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La bête blanche, un conte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LA BÊTE BLANCHE

 

Le vieux Léon a passé la moitié de sa vie comme mineur. Son père était mineur également et son fils, Jean, travaille lui aussi au charbonnage.

 

Quand il aura l'âge requis, Mathieu, le petit-fils de Léon ira aussi travailler là-bas. Pour un peu le rassurer, Léon raconte des histoires merveilleuses qui se sont passées là-bas, dans les profondeurs de la terre.

 

Léon raconte… Il raconte l'histoire d'une petite bête blanche, mi-souris, mi-écureuil, qui lui parlait. Malgré le bruit des marteaux piqueurs, il comprenait ce qu'elle lui racontait. Léon l'avait appelée Mimie. Elle le retrouvait presque chaque jour et le prévenait du danger. Elle léchait ses blessures qui guérissaient aussitôt. Il pense bien que c'est à cause de Mimie qu'il est encore en bonne santé et peut profiter de son jardin. Quand il était descendu pour la dernière fois, Mimie s'était métamorphosée en femme et il l'avait vue disparaître au fond de la galerie dans un halo de lumière jaune. Elle lui avait même envoyé un baiser du bout des doigts.

 

Aujourd'hui, Mathieu a treize ans. Il a fini l'école primaire et a été engagé par le charbonnage. Son cœur bat déjà très fort lorsqu'on lui donne une lampe et il bat encore plus fort lorsque l'ascenseur commence à descendre.

 

Il a peur. Il ne peut plus reculer. Au fond, il fait terriblement chaud, étouffant et il y a un de ces vacarmes. Tout est noir et il a beau chercher,  il n'y a pas de jolie petite bête blanche. Pourtant, à la fin de la journée, oui, il lui semble bien apercevoir un animal qui disparaît aussitôt.

 

Après ses douze heures de travail, Mathieu revient à la surface. Il a beau passer à la douche, il se sent toujours sale. L'air frais auquel il aspirait lui donne le tournis. Les efforts qu'il a fournis, lui ont coupé l'appétit. C'est vraiment autre chose que d'aller à l'école. Il est épuisé.

 

Jour après jour, Mathieu descend. L'air est irrespirable. Il y a la poussière, l'étroitesse des tailles. Il ne s'habitue pas vraiment. Tout cela n'est pas rassurant. Pour lui, c'est comme l'enfer. Pour se faire entendre, il faut crier bien plus fort que le maître d'école. Mais parfois, oui parfois, il lui semble voir une petite bête blanche à ses pieds. Quand il la regarde, elle disparaît. Il a la sensation qu'elle se trouve sur son épaule. Elle lui parle, elle l'encourage, lui promet un beau dimanche. Elle dit plein de choses qu'il aime entendre.

 

Au fil du temps, Mathieu a revu la petite bête blanche plusieurs fois. Il croit bien que c'est un effet de son imagination mais quand il en parle à son grand-père, ça lui semble plus vrai que le chat qui ronronne à ses pieds…

 

Et puis si Pépé Léon l'a vue, pourquoi pas lui ?

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

 

M Boland Nouvelles à fleur de peau

 

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Un enfant de la mine, un conte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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Un enfant dans la mine

 

Il y a bien longtemps les enfants travaillaient à la mine. En ce temps-là, il n'y a d'ailleurs pas que dans la mine que des enfants travaillaient. Ils aidaient leurs parents artisans et devenaient ensuite boucher, boulanger, maçon, menuisier, fermier ou tailleur comme l'étaient leur père ou leur mère.  Seuls les filles et les garçons des gens riches allaient à l'école.

 

Travailler dans une mine, c'est dur. Il y fait chaud, on y travaille onze ou douze heures par jour. Comme les enfants sont plus petits que les adultes, ils peuvent se faufiler facilement dans les galeries pour extraire le charbon. C'est fatiguant et dangereux. Que de mauvaises chutes, que de blessures !

 

Jeannot a douze ans. Il est l'aîné d'une famille de quatre enfants. Son père est mort, sa mère travaille au charbonnage où elle pousse des wagonnets à la surface. C'est la grand-mère qui s'occupe des enfants.

 

"Tu sais Jeannot, bientôt tu n'iras plus à l'école, j'ai besoin d'argent. Tu viendras travailler à la mine avec moi. Tu es presque un homme, tu travailleras au fond comme ton père."

 

Sa grand-mère est bien triste. Elle aurait voulu que Jeannot reste encore un peu à l'école, pour devenir petit employé ou qu'il aide un commerçant. Elle cherche à adoucir les conditions de vie de Jeannot, à ensoleiller un peu son quotidien. Elle décide d'aller voir Joseph, son voisin, le porion.

 

"Joseph, j'aimerais que de temps en temps tu déposes un petit morceau de pierre bleue près de Jeannot."

 

Quelques jours avant qu'il ne descende pour la première fois, sa grand-mère appelle Jeannot : "Tu sais, mon grand, au fond de la mine, on peut trouver de jolies pierres colorées. Elles sont toutes petites. Cela arrive rarement mais cela arrive. Sache que ces pierres ont beaucoup de valeur."

 

C'est un mensonge mais elle espère apporter ainsi un peu de rêve à Jeannot.

