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L'arrangement, une nouvelle signée Micheline BOLAND !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

L'arrangement


 

Paul a trente ans, il est peintre. C'est un jeune homme élancé, à l'abondante chevelure noire et à la barbe bien taillée. Il a choisi de s'installer à la campagne pour vivre près de la nature. Il désirait dénicher une maison au bout du bout du pittoresque village où habitait sa grand-mère. Il pensait vivre là à l'abri de toutes les tentations du dehors, dans la douceur apaisante des chants d'oiseaux et des fleurs sauvages. Hélas, la seule maison qui lui convenait, à deux pas d'un joli petit bois, à trois kilomètres du centre, était située à côté d'une autre qui lui ressemblait d'ailleurs beaucoup ! C'étaient deux bâtiments en pierre du pays, aux volets blancs. Une simple clôture de fil séparait les jardins des deux propriétés. Après réflexion, malgré l'inconvénient, Paul se lançait dans l'aventure et achetait la maison.


 

La seule voisine de Paul s'appelle Joséphine. Joséphine, une institutrice retraitée, est une vieille dame tout en rondeur, sympathique à l'éternel tablier bleu impeccablement repassé et à l'imposant chignon gris. Jusque-là Paul n'échange avec elle que quelques salutations et banalités à propos de la météo. Mais un jour, Joséphine tombe dans son jardin. Paul, qui peint dehors, vient aussitôt à son secours. En l'aidant à se relever, il découvre avec étonnement jupon brodé, culotte en dentelle et porte-jarretelles d'un autre âge. Joséphine a ses coquetteries secrètes qui amusent beaucoup Paul. La chute ne laisse à première vue aucune séquelle si ce n'est un certain embarras de Joséphine qui murmure en rougissant : "Jeune homme ne dites à personne ce que vous avez vu, que cela reste entre vous et moi."


 

Rien de bien grave donc, plus de peur que de mal, mais voilà Joséphine qui ne se sent plus très sûre sur ses jambes et hésite à se rendre encore au village. Elle pourrait s'aider d'une canne pensez-vous sans doute ? Eh bien non, Joséphine estime que c'est la chose qui lui ferait à coup sûr prendre un sérieux coup de vieux… "À quatre-vingts ans, on n'est pas encore vieux !"


 

Joséphine demande dès lors de plus en plus souvent l'aide de Paul pour quelques menus services. Un jour, elle ose : "Dites-moi combien je vous dois pour le nettoyage de mes vitres ?


 

- Écoutez Joséphine, j'ai réfléchi. Je vous donne des petits coups de main. Vous m'avez déjà demandé l'une ou l'autre fois combien vous me deviez. Je vous ferai aujourd'hui une réponse identique : rien du tout, c'est avec plaisir !


 

- Rien ce n'est pas grand-chose. Je n'ai jamais vu quelqu'un remplir son sac à provisions ou son assiette avec des riens.


 

- Eh bien là ! Vous avez parlé d'assiette et ça m'a donné une idée ! Je viens à l'instant de trouver une façon comme une autre de me rétribuer. Prenons nos repas ensemble, chez vous. En tout bien tout honneur, évidemment. Pas de chichi entre nous. Juste votre cuisine habituelle. En contrepartie, je fais vos courses, je nettoie de temps en temps et continue à faire les petits bricolages. Ça m'arrange, plus de soucis de menu. Et vous aussi, je suppose que ça vous convient ?


 

- Évidemment que ça me convient. Comme je suis contente ! Je ne mangerai plus seule et surtout je n'aurai plus l'impression d'abuser de vous !"


 

C'est ainsi que Joséphine et Paul mangent ensemble quasiment chaque jour. Les gens jasent, mais laissons les jaser ! Paul est agréablement surpris du résultat qu'obtient Joséphine avec quatre carottes, quatre pommes de terre, des tomates et des basses côtes d'agneau. Avec du pain rassis et une pomme, elle réalise un pain perdu comme il n'en a jamais goûté. Quatre œufs, des oignons et voilà une omelette baveuse et irrésistible. Elle prépare des pets de nonne, des cerises à l'alcool, une tourte aux épinards et tomate de chèvre, et c'est toujours succulent. Parfois bien entendu, le pigeon est trop cuit ou l'entrecôte pas assez, parfois l'assaisonnement est trop banal. Mais qui est parfait ? D'ailleurs le plus souvent Joséphine admet ces petits défauts et s'en excuse ! "J'étais distraite, Paul ! Je suis désolée, mais je ne suis pas la bonne du curé !" Joséphine s'est découvert une nouvelle passion pour la cuisine et Paul prend conscience qu'il devient un fin gourmet.


 

À quoi rêve Paul tandis qu'il pédale pour se rendre au village ? Au sujet de sa prochaine œuvre ? À sa prochaine exposition ? Pas nécessairement. Il rêve de mousse au chocolat noir, de tarte à la rhubarbe, de gaufres à la cannelle… Parfois Paul prend des initiatives : il achète des asperges plutôt que les salsifis attendus ou ramène des épices nouvelles. Il fait entrer chez Joséphine des produits inconnus d'elle, du sucre de canne et de l'anis étoilé.


 

Et Paul grossit. Un kilo à la fois, ça ne se remarque pas trop, mais ça compte malgré tout ! Paul a changé les thématiques de ses œuvres. Il se met à peindre des natures mortes faisant évidemment la part belle aux fruits, légumes, volailles, pains et gâteaux. Désormais, Paul conseille Joséphine. Il lui a même offert un livre de cuisine. Tous les mardis à onze heures, sur les recommandations de Paul, Joséphine écoute religieusement l'émission "La cuisine de Mamy Chantal".


 

Quand Paul se rend au village, il rencontre souvent quelqu'un qui lui demande des nouvelles de Joséphine.


 

Un jour, c'est le curé : "Tiens Paul, comment va Joséphine ces derniers temps ?


 

- Oh, Monsieur le Curé ! Je dirai simplement que ces derniers jours, Joséphine est au sommet. Disons que je lui donnerai neuf sur dix."


 

Un autre jour, c'est le bourgmestre : "À propos de ta voisine, Paul, comment ça se passe pour elle ?


 

- Pas terrible. Elle me semble tout juste dans la petite moyenne. Hier, je lui aurais donné six sur dix."


 

D'autres jours, d'autres questions, d'autres cotations. Drôles de réponses, mais chacun imagine que Paul juge ainsi l'état de santé ou le moral de Joséphine. Moi qui suis dans le secret, je vais vous dire de quoi il retourne. Quand il annonce "cinq sur dix", c'est que le repas du jour n'a pas été merveilleux. "Neuf sur dix"? La crème de cresson de la veille était superbement assaisonnée.


