Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

nouvelle

Les amants retrouvés, une nouvelle de Maurice Stencel

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes3/stenceltete.jpg

 

Les amants retrouvés

 

 

 

 

Mon oncle avait quatre-vingt deux ans. Il était pensionnaire d'une maison de retraite, une maison de vieux.

Il disposait d'une chambre individuelle meublée d'une table, de deux chaises, d'un lit, et d'un poste de télévision. Une chambre individuelle parce qu'il empêchait son voisin de chambre de dormir en lui racontant des histoires rocambolesques. Ou en faisant fonctionner la radio durant la nuit, le son au maximum. En recommençant dès que la gardienne de nuit quittait la chambre après avoir éteint le poste.

- C'est interdit, monsieur Richard.

Le directeur avait concédé la chambre individuelle et lui avait donné le poste de télévision d’un pensionnaire décédé.

Monsieur Richard était le mari de ma tante. Lorsqu'elle est morte, une attaque cérébrale, il avait refusé de rencontrer qui que ce soit de la famille de sa femme, et nous avions cessé de nous voir. Sa femme n'appartenait qu'à lui, avait-il dit. Sa douleur, il ne voulait la partager avec personne.

Il avait renoncé à ses affaires. Elle n'était plus là pour les gérer avec lui, il ne serait plus là, lui non plus. C'était un couple profondément amoureux.

Leur maison était grande et confortable. Ils l'avaient achetée quelques années auparavant en pensant à leur vieil âge, et à l'hypothèse d'un handicap qui aurait nécessité une garde malade à demeure.

Pratiquement, il n'en sortit plus jamais. Sinon pour faire ses courses au supermarché parce qu'il fallait bien se nourrir. Revenu chez lui, il s'asseyait dans la cuisine, et contemplait le jardin qui se trouvait à l'arrière. Ou il s'étendait sur le lit de la chambre à coucher et regardait le plafond en pensant à sa femme.

A force d'être immobile, il s'efforçait de ne plus vivre. Il pensait que c'était une façon de mourir puisqu'il n'avait pas eu le courage de se tuer.

Puis il avait rencontré Cécile qui était veuve. Au bout de trois semaines, ils couchaient ensemble et découvraient que parfois, ou souvent, la sexualité remplace les élans du cœur.

J'avais reçu d'un notaire un courrier qui m'informait que j'étais l'héritier d'un monsieur, pensionnaire d'une maison de retraite, qui n'était pas décédé mais qui avait tenu à ce que je sache que le jour où il mourrait, j'étais celui qu'il avait choisi pour hériter de ses biens.

Des biens? Le notaire m'informa qu'à sa connaissance, il n'en avait pas, qu'il s'agissait de biens symboliques, que la symbolique autant que la sémantique accroissait la qualité des choses, c'est mon oncle qui avait tenu à ce qu'il me le dise. Il avait prétendu que j'étais un garçon intelligent qui saurait apprécier ses propos.

Ma tante était morte vingt ans auparavant, et j'étais curieux de revoir ce mari qui par amour avait exigé l'exclusivité de la vie et de la mort de sa compagne mais dont le veuvage n'avait pas éteint les pulsions. Il avait constaté qu'on pouvait tout à la fois aimer sa femme défunte, et trouver chez une autre de quoi les satisfaire.

C'est ce qu'il me raconta par morceaux durant les visites que désormais je lui rendais. Il avait l'air d'en jouir en me fixant dans les yeux pour juger de mes réactions. Le plus beau, je le devinais à ses hésitations et à des propos qu'il distillait comme un auteur qui ménage ses effets, le plus beau, je le pressentais, était à venir. Mais c'était quoi : le plus beau?

- Elle faisait bien l'amour, Cécile. A toi, je peux le dire. Après tout, je n'avais que soixante deux ans et elle, à peine cinquante-cinq. Elle avait du tempérament. C'est drôle, on ose davantage avec une étrangère qu'avec celle qu'on a épousé à l'adolescence, et à qui on a promis de ne jamais rien cacher. Il n'y a pas de morale en amour. Ni morale ni justice.

Il était l'heure de fermer. Il me retint par le bras.

- Je ne sais pas si je dois le dire.

Il s'était levé pour rejoindre sa chambre.

Je lui rendais visite tous les vendredis. Ce qui m'apparaissait au début comme les bavardages d'un vieillard à qui je rendais visite par compassion excitaient désormais ma curiosité. Cet homme, pensais-je, est en train de me dire des choses

importantes. Je n'imaginais pas en quoi elles étaient importantes mais je savais qu'elles l'étaient. Il suffisait d'attendre.

Cécile et lui n'avaient pas grand chose à se dire. Cela ne les gênait pas. Lorsque le silence s'installait, Cécile disait:

- Tu viens.

Et ils allaient se mettre au lit.

Leur liaison avait duré cinq ans. Je ne sais pas si elle avait été heureuse, il ne l'avait pas dit formellement ni le contraire d'ailleurs, mais elle avait été inventive. De sorte que lorsque Cécile s'enticha d'un amant à peine plus jeune que lui, ce qui l'avait blessé c'était qu'elle partageait avec ce bellâtre des audaces dont il avait pensé que c'était à lui seul qu'elle les avait destinées.

Il avait le sentiment d'avoir été frustré d'un droit de propriété, en tout cas de copropriété, qu'il avait sur les exercices amoureux auxquels ils s'étaient livrés. Du temps de son épouse, il aurait rougi en les évoquant.

- Vous pensez encore à ça, mon oncle?

- Je ne suis pas encore gâteux. Il y a longtemps que j'ai séjourné aux Etats-Unis, ça n'empêche pas que je me souviens très bien de New-York. Et ça n'est pas désagréable. Cécile prétendait qu'on pouvait faire l'amour bien après quatre-vingt ans.

- Quatre-vingt ans?

- Il me regardait avec ironie.

Il n'était pas resté seul très longtemps. Six mois plus tard il faisait la connaissance d'une dame plaisante

d'aspect qui prenait le thé à la terrasse d'un café. Lui, il buvait un café déjà tiède, en regardant les passants.

- Il fait beau aujourd'hui.

Elle avait eu l'air de réfléchir, elle l'avait regardé un instant.

- C'est vrai, il fait beau.

Ce fut sa troisième compagne, Hélène.

- Je te le jure. Si elle n'était pas morte, elle aurait été la dernière. Tant elle avait de qualités.

- Elle est morte?

Les larmes lui mouillaient les yeux. Il se leva et retourna dans sa chambre en trainant les pieds.

Le vendredi suivant, il avait hoché la tête.

- Quel est l'imbécile qui a dit : de l'audace, encore de l'audace. Moi, j'ai longtemps hésité. Et j'aurais du hésiter plus longtemps encore. Peut-être un jour de plus. C'est souvent le dernier jour qui est déterminant. En réalité, la dernière seconde. Tant que la chose n'a pas été faite, elle n'a jamais existé. Et tout serait différent.

Il avait ajouté :

- Il n’y a pas de morale.

Le bellâtre était mort après quinze ans de vie commune avec Cécile.

- Vous voyez qu'il y a une justice, mon oncle. Avouez que vous avez été content ce jour-là.

Je le disais sans conviction. J'imaginais qu'après plus de quinze ans de séparation, presque seize, et à leur âge, les blessures d'amour propre avaient disparu. Et

l'union ave Hélène qui l'aimât sans éclats, sans passion spectaculaire mais profondément, avait du lui être chère. Somme toute, il aurait du être reconnaissant à Cécile. C'est à Cécile qu'il devait sa rencontre avec Hélène, non ? Je l'avoue, je connais peu la psychologie masculine.

Cécile avait téléphoné le jour même de la mort de son compagnon, il avait reconnu sa voix immédiatement. Son cœur s'était mis à battre plus fort.

- Il est mort.

Il avait deviné de qui il s'agissait. Elle l'annonçait à mon oncle parce qu'il lui semblait que c'est à lui qu'elle devait l'annoncer en premier. A qui d'autre, pensa mon oncle qu'une joie soudaine avait envahi.

- Mort. Il m'a laissée seule.

- Courage, Cécile. La vie n'est pas finie. Je vais venir.

- Oh Richard ! Il m'a laissé seule.

Après tant d'années, il la revoyait de mémoire comme s'ils s'étaient quittés la veille. Chaque détail de ce qui fut leur dernière nuit d'amour lui revenait. Il en avait conscience une fois de plus, ils avaient vécu une passion torride. Et le destin leur offrait de la poursuivre.

- Tu le sais: quand le désir d'une femme te submerge plus rien ne compte. Ne mens pas. Le désir aveugle, et engourdit le cerveau.

Est-ce ma faute si Hélène est morte en même temps que lui. Les dernières années de la vie d'un homme sont comme des diamants, c'est un crime que d'en

ternir l'éclat. Quel que soit le prétexte qui sera oublié dès qu'il sera passé de l'autre côté.

Il avait parfois parlé la tête basse si bien que j'avais du me pencher vers lui pour l'entendre. Il avait entrecoupé ses propos de silences dont je ne savais pas s'ils étaient voulus ou s'ils étaient dus à son âge. Il arrivait, j'en étais convaincu à présent, à cet essentiel, ces choses importantes, que j'avais pressenti dès nos premières rencontres.

- Mon oncle, vous n'avez pas?

J'étais incapable de poursuivre. Une chose est de penser que les hommes sont capables de tout, une autre est de constater que c’est vrai. Et d'être le confident de ce qu'il faut bien appeler un meurtrier. Est-ce que les prêtres, dans leur confessionnal, éprouvent la même angoisse?

C'est du cyanure qu'il avait versé dans le vin dont ils buvaient une bouteille tous les soirs pour se détendre avant de dîner.

- Hélène n'a pas souffert, je t'assure. Elle est morte sur le champ.

Ce jour-là, étendu sur le lit, c'est à Cécile que mon oncle pensa longtemps avant de s'endormir. Ses rêves furent ceux d'un adolescent. Par pudeur, il attendit le lendemain des funérailles pour revoir Cécile.

Seule la voix n'avait pas changé. Son visage s'était épaissi mais ses lèvres étaient encore pulpeuses. Il l'embrassa sur la bouche.

- Je suis contente que tu sois venu. J'ai appris qu'Hélène était morte. Pauvre Richard. Nous n'avons pas de chance tous les deux.

Il la serra contre lui. Elle se laissa aller, davantage parce qu'il la serrait que poussée par le désir. Il lui embrassait le cou à cet endroit qui jadis mettait en marche son petit moteur comme ils disaient. Elle avait le cou ridé d'une vieille femme.

- Tu veux te coucher?

En se déshabillant, il voyait dans le miroir de la salle de bain son ventre proéminent qu'il tentait d'atténuer en se raidissant. Quant à Cécile, ses hanches s'étaient élargies et des plis lui cernaient le ventre. Elle avait toujours été encline à la cellulite. Il détourna la tête et se glissa sous les draps. Lorsqu'elle le rejoignit, il lui entoura le cou tandis qu'elle plaçait la main sur son sexe.

Ils restèrent au lit près d'une demi-heure sans rien se dire. Le haut de sa cuisse était mouillé mais chacun d'entre eux, finalement, avait fait l'amour tout seul. En fermant les yeux.

- Tu es déçu? Tu veux rester?

- Tu es gentille. Il faut que je rentre. Je reviendrai demain.

Elle sourit en soupirant.

- Ce n'est jamais comme avant.

En rentrant chez lui il lui sembla que l'appartement était froid. Il avait du fermer le chauffage avant de partir. Sur la table de la cuisine restait la tasse vide du

café qu'il avait pris la veille en se levant. Il s'assit, la tête entre les mains, les coudes sur la table, en pensant à Hélène qui l'avait quitté. Un frisson, parfois, le secouait. Il prit un gilet qu'il enfila sur son pull.

Est-ce que lui aussi avait changé physiquement autant que Cécile? Il n'avait pas de chance. Toutes les femmes qu'il avait aimées étaient mortes. Il restait seul comme un chien abandonné.

Il secoua la tête.

- Il n'y a pas de morale dans la vie.

Maurice Stencel

 

un-juif-nomme-braunberger-couv1.jpeg

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Une terrible beauté est née, une nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

                                    

desguin

 

Une terrible beauté est née.

 

Le soleil ouvre grand ses sourires, comme s’il connaissait de cette fille, aux yeux charbonneux et à la bouche en cœur, qui s’éclipse de l’immeuble, tous ses désirs engloutis, ses remous qui s’éveillent et ses futures trajectoires…

- Tiens, voilà Mado ! chuchote Jéromine tout en se penchant vers la copine assise juste en face d’elle, qui sirote son p’tit noir…

- Tu parles ! s’étrangle  Marie-Galantine en haussant expressément le ton pour que toute la terrasse du bistrot l’entende…

 

Et c’est gagné. Un gars style jeune cadre dynamique détourne son regard de son pc portable et sourit aux deux belles qui papotent.