 

Le jour J, grand-mère prépare deux tartines de saindoux et juste avant son départ, elle lui rappelle : "N'oublie pas, Jeannot, les jolies pierres. Fais attention à toi et regarde bien."

 

Elle lui donne un baiser et Jeannot part avec sa mère. Il est bientôt au fond. Après avoir poussé quelques wagonnets, il a déjà des ampoules aux mains et il est sale, vraiment sale. Il fait très chaud et très sombre. Il a mal partout. Pourtant, pour se donner du cœur à l'ouvrage, Jeannot ne cesse de chercher une petite pierre colorée.

 

À la pause, Jeannot mange ses tartines. Jamais, il n'a apprécié ainsi le pain et le saindoux. Quand il  reprend le boulot, il se raccroche à l'idée des pierres de couleur pour trouver un peu d'énergie.

 

Les jours passent et par un après-midi aussi sombre et chaud que les précédents, il trouve une toute petite pierre bleue dans une galerie.  Il la fourre vite en poche. C'est certain,  avec cette petite pierre, il va être riche.

 

Ce qu'il voudrait par-dessus tout, c'est trouver six pierres : une pour sa mère, une pour sa grand-mère, une pour lui et une pour chacun de ses trois frères.

 

Au bout de l'année, Jeannot a trouvé trois petits cailloux bleus qu'il garde soigneusement dans une boîte d'allumettes.

 

Lors de la fête de sainte Barbe, il a l'audace de s'approcher du directeur de la mine pour lui offrir son trésor.

 

"C'est pour vous, Monsieur. J'ai trouvé ça dans le fond… Il paraît que ça a beaucoup de valeur."

 

L'homme sourit à peine. Il le toise et dit juste : "Garde les…" Il sait que ces pierres ne valent rien !

 

Pourtant, Julie, la fille du directeur n'a pas perdu une miette de la scène, elle admire l'audace de Jeannot.

 

"Dis-moi, sais-tu lire et calculer au moins ?"

 

"Oui, un peu Mademoiselle".

 

"Alors, je t'engage.

 

C'est ainsi que Jeannot est devenu le petit secrétaire de la jeune fille, historienne mais aussi poète à ses heures. Elle l'a gardé très longtemps à son service. Au début, il a reçu le même salaire que celui qu'il touchait au charbonnage mais peu à peu, son salaire a été augmenté.

 

Toute sa vie durant, Jeannot a conservé la boîte d'allumettes contenant les trois minuscules pierres bleues. La grand-mère de Jeannot avait réussi au-delà de son espérance.

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

 

M Boland Le magasin de contes

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le petit chemin et le diable, un conte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LE PETIT CHEMIN ET LE DIABLE

 

Depuis toujours, les Martin et les Dupont sont amis. Depuis l'école maternelle Théo Martin et Lucas Dupont sont inséparables, comme avant eux, leurs pères et leurs grands-pères.

 

Théo et Lucas ont les mêmes passions. Ensemble, ils ont construit une cabane. Ensemble ils s'occupent d'un petit potager. Ils partagent bonbons et chocolats. Ils se consolent de leurs chagrins et soignent leurs écorchures.

 

On voit Lucas ? Théo n'est jamais bien loin.

 

Ils prennent chaque jour le petit chemin pour aller à l'école. On peut les voir observer une chenille, taquiner un âne, siffloter, chantonner, s'arrêter pour cueillir des fleurs qu'ils offrent à leur institutrice car les deux amis ont appris que comme la plupart des femmes, Mademoiselle Catherine apprécie les jolies choses.

 

Il y a un personnage qui n'aime pas les deux amis. Ce personnage, c'est le diable. Il jalouse leur bonne entente. Quand il les voit rire, avancer bras dessus bras dessous, s'entraider à l'école, il voit rouge, le diable. Alors, le diable, il cherche un moyen de troubler leur harmonie. Il cherche et il trouve…

 

Ce jour-là, sur le petit chemin, les deux gamins aperçoivent une voiture modèle réduit en or, oui en or. Ce qu'elle brille ! Ensemble, ils font "oh". Ensemble, ils se baissent pour la ramasser. Et là, la bagarre commence. 

 

"C'est à moi."

 

"J'étais le premier".

 

Bang un coup de pied dans les mollets, bang un coup de cartable sur la tête, bang encore et encore.

 

La voiture passe de Théo à Lucas et perd une roue dans la dispute. 

 

Le petit chemin est triste. Lui, il les aime bien les deux amis. Il se doit de faire quelque chose pour qu'ils se réconcilient. Il réfléchit, réfléchit, tandis que pleuvent les coups de pied et de poing.

 

Finalement, il s'entrouvre un peu et engloutit la voiture qui vient de tomber. Surpris, les deux amis se regardent, ils fouillent le sol. Rien. Lucas et Théo creusent un peu plus. Rien.

 

"Zut et rezut".

 

"C'est mieux ainsi. Faisons comme si cette voiture n'avait jamais existé. Elle ne nous a apporté que de mauvaises choses."

 

Et nos deux amis continuent la route vers l'école.

 

Le diable est fâché. Le petit chemin sourit. Pour lui, rien ne vaut une amitié sincère.