 

Ce que cette histoire ne dit pas c'est que Joséphine, elle aussi, jugeait Paul : "Il a lavé les vitres en dépit du bon sens. Il ne mérite pas la moyenne ! Par contre il m'a fait connaître les escargots à l'ail, c'est vraiment succulent, c'est une très, très bonne idée : dix sur dix !"


 

Ce que l'histoire ne dit pas non plus c'est qui a commencé à noter l'autre !


 


 

Micheline Boland

 

Publié dans Nouvelle

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GSL... Gilles Saint-Laurent, notre boss !!!!

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

GSL1999

Le dealer

 

 

Une lune pâle s'était levée, jetant une lumière glauque dans les ruelles de la ville. Le bruit d'une péniche trahissait de temps à autre le silence qui régnait à cette heure de la nuit.

 

La lumière d'un briquet illumina le visage de Dorian tandis qu'il allumait sa cigarette.

 

Un homme, âgé d'une vingtaine d'années tout au plus, s'approcha de lui.

 

- T'en as ? Combien ?

 

- 3 Euros le sachet d'Ecstasy. Avec elle, tu décolles sans problème et tu atterris bien plus tard. J'ai de l'herbe aussi, si tu veux.

 

- Non, l'ecsta, c'est juste ce que j'ai besoin : j'ai envie de planer comme un malade demain soir !

 

- Tiens, et si tu te fais choper...

 

- On m'en a vendu à l'entrée de la boite, un type baraqué mais j'ai pas vu son visage. Note que je sais pas à quoi tu ressembles, men !

 

- Pour toi comme pour moi, il vaut mieux que tu saches pas. Allez, casse-toi !

 

- Ouais ouais c'est ça !

 

Le jeune homme paya et s'éloigna. Le manège se reproduisit quelques instants plus tard, avec un junkie défoncé à un point tel qu'on aurait pu le croire atteint d'une maladie incurable.

 

- Salut, mec, t'en as ?

 

- Ecstasy, herbe, de la coke et un peu d'héroïne aussi.

 

- Héroïne, my lady héroïne, lança le junkie en ricanant.

 

- Un gramme ?

 

- Combien ?

 

- 40 euros.

 

- ok, j'ai assez !

 

Une demi-heure plus tard, tandis que Dorian allait quitter les lieux, un homme d'une cinquantaine d'années, à l'allure élégante, s'approcha.

 

- Combien ?

 

Dorian éclata de rire.

 

- Je tapine pas, sorry.

- Oh ! fit l'homme en déguerpissant aussitôt.

 

L'aube pointait de l'autre côté du fleuve, éclairant doucement le bâtiment en construction (celle-ci devait durer une bonne année mais vu l'absence d'hiver, les travaux seraient probablement terminés plus tôt).

 

Dorian traversa les ruelles, se dirigea vers la grand place et entra dans le self-service de la banque. Là, il y déposa la recette de la nuit, comme il le faisait chaque matin depuis 5 mois maintenant.

 

Il soupira, puis procéda à un virement. Enfin, ayant quitté les lieux, il rentra chez lui, épuisé, et s'endormit aussitôt.

 

Il fut réveillé brutalement par la voix intempestive de la radio diffusant les informations : à quelques mois des élections, chaque parti promettait de diminuer les impôts tout en réglant les problèmes sociaux et la pauvreté...

 

Il avala rapidement son déjeuner, se doucha et s'habilla. Moins d'une heure plus tard, il était à l'hôpital.

 

L'infirmière l'accueillit avec un regard triste.

 

Dorian n'avait pas besoin de plus d'explications.

 

- Vraiment désolé, monsieur. Elle est partie pendant son sommeil.

 

Il fit un signe de la tête et alla au 3ème étage, les larmes aux yeux.

 

Ayant embrassé sa mère, il attendit patiemment que le service des pompes funèbres entre en scène...

 

L'enterrement eut lieu quelques jours plus tard : à part le prêtre, l'enfant de choeur et lui-même, personne n'assista à la cérémonie.

 

Il avait choisi le plus beau cercueil, et la tombe débordait de fleurs.

 

L'après-midi, il se recueillit une dernière fois, avant d'aller se dénoncer à la police.

 

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Une nouvelle que nous propose GSL... Mais au fait, qui sait qui est GSL ? (Les anciens de CDL s'abstenir !)

Publié le par christine brunet /aloys

 

GSL1999

Le dealer

 

 

Une lune pâle s'était levée, jetant une lumière glauque dans les ruelles de la ville. Le bruit d'une péniche trahissait de temps à autre le silence qui régnait à cette heure de la nuit.

 

La lumière d'un briquet illumina le visage de Dorian tandis qu'il allumait sa cigarette.

 

Un homme, âgé d'une vingtaine d'années tout au plus, s'approcha de lui.

 

- T'en as ? Combien ?

 

- 3 Euros le sachet d'Ecstasy. Avec elle, tu décolles sans problème et tu atterris bien plus tard. J'ai de l'herbe aussi, si tu veux.

 

- Non, l'ecsta, c'est juste ce que j'ai besoin : j'ai envie de planer comme un malade demain soir !

 

- Tiens, et si tu te fais choper...

 

- On m'en a vendu à l'entrée de la boite, un type baraqué mais j'ai pas vu son visage. Note que je sais pas à quoi tu ressembles, men !

 

- Pour toi comme pour moi, il vaut mieux que tu saches pas. Allez, casse-toi !

 

- Ouais ouais c'est ça !

 

Le jeune homme paya et s'éloigna. Le manège se reproduisit quelques instants plus tard, avec un junkie défoncé à un point tel qu'on aurait pu le croire atteint d'une maladie incurable.

 

- Salut, mec, t'en as ?

 

- Ecstasy, herbe, de la coke et un peu d'héroïne aussi.

 

- Héroïne, my lady héroïne, lança le junkie en ricanant.

 

- Un gramme ?

 

- Combien ?

 

- 40 euros.

 

- ok, j'ai assez !

 

Une demi-heure plus tard, tandis que Dorian allait quitter les lieux, un homme d'une cinquantaine d'années, à l'allure élégante, s'approcha.

 

- Combien ?

 

Dorian éclata de rire.

 

- Je tapine pas, sorry.

- Oh ! fit l'homme en déguerpissant aussitôt.

 

L'aube pointait de l'autre côté du fleuve, éclairant doucement le bâtiment en construction (celle-ci devait durer une bonne année mais vu l'absence d'hiver, les travaux seraient probablement terminés plus tôt).

 

Dorian traversa les ruelles, se dirigea vers la grand place et entra dans le self-service de la banque. Là, il y déposa la recette de la nuit, comme il le faisait chaque matin depuis 5 mois maintenant.

 

Il soupira, puis procéda à un virement. Enfin, ayant quitté les lieux, il rentra chez lui, épuisé, et s'endormit aussitôt.

 

Il fut réveillé brutalement par la voix intempestive de la radio diffusant les informations : à quelques mois des élections, chaque parti promettait de diminuer les impôts tout en réglant les problèmes sociaux et la pauvreté...

 

Il avala rapidement son déjeuner, se doucha et s'habilla. Moins d'une heure plus tard, il était à l'hôpital.

 

L'infirmière l'accueillit avec un regard triste.

 

Dorian n'avait pas besoin de plus d'explications.

 

- Vraiment désolé, monsieur. Elle est partie pendant son sommeil.

 

Il fit un signe de la tête et alla au 3ème étage, les larmes aux yeux.

 

Ayant embrassé sa mère, il attendit patiemment que le service des pompes funèbres entre en scène...

 

L'enterrement eut lieu quelques jours plus tard : à part le prêtre, l'enfant de choeur et lui-même, personne n'assista à la cérémonie.

 

Il avait choisi le plus beau cercueil, et la tombe débordait de fleurs.

 

L'après-midi, il se recueillit une dernière fois, avant d'aller se dénoncer à la police.

 

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"Un bus", une nouvelle signée Albert Niko

Publié le par christine brunet /aloys

 

un bus

 

La première fois que j’ai pris le bus traversant les collines, ils venaient de revoir les horaires et je suis arrivé avec vingt minutes d’avance. C’était une chaude journée et je suis allé rencontrer le banc qu’incidemment l’ombre d’un arbre rencontrait pareillement au même moment. J’étais bien. J’ai attendu que le chauffeur se redresse dans son siège et démarre pour rappliquer. C’était un bus subventionné par le Conseil Général pour inciter les quelques habitants des collines à laisser leur voiture au garage et se regrouper dans un même véhicule, d’autant que le prix était très attractif. Seulement, ces gens-là avaient appris à se débrouiller sans jamais demander l’aide de personne, et j’avais entendu quelqu’un prétendre en rigolant qu’ils auraient cent fois préféré faire la route à pied plutôt que de monter dans un bus financé par la collectivité. Ils continueraient donc à prendre chacun leur voiture, et nous resterions les mêmes deux trois pelés à profiter de ce qui prenait l’allure d’une location d’une heure de silence. C’était pour le moins surréaliste de voyager seul dans un bus conduit par un chauffeur qui ne l’ouvrait quasiment pas. Et j’ai dans l’idée que lui aussi devait trouver que quelque chose ne collait pas et sûrement en concevoir quelque inquiétude.

Existait-il encore tout à fait à mener ce bus transparent à travers la campagne ?

Les collines, pour leur part, étaient assez collines pour se dresser au passage de l’énigme ambulante.

 

***

 

Pour gagner la préfecture, il me fallait prendre le bus traversant les collines, le train ne desservant, pour sa part, que des communes du département limitrophe. Généralement je partais pour la journée et j’emportais mon déjeuner. Un jour qu’il pleuvait, autour de midi, j’ai commencé à chercher un coin abrité où me poser pour manger. Deux fois, qu’il m’a fallu faire le tour de la place avant de la cerner dans un renfoncement : une porte avec un seuil surélevé. Je me suis posé et j’ai sorti les trucs de mon sac. Il y avait des gens qui entraient ou qui sortaient et qui me souriaient. C’est vrai que la situation avait quelque chose d’un peu comique, et ça me dérangeait pas plus que ça de passer pour un clodo. Je leur souriais à mon tour. Jusqu’à ce que s’amènent ces deux mecs avec ce masque un peu froid à la place du visage, et qu’ils me sortent cette phrase aussi sûrement que si c’était la trois cent-unième fois :

« Faut pas rester là, Monsieur. 

- Écoutez, c’est juste le temps de manger… Mais en quoi je gêne ?

- Vous êtes sur l’entrée de service du commissariat. »

 

ALBERT NIKO

 

Publié dans Textes, Nouvelle

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"Un bus", une nouvelle d'Albert NIKO

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

un bus

 

La première fois que j’ai pris le bus traversant les collines, ils venaient de revoir les horaires et je suis arrivé avec vingt minutes d’avance. C’était une chaude journée et je suis allé rencontrer le banc qu’incidemment l’ombre d’un arbre rencontrait pareillement au même moment. J’étais bien. J’ai attendu que le chauffeur se redresse dans son siège et démarre pour rappliquer. C’était un bus subventionné par le Conseil Général pour inciter les quelques habitants des collines à laisser leur voiture au garage et se regrouper dans un même véhicule, d’autant que le prix était très attractif. Seulement, ces gens-là avaient appris à se débrouiller sans jamais demander l’aide de personne, et j’avais entendu quelqu’un prétendre en rigolant qu’ils auraient cent fois préféré faire la route à pied plutôt que de monter dans un bus financé par la collectivité. Ils continueraient donc à prendre chacun leur voiture, et nous resterions les mêmes deux trois pelés à profiter de ce qui prenait l’allure d’une location d’une heure de silence. C’était pour le moins surréaliste de voyager seul dans un bus conduit par un chauffeur qui ne l’ouvrait quasiment pas. Et j’ai dans l’idée que lui aussi devait trouver que quelque chose ne collait pas et sûrement en concevoir quelque inquiétude.

Existait-il encore tout à fait à mener ce bus transparent à travers la campagne ?

Les collines, pour leur part, étaient assez collines pour se dresser au passage de l’énigme ambulante.

 

***

 

Pour gagner la préfecture, il me fallait prendre le bus traversant les collines, le train ne desservant, pour sa part, que des communes du département limitrophe. Généralement je partais pour la journée et j’emportais mon déjeuner. Un jour qu’il pleuvait, autour de midi, j’ai commencé à chercher un coin abrité où me poser pour manger. Deux fois, qu’il m’a fallu faire le tour de la place avant de la cerner dans un renfoncement : une porte avec un seuil surélevé. Je me suis posé et j’ai sorti les trucs de mon sac. Il y avait des gens qui entraient ou qui sortaient et qui me souriaient. C’est vrai que la situation avait quelque chose d’un peu comique, et ça me dérangeait pas plus que ça de passer pour un clodo. Je leur souriais à mon tour. Jusqu’à ce que s’amènent ces deux mecs avec ce masque un peu froid à la place du visage, et qu’ils me sortent cette phrase aussi sûrement que si c’était la trois cent-unième fois :

« Faut pas rester là, Monsieur. 

- Écoutez, c’est juste le temps de manger… Mais en quoi je gêne ?

- Vous êtes sur l’entrée de service du commissariat. »

 

ALBERT NIKO

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Bouddha, une nouvelle d'ALBERT NIKO

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Bouddha

 

Sentant la baudruche grandir dans sa tête, il s’agrippe à son stylo, attrape son chéquier et commence par régler son loyer. Puis il y a la pension alimentaire. La facture de gaz. Le tiers provisionnel. Heureusement qu’il vient de toucher sa paie. Et heureusement qu’il dispose encore de quelques timbres. Il met tout sous enveloppe, quand il se rappelle qu’il doit donner son congé pour l’appartement. Il prend une feuille, mais ne peut aller plus loin car déjà le stylo lui tombe des mains.

Un néon le cueille au plafond, dans la béatitude du Bouddha.

 

 

décrocher Bouddha

 

Depuis un mois, ça bichait. On était toujours arrivés à temps. Jusqu’à cette fois où le chef s’est retourné devant la porte.

- Jamais vous vous demandez ce que vous faites ?

Bob et moi on s’est regardés. On commençait à le connaître.

- On laisse ça à d’autres, lui a répliqué Bob en souriant.

- Merde, les mecs ! Ouvrez les yeux ! Les mots, les panneaux, les avenues, les routes, les tire-bouchons, les essuie-glaces… Ça vous dit rien ?

On a attendu la suite. Y avait que ça à faire. Il nous barrait l’accès de l’appartement. Derrière nous, le nouveau écoutait ce qu’il croyait être des consignes de travail.

- C’est tout ce qui se présente chaque jour devant vous et qui vous empêche de regarder au-delà. Vous me suivez ?

On a acquiescé.

- Vous vous êtes jamais demandés pourquoi on se traîne tous cette ombre ?

Le patron et ses théories à la con. J’aurais pu lui rétorquer que les panneaux et les tire-bouchons connaissaient le même phéno-mène, mais ça n’aurait fait que nous retarder davantage et qui ne nous disait qu’il ne savait pas exactement ce qu’il était en train de faire ? Il savait que nous savions, et c’était comme ça qu’il nous tenait, en nous condamnant à entendre ses théories fumeuses. Quand une nouvelle recrue se présentait, il lui bourrait tant et si bien le mou qu’on se retrouvait de nouveau entre nous, Bob et moi, et c’était sa manière à lui de nous chier dessus, avec notre pavillon sur vingt ans, et une bonne femme qui vous pondait la marche à suivre en même temps que ses marmots. Lui et sa belle petite gueule d’oiseau miraculé…

- Bordel, il y a une autre vie – il peut y en avoir une autre – mais trop de merdes vous bouchent la vue. C’était Saroyan, je crois, qui disait que l’esprit devrait être occupé en permanence à rechercher la vérité la plus complexe sur lui-même. Le réel en-ferme, là où l’imaginaire libère. Vu ?

- Et, a cru bon d’intervenir Bob, qu’est-ce que vous allez en faire, de votre esprit ?

- Merde, il est con ou quoi !? L’esprit n’est pas un outil. Faire… Pourquoi toujours forcément FAIRE ? Si en ne faisant rien, tu t’abstiens d’apporter ta contribution à cette folie géné-rale, C’est toujours ça de gagné pour les autres. Comme quoi, on peut faire quelque chose en ne faisant rien. Vu, tête d’épingle ? Bon, allons voir ce qu’il y a derrière…

Il a ouvert, jeté un rapide coup d’œil à gauche avant de s’engager vers la droite.

- Le morceau se trouve dans la cuisine. Moi, j’ai assez vu de ces cadavres volants à tête de Mickey. Cinq secondes…

Pendant que Bob prenait à gauche dans la cuisine, j’ai entraîné le nouveau dans la pièce à vivre, avec le chef.

- Bon, j’ai dit au nouveau. Pour reprendre vite fait, tu l’entraîne un peu vers toi par les pieds. Tu dégages bien la tête du moindre petit obstacle, c’est capital. Tu te libères une main pour ouvrir la fenêtre et tu me le fais passer délicatement à travers avant de le lâcher dans le ciel, OK ? Tout est clair pour toi ? Bon, au début ça fait toujours un petit choc de voir ça, mais n’oublie pas que le temps t’est compté !

Bob a croisé le nouveau en nous rejoignant.

- Il est mûr, qu’il lui a fait. Alors traîne pas trop.

Le chef était affalé sur le divan, face à une large baie vitrée.

- Je serais bien ici, avec cette vue magnifique sur la montagne. Si je pouvais, j’en décollerais pas.

- Et qu’est-ce qui vous en empêcherait ? a demandé Bob

- Pas le boulot, en tout cas, si c’est à ça que tu penses. Moi, je me suis pas laissé couillonner avec une bonne femme et des moutards. Je plaque quand je veux. Seulement, si je voulais pouvoir continuer à jouir du spectacle, il faudrait qu’à un moment ou un autre je sorte acheter de quoi manger, sans ou-blier le pcul, histoire que la machine continue. Vu, tête d’é-pingle ?

- EEH, a lancé le nouveau de la cuisine, ÇA SENT LE CRAMÉ !

- Putain ! a lâché le chef, je me demande où ils ont été le pé-cher, celui-là…

Juste avant que nous parvienne la détonation familière, le pet de foire de la fin.

- D’un côté le ravissement, et de l’autre, l’horreur, a souri le chef à la montagne. Comme les deux faces d’une même pièce.

Bob et moi, on s’est précipités. Le mec par terre, la tête en moins, la cervelle en petits morceaux, et le sang sur les murs, sur les éléments de la cuisine, jusqu’au visage du nouveau qu’en était méconnaissable, baptisé par Mickey.

- Bon sang ! a fait Bob. Et le néon ALLUMÉ ! Je t’avais dit de pas traîner !!

Bob est redescendu en râlant pour aller chercher le matériel, et j’ai envoyé le nouveau se débarbouiller. Essaie de pas rencontrer le miroir, petit.

Le téléphone du chef sonnait juste quand il s’est pointé.

- Ouais ? Non, Impossible. Ici ça a merdé. Envoyez une autre équipe. Écoutez, la gestion des effectifs, c’est votre problème. Tout ce que je peux vous dire, c’est que si on y va maintenant, on vous laisse un atelier de peintre, et le proprio vous demandera des comptes. C’est ça, on y œuvre…

Après avoir raccroché, le chef a fait une remarque sur la cou-leur du sang que j’ai pas relevée. Par contre, j’ai rien loupé de sa petite excursion par le frigo.

- Soyez sympa, chef, laissez-nous une bière. On va en avoir besoin.

- Désolé, c’était la dernière.

- Vous en avez une dans la poche de votre blouson.

- Celle-ci est pour la part cachée de mon âme.

 

 

D’aucuns vous diraient que le sang est fait pour RESTER, mais ils n’avaient pas les produits adéquats et le nouveau s’en était bien sorti. C’était un gars solide, juste un peu con. Le profil idéal.

Quand on a regagné la voiture, je me suis retrouvé à côté de lui, sur la banquette arrière.

- T’as pas l’air du coin, j’ai dit. T’es de passage ?

- Non, je compte bien rester. J’arrive avec une femme et un bébé, et on aimerait bien faire construire. Dites, ce boulot, c’est du sûr ?

- Pas plus sûr. On a toujours besoin de bras.

Puis, en s’adressant à tout le monde, il a demandé ce qui était le plus intéressant, comme magasin. J’ai croisé les sourcils froncés du chef dans le rétro.

- Le moins cher, j’ai dit, c’est Cardesourds. Sauf pour les fruits et les conserves de légumes. Dans ce cas-là, je te conseille Insèrecharmé.

Le jeune a hoché la tête comme si je lui avais refilé le tuyau du siècle. C’était bien engagé.

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Les chiens n'ont jamais tant pris d'exercice... Un texte signé Albert Niko

Publié le par christine brunet /aloys

les chiens n’ont jamais tant pris d’exercice

 

Le chômage – et l’ennui qu’il induit : voilà ce qui les ronge…

Tu peux les voir traîner leurs feuilles mortes du bureau de tabac au supermarché, et non, se désolent-ils en pions sortis de la partie, il n’y a pas de travail, bien contents tout de même de trouver quelqu’un avec qui discuter de ce qui tourne autour de cette vie telle qu’on en a dressé le périmètre.

Ils parlent de leurs chiens respectifs entre gens du voisinage. Les chiens n’ont jamais tant pris d’exercice.

Ou se rassemblent entre fumeurs, dans une clinique psychiatrique, autour de ce qui les plaquent au sol.

Ce qu’ils mangent n’a pas la saveur qu’elle devrait. Ils ne font à leurs yeux que maintenir une machine en état de marche, et ils n’ont pas tout à fait tort.

 

Mais trop de gens se plaignent de ne pas avoir de travail, pour ne pas se réjouir d’être au chômage.

Le conformisme ambiant offre pour écrire une matière inépuisable.

J’écoute la musique des morts des heures durant. On a enregistré cette part vibrante de leur âme, et vous pouvez encore voir leurs marques de pas sur leurs partitions.

Je sors aussi marcher, tournant le dos à la ville.

Ce faisant, des gens me sourient au volant de leur voiture. Ils n’en croisent pas beaucoup des comme moi.

L’un s’arrête pour me suggérer de me joindre à un groupe de marche.

Un autre me demande si je ne fais pas ça pour m’entraîner en vue d’un marathon.

Je les laisse derrière et continue à marcher.

 

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"L'artiste", une nouvelle de Marie-Noëlle Fargier

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

L’artiste


 

L’artiste est un être à part, tellement à part d’ailleurs qu’il s’autorise TOUT !

Bah ! Il transforme, exagère, embellit, enlaidit avec sa plume ou ses pinceaux… la nature, les êtres quels qu’ils soient.

Alors, évidemment il s’y perd un peu ! Fiction- Réalité ?

Il y a celui qui noircit à souhait chaque tableau de la vie avec un pessimisme irréversible (en général il vit comme un reclus) ou celui au contraire qui illumine chaque fleur, chaque visage avec une croyance irraisonnée en la vie.

Bah ! des Rêveurs, quoi !

D’ailleurs souvent il ne sait pas compter, pour lui les billets de banque ne sont que du papier ! Tiens par exemple, il ne discerne pas les différences Hommes-Femmes, Jeunes-Vieux, Noblesse-Tiers Etat, Noirs-Blancs…Pour lui, chaque être est semblable !

Alors, évidemment il fait un peu n’importe quoi ! Bien-Mal ?

Il est capable d’oublier toutes les valeurs qui font de notre société une petite armée bien propre : l’Eglise… et tout ce qui va avec…La politique et tout ce qui va avec…L’éducation et tout ce qui va avec…


 

Tant et si bien qu’il se retrouve dans des situations cocasses qui font sourire ou rire. Il se fait duper le pauvre ! N’existant que dans son imaginaire, par un ciel plus bleu, par un regard plus clair, il traverse le temps en acteur de farce.

Bah ! Certaines bonnes volontés s’ingénient à le faire changer ! Mais…


 

Voilà, dressés en quelques mots les clichés de l’artiste.


 

Bah ! J’en connais un ou deux ou trois…artistes… Et je ris parce que vous m’avez crue ! Ou ceux qui me connaissent un peu ont sûrement discerné que je ne pouvais être cloisonnée dans de tels à priori bien qu’il y ait un peu de vrai (sourire).


 

L’Artiste est chacun de nous dans ce qu’il porte de plus beau, dans les émotions les plus intenses, dans les sensations les plus fortes, dans ces instants bouleversants de chaque détail découvert, vécu : une odeur, un son, une image, un regard, un sentiment qui s’engouffrent en vous et vous font palpiter.

Ces instants attrapés à la volée qui deviennent une éternité parce qu’ils se confondent avec vous- Belle alchimie-

Quant à celui qu’on appelle « artiste », il se contente de le traduire simplement en les rendant visibles.

Ne touche-t-il pas ainsi la seule Liberté ?


 

M-Noëlle Fargier

 

Publié dans Nouvelle

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Séverine Baaziz nous propose une lettre ouverte à... La Mère Noëlle !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Chère Mère Noëlle,

 

Comme chaque année, je me réjouis d’être la seule à vous écrire.

Mais qui sait si cela durera, l’air du temps étant à la féminisation de la langue française, on finira peut-être par démasquer le plus grand impair en la matière : le Père Noël existe, mais c’est une femme.

En attendant, je me permets d’en profiter encore un peu…

Juste avant de vous parler de mes voeux, il me tient à coeur de vous faire part d’un malentendu qui me poursuit chaque année.

Il y a trois ans, je formulais le voeu de ne jamais manquer d’essentiel. Je ne m’attendais pas à prendre, sans même m’en rendre compte, près de cinq kilos.

L’année suivante, mon souhait fut de voir adoucie une peine bien personnelle, et à nouveau, très vite, je me suis ankylosée de cinq kilos.

L’année dernière, c’est mon envie d’être plus solaire qui donna, une nouvelle fois, suite à la prise presque subite des cinq mêmes kilos.

Si bien que cette année, je préfère ne pas être le sujet de ma demande.

Serait-il possible (et ce, j’en conviens, je mise sur votre sens de l’interdisciplinarité) de, disons-le sans détour, changer l’eau potable en eau bénite ?

Assistée de Mère Nature et de Sainte Mère, je me disais que peut-être cela pouvait être une bonne idée. Plutôt que de la changer en vin, ce qui, somme toute, ajoute du malheur au monde plus qu’il n’en retire, l’eau bénite me semble opportune.

Ainsi, chaque matin, les mains seraient lavées de toute tentation à la violence ; les têtes vidées de leurs pensées néfastes ; les yeux, peut-être, finiraient par voir la beauté du monde et son risque d’éphémère.

En vous remerciant de bien vouloir réfléchir à la question, transmettez à vos lutines toute ma considération pour ce fou labeur d’assouvir les futilités consuméristes exponentielles de nos tendres chérubins.


 

PS : Si la chose est envisageable et ne vous incommode pas trop dans votre emploi du temps, j’avoue que j’aimerais beaucoup perdre ces fameux quinze kilos aussi rapidement que je les ai pris...   

 

 

Séverine Baaziz

Publié dans Textes, Nouvelle

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"Sans nouvelles d'elle", une nouvelle signée Jean-François Foulon, parue dans la revue ONUPHRIUS

Publié le par christine brunet /aloys

http://onuphrius.fr/naissance-de-notre-revue/

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Posted on   revue N°7

http://onuphrius.fr/category/foulon-jean-francois/

Sans nouvelles d’elle

Toute ressemblance avec des personnes existantes…

C’est un lundi que j’ai reçu sa première lettre. Etrange. Je ne la connaissais pas mais elle disait qu’elle était passée à la galerie et qu’elle avait apprécié mes peintures. Ma foi, cela fait toujours plaisir, mais j’avais beau faire un effort de mémoire, je ne parvenais pas à me souvenir que quelqu’un fût passé récemment. En fait, je travaille surtout à l’arrière du bâtiment, c’est là que se trouve mon atelier et toutes mes toiles en chantier. Quand un visiteur se présente au magasin, ce qui est assez rare, il faut bien le reconnaître, j’entends la sonnette et je vais jeter un coup d’œil, non sans m’être essuyé les mains au préalable. Cette semaine il y avait bien eu quelques copains qui étaient passés, et puis Sophie, pour l’exposition à la Cité, mais en dehors de cela, rien. Ma correspondante avait dû entrer et faire sa visite sans que je ne m’aperçoive de rien. Dommage.

Je n’y pensais plus quand j’ai reçu une deuxième lettre. Cette fois, il s’agissait d’une véritable analyse de mes toiles et surtout de celle que j’avais intitulée Soleil couchant. Ma correspondante y passait tout en revue, le ton des couleurs, les jeux d’ombre, la composition du paysage, les effets produits, et cela dans une missive qui ne faisait pas moins de cinq pages. Diable ! Si les critiques d’art et les journalistes pouvaient être aussi élogieux et surtout aussi loquaces que cette étrange inconnue, je serais un peu plus célèbre. Non que je sois entièrement obscur… mais personnellement les mondanités m’ennuient ; or, c’est évident, pour réussir dans ce milieu, il faut se montrer : aller aux vernissages des collègues, serrer des mains, bavarder avec quelques députés, parler politique avec un ministre, lancer une galanterie à la femme d’un attaché culturel (sans aller trop loin, bien entendu, juste ce qu’il faut pour être sympathique et ne pas se faire oublier). Hélas, toutes ces réceptions m’agacent profondément et je préfère de loin rester seul avec mes pinceaux, plutôt que de me gaver de petits fours tout en buvant du Martini.

Lorsque arriva le troisième courrier, je dois admettre que je ne fus guère surpris : je l’attendais, et même avec une certaine impatience. Le contenu était semblable au précédent, mais son auteur élargissait le champ de ses investigations à l’ensemble de la peinture contemporaine. Je n’avais jamais rien lu d’aussi percutant et d’aussi captivant. De plus, la dame me donnait son prénom : Yseut (avait-elle son Tristan ?), son adresse (un petit village des Pyrénées Orientales) et même son adresse électronique (laquelle allait s’avérer fort utile). Cela dit, comment, habitant si loin de mon antre, avait-elle pu passer par la galerie et voir mes tableaux, ça c’était une véritable énigme. Cependant, je ne me suis pas torturé les méninges avec ce problème : cela faisait partie du mystère général qui entourait Yseut, tout comme ses lettres, sa sagacité d’analyse ou le ton quasi affectueux qu’elle employait sans me connaître. Nous, les artistes, nous sommes comme cela, pas rationnels pour un sou. Au surplus, l’insolite de la chose n’était pas pour me déplaire et, avouons-le, renforçait le charme qui émanait des lettres de la belle Yseut.

Certes, je ne savais pas si elle était belle, mais je ne pouvais me l’imaginer autrement. Et puis je me suis dit que, si elle m’avait donné son adresse de messagerie, c’était évidemment pour que je l’utilise. Ne pas le faire eût été un crime : je lui ai donc adressé le soir même un fichier de quatre pages (police Arial 9), dans lesquelles je manifestais mon contentement d’avoir « rencontré » une personne aussi sensible et aussi douée pour parler de la peinture.

Il s’ensuivit une correspondance régulière pendant plusieurs mois. J’écrivais et je recevais deux messages par jour, quand ce n’était pas trois. Les sujets traités tournaient toujours autour de la peinture, mais derrière ce thème, on sentait poindre les questions fondamentales. C’est que l’art n’est souvent qu’un moyen d’accéder à autre chose, à une vérité cachée que nous imaginons exister quelque part, sans bien savoir où elle se trouve. Yseut, elle, ne peignait pas, mais elle écrivait. Oh, elle n’était pas publiée, mais on sentait que l’écriture était pour elle un besoin vital et qu’elle constituait un moyen de se connaître et de connaître le monde. La parole, disait-elle, il n’y a que cela de vrai. Nommer c’est créer, et créer c’est toucher au divin. Quand elle s’exprimait de la sorte, elle éveillait en moi des échos insoupçonnés. C’est que, comme tous les peintres, je ne suis finalement qu’un manuel. Je travaille avec mes doigts, je mélange les peintures, je les étale sur la toile, je me bats avec elles et en bout de course, si tout se passe bien, j’arrive à créer un univers, un peu comme un maçon qui parvient à réaliser une maison en partant de rien. Yseut, elle, était davantage portée sur la réflexion théorique, mais ses mots me faisaient découvrir une vérité que je connaissais bien : une vérité enfouie au plus profond de moi, une vérité qui se concrétisait dans mes peintures mais que j’aurais été bien incapable d’exprimer de vive voix.

Ici, il ne s’agissait certes pas de parler mais de lire, puisque c’était une correspondance virtuelle que j’avais sous les yeux. C’était cela qui était fascinant. Si j’avais eu Yseut devant moi, il aurait fallu s’exprimer oralement et traduire par des paroles ce monde indicible dans lequel nous pénétrions chaque jour plus avant. Or, sans que je sache bien pourquoi, cela n’eût pas été possible. Par la magie de l’écrit nous parvenions insensiblement à nous dévoiler l’un à l’autre, et la peinture ne m’apparaissait plus que comme un prétexte pour atteindre une autre vérité, que je qualifierais d’ontologique. Comprenez-moi bien, je n’étais pas amoureux d’Yseut, mais ce qu’elle écrivait me renvoyait à une réflexion existentielle. Nous étions deux êtres humains face à face, en train de se demander leur raison d’être sur cette terre. Si nous parlions de nous, c’était moins de nos individualités propres que de notre appartenance à une espèce commune. Nos propos tournaient donc autour du destin et de ce qu’il convient de faire de sa vie. Par exemple, fallait-il laisser des traces de son passage ? Était-ce vraiment important ? Moi qui en laissais avec mes peintures, j’avais tendance à dire que non, et elle qui s’exprimait à travers des mots éphémères affirmait le contraire.

Yseut m’était devenue indispensable. Je vivais à travers ses yeux et, tout ce que je réalisais, je le passais inconsciemment au crible de son jugement futur. Ainsi elle m’avait encore longuement écrit au sujet de ma toile Soleil couchant, toile qui semblait décidément la fasciner et dont elle avait analysé les moindres détails, surtout la touffe de lavande dont on devinait les contours à l’avant-plan. Or dans les autres toiles que j’ai peintes depuis, j’ai chaque fois inséré cette touffe de lavande, dans laquelle mon amie voyait comme la quintessence du monde (des couleurs atténuées par le crépuscule et une senteur bien réelle, qu’elle pouvait imaginer à partir de la toile). Cette lavande représentait pour elle la vérité dissimulée qu’il importait de conquérir.

Elle me faisait aussi lire les poètes, que je croyais pourtant connaître, mais que je redécouvrais à travers ses commentaires. Baudelaire, bien sûr, mais aussi Rimbaud et Jaccottet. À la fin, je ne peignais plus en reproduisant la réalité que je voyais, mais en m’inspirant des poèmes qu’elle m’avait fait lire. On peut dire que j’étais sous son influence mais l’inverse était vrai aussi. Je lui parlais de peintres dont elle ignorait à peu près tout et elle se documentait à leur sujet, avant de les aborder dans ses longs et judicieux commentaires.

Nous en étions là dans ce qu’il convient d’appeler notre « relation » quand un jour, sans raison, je ne reçus aucun message. J’en fus étonné, mais pas vraiment inquiet. Après tout, je ne savais pas grand chose de sa vie et elle pouvait fort bien avoir eu un empêchement. Les jours suivants, ce fut le même silence et aucune réponse ne me parvint, malgré les nombreux courriels que je m’étais mis à lui envoyer. Là, il se passait vraiment quelque chose d’anormal. Après une semaine, j’écrivis aux responsables de son adresse de messagerie. Or, me disait-on, il n’y avait rien à son nom, absolument rien, aucune archive, le vide. Ma chère Yseut s’était volatilisée. J’eus beau envoyer des copies de mes anciens courriels, ils affirmèrent qu’il n’en subsistait aucune trace.

Je patientai pendant un bon mois, puis subitement il me sembla que j’avais un urgent besoin de vacances. La valise bouclée en un quart d’heure, je pris l’autoroute du Sud en direction des Pyrénées. Le soir même je me trouvais dans un petit hôtel de Collioure. Par la fenêtre ouverte, on entendait le bruit calme et régulier de la mer qui venait mourir sur la plage. Cette rumeur monotone était pour moi comme une présence amie qui m’enveloppait et ne me quittait pas. Je pensais aussi que Collioure avait été la patrie du fauvisme et je me demandais ce qu’Yseut aurait bien pu dire sur Matisse. Je suis sorti boire un verre et j’ai flâné dans les rues étroites de la cité. Chaque fois que j’entendais un pas de femme, je me retournais avec l’espoir que ce fût elle, moi qui ne l’avais jamais vue.

Le lendemain, je repris la voiture et commençai à gravir les contreforts pyrénéens en suivant les indications du GPS. Puisqu’elle m’avait donné autrefois son adresse, le moment était venu de s’en servir. Arrivé à l’entrée du village, je m’arrêtai un bon moment. Le paysage était magnifique, époustouflant même. Comme il devait être agréable de vivre ici ! Et dire que je n’avais même pas emporté mes pinceaux ! Je commençais à mieux comprendre ce qu’elle me disait, et certaines de ses phrases, qui revenaient à ma mémoire, prenaient tout leur sens, ici, au milieu de ces montagnes colossales. C’était un monde minéral dans lequel l’homme se sentait superflu. Pour survivre, il lui fallait donc trouver de bonnes raisons. En même temps, la beauté qui se dégageait de ces pics, le trouble qui vous prenait en contemplant ces gouffres, vous donnaient l’impression d’avoir enfin atteint le bout du monde. Après cela, il ne pouvait plus rien exister, cet endroit était le terme où toute vie devait s’achever.

Le temps passait et, si je me plongeais ainsi dans d’intenses méditations, c’était aussi parce que j’avais peur de reprendre mon véhicule et de parcourir le dernier kilomètre qui devait encore me séparer de ma destination. Allons, il fallait bien y aller ! Je repris le volant et, après avoir traversé le village et gravi une pente, je me trouvai sur le sentier signalé dans la fameuse lettre. Une maison, deux maisons, une troisième un peu en retrait, puis plus rien. J’ai encore roulé un peu, au pas, mais me suis vite trouvé dans un chemin de terre qui semblait se perdre dans la montagne. Je sortis de la voiture pour tenter de distinguer quelque chose, mais non, il n’y avait pas d’autres habitations que les trois maisons que j’avais aperçues tout à l’heure. Autour de moi s’étendait la chaîne pyrénéenne, grandiose, imposante, silencieuse aussi, presque inhumaine. J’étais là avec mon angoisse de ne pas retrouver Yseut (mais également, faut-il l’avouer, avec ma peur devant la possibilité de la trouver), et je me sentais tout petit et dérisoire devant ces montagnes qui occupaient l’espace jusqu’à l’horizon, m’écrasant de leur masse de pierre et complètement insensibles à ma peine. Je crois que je ne me suis jamais senti aussi seul et aussi désemparé. Au-dessus de moi, seule trace de vie dans ce décor, un vautour tournoyait et, se laissant emporter par la seule force d’un courant ascensionnel, il parvenait à planer indéfiniment sans jamais donner un seul coup d’aile. C’était le dieu des cimes et il était ici chez lui, fabuleusement majestueux. La vie, soudain, me sembla toute proche de la mort, comme si seule une mince paroi les séparait. Il suffisait, pour s’en convaincre, de contempler cet oiseau au vol superbe et de se rappeler, l’instant d’après, que ce n’était qu’un charognard. Troublé par cette pensée qui brisait mes certitudes, je remontai dans la voiture, fis demi-tour et me laissai descendre jusqu’aux maisons.

L’une portait le numéro 2, l’autre le 3 et la dernière, allez savoir pourquoi, le 7. Comme c’était le 4 que je cherchais et que son absence déclenchait en moi un immense découragement, je suis allé frapper à l’une des portes. Une petite vieille m’ouvrit d’un air soupçonneux et réprobateur. Non, le numéro 4 n’avait jamais existé. La commune était passée directement au 7 pour le cas où on construirait un jour sur le terrain disponible, mais ce n’était pas demain que cela arriverait. Le village se vidait, les jeunes partaient vivre en ville et, à part quelques touristes qui passaient sur le chemin en été pour faire des randonnées, on ne voyait plus personne. Une nommée Yseut ? Bien sûr que non ! Elle n’avait jamais entendu parler d’elle ! Avec un nom étrange comme cela elle ne l’aurait pas oubliée.

Je me suis retrouvé dans la voiture sans trop savoir comment. De grands coups sourds résonnaient dans ma tête et je n’arrivais plus à réfléchir. Je m’arrêtai sur la place du village et entrai dans le seul café existant. Il était vide, bien entendu. Quand le patron entra, il me dévisagea tout de suite d’un air soupçonneux (lui aussi). Mais quand je commandai un cognac, il prit une mine franchement renfrognée. Comme il restait là à son comptoir en train de m’épier – avait-il peur que je lui vole sa bouteille ? –, je lui demandai s’il ne connaissait pas une certaine Yseut, qui se passionnait pour la peinture. D’un ton rauque, il répondit que s’il y avait eu un peintre dans le patelin, tout le monde l’aurait su, mais que de toute façon ce n’était pas d’artistes qu’ils avaient besoin, les gens d’ici, mais d’un vrai peintre en bâtiment, pour rafraîchir un peu les façades. Je payai ma consommation et, sans un mot, regagnai la voiture.

La descente vers Collioure fut pénible. Il faisait chaud, mais à l’horizon les montagnes étaient dissimulées par une brume blanche qui allait en s’épaississant. Manifestement, un orage se préparait et il promettait d’être violent. Je ne savais que penser. M’avait-elle menti en inventant une fausse adresse ? Savait-elle pertinemment que le numéro 4 n’existait pas, ou bien avait-elle inventé un nom de rue au hasard, après avoir pointé un village sur la carte ? Cela ne lui ressemblait pas. Elle s’était montrée trop sincère et trop présente pendant tout le temps qu’avait duré notre correspondance. Avait-elle seulement existé et n’avais-je pas tout inventé ? Mais dans ma poche je sentais la copie de son dernier courriel, ce qui au moins prouvait que je n’étais pas fou. Il fallait me rendre à l’évidence, mon bon génie avait disparu pour toujours. Un grand vide s’installait progressivement en moi, que je ne savais comment combler. Y parviendrais-je jamais ?

Il faisait nuit noire quand je garai la voiture à proximité de l’hôtel. Les premières gouttes, énormes, commençaient à s’écraser sur le pare-brise. J’étais parqué devant une galerie d’art et, instinctivement, j’ai jeté un coup d’œil à la vitrine. Ce que je vis alors me laissa sans voix. Bien en évidence, sur un chevalet, se trouvait une toile intitulée Soleil couchant. Elle représentait des montagnes avec un petit chemin de terre à l’avant-plan. Dans le coin inférieur droit, une touffe de lavande irradiait de tout son éclat. C’est à ce moment que le premier éclair zébra le ciel et que l’éclairage public s’éteignit tout d’un coup. Il me fallut tâtonner dans le noir et raser les murs pour parvenir jusqu’à l’hôtel. J’étais complètement trempé. Derrière son comptoir, la gardienne de nuit me tendit la clef de la chambre. Elle me dévisagea et, sans rien dire, esquissa un sourire d’un air étrange.

L’éclairage de secours donnait aux lieux un caractère insolite. Bien entendu, l’ascenseur ne fonctionnait plus. Je gravis l’escalier comme je pus, et arrivai enfin au bon étage. J’étais exténué et me suis affalé sur le lit. Ce n’est pas pour autant que je trouvai le sommeil, car les idées s’enchevêtraient dans ma tête.

J’entendis des bruits de pas dans le couloir. C’étaient ceux d’une femme. Elle frôla ma porte puis pénétra dans la chambre voisine, où elle s’enferma. Le bruit de la clef dans sa serrure résonna longtemps à mon oreille ; je m’endormis enfin. Quand je m’éveillai, un frais parfum de lavande flottait dans l’air de l’aube.

Jean-François Foulon

 

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