 

Avec son accent parigot et ses petits gestes vifs qui lui font ressembler à Annie Girardot dans « Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas mais… elle cause »,

Marie-Galantine claque sa tasse de café sur la table et continue son cinéma…

- C’est pas croyable ! Mam’zelle passe en coup de vent, on ne la vaut plus, ma parole ! Visez-moi un peu ça ! Elle nous nargue, ma parole ! Elle nous nargue ! Put… 

 

Jéromine, l’air gêné, balaie du regard toute l’assistance, tout en se renfonçant de plus en plus sur sa chaise.

 

- Dis quelque chose, toi, au lieu de t’écrouler comme un vieux château de cartes ! C’est vrai quoi ! Quand on a partagé des années de turbin ensemble, on peut retourner la tête pour dire bonjour aux gens ! Non mais quand même ! Tout ça parce que mam’zelle beauté fatale s’est dégotée un mec dans une galerie d’lard ! Et que ça remue du popotin par-ci, et que ça remue du popotin par là…

Tu te souviens pas ? Elle était comme nous, vendeuse chez Monoprix …Et voilà que son mec, une espèce de fils à papa qui tape des couleurs sur des murs, il s’est fait un fameux paquet de tunes …Pire encore : mam’zelle beauté fatale a bousillé des murs, elle aussi et bingo : il paraît que son oeuuuuuvre est côtelée

 

Le jeune gars se lève, sort de sa poche un appareil photo….

- Mademoiselle, permettez-moi…Je suis réalisateur de film. Je vous écoute. Je vous observe. Vous êtes celle que je cherchais.

 

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com/

 

image-1

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Chiens de garde, Une nouvelle de Gauthier Hiernaux tirée de son dernier recueil, Nouvelles de l'Est

Publié le par christine brunet /aloys

 

gauthierhiernaux

 

 

« Mon Esdo est un Aquilien ! se lamentait Madame Boquerelle en servant Madame Nila, une vieille habituée de son commerce qui éprouvait, ce n’était un secret pour personne fût-il pourvu d’une paire d’oreilles en état de fonctionnement, la même antipathie pour les hommes de l’Est.

Quelle engeance ! Ils sont aussi sots que vilains !

D’un mouvement du nez, Madame Boquerelle désigna le barbare qui charriait les caisses dans l’arrière-boutique. C’était un jeune gaillard au front bas et au cheveu rare qui travaillait pour elle depuis presque une saison.

Et il ne parle pas un mot d’Idioma, Madame Nila ! Je suis obligée de gesticuler comme un primate pour lui donner ses ordres ! Imaginez-vous…

N’aviez-vous d’autre choix, Madame Boquerelle ? demanda la cliente qui se fichait de la file qui commençait à maugréer dans son dos.

Elle n’avait jamais fait grand cas des autres et, à soixante-dix ans, elle était trop âgée pour pouvoir changer.

Madame Boquerelle haussa sèchement les épaules.

Seuls les nobles ont le droit de choisir leur domesticité, Madame Nila. Les petites gens comme nous acceptent ce qu’on veut bien leur bailler et je n’ai point le sou pour m’acheter une domotique. Vous même n’avez point eu  droit au chapitre que je sache, Madame Nila ?

La cliente secoua la tête. Elle avait hérité d’une jeune femme docile qui se chargeait de la plupart des corvées ménagères. Elle ignorait tout de son histoire mais n’aurait pas été étonnée que son esclave-domestique ait perdu ses Droits Elémentaires après avoir été répudiée par son époux. Du reste, Monsieur Nila ne voulait pas d’une domotique à la maison, il ne faisait confiance qu’à l’humain.

Non, effectivement, grogna la septuagénaire.

Il n’empêche que j’ai vraiment hérité du fond du panier !

Madame Nila observa le jeune homme s’emparer de quatre caisses à la fois. A vue de nez, chacune d’entre elles devait faire dans les quinze kilos. Peu d’Impériaux auraient pu se vanter d’en faire autant, à commencer par son propre époux qui n’avait même jamais eu la force de lui faire des enfants. Cet échec avait contribué à forger le caractère acariâtre de Lucille Boquerelle.

Il semble qu’il vous rende quand même quelques services… commenta la vieille femme d’un ton admiratif qu’elle n’avait pas voulu.

Son interlocutrice coula un regard en direction du barbare.

Ca ! Il en a davantage dans les biceps que dans la tête !

Et… il a un nom ?

Les yeux de Madame Boquerelle volèrent jusqu’à sa cliente.

A quoi voulez-vous que cela me serve ? Je le hèle quand j’ai besoin de lui, voilà tout !

Un bruit épouvantable fit sursauter les deux femmes. La patronne fit volte-face vers l’origine du fracas. L’une des caisses venait de lâcher et les fruits – des agrumes, nota la cliente – qu’elle contenait s’étalaient aux pieds de l’Aquilien, figé dans un air d’hébétude presque comique. Madame Boquerelle entra dans une colère noire :

Regardez-le qui reste comme un crétin ! Ramasse ce que tu as laissé tomber au lieu de baîller aux corneilles !

Mais l’Esdo restait stupidement paralysé, regardant les agrumes  former une mare à ses pieds.

Rhôôôôô !!! grogna Madame Boquerelle en abandonnant ses clients pour fondre sur son homme à tout faire.

Elle se planta devant lui et désigna d’un doigt rageur les produits dont certains roulaient encore.

Le sac rempli à ras bord de denrées qu’elle avait payées, Madame Nila s’éclipsa alors que la commerçante agonisait son employé d’injures bien senties.

En se tournant, elle se heurta à une jeune femme du quartier. Son esprit chercha son nom l’espace d’un quart de seconde. Madame Nila était pourvue d’une mémoire d’éléphant.

Mademoiselle Cosé…

Madame Nila, répondit la jeune femme qui pria sa déesse tutélaire pour que leur contact s’arrête là. 

Adrienne Cosé avait vingt ans et était toujours célibataire. Une situation peu enviable que Madame Nila et Madame Boquerelle lui rappelaient sans cesse.

Adrienne n’aimait pas faire ses courses chez Madame Boquerelle mais elle n’avait pas le choix. Le commerce était situé à deux pas de son immeuble. Aller ailleurs impliquait de se trimballer dix livres de victuailles pendant plusieurs centaines de mètres, exploit qui lui était difficile à réaliser avec son petit cinquante kilos.

Elle était donc condamnée à subir les assauts de ces vieilles harpies. Ce qui était amusant, c’était que, si Madame Boquerelle encourageait le mariage de deux êtres, le sien avait été catastrophique. Le malheureux Monsieur Boquerelle  avait, du temps de son vivant, été traité avec la même sévérité que l’Esdo qui aidait actuellement la commerçante. En attendant son tour, Adrienne Cosé se demanda si les Dieux lui avaient permis de se réincarner loin de sa mégère…

***

Guido Jaret surnommé « l’anguille » dans son milieu était un ladre qui n’avait jamais connu l’échec. Il cambriolait des maisons depuis son enfance et pouvait se targuer d’être le meilleur voleur de sa bande.

Milo Barrabas, le maître-ladre, le complimentait souvent à ce sujet et pensait sérieusement à le prendre comme bras droit. Cette promotion lui attirerait bien des ennemis mais Guido Jaret s’en moquait : quand il serait aux côtés du patron, il n’aurait plus rien à craindre de son clan.

La raison pour laquelle « l’anguille » était tellement efficace pouvait se résumer en quelques mots : il était souple comme le poisson qui lui avait valu son surnom.

Il pouvait se faufiler à peu près par n’importe quelle ouverture et s’arrangeait pour choisir les lattes du parquet qui ne risquaient pas de craquer. Son mètre soixante et son faible poids l’aidaient en outre beaucoup dans son entreprise.

Ainsi, quand il s’introduisit dans le commerce de Madame Boquerelle en passant par le soupirail (une ouverture qu’empruntait le gros chat de la négociante), il songeait aux bénéfices qu’il pourrait retirer de cette nomination méritée.

Tout d’abord, il ferait pression sur Barrabas pour qu’il se sépare de Nils Boivin qui passait le plus clair de son temps chez les filles et négligeait ses devoirs de ladre. Cet individu était la honte de la profession et le clan de Barrabas aurait tout à gagner de s’en défaire.

Ensuite, il tenterait d’obtenir la couche de Radama Asni car elle était de loin la plus aérée et était située à l’opposé de celle de Piert Lonch, le ronfleur champion toutes catégories.

Il proposerait enfin quelques améliorations drastiques dans les méthodes du clan auxquelles il avait longuement songé.

Certains gagneraient à faire un peu de sport et affiner leur silhouette s’ils voulaient rapporter davantage.

Pour son infortune, Guido Jaret ne fut jamais nommé à ce poste car cette nuit fut la dernière qu’il vécut libre avant d’être incorporé à la Sixième Cohorte.

Pourtant, il avait mis en pratique ses techniques les plus affinées, avait graissé les serrures avant d’en tourner la poignée, éprouvé la solidité de chaque latte du parquet, et maté le silence en réduisant sa respiration à la limite de l’audible.

Tout s’était bien passé jusqu’à ce qu’il atteigne le salon de la veuve. Il s’était prestement emparé d’objets de valeur et  préparé à vider les lieux.

A vue de nez, il tenait là la prise de la semaine.

Un peu grisé par son avenir, il commit une erreur qui lui coûta cher.

Alors qu’il s’apprêtait à repasser la porte, il repéra dans la pénombre, une masse immobile. Elle était posée contre un mur et entièrement recouverte d’un drap.

La curiosité était une vertu cardinale chez les gens de son espèce, « l’anguille » s’approcha de la forme et souleva le drap, croyant découvrit un coffre-fort qu’un premier examen avait négligé.

La surprise de ce qu’il découvrit lui arracha un cri qu’il eut juste le temps d’étouffer dans son poing. Pour son malheur, le son réveilla tout de même l’individu.

Ses yeux s’ouvrirent, tout blancs, presque phosphorescents dans l’obscurité.

Guido recula d’un pas en tentant de saisir un objet contondant mais, avant qu’il ait pu s’en emparer, une main puissante jaillissait du corps et lui brisait le poignet. Quand il entendit le craquement sec de ses os, Guido grimaça mais retint sa douleur.

C’est quand il vit ses dents étinceler dans la nuit que la raison du ladre bascula vers une autre dimension.

Dans celle-ci, le bruit n’était qu’une notion dotée d’un sens qui lui échappait. C’est ce basculement inopiné (un retour vers la nature des choses en somme) qui lui fit faire la seule chose qu’il était censé faire. Il avait oublié tout son cursus de ladre, il n’avait plus qu’une seule chose en tête : hurler.

Il hurla jusqu’à réveiller les voisins.

Il hurla jusqu'à alerter une patrouille deux pâtés de maison plus loin.

Il hurla jusqu’à ce qu’il n’ait plus d’air dans les poumons.

Il hurla même jusqu’à réveiller Lucille Boquerelle qui se targuait pourtant d’avoir un sommeil à toute épreuve.

***

 Un vol dites-vous ?

Madame Boquerelle  hocha la tête d’un air navré. Son chignon serré au-dessus de son crâne lui étirait le visage et la faisant ressembler à un oignon.

On n’est plus en sécurité nulle part ! On barricade sa boutique, on installe de solides verrous, on veille à bloquer son TeleCom et pourquoi ? Un ladre s’introduit chez vous et vous nettoie en un rien de temps ! Je dis bravo les patrouilles !

Madame Nila, la cliente, acquiesça, tremblante. Dès son retour à la maison, elle ferait pression sur son époux pour installer une version sûre du système de domotique et renverrait son Esdo. Peut-être que l’achat d’un chien de garde s’avèrerait également nécessaire.

Heureusement que Gerguld était là, sans quoi…

Gerguld ??? Est-ce de votre barbare que vous parlez ?

Madame Boquerelle eut un hoquet, sa bouche pincée se ferma davantage. Elle s’éclaircit longuement la gorge avant de répondre.

C’est exact. J’ai… hum… j’ai enfin réussi à lui arracher un son. Par le Dieu Aur, divinité du Hasard, je suis ravie qu’il ait été là… je veux dire, pour une fois !

Madame Nila lui décocha un regard où pétillait la malveillance. Un art dans lequel elle pouvait gagner un prix et pas le lot de consolation.

Quel dommage que vous ne puissiez le garder !

L’autre fronça les sourcils. Elle avait dû se perdre en chemin.

Que voulez-vous dire, Madame Nila ?

La cliente fit passer son panier de courses d’une main à l’autre. Normalement, c’étaient les Esdos qui se chargeaient de transporter les provisions mais la vieille femme préférait s’acquitter de cette tâche elle-même. Cela lui donnait l’occasion de quitter quelques heures la demeure familiale.

N’avez-vous point écouté les informations du Saint-Canal ce matin ?

Je dois avouer que j’étais fort occupée… ce vol m’a chamboulée…

C’est pourtant le devoir de chaque citoyen !

La patronne de l’épicerie recula. Elle se sentait poussée dans ses retranchements. Elle jeta un coup d’œil dans sa boutique mais, à cette heure, il n’y avait que la vieille Nila pour faire ses courses !