 

Le temps a passé, le petit chemin a été élargi, on en a fait une petite route de campagne. Souvent Lucas et Théo vont y rouler à vélo. Même s'ils ont grandi, ils sont restés les meilleurs amis du monde.

 

Le lendemain du mariage de Lucas et Théo, car nos deux amis se sont mariés le même jour, on commençait de grands travaux. La petite route allait devenir une route nationale.

 

En voyant cela, le diable s'est vraiment mis en colère, mais cela est une autre histoire.

 

 

Micheline Boland

 micheline-ecrit.blogspot.com

 

 

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Carine-Laure Desguin : "une affaire peut en cacher une autre..."

Publié le par christine brunet /aloys

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                                               Une affaire peut en cacher une autre…

 

Avec une queue de renard qui pendouillait sur un long manteau en astrakan, un sac griffé de je-ne –sais-quelle-marque-requine et des chaussures en écailles de peau de croco, la mémé qui se pointait ce matin-là devant moi ne représentait ni le quinze août ni la société de protection des petites bêtes…Déjà que mon horoscope, en ce début d’année, ne prévoyait rien de bien joli pour le poisson ascendant lion que j’étais…

Mon cerveau a commencé à flotter car la brave dame puait la bourgeoisie malsaine, celle qui s’est assise sur la sueur de pauvres gens et qui engouffre maintenant les mains dans l’eau des bénitiers, histoire de rendre plus propre toutes les tuyauteries d’une fausse bonne conscience.

Ses traits remplis d’un fond de teint épais dissimulaient très mal un caractère tordu. Je sais de quoi je parle. J’en ai vu défiler sur cette chaise, des nanas qui m’allongeaient une liasse de billets pour que je passe des soirées à filer leur cher époux…Et, une fois mon enquête entamée, je m’apercevais naïvement que l’époux en question était l’amant de la dame…

Mais la perverse assise devant moi cachait encore quelque chose de plus abject. Dès la première minute, j’ai sniffé du gros calibre…

 Asseyez-vous, je vous en prie, lui dis-je avec mon p’tit côté moqueur… Vous avez un air surpris…Oui, je sais, toute cette paperasserie étalée sur mon bureau…ça effraie les gens bien ordonnés…A moins que ce ne soit la couleur de mes cheveux qui éclairent vos yeux d’une telle perplexité ? continuai-je en bon français…

- Non, ce n’est pas ça, me répond-elle sans hésiter, en me fixant si droit dans les orbites que pour un peu je me serais sentie éclaboussée par toute cette peinture qui maquillait ses vieilles paupières.

Je secouai la tête en haussant les épaules, ce qui voulait dire que vraiment, je ne comprenais pas ce qui la rendait tellement étonnée. En vérité, je le savais. C’est pareil à chaque fois …Déjà que mes cheveux rouge brique jamais trop bien coiffés et le butterfly sur le dos de ma main droite provoquaient de la suffocation chez les honnêtes gens …

- C’est que, voyez-vous, madame…ou mademoiselle, je ne sais pas au juste…Je pensais en lisant le nom inscrit à côté de la fonction détective privé, là sur la plaque à côté du numéro de votre immeuble que…

- Que Sam Paternoster, c’était un type d’une bonne quarantaine d’année, avec un trench couleur taupe et un abdomen épais, genre Robert Mitchum alias Philip Marlowe dans Adieu ma jolie

- Oui, lâcha-t-elle, en se tortillant d’un air énervé en accrochant par mégarde une de ses breloques en diam à la boucle dorée de son sac…

- Et bien désolée mais Sam, c’est le diminutif de Samantha, tout simplement m’dame ! rétorquai-je en m’empressant d’allumer une clope, tout ça pour me donner une contenance devant ce gros sac de nœuds.

Ses yeux globuleux balayaient d’un regard suspect tout l’intérieur de ma cage. Je la suspectais de ne pas aimer l’art urbain : c’est vrai que les tags de toutes les couleurs lancés sur les murs de mon appart par mon pote Tom en ont déjà déboussolé plus d’un…

- Madame Dutilleul, puis-je vous demander ce qui vous amène à recourir au travail d’un détective privé …Ou avez-vous changé d’avis, peut-être ? lui demandai-je sur le ton pressé de celle qui n’a pas que ça à faire car d’autres clients attendent ses services.

En silence, la bourgeoise évalua rapido la situation, en cherchant dans mes petits gestes saccadés  et mon regard de braise …la réponse à ma question.

- Et bien, dit-elle d’une voix toute radoucie, presque mielleuse, il s’agit de mon grand garçon, Edouard Dutilleul…

- Il lui est arrivé quelque chose ? continuai-je sur le même ton …

- Oui et non…C’est que justement, je ne voudrais pas qu’il lui arrivasse des soucis…de nos jours savez-vous …

- Venons-en aux faits, madame Dutilleul, lui dis-je en jetant un œil sur les derniers mails qui venaient de se pointer sur le pc…

 -  Je soupçonne Edouard d’avoir une liaison et …

 -  Il est marié ? lui demandai-je en lui coupant la parole…exprès car je savais que les femmes de son genre détestent être interrompues !

