rarement ce qu’on avait cru. Gérald aimait parler de tout, était sociable, enjoué. Elle désirait l’attention, mais celle de Gérald seulement. Un mari amoureux, voilà tout ce qu’elle demandait à la vie. Ce n’était pas sa faute si les recherches et conférences la noyaient, si ses amis ne l’intéressaient pas, si elle ne pouvait avoir d’enfant, si elle n’avait pas d’opinions, et surtout si elle n’aimait pas ça

Il avait alors lentement disparu. Déplacements, réunions tardives, amitiés de travail de plus en plus présentes… et des aventures, oui. Des intellectuelles, comme elle disait avec mépris. Des femmes modernes qui passaient des mille et une nuits avec des mille et un hommes. Elle en avait souffert et reconnaissait les signes lui indiquant le début puis la mort d’une liaison, et sa santé en suivait les courbes. Oh ces maux de dos, de ventre, de tête, ces problèmes respiratoires, chutes de tension… qui au moins lui amenaient un peu de l’attention tant espérée, et même son regard à lui. Tu vas mieux ? Qu’a dit le médecin ? Tu es allée chez ta kiné ? Et elle, heureuse jusque dans sa moelle, répondait Oh, ne parlons pas de ça ! Ça finira bien par aller un jour

Puis l’Irlandaise au pair était arrivée chez le frère cadet de Gérald. Vingt ans. Même pas belle, avec ces taches de rousseur et ces cheveux vulgairement flamboyants et trop bouclés. Une poitrine inexistante. Un accent qui massacrait les mots les plus simples, et cette pédanterie qui avait fait surface quand elle avait découvert que Gérald aimait Yeats, dont elle se mettait à réciter quelques vers quand ils rendaient visite aux neveux, exposant son sourire déformé par une vilaine canine protubérante. C’est tout son charme, au contraire, précisait Gérald, trop indulgent et pas encore amoureux alors.

Caitlyn. Petite plante carnivore. Peu à peu Gérald avait vraiment changé. Sa coiffure, par exemple. Elle était plus ébouriffée et sportive. On dirait presque un gitan, l’avait-elle averti. Il portait la casquette. Allait rendre visite à Laure et Jean-François, les neveux, plus souvent qu’il ne l’avait jamais fait autrefois. Il instaura aussi le rituel de les avoir à goûter au château une fois par mois, avec Caitlyn naturellement, à laquelle il faisait visiter le parc après un négligent Tu rends un peu de tarte et chocolat chaud aux gosses, Hélène ?

Cette fois, c’était grave. Il lui échappait. Résistait à ses stratagèmes habituels. Il lui conseilla de voir un psychiatre au lieu d’aligner tous les maux du dictionnaire médical. De se distraire. Elle le confronta, et ce fut leur seule scène. Il reconnut les faits et la rassura : il ne la quitterait pas. Ah mais la petite fouine ne se contentera pas de n’être qu’une aventure ! avait-elle ri, d’un rire qui aboyait sa frayeur. Mais elle ne sera pas qu’une aventure, avait-il précisé. Elle aura son espace et toi le tien. Dans la discrétion. Le respect de toi, qui es mon épouse, et d’elle que j’aime. Tu comprends que toi et moi ne nous aimons pas ainsi, sois honnête et généreuse, tu ne perdras rien et tu le sais.

Oui, bien sûr. Elle ne perdrait rien qu’elle n’ait déjà perdu, pour autant qu’elle l’ait jamais eu. Mais voilà qu’elle découvrait la brûlure de la défaite, et rien n’avait jamais fait aussi mal. Leur mariage n’était qu’un édifice social, il n’y avait rien dans ses murs. Personne. Et maintenant l’occupante réelle en serait Caitlyn avec ses dents de carnassière. Caitlyn et ses insupportables poésies de Yeats.

Il prépara un avenir avec la jeune Irlandaise. Il ne lui en parlait pas, ayant répondu un jour que c’était son autre vie et ne la concernait pas. Froid, poli, terre à terre. Hélène n’aborda jamais le sujet avec son beau-frère et son épouse. Elle ne voulait pas y donner de consistance. L’ignorer l’empêchait un peu d’exister. Quand elle rencontrait Caitlyn, toujours au pair mais avec dans le regard une lueur inquiète et rayonnante à la fois, elle la maintenait au loin par des « la petite au pair, l’Irlandaise, la jeune fille de passage… » dans lesquels elle avait horreur d’entendre vibrer peur et haine.

Elle sentit quand les choses furent prêtes à se mettre en place. Elle avait entendu Gérald au téléphone avec une agence immobilière, discutant d’une fermette modernisée en vente à trois villages de là. Et sa belle-soeur, comme soulagée, avait annoncé la fin du séjour de l’au pair qui allait sans doute rentrer chez elle.

« Nous avons des choses à discuter, vous et moi » avait-elle envoyé sous enveloppe à la jeune fille, la priant de passer la voir le jour de la fin de sa fonction. « Soyez gentille et n’en parlez pas à Gérald avant notre rencontre ».

Et Gérald était à Cologne pour affaires, d’ailleurs. Il faisait chaud ce jour-là, moite et torride. Elle avait eu honte de la transpiration qui faisait luire sa peau et dégouliner ses cils. La jeune fille était arrivée en bus, sans bagage. Ses affaires sont déjà à la fermette, pensa-t-elle avec une obscure fureur. Mais elle se réjouit de voir que l’autre aussi transpirait, et que ses cheveux à la couleur si commune étaient collés sur le pourtour de sa tête, s’entortillant autour du cou comme des serpents morts. Elle est vraiment quelconque. Comment peut-il ?

D’une voix hautaine elle lui exposa le mal qu’elle faisait. Lui demanda comment sa religion et son armée de saints s’en accommoderaient. Lui rappela la différence d’âge. Il a 43 ans… n’avez-vous aucune notion du ridicule ? Lui annonça que jamais Gérald ne la quitterait, que la comtesse, c’était elle, qu’elle ne serait que la femme de l’ombre qu’on finit naturellement par oublier. « Je suis désolée, madame… nous nous aimons. Nous n’y pouvons rien. Je suis désolée » avança timidement Caitlyn. Et alors qu’elle se penchait pour passer une paume humide sur son tibia pâle et constellé de taches de rousseur, dans un geste dont la langueur parlait de certitude et de volupté, Hélène avait senti s’emparer d’elle un être neuf et provisoire, dont la colère vrilla l’air chaud. Sans y penser elle s’était levée et lui avait enfoncé le pic à glace dans le cou. Caitlyn n’avait pas crié, s’affaissant comme avec soumission. A peine un soupir surpris. Il y avait eu très peu de sang, juste un peu sur les mosaïques de la terrasse et sur sa manche. La joie qu’elle avait ressentie, primitive comme un cri de mise à mort, était la plus intense de toute son existence, quelque chose de transfigurant.

Et la glacière, déjà désaffectée mais dont elle aimait la fraicheur souterraine malgré les injonctions de Gérald à ne jamais s’y rendre, la voute étant instable et traversée de racines de buddleias, cette glacière donc fut la cachette idéale. C’est là qu’elle délogea le pic à glace, et un peu de gélatine noire et épaisse comme des morceaux de foie y tremblait. Elle nettoya discrètement les traces du drame elle-même, et n’alla plus dans ce tombeau oublié. Aucune odeur ne s’en éleva. Gérald eut de nombreux échanges téléphoniques agités avec son frère et sa belle-sœur. Et en Irlande, où on répondait par des pleurs et des appels aux saints du ciel. Elle n’avait pas envie d’un vieux fou du travail comme toi, lui expliqua-t-elle, effleurant tendrement le dos de la tête avant qu’il ne stoppe net sa main de la sienne.

Il partit en Irlande, seul. Garda la fermette où il passa désormais le plus clair de son temps. De temps à autre il la regardait et semblait savoir. Un chagrin fou courait sur les cernes sous ses yeux. Mais il ne pouvait savoir. Elle l’avait perdu peut-être encore plus nettement que s’il avait vécu sa double vie : elle était désormais plus transparente que son haleine en hiver.

Il ne restait rien, ni de son mariage ni de Caitlyn. Rien qu’une abominable solitude.

Aujourd’hui, plus morte encore que Caitlyn - à jamais aimée - ne pourrait l’être, elle s’assied lentement dans le confortable Chesterfield, le cœur fou : je n’ai plus rien pour exister.

Edmée de Xhavée

https://edmeedexhavee.wordpress.com

edmee.de.xhavee.over-blog.com

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La glacière, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

La glacière, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

La glacière – Edmée De Xhavée

  • Monsieur le comte viendra-t-il aussi, madame de Saint-Rupestre ?

Elle toise l’animatrice du home de son regard d’étang gelé puis, habituée à ce qu’on appelait chez les siens de la considération pour les gens de maison, sourit hâtivement avec un « non » de la tête, reportant son attention à la scène vide encore, bordée de paniers remplis de narcisses et tulipes. La fête du printemps. Le home haut de gamme Comme un séjour dans le Kent organise ses fêtes avec faste. Noël s’est honoré avec de la dinde bio de la ferme voisine, et un arrivage de chez un viticulteur de l’Yonne a assuré la bonne humeur. Le nouvel an s’est chanté avec une chorale professionnelle et bu avec du champagne en la présence des pensionnaires et leurs familles. Et ici, c’est le printemps qui est mis à l’honneur avec une troupe qui a donné plusieurs représentations de Riverdance dans le monde, puis un goûter avec de la Colomba italienne arrivée de chez un artisan piémontais, et de l’Asti spumante.

Non, Gérald ne viendra pas, comme d’habitude. Elle serre la bouche et relâche prise, sachant que ça lui donne le profil d’un casse-noix, avec son nez qui désormais plonge en se courbant vers le bas. Gérald est toujours ailleurs qu’où je suis... Elle se crispe à nouveau et dissimule son profil en toussotant derrière sa main baguée de pierres qui tournoient autour de ses phalanges maigres. Les autres arrivent, prennent place en chuchotant dans les fauteuils de velours turquoise. On lui sourit par politesse mais en prenant soin, toujours, d’ériger la barrière de son nom, et souvent de son titre : Bonjour Madame de Saint-Rupestre. Il y a si longtemps qu’elle n’a été saluée d’un Bonjour Hélène

Mais au fond… perdre son temps à énumérer les gens connus et rappeler de quoi et quand ils sont morts… c’est si trivial. Elle n’a jamais eu besoin de ce genre de relations, ou de ce type de néant conversationnel. Le bavardage ne l’a jamais attirée. Donner son avis aux autres … à quoi bon, puisque le leur ne l’intéresse pas ?

Indifférente si ce n’est au fait qu’on la voit, qu’on la salue, que les heures passent, elle assiste – en apparence – au spectacle printanier. Toutes ces filles galopant sur place dans un bruit de monstrueux grêlons, cette musique trop rapide… oh que c’est donc long. Et incompréhensible pour ses goûts. Mais rester dans le salon ou sur le balcon, sans attente, sans qu’aucune heure soit plus importante que l’autre, sans qu’un jour de la semaine soit à espérer, consciente que si Gérald est là en chair et en os, il l’a quittée sans en parler il y a longtemps déjà… c’est un abîme.

Le spectacle terminé, elle participe au vin d’honneur avec les pensionnaires, la troupe et la direction. La Colomba est moelleuse et plaisante, l’Asti spumante raffiné – pas un de ces faux champagnes à petit prix qui vous saoulent sans aucune élégance et vous sucrent le palais comme de mauvais bonbons de Saint Nicolas. Debout dans sa robe grise à parements blancs – elle a toujours opté pour les valeurs sûres -, le sac Delvaux serré par son avant-bras ridé, elle tient sa coupe et contemple les bulles explosant de joie, lui rappelant que la fête se termine, qu’il faudra attendre Pâques pour avoir encore quatre heures qui fileront sans qu’elle doive trouver où les faire passer. Animés, les petits groupes alentour commentent le spectacle, se laissent séduire par Colomba et Asti. Les yeux brillent, des rires cascadent, et quand on rencontre son regard on a un sourire si heureux qu’on se détourne aussitôt, comme pour ne pas être grillé par son humeur hermétique.

Fin première partie...

Edmée de Xhavée

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Si j'étais la vie, je serais... une nouvelle de Marie-Noëlle Fargier

Publié le par christine brunet /aloys

Si j'étais la vie, je serais... une nouvelle de Marie-Noëlle Fargier

Si j'étais la vie, je serais...

En écrivant ce texte, je pensais à ces hommes, ces femmes, ces enfants, dont la seule option pour vivre, est de quitter leur terre. Je pensais aux autres, hommes, femmes, enfants, bien enracinés dans leur terre riche ou moins riche et ayant le privilège de pouvoir y vivre...

Si j'étais la VIE, je serais une grande roue. Oui, une grande roue ! Comme celle qu'on voit dans les grandes villes du monde, qui tourne lentement sur elle-même, avant de vous faire approcher le ciel.

Chacun de nous ( bébé noir, bébé blanc, bébé bien portant, bébé moins bien portant, bébé...) se trouve expulsé sur une nacelle. Comment ? Pourquoi ? Qu'importe ! Chacun de nous, a de multiples réponses, mais pas LA réponse. Et puis, pourquoi cette nacelle et pas une autre ? C'est vrai, certaines sont belles, colorées, très douillettes, d'autres un peu moins, et d'autres carrément moches et inconfortables.

Dans ce dernier cas : celui qui se trouve dans la nacelle sans couleur, sans coussin, attend. Il attend que ses muscles soient assez forts pour sauter et qu'importe la nacelle sur laquelle il tombera. De toute façon ça ne peut pas être pire ! Alors il prend son élan...et saute ! Et pourtant c'est risqué : Imaginez, il doit faire un sacré saut et sans filet ! Mais là, ce n'est même plus une question de choix : il saute et il a une chance de vivre, ou il reste et il meurt à petit feu. Alors au diable les questions !!!

Puis, il y a celui qui a atterri dans la nacelle confortable, certes, mais aux couleurs ternes. Alors celui-là regarde d'un œil envieux, celle qui est plus colorée. Il hésite. Il se demande comment construire un pont entre la nacelle qu'il occupe, et celle qu'il convoite, au cas où il serait déçu et souhaiterait revenir. Oui, après tout, les couleurs sont ternes mais sa nacelle est tout de même confortable, et puis elle est assez stable, elle est protégée du vent et son tangage est acceptable. Que faire ? Pourtant ces couleurs l'attirent, des effluves de senteurs agréables lui parviennent quelquefois, et l'enivrent. Mais aura t-il le courage ? S'il tombait....Bon, vaut peut-être mieux rester où il est, et puis il lui reste les parfums pour rêver...

Enfin, il y a celui de la nacelle pleine de couleurs et tellement confortable. D'ailleurs elle est si confortable que celui-là s'y ennuie. Il ne perçoit même pas le balancement, la roue continue à tourner mais il ne s'en rend pas compte. Les couleurs commencent à l'obséder, il aurait envie de noir et blanc, ou carrément de couleurs extraordinaires, des couleurs qui rassembleraient toutes celles des autres nacelles. Comme le premier, il attend que ses muscles soient forts pour partir à la conquête des autres nacelles. Le moment venu, grâce aux multiples coussins dont sa nacelle est dotée, il parvient à créer une passerelle et lorsqu'il est trop désœuvré, il va jeter un œil sur les autres nacelles et se complimente du confort de la sienne....

Puis, la roue tourne...lentement...Soudain, elle arrive, en fin de tour : ALLEZ TOUT LE MONDE DESCEND !!! et chacun descend.

L'homme de la nacelle inconfortable regarde la roue, regarde le soleil, sourit. Celui de la nacelle aux couleurs ternes, regarde une dernière fois celle qu'il désirait et celle qu'il quitte... Celui de la nacelle confortable, remarque, pour la première fois, la couleur du ciel : couleur, qui n'habillait aucune des nacelles, une larme roule sur sa joue.

Marie-Noëlle Fargier

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