Je sais, je sais, Madame Nila mais, voyez-vous, je dois m’occuper seule de l’inventaire. Ger… je veux dire que je ne puis compter sur ce crétin pour m’aider !

Madame Nila lui adressa un sourire qu’elle n’aima pas.

Que… que disait-on ?

La cliente passa une main distraite sur sa coiffure et relogea une mèche de cheveux derrière son oreille.

Vous souvenez-vous de cet incident survenu la semaine dernière ? Un pauvre citoyen pris en otage et torturé par un barbare ?

Vaguement, oui, mentit la commerçante.

Le Saint-Siège a interdit l’emploi de ces dégénérés, même en tant qu’Esdos. Le pouvoir les trouve trop imprévisibles.

Ah… bon…

Un silence pesant s’installa entre les deux femmes. Madame Boquerelle fit le tour du comptoir et rangea vaguement quelques barquettes de champignons, tournant résolument le dos à son interlocutrice. 

Je vous apprends que vous allez devoir vous défaire de votre valeureux barbare, Madame Boquerelle.

La commerçante émit un petit bruit étranglé et soupira.

Juste au moment où il m’est utile ! Allons bon ! Que la vie est injuste !

Madame Nila resta un instant à observer la veuve puis tourna des talons. Elle n’en était pas sûre mais il lui avait semblé que la commerçante regrettait quelque peu de devoir se défaire de son Esdo.

Quelle idiote ! fit Madame Nila qui en parlait le soir à son époux. Elle héritera d’un autre Esdo, voilà tout ! Un Impérial, c’est quand même plus propre.

Son mari, plongé dans les nouvelles du Saint-Canal, approuva en silence.

La matrone ne put s’empêcher de remarquer qu’il lorgnait un peu trop souvent à son goût sur sa propre esclave-domestique.

***

Le lieutenant Bavas était né dans cette rue et connaissait le commerce de Madame Boquerelle depuis sa plus tendre enfance. Quand il n’était encore qu’un gosse, il accompagnait sa mère faire les courses et il se souvenait de la bienveillance de cette femme à son égard. Il ne partait jamais de cette boutique sans une sucrerie gracieusement offerte par la commerçante et ce souvenir lui revenait en mémoire chaque fois qu’il en passait la porte. Pourquoi ? Il ne le savait pas au juste, il avait tant de souvenirs heureux mais son esprit ne s’entêtait qu’à retenir celui-ci.

Il savait sa peine quand son époux, Gerald, était décédé et les épreuves par lesquelles elle avait dû passer. Il la plaignait sincèrement même s’il savait que Madame Boquerelle le rudoyait quotidiennement du temps de son vivant.

Il éprouvait pour elle un profond respect, ainsi, quand elle lui affirma que son Esdo aquilien avait quitté son établissement, il ne chercha pas à la questionner plus que nécessaire. Il se contenta de l’histoire qu’elle lui avait servie, toute chaude, en bouche.

Il m’a volé quelques bijoux, ce ladre ! Tu te rends compte Rudi ! Moi qui ai été si bonne envers lui !!!

Le gradé toussota d’un air gêné. Il n’appréciait pas vraiment être appelé par son prénom devant ses hommes mais il ne se voyait pas rappeler cette dame à l’ordre alors qu’elle l’avait connu les doigts dans le nez et la crotte dans le lange.

Et vous n’avez guère la moindre idée de sa destination, Madame Boquerelle ?

La commerçante haussa les épaules et écarta ses mains potelées dépourvues de tout ornement qui l’aurait encombrée.

Si je le savais, je te l’aurais indiqué ! Ah, le malandrin ! Il m’a dépouillée d’au moins mille crédit-impériaux !

Je comprends… hum…

Le lieutenant Bavas fit la moue. Il était temps pour lui de s’éclipser.

Et je ne vous parle point de ces caisses ! gémit-elle en désignant celles qui s’amassaient devant sa porte. Qui va m’aider à présent ?

Elle soupira avant d’ajouter :

Mais peut-être que de solides gaillards comme vous pourraient secourir une vieille veuve…

Elle les regarda tous les trois. Les dragons cherchèrent à fixer leur attention qui sur son TeleCom, qui sur les produits qui les entouraient. Leur chef tenta une parade désespérée :

Bien, Madame Boquerelle, nous allons alerter l’Office du Travail. Les Frères vous trouveront bien une aide quelconque, ce ne sont point les bras qui manquent !

Il tenta d’esquiver les yeux tristes de la commerçante et n’eut même pas besoin d’ordonner à ses hommes de vider les lieux ; ils étaient dehors avant qu’il ne termine sa phrase.

Madame Boquerelle prit une paire de secondes pour souffler avant de trottiner jusqu’à la porte de son magasin qu’elle verrouilla. Il était l’heure de faire ses comptes.

Elle fit le tour de son établissement puis ouvrit le rideau qui donnait sur son arrière-boutique. Après avoir fermé les lumières de son commerce, elle commença à gravir l’escalier.

La journée avait été épuisante, elle était éreintée et avait mérité une bonne nuit de sommeil.

Mais avant de gagner son lit, elle avait encore une chose à faire.

Elle grimpa jusqu’au grenier, retira une clé de sa poche et l’introduisit dans la serrure. Aussitôt qu’elle eut passé sa tête par la trappe, des yeux s’allumèrent dans la pénombre comme deux lampes blanches et, une dizaine de centimètres en dessous, un sourire reconnaissant se dessina. Madame Boquerelle  désigna du pouce l’escalier qui menait au rez-de-chaussée.

Allez, Gerguld, le travail t’attend. J’ai une vingtaine de caisses à placer dans l’office, il est temps que tu t’y mettes.

Elle disparut comme le grand corps du barbare se dépliait. Il était presque arrivé à la trappe quand la veuve réapparut.

Et tu penseras à passer par le frigo ; je t’ai préparé un plat de nouilles qui devrait être mangé ce soir.

Quand le géant posa le pied sur l’escalier qui gémit sous son poids, il remarqua que sa patronne l’observait en bas des marches.

Tu songeras également à remporter le matelas dans l’office aux aurores. Je n’ai aucune envie de perdre mes Droits Elémentaires pour avoir aidé une engeance comme toi.

Elle ferma la porte de sa chambre et s’adossa à la cloison. Madame Boquerelle  attendit que le pas lourd de son barbare s’évanouisse avant de commencer à se déshabiller.

Oui, elle devait bien le reconnaître ; Gerguld était un imbécile fini mais elle aurait beaucoup de mal à s’en défaire. Elle s’ouvrirait les veines plutôt que de l’avouer mais cette compagnie lui était définitivement agréable.

Qui plus est, il y avait quelque chose dans ses yeux qui lui rappelait ce malheureux Gerald. La réincarnation était une chose tout à fait naturelle au sein de l’Empire de la Nouvelle Ere, le Codex en parlait longuement. Parfois, il arrivait même que deux êtres se retrouvent dans une autre vie.

Madame Boquerelle haussa les épaules. Gerald était un brave type mais elle ne l’avait jamais vraiment beaucoup aimé. Elle eut un moment d’hésitation avant de retirer sa tunique. Les yeux grands ouverts, la main posée sur son vêtement, elle réfléchissait si fort que ses lèvres bougeaient toutes seules.

Gerald.

Gerguld.

La coïncidence était amusante.

De plus, ils avaient l’air d’apprécier tous deux les rudoiements quotidiens.

Tu es une sotte, Lucille, murmura-t-elle en se débarrassant de ses vêtements pour enfiler une robe de nuit d’une longueur très honorable.

Le masochisme n’était guère l’apanage de feu son époux.

Quoique…

Demain, elle essaierait de tirer l’affaire au clair.

Elle tenterait d’attirer l’Esdo dans sa couche en le menaçant de le livrer à la justice s’il ne succombait pas à ses maigres charmes. Même s’ils ne parlaient pas la même langue, le langage corporel était universel…

Fin prête, Madame Boquerelle se pelotonna dans les draps, le sourire aux lèvres.

Oui, si Gerguld refusait, il n’y avait plus aucun doute à avoir.

 

Gauthier Hiernaux

grandeuretdecadence.wordpress.com

 

http://www.bandbsa.be/contes3/nouvellesest.jpg

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Bestiaire, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

Alain
BESTIAIRE

 

Commissaire Lalouette,

Il y a anguille sous roche entre Marina et Martin. Cette mante religieuse est insatiable.                                         

                                                                       Le Corbeau.

 

Le commissaire Lalouette est de mauvais poil. Cracher ainsi son venin sur Marina, la boulangère de la place des bouvreuils ! Et puis comment ce corbeau peut-il espérer faire avaler pareille couleuvre ? Navrant. Allons, il ne se passe jamais rien à Triton-Les-Têtards. De quoi refiler le bourdon au plus optimiste des poulets qui passent leur temps à peigner la girafe. Oh, bien sûr, il y a longtemps… Ricardo, l’étalon de ces dames, avait amorcé une idylle avec Marina. Une idylle étouffée dans l’œuf. Pas de quoi en faire un plat. Que ce misérable corvidé prenne garde, si Lalouette parvient à l’identifier, il se fera un plaisir de lui clouer le bec. Ce type doit avoir une araignée dans le plafond pour pondre une telle insanité.

Le commissaire connaît Marina; elle ne ferait pas de mal à cette tête de mule de Raymond, son époux. Le bougre a un côté «ours mal léché», mais ce n’est pas un mauvais bougre. Pour sûr qu’ils ne vont pas ensemble… la jeune femme est plutôt chouette avec sa taille de guêpe et ses yeux de biche. Alors que lui… un regard de merlan frit et une panse de vache. Sans compter que ce n’est pas un aigle… mais, il fait le meilleur pain du pays ! C’est l’essentiel, non ?

Petit à petit, Marina et Raymond ont fait leur nid. Un nid d’amour qu’il serait dommage de défaire. Le policier relit la lettre.

«Martin… Martin… dans le pays, il y a plus d’un âne qui s’appelle Martin…»

Serge Martin ?... Ce roi de la braconne, rusé comme un renard, agile comme un écureuil, ne se risquerait jamais de laisser des plumes dans une histoire d’adultère.

Julien Martin ?... Le boucher. Ce serait étonnant. Il a marié la Roberte, un chameau, qu’il craint comme la peste. Pour cette raison, il n’oserait aller voir ailleurs même s’il sait que changement de prairie réjouit le veau.

Lucien Martin ?... Il est myope comme une taupe. A deux mètres, il dit «Bonjour Madame» à son meilleur ami. Des langues de vipère affirment que sa vue n’est qu’un prétexte… qu’en réalité, il est pédé comme un phoque ! Et son meilleur ami, qu’en dit-il ?... Impossible de lui tirer les vers du nez; sur ce sujet, il est muet comme une carpe.   

 

Commissaire Lalouette,

J’ai fait le pied de grue très tard. Je le confirme… Marina a des fourmis dans les jambes dès qu’il s’agit de batifoler.

                                                                        Le Corbeau.

 

Malgré tout, Marina se sentirait-elle pousser des ailes pour aller voir ailleurs ?... Hé ! Ce n’est pas une bécasse non plus; elle sait combien Raymond est jaloux comme un tigre. En outre, le travail ne manque pas dans la boulangerie. Une vraie ruche ardente qui laisse peu de temps à la jeune femme pour papillonner.

«Que ce mauvais plaisantin de corbeau prenne garde; je pique, je griffe, je cogne» menace Lalouette. 

 

 

 

 

 

Commissaire Lalouette,

Alors, commissaire, on se mord la queue ? N’oubliez jamais ceci : N’élève pas des corbeaux, ils te crèveront les yeux…

                                                                        Le Corbeau. 

 

«Comment débusquer ce blaireau ? Le faire sortir de sa tanière ? Faudra faire preuve de beaucoup… beaucoup d’imagination. L’enquête n’avance même pas à une allure d’escargot, elle est au point mort…»

Le commissaire Lalouette est interrompu dans ses pensées par l’arrivée impromptue de l’inspecteur Moineau.

« Bonjour, commissaire, vous avez l’air… préoccupé… j’espère que je ne m’immisce pas comme un chien dans un jeu de quilles…

- Non… comme un éléphant dans un magasin de porcelaines, mais bon… qu’est-ce qui vous amène ?...

- Vous ne me sentez pas venir avec mes gros sabots ?

- Pas la tête aux devinettes, Moineau…

- Si je vous dis que… j’ai une faim de loup…

- Encore ? Quelle santé ! On parlera bientôt d’un appétit de Moineau quand on désignera un glouton de votre espèce !

- C’est juste une proposition, commissaire, on s’ennuie comme un rat mort dans ce bled. Alors, autant casser la graine…

- Ouais, mais à force de se goinfrer comme des porcs tous les jours…

- Que voulez-vous faire d’autre ?... Dîtes-moi, commissaire, à quand remonte la dernière enquête, ici ? Franchement, je suis loin d’être aux oiseaux. Si c’était à refaire…

- Cessez de râler, Moineau. Revenons à nos moutons, je réponds à votre question… il y a eu, rappelez-vous, cette amorce d’adultère entre Ricardo et Marina…   

- Comme vous dîtes, une amorce, sans plus, entre ce paon, fier du succès qu’il produit sur les filles et cette gazelle… qui vous plaît bien, pas vrai ?... Tiens, au fait, je pense à un client plus «sérieux»… ce Serge Martin, le braconnier. Qu’est-ce que j’aimerais pouvoir enfin lui mettre la main au collet… même s’il est copain comme cochon avec le maire. A cause de cela, on a toujours été le dindon de la farce. Il nous nargue; rira bien qui rira le dernier...

- Moi aussi, inspecteur, j’aimerais lui tomber sur le râble, mais je prends mon mal en patience. O.K., il est malin comme un singe, cependant, tôt ou tard, il finira par se faire épingler, maire ou pas, et nous nous ne manquerons pas, ce jour-là, d’entonner son chant du cygne.

- Puissiez-vous voir juste, commissaire…

- Quel pessimisme ! L’inspecteur Lepinson est plus gai que vous. Allons, Moineau, je vous garantis, moi, que ce Serge Martin finira sa vie en cage... bon, où me proposez-vous d’aller becqueter ? 

- Au bœuf sur le toit, ça vous dit ?

- Ouais… c’est à un saut de puce d’ici.

- Prenez votre parapluie, commissaire, dehors il pleut.

- Il est fichu. J’ai cassé deux baleines à cause du vent violent qui soufflait la semaine dernière.

- Tant pis, on s’abritera sous le mien… »

Dehors, la pluie a cessé mais il fait un froid polaire. Les deux hommes ont la chair de poule. Au moment de pénétrer dans l’établissement, Moineau invite le commissaire à passer devant, sachant celui-ci plutôt à cheval sur les principes.

Le restaurant est plein comme une huître. «On sera serré comme des sardines», se disent les policiers qui battent en retraite.   

« Le snack du coin, ça vous dit ? questionne Moineau.

- Pourquoi pas ? Faute de grives, on mange des merles…

- Hé, commissaire, vous ne trouvez pas cette gargote sympa ?

- Le patron a une carrure de gorille. La seule fois où j’y suis allé, il me regardait de travers... il n’avait peut-être pas la conscience tranquille…

- Un seul élément ne suffit pas pour…

- Pardon ?…

- Je veux dire qu’une hirondelle ne fait pas le printemps…

- Ah, d’accord; mais par les temps qui courent… on fait ce qu’on peut… on…

- On ?

- Rien, je pensais à autre chose… »

Devant l’air désabusé de Lalouette, Moineau, compatissant, y va d’une tape amicale dans le dos du commissaire qui s’écrie aussitôt :

« Minute papillon ! Pas de familiarité entre nous ! »

Devenu rouge comme une écrevisse, l’inspecteur se confond en excuses. De son côté, le commissaire est gêné d’avoir crié comme un putois. 

Un type laid comme un pou sort du snack du coin. Il titube et vient bousculer Lalouette en soufflant comme un boeuf. Il a une haleine de chacal. Navré, il marmonne de vagues excuses et s’éloigne en zigzaguant.

« A n’en pas douter, voilà un beau cas d’état d’ébriété sur la voie publique » relève Moineau, heureux comme un poisson dans l’eau à l’idée d’une première «affaire». 

- Appelez donc un chat un chat, inspecteur…

- Je voulais dire que le type était complètement bourré, commissaire…

- Bien vu, Moineau, ironise le commissaire, mais laissez tomber, on ne va pas en faire le bouc émissaire de notre ennui…

- A ce tarif-là… on n’a déjà rien à se mettre sous la dent, autant rentrer dans un trou de souris et pratiquer la politique de l’autruche…

- Si l’envie vous titille de lui filer le train, inspecteur, c’est votre droit. En ce qui me concerne, je retourne au paddock, je n’ai plus les crocs. Ah ! J’y pense, avant de rentrer, faudra que j’achète le canard… »

A son arrivée au commissariat, Lalouette surprend le planton occupé à dormir comme une marmotte, le visage plaqué contre son buvard. Le commissaire pénètre dans son bureau sans faire de bruit pour ne pas le réveiller. Il prend soin de fermer la porte à clé, craignant que Moineau ne vienne à nouveau lui faire un petit coucou.

Lalouette est plus déterminé que jamais. Pour lui, pas question d’avoir le cafard ou de bayer aux corneilles même si le contexte s’y prête.

Aussi, afin de combattre cette débilitante occupation consistant à regarder voler les mouches, le commissaire Lalouette a pris le taureau par les cornes en se créant… une affaire ! Une affaire dans laquelle il se taille la part du lion. Il s’empare d’une paire de ciseaux, d’un pot de colle et du journal qu’il vient d’acheter.

Il s’applique ensuite à confectionner une quatrième lettre au contenu calomnieux qu’il signera du nom du corbeau

 

… Un commentaire s’impose. Vous l’aurez compris, il s’agit, ici, d’un exercice de style consistant à placer, à bon escient, un maximum d’expressions animalières. Afin d’éviter une surcharge qui risquait de noyer le récit, j’en ai laissé quelques-unes sur la touche bien que le contexte s’y prêtât. Noé n’a-t-il pas dû opérer un choix pour éviter que son arche coule à pic ?

Cela me permettait aussi de ne pas reléguer l’histoire elle-même au second plan car, par le biais de cette trame, je tente de répondre à une question cruciale maintes fois posée : mais que fait la police… lorsqu’elle n’a rien à faire ?

Sans compter cette autre question, existentielle celle fois, à laquelle j’essaye d’apporter une réponse : pourquoi l’homme s’ingénie-t-il à créer des problèmes lorsqu’il n’y en n’a pas ? 

Voilà donc comment à partir d’une prose anodine, on arrive à soulever plus d’un lièvre…

 

Alain Magerotte

 

A. Magerotte Tous les crimes sont dans la nature

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Tout passe, une nouvelle de Charles Traore

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

http://www.bandbsa.be/contes3/traoreassis.jpg

 

 

Tout passe !

 

Un soir alors que j’étais encore enfant, ce jour-là même où mon père m’apprit que je dormirai désormais seul dans ma case, j’entendis le coq chanter.                                                             

Il devait être huit heures du soir. Je n’étais pas au nombre de ceux qui pouvaient prétendre avoir une horloge, mais je savais assurément, à tout temps et en tout lieu, dire l’heure qu’il faisait. Je l’avais appris de mon grand-père. C’est de lui de même que j’avais appris qu’un coq qui chante en pleine nuit, de façon intempestive, était le signe qu’un malheur allait s’abattre sur la famille. Le coq nous prévenait ainsi d’un mauvais présage.                                     

Lorsque couché sur ma natte, j’entendis ce coq chanter à plusieurs reprises, une grande frayeur s’empara de moi si bien que je me suis mis à prier, à implorer tous les dieux de l’univers, afin qu’ils protègent ma famille de tout malheur quelconque. Très peu rassuré de l’efficacité de mes incessantes prières, je me suis mis à penser à la nature du malheur qui pouvait s’abattre sur nous. La pensée de la mort me traversa l’esprit. Je réussis à l’expulser  en me disant que mes parents et nous-mêmes, étions trop jeunes pour être emportés par la mort. Je n’étais point un naïf ; loin de là. Seulement comme beaucoup, j’ai toujours pensé que le malheur, c’était l’affaire des autres !                                                                                                 

Pendant que j’étais plongé dans mes pensées, l’étrange bruit de ma chienne m’interpella. Je me suis alors levé et j’ai retiré la clef de la serrure de ma porte, pour tenter d’entrevoir ce qui se passait dans la cour. Ma case n’avait pas de fenêtre et la seule façon de pouvoir regarder discrètement et bien à l’abri était à travers le trou de la serrure.                                                                

Je n’ai pas réussi à voir grand-chose dans cette nuit noire, mais je garde encore le souvenir de ma chienne se battant farouchement contre deux bêtes plus grandes qu’elle et fatalement plus fortes qu’elle. Elle venait d’avoir trois petits. Quel animal ce chien ! Je l’avais reçu de mon grand-père. Un ami à lui qui l’avait reçu d’un de ses amis a voulu la mettre à mort quand elle était encore petite, parce qu’elle s’était fait arracher la patte avant droite par accident. Un gros mortier l’avait entièrement écrasée en se renversant au moment où les femmes pilaient du mil rouge. Pour cet ami, elle n’allait pas survivre à sa blessure et même si elle y survivait, elle perdrait d’office ce qui faisait d’elle un chien, à savoir l’usage de ses quatre pattes.

Mon grand-père me l’apporta un soir et me dit : « Voici le chien que je t’avais promis depuis belle lurette. C’est une femelle et contrairement aux autres, elle a trois pattes. Eh oui, tout comme aux Hommes, il arrive aussi aux chiens d’êtres difformes mais cela n’enlève rien en eux de ce qu’ils ont de chien. Cette chienne te donnera toute la joie dont tu as besoin si tu acceptes de lui accorder la patience et l’attention nécessaires. » Il avait raison, mon grand-père. Aucun chien ne me rendit aussi heureux que Tout-passe. Quel animal ! Elle  me suivait souvent d’un village à l’autre sans trêve. Elle chassait souventefois à mes côtés, Tout-passe ! Elle a toujours été courageuse. Cette triste nuit-là, ses petits s’étaient fait dévorer et elle-même fut effroyablement déchiquetée. Je lui suis infiniment reconnaissant ; elle s’est courageusement battue contre deux bêtes pour nous défendre et protéger ses petits.

 

 

Charles TRAORE

 

http://www.bandbsa.be/contes3/rencontreautre.jpg

 

 

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

La pendule des quatre cents jours, une nouvelle de Raymonde Malengreau

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes2/malengreau.jpg

 

LA PENDULE DES QUATRE CENTS JOURS

 

 

Pour me remercier d’avoir dépensé beaucoup de sous chez eux, une firme de vente par correspondance, bien connue sur la place comme le veut l’expression consacrée, m’a offert une pendule des quatre cents jours, avec description, mode d’emploi, garantie mais pas la pile de un volt et demi.

Je l’ai installée sur une archelle de bois sombre où elle fait le meilleur effet.

Elle est haute d’une vingtaine de centimètres et chapeautée d’un globe en plastique véritable, posé sur un socle rond à bord double.

Ce globe a dû être fabriqué en série car, si je le touche du doigt, juste au-dessus, je sens comme un petit nombril qui devait le relier à son frère jumeau.

Comme il est fortement recommandé de ne pas toucher au mécanisme, fragile, paraît-il, laissons donc l’horloge sous sa bulle.

 

Elle est jolie, cette pendule.

Son écran, blanc et rond, orné de chiffres romains, est ceint d’un liseré doré

- à l’or fin, qu’ils disent- et surmonté d’un fronton, hybride entre le feston simple et le blason héraldique.

Le boîtier repose sur deux colonnes cannelées fixées au socle.

Quatre sphères dorées pivotent en silence. Leur rotation entraîne les aiguilles noires qui se déplacent avec un bruit sec et spasmodique d’insecte rhumatisant.

 

La pendule des quatre cents jours durera beaucoup plus longtemps que promis, j’en suis sûre.

Elle travaille quelques heures puis se met en vacances.

Elle reprend du service dans la soirée ou…une quinzaine plus tard, c’est selon.

Jamais je n’ai compris ce qui l’incitait à fonctionner ou à s’arrêter.

Elle a donc une particularité qui la rend unique à mes yeux ; quand elle marche, elle n’indique jamais l’heure exacte.

Jamais.

 

 

 

Raymonde Malengreau

http://www.bandbsa.be/contes2/balancoirerecto.jpg

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Carton rouge pour un tueur, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

 

Alain

 

 

CARTON  ROUGE  POUR  UN  TUEUR

 

Très énervé, Paul Lapaire empoigne la canette de bière, les yeux rivés sur le téléviseur à écran plat, format 16/9, technologie 100Hz, son nicam stéréo avec effet surround.

D’un coup sec de l’index, il dégoupille la boîte en métal recyclé et colle la brèche contre ses lèvres charnues pour s’envoyer une rasade de liquide frais, «les hommes savent pourquoi», qui le revigore quelque peu.

Cela fait une demi-heure que Paul souffre mille morts en assistant, impuissant, à la domination de son équipe par un adversaire qui maintient la pression depuis le début du match.

«La défense en a plein les pieds», comme se plaît à le répéter un speaker aux accents défaitistes.

Il reste trois minutes à jouer lorsque l’arbitre siffle un coup franc à l’entrée du rectangle. Lapaire retient son souffle, arc-bouté sur les accoudoirs d’un fauteuil gris foncé frappé du sceau de l’Univers du Cuir, patiné par l’usure du temps et les pandiculations de son propriétaire.  Le visage ruisselant de bière et de sueur, de ses doigts boudinés, il s’empare de la télécommande pour baisser le volume du son et le rendre ainsi moins insupportable que l’angoisse qui l’étreint.

Profitant de la tension provoquée par cette phase cruciale, une inquiétante silhouette se faufile derrière lui, foulant subrepticement le tapis népalais authentique «fait main» en laine, et trouve refuge dans les nombreux replis des tentures du salon en tissu Jacquard 100% polyester.

Et le ballon va se loger au fond des filets ! Paul, effondré, se laisse choir dans le fauteuil qui geint sous le choc. Notre homme hurle sa détresse :

« Catastrophe ! Il ne leur restait plus qu’une poignée de minutes à tenir avant le repos... c’est foutu, ils sont éliminés... ils finiront par avoir ma peau...

- Tu ne crois pas si bien dire, bonhomme ! » Mêlant l’acte à la parole, la vraiment très inquiétante silhouette cravate Paul au moyen d’un lacet de chaussure de football.

« Hé ! Qui va là ? s’écrie le supporter angoissé.

- Le marchand de sable, mon gros. Il est temps d’aller dormir » répond la silhouette, de plus en plus inquiétante.

Paul Lapaire ressent une violente brûlure autour du cou. L’air vient à lui manquer. Avec l’énergie du désespoir, il tente de se soustraire de l’étreinte mortelle mais l’astucieuse, vraiment très inquiétante, silhouette, bloquant le dos du fauteuil au moyen de son corps, a coincé ses coudes dans le dossier moelleux, s’offrant ainsi une prise imparable.

L’arbitre siffle la fin de la première mi-temps. Le regard vitreux, Paul assiste pour la dernière fois à la rentrée des joueurs au vestiaire sur le téléviseur à écran plat, format 16/9, technologie 100Hz, son nicam stéréo avec effet surround, avant de s’effondrer sur une carpette 100% polypropylène.

 

Lorenzo Cristaldi, détective privé de son état, gare sa Fiat tipo, moteur diesel, 1900cc, direction assistée, en bordure du trottoir.

Il sort de la poche intérieure de sa veste en Prince de Galles, un morceau de papier toilette tiré d’un rouleau de 200 coupons, double épaisseur, trouvé dans sa boîte aux lettres et sur lequel Paul Lapaire a griffonné un message proposant une rencontre ce mercredi à 22 heures après le match... 22 heures 30 en cas de prolongations,... et 23 heures si les équipes devaient avoir recours aux bottés des penalties.

«Ah, ces footeux !» Lorenzo constate cependant que, malgré le choix d’un horaire élastique, il est à la bourre comme d’habitude, sa rolex indique 23 heures 30.

Cristaldi ferme la portière de sa voiture non sans avoir planqué au préalable, dans la boîte à gants, son autoradio Blaupunkt muni d’un système de recherche RDS.

«Bon sang, j’espère que le gaillard n’est pas déjà couché...» maugrée-t-il.

Notre détective, qui s’engage dans la première rue à droite, ne croit pas si bien dire. Malgré l’heure tardive, il règne une grande effervescence dans le quartier. La présence de la police n’y est pas étrangère, elle attise la curiosité naturelle et méfiante des voisins et des badauds.

Arrivé à la hauteur de la boucherie, Cristaldi croise des brancardiers éprouvant un mal fou à installer dans l’ambulance (un break Mercedes E300 diesel), la civière sur laquelle gît, inerte et recouvert d’un linge blanc, le corps de Paul Lapaire.

Lorenzo médite sur la précarité de la vie lorsqu’il est interrompu par un balèze du genre «on a les moyens de vous faire parler». Compressé dans un vieux trench-coat de couleur incertaine, mais beige à l’origine, le molosse brandit sa carte plastifiée de flic.

« Inspecteur Piet Boule, papiers si iou plaît ! » Cristaldi toise l’arrogant de haut en bas, ce qui lui permet de constater que l’individu porte des chaussures en simili cuir achetées en soldes «Chez Berca».

« Pardon ? » Le doberman monte dans les aigus :

« J’ai réclamé vos papelards poliment... z’êtes sourdingue ?

- Ne vous méprenez pas, j’avais bien compris, mais, je n’en vois pas la nécessité...

- Je vous tiens à l’oeil depuis un moment, votre attitude est suspecte…

- Si je vous suis bien, vous me houspillez pour délit de réflexion…

- Je suis flic, et c’est mon job de demander les papelards quand ça me plaît et à qui ça me chante, point à la ligne.

- Pourquoi tant d’agressivité ?... Ma tête ne vous revient-elle pas ?

- Ici, c’est Bibi qui pose les questions », grommelle le bouledogue.

Désirant mettre un terme à cette stupide algarade, le privé décline son identité. Le rottweiler s’obstine :

« Vous pouvez me raconter ce que vous voulez, j’exige de voir vos papiers !

- Lorenzo ! Mais que faites-vous ici ? » s’écrie soudain une voix amicale.

« Commissaire Malowski ! Je suis doublement content de vous revoir » répond Cristaldi au nouvel arrivant qui porte avec une élégance raffinée un costume brun en velours côtelé de «Chez Rampant».

Piet Boule, contrarié, regarde les deux hommes se serrer la main chaleureusement. Après les banalités d’usage, Lorenzo s’inquiète auprès de son ami :

« Paul Lapaire m’avait filé un rencard, je crains d’être arrivé trop tard. Dites-moi, commissaire, comment est-il mort ? » Tout en posant sa question, il allume une Chesterfield.

Le roquet saisit la balle au bond :

« Comment vous savez qu’il est mort ? »

Cristaldi ne se démonte pas et regarde l’animal droit dans les yeux :

« L’ambulance est partie sans actionner la sirène. S’il y avait eu une chance de survie, si ténue fût-elle, elle n’aurait pas manqué de le faire.

- Mouais, marmonne Piet Boule, dubitatif. C’est peut-être aussi parce qu’à cette heure-ci, y a pas beaucoup de circulation...

- Cela suffit, inspecteur, l’excès nuit en tout, même pour le zèle » tance le commissaire qui se tourne à nouveau vers son ami :

« On l’a retrouvé, étranglé avec un lacet. Au fait, Lorenzo, quel était le motif de son appel ?

- Je ne sais pas, tout ce que je peux dire, c’est qu’il réalisait le meilleur cacciatore du coin. Dorénavant, où vais-je trouver du saucisson d’une telle qualité ?

- Oui, fameux problème en perspective... qui n’est pas loin d’être aussi épineux que celui de découvrir l’auteur de ce crime crapuleux... enchaîne, ironique et perplexe, Malowski.

- Aujourd’hui le foot tue à domicile, il n’est même plus nécessaire de se rendre au stade pour se faire trucider... » constate Cristaldi.

L’irascible Piet Boule saisit l’opportunité :

« Au fait, tagliatelle, tu t’intéresses, toi, à ce sport de dingue ? M’étonnerait qu’à moitié…

- Pas vraiment... je ne vois pas où vous voulez en venir, réplique Lorenzo, un brin d’ironie dans la voix.

- Très simple. En fait, ton copain, le boucher, te propose de venir assister au match chez lui. Un match important, vu le nombre de cadavres de canettes qu’on a comptabilisé. Pris tous les deux par l’ambiance et sous l’effet de l’alcool, la soirée se termine en pugilat, en rixe entre supporters. Je suppose que t’as été assez malin pour effacer tes empreintes digitales… en outre, ta présence ici me surprend qu’à moitié… l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime… alors ? Y en a là-dedans, hein ? » A l’énoncé de cette question, il se martèle le front à l’aide de l’index.

Malowski juge urgent de couper court à cette pitoyable mascarade :

« Inspecteur Boule, je vous propose d’aller vous reposer. Revenez-moi demain, frais et dispos. La nuit porte conseil, vous verrez. Je suis certain que vous l’aurez, votre assassin mais, surtout, pas de précipitation, je vous l’ai déjà dit cent fois… »

Le Piet boule maugrée des paroles inintelligibles et s’éclipse. Le commissaire agrippe Lorenzo par le bras, l’invitant ainsi à effectuer une promenade de réflexion dans un quartier où le calme est revenu.

« Ne lui en veuillez pas trop, c’est un impétueux... il fait preuve d’une audace rarement payante mais qui mérite le respect... vous savez, il n’aime pas sentir de la résistance quand il demande quelque chose «poliment»…

- Je ne l’avais jamais vu...

- Il a été parachuté récemment… son oncle est Ministre de l’Intérieur...

- Dans ce cas, pas utile d’être futé. Pour en revenir au crime, qui a découvert le corps de Lapaire ?

- Le fils de la voisine du dessus, un certain Roman Noir... il désirait présenter ses condoléances à Paul, suite à l’élimination de son équipe.

- Charmante et heureuse initiative… ce gars-là est aussi boucher ?

- Non. Il travaille au Ministère des Finances. En état de choc, il a sollicité la faveur de faire sa déposition demain matin. Nous avons accepté, on n’est pas chien dans la police...

- A part Piet Boule, bien entendu. Tiens, au fait, c’est marrant ce que vous me dîtes là, commissaire, figurez-vous que j’ai été contacté, il y a deux semaines, par un certain Jean-Philippe Homard, précisément directeur au Ministère des Finances, qui m’avait donné rendez-vous dans un bistrot de la Rue Royale.

- Intéressante, cette rencontre ?

- Peut-être... » Cristaldi rallume une cigarette. La fumée s’évapore dans la douceur du soir. L’attention du détective est attirée par une lumière en provenance d’une fenêtre en PVC double vitrage d’un appartement situé au deuxième étage d’un immeuble. Une lumière qui semble vouloir entretenir la flamme de la vie dans une obscurité qui étend, sans complaisance, son manteau de couleur néant sur la ville. Lorenzo poursuit son récit :

«... Un drôle de zèbre, en fait. Au téléphone, il en impose par le ton tranchant qu’il adopte. Mais, lorsque je me suis trouvé face à lui, quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer un bonhomme ne payant guère de mine avec une tête d’épingle vissée sur un cou décharné; son corps malingre étant à l’avenant. Ses bras me sont apparus démesurément longs. Avantageux, me direz-vous, pour qui ne manque point d’ambitions dans un Ministère. Me fixant d’un oeil critique, il commença par me reprocher mon retard tout en écorchant mon nom. Crisalti, s’ingéniait-il à prononcer. Au fil de la conversation, je me rendis à l’évidence : ce gibbon microcéphale ne doutait de rien et possédait une très haute opinion de sa personne. J’apprenais, entre autres, qu’il était président d’un club de foot amateur, le Royal Sporting Club, familièrement appelé R.S.C. »

Lorenzo se tait soudain, gagné par la sensation d’être suivi. Le principe des vases communicants joue son rôle à la perfection car le commissaire Malowski est habité du même sentiment.

Les deux hommes se consultent du regard et se retournent de concert pour n’apercevoir que le défilé des maisons qui se perd dans le noir. Malowski et Cristaldi reprennent leur marche, toujours persuadés qu’on leur file le train.

Le détective, qui n’a pas besoin de porter un nom de chien pour posséder du flair, se demande s’il n’y a pas un lien étroit entre la fenêtre éclairée et la perception d’être filé. Aussi, fait-il demi-tour pour aller s’enquérir de l’identité de l’insomniaque qui habite au deuxième étage… un certain Jean-Philippe Homard !

« Hé dites donc, commissaire, figurez-vous que le gars dont je vous parle, habite ici…

- Ah, ça, pour une coïncidence !

- Coïncidence ? Pas sûr…

- Mais, pourquoi vous a-t-il appelé au juste ?

-... Il craignait pour sa vie. Parce que sa haute compétence dans de multiples  domaines suscite d’effroyables jalousies…

- Rien que ça ? Des menaces de mort ?

- Oui… il m’a montré un papier froissé sur lequel étaient dactylographiés les mots «j’aurai ta peau !», le document est chez moi...

- Non signé, je suppose ? » Lorenzo élude la question de Malowski :

«... Ce bonhomme, qui ne doute de rien, s’est également arrogé le poste de trésorier du club, et cela en grand gestionnaire qu’il se targue d’être. Côté biffetons, Monsieur le directeur au Ministère des Finances les lâche «avec des élastiques». Pour preuve : il a émis le désir de régler ma consultation à tempérament et les consommations ont été pour ma pomme…

- Non ? Quel radin ! Et parano par-dessus le marché... euh, vous avez accepté ?

- Oui... attendez, ce n’est pas tout, c’est ici que cela devient très intéressant. Paul Lapaire fait... ou plutôt faisait partie du conseil d’administration du R.S.C., Homard me l’a présenté comme un homme aux idées progressistes mais suicidaires pour le club.

- Ils devaient se heurter...

- Souvent... quelques franches engueulades se terminant devant un bon verre. Ils étaient, paraît-il, des amis de longue date. Ce qui est curieux... » Cristaldi allume une énième cigarette et achève :

«... C’est qu’il craignait aussi qu’on attente à la vie du boucher…

- Tiens, tiens... et ce dernier désirait ardemment vous rencontrer... pour vous entretenir d’une éventuelle menace de mort, probablement...

- Si c’était le cas… Homard a vraiment tout à craindre pour sa peau… »

Ce n’est pas la première fois que les deux hommes travaillent sur une même affaire. Ils en ont déjà élucidé plusieurs à coups de logiques déductives agrémentées de marches roboratives. Mais ici, l’écheveau est particulièrement difficile à démêler.

En effet, peut-on imaginer un règlement de comptes, entraînant la mort d’un homme, dans un milieu aussi propre que celui du football amateur ?

Il faut dès lors chercher la solution de ce crime odieux dans d’autres sphères. Au cœur de la cellule familiale, par exemple ? Bof ! Paul Lapaire était célibataire, il n’avait ni frère, ni sœur et ses parents étaient morts depuis longtemps. La vengeance d’un client mécontent ? La boucherie est réputée pour la qualité unique de sa marchandise. On ne tue pas pour un morceau de viande, à moins d’avoir la gale aux dents et puis, rien n’a été dérobé dans la boutique.

Un crime gratuit ? Fort peu probable, dans une société de fric où tout se vend, où tout s’achète…

Après d’intenses réflexions mettant sur la sellette une substantielle quantité neuronale, il paraissait logique, après ce tour d’horizon, de remettre le cap vers le domaine de la discipline sportive; l’éthique de cette noble activité dût-elle en prendre un coup.

La cause de ce crime impuni, aussi dur à croquer qu’un nougat de Montélimar, pourrait bien trouver son explication dans les premières lignes d’un récit, décrivant une mise à mort particulièrement atroce. Rappelez-vous… il est fait allusion à la qualité de produits de consommation divers car, de nos jours, toute entreprise, quelle qu’elle soit, est vouée à l’échec si elle ne bénéficie pas d’un support publicitaire conséquent. Même le sport amateur est gagné par cette foire aux réclames.

Alors, Lorenzo Cristaldi, désirant rester digne de ses illustres prédécesseurs, Hercule Poirot et Miss Marple, met en branle sa ravageuse puissance déductive. Il constate tout d’abord que dans son dialogue avec Malowski, il n’est fait référence à aucun produit de consommations. Conséquence : nos deux fils de pub, qui n’ont cependant pas eu le choix de leur génitrice, tournent en rond. Il n’y a, dès lors, plus à tergiverser, Lorenzo s’engage dans le seul raisonnement capable d’apporter un heureux dénouement à l’affaire et qui fera aussi le bonheur des amateurs de publicité jamais rassasiés. Suivons-le :

Paul Lapaire, membre actif et visionnaire, émet le désir de sponsoriser le club cher à son coeur. Rompu au sens des affaires, il est prêt à débourser gros pour faire apparaître le logo de sa boutique sur le maillot des joueurs.

L’idée est intéressante : Boucherie Lapaire. Dans le contexte viril et moderne du monde du foot, rien ne doit être négligé pour en imposer à l’adversaire.

Le projet est refusé par Homard qui voit dans cette initiative, un essai de mainmise sur toutes décisions présentes et à venir pour le R.S.C. C’en serait trop pour son prestige déjà écorné par de vaines approches auprès d’une secrétaire qui lui file entre les mains comme une anguille.

Le boucher insiste, se fait plus pressant. La coupe est pleine, Homard décide d’en finir avec ce personnage devenu encombrant. Mais comment venir à bout d’un homme qui lui rend 60 kilos ?

Il n’existe pas, à sa connaissance, de potion magique qui aurait le don de décupler sa force même si, il en fait une idée fixe en consultant, via Internet, la liste des produits pharmaceutiques aux pouvoirs toniques dont la plupart ne sont pas remboursés par la Mutuelle. Près de ses sous, qu’il engrange comme l’écureuil de la Caisse d’Epargne, Homard abandonne cette démarche ainsi que celle consistant à s’offrir les services onéreux d’un tueur à gages.

«Bon sang, mais c’est bien sûr !» se dit Cristaldi, toujours en référence à de célèbres devanciers, comme le commissaire Bourrel qui élucidait un mystère dans les cinq dernières minutes. Roman Noir, voilà l’homme providentiel de Jean-Philippe Homard…»

Lors de son entretien avec le directeur au Ministère des Finances, Lorenzo se souvient que ce dernier s’était notamment vanté d’avoir donné à Roman Noir, huissier dans son service, une place d’homme à tout faire au sein du R.S.C. Un lourdaud, passionné de foot, qui habite avec sa mère dans un appartement au-dessus de la boucherie.

L’homme à la tête d’épingle n’éprouve aucun mal à monter le bourrichon de l’homme à tout faire du R.S.C. contre Lapaire, en lui faisant croire que le boucher cherche à l’évincer du club sous prétexte qu’il ne convient pas. Dans la foulée, l’homme à la tête d’épingle rappelle à l’homme à tout faire du R.S.C. qu’il peut lui être d’une aide précieuse dans une carrière toujours perfectible. Monsieur le directeur possède, on s’en souvient, de longs bras…

Enfin, notre conspirateur s’empresse de faire appel aux services d’un détective privé sous prétexte qu’on veut attenter à sa vie ainsi qu’à celle de son «ami» Lapaire. Le décor est planté.

Homard choisit un soir de match de coupe d’Europe pour abattre son joker et son ennemi. Il sait que le boucher sera absorbé par la rencontre et que rien ne pourra le distraire de la partie.

Tout se passera suivant le plan conçu dans sa petite tête, y compris l’alerte donnée aux flics par un Roman Noir commotionné par «ce qui est arrivé». Quand le calme sera revenu dans le quartier, l’homme à tout faire du R.S.C. devra rejoindre l’homme à la tête d’épingle qui, comme point de repère, laissera la lumière de son appartement briller. D’où, cette sensation de Cristaldi d’être suivi… car, le détective en est persuadé maintenant : sa promenade nocturne avec le commissaire Malowski contrarie la bonne marche à suivre… Roman Noir est derrière eux, prenant soin de ne pas se faire repérer !

Bravo Lorenzo pour ta perspicacité ! Mais ce que tu ignores, c’est que… l’irascible Piet Boule est aussi dans le coup…

Quand le commissaire Malowski lui a suggéré de rentrer pour se reposer, le molosse, prêt à évacuer le terrain, obéissant ainsi aux injonctions de son supérieur, s’aperçoit soudain du manège de l’homme à tout faire du R.S.C. et entreprend aussitôt une filature. Pourquoi ce lourdaud suit-il le commissaire ? Qui est-il ? Que veut-il ?

On en arrive ainsi à cette situation biscornue où l’inspecteur Boule file, sans le savoir, l’assassin, filant lui-même, sans le vouloir, le détective et le commissaire devisant sous le clair de lune.

Lorsque Cristaldi et Malowski rebroussent chemin, Roman Noir vient juste de s’engouffrer dans l’immeuble à la fenêtre éclairée, Piet Boule aux trousses.

Lorenzo, guidé par la certitude d’avoir éclairci le mystère de l’assassinat de Paul Lapaire, pénètre à son tour dans le bâtiment, le commissaire sur les talons.

Arrivés au deuxième étage, les deux hommes ont l’attention attirée par un corps allongé sur un faux tapis persan devant une porte en bois du Japon entrouverte et traitée par une substance ininflammable.

Cristaldi se penche sur le gisant et reconnaît... Piet Boule !

« Il est mort ? s’inquiète Malowski.

- Non, son pouls bat…

- Tant mieux, je pourrai lui botter les fesses plus tard. »

Un bruit leur parvient de la salle de séjour, les deux hommes s’y précipitent.

Devant leurs yeux ébahis, dans un combat inégal, ils voient l’homme à la tête d’épingle, soulevé de terre, agitant bras et jambes pour tenter de se soustraire à l’étreinte puissante de l’homme à tout faire du R.S.C., hurlant TRAÎTRE tout en lui serrant le cou.

Malgré la sommation d’usage, l’homme à tout faire du R.S.C. ne veut pas déposer sa proie qui vire au cramoisi. Le commissaire expédie alors une balle dans le bras de l’homme à tout faire du R.S.C. qui lâche prise, s’affale et pleure de douleur en invoquant sa maman.

L’homme à la tête d’épingle reprend peu à peu ses esprits. Il déboutonne le col de sa chemise puis, ouvre la bouche afin d’y laisser pénétrer un maximum d’air en lançant un regard de chien battu à l’adresse de Cristaldi qui s’est approché.

« Je vous avais bien dit que je craignais pour ma vie... » lâche-t-il sans vergogne.

« Ce gars-là ne doute vraiment de rien », soupire Lorenzo.

 

Le lendemain après-midi, à la fromagerie d’un centre commercial.

« Commissaire, quelle bonne surprise ! Alors, quoi de neuf depuis hier soir ? Vous n’êtes pas en plein interrogatoire ? » Cristaldi tend une main toujours aussi chaleureuse vers Malowski.

« Ne m’en parlez pas. Je m’octroie un peu de repos. Bien qu’il ne paie pas de mine, ce Homard est dur à cuisiner. Vous aviez raison, le gaillard ne nourrit aucun complexe. Cuit et même recuit, il continue de nier. Il parle maintenant de machination ourdie par la police pour le faire tomber… par contre, Roman Noir est passé aux aveux…

- Voilà qui est raisonnable et... Piet Boule ?

- Ce crétin n’arrête pas de se tresser des lauriers en rappelant que sans lui, l’enquête tournerait en rond. N’empêche que cet abruti avait provoqué l’ire du lourdaud en lui brandissant sa carte d’inspecteur sous le nez… et cela au moment où Noir pénétrait chez Homard…

- La gaffe ! fait Lorenzo, hilare.

- Résultat, poursuit le commissaire, Roman Noir est persuadé que Homard l’a balancé aux flics... et qu’il désirait lui faire porter le chapeau d’une seconde tentative d’assassinat. Dame, on ne se rend pas chez un particulier à une heure aussi indue, si ce n’est dans un but non avouable. Fou de rage, le lourdaud se jette alors sur le félon pour l’étrangler. On a failli avoir un deuxième macchabée sur les bras…

- Eh, pas si simplet le lourdaud ! Je me demande si Monsieur le directeur avait imaginé une telle chute pour son scénario ?

- M’étonnerait pas que dans sa mégalo, une fois acculé, il s’en arroge l’idée... ricane Malowski.

- Dommage pour mon ami Piet Boule, après cette boulette, je suppose qu’il n’y a pas de promotion prévue ? s’inquiète hypocritement Cristaldi.

- Non, mais dès que son oncle ne sera plus Ministre de l’Intérieur, il aura droit à une mutation... à la brigade canine…

- Vous êtes dur, commissaire... » lance Lorenzo sous un faux air de reproche. Se piquant volontiers au jeu de l’ironie, Malowski conclut :

« Peut-être, mais je lui rendrai service… je n’ai jamais vu un poulet aussi cabot… »

A présent que le plat de résistance est bien digéré, passons au fromage. On ne sera guère étonné si les deux hommes portent leur choix sur cette aguichante petite boîte de forme ovale aux couleurs bleu, blanc, or et qui recèle un trésor d’une saveur incomparable (seulement 60% de matière grasse).

Alors, caprice des deux ?... Caprice des Dieux, voyons…

 

 

Alain Magerotte

A. Magerotte Le démon de la solitude

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

"Une jupe de grand couturier", une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

boland photo

 

UNE ROBE DE GRAND COUTURIER

 

Jeannot entendit un bruit de pas. Il était accroupi occupé à examiner un criquet. Il se redressa. Une jeune fille se trouvait à quelques pas de lui. Elle passait le petit pont de pierre. Elle était blonde, portait une robe de pétales et d'herbes, ainsi qu'un canotier de feuilles. Quand elle eut atteint l'autre côté du pont, elle disparut dans une sorte de brume. Il regretta de ne pas l'avoir mieux regardée tant il était absorbé par le criquet. Un peu plus tard, il regretta de ne pas l'avoir appelée, de ne pas avoir couru pour la rejoindre.

 

Longtemps, Jeannot garda d'elle cette image. Des pétales de toutes les couleurs, de longues herbes tressées, des feuilles assemblées pour faire un joli chapeau.

 

Jeannot rentra chez lui. Comme à leur habitude, ses parents étaient occupés à coudre. Ils cousaient pour tous les gens importants de la région, les châtelains, le notaire, le médecin, mais aussi pour des gens moins connus qui fêtaient simplement un événement particulier comme des fiançailles, un mariage, un baptême ou un anniversaire. Ils confectionnaient des jupes, des robes, des chemises, des pantalons, des boléros et aussi des capes, des manteaux, des vestes.

 

Jeannot grandit. Il termina l'école primaire et fit un premier cycle d'études secondaires. Il devint un adolescent sage. Il apprit tout d'abord sur le tas le métier de ses parents qui le moment venu le jugèrent prêt à effectuer le grand saut et l'envoyèrent à la capitale pour peaufiner son art dans une maison renommée. Jeannot entra chez Dodo Banel, le célèbre couturier qui avait ouvert une maison sur un grand boulevard. Tout en jouant les petites mains, Jeannot découvrit les secrets de la passementerie, de l'élégance, du style, du mélange des couleurs et des matières.

 

Un jour, Dodo Banel réunit tout le personnel et annonça : "Je commence à me faire vieux. Il me faut penser à la relève pour qu'aucune de mes techniques ne se perde. Je prendrai comme associé, celui d'entre vous, qui parviendra à m'étonner en présentant une robe exceptionnelle, digne de ma griffe. Vous avez deux ans pour vous préparer à ce défit."

 

Jeannot qui était le dernier arrivé, se réjouit qu'une telle opportunité lui soit offerte. Chaque soir, il s'endormait en pensant à la robe de pétales et d'herbes de ses onze ans ! Chaque week-end, il faisait sécher et dessinait des pétales et des herbes. Enfin, il se mit au travail. Il découpa dans des étoffes légères de couleurs variées une multitude de pétales. Pétales de roses, de dahlias, de bleuets, de coquelicots, de lys, de fuchsias… Puis dans des mousselines vertes, il coupa des herbes longues. Il tressa ces minces lanières de tissu. Cela lui occupa tant de samedis et tant de dimanches qu'il ne voyait plus guère Chloé, sa voisine, dont il était amoureux depuis la fin de son enfance. Il s'en excusa, il lui dit qu'il était sur un projet magnifique. Il prit ensuite un temps considérable à trouver la soie blanche qu'il allait tailler et sur laquelle il allait coudre ses pétales ainsi que les tresses vertes qu'il avait préparées.

 

Quand il eut terminé son ouvrage, Jeannot alla jusqu'au petit pont de pierre. Il ferma les yeux et toute la scène de son enfance lui revint en mémoire avec une précision extrême. Il rentra chez lui et fit quelques corrections à son œuvre. Là il permuta deux pétales, là il ajouta des tresses d'herbes. Alors que cela n'était pas demandé, il réalisa le chapeau de feuilles. Mousseline et tissu cloqué furent les matières de base.

 

Puis, il attendit, attendit, attendit. Il lui en fallait de la patience. Enfin, Dodo Banel, retint une date pour la présentation. Ce jour-là, Jeannot avait le cœur battant et les mains moites. Ce jour-là, il crut défaillir quand Dodo Banel annonça le résultat. Il était le gagnant et en avait le souffle coupé.

 

Plus tard, Dodo Banel, lui confia, que quinze ans plus tôt, il avait conçu le même type de robe, une robe de pétales et d'herbes tressées pour un jeune mannequin dont il était follement amoureux. Hélas, la belle ne la porta qu'une fois ! Elle quitta la maison Dodo Banel pour épouser un homme riche qui l'emmenait de cocktail en cocktail, de vernissage et vernissage, de fête en fête. Elle dit à Dodo que ce n'était pas la peine de la courtiser ni de lui offrir des robes. Il était trop âgé, trop occupé par ses affaires et surtout il accordait moins d'importance à elle qu'à sa carrière. Quelques mois après son mariage, le bolide, piloté par son époux, alla se fracasser contre un platane. Ni elle ni son mari ne survécurent à cet accident. Des sanglots dans la voix, Dodo Banel ajouta que depuis sa mort, la jeune femme lui apparaissait régulièrement en songe mais que cela ne calmait pas sa souffrance. Il ne cessait de se culpabiliser et de penser que s'il était parvenu à la conquérir, elle ne serait pas décédée. Dodo Banel dit encore qu'elle restait, pour lui, une muse secrète et fort précieuse.

 

Jeannot vit dans cette histoire une sorte de leçon. Il fit une déclaration enflammée à Chloé, sa jolie voisine et l'intéressa peu à peu à son art de la couture. Il fut heureux en amour comme il l'était professionnellement.

 

Micheline Boland

Site : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits

Blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com

 

M. Boland Contes à travers les saisons

 

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Le signe chinois, une nouvelle de Raymonde Malengreau

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes2/malengreau.jpg

 

 

LE SIGNE CHINOIS

 

Il a beaucoup neigé et j’ai hésité longtemps avant de me hasarder sur les trottoirs glissants. Pourtant je dois absolument sortir aujourd’hui ; le frigo est vide et mes réserves épuisées. Je m’emmitoufle donc et entreprends prudemment de longer ma rue entre pignons glacés et congères blanches.

Arrivée à l’angle de la grand-rue, une odeur de nems frits me titille les narines et me donne soudain envie de chinoiseries. Cela tombe bien car, en relevant mon courrier ce matin, j’ai trouvé une carte de vœux sans texte ni signature. Elle représente, posé sur sa pointe, un carré rouge à centre blanc orné d’un gracieux idéogramme.

À l’occasion du nouvel an, je présume puisque nous sommes début février.

J’ai toujours admiré la beauté de ces signes que l’on voit aux murs des restaurants, sur les banderoles des temples ou encore brodés sur des vêtements.

Une idée saugrenue me vient parfois à leur sujet : et si, au lieu des compliments d’accueil ou des citations poétiques, ils proféraient plutôt insultes et malédictions, hein ? Comment savoir ?

J’atteins sans encombre « L’Asie », le petit snack de mon quartier. La jolie tenancière aux yeux bridés vient juste d’amener de sa cuisine, croquettes affriolantes, beignets parfumés et autres délices toutes fraîches. Je ne lésine pas et me laisse largement tenter.

Au moment de régler mes achats, la carte de vœux me tombe de la poche. C’est le moment ou jamais d’en vérifier le sens. Après un bref coup d’œil, la commerçante me dit : « Cela signifie : parapluie ». Traduction confirmée par sa mère qui vient

d’entrer dans le magasin.

Parapluie ? Je suis surprise ; je m’attendais à des souhaits de bonheur et de longévité mais, en y réfléchissant, pourquoi pas ? Le parapluie peut fort bien symboliser une forme de protection.

Je quitte la boutique et manque de tomber justement sur le squelette d’un parapluie qui avait sûrement connu des jours meilleurs. Je traverse la route et je trouve un autre pépin brisé, noir et austère celui-là comme ceux des clergymen. Décidément, le grand vent de cette dernière semaine a été sans pitié pour eux.

J’achète du pain frais et quelques croissants et tombe à nouveau sur une carcasse de riflard à voilure rouge. Je poursuis mon chemin vers l’échoppe du maraîcher et aperçois encore un nouveau cadavre, bleu cette fois. La coïncidence trop flagrante me décide à suivre cette curieuse piste.

Elle m’amène à tourner à gauche et à passer à l’arrière d’une rangée de maisons et de leurs jardins. Je m’arrête. Bien que le paysage soit rendu méconnaissable par l’épaisse couche de neige, je sais que je suis déjà venue ici, il y a longtemps ; une bonne vingtaine d’années, je crois.

J’avais complètement oublié cet endroit situé au centre d’un quartier très construit. Il y avait là autrefois des jardins urbains bien tenus par des cultivateurs du dimanche qui, avec un soin jaloux, ramaient les pois, désherbaient, arrosaient, ratissaient et cultivaient amoureusement des légumes et des roses tout en échangeant conseils et astuces avec leurs voisins.

Quelques années plus tard, par un jour de canicule, je me suis rappelée ce lieu charmant et j’y suis revenue en espérant y trouver un peu de fraîcheur agreste.

Quelle déception ! Les anciennes parcelles étaient entourées de hauts buissons épineux et de palissades infranchissables closes par des portes cadenassées de lourdes chaînes. Impossible même de jeter un coup d’œil pour deviner à quoi servait ce grand enclos désormais inaccessible dont les environs s’étaient transformés en dépotoir. Matelas crevés, chaises brisées, électroménager rouillé et sacs poubelles éventrés s’entassaient parmi les papiers gras. Quel gâchis ! Je n’y étais plus jamais retournée.

Aujourd’hui, l’endroit a été nettoyé ; plus aucun détritus ne le dépare mais il s’en dégage une grande tristesse. Les haies ont encore grandi, les palissades et les portes ont résisté et rendu l’accès aux anciens jardins plus impossible que jamais.

Tiens, je n’avais pas vu alors cette vieille bâtisse. Pourtant elle doit être là depuis bien longtemps si j’en juge par son état de délabrement. L’entrée et les fenêtres sont masquées de planches. Toutefois, une bicyclette flambant neuve d’un vert criard s’appuie contre la façade. Je perçois, mais n’est-ce pas une illusion, une bouffée d’herbe interdite et une odeur douceâtre plus lourde. Opium ?

J’hallucine ; l’Orient m’obsède aujourd’hui ! Bien sûr, les parapluies défunts ne m’ont pas menée jusqu’ici pour m’engager sur la pente fatale des paradis artificiels ; il est un peu tard pour ça !

Alors que je veux poursuivre mon chemin, j’en suis empêchée par un mur qui se dresse devant moi et qui n’existait pas autrefois. À son pied s’érige un bizarre édifice, constitué d’un échafaudage de vieilles armoires de cuisine dont certaines gardent encore leurs portes à glissières. Tout autour s’égaillent des écuelles, sans doute destinées jadis à des chats que les gens venaient nourrir. Tout est désert à présent.

Désert vraiment ? Pas sûr. J’entends soudain un « miii » de détresse. Je fouille dans les casiers et découvre un chaton tigré, terrifié et transi. Il ne doit pas avoir plus de six semaines car ses yeux sont encore bleus. Je lui parle à voix basse pour le rassurer.

« Mais que fais-tu là tout seul ? Où est ta maman ? »

Il crachote courageusement pour se défendre quand je le cueille doucement et l’enfouis sans ambages dans l’encolure de ma parka pour qu’il s’apaise et se réchauffe.

« Viens, on va à la maison. Ce sera mieux. Et on va te trouver un joli nom. Que penses-tu de Chine ? Pas mal, hein ! »

Et je rebrousse chemin à petits pas prudents en remontant la piste en sens inverse. D’une main, je porte mon sac à provisions et de l’autre, je retiens le petit greffier qui ronronne dans mon cou.

Je sais à présent où voulaient m’emmener les parapluies…

Bonne année, Chine !


Raymonde Malengreau

2011

 

http://www.bandbsa.be/contes2/balancoirerecto.jpg

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

Le mangeur de blanc, une nouvelle de Maurice Stencel

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes3/stenceltete.jpg

 

 

Le mangeur de blanc

 

 

 

Mangeur de blanc. Je n’ai jamais su ce que cela signifiait précisément mais à travers la vitrine de « chez Marcel », le samedi soir, nous répétions dès que nous l’apercevions: voilà le cocu. Tout le monde peut être cocu mais lui c’était le cocu content. C’est peut-être la raison pour laquelle, un d’entre nous l’avait qualifié de mangeur de blanc. Et nous éclations de rire.

Marcel nous servait une autre tournée, c’était à mon tour de payer.

C’était un homme sympathique. Grand, maigre, il avait les traits creusés d’un homme atteint d’anémie. Son regard respirait la bonté. Ses yeux, si je peux me permettre cette image, avaient l’air de vous tendre la main.  Je n’osais pas exprimer cette impression à haute voix parce que mes copains se seraient moqués de moi.

Joueurs de hockey, maniant le stick comme si c’était pour nous creuser un chemin parmi des adversaires déterminés à nous arrêter à n’importe quel prix, nous étions des hommes qui n’avions que faire de sensiblerie. Des yeux qui respirent la bonté, c’était une image ‘cucul la praline’, aurait dit Robert, je n’ai pas besoin de traduire.

C’était le genre d’homme dont je me disais aussi, à voir les cernes qui soulignaient ses yeux, que ses nuits devaient être chaudes. Sa femme était séduisante. Raison de plus pour la surveiller.

Son nom était Edouard Belhomme, cela ne s’invente pas. Sa femme et lui tenaient le magasin de lingerie situé rue Royale. A chaque fois que nous passions devant le magasin, nous regardions à travers la vitrine pour voir la belle Cécile. L’un de nous avait dit un soir que nous étions chez Marcel, nous y étions pratiquement tous les soirs, est-ce que les clientes qui essayent des soutiens ou des culottes sortent de la cabine presque toutes nues pour choisir un soutien ou une culotte d’une couleur différente ? Nous éclations de rire à cette idée. Marcel servait une autre tournée, c’était celle de Robert, notre goal, le fils du vitrier de la rue Notre-Dame.

Nous avions tous plus ou moins vingt ans à cette époque. Les Belhomme devaient en avoir entre quarante et cinquante.  Robert prétendait qu’une femme dans la quarantaine avait forcément acquis une maturité tant physique que spirituelle qu’aucune jeune femme ne pouvait égaler. Il avait connu, bibliquement connu, la voisine du magasin de son père, la mère d’un gamin de dix ans, et il en avait conservé un souvenir inoubliable. A seize ans, disait-il, cela marque. Les jeunes filles que nous fréquentions, ajoutait-il, reconnaissaient en lui un expert, il le disait en toute modestie.

Personne parmi nous ne contredisait les propos de Robert, c’était le plus fort d’entre nous, mais chacun de nous savait à quel point il était vantard. Durant les matchs, c’était pareil. Il allait d’un côté du goal à l’autre, le visage recouvert d’un masque protecteur en treillis pour effrayer nos adversaires. Il n’empêche ! Nous perdions à chaque fois mais Robert affirmait que nous manquions de punch.

Cécile Belhomme plaisait beaucoup au jeune homme que j’étais. Je ne comprenais pas son mari. Si elle avait été ma femme, elle n’aurait pas eu à chercher ailleurs. Pauvre cocu !

Ils étaient mariés depuis près de quinze ans. Edouard avait hérité du magasin de ses parents à la suite d’un accident qui leur avait couté la vie. A partir d’un magasin vieillot, Cécile avait su construire une affaire bien achalandée dont ils vivaient largement tous les deux. Leur seule frustration, c’est qu’ils n’avaient pas eu d’enfant.

Edouard était le fils d’un commerçant établi, Cécile, en l’épousant, avait gravi un échelon de l’échelle sociale. En province, cela compte. Elle n’était que la fille d’un contremaître de l’usine métallurgique du bas de la ville. De l’usine dont le fils du propriétaire avait été le condisciple d’Edouard si bien que depuis leur mariage il faisait partie des relations du couple Belhomme. Il appelait Cécile par son prénom, et Cécile lui disait Pierre.

Edouard était très amoureux de sa femme. Qu’elle plaise à d’autres ne le gênait pas. Au contraire. Son amour pour Cécile n’en était que plus grand. Même ses amis, plutôt que d’en être jaloux, il les aimait davantage parce qu’ils la désiraient. N’était-il pas le seul à pouvoir mettre cette jolie femme dans son lit ?

Malheureusement, Edouard était cliniquement impuissant. Durant les premières années de leur mariage, cela ne l’empêchait pas de désirer Cécile et d’en jouir lorsqu’elle était nue. Quant à Cécile, elle avait fini par apaiser elle même les pulsions de son corps tant son mari était maladroit.

Malgré cette morsure qu’ils éprouvaient chaque nuit, tous les deux, elle l’aimait profondément. Mais aucun d’entre eux ne trouvait les mots pour les confier à l’autre.  Qui sait ce qui lie deux êtres dont la relation ne répond pas à une logique qui, seule, paraît naturelle aux yeux de la plupart.

Lorsqu’elle l’avait épousé, elle s’était réjouie d’être enfin chez elle. Combien d’autres jeunes filles s’étaient-elles mariées pour cette seule raison. Il était séduisant à sa manière. Grand et maigre, un peu vouté comme le sont souvent les hommes grands et maigres, il avait les yeux d’un bleu transparent. Il ne cessait jamais de lui sourire.

Il l’avait rencontrée un soir dans une discothèque. Parmi d’autres filles, il n’avait plus regardé qu’elle. Peut-être qu’ils avaient bu un peu trop ? En sortant, il lui avait entouré les épaules. Il avait dit comme dans un roman de gare :

- Epousez-moi.

- Ce soir ?

- Non, demain.

Il l’avait ramenée, et le lendemain il s’était rendu chez elle. Il avait dit au père de Cécile qu’il voulait épouser sa fille, est-ce que son père serait d’accord ?

Il y avait longtemps que les fiançailles commençaient autrement. C’était probablement ce style, elle le trouvait distingué, qui l’avait émue. Jamais il ne s’était permis les gestes osés auxquels elle s’attendait inconsciemment. Il l’aimait pour elle-même, avait-elle pensé. C’était quoi, elle ? Elle était vierge lorsqu’ils s’étaient mariés. Lui aussi.

Un jour qu’il s’était absenté pour se faire couper les cheveux, en rentrant plus tôt que prévu, il avait vu que le représentant d’un fournisseur sortait du magasin après l’heure de fermeture. Et Cécile, les cheveux mal repeignés, le corsage mal refermé, le saluait de la main. Elle avait le visage en paix, pensa Edouard. En paix, c’est le mot qui s’était imposé à lui tandis qu’il la regardait, dissimulé derrière une camionnette rangée le long du trottoir d’en face.

Il rebroussa chemin. Il avait la gorge sèche. Il poussa la porte du café de Marcel où comme tous les soirs, nous bavardions entre nous. Marcel venait de servir une tournée de bière. C’était celle d’Oscar qui faisait des études universitaires. Il voulait devenir médecin ou, à défaut, vétérinaire, c’était un bon métier, disait son père. Oscar se voyait plutôt psychologue, il prétendait qu’il était doué pour juger du comportement des hommes et des femmes.

- Dommage que tu ne le sois pas sur le terrain. En face des joueurs du camp adverse. Nous ne serions pas dans le bas du classement.

La venue d’Edouard Belhomme nous avait surpris. Il s’était assis à une table proche  du comptoir. Il nous avait fait un signe de la tête.

-Ce sont des joueurs de hockey ? Je les ai déjà vus. Ils jouent sur le terrain contigu à celui du Tennis Club.

Il dit à Marcel de nous offrir un verre.

- J’aime les jeunes gens. Ils me rappellent mon jeune temps.

- Hip, hip, hip, hourrah !

Nous avons levé nos verres à sa santé.

Décidément, c’était un brave type.  

Nous le savions que ceux qui étaient cocus étaient toujours les derniers informés. Sa femme, il suffisait de la regarder pour comprendre qu’une aussi jolie femme ne pouvait que susciter le désir. Et souhaiter donner et prendre du plaisir.

Il n’y a pas de justice en amour. Chacun doit veiller sur son bien. Les amis ne sont pas assez courageux pour révéler à un ami que sa femme le trompe. Qu’elle n’est qu’une putain qui trahit son serment. C’est que probablement, leur morale était assez élastique, ou bien c’est qu’ils étaient sur les rangs. 

Il est sorti du café, et il est rentré chez lui. Cécile l’attendait dans la cuisine.

- Il y avait du monde chez le coiffeur. J’ai du attendre.

Ils ont dîné, et ils sont montés se coucher. La télévision, ils ne la regardaient qu’en mangeant, à l’heure des informations. C’était toujours le même spectacle : des morts nombreux à l’étranger. Si le nombre de morts était réduit, un crime par exemple, c’est qu’il s’était produit près de chez nous. Le journal en donnerait davantage de détails. Le lendemain certes, mais on pouvait s’y attarder plus longtemps. Ou attendre le crime suivant.

Depuis plus de dix ans, Edouard ne touchait plus sa femme que très rarement. Il avait consulté un sexologue à l’étranger. L’incapacité d’avoir une érection, comme s’il n’était doté que du sexe d’un bébé, n’était qu’un de ses problèmes. Depuis plus de dix ans, il ne désirait sa femme qu’après un exercice mental laborieux. La caresser ne servait à rien. Au contraire. Certaines caresses le heurtaient. Elles lui paraissaient répugnantes, proches du viol. Même si Cécile se serait prêtée à tout pour le satisfaire.

Ils n’étaient heureux ni l’un ni l’autre, mais ils s’aimaient. C’est quoi l’amour, pensait-il.

Une fin d’après-midi, peu de temps avant l’heure de fermeture du magasin, il vit à travers la vitrine de l’étalage que le représentant d’une firme de soutien-gorge exposait encore sa collection à Cécile. Elle l’écoutait, le regard absent, les joues rouges. Elle avait une main sur la poitrine.

Edouard fit demi-tour. Il ne revint qu’une heure plus tard. Cécile ne lui demanda pas ce qu’il avait fait. Ils bavardèrent assez longtemps après avoir dîné, cela ne leur était plus arrivé depuis longtemps.

 Depuis, il s’efforça d’être absent de chez lui lorsque devait se présenter un représentant. Soit en prolongeant le temps qu’il consacrait à des activités extérieures, soit en allant boire un verre chez Marcel.

Lorsque ceux qu’il nommait les jeunes y  jouaient aux cartes, il regardait par-dessus l’épaule de l’un ou de l’autre.

Si l’un des joueurs levait un regard interrogateur vers lui, il tendait la main dans un geste de refus.

- Les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

Il offrait une tournée.

Nous nous étions habitués à lui. Il nous était de plus en plus sympathique et, de plus en plus, nous le plaignions. Robert était le plus véhément. Un jour, il avait tenté de séduire Cécile. Entré au magasin, il s’était fait montrer de petites culottes qu’il destinait à sa petite amie, avait-il dit.

- Vous ne voulez pas les essayer pour que je puisse juger ?

Il nous avait raconté qu’elle avait fait « sa fière », et qu’il était sorti.

- Pauvre type. Si j’avais voulu. Je trouve que c’est un scandale. Des femmes comme elles…

Oscar partageait son avis.

Le couple Belhomme était devenu l’objet de la plupart de nos conversations. Nous étions en plein drame, et il ne s’agissait pas de télévision. Ni même de quoi faire la une de la page régionale du quotidien. Quoique !, disait Oscar. Il s’agissait de la dignité d’un homme, d’un homme que nous avions adopté.

-Il faudrait le lui dire, ça ferait un déclic.

- Il faudrait le lui montrer, là, ça ferait un déclic.

- Je vois déjà sa tête. Sa tête à elle.

- Avec son amant. En petite tenue, tous les deux.

- En petite tenue ? Pas de tenue du tout, oui.

Nous avons ri, et nous avons fait signe à Marcel.

- Encore une.

Le quatrième d’entre nous, celui qui sur le terrain était censé marquer les buts, c’était Jean Brillet, le fils du commissaire. C’est lui qui apporta le revolver.

- On ôtera les balles, hein ! C’est juste pour faire peur.

- On en laissera une. La roulette russe.

C’est moi qui l’avais dit. Je l’avais déjà répété à Oscar qui était mon ami: la vie, c’est une comédie. Mais, je raconte trop vite.

C’est le vendredi qu’elle recevait son amant. Vers sept heures. Edouard quittait le magasin à six heures vingt, il arrivait chez Marcel à six heures et demie, et ne rentrait chez lui que vers huit heures. Il disait en faisant un signe à Marcel :

- En fin de semaine, il faut bien se défouler du stress de la semaine.

Du stress, si tu veux en avoir, rentre plutôt chez toi; pensions-nous. Nous avions découvert à cinq minutes près le jour et l’heure où la Cécile s’envoyait en l’air. Chaque jour de la semaine, dès l’après-midi, l’un de nous venait chez Marcel et surveillait le magasin. Nous en parlions dès que nous étions réunis avant d’entamer notre partie de cartes. C’est ainsi que, au bout de trois mois, nous connaissions tout des plaisirs de la dame. Et du malheur de notre ami.

Lorsqu’Edouard rentrait chez lui, désormais, il éprouvait un sentiment de grande sérénité. Cécile était belle. Davantage que durant les premières années de leur mariage. Elle n’avait plus les traits tirés qui marquaient son visage auparavant.

La plupart des couples ont des problèmes de sexe. Le cinéma pornographique que certains contemplent en se mettant au lit, les parties carrées avec des amis, ou avec des étrangers dans une ville étrangère, la porte des toilettes ouverte pendant que l’épouse urine, et quoi d’autre encore, tous ces expédients que l’on tait, et on tue parfois sous prétexte qu’on aime, sont-ils les signes de l’amour qu’on porte à son épouse ou à son époux ? On s’était juré de l’aimer plus que soi-même?

La voir heureuse, même si c’était un autre qui la comblait, le rendait heureux. Quant à  Cécile, elle aimait Edouard à la manière dont on aime un frère. Bien plus encore, elle se serait tuée pour lui. Cette partie obscure de leur union, jamais un mot ne l’avait évoquée, était un ciment bien plus fort que les déclarations les plus emphatiques.    

C’était le jour et l’heure où Cécile cédait à son amant. Edouard était parmi nous. Chacun de nous, tour à tour, lui avait offert à boire sous différents prétextes

- Tu ne peux pas nous refuser ça.

Les yeux troublés, il était passablement ivre.

Je pensais comme les autres qu’il fallait frapper un grand coup. Leur foutre aux deux amants qui ridiculisaient notre ami, et le symbole de l’amour, la frousse de leur vie.  

C’est Oscar qui s’écria :

- On te ramène.

- Non, pas encore. Je veux rester.

Oscar et moi, nous lui avons fait traverser la rue en lui tenant les bras. Les deux autres de nos amis nous regardaient à travers la vitrine, un verre de bière à la main. C’est moi qui ai ouvert la porte du magasin. Oscar a poussé Edouard.

Je ne sais plus qui, d’Oscar ou de moi, lui a glissé le revolver dans la main en disant :

- Sois un homme, Edouard.

J’ai refermé la porte derrière lui. Nous sommes restés sur le trottoir. Nous avons entendu le coup de feu. Nous sommes retournés chez Marcel.

Une heure plus tard, nous avons appris qu’Edouard avait glissé le canon du revolver dans sa bouche.

                           

 Maurice Stencel

Le 23/10/09

Publié dans Nouvelle

Partager cet article
Repost0

<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 > >>