- Edouard, marié ! Vous n’y pensez pas ! Aucune femme ne rentrera chez moi sans mon consentement! Vous entendez, aucune ! C’est moi et personne d’autre qui choisirai la mère de mes futurs petits-enfants ! Ils seront les héritiers d’un patrimoine lourd de plusieurs dizaines de millions ! Je veux évaluer moi-même la prochaine madame Dutilleul !

Je n’en croyais ni mes yeux ni mes oreilles ! On aurait dit que tout d’une fois une mygale venait de piquer le cul de cette bourgeoise prétentieuse ; excusez-moi du pléonasme…

Après avoir soufflé quelques volutes dans les airs, pour décompresser un peu, je pris un raccourci car des situations pareilles, je les comptais par dizaines.

Et donc, je parie que vous soupçonnez Edouard Dutilleul de sortir avec une nana …Et tout ça sans le dire à sa maaaaaman, n’est-ce pas ?

- C’est ça, soupira-t-elle, toute soulagée…en s’empressant d’ajouter que mon prix serait le sien et qu’elle savait me verser les arrhes requis ….

La vieille semblait connaître la musique…Je n’étais sans doute pas son premier détective privé…C’est sûr qu’à chaque fois que le petit Edouard rentrait plus tard ou ne rentrait pas du tout, sa maaaman engageait un quidam pour une filature resserrée.

- Voici des photos de mon Edouard…Regardez, quelle prestance il a dans son Armani ! gémit-elle, ce qui se traduisait par et dire que le pauvre petit se fait bouffer tout cru par une salope que je ne connais pas …Et ceci est une liste des endroits qu’il fréquente…Je vous suggère Le Métropole, place de Brouckère …Le siège administratif de notre société est à deux pas de là, boulevard Anspach et d’ailleurs je…

- Bien, bien, lui dis-je pour la rassurer, tout en prenant bien soin de lui couper la parole une seconde fois, juste pour éprouver son système nerveux au tout grand maximum.

 

Le lendemain, vers midi, bien campée sur la terrasse chauffée du Métropole – nous étions le 15 janvier quand même -, je simulais de glander…Les grooms s’affairaient à accueillir une délégation d’hommes politiques africains, c’était marrant à voir ; un peu comme si l’esclavage s’était trompé de côté ! Mes cheveux rouge brique tout ébouriffés et mon butterfly sur le dos de ma main droite attiraient l’attention des clients huppés de cet hôtel chic de la capitale…Pas discret me dira-t-on pour un privé mais je ne troquerais pour rien au monde mon look punkie contre un deux pièces à la noix qui me donnerait une allure guindée, aux antipodes de ce que je suis.

Je commençais à siroter un whisky coca quand un gars aux allures de dandy, engoncé dans un costume Armani, frôla mon bras droit…

Edouaaaaard Dutilleul ! Je ne pouvais pas me tromper ! Un beau grand type aux lèvres encore pleines de lait maternel ! C’était bien lui ! Seul…

J’attendis quelques minutes et puis, direction water closet…En passant dans la grande salle, que vis-je, juste en- dessous de ces magnifiques ornements art déco, là, dans un coin pas très bien éclairé ?

Edouaaard Dutilleul….bien accolé à un p’tit gars bien propre sur lui, vernis sur les ongles et rimmel sur les cils ! Pour un peu j’oubliais de me rendre aux water closet ! Question petits-enfants de l’empire Dutilleul, c’était mal barré…

Quelques minutes plus tard, j’étais de nouveau sur la terrasse et là, clic clac clic clac, en me tortillant comme un ver de terre, je réussis à prendre quelques photos de nos mignons tourtereaux…Ces deux –là semblaient ne pas s’ennuyer …

-  Dites-moi, ne serait-ce pas ce slameur bien connu… dont j’ai oublié le nom, assis là, à côté du beau garçon au costume Armani, tout au fond de la salle ?

- Oh non répond le garçon bien amusé ! Monsieur Dutilleul est avec son ami, Etienne Belliard, le styliste de la rue Antoine Dansaert !

Voilà comment on tire les vers du nez d’un pauvre garçon de salle …

Et bien, quand madaaaame Dutilleul aura le bec sur ces photos…Son petit garçon caressant la main d’un styliste, ça va grincer …

Brave cœur comme je suis, je convoquai dès le lendemain notre merde- poule

Je jubilais en imaginant la tronche de cette vieille rombière….Et bien là, grave erreur, c’est moi qui fut étonnée…Ses gros doigts asphyxiés par des bagues aux pierres rutilantes prirent les photos froidement. Pas la moindre sueur n’a perlé. Aucun état d’âme. Rien !

La Dutilleul me regarda d’un air de dire j’aurais encore mieux aimé que mon fils se tape une fille comme vous…

Elle allongea une liasse de billets, prit les photos et s’éclipsa comme un courant d’air, comme si une foule de choses à exécuter l’attendaient…Du jamais vu !

Cette nana ne m’inspirait rien de bon. Dès le départ, j’avais sniffé du malsain qui transpirait de ses pores. Mais rien de bien précis, ce jour-là, ne se rappela à ma mémoire.

Mon pressentiment se confirma quelques jours plus tard ….

Dans le journal, mes yeux s’arrêtèrent net sur cet article :

« Le styliste très prometteur de la rue Antoine Dansaert, Etienne Belliard, ne nous fera plus rêver…Le corps poignardé du jeune créateur fut retrouvé hier, dans son atelier de couture, baignant dans une mare de sang … »

Dutilleul, Dutilleul…ce nom me revînt à la mémoire …De l’hémoglobine, un homo….Oui, oui ! Bordel de bordel ! Une affaire vieille de cinq ans, à l’époque, je potassais toutes les affaires criminelles de la capitale…Mais oui, bien sûr !

Un coiffeur de la rue Neuve, retrouvé mort lui aussi …On n’a jamais retrouvé le criminel mais le nom d’Edouard Dutilleul avait été cité dans la presse…

Ce jour-là, je venais de boucler deux affaires à la fois !

Grâce à la perspicacité – excusez-moi du peu - de Sam Paternoster, une jeune privée aux cheveux rouge brique et à l’allure punkie, madame Dutilleul, reine mère d’un empire léger comme un château de cartes, eut tout le temps nécessaire pour astiquer toutes ses breloques, seule, dans une geôle de la capitale…

 

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com

 


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Fluctuat nec mergitur, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

FLUCTUAT  NEC  MERGITUR

 

Le bois du bol d’air longe une rue pavée où s’érige une église du douzième siècle, un monument restauré, classé, qui a ouvert ses portes aux amateurs d’art et d’histoire.

A l’entrée du bois, un écriteau invite les passants à découvrir un lieu enchanteur: Maintes fois remodelé, le site bénéficie aujourd’hui d’une option d’aménagement qui préserve sa valeur écologique : bois de vieux saules, massifs d’épineux et de ronces, cognassiers, prairies fleuries, friches et bords de chemins odorants, mare aux batraciens, sous-bois rafraîchissants, petits potagers, verger, ruisseau. La pergola et les rampes de bois qui jalonnent le chemin sont réalisées en robinier.

Sans oublier les petits pensionnaires comme la grenouille rousse, le colvert, ou le pic épeiche.

Ce havre de paix unanimement apprécié par les amoureux du calme et de la nature fait la Une des journaux depuis quelques jours. Sur le pont de bois qui surplombe la mare aux batraciens, plusieurs corps sans vie ont été découverts. Une bien étrange affaire que celle-là. Le Nunc est bibendum, nom du bistrot qui jouxte «le bois de l’enfer» ainsi surnommé par une presse avide de sensation, ne désemplit pas. La gargote est devenue le quartier général d’une foule de curieux, des journalistes et de la police.

«Ne cherchez plus le coupable ! A qui profite le crime ? Ben à moi, tiens !» aurait pu déclarer, avec son esprit frondeur, Pol, le patron du bibendum, un gros bonhomme jovial, féru d’auteurs grecs et latins, à un point tel, qu’il a donné à ses deux fils, issus d’un mariage heureux avec Hélène, les prénoms de Virgile et d’Homère. Drôlement accro, Pol !

Mais, l’homme n’a pas trop le cœur à rire. L’hécatombe du petit bois l’affecte d’autant plus que la première victime était un de ses meilleurs clients : René Cuzan, dit cul sec ou, pour parodier Lucky Luke, «l’homme qui levait le coude plus vite que son ombre». Cul sec cultivait un potager situé non loin du bistrot. Tous les jours, vers dix-sept heures, il venait s’enfiler quelques p’tits blancs en guise d’apéro, pendant que son épouse, la patiente Adèle, l’attendait pour le dîner.

«Allons donc, comment pourrait-elle en vouloir à un homme si câlin, si attentionné, qui n’avait pas hésité à délier les cordons de la bourse pour lui offrir un four à micro-ondes… fort pratique en somme pour réchauffer son repas quand il rentrait tard le soir, éméché…»

Le jour fatal, René était tellement bourré, qu’il était repassé par le bois, pensant que le bon air de l’endroit le ragaillardirait. En fait de retapage, il fut retrouvé avec l’intérieur du corps calciné, comme s’il avait inhalé un puissant insecticide par le biais d’un aérosol. Les cadavres suivants allaient présenter le même symptôme.

 

L’os est particulièrement dur à ronger pour le commissaire Didier Leclebs car, il n’y a pas de lien entre les victimes qui se différencient tant au niveau de l’âge, que du sexe ou du statut social. Dans son bureau où s’entassent en piles compactes procès-verbaux et dossiers en attente, il médite sur l’opportunité qu’il a d’épater les hautes instances s’il mène à terme cette enquête difficile. Une occasion de redorer un blason quelque peu terni.

Mais, pour l’instant, les inspecteurs Mireau et Lelouche, qui le secondent, piétinent dans leurs recherches. Il les convoque d’urgence. Les mains croisées derrière le dos, il arpente le bureau de long en large. L’absence de résultats dans l’enquête lui donne une humeur de chien. Ces deux-là risquent de lui faire louper LE COUP de sa carrière.

L’aboiement n’est pas une exclusivité canine, le commissaire Leclebs en fait une démonstration éclatante :

« JE NE VOUDRAIS PAS ÊTRE À LA PLACE DE CE FILS DE P... LE JOUR OÙ IL TOMBERA ENTRE MES PATTES ! »

Le ton est toujours agressif lorsqu’il s’adresse à ses subalternes :

« Alors, vous deux, quoi de neuf ?

- Euh... s’enhardit Mireau, nous avons un onzième macchabée sur les bras... ce matin...

- Quoi ! braille Leclebs, encore un ! Je suppose qu’il n’existe aucun lien, si ce n’est... »

Il s’interrompt, fusillant du regard un Lelouche penaud, qui avance timidement :

« ... Brûlé de l’intérieur ! Il s’agit d’un fonctionnaire, je vous rappelle que les autres...

- Oh, ça va, je connais la liste par cœur. Dites-moi, mes gaillards, faudrait peut-être enclencher le turbo... j’ai des comptes à rendre, moi ! Jusqu’à présent, pas le moindre indice, pas la plus petite piste. Vous passez votre temps à compter les morts… vous êtes pas engagés comme comptables !

- On fait ce qu’on peut, commissaire... répond Mireau, déconfit.

- Ce n’est pas assez ! »

Afin d’atténuer le feu de la colère de son supérieur, Lelouche intervient à nouveau. Son air de conspirateur fait penser à un joueur de cartes prêt à abattre un atout dans une partie tendue à l’extrême.

« A propos, Pol, le patron du bistrot, m’a signalé avoir entendu un curieux remue-ménage durant la nuit précédant la découverte du premier cadavre...

- Quoi ? Qu’est-ce que… pourquoi pas me l’avoir dit plus tôt ? s’irrite le chef.

- Ben, le gars ne s’est pas levé, il était trop fatigué. Donc, il a entendu, mais rien vu… il m’a cependant assuré qu’il y avait du monde dans le bois…

- Ouais, encore une fois, on n’avance pas ! » Leclebs continue de faire les cent pas en maugréant.

Lelouche insiste, tenant absolument à faire l’intéressant :

« Notez, commissaire, que je ne le sens pas vraiment ce gars-là. C’est un faux jeton. Il emploie des mots à double sens et s’exprime dans un jargon incompréhensible. M’étonnerait qu’à moitié qu’il ait des choses à cacher. Tiens, le jour où je l’ai cuisiné, je l’ai entendu causer en étranger à un de ses copains. Il parlait d’un client... qui était heureux d’avoir fait un grand voyage... un certain... Ulysse, je crois... ça, il l’a dit dans notre langue, c’est peut-être un indice... affaire à suivre ?

- Qu’est-ce que vous me chantez là ?

- Ben... l’Ulysse en question... c’est peut-être la clé de l’énigme... sinon pour quelle raison aurait-il parlé de lui dans un drôle de charabia ? D’abord, va falloir vérifier si c’est son véritable nom, ensuite...

-… Assez de blabla, allez me surveiller ça de plus près... »

 

L’air s’est enveloppé des fragrances d’un printemps cédant volontiers au renouveau d’une nature en ébullition. Une résurrection qui contraste avec la mort rôdant dans les environs.

Les inspecteurs sont en faction, dans une voiture banalisée, près des entrées principales du bois. Ils communiquent au moyen de talkies-walkies hauts de gamme. Mireau au sud, grille une énième cigarette tandis qu’au nord, Lelouche se coule dans la quiétude ambiante. Il est tiré de sa léthargie par l’arrivée inopinée de Pol.

« Alors inspecteur, on s’endort dans les délices de Capoue ?

- ...?... Hein, qui c’est celle-là ? Et d’abord, que faites-vous ici ?

- J’éprouve le besoin de respirer un peu, fessus sum laborando...

- ...?...

- Mon épouse a pris le relais pour quelques instants. Ex quo tempore ibi estis ?

- Ecoutez mon vieux, je ne comprends rien à votre baratin...

- C’est du latin. Une langue prétendument morte, pourtant…

- Ouais, ça suffit, dégagez maintenant, je bosse, moi !

- D’accord, d’accord… en fait, je voulais vous avertir, inspecteur, que, malgré les appels à la prudence lancés par les médias, j’ai aperçu deux jeunes gens pénétrer dans le bois... je ne voudrais pas qu’il leur arrive malheur...

- Y a longtemps ?

- Une bonne heure... j’espère qu’ils ne seront pas expédiés ad patres... je veux dire... j’espère qu’on ne les retrouvera pas morts, comme les autres !

- ... Ou morts... comme votre latin ! »

«Et toc ! Je l’ai mouché cette fois » jubile Lelouche.

 

Suzon et Charles-Ferdinand forment des projets d’avenir. En fin d’études d’option professionnelle, la belle se destine à la couture. Le jeune homme, issu d’un milieu bourgeois aisé, termine des études d’assistant social afin d’aider les plus démunis. L’attrait de l’inconnu le pousse vers cette voie.

Main dans la main, ils foulent le sentier de terre battue qui mène au pont de bois. Passant devant un cognassier, le garçon tombe en arrêt, admiratif.

« Oh, des coings ! J’en cueillais dans le parc qui ceinturait l’immense propriété de grand-mère... hum... j’en ramenais des seaux entiers pour qu’elle fasse des confitures. Bon sang, ils ont le même effet, sur moi, que la madeleine de... »

« ... Brel !... coupe Suzon, fière d’étaler ses connaissances.

- Mais non, de Proust, ma chérie. Charles-Ferdinand lui pose un tendre baiser sur les lèvres. «Cognasse» pense, en même temps, le petit pète sec en s’emparant d’un coing qu’il roule entre ses doigts.

« ... Il y a toujours un coing qui me rappelle…

- Ah ça, c’est Eddy Mitchell ! » dit-elle spontanément, certaine cette fois, de ne pas se tromper.

Leur balade les conduit jusqu’au pont où ils s’enlacent, perdus dans un océan de bonheur. Ensuite, accoudés sur la rambarde, ils admirent le magnifique spectacle qu’offre le soleil couchant qu’ils prennent à témoin pour susurrer les promesses éternelles.

Soudain, une odeur âcre se répand, devenant vite insoutenable. Elle provient d’un tuyau qui, tel le périscope d’un sous-marin, émerge du centre de la mare aux batraciens.

Cette pestilence provoque chez les tourtereaux des quintes de toux, suivies de vomissements. Les yeux rougis, ils portent la main à la gorge, la bouche grande ouverte comme pour mieux happer l’air, si nécessaire à la vie. Un air subitement devenu un ennemi mortel piquant, brûlant, tuant...

Suzon et Charles-Ferdinand s’affalent sur le pont et, aussitôt, l’odeur se dissipe dans la douceur de cette soirée printanière, en même temps que le tube disparaît au fond de la mare.

 

« Allô requin bleu... allô requin bleu... insiste Lelouche en hurlant dans son appareil.

- Voilà, voilà, pas de panique, je suis là, poisson d’avril... si on ne peut plus aller pisser en paix... que se passe-t-il ? répond Mireau, excédé.

- Le patron du Bibendum m’a signalé la présence d’un homme et d’une femme dans le bois... tu ne les aurais pas vus sortir ? s’inquiète Lelouche.

- Wabada bada, wabada bada…

- Tu te crois malin ?

- Si on peut plus détendre l’atmosphère…

- C’est vraiment le moment…

- Bon… ceci dit, j’ai vu personne… y a longtemps ?

 - Une bonne heure environ… »

Lorsqu’ils découvrent les corps de Suzon et de Charles-Ferdinand, les inspecteurs sentent une chape de plomb s’abattre sur leurs épaules, un sentiment d’impuissance les envahir. Rompus de longue date à affronter le pire, ils craignent cependant les foudres à venir du commissaire Leclebs.

« J’en connais un qui va être content... soupire Mireau.

- Tu parles... » lâche presque en choeur Lelouche.

 

« Monsieur le Ministre vous attend » fait la jeune secrétaire de cabinet. Elle arbore un large sourire ainsi qu’un cardigan en cachemire.

Le Ministre de l’Intérieur, Jean Dorant, s’avance, une main franche tendue vers le commissaire Didier Leclebs.

« Monsieur le commissaire général de la PJ, bonjour !

- Euh... pardon, Monsieur le Ministre,... commissaire tout court... balbutie le roquet.

La secrétaire s’éclipse, refermant la porte derrière elle.

« Comment donc ? Malgré vos états de service, vous n’êtes encore que commissaire… » Il se met à compulser sommairement un dossier épais qui repose sur un sous-main défraîchi.

«Il se paye ma tête, après les fleurs, je vais avoir droit au pot» pense Leclebs.

Sachant que l’attaque est la meilleure défense, il prend les devants.

« Au sujet de l’affaire du bol d’air, Monsieur le Ministre, nous sommes arrivés dans une phase dissuasive importante. Après cinq jours au cours desquels on ne pouvait plus compter les morts sur les doigts des... deux mains, j’ai décidé de modifier le système de surveillance. Les résultats se sont avérés au-delà de toute espérance : plus de maccha... euh... plus de cadavres sur les bras depuis quarante-huit heures… »

Le Ministre répond, évasif :

« C’est bien Leclebs, c’est bien. J’ai pris connaissance de cela dès mon retour d’un grand voyage dont je reviens très content... »

Le commissaire questionne à brûle-pourpoint :

« ... Comme Ulysse ? Monsieur le Ministre...

- ... Je constate mon cher Didier, vous permettez que je vous appelle Didier, que vous ne manquez point de références culturelles. »

L’autre, confus :

« Oh, vous savez, Monsieur le Ministre, je ne fais que mon boulot, c’est mon job de savoir... euh, vous permettez... une petite question... voyagez-vous toujours sous votre véritable identité ?

- Dites-moi, cher ami, je suis, me semble-t-il, soumis à un interrogatoire serré. Je ne vois pas où vous voulez en venir, quelle question saugrenue... bien entendu, je voyage toujours sous ma véritable identité, pourquoi en irait-il autrement ?... Qu’importe, je ne peux vous en vouloir de conserver constamment l’esprit en éveil. N’est-ce pas l’apanage d’un bon flic ? D’ailleurs, je pense que votre dossier se trouvera en ordre utile pour cette promotion au grade de commissaire général de la PJ… »

Le brave Leclebs n’en croit pas ses oreilles. Mais il est à cent mille lieues d’imaginer que le meilleur reste à venir.

Jean Dorant prend un air grave. Il pose les coudes sur son bureau et joint l’extrémité de ses doigts, signes annonciateurs qu’il se prépare à tenir un discours, une spécialité des gens de sa corporation.

« Didier... par votre occupation professionnelle, vous êtes bien placé pour savoir que nous évoluons dans un monde de brutes où le pouvoir et l’argent sont intimement liés. La guerre économique que nous livrons à d’autres nations fera un jour ou l’autre, c’est une certitude, des perdants. Il n’est pas question de nous retrouver dans la peau de ceux-ci. Evoluant dans un pays aux ressources naturelles limitées, pour ne pas dire inexistantes, il nous faut dès lors user d’astuces, d’esprit d’entreprise, de créativité... vous me suivez ?

- Tout à fait, Monsieur le Ministre...

- Alors, aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous vendons la mort pour... garder la vie. » Il marque un temps d’arrêt afin de ménager ses effets, puis reprend :

« ... Des contrats sont en passe d’être signés avec des pays lointains où les dirigeants, très riches par la grâce des ressources naturelles dont le sous-sol de leur territoire regorge, sont confrontés aux nombreux problèmes inhérents à une surpopulation engendrant pauvreté et conflits ethniques... c’est de l’une de ces régions que je reviens. J’y suis allé négocier le nouvel équipement que nous venons de mettre au point. Restant en contact permanent avec le directeur de mon cabinet, celui-ci m’a tenu au courant de l’évolution des effets positifs de cette expérience capitale… mais je parle, je parle jusqu’à la déshydratation… Didier, désirez-vous boire quelque chose ?

- Non, merci, Monsieur le Ministre. »

Le flic se dit qu’il a bien affaire au prototype du politicien. Jean Dorant emprunte le chemin des écoliers au lieu d’aller droit au but.

Le Ministre se sert un verre d’eau qu’il vide d’un trait.

«... Nous avons donc mis sur pied, avec la collaboration de nos plus éminents savants, un système d’élimination sournois, silencieux, mais terriblement efficace, qu’il fallait, bien entendu, tester. Pensez donc : la propagation d’un produit toxique qui ne laisserait aucune trace. Un de nos chercheurs, le professeur Hopplynus, a ainsi concocté un insecticide à l’échelle humaine dont voici la composition... »

Il tire un papier de sa poche sur lequel sont griffonnés quelques mots.

«... Du dichlorvos, ester phosphoré avec action anticholoinestérasque et du chlorure de méthylène. Des techniciens de premier choix, je vous ferai grâce des détails, ont donc expérimenté cette arme redoutable dans le bois du bol d’air. La mise en place de ce système sophistiqué a duré toute une nuit. Un laps de temps de cinq jours s’avérait nécessaire pour vérifier l’efficacité du produit. »

Leclebs est atomisé.

« Enfin, Monsieur le futur commissaire général de la PJ... si, si, j’y tiens plus que jamais… sachez que j’ai exigé que cette enquête soit menée par vos bons soins. Je m’étais souvenu qu’un éditorialiste vous avait joliment défini en une formule : fluctuat nec mergitur… vous le champion incontesté des affaires classées sans suite… alors, une de plus ! N’ayez crainte, le bon peuple se lassera vite, comme toujours. Aujourd’hui, il descend dans la rue, demain chacun vaquera à ses occupations quotidiennes. Pour résister à la pression immédiate, dites que, comme pour l’assassinat d’Albert Loos, le président du parti de l’opposition, l’affaire suit son cours. Sur ce, au revoir et merci, Monsieur le futur commissaire général de la PJ… »

 

Didier Leclebs et Jean Dorant se serrent la main. Finalement, la fatuité du premier s’accommode plutôt bien de l’orgueil du second.

Vanitas vanitatum et omnia vanitas... dirait Pol.

 

 

Alain Magerotte

Nouvelle extraite de "Tous les crimes sont dans la nature"

 

A. Magerotte Tous les crimes sont dans la nature

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La décision, une nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

                                 

 

desguin

 

 

  La décision.                                                                

 

 

                                   

Les yeux rougis, des sanglots dans la voix, une dame d’une soixantaine d’années est assise sur le bord de la chaise métallique. Elle hoquette tellement qu’on ne perçoit pas la fin de ses phrases. Elle lâche deux mots, renifle, recommence l’exercice et puis  plonge son visage bouffi entre ses mains. Elle pivote la tête de gauche à droite et renifle de plus belle. De la poche de son tablier bleu, elle sort un paquet de mouchoirs en papier. Toute tremblotante, elle en extirpe un. Parfois, ses cris stridents font sursauter le canari, un petit oiseau tout déplumé…

- Allons, allons, reprenez-vous…Je comprends votre chagrin…depuis si longtemps que vous travaillez au service de madame Denonceau…Dix ans m’avez-vous dit ? demande le  jeune inspecteur de police, assis juste devant la malheureuse.

- Oui, c’est bien ça, plus ou moins dix ans, confirme la dame, en s’essuyant les yeux à chaque mot qu’elle lance…

- Vous n’aviez jamais rien remarqué d’anormal dans le comportement d’Alexis Denonceau ? demande l’inspecteur Gérald Douillet, avