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nouvelle

"Elle avait une jupe de grand vent", une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

boland photo

 

ELLE AVAIT UNE JUPE DE GRAND VENT…

 

Elle avait une jupe de grand vent, une jupe dont les nombreux jupons et la soie sauvage moirée s'envolaient au moindre souffle, à la moindre brise. On aurait toujours dit qu'elle dansait.

 

Quand elle passait, elle laissait dans son sillage, un parfum de lilas. Elle avançait d'un pas léger, ne prêtant aucune attention aux passants qu'elle croisait. Depuis plusieurs semaines, chaque jour, elle se rendait dans le parc. De temps en temps, elle s'agenouillait pour ramasser une feuille, un pétale, un bout de papier, une plume.

 

Ce jour-là, pour la première fois, elle s'assit sur un banc. Son regard voyageait d'arbre en arbre, de parterre en parterre. Comme chaque jour, je l'observais de la fenêtre de mon appartement. Je me décidai à la rejoindre. Lorsque je fus dans le parc, j'allai m'asseoir auprès d'elle. Je dis "bonjour". Elle me répondit mais ne tourna pas la tête vers moi. Elle enchaîna : "Aujourd'hui, cela fait un an qu'il est parti…"

 

Ne sachant de qui elle parlait, je tentai de la réconforter et de la distraire du chagrin que je devinais. Je répondis : "Comme vous avez une jolie jupe ! On dirait une toilette prévue pour un bal. Je vous vois chaque jour. Je vous admire. Vous êtes si élégante, si gracieuse. J'étais un peu pareille à vous dans ma jeunesse. Aujourd'hui, j'ai quatre-vingt-quatre ans et je repense souvent à ce temps si ancien."

 

Elle fit comme si elle ne m'avait pas entendue. Elle poursuivit : " Il y a un an qu'il est parti. Quand il se rendait à la banque pour y travailler, il passait toujours par le parc. C'est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Notre histoire n'aurait jamais dû finir. Pourquoi les plus belles histoires d'amour finissent-elles ? Il y a un an, il m'a dit alors que nous venions de terminer le repas du soir et que nous restions silencieux l'un près de l'autre : 'Je vais partir. Je crois qu'on n'a plus rien à se dire. La vie devient trop monotone.' J'ai imploré : 'Reste, reste,…' mais lui, il est allé faire son bagage et s'en est allé après m'avoir adressé un baiser du bout des doigts. Je l'ai cherché, cherché. Au début, chaque matin, je suis allée à la banque sans oser m'informer. Puis, j'ai eu l'audace de demander si je pouvais le voir. J'ai appris qu'il n'y travaillait plus. Je l'ai appelé sur son portable, il ne m'a jamais répondu, c'était toujours sa boîte vocale. Je crois que je vais devenir folle si je n'ai pas d'explication. J'ai pensé louer une page entière d'un quotidien national pour lui lancer un appel au secours. Je voudrais comprendre. "

 

J'étais bouleversée. J'ai songé à ma propre histoire d'amour qui avait connu le même type de fin.

 

J'ai dit : "Il faut vous ressaisir. Il y a tant de choses à faire… La vie peut être belle." Elle m'a répondu : "Depuis qu'il est parti, je ne peux dire où j'en suis."

 

Elle s'est levée. Elle avait une jupe de grand vent, elle sautillait, elle appelait "Rémy, Rémy…" en envoyant des baisers aux arbres, aux oiseaux, aux fleurs. Je l'ai regardée s'éloigner, puis juste avant d'atteindre la limite entre le parc et le boulevard, s'élever dans les airs. Peu à peu, elle était devenue pareille à un cerf-volant. Alors que je la perdais des yeux, j'ai ressenti une forte douleur dans ma poitrine et je me suis affaissée sur le banc…

 

Micheline Boland

Site : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits

Blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com

 

Publié dans Nouvelle

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Une nouvelle d'Adam Gray... L'amour au-delà...

Publié le par christine brunet /aloys

 

PHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY)

 

 

L’Amour au-delà… 

 

– Non, coupa Helen, de grosses larmes affluant, pareilles à la marée aux pieds du Mont Saint-Michel, dans ses grands yeux gris-vert.

– Ne vous méprenez surtout pas… Je comprends ce que vous ressentez. Je le comprends parfaitement mais… ce n’est pas sa volonté, répondit le chirurgien d’une voix bien trop mécanique pour simuler une réelle empathie. Vous devez le laisser partir. Demain, il nous faudra débrancher Aidan. Demain, Helen.

– Je ne suis pas prête, répondit-elle irritée.

 

Le praticien tourna les talons et quitta la chambre 408, où seule une photo d’un couple très heureux, ceinte d’un cadre rococo couleur camion de pompier, donnait à la pièce immaculée, blafarde, un dérisoire semblant de chaleur. Les fleurs dans le vase, des roses rouges, étaient mortes de soif depuis déjà plusieurs jours ; Helen avait complètement oublié de s’arrêter en acheter chez le fleuriste dans le hall de l’hôpital, au rez-de-chaussée.

Se penchant sur son jeune et bel époux, elle posa une joue sur son torse athlétique abîmé par une longue cicatrice, l’embrassant, tout d’abord, et se remit à pleurer, dans le plus pur silence que la pluie sur les vitres, un peu grasses, ne tarda pas à venir briser. Cruellement.

 

La journée défila, s’égrainant avec les allers et retours du personnel hospitalier, plus ou moins impassible, et, avec cette nouvelle et sombre journée, défilèrent les souvenirs…

La soirée était bien avancée.

La pluie avait cessé.

Helen se cala dans son fauteuil, ne cessant de veiller son époux, immobile dans son lit et relié à d’horribles et froides machines, imperturbables et menaçantes. Elles semblaient bien plus vivantes que son Aidan dans sa mortifère pétrification. Méduse n’aurait pas fait mieux…

 

Au moment de cesser sa lutte contre Hypnos et son fils, Morphée, Helen, les cheveux quelque peu défaits, prononça quelques mots. Ces mots : « Je ne veux pas te laisser partir. Je ne peux pas. »

Et, finalement, elle se mit à rêver…

De leur rencontre, alors qu’ils étaient tous deux étudiants en droit – lui, pour faire plaisir à sa famille car tout ce qui l’intéressait, dans la vie, c’était de devenir, clamait-il : « Un dieu du surf ! »

Lui revinrent leurs premiers mots échangés à la cafétéria, un jour de décembre ; il venait, se prenant les pieds dans le sac qu’elle avait négligemment jeté à terre, de lui renverser son plateau sur le pull-over blanc tout neuf qu’elle s’était acheté la veille. Revinrent, bien sûr, le tout premier fou rire et, surtout, le tout premier baiser quelques jours après dans la voiture d’Aidan. Elle rêva même du tout premier repas avec ses parents – ses parents à elle –, et se souvint à quel point sa mère avait été séduite. Et pour cause : Aidan était très avenant et plein d’humour, grand et beau garçon. Le gendre idéal, en somme. Helen, très belle avec un beau visage ovale encadré d’une longue chevelure blonde, et Aidan formaient un fort plaisant couple, alliant beauté et gentillesse, générosité, avec des rêves plein la tête. Entre autres, partir un jour à la découverte du Kilimandjaro. Peut-être Shanghai… Et surfer sur les vagues australiennes ! Ils auraient fait plein de photos pour ennuyer leurs familles avec des : « Ça, c’est Helen dans le jardin Yuyuan ! », et des : « Ça, c’est Aidan qui est tombé de sa planche à Bondi Beach ! »

Ils auraient fait un enfant, un soir, après le coucher du soleil, sur une plage de carte postale, derrière une dune… Un petit James ou une petite Kristen.

 

Helen dormait profondément.

 

Inconsciente d’être dans les bras de Morphée, elle poussa une porte qui venait de se matérialiser devant ses yeux, s’ouvrant, étrangement, sur le campus où ils avaient étudié…

– Aidan ? C’est… C’est toi ? s’étonna-t-elle, quoique très heureuse.

– Bien sûr, répondit ce dernier d’une voix enjouée. Ça me fait tellement plaisir de te voir ! Tellement de choses à te montrer… Comme tu es belle…

– Belle ? Tu parles !… À me montrer, dis-tu ? À quoi diable fais-tu allusion ?

– Ah ! Tu vas voir ! Ce soir, amour, nous allons faire le plus beau des voyages… Féerique ! Fantastique ! Magique !

Helen se mit à rire.

– C’est une nouvelle robe ? enchaîna-t-il rapidement.

– Elle te plaît ? s’enquit-elle en tournant sur elle-même.

– Beaucoup. Tu es merveilleuse. Mais comme toujours. L’heure tourne… Allez ! Ne perdons pas une minute…

– Ton côté énigmatique, derrière ce sourire qui te rend si sûr de toi, c’est peut-être cela que j’aime le plus chez toi. Et quand tu relèves ton sourcil gauche, également…

Aidan, alors, prit sa moitié par la main et la pria de fermer les yeux.

– Tu as confiance en moi, n’est-ce pas ? demanda-t-il. Où aimerais-tu être, en ce moment ?

– Où j’aimerais être ? Hum… Laisse-moi réfléchir. Ah ! Oui ! Sur cette plage dont tu m’as si souvent parlé, en Australie.

– Très, très, très bon choix, se satisfit-il. Ouvre les yeux et… regarde !

Helen hallucina, littéralement. Aidan et elle y étaient : à Bondi Beach. Le soleil se couchait, donnant une belle couleur vermeille et dorée au pays des kangourous, et ils étaient seuls au monde. Complètement.

– Je dois rêver, murmura-t-elle, se blottissant contre le corps tout chaud de son époux.

– C’est bon de rêver, affirma-t-il. Et ton maillot de bain est… très sexy…

– Ça alors ! s’exclama Helen en baissant les yeux. Mais… c’est de la magie !

Réalisant que son époux était dévêtu lui aussi, elle lui murmura qu’il était… très viril dans le sien…

– Tu veux qu’on aille affronter les vagues ? la pressa-t-il avec l’impatience d’un enfant.

– Quoi ? Les vagues ? Tu es fou ! J’ai bien trop peur des requins ! C’est plein de requins et de crocodiles, ici ! Et pas des petits !

Aidan se moqua gentiment.

– Puis il fait nuit… Et des vagues, des vagues… il n’y en a pas ! poursuivit-elle.

Il releva les yeux, claqua des doigts… et le soleil chassa brusquement les ténèbres naissantes. Il faisait jour, à nouveau, et un vent idéal faisait se soulever les vagues de l’océan Pacifique.

– Satisfaite ? Il fait jour, y a des vagues… et il n’y a aucune bestiole affamée dans l’eau.

– Mon Dieu… Ou je rêve ou je deviens folle…

– Mais tu n’es pas folle, Helen, rassure-toi. Sinon de moi, j’espère bien !

Souriant, Aidan se pencha sur sa femme et l’embrassa passionnément, comme la toute première fois, quand deux corps étrangers se touchent et se découvrent, fusionnent, explosent, provoquant les plus intenses, les plus incroyables et les plus inoubliables des frissons…

Deux anges sur le sable.

Du doré et du bleu à perte de vue ; véritable paradis anamorphosé, comme un acrylique qui prendrait vie…

– Je t’aime, dit Helen sur le ton de la confidence.

– Moi aussi, dit Aidan. Plus que tout au monde.

Helen surfait sur de hautes vagues avec l’homme qu’elle aimait. Son dieu du surf à elle toute seule… Ils glissaient, tous les deux, sur la même planche. Sur le Pacifique. Aidan se mit à crier d’excitation et de bonheur. Helen, d’ordinaire sage, l’imita. Ils étaient heureux. Le monde leur appartenait.

– Je n’ai jamais éprouvé un tel bonheur, avoua Helen en resserrant ses bras autour de la taille d’Aidan. On devrait faire cela bien plus souvent !

– On le fera, promit-il. Mais ferme les yeux, maintenant.

Helen s’exécuta, exaltante. Lorsqu’elle les rouvrit enfin, ils avaient atterri en plein milieu… d’un carnaval… Dans les rues de la Nouvelle-Orléans ! Et des airs de jazz fusaient ! Et des gens costumés s’amusaient tout autour.

– Tu aimes ?

– C’est incroyable, dit Helen.

– Alors… pense très, très, très, très fort à un costume, n’importe lequel, et claque des doigts ! Je vais faire la même chose.

– Tu es sérieux ?

– Ai-je l’air de plaisanter ? (Il releva son sourcil gauche.)

Helen baissa les yeux, amusée, et pensa très fort à cette actrice dont elle avait oublié le nom mais qu’elle avait adorée dans les trois premiers volets de Pirates des Caraïbes. Puis elle claqua des doigts.

– Mademoiselle Swann ! s’exclama Aidan. J’adore…

Helen se mit à rire en découvrant le costume sur son corps tout fin, apparu, encore une fois, comme par magie. Aidan claqua des doigts et se retrouva, lui, dans le costume de Brad Pitt dans Troie.

– Mon Achille ! s’écria Helen.

– Plutôt cool, non, tous ces gros muscles ? plaisanta-t-il. Allez ! Profitons de la fête et… dansons !

Les deux amoureux virevoltaient, insouciants, pris dans la folie nocturne de ce carnaval étourdissant de couleurs et de sons.

Les rues de la Nouvelle-Orléans étaient très colorées et ornées d’accessoires de fêtes et de ballons de toutes les formes. Il y avait des cracheurs de feu, des clowns et des acrobates, des cajuns qui marchaient sur des échasses et l’on pouvait admirer, de-ci de-là, un James Bond, une Angélique, un Robin des Bois et même… des morts-vivants ! Quelques enfants, d’ailleurs, étaient déguisés en Michael Jackson et lui rendaient hommage en exécutant, plus ou moins bien, la célèbre chorégraphie de Thriller.

– Je voudrais que cette nuit ne s’achève jamais !!!!!! hurla Helen, s’efforçant de couvrir le son des instruments de musique.

– IDEEEMMM !!!!!! cria Aidan encore plus fort.

Il la serra dans ses bras, très fort contre son cœur, et caressa sa chevelure, s’enivrant de sa douce odeur de miel.

 

Toute la nuit, Aidan emmena Helen dans des lieux réellement exceptionnels : aux pieds des Pyramides, sur la Grande Muraille de Chine, au sommet de l’Himalaya et, bien sûr, du Kilimandjaro, pour finir dans un somptueux jardin japonais.

Tout était définitivement possible : nager au milieu des dauphins ou prendre le thé en plaisantant de bon cœur avec la Reine Mère… Pourquoi s’en étonner, après tout ?

 

– Es-tu heureuse ? demanda Aidan. Je veux dire… As-tu assez de belles images, dans ta tête ? Dis-moi…

– Que dois-je comprendre, Aidan ? s’inquiéta-t-elle alors, revenant immédiatement à la réalité.

– Parce qu’il est l’heure.

– L’heure ? L’heure de quoi ? marmotta-t-elle. Mais elle savait.

– L’heure de nous dire au revoir, Helen. Un ange m’a accordé cette nuit. Tout ce condensé de souvenirs avec toi. Il nous a offert ce qu’aurait dû être notre vie, de beaux moments et même… davantage. Tout cela en quelques heures à peine.

– Tais-toi, supplia-t-elle.

– Tu dois me laisser m’en aller, poursuivit-il. Tu dois me débrancher et continuer ta vie sans moi… Tu m’entends ? Helen ?

Les lèvres rouges carmin de la jeune femme furent prises de tremblements. Elle se mit à pleurer.

– Je ne peux pas, Aidan. Je ne peux pas… Comment je pourrais ?

– Il le faut, amour. Je ne suis déjà plus ici. Ce n’est plus que mon corps, et ce corps est vide…

– Arrête, je t’en supplie. Tu me brises le cœur. Pourquoi tu me brises le cœur ?

– Un cœur si plein d’amour ne peut se briser, Helen. Pourquoi tant de désespoir ? Ce n’est pas un adieu, tu le sais bien. Quand l’heure sera venue, nous nous retrouverons. Je serai là. Je t’attendrai.

– Mais moi ? Que vais-je faire, toute ma vie, sans toi à mes côtés ? Que vais-je faire, toute ma vie, sans jamais plus entendre le son de ta voix ? Sans venir t’embrasser le matin quand tu te réveilles ? Sans cet enfant que nous ne ferons jamais ensemble ?

– Je vois, dit-il.

Il fronça les sourcils et se remit à parler.

– N’as-tu pas remarqué des changements, ces derniers temps, Helen ?

– Des changements ?

Elle réfléchit, fébrile.

– Tu t’en souviens, de cette nuit ? Il y a deux mois avant mon accident de moto. Tu t’en souviens ?

Helen fronça les sourcils. Hésita… Puis elle toucha son ventre, le caressa, et réalisa… Elle portait leur enfant. C’était une certitude. Il sourit, tout en versant une larme qui vint effleurer sa lèvre supérieure. Elle éclata en sanglots, tout en souriant d’une joie paradoxalement… « retrouvée ».

– Tu vas vivre une longue et belle vie, amour. Avec notre James, ou notre Kristen. Tu seras une mère exceptionnelle et ça, vois-tu, je le sais. Je le sais comme un et un font deux. Tu vas aimer notre enfant et il va t’adorer, comme moi je t’ai adorée. Tu vas être forte pour lui, pour moi. Mais moi, mon heure est venue. La tienne, non… Promets-moi d’être heureuse. Promets-le-moi.

– Je suis triste… Je suis en colère !… Comme je t’aime, Aidan. Comme je t’aime… Je te le promets, oui, sanglota-t-elle. Mais pourquoi diable ne peux-tu pas te réveiller ?

– Ça va aller, n’ai pas peur. Embrasse-moi une toute dernière fois, s’il te plaît. Nous n’avons plus beaucoup de temps, elle arrive…

Helen, désemparée, embrassa son Aidan une dernière fois. Elle sentit une incroyable chaleur l’envahir, douce et bienfaisante. Régénératrice…

Une intense lumière dorée entoura le corps d’Aidan et le souleva du sol, l’arrachant des bras d’Helen. Elle voulut crier mais il lui sourit. On aurait dit le dieu Apollon prenant place sur son char solaire… Alors, elle s’obligea à être forte. À son tour, elle esquissa un sourire, comme un ultime geste d’amour. Le corps d’Aidan devint une image évanescente et il disparut.

Pour de bon…

 

Dans la matinée qui suivit, quand l’infirmière de jour se présenta dans la chambre 408, Aidan, libéré, souriait dans son repos éternel, ses parents à ses côtés.

Helen, elle, s’était éclipsée, rassérénée, les laissant dire au revoir à leur fils, leur Aidan, et se préparer, déjà, au premier jour du reste de sa vie avec son James. Car c’était un p’tit mec, dans son ventre ; elle en était sûre. Et ce serait un dieu du surf.

 

Dehors, le soleil brillait de mille feux.

 

 

Adam Gray

 

https://www.facebook.com/pages/Adam-Gray-Officiel/139154696110371

Publié dans Nouvelle

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Le carnet de cuir usé, une nouvelle de Christel Marchal, 2e partie

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes2/marchaltete.jpg

 

Le carnet de cuir usé, suite

 

 

 

16 septembre. Sainte Edith.

C’était il y a neuf mois. Ils étaient plusieurs à s’amuser de son corps ce soir-là. Ses cris se sont étouffés dans les grosses mains plaquées sur sa bouche. Elle a pleuré. Ils ont ri. Tous ses membres couverts de bleus. Sa peau tuméfiée.

C’était il y a neuf mois. Ce soir, Perrine est née.

 

23 septembre. Saint Constant.

Dans la nuit, Juliette a noué dans un geste simple et calme son drap. Elle s’est pendue dans sa chambre. Perrine dort dans son couffin.

 

Pffff ! fit Perrine.

L’horloge répond à ce souffle amer par une mélodie légère dans l’antre sucré de sa grand-mère. « Tic tac » « tic tac ». Une mélodie comme une ritournelle très vite connue, très vite retenue, accompagnant chaque soupir de peur d’un enfant. « Tic tac ».

La vieille cuisinière ne sourit plus aux confitures mijotant sur un de ses coins. Seul, le carnet usé respire. Il est si paisible. Il livre ses confessions comme une grenouille de bénitier au vieux curé du village.

 

24 septembre. Saint Germain.

Mes sanglots, telle une source vive, coulent pour Juliette. Chantent, crient ma douleur. Perrine pleure dans son couffin.

 

25 septembre. Sainte Cunégonde.

Le village se recueille d’une même voix. Perrine hurle dans ses draps blancs.

 

La bouilloire siffle. Perrine sursaute. Une douce odeur emprisonne l’air. Ses mains entourant le corps du bol lui rappellent qu’elle est en vie. La chaleur du thé se noie dans son être. Profond. Très profond… aussi profond que l’océan.

 

26 septembre. Saint Louis.

Le vieux curé dans sa robe mauve criard marmonne son office. Perrine est calme dans son couffin.

La terre se ferme dans un soupir sur ma Juliette. Perrine ouvre des yeux aussi bleus qu’un ciel d’été.

 

Le bol tremble de tristesse à la lecture des mots couchés sur les pages jaunies.

Une larme de thé glisse sur le bord.

 

Les questions. La farandole de questions s’est tue au rythme des pages avalées. Seul reste éveillé dans le petit matin qui se lève, le « pourquoi ».

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Pourquoi ?

Ce « pourquoi » résonne en échos.

 

Pourquoi ?

Perrine découvre d’une main timide les pages jaunies, fanées du carnet distillant au rythme de la balade d’un doigt téméraire sur l’écriture serrée, ses secrets. Les secrets. La vie. Sa vie.

Pourquoi ? s’interroge Perrine recroquevillée dans l’ombre de la toile d’araignée oppressante de la vérité. Les ombres de la flambée continuent leur danse vivante.

15 janvier. Sainte Dominique.

Juliette est morte depuis 4 mois. Le silence envahit la maison. Elle me manque. Perrine piaille dans son nid coloré.

 

17 janvier. Sainte Juliette.

C’est ta fête aujourd’hui ma Juliette. Perrine sourit dans son petit lit.

 

Une photo. La main de Perrine caresse la photo. Juliette.

Ma mère, souffle-t-elle !

Ma mère. Ni visage. Ni voix. Ni parfum. Cette photo ne me montre qu’une étrangère.

Un doigt dessine les contours du visage inconnu. Ce dessin, cette adoption d’une mère.

Pas de câlins, pas de tendresse. Elle n’est jamais venue m’embrasser dans mon lit puisqu’elle n’était plus là. Ses doigts ne se sont jamais arrêtés dans le miel de mes cheveux.

L’encre de ses yeux se trouble dans un dégradé bleuté. Sa main écrase une larme. Sèche une larme.

Peut-être ma fragilité vient-elle de son absence, s’interroge Perrine en regardant la perle de cristal s’éteindre dans le creux de sa paume.

26 avril. Sainte Paule.

Juliette, bon anniversaire ma chérie. Tu aurais 30 ans.Perrine, assise avec son ours en peluche, tortille une mèche de ses cheveux. 

 

La main pressée de Perrine, vive et glaciale comme une bise d’hiver, feuillette le carnet de cuir usé. Elle tourne les pages cette main, avec peine, dans la lumière de l’éclat de ses larmes.

Il est difficile de tourner les pages d’une vie, semble-t-elle murmurer dans son langage muet et tendre.

Seul le métronome de l’horloge rythme le silence, ce « tic tac » donnant le tempo des pages tournées. Ce « tic tac » comme deux temps de mots froissés.

Pâques est passé. L’été est terminé. Les hirondelles ont pris le chemin du soleil comme une longue excursion vers le cœur de la vie.

 

16 septembre. Sainte Edith.

Un an Juliette. Un an que tu es partie.

Un an. Perrine a un an. Elle lui ressemble. Ses yeux comme le fond d’un ciel d’été. Ses cheveux couleur de miel. Son sourire…

Je les déteste ce bleu, ce blond, cette innocence. Lui. Elle.

 

Dans les flammes rouges, Perrine frissonne. Son cœur se coule au pas des « tic tac ».

Sur un coin de la vieille cuisinière, l’antique cafetière italienne bout. De rage. De Colère. Perrine sent monter un sentiment comme une espèce de nausée trop bien connue : la haine. Dure. Froide. Cruelle. Assaisonnée de cette touche poivrée qui ressemblerait à de l’hostilité. De l’hostilité envers elle, cette grand-mère partie rejoindre sa Juliette. Cette grand-mère n’ayant vu en elle que le reflet d’une nuit horrible. D’une nuit d’horreurs.

Un haut-le-cœur, le café noir cuit et recuit. Les battements de son cœur collés au « tic tac ».

 

6 décembre. Saint-Nicolas.

La fête des enfants ma Juliette. Tu te souviens de ton sourire ces matins-là et la magie dans tes yeux pétillants de bonheur.

Perrine triture les bras de sa poupée de chiffon avec cet air soucieux qu’il lui a légué.

 

Le métronome de son cœur se la joue allegretto. La main muette ne peut continuer de tourner les pages jaunies.

La nuit est noire. Perrine, perdue dans les mailles de son pull, hurle face au vent qui s’est levé.

Qui ?

Qui est-ce ce « Il » ? Ce « Il » à qui je ressemble tant ?

Au milieu des nuages de la toile céleste, là où scintillent quelques clins d’yeux, Perrine accroche son regard aux cumulus d’incompréhension et de peur. Le vieux carnet de cuir usé tremble dans ses mains. Ses yeux perçants l’oublient pour se perdre dans les nuages. Où voguent-ils ces petits flocons blancs appelés douceur, tendresse, affection,… ?

Le carnet chute avec douleur sur la terre humide. Le « tic tac » de son cœur a le hoquet avant de reprendre le rythme de la paix.

Le plus important de ta vie ne se trouve pas couché dans ces lignes, semble-t-il lui chanter.

L’important, c’est…

Un éclair déchire le voile de la nuit. Les mailles lâches tournent les talons. Elles reposent sur le coin d’une chaise fanée.

 

 

Au cœur de cette tempête, Il l’a rejointe.

Il est là dans l’ombre. D’un geste secret, Il pousse la porte.

 

Le silence. Il la regarde.

 

Perrine, blottie dans les oreillers, ponctue d’une douce respiration l’air sucré de la petite pièce habillée de longs voilages. De timides rayons balayent la fenêtre embuée et caressent la peau laiteuse. Cette peau, couleur du lait l’hiver. Couleur du miel dès les premières câlineries du soleil de l’été.

 

Sans bruit, Il avance. Une planche du parquet murmure dans un souffle chaud :

Il est là debout dans l’aurore du jour.

Une pensée en échos chuchote :

Je crois qu’on n’a pas toujours de deuxième chance…

Le murmure siffle :

Et pourtant, Il est venu en chercher une !

Une main repose sur le cuir usé du livre.

Perrine, tout en douceur, innocente, reste dans la chaleur de son rêve.

 

Il admire… Son corps tel une pierre précieuse abandonnée dans un fourreau de soie pâle. Ses longs cheveux tels de lumineux joyaux qui reflètent la lumière du jour. Il ne voit pas ses yeux, ces miroirs de l’âme.

Il l’admire.

Pas après pas, Il s’approche. Dans le jardin, les chants des oiseaux font échos aux battements de son cœur… une mélodie couleur vanille, rythmée vanille.

 

Encore un pas.

Sa main muette dessine son corps dans le silence du petit matin. Une courbe. Un creux. Une courbe…

Sa main, audacieuse, tortille le miel d’une mèche.

 

Un chuchotement. Les miroirs de l’âme s’ouvrent dans un éclat bleu. Perrine.

 

La tache… Le reflet de sa propre tache de naissance au creux de sa tempe est debout, immobile, muet. L’ennemi intime des jours de nausées.

Sa tempe bat la mesure. Le tempo endiablé du final d’une symphonie pathétique.

Les mots se bousculent dans l’air silencieux.

Les dernières pages avalées se réveillent :

 

Perrine a six ans. Elle est une fillette adorable. Les vieux du village au visage lacéré de rides le disent. Je ne la vois pas.

 

Perrine a dix ans. Elle porte des couettes. Ne parle pas beaucoup. Elle est capable de rester des heures dans le jardin avec un pinceau au bout de ses bras morts. Tant mieux !

 

Perrine a treize ans. Elle semble ailleurs, dans son monde à elle.

 

Perrine a seize ans. Elle franchit la porte de la maison. Elle part. Loin. Très loin de moi.

 

La dernière page comme un sanglot, se tord dans la douleur des maux.

 

Perrine. Où es-tu Perrine ?

T’arrive-t-il encore de te tenir debout des heures durant sans prononcer une parole, avec le regard perdu dans le bleu de l’été ?

 

Le silence lourd, oppressant, irrespirable. Le silence et le reflet de sa propre tache.

Une longue prière éclate de feux scintillants :

Je viens avec ma morte, Perrine. Je promène une morte. Une morte. Ta mère.

Pour toujours.

Quoi que je fasse, elle est là, toujours avec moi.

Et les vieux du village voient qu’elle m’accompagne. Ils ne voient qu’elle, avec son pauvre visage blême, ses joues creusées par les larmes et l’air apeuré de celle précipitée dans une histoire trop grande pour elle.

Ils ne voient que Juliette, cet être de fragilité, mais plus vivante que tous les vivants.

Ils ne voient que cette jeune femme avec ses boucles cuivrées, ses taches de rousseur, sa pureté virginale. Ils ne voient que ses trente ans massacrés, anéantis en une seule minute.

Il ne me quitte pas ce cadavre. Juliette. Ta mère.

Les vieux ne te voient pas Perrine. Comme ta grand-mère. Ils ne retiennent que la mort. Celle de Juliette. Trente ans. Tu n’existes pas Perrine. Ni moi.

La haine peut jaillir. Exploser de mille et une étincelles. Ou au moins le mépris.

 

J’aurai pu me supprimer, j’y ai pensé. C’est le courage qui m’a manqué. Au fond, je ne suis vivant que parce que je suis lâche !

Un tourbillon. Un ouragan. Un cyclone emporte les pensées de Perrine. La douleur lui brûle le cœur.

Le reflet de sa tache est la source de tous ses tourments, le symbole de sa vie ratée. Ravagée.

 

Nous avons le même visage toi et moi, celui des bannis, des meurtris. Celui aussi des cabossés, des marqués.

Un cri, la déflagration intime de ses entrailles s’élève dans la violence de ce matin blanc :

NON !

Ce cri arrête les minutes qui font de sa vie un abîme. La terreur de ce cri éblouit le reflet de la marque de naissance. De sa marque. La signature de la mort de Juliette.

La colère l’emprisonne.

Le reflet s’enfuit emporté par la ronde du cri.

Les corbeaux musent :

Il y aura des grêlons le jour où tu brûleras en enfer !

 

Maman, pleurent des perles bleues d’un ciel d’été. Les larmes de Perrine.

 

Christel Marchal

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Le carnet de cuir usé, une nouvelle de Christel Marchal, 1ere partie

Publié le par christine brunet /aloys

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 Le carnet de cuir usé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pffff ! fit Perrine !

 

Depuis que sa grand-mère est partie rejoindre sa dernière demeure, là où l’attend depuis des années avec cette patience propre aux hommes de la terre son Jules, Perrine n’était pas revenue dans cette trop grande bâtisse.

 

La confiture ne mijote plus sur un coin de la vieille cuisinière, l’horloge murmure ses ultimes « tic tac » fatigués lorsque le manteau enlevé à la hâte, a atterri sur le fauteuil. Ce fauteuil, le seul ayant serré dans la chaleur de ses bras son enfance.

La jeune femme, perdue dans son jeans, jette un regard circulaire à cette cuisine respirant la poussière depuis de trop longues semaines. De trop longs mois.

 

Perrine se presse…

Les minutes égrainent les perles d’un sablier.

Elle se presse avant que le « vide grenier », cet homme avide du malheur des autres, vienne faire son office.

Elle se presse pour découvrir la malle. La malle défendue. La malle où sa grand-mère entreposait comme des reliques, tous ses mystères… de la recette du cuberdon aux confidences de famille enfouies sous des couches de poussière.

 

Perrine a 30 ans. Fébrile, elle va découvrir le secret de sa naissance.

 

Une lumière, grise, se fraie un passage dans la maison close, tamisée par la saleté des carreaux. Elle se pose sur ses joues. Elle n’est pas chaleur. Plutôt un signe. Celui qu’il est temps de commencer à vivre, d’entrer dans la photo du monde.

 

Le flot lumineux trace des pas sur le vieil escalier. Le cri des marches accompagne sa traversée. Son long chemin.

 

Perrine frissonne.

Elle sent un regard lourd de reproches se poser sur elle. Elle franchit, dans une onde de peur, la porte interdite de la chambre désuète de sa grand-mère.

Un regard figé et froid.

Perrine voit ces yeux immortalisés sur une toile rêche. Il y a dans ce regard immobile l’éclat scintillant d’un martinet. Le martinet affectionné par la vieille dame. Le martinet qui dans une étrange mélodie, s’écrase sur la peau rougie.

Elle voit dans ce regard la violence brutale, voire même de la haine. La haine fourbe accompagnée de toutes les sentences punitives de son enfance.

Perrine frissonne.

 

Ah Grand-mère, tout un poème ! siffle un encouragement.

Perrine enfreint l’interdit.

Un poème… une ode à la dureté, grimace la jeune femme dont les pas, avec timidité et discrétion se glissent dans la pièce.

Cette pièce où l’odeur de renfermé respire avec aigreur.

 

Sa grand-mère affichait un air de sucreries, avec son petit chignon blanc et son tablier fleuri, affairée dans la cuisine à préparer des douceurs que Perrine regardait du coin des yeux. Or, cette image n’était qu’une ombre. Noire.

Il n’y avait pas de cœur. Pas une pincée de sentiments. Pas un soupçon d’émotions. Pas un zest de douceur. Rien ! Juste l’âcreté de la vie figée dans les rides empreintes d’une méchanceté cruelle ! D’une perversité à toute épreuve !

 

Perrine se blottit dans un coin, tend une main maladroite pour retourner le portrait vieilli contre le mur sali.

 

Le regard la dévisage. Sans pudeur !

 

Perrine suspend son geste.

 

Ne touche pas à ça ! Tiens-toi droite ! Cesse de poser des questions ! Y’a rien à savoir ! grince l’air aigre.

 

Arrête, tais-toi, fiches-moi la paix, sonnent en échos.

Perrine craint qu’une main violente ne lui fouette le visage. Elle recule.

Les reproches pleuvent.

« Arrête », « Tais-toi »…

D’une main lourde de peur, Perrine fait basculer le cadre. Face contre terre.

 

La malle. Sa main. Le carnet de cuir usé.

 

Perrine étouffe, elle a besoin d’air… d’air frais et, assise sur le petit banc de pierre au milieu du jardin, elle serre le carnet.

Le carnet défendu qu’elle a avec fièvre, emporté sous le regard malveillant du portrait figé. Les grands arbres dansent une valse endiablée.

 

Perrine caresse le cuir usé. Il va enfin livrer son secret.

L’air est frais. Le vent du nord lui glace le sang… Perrine tremblote. De froid ? De peur ?

 

La fureur du vent gronde telles les monumentales colères de sa grand-mère, Perrine tressaille. D’un geste lent, elle tourne la première page.

 

Septembre 1970.

 

Une rafale… La page se tourne.

 

15 septembre 1970.

 

Eole dans son ire ne ménage pas ses efforts pour empêcher Perrine de découvrir le secret.

Les pages les unes après les autres se tournent à un rythme effréné.

 

Octobre,

Noël,

La Chandeleur,

Pâques…

 

Les jours, les mois, les années filent à la vitesse des rafales comme les feuilles roussies dans la ronde automnale. D’un geste brusque, le livre se referme.

En réenfonçant son bonnet, les sifflements de l’air lui chuchotent à l’oreille : « Cette histoire n’est pas à découvrir… »

 

On ne m’a donc pas menti. Tu es bien de retour dans cette maison, Perrine. Dis, tu ne comptes pas sérieusement t’y installer ?

On ?... Ecoute, je n’ai encore rien décidé. Pour l’instant, j’ai juste besoin du silence et de sa solitude.

Tu sais, je n’ai pas de conseils à te donner. Tu comprendras avec aisance que tu n’es pas la bienvenue dans ce village. Enfin… ce ne sont pas mes oignons !

Pars Perrine ! Pars et ne te retourne pas !

 

Perrine se laisse glisser sur le rouge des tomettes réchauffées par la braise de la cheminée. La lune s’est cachée de honte. Les ombres s’enfuient dans la nuit noire.

Leur venin impudique, distillé avec rage s’invite dans ses veines.

 

La porte hurle sa douleur à la violence de leur passage. Elle se referme sur le silence.

 

Perrine, assise, se sent vide. Le flou se glisse dans son cœur. Dans ses yeux. Terne. Gris. Violent comme le dernier soupir. « Tic tac » chante l’horloge, ultime souffle de vie dans la brume.

Les flammes de la flambée jouent aux ombres chinoises sur son visage livide.

 

L’air est chaud. Il murmure ses cris muets. Perrine tremble.

Le venin coule en torrent… vif, turbulent, emportant ses maigres espoirs comme des fétus de paille dans le vent de l’été.

 

Quand le vent est réveillé. Quand il ne subsiste que le grondement d’une bourrasque ou le chuintement d’un souffle mauvais, j’ai l’impression de grimper dans une machine à remonter le temps, pense Perrine, alors que la même bourrasque ou le même souffle me trouve bien souvent pensive face à une cheminée.

Il suffit de presque rien, d’un bruit familier, d’une odeur ordinaire, le gris d’un ciel bas pour que je retrouve des instants déjà vécus.

Ce n’est pas de la souffrance, ce n’est pas comme si une plaie se réveillait. Non !

Ce serait… une étrange mélancolie, un vague à l’âme, une langueur imprécise.

Je n’ai pas mal. Je ne suis pas triste.

En vérité, je mesure le temps qui s’est écoulé. Je mesure ma vie comme si des siècles me séparaient de cette minute. Il me semble me souvenir d’une autre. Ce n’est pas nécessairement désagréable. C’est la conscience d’un gâchis et des années perdues.

 

Perrine reprend son souffle.

 

Ce secret est-il si lourd ?

Ce secret est-il si encombrant ?

Ce secret, ce mystérieux secret est-il… si secret ?

 

Perrine, avant de quitter ce petit village niché dans la forêt, désire conserver le souvenir précis, physique de la délivrance de ses pensées. Se délester de ce poids trop gênant. En finir avec ce qui ne devrait être. Se sentir en position de maîtriser son destin. Enfin !

Ses pensées lui susurrent :

Il y a des ombres qui mettent toute une vie pour devenir ce qu’elles sont, ce qu’elles prétendent être. Ne sois pas une ombre !

 

Les questions dansent une ronde infernale.

Pourquoi ?

Comment ?

Qui ?

Pourquoi ?

Elles se bousculent. Ces questions chahutent Perrine.

Qui est-ce ce « on » ?

Pourquoi ces ombres habillées de fichus noirs veulent-elles me voir fuir le village de mon enfance ?

Comment connaissent-elles l’histoire de ma naissance ?

 

Son regard apeuré caresse le cuir usé du carnet… le trésor de son horrible grand-mère. La bible de tous ses états d’âme.

 

Sa main se pose dans un geste lent, fébrile, sur la couverture patinée par les douleurs de la vie. De sa vie.

 

Première page : Septembre 1970.

 

L’écriture est serrée sur la page jaunie.

 

Perrine s’enfonce dans les mailles lâches de son pull. Le froid. La peur.

 

 

 

Christel Marchal

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Le Garçon, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

Alain

LE  GARÇON

 

« Venez par ici, il faut que je vous parle… il a encore manifesté son existence pendant le week-end… »

Débarquant de sa «planète rasoir», Ronald Glossman prend un air de conspirateur et m’agrippe par le bras pour m’entraîner à l’écart. Je prends alors mon mal en patience en écoutant les divagations d’un homme qui, j’en suis convaincu, commence à battre la breloque.

La flamme du délire dans des yeux cernés par une nuit d’insomnie, le dos voûté, ployant sous le poids d’un destin tragique, Glossman me raconte la énième manifestation de son dérangeant locataire :

« Dimanche après-midi, je décidais de tondre ma pelouse à la grande satisfaction de mon épouse, Martine. Mon voisin avait rasé son gazon samedi, produisant ainsi une discordance entre les deux terrains. Une discordance qui faisait râler Martine. Et, quand mon épouse râle, ça peut durer longtemps. Je préparais mes outils dans l’atelier, râteau et faux vu la hauteur de l’herbe, quand je sentis, soudain, sa présence insidieuse à mes côtés. Je levai les yeux. Le garçon était là et me regardait. Enervé, je saisis, sur l’établi, le premier instrument qui me tombait sous la main, un marteau, et le lançait dans sa direction. L’outil percuta bruyamment un morceau de tôle ondulée. Face à une réaction aussi violente, j’espérais le dissuader de me tenir compagnie. Peine perdue, j’allais me farcir sa présence durant tout le temps de mon travail. Il me met les nerfs à bout en s’acharnant ainsi. Il sait pourtant que je ne peux plus rien faire pour lui. Comment pourrais-je m’en débarrasser ? »

Glossman se tait et fixe le bout de ses chaussures comme si la réponse à son angoissante question pouvait surgir de dessous ses semelles.

« Bon, je vous laisse, j’ai quelques courses à faire » dit-il d’un air las.

Soulagé, je le regarde s’éloigner. Quel colis ! Au secours, il m’étouffe ! Il faut que je m’aère. Ça tombe bien, aujourd’hui, comme je n’ai pas de projet précis pour la journée et que le soleil est généreux depuis ce matin, j’opte pour une promenade à travers la campagne voisine, privilège de l’espace rural que le trafic urbain, proche, n’a pas encore dénaturé.

Je file vers la Place du Marché, prends la Rue des Myosotis au bout de laquelle se trouve une des dernières fermes qu’on peut encore voir en ville. Au-delà, ce sont les champs des éleveurs et des verts bocages qui s’étendent sur plusieurs kilomètres.

Je m’engage dans un sentier de terre battue longeant haies et sous-bois, où s’emmêlent des parfums d’herbe et de violettes. Agréables senteurs ambiantes incitant à l’évasion. Une évasion qui me permettrait de ne plus être incommodé, par les intrusions répétées de Glossman, car, cela fait trop longtemps que ça dure.   

 

Ronald Glossman habite dans une rue parallèle à la mienne, nos terrains sont séparés par un mur mitoyen. Des habitations confortables, bourgeoises, formant avec d’autres bâtisses tout un quartier qui, vu d’avion, trace un parallélogramme parfait.

A l’arrière de ces maisons cossues, les nombreux jardins composent un agglomérat chatoyant de verdure, de couleurs, nous rappelant, si besoin en était, combien la nature peut être belle et dispensatrice de bienfaits lorsqu’elle vit en osmose avec l’homme.

Or donc, un lundi matin, alors que je me rendais chez le libraire, Ronald Glossman marchait devant moi. On se croisait parfois dans la rue, nous connaissant de vue, sans plus. Un salut de la tête en passant, signe élémentaire de courtoisie, et tout était dit.    

Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais ce jour-là, après l’avoir dépassé, je me suis retourné en lançant un vibrant «Ça va ?» que j’allais regretter par la suite.

Cette formule de politesse appelle une réponse positive de la part de la personne interpellée; sans cela, quel intérêt à la poser ? C’est du moins ma philosophie d’homme mi-amer, mi-égoïste, peu enclin à l’altruisme. On éprouve suffisamment de peine à affronter ses problèmes personnels, pourquoi, dès lors, s’embarrasser de ceux du voisin ?

Manque de chance, Glossman éprouvait le désir de partager une vive contrariété. Il accéléra l’allure et, arrivé à ma hauteur, me saisit le bras comme il s’y autorisera désormais, chaque fois qu’il sera en mal de confidences.

« Non, ça ne va pas ! Depuis quelques jours, je reçois les visites insolites d’un garçon…

- Ah ! fis-je, feignant de paraître intéressé, n’est-ce pas plutôt sympathique ?

- Cela le serait si Michel, c’est son prénom, n’était pas mort !

- Pardon ? Je crains de ne pas comprendre, ripostai-je, étonné et vexé d’avoir, semble-t-il, le profil de celui à qui on peut faire gober pareille ineptie. Un mort qui vient faire un petit coucou, non mais, quoi encore ?

- Faut que je vous explique, vous avez bien un peu de temps à me consacrer... (Il n’attendit pas ma réponse et poursuivit) j’ai acheté la maison que j’occupe, voilà bientôt cinq ans. Le propriétaire précédent travaillait dans une agence bancaire.

Il était père de deux enfants : une fille, Cynthia et un garçon, Michel. Si l’une ne lui posait aucun souci, il en allait différemment de l’autre. Michel vivait mal la séparation de ses parents. Un idéaliste perdu dans un monde de sauvages. Sa crise d’adolescence, son mal de vivre, il les soignait par l’absorption de drogues diverses. Son père fit tout pour l’aider à sortir de cet enfer. Il le plaça même dans un institut réputé d’où Michel sortirait, pensait-on, guéri. Ce ne fut pas le cas. Malgré une amélioration de son état, le malheureux rechuta jusqu’à ce qu’il n’y ait plus, pour lui, d’autre issue que la mort. Michel fut retrouvé pendu dans le grenier. Quant au père, il ne lui était plus possible de vivre dans un endroit imprégné des souvenirs de son fils. Il revendit la maison.

- Pourquoi Michel a-t-il attendu si longtemps pour apparaître ? demandais-je, certain de confondre mon interlocuteur, tant cette histoire liée à l’apparition d’un mort me paraissait abracadabrante.

- Parce que, sans le vouloir, j’ai pris contact avec son esprit par le biais d’un carnet de notes. Un jour, Martine, m’a suggéré de mettre de l’ordre dans le grenier. J’ai la manie, comme beaucoup de gens, de conserver des tas d’objets qui ne me sont plus d’aucune utilité, soit par sentimentalisme, soit par la réutilisation que l’on pourrait peut-être en faire un jour. Alors, j’entasse, je surcharge, créant ainsi un épouvantable désordre.

Dans le fond de la pièce, une caisse en carton, coincée contre la base d’une des poutres du plafond, attira ma curiosité. Je ne lui avais pas prêté attention lors de mon aménagement. Après l’avoir débloquée et dépoussiérée, je fouillai son contenu pour y trouver des objets ayant appartenu au garçon. Sa famille n’avait pas supporté de les emmener.

Il y avait pêle-mêle : quatre chemises, une cravate en cuir, toutes de couleur noire, un pendentif avec un médaillon en argent, une bague sertie d’une améthyste, un cahier de dessin à moitié rempli de croquis de visages de femmes, une pochette en plastique contenant des crayons taillés, un carnet de réflexions sur l’existence, sur les relations difficiles entre les êtres et une prose délirante, écrite, certainement, sous l’emprise de la drogue.  

Le soir même, les apparitions commencèrent. Repensant à ma découverte dans le grenier, je ne parvenais pas à trouver le sommeil. A côté de moi, Martine dormait. J’eus soudain l’intuition de la présence d’une tierce personne dans la chambre. Je redressai la tête et aperçus Michel, assis sur le bord du lit, qui nous regardait, mon épouse et moi. Je poussai un cri et me cachai sous la couverture. Martine se réveilla en sursaut. Le garçon avait disparu. Je la rassurai en disant que je venais de faire un cauchemar. »

Je restai abasourdi, comprenant difficilement comment un type à l’apparence saine, normale, pouvait raconter de telles énormités. Je me gardai bien de questionner Glossman sur le contenu du carnet dont la lecture avait provoqué, semble-t-il, la résurrection de Michel. J’avais mon compte mais j’étais loin de me douter que ce n’était que le début d’un harcèlement graduel.       

 

Je remonte Le Chemin des Chats qui me ramène à la Rue des Campanules, parallèle à celle des Myosotis. J’aime ce parcours. D’un côté, fourrés et taillis se multipliant à l’envi, de l’autre, de belles pelouses entretenues s’étendant derrière des constructions récentes. Des enfants s’amusent sur des balançoires. Je ne me lasse pas d’admirer ce tableau enchanteur lorsque soudain, je me fige sur place. Au loin, dans le climat réconfortant d’un après-midi serein, le prénom «Michel», crié sur un ton autoritaire, secoue l’état de béatitude dans lequel je me confinais. Anxieux, je regarde dans la direction d’où provient la voix. Un bambin d’environ trois ou quatre ans, galope en direction de sa mère qui lui tend les bras. Je consulte ma montre, c’est l’heure du goûter. Stupide frayeur, c’est à cause de Glossman ! Depuis que je le connais, je ne peux plus entendre le prénom «Michel» sans envisager qu’il ne puisse s’agir d’un zombie ou d’un mort-vivant…

De retour au logis, je me mets à l’aise, allume le téléviseur, essayant, par ces gestes ordinaires, de me changer les idées et de retrouver, ainsi, une existence normale.

Sur l’écran, un journaliste, à l’air pontifiant, se donne du mal pour expliquer les astuces d’une affaire de fraude fiscale de grande envergure. Le gars m’agace par son côté je te résume le plus clairement possible un truc trop compliqué pour toi. Je coupe le son.

Image suivante : un type, le front soucieux, filmé dans une salle de conférences, raconte, à n’en point douter, des choses intéressantes aux micros qui se tendent vers lui… je ne lui rendrai pas la parole pour autant car, je me moque éperdument de ce qu’il peut dire.

Peut-être suis-je dans l’erreur et devrais-je me montrer davantage à l’écoute de ce qui se passe autour de moi, dans le monde… je ne peux même pas évoquer comme excuse la «persécution» de Glossman à mon égard qui a eu pour effet de me dégoûter de mon prochain… non, j’ai toujours fonctionné ainsi, m’encombrant le cerveau de futilités auxquelles j’accorde trop d’importance et qui me donnent l’illusion de vivre pleinement en me passant des autres. J’assume cette attitude que je ne remets jamais en question. Pourtant, je pourrais, je possède une conscience… alors, ne fût-ce que pour l’apaiser un peu… je m’extirpe du fauteuil pour me lancer à la recherche de la paire de jumelles que j’emmène chaque fois que je vais au théâtre. Le genre d’objet que l’on range n’importe où et qui fait perdre un temps précieux lorsque l’on veut mettre la main dessus.

Quand, enfin, je la retrouve, dans un tiroir de la cuisine où, en aucun cas, elle n’aurait dû atterrir (je devrai lui trouver un emplacement précis), je me poste en faction derrière la fenêtre de ma véranda et observe l’arrière de la maison des Glossman.

Martine, l’épouse, s’active dans la cuisine. Au moyen d’une cuillère en bois, elle goûte la sauce qu’elle prépare. Une moue significative indique qu’elle n’est pas satisfaite du résultat.

Dans la pièce à côté, son époux, assis à une table, est plongé dans la lecture du journal. De temps à autre, il lève la tête pour commenter, probablement, un article qui a retenu son attention. Scène de vie courante pour couple rangé. Voilà ce que me révèlent mes deux loupes. Mes chers voisins coulent des jours paisibles. Ils se comportent comme la plupart de leurs semblables. Ils n’ont pas besoin d’aide, je suis content pour eux…

Soudain, Ronald Glossman se tourne dans ma direction. Se sent-il épié ? J’ai le réflexe de me baisser pour me planquer sous la fenêtre, laissant choir les lunettes d’approche sur le sol. La gêne empourpre mon visage. De quoi aurais-je l’air si, ayant aperçu mon manège, il venait à m’en parler ?    

Je quitte la véranda à quatre pattes et n’y mets plus les pieds durant le reste de la soirée.

Blessé dans mon orgueil, je prends la ferme résolution de ne plus écouter les élucubrations de Glossman. De toutes manières, je ne suis pas doué pour m’intéresser à autrui. La maladresse dont j’ai fait preuve la veille est édifiante à ce sujet. N’en parlons plus. D’ailleurs, mon attitude tenait davantage du voyeurisme.

Je m’apprête à engloutir mon petit déjeuner car je meurs de faim. Les bonnes dispositions, ça creuse. Quelqu’un sonne à la porte. Qui donc a le toupet de me déranger à une heure pareille ?

A travers le carreau biseauté, je devine une silhouette qu’il m’est impossible de ne pas reconnaître, c’est celle de Ronald Glossman ! 

« Ne craignez rien, lance-t-il d’emblée, je ne suis pas venu vous faire des reproches pour hier soir. Bien au contraire… »

Il entre sans en être invité. 

« Plaît-il ? fais-je, interloqué.

- Oui, je vous ai surpris avec vos jumelles.

- Je… j’observais une pie sur le rebord du mur…

- Vous mentez mal, cet oiseau est suffisamment gros et ne nécessite pas une telle entreprise et puis, vous n’avez pas à me fournir d’explication, je suis content de l’intérêt que vous me portez. Pour la première fois, depuis longtemps, j’ai passé une bonne nuit.

- Vous… vous méprenez, je…

- Ne cherchez pas d’excuse. Vous n’êtes pas aussi indifférent aux autres que vous désirez le paraître. Je pense que vous êtes surtout un grand timide. »

Son visage s’illumine d’un sourire, ses yeux se plissent jusqu’à ressembler à deux petites fentes. C’est la première fois que je vois Glossman aussi détendu. De ce fait, il s’enhardit. 

« Vous alliez déjeuner, je ne refuserais pas une tasse de café.

- Je vous en prie, fais-je, pris de court, asseyez-vous, un sucre ou deux ?... Du lait ?

- Ni l’un ni l’autre, Monsieur ?... Figurez-vous que je n’ai pas fait attention au nom indiqué sur la sonnette… 

- Il n’y en a pas… je tiens à garder l’anonymat. Il faut que vous sachiez, Monsieur Glossman, que je ne recherche pas les contacts, je les évite plutôt…

- Je sais, vous avez, dans le quartier, la réputation d’être un homme taciturne, replié sur lui-même. Voilà, je pense, la raison pour laquelle je vous ai choisi comme confident.

- Vous ne m’en voyez pas spécialement ravi. C’est un privilège dont je me serais volontiers passé. 

-  Avec quelqu’un comme vous, je savais que mon terrible secret serait bien partagé. Que vous ne le jetteriez pas en pâture au premier venu, poursuit-il, ignorant ma réflexion.

- Ecoutez, Monsieur Glossman, je vais être franc avec vous, votre histoire de fantôme ne m’intéresse pas ! Si je me fiche du sort des vivants, alors que dire de celui d’un revenant ! »

Mon interlocuteur accuse le coup avec dignité avant de revenir à la charge :

« J’ai emmené le carnet, j’aimerais que vous le lisiez…

- Je vous répète que cela ne m’intéresse pas ! »

Faisant fi de ce que je lui dis, Glossman dépose l’objet sur la table puis, boit sa tasse de café. Il arbore à nouveau ce visage d’homme accablé. Il se prépare à partir lorsque je le retiens par le bras. Un geste de camaraderie dont je ne suis pas coutumier et qui me rappelle combien ce comportement m’agaçait quand il m’arrivait d’en supporter la familière vulgarité.

« Au fait, pourquoi n’en parlez-vous pas à votre épouse ? lançais-je, voulant ainsi l’embarrasser.

- Vous ne la connaissez pas, Monsieur, elle me prendrait pour un fou et me rendrait la vie impossible.

- Et vous ne pensez pas que je…

-… Que vous me preniez pour un dingue ? Peut-être. Le fait que vous m’ayez épié, hier, pourrait le laisser supposer. »

Je ne sais plus que répondre, cet homme me déroute.

Après son départ, l’appétit coupé, je range la table. Le carnet s’y trouve toujours. Je le flanque dans un tiroir, déterminé à ne pas l’ouvrir. Demain, c’est la collecte des immondices…

Je tente d’oublier cette visite impromptue en m’activant à remettre un peu d’ordre sur mon bureau que j’ai la mauvaise habitude d’encombrer de papiers en tous genres. Le bruit strident d’une sirène d’ambulance s’arrête dans le quartier. Ça me laisse indifférent. Les voisins sont sûrement sur le pas de leur porte.

Vers midi, je m’offre une visite obligatoire chez le coiffeur. Plongé dans les pages d’un magazine de photos animalières, je surprends les bribes d’une conversation que le client qui me précède, installé sur la chaise tournante, alimente abondamment. Il y est question du suicide d’un quidam dans les environs. Je sursaute à l’énoncé du nom de Glossman !

Lorsque mon tour arrive, dérogeant à mes habitudes, je questionne le coiffeur qui me confirme la mort de Ronald Glossman. Le malheureux a été retrouvé pendu dans son grenier. C’était donc pour lui que l’ambulance s’était déplacée tout à l’heure. Furtivement, je songe à notre dernier entretien pendant que mon interlocuteur se lance dans d’interminables considérations sur le sens de la vie et de la mort.

Poussé par une curiosité, dont je suis le premier étonné, je consacre l’après-midi à consulter le carnet du garçon.

Ces écrits me révèlent l’existence de Michel… Glossman ! Le frère de Ronald !

La narration des ses voyages délirants vers les paradis artificiels me font comprendre l’état d’extrême désolation dans lequel se débattait un jeune homme fragile obligé d’affronter les impératifs d’une vie beaucoup trop exigeante pour lui. Il m’offre la vision classique du paumé incapable de trouver sa place dans la société, de l’idéaliste perdu dans un univers de brutes. Rien d’original en somme.

Par contre, les relations tendues entre les deux frères sont bouleversantes. L’attitude maladroite de Ronald vis-à-vis de son cadet le fait paraître comme un personnage froid, hautain. Michel ne trouvera, chez son aîné, que dérision et mépris pour ses problèmes. Une souffrance, liée à cette incompréhension, transparaît à travers une écriture de plus en plus torturée au fil des pages. Finalement, il commettra l’irréparable sous les yeux de Ronald, désirant prouver ainsi qu’il avait le courage d’aller jusqu’au bout de ses actes. Je referme le carnet et imagine la suite des événements.

Le temps n’accomplira pas son œuvre de l’oubli. Le remords s’insinuera dans l’esprit déséquilibré de Ronald pour ne plus le lâcher. Il empêchera la cicatrisation d’une plaie invisible, témoin douloureux des pages les plus noires de son existence. En fait, Glossman n’était, psychiquement, guère plus équilibré que son frère…

Trop lâche pour affronter la vérité, il la projettera dans une histoire fictive qu’il voudra partager avec quelqu’un, ne trouvant d’autres échappatoires pour tenter de se libérer du poids de sa culpabilité. Lassé de mes constantes réticences, il finira par me céder le cahier intime de Michel, ultime tentative d’appel à l’aide de sa part.

 

Ronald Glossman ne saura jamais que j’ai un frère, Patrick, qui se morfond, aujourd’hui, dans les couloirs d’un institut psychiatrique où… je l’ai abandonné, incapable de lui tendre une main secourable. Je n’éprouve par ailleurs aucun remord, et vis, dès lors, en paix avec moi-même. Glossman et moi vivions un drame identique avec des réactions complètement différentes. C’est une question de mentalité, c’est tout !

Fort de cette conclusion, je remets le carnet à sa place, pensant m’en débarrasser plus tard et me sers un bourbon pour célébrer ma tranquillité retrouvée en levant mon verre à la santé de tous les casse-pieds de la terre. Qu’ils finissent tous comme Ronald Glossman !

Je me sens brusquement l’objet d’une curiosité malsaine. Quelqu’un, sur le trottoir d’en face, m’observe. J’écarte le rideau pour mieux distinguer le curieux et manque de défaillir…

Le teint livide, des bouffées de chaleur me brûlant l’intérieur, je suis en proie à d’affreuses nausées, à d’horribles poussées vomitives qui me tordent l’estomac, causées par une vision de cauchemar… à quelques mètres de moi, se tient… mon frère Patrick !        

Sa tête éclatée laisse échapper la molle substance de la cervelle. Sa face enfoncée, trouée à l’endroit des yeux, rend par la bouche un liquide épais aux reflets fauves. Son ventre explosé offre à la vue tripes et boyaux violacés trempés de sang, englués d’excréments aux senteurs malodorantes, tenaces, qui viennent jusqu’à empester ma demeure. Le reste continue d’être agité de soubresauts nerveux dans un concert d’éclaboussement de chair déchirée.

Le téléphone sonne. Je décroche le combiné, toujours sous l’emprise de l’effroyable apparition. A l’autre bout du fil, c’est l’institut. Une voix féminine m’annonce le suicide de mon frère qui s’est jeté du haut d’une corniche…

Le combiné raccroché, je me rue sur la porte d’entrée pour la fermer à double tour. Ah, mais la corde qui me pendra n’est pas encore tissée, et le feu de la Géhenne attendra…

 

 

Alain Magerotte

Une nouvelle extraite du recueil "Restez au chaud, dehors il pleut..."

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François crunelle nous propose une nouvelle tirée de "Comptoir de l'étrange"

Publié le par christine brunet /aloys

 

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TU VIENS MON PRINCE ?

 

Londres, novembre 1898…

 

 

Après avoir triomphé des derniers nuages, le vent, chargé de l’odeur des docks et des navires de haute mer, soufflait par toute la ville son haleine fétide et pestilentielle.

La lugubre complainte grondait sous les porches et n’hésitait pas à gifler les façades des masures endormies. Elle s’engouffrait dans les bas fonds de Spitafield en empruntant la trame de sordides ruelles.

 

S’apprêtant à plonger dans cette nuit de goudron, M. Atkinson courba sa tête aux favoris hirsutes et au nez aquilin. Il venait de quitter la relative sécurité d’une taverne et, d’un pas peu assuré, il s’enfonça sans bruit dans le crépuscule bourbeux…

 

- Pouah ! Quel temps ! murmura-t-il pour lui-même.

 

Fumeries d’opium, pubs, hangars et salles de jeux dressaient leurs sinistres façades parmi la multitude des taudis. 

Les pavés visqueux étaient parcourus par des filles de joie aux corps malades et peu attrayants.

 

 

- Tu viens mon prince ? lui lança Polly, une prostituée en haillons horriblement enivrée au gin. A quarante-deux ans, usée par la boisson et une maladie des poumons, Polly ressemblait à une très vieille femme. Ce spectre n’en continuait pas moins à battre les trottoirs au milieu des injures et de la violence.

 

- Tu paies un verre à la vieille Polly ? J’suis pas difficile, même une bière ça m’ira ! Alors qu’est-ce que t’en dis, mon Lord ?

 

Dans sa course vertigineuse, la tempête se moquait de la réponse. Elle enleva d’une chiquenaude le haut de forme de M. Atkinson et transperça perfidement de son souffle glacé les nippes rapiécées de la vieille Polly.

Celle-ci se mit à tousser comme un vieux phoque galeux.

 

M. Atkinson pressa le pas et de longues quintes de toux le poursuivirent pendant plusieurs centaines de mètres comme un écho à la détresse du monde.

 

Sous les yeux ahuris de M. Atkinson, les quartiers s’enfonçaient dans un marasme humain.

Un océan d’une sordide pauvreté engloutissait jour après jour des familles entières dans la bière, le vice et la déchéance.

Chaque rue laissait entrevoir une perspective de briques sales et de misère. M. Atkinson ne regardait plus que du coin de l’œil, horrifié, les lugubres façades lézardées par le poids du temps.

 

Sur le seuil des maisons, des gamins en guenilles se protégeaient d’un froid cinglant en se couvrant de vieilles loques informes et de vêtements en lambeaux. Trois, quatre, cinq couches de couvertures miteuses se superposaient parfois sur leurs corps malingres. Ces répugnants amas flasques de laine puante, de coton humide et de lin pourri gisaient là misérablement et définitivement échoués.

 

Durant la journée, une activité dévorante les avait animés : vol, mendicité, métiers de toutes sortes…

Mais ce soir, comme chaque nuit, cette population grouillante d’enfants décharnés s’était jetée sur des grabats sans nom dans un état proche de l’hébétement.

 

Toujours plongés dans leurs rêves, les marmots ne se réveillaient même pas au passage de M. Atkinson.

 

- Horreur ! Combien se réveilleront demain matin et surtout dans quel état ? se dit M. Atkinson tout bas, en pensant à l’état de survie précaire de ces enfants.

- Ils ne bougent même plus. On les dirait pétrifiés de froid.

 

La nuit était tombée depuis longtemps sur leurs sommeils agités mais toute activité n’avait pas cessé pour autant !

 

Tapis à l’entrée des plus sombres ruelles, un chapeau mou enfoncé sur la tête, des criminels à la mine patibulaire faisaient le guet à l’affût du moindre larcin. 

Un clin d’œil, quelques gestes précis, quelques sifflements rapides annonçaient à tous une proie facile et intéressante.

 

 

- La ferme, Harry ! Vise un peu ce qui nous arrive.

- Waouh mais c’est Noël ?! Préviens les autres qu’il y a du boulot qui se pointe…

 

- Quel calme tout à coup, dit en riant M. Atkinson. Mais son rire sonnait faux et suintait la peur.

La curée allait commencer…

 

Heureusement pour lui, M. Atkinson n’était pas seul ; des marins étrangers, peut-être des Allemands ou des Suédois, titubaient bras dessus, bras dessous à quelques encablures de là.

Ils chantaient à tue-tête tout en cherchant un asile de nuit pour y reposer leurs vieux os.

M. Atkinson était conscient du danger qui le menaçait et dans un mouvement incontrôlé il se signa dévotement.

Sa petite panse rebondie crispée par la peur, il accéléra son allure, jouant le tout pour le tout.

 

Les assassins postés en embuscade se concertaient. Il entendait déjà de faibles gloussements dans son dos quand soudain il vit devant lui une masse blanche informe sourdre des entrailles de la terre.

Le vent venait de s’arrêter comme bloqué par un mur.

Ce mur était constitué de gouttelettes de suie en suspension, de miasmes, de gaz de charbon, de vapeur d’eau croupie et de mille autres ingrédients nécessaires à la préparation du fog.

Le brouillard d’un gris sale rampait sur les pavés luisant d’humidité, longeait les murs et partait à l’assaut des rares réverbères intacts.

Leur halo de lumière n’éclairait guère plus qu’une luciole au fond d’une cave à charbon.

Les rues devinrent calmes, les cris s’étaient tus, un monde surnaturel prit possession du quartier.

Tout paraissait suspendu, même le temps. Le fog avait recouvert Spitafield et White Chapel d’une chape de brume. Il était tombé et tapissait sans bruit une nuit d’amertume. Les jurons des ivrognes, les bagarres, les chansons des matelots ; tout s’était arrêté comme au coup de sifflet d’un policier.

 

M. Atkinson se mouvait maintenant au hasard, un peu à tâtons comme dans une chambre capitonnée. Jusqu’au bruit de ses pas, il n’entendait rien.

De même, il passa inaperçu dans cet environnement ouaté, aux sons feutrés et étouffés par cet édredon de brume.

 

Et c’est ce qui le sauva d’une mort certaine !

 

Le fog, cet ange de la mort, ce nettoyeur de misère, ne l’avait pas choisi… ce soir.

 

Par contre, au petit matin, il laissa derrière lui une impressionnante foule de victimes. Son atmosphère saturée d’eau avait emporté Polly dans une dernière quinte de toux, forte comme une bordée de jurons.

Son froid implacable avait fauché plusieurs gamins des rues, gelés dans leurs couvertures de fortune.

Sa masse compacte avait laissé un des marins Suédois sur le carreau, trois pouces d’acier entre les côtes…

C’était en novembre 1898…

 

 

 

 

Londres, février 2003…

 

Le fog se fait beaucoup plus rare de nos jours.

 

Mais si vous parcourez l’est de Londres par temps de brouillard : tendez l’oreille !

Et surtout ne soyez pas étonné d’entendre dans votre dos une quinte de toux grasse et gutturale ou sur votre gauche un phénoménal blasphème craché dans l’air comme un jet de pus.

 

Vous pensiez être seul ?

Mais vous ne l’êtes plus !

 

- Tu viens mon prince ?

 

 

 

François Crunelle

Extrait de "Le Comptoir de l'Etrange"

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Pour un désir venu de l'adolescence, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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POUR UN DÉSIR VENU DE L'ADOLESCENCE

 

11 janvier

 

Je pose un baiser sur sa joue. Depuis mes 12 ans, j'ai rêvé de poser un baiser sur sa joue, de lui prendre la main, de respirer son parfum, de l'écouter, d'être suspendue à ses lèvres.

 

Aujourd'hui, je pose un baiser sur sa joue. Je dis "sincères condoléances". Ma main demeure serrée dans la sienne. Je voudrais que l'instant s'étire jusqu'à n'en plus finir.

 

Il lâche ma main. Je fais un pas. Je serre la main de sa mère, je murmure "sincères condoléances". Je m'en vais, mes épaules supportent le poids du monde. Ma démarche est lente.

 

Je n'ose jeter un regard en arrière. Je devine ses yeux, bleus, si bleus. Ma tendresse pour lui ne s'est jamais émoussée.

 

Cela fait plus de dix ans que j'ai épousé un voisin et pourtant, j'ai continué à rêver de lui. Il était de tous mes fantasmes. Chimères, utopies et compagnie.

 

"Tout vient à point à qui sait attendre."

 

 

12 janvier

 

Je vais le revoir. Je vais aller chez lui. Depuis le décès de son père, mon mari s'est mis en tête de l'aider à accomplir les démarches administratives qui s'imposent. De simple relation d'affaire, il est devenu pour lui plus qu'un copain.

 

Je voudrais que de telles occasions se multiplient.

 

"Abondance de biens ne nuit pas".

 

 

13 janvier

 

Je le revois chez sa mère. Je pose un baiser sur sa joue, un baiser pour consoler, pour manifester la sympathie, pour me rapprocher de lui. Personne ne pressentirait le plaisir venu de ce simple baiser sur la joue. 

 

Son deuil nous rapproche. Je laisse parler mon mari, je laisse passer les mots au-dessus de moi comme des insectes inoffensifs. Je ne vois que Philippe.

 

Entre deux sanglots, sa mère me dévisage. A-t-elle l'intuition du trouble, du désir, de l'attention gourmande que je porte à son fils ? Non. De nouveau, elle parle de la longue maladie de son mari.

 

Elle pleure encore. Je demeure muette.

 

Toute la pièce embaume le vétiver. La voix grave, chaude de Philippe s'offre à moi. Un contenant dont le contenu m'est presque indifférent. Que m'importent les paroles. Seuls comptent le timbre, le rythme, la musicalité des phrases qui s'enchaînent.

 

J'aspire à ce baiser que je poserai sur sa joue en quittant la maison. Puis j'aspirerai aux baisers suivants.

 

Pour un simple baiser, je rédigerais toutes les adresses, je timbrerais toutes les enveloppes, j'entendrais de longues heures le récit d'une agonie.   

 

Sur le carton de remerciements, la photo du père me renvoie au fils. Une ride de bienveillance au coin de l'œil. Un pli de timidité sur le front. Un peu du même bleu dans la pupille.

 

"Vouloir c'est pouvoir."

 

 

15 janvier

 

"Ne sois pas vexée, ma chérie. La mère de Philippe ne veut plus que tu m'accompagnes chez eux. Elle a l'impression que tu dégages quelque chose…, quelque chose… de pas très net… J'irai donc seul chez eux ce soir, pour y voir plus clair dans tous ces problèmes de succession."

 

Ô regrets. Comment ne suis-je pas parvenue à contrôler davantage mes élans ? Comment cette mère qui a tant couvé son unique fils est-elle parvenue à percer une part de mon émotion ? Comment a-t-elle eu l'audace de formuler sa pensée ? Vigilance d'une âme simple? Intuition d'un cœur de mère ? Qui pourrait le dire ?

 

Je boirai le calice jusqu'à la lie.

 

"Le vin est tiré, il faut le boire."

 

 

17 janvier

 

Je parcours le marché hebdomadaire. Je vais d'échoppe en échoppe. Je suis pareille à un chercheur, à un félin, à une louve. Je flaire. Je suis à l'affût d'une trace, d'une silhouette, d'une odeur, d'une démarche. Je rôde. Je vais, je viens.

 

Une intonation, une inflexion particulière. C'est sa voix. C'est lui. A quelques mètres à ma gauche, face à l'étalage du fromager.

 

Mon cœur bat la chamade, mes mains tremblent, une boule se forme dans ma gorge.

 

C'est sa voix. C'est lui. Il m'a vue, il me fixe.

 

Sa mère est à ses côtés. Elle ne m'a pas remarquée. Elle se penche pour choisir un fromage.

 

Je fais un signe de la main, comme une enfant timide le ferait en croisant saint Nicolas ou le Père Noël. Il sourit. Il me sourit.

 

Je n'ai pas posé un baiser sur sa joue mais j'ai vu se métamorphoser le bleu de ses yeux et il n'est plus pour moi d'autre azur que celui de ses yeux.

 

"Bien faire et laisser dire."

 

 

20 janvier

 

Je l'aperçois, au loin, sortant du bureau de poste et mon cœur est en joie. Aurais-je encore l'occasion un jour ou l'autre de poser un baiser sur sa joue ? Qu'y aura-t-il de plus entre nous qu'un "bonjour", qu'un hochement de tête, qu'un signe de la main ?

 

En suis-je vraiment restée à mes rêveries d'adolescente ?

 

"Défiance est mère de sûreté."

 

 

22 janvier

 

Mon mari me dit que Philippe est en déplacement aux États-Unis jusqu'au 6 février, qu'il l'a chargé de veiller sur sa mère comme il le ferait sur sa propre mère.

 

Aucun commentaire. Aucune question. Juste une sorte de douleur qui monte dans ma poitrine. Le chagrin de rester sans le voir.

 

"A chaque jour suffit sa peine."

 

 

25 janvier

 

Mon mari revient de chez la mère de Philippe. Il tient en main une boîte remplie de massepain. "Une friandise faite maison pour me remercier de ma gentillesse", m'a-t-il confié avec un rien de pourpre aux joues.

 

"A l'œuvre, on connaît l'ouvrier."

 

 

29 janvier

 

Ce sont des truffes maison que la mère de Philippe vient d'offrir à mon mari. Toujours ce pourpre aux joues pour justifier ce ballotin.

 

"Chat échaudé craint l'eau froide."

 

 

9 février

 

Nous allons à la messe célébrée pour les défunts du mois de janvier. Quand nous arrivons dans l'église, il ne reste que deux places libres derrière eux. Mon mari et moi les occupons. Une odeur de vétiver chatouille mes narines. Je suis ses moindres mouvements. Je serais incapable de faire état du contenu des lectures et du prêche. Je feins une quinte de toux, je fais tomber une pièce de monnaie lors de la collecte, je parle un peu à mon mari pour faire entendre ma voix. J'attends vainement qu'il se retourne pour un quelconque signe de paix après le "Notre Père".

 

L'office terminé, il se dirige avec sa mère vers l'autel consacré à la Vierge, ils y allument un cierge tandis que nous gagnons la sortie.

 

Dimanche pluvieux. Dimanche de mélancolie. Dimanche gâché.

 

"Autant en emporte le vent."

 

 

13 février

 

Demain, Saint Valentin. Cupidon sera-t-il au rendez-vous ? Je passe une nuit d'insomnie, drapée dans la mousseline du doute…

 

"Il ne faut jamais jeter le manche après la cognée."

 

 

14 février

 

Il est seul sur le marché. Je l'observe qui achète des légumes. Je vais vers lui. Je lui souris, je tends la main, je pose un baiser sur sa joue. Il me regarde, il me sourit.

 

"Excuse-moi. Je suis pressé. J'achète un petit bouquet de fleurs pour la femme de ma vie. C'est un grand jour, je vais faire ma déclaration".

 

Je tremblote, je rougis. Je fais : "Ah oui ???"

 

"Oui, c'est pour Rita, la petite infirmière qui a si bien soigné Papa."

 

Le sol se dérobe sous mes pieds. Je vacille. Il me rattrape par le bras. "Eh attention… Ne tombe pas. Cela ne fera pas venir le printemps plus vite !"

 

Son rire me ronge le cœur, l'esprit, l'espoir.

 

Il n'y aura plus de baiser sur la joue, d'attente infantile, de rêves de rencontres. Le bleu de ses yeux me paraît soudain moins intense…

 

Le soir, mon mari rentre du travail, avec du champagne et du homard. "Soirée cocooning au menu", m'annonce-t-il en m'embrassant tendrement.

 

Ses lèvres sont douces. Ses bras sont chauds. Je m'y blottis comme aux premiers temps de nos fiançailles. Je pense à Philippe, à Rita, à mes douze ans, à mes vingt ans, aux lettres d'amour que mon mari m'envoyait à la Cité Universitaire. Je pleure. Mon mari essuie une larme sur ma joue. "Des couples comme le nôtre, il n'y en a pas beaucoup", conclut-il.

 

"Les chiens aboient, la caravane passe."

 

 

22 février

 

On m'a dit qu'on avait vu mon mari attablé dans un salon de thé avec la mère de Philippe.

 

On m'a dit qu'elle lui tenait la main, qu'ils se regardaient tendrement. On m'a dit et j'ai laissé voguer le soupçon, la crainte, la colère. Puis j'ai goûté au cocktail de la jalousie.

 

On m'a dit… Je ne parviens pas à gommer ce qu'on m'a dit, j'en frémis encore…

 

"Il n'y a pas de fumée sans feu."

 

 

Mars et début avril

 

Les gaufres succèdent aux confitures, aux pâtés. Chaque bouchée que je mastique porte son interrogation.

 

On m'a dit que mon mari était allé répandre de l'engrais sur la pelouse du jardin, chez la mère de Philippe.

 

On m'a dit que la mère de Philippe, une femme si dévote, se confessait chaque samedi, depuis le décès de son époux.

 

On m'a dit que la mère de Philippe se rendait à présent chaque mercredi chez l'esthéticienne.

 

On m'a dit. On me dit et j'assimile les mots comme des mets indigestes.

 

J'ai rencontré Philippe chez le boulanger. Il a posé un baiser sur ma joue. Il m'en est demeuré sur la peau une sorte de sensation d'humidité ou plutôt de viscosité désagréable...

 

"Les grandes douleurs sont muettes."

 

 

19 avril

 

Mon mari et moi allons à la veillée pascale. Rita, Philippe et sa mère se trouvent deux rangées derrière nous.

 

Comme la plupart des ouailles, après la célébration, nous nous rendons à la salle paroissiale pour prendre le verre de l'amitié. Philippe et Rita se tiennent la main, se dévorent des yeux. Ils sont tellement beaux, tellement attentifs l'un à l'autre.

 

Il y a peu de temps, j'aurais dit : "Bravo pour la convivialité, Monsieur le Curé". A présent j'en veux à ce prêtre d'avoir organisé cette réception.

 

Au bout d'une demi-heure, tandis que je grignote quelques cacahuètes, tandis que j'écoute mon amie Danielle conter ses derniers exploits sportifs, tandis que je commence à être grisée par les effluves d'alcool et d'amitié, tandis que je commence à glisser dans la douceur des parfums floraux des bigotes coquettes, tandis que des conversations joyeuses commencent à me tenir lieu de balises, à deux pas de moi, la mère de Philippe pose un baiser sur la joue de mon mari…

 

Alors et alors seulement, je décide que bientôt j'aborderai un univers où il n'y aura probablement plus d'odeur de vétiver, ni de confitures faites maison, ni de réceptions conviviales, ni d'hommes aux beaux yeux bleus… Là où tout sera grisaille. Là où le rêve sera la bouée de sauvetage. Là où l'adolescence s'achève, quel que soit l'âge.

 

"La faim chasse le loup hors du bois."

 

 

20 avril

 

En ce dimanche pascal, je reçois mes parents et mes beaux-parents. Dès le lever du jour, je cuisine. Au menu, boudins au saumon fumé et aux filets de sole, potage froid aux asperges, vol au vent aux fruits de mer, gigot, gratin dauphinois, mousse au roquefort, nid. Tandis que mon mari dresse la table et se rend chez le pâtissier pour acheter le nid, je termine la mousse de roquefort, une de mes réalisations les plus réussies, dit-on. J'en prépare donc deux terrines, une pour mes convives du jour, une pour la mère de Philippe que j'assaisonne ainsi que me le dicte mon émotion. Mon mari est ravi que j'aie pensé à la mère de Philippe. Sitôt, les vins débouchés, il va lui porter mon fromage.

 

L'après-midi passe agréablement à bavarder, à boire, à manger. Je tremble à peine lorsque je présente ma mousse de roquefort. Je laisse aux autres le soin de l'entamer. Je reçois les compliments habituels. "Quelle délicieuse alliance des fruits et du fromage ! Quelle onctuosité ma chérie" !   

 

Après le repas, nous jouons aux cartes. Le dimanche se termine en notes joyeuses et souriantes.

 

"Le soleil luit pour tout le monde."

 

 

21 avril

 

Dès huit heures, le téléphone sonne. Mon mari décroche. Philippe est à l'hôpital, ses heures sont comptées. Rita a dû subir un lavage d'estomac. La mère de Philippe est indemne, elle n'a mangé ni champignons, ni mousse de roquefort, ni gâteau. Elle a un si petit appétit ces derniers temps.

 

Je ne sourcille pas. Je laisse mon mari aller la rejoindre à l'hôpital. Après, j'assumerai jusqu'au bout…

 

"Qui ne risque rien, n'a rien."

 

 

23 avril

 

Je viens d'être interrogée par un policier. Je pense n'avoir rien laissé percevoir de mon trouble. J'ai gardé les mains posées à plat sur la table, j'ai respiré amplement.

 

"Comme on connaît les saints, on les honore."

 

 

22 mai

 

Je viens de lire dans un journal local, que les champignons des bois servis par la mère de Philippe lors du repas pascal seraient à l'origine de tous les maux ! Des champignons congelés, dégelés, recongelés, laisse entendre l'article.

 

Ma vie se poursuit, calmement sans que le remords se manifeste.

 

Mon mari va moins souvent rendre visite à la mère de Philippe. Il faut dire que depuis peu, Rita est venue s'installer chez elle.

 

Dans une semaine, à l'occasion de l'Ascension, je reçois des amis. Je sais déjà qu'il n'y aura pas de mousse de roquefort au menu…  

 

"Autres temps, autres mœurs."

 

 

Extrait de "Nouvelles à travers les saisons", chez Chloé des Lys

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Galerie royale, Ostende, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

 

Edmee-chapeau

 

-Galerie royale, Ostende – Edmée De Xhavée

 

1958 - Quand la porte de la galerie s’était ouverte, il avait levé les yeux de son journal. Dehors il pleuvait, et le froid s’était installé autour de ses os, raidissant ses gestes et sa pensée. La plage était grise et mitraillée de gouttes de pluie, et la mer et le ciel gris s’unissaient dans la brume. Oh, une exposition à Ostende la reine des plages lui avait semblé une splendide opportunité de découvrir le nord. Rien à voir avec Ostie et son sable noir, où il avait grandi dans de joyeuses courses avec ses amis d’enfance, rêvant déjà des secrets du monde.

C’était l’été pourtant, mais un été belge. Un mauvais été belge, lui avait-on affirmé en frissonnant.

Elle était là, en imperméable, et enlevait son foulard, libérant de courts cheveux bruns qui s’ébrouèrent lorsqu’elle secoua la tête. Les deux enfants qui l’accompagnaient semblaient indifférents à ses mains qui faisaient glisser les capuchons et essuyaient un peu leurs visages de ses mains nues. Elle avait l’air éteinte de l’intérieur, habitée par l’absence. Mue par des réflexes, de l’automatisme.

Il s’était avancé, content de cette occasion de dissiper son sentiment d’inutilité, et s’était présenté. Renato Baldassare, l’explorateur responsable de cette collection de sarbacanes,  têtes réduites,  flèches à l’élégance mortelle. Les enfants étaient fascinés par les bouches cousues de ces petites têtes à l’expression morne, et lui posaient des questions. Explorateur…  ils en avaient une idée de cinéma, et il pouvait voir qu’ils l’imaginaient pourfendant la jungle à la machette sous la menace des flèches trempées dans le curare et traversant l’air moite avec un bruit soyeux se terminant par le hurlement court d’un guide malchanceux.

Lui, il la regardait, elle. Elle souriait avec timidité, polie, amusée de son empressement. Il cherchait dans ce regard lointain et nimbé de solitude ce qui pourrait l’animer. Au bout d’un moment, il réalisa qu’elle s’apaisait, peut-être était-ce son timbre de voix – cette voix italienne, un peu étouffée, feutrée, douce comme le froissement du velours – qui chassait son agitation, il avait souvent constaté cet effet. Détendue elle invitait les enfants à toucher, comme il les y encourageait, les plumes rubis d’une flèche, ou à examiner la photo d’une femme aux cheveux noirs et lisses allaitant un cochon de lait. Leurs questions trouvaient leur écho chez elle, elle levait un regard animé vers lui, quémandant la réponse pour ses enfants, le visage fendu d’un sourire en demi-lune. Et lui, il se surprit à ne répondre que dans le lac de ses yeux verts, chuchotant, le cœur basculant vers bien autre chose que ce qu’il aurait voulu.

Elle avait fini par réagir. Une expression un peu perdue, soudain méfiante, les lèvres rigides, le corps se redressant comme dans un mouvement de fuite. Elle avait déplié son foulard et l’avait remis sur ses cheveux, incitant les enfants à se préparer pour s’en aller, l’heure de leurs crêpes au beurre sur la promenade Albert était là…

« Revenez ! » avait-il soufflé comme un homme déchiré. Et il l’était. Pourquoi, il ne le savait pas vraiment, mais il ne voulait pas la perdre…  Elle ne répondit pas, le remercia en chœur avec les enfants, avec  une insouciance feinte et, il le vit bien, en fuite. 

 

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

 

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Lettre à Paris, une nouvelle d'Alain Callès

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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LETTRE ÀPARIS

 

 

 

 

 

Paris, je te cherche et tu m'habites jour et nuit, pointillé de ma vie séparant l'intime de ce que je laisse en pâture au regard étranger. Frontière entre la voie royale et les méandres de l'âme du poète, je te caresse du bout des rêves.

Tu es un nuage pour occulter la profondeur du ciel les jours de transparence quand la ville s'éveille le soir et que la nuit se dépave. Boulevard des désirs, tu es le foulard abandonné sur le sable aux rivages de la castagne.

 

Le caniveau, habillé de la margelle du trottoir, le macadam si près du visage, sont la frontière du service des urgences. Hôpitaux de Paris, rouge pompier, frontière de la nuit du coma. Perfusion arrachée pour avoir franchi la peau sans présenter son passeport. Camarade urgentiste, jamais tu ne t'ouvres les veines pour que s'écoule la vie et l'apaisement de la fraîcheur de la mort. Mourir pour ne pas se soumettre au gris des derniers convenus.

A l'ombre du Sacré Cœur monument dédié à la haine de la vie qui bat aux tempes de Paris et aux ventre des Communards fusillés, la Seine comme une balafre au visage de l'espoir qui brille aux yeux des faubourgs. Frontière de l'insoumis entre la haine et l'amour, ce brin brillant dans l'éclat du regard de Gavoche et des lambeaux de vie accrochés sous les ongles du bonheur, et l'onctuosité de la hanche sur la paix des oreillers. Paris qui crie comme un phare perdu sur un rocher esseulé au milieu des tempêtes, alors que le Sacré Cœur étouffe Montmartre comme un dégueulis blanchâtre où chemine le touriste appareil photo. A l'ombre des cierges, je lui faisais les poches pour aller d'un pas chaloupé, me rincer l'âme dans des bars un peu louches. Un Sacré Cœur si aveugle qu'il n'a jamais vu à ses pieds les putes qui se refroidissent le décolleté à se faire grimper pour quelques sous.

 

Un plein d'hirondelles en partance vers la chaleur des rayons de tendresse à l'étalage des Grands Magasins tandis que l'orgue de Barbarie rit de Nogent au Pont Marie. Paris, t'es un immense bal pour des amours pas chères.

Paris, quand tu lèves la gambette, mes lèvres pourlèchent les doigts de la luxure. Paris, quand tu fermes tes fenêtres c'est la caresse des saunas et les corps emmêlés d'un turban de plaisir dans les caves du désir. Paris, tu es un hammam où ma langueur se détend par tous les pores, caresses et effleurements dans la pénombre des back-rooms quand on a laissé les convenances au vestiaire. Paris jacuzi pour que pétille l'envie et que monte la chaleur des bulles sur nos peaux convoitées.

 

Naviguer solitaire sans se pendre à la potence de la Poterne des peupliers, amours furtives contre le mur des fortif, coups de reins sur le rien éclairés par les gyrophares en maraude. Finir en douceur, fleur effleurée dans une tasse, nez plissée sous l'odeur âcre de la pisse. Des jambes de pantalon tremblotent au bas des pissotières tandis qu'une paire d'yeux fait le guet sur la Place d'Italie le temps d'un plaisir assouvi.

Un fil au bout du crachat, un peu poisseux, un peu gluant, relie le clochard assoupi au mur au pied duquel collent les taches de pisse. Butte aux Cailles, le pouvoir a éteint les chansons du peuple des café-concerts, celles qu'on chante le poing levé et le sourire aux yeux dans la complicité des corps que l'alcool réchauffe et rapproche pendant que Verlaine est seul sur sa place et qu'Arthur a enjambé la Seine, corps schizophrénique coupé sans avoir atteint la Bastille. Amour coulé, noyé dans l'absinthe, sucre fondu avec la cuiller suspendue sur le précipice. Le vide entre les mots, c'est l'espace entre les tirets sur l'atlas de la vie des poètes. C'est l'espace canaille comme des grenailles entre les notes de musique de l'accordéon qui balance les hanches où s'agrippent les mains rudes et rugueuses des hommes du peuple un soir de repos.

 

La parole erre entre les rives et les délires dérivent à Sainte Anne, cette prison des mots qui rebondissent sur les murs gardés par des blouses blanches qui sniffent du Valium comme une ligne. Quand la peau colle mal à l'âme dont la douleur est encagée au coeur de ce Paris qui n'entend plus les cris de ses enfants alors que les rires gras fusent au théâtre des Boulevards et que les smokings fument délicatement dans les jardins et les balcons de l'Opéra. Paris ville bipolaire et polaire qui glace parfois le sang des poètes sous une chape de grisaille, le temps de remettre des couleurs à ses vitraux. Et que monte le chant des insurgés.

La Mouff s'enflamme pour une traînée de soufre qui lui parcourt l'échine jusqu'à Belleville, frémissements de la Mémoire au Mur des Fédérés dont les flancs portent les traces desséchées d'un sang qui coula rouge et noir le temps d'un soleil flamboyant au printemps de l'histoire. Paris, entre tes pavés poussent des coquelicots, coeur noir, pétales rouges et tige un peu verte, l'amour n'est jamais loin de l'insoumission et de la rébellion.

Paris, ta peau sue toujours l'espoir et la fraternité, tapis dans les estaminets enfumés. Paris, tu as l'odeur du soufre, viens-là que je t'enflamme et te déshabille. La Seine te fend comme la raie culière est le sourire enchanteur d'un fessier prometteur. Paris, suffragette des capitales arme le ventre des faubourgs. A Paris traîne toujours une odeur de poudre. Blanche dans les quartiers chics et Saint Germain des Prés, grise dans les quartiers où se lève le soleil.

 

Paris pendant que je te fouille l'âme en te saisissant la croupe à deux mains, tu te fends la rive jusqu'à la scène du pont des artistes, le temps de quelques amours populaires aux sons de l'orgue du saltimbanque au Vert Galant avant que la salsa ne me tourne la tête vers la grande bibliothèque, au creux de ses quais où j'arrime l'Amérique latine. Paris, la musique latino t'embrase et je t'embrasse ces soirs de printemps sur ces pistes improvisées par quelques jeunes Parisiens au bord de la Seine tous virevoltant autour d'un ghetto blaster.

 

Sonnerie de 10 heures pour libérer les cris d'enfants dans tes écoles de brique qui cachent leur rouge derrière la grisaille, honteuse d'avoir enfermé tant d'enfants autour de marronniers plus tristes que la mélancolie qui plane derrière ces vitres de classe opacifiées. Paris, je hais tes écoles qui quadrillent les quartiers comme des commissariats politiques où l'on fusille les rêves d'enfant.

 

Quand la mélancolie monte ses voiles à minuit, la lune lui sourit et brille sur les lames des couteaux et sur les strass des culottes d'un soir sous la musique whisky. La lassitude pend au bout des mains qui parle du désespoir, et de la solitude du reflet de soi dans le verre. Paris à la nuit humide, a le pavé qui dégorge de larmes que sèchent les paumés du petit matin dans l'encoignure d'une porte d'immeuble froide comme un porte-monnaie retourné. L'homme titube jusqu'à son bout de jetée où la mer est noire et glaçante. Au matin, dans le miroir, la distance est courte entre le doigt sur la gâchette et la détonation de la balle dans la bouche. Distance ténue mais résistante comme le fil de soie qui le retient par la manche. Allez, encore un. Encore un pas, encore un jour. A Paris, dans l'ombre des ruelles, il y a plus de futurs suicidés qu'il n'en arrive la nuit, service des urgences. Veines ouvertes, estomacs brûlés, pour un hôpital des Grands Brûlés de l'âme.

Ces lieux d'accueil ont remplacés les églises. Les blouses blanches ont été troquées à la place des soutanes. La détresse et la douleur, l'inquiétude et la folie, le silence et le verbe haut, jettent des regards d'espoir vers les blouses. Seuls quelques vieillards, isolés dans un couloir, attendent en silence l'heure qui ne vient pas au cadran de leur histoire. L'attente. Le temps est long dans les services d'urgence où tout va si vite. Paris, combien de fois ai-je « signé la pancarte » pour pouvoir retrouver l'air frais de tes rues?

Paris des sirènes, Paris du cuir chaud et rugueux des pompiers, Paris de la main fraternelle qui se pose sur ton épaule pour apporter un peu de solidarité, le temps d'une urgence, le temps d'un transport avant que tu ne sombres et ne te réveilles dans un lit que tu ne connais pas, une perfusion dans le bras.

Paris, j'aime ta nuit, j'aime ton odeur médicament quand j'ai mal à l'âme et qu'elle dégorge son trop plein sur le trottoir.

 

Paris, j'aime quand tu ris dans la nuit et que tes dents brillent comme des yeux d'Agathe sous ma couverture. Paris, ta frontière crépusculaire est l'invisible qui me tire à la surface de la Seine, ce fil invisible tissé entre la lassitude ennuyée et le rire d'une fillette pour qui je maintiens mon souffle. Cette fillette qui m'attend en dormant comme on attend un magicien et son lapin sorti du chapeau. Chapeau de clown pour un chapiteau de jeux d'hiver. Des jeux pour enfants et pour grands, du cirque d'hiver au Vél'd'hiv où la police parisienne a parqué son peuple. Quand je passe devant le mur de la Préfecture, la plaque qui présente la police comme héros de la Libération ne sera jamais assez grande pour occulter ces années de chasse à l'homme dans les rues de Paris, les familles détruites, le marquage des populations par l'étoile, le harcellement et la mort au bout pour des milliers d'entre eux, dépouillés et loin de tout. Un immense silence frissonne sur la peau des murs de cette Préfecture. La fourragère que la police porte à l'épaule les jours de fête pour rappeler sa résistance du 17 au 24 août est surtout le rouge de la honte de la collaboration durant la très longue période qui a précédé. C'est le rouge du sang des Juifs, des Résistants et des Communistes, assassinés au lieu d'être protégés. La mâchoire du silence écrase la transparence du jour.

Police parisienne dont la haine bafouille son histoire cette nuit du 17 octobre 61 où la Seine rougit du sang des Algériens qu'elle y déverse du pont Saint Michel au pont de Gennevilliers tandis que ses cars hurlant la mort sillonnent les rues en une immense ratonnade qui parcourt toute la ville, frissonnante de peur jusqu'au bout de ses moindres ruelles. Impasse d'une guerre qui tait son nom, derniers feux dévastateurs de la colonisation, renvois mal aiguillés d'une nation imbue d'elle-même et qui regarde son image se fissurer dans son miroir rouge sang.

 

Paris, ville refuge comme un phare au bout de la terre d'Europe, les langues s'entremêlent en de multiple chants d'espoir et de nostalgie sur la vie et ses liens que la haine a fait fuir. Des souvenirs peuplent les cachots au fond du réfugié, là où il enterre des jours où le bonheur n'était pas si simple. Juif polonais, réfugié espagnol à l'arme rouillée, ou Tchétchène au corps meurtri et à la famille décimée, tous partagent la paix qui bat au cœur de Paris quand le quignon de pain tendu réchauffe le corps et l'amitié. Encore une fois, la police qui quadrille la ville et contrôle ses habitants, comme une vieille habitude dont elle ne saurait se débarrasser, flicage de la misère attirée par la « ville lumière ».

 

 

Calme majestueux et imposant du Palais de justice, amarré au bord de l'eau. Dans ses sous-sols la 17ème chambre déroule ses procès politiques. Seul le vieux plancher craque pendant qu'un juge étroit comme une meurtrière condamne des Kurdes exilés la baïonnette dans le dos et restant malgré tout droit dans leur dignité. Condamnations de juge aux ordres pour des prisonniers politiques qui seront ultérieurement libérés un à un par un avocat aussi tenace que discret. Et la Seine coule calmement pendant que les flashes crépitent au procès de Bardot ou de Charlie Hebdo. Libertés au fil de l'eau. La Sainte Chapelle attend ses chapelets de touristes l'œil en bandoulière, la voix de Grotovski et des acteurs d' « Apocalipsis cum figuris » s'est tue depuis longtemps, emportée par des flots d'indifférence tandis que le juge tranche dans la déchirure des couples à quelques mètres de là. « Police partout, justice nulle part » scandent quelques enragés parvenus jusqu'aux portes du Palais sans oreille depuis des décennies.

Bastille, République, Nation, Denfert, Opéra, place d'Italie, tous ces points de ralliement des Parisiens volubiles qui crient haut et fort leur colère, leur mécontentement et leur espoir d'une vie douce comme une coulée verte. Le long du cortège les volets des fenêtres applaudissent comme des ailes de papillon. Air électrique, air musique, odeur merguez, gaz et détonation, rythment le rejet des jours vieux et obscurs sur des pas de danse pour les femmes au corps libre comme un rêve ou pour ces yeux à l'éclat plus courbe que la lune quand elle tient les étoiles dans ses bras.

Paris, je colle mon oreille sur ton ventre.

Paris, j'entends ces rires gras de Staliniens embarriqués de Ricard foulant le drapeau noir aux portes du Père Lachaise. Mon foulard humidifié de larmes et de rage. J'entends le bruit des os de Puig Antich que l'on garotte, là-bas, plus loin que nos cris, au delà des Pyrénées.

Paris, j'entends aussi l'explosion de Carrero Blanco qui éclate sur deux kilomètres autour de sa voiture, projeté juste au pied de Franco la Muerte. Ultime avertissement. Nous retournerons à Barcelone.

 

Paris gai, Paris manifeste au printemps pour disposer de son corps et jouir de l'air du temps. Paris dont les filles s'époumonent en déshabillant la rue et que les yeux des garçons pleurent d'émotion et de lacrymo. « Cours, camarade, le PCF est derrière toi », ploum-ploum tra-la-la autour d'un grand feu d'insouciance et de joie simple comme un baiser. 68, c'était le temps des sucettes à l'Annie au bout de la nuit.

Paris Gay, c'est des flics homo tout en cuir qui brandissent leur matraque au rythme des chars, c'est de la musique à faire fondre les soutanes et des corps à faire descendre le Christ de sa croix, histoire de voir de quel bois on bande sa joie. Paris Gay c'est de la joie en bas résille qui jappe et frétille de la queue, c'est des couleurs qui transforment la ville en un long ruban boîte de nuit, corps mêlés exposés au soleil de tous, pour le plaisir d'être sirène parmi ces sirènes de mer qui jonglent sur le pavé. Paris, quand tu danses la Gay Pride au printemps, c'est l'Europe qui s'enguirlande de fête. Paris, tu as la Coulée verte qui frétille comme un lézard sur son muret.

 

Au bout du cortège, au large des fortifications, le ruban périphérique, enveloppe d'un bruit pétrole ces plaies non cicatrisées qui relient Parisards et Banlieusiens. Paris bat à l'intérieur d'une balafre qui l'enclot. Paris, replié, suinte par ses portes la sueur du labeur et ses humeurs. Paris, inquiète de sa ceinture rouge qui bouillonne de ses douleurs, dort dans ses beaux quartiers. Des voituriers font le guet  place Vendôme, un écrin à portée de mains, jeunes seins libres dans la paume de vieillards courbes sous la ride argentée. Le Fouquet's dégueule ses strass et ses Guerlain à l'ombre d'un Arc au triomphe immodeste qui oublie la femme du soldat inconnu qu'on gaze tous les jours depuis la fin des tranchées à l'est des taxis. Chaos de mémoire, débris de décors, où défilent annuellement la viande des bouchers du Palais de l'Élysée, place des décorations et des poitrines gonflées de l'orgueil mâle de coq de combat.

Les rupins n'ont que la mémoire de la carte bancaire pour habiller leur vie soyeuse dans les quartiers qui défont l'histoire et arment la peur pour protéger les panses débordantes d'oseille.

 

Paris la défonce, c'était Paris picrate pour dix balles aux Halles, Paris blanc sec sur le zinc où se vident cul sec les humiliations de la journée, Paris endolori par le silence des caveaux familiaux quand le sang s'échauffe et que s'enflamme les coups de grisou dans les ménages. Maintenant Paris défonce c'est Paris seringue, éclair d'un shoot au trou des Halles dans les encoignures, à l'ombre d'une lame à planter le temps d'une descente en Enfer. Paris défonce c'est les cadavres vides au petit matin quand les copains se sont évanouis dans la nuit et qu'il reste ton corps accroché au porte manteau de la ville, là où tu suspends le temps des espoirs et que luit les croches du désespoir sur la portée où s'étalent les soupirs.

Paris s'enivre le temps d'une valse pour un jupon qui virevolte, Paris rend gaie sa canaille le temps des ripailles, Paris chante les tripes à l'air et les mains sur les croupes des filles, Paris siffle sa fillette au flon-flon des lampions, Paris renverse ses lampadaires pour la chaleur d'une nuit sans limites.

 

Perdre son errance en suivant, tel un chien, les chemins des odeurs. Se guider dans Paris la truffe en l'air, à l'aguet des continents qui s'abritent entre tes murs. Le couscous du vendredi à Belleville signe les terrasses des cafés du repos de mille et une nuit à l'orient de la ville. Dimanche fourmille chez Tang à l'ombre de tours olympiques parsemées de ci-de là d'épices indiennes plus orange que le vin que l'on vendange, le temps d'une photo, passage Bourgoin. Quelques brasseries résistent à l'invasion des succursales bancaires sur les Boulevards où les Italiens ont le nom de tous les pays du monde pour la chaleur acide d'une choucroute  relevé d'un petit blanc sec comme le serveur qui glisse entre les tables. Les Grecs enserrent le théâtre de la Mouff tandis  qu'au bout de Saint Michel ils ont terrassé la librairie Découverte pour les étudiants enragés. Les Polytechniciens ne sifflent plus leur verre aux Pipeaux en regardant amoureusement les yeux des étudiantes de l'École des Chartes. Ils ont déserté vers la banlieue. A l'abri du Sénat, l'escale rue Monsieur le Prince abrite le rythme latino aux hanches désinhibées par la chaleur des punchs. Les artisans de la rue Amelot et les commerçants de proximité de la rue Mouffetard se sont éteints au profit de restaurants à la pierre ancienne décapée. Le droguiste a cédé ses couleurs à un restaurant fade pour jeunes au budget serré qui se regardent en se tenant la main au dessus de la chandelle, avant l'amour nocturne. Ambiance cave et taverne pour boire et trinquer aux jours à venir sur l'écran plat des saveurs. Morte cette petite vieille tout de noire vêtue, brindille fragile sur ses jambes, qui vendait trois citrons serrés dans sa paume pour acheter du bois pour son poêle et son œuf quotidien. Les couleurs des fruits des Caraïbes, les senteurs des grillades aux herbes, l'ont effacée de la mémoire des murs où son ombre était si ténue qu'elle semblait s'excuser d'être encore là, petite flamme de vie vacillante. Tous les jours nos regards se croisaient en silence dans la froidure de l'hiver.

Comme Nestor Burma, je hume tes ruelles, je m'égare un instant sur les voies de la petite ceinture où les trains ont laissé la place à des gens sans port, gares désaffectées ou transformées en café-concert, je remonte le long de la rue Watt si sombre que l'on ne voit pas son ombre, je bricole sous une vieille voiture à l'atelier de mécanique populaire avant d'aller me réchauffer à la librairie de la Commune rue Barrault et finir en chanson au « temps des cerises ». Les petites gens de ces quartiers ont laissé la place aux étudiants de Tolbiac et à ses immeubles modernes au verre aussi froid que poli. Autour de la Seine, les cuves des pinardiers aux bouteilles étoilés ont laissé la place à une chaîne de cinéma où le film est jugé sur son nombre d'entrées et non sur sa sensibilité artistique. Les Grands Frigos, qui avaient viré pour l'art squatté, se raréfient en un Paris aseptisé et sans odeur, sans peinture sur les murs, sans sueur sous les bras. Paris bords de Seine aussi propre qu'un Socialiste endimanché.

 

Paris, sous ce propret de rentrée des classes, je sens tes vibrations, je sens que gronde encore l'esprit des insurgés, je sens que le rire roule sur la scène et que ton poing est à portée de cri, prêt pour un éclat de joie dans une gaîté tumultueuse. Paris, t'as la joie à portée de mains, comme un vélib. T'es prête à sillonner tes rues et à les faire germer. Des germes de bonheur; pour la beauté et pour le plaisir.

Paris, ton jus dégouline à mes babines comme un suc de grenade. Paris, ta nuit m'enveloppe d'une tendresse armée.

 

Encoignures poisseuses où git le clochard à l'abandon, la faim et la soif au bide, les pieds chauffés par un chien mieux portant que lui. Ses jambes ne l'ont pas portée jusqu'à la Mie de Pain, resquif dans la ville où s'accrocher pour un repas chaud et un lit où poser sa lassitude sur l'oreiller, parmi tous ces prolétaires migrants de la misère. Des Biffins aux portes d'un Paris qui se gratte les puces, périphérique des chiffons et boulevard des casseroles à la vie cabossée. Paris, quand ta police traite la misère, tu pues de la tête, les poux t'y dévorent la raison alors que la démangeaison excite le bourgeois derrière ses fenêtres closes. Paris, tu pues de la tête et je ne t'aime plus. Le temps d'une colère, le temps d'une chanson de Léo au bout du micro poussée à la Mutu avant de partir vous foutre sur la margoulette.

 

 

Allez, viens-là ma Mouff que je te bouffe l'entrejambe qui ruisselle de l'espoir.

 

Alain Callès

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Le repos du guerrier, une nouvelle de Silvana Minchella

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Les aventures de  «  Chouchou et le Cascadeur »

 

« Le repos du guerrier »

Un matin d’été.

 

Chouchou rédigeait un texte sur son pc, vêtue de lingerie de fine dentelle blanche, cadeau du cascadeur.

Elle avait plaqué ses cheveux noirs au gel, souligné d’un simple trait de crayon noir ses yeux verts, et coloré ses lèvres de rouge coquelicot.

Des escarpins aux talons aiguille allongeaient ses fines jambes à la peau satinée.

Elle entendit les pas du cascadeur dans l’escalier et un sourire enfantin ourla ses lèvres, ravie d’avance de l’effet qu’elle allait produire sur lui.

Il ouvrit la porte, la vit, et son cœur s’emballa tandis que son sexe se dressait, glorieux et impatient.

Il dirigea son regard sur les orteils aux ongles rouges qui dépassaient des lanières tressées autour des petits pieds cambrés, et enserrant les fines chevilles.

Il remonta lentement , pour faire durer le plaisir et jouir de chaque parcelle du paysage qui s’offrait à ses yeux incrédules.

Le string révélait les petites fesses qu’il pouvait tenir au creux de ses mains, et le jardin secret doux et humide où il goûtait à l’éternité.

Ses yeux effleurèrent les seins qui se dressaient fièrement dans leur nid de dentelle, attendant la caresse de sa bouche et de ses mains tendres malgré le désir qui le faisait trembler.

Il remonta jusqu’au visage, savoura d’avance les lèvres coquelicot qui, dans un instant, s’ouvriraient pour l’accueillir, et l’éclat magnétique des yeux verts où il lisait un désir impatient.

Alors ses bras la saisirent et l’emportèrent sur le grand lit.

 

 

Silvana  Minchella

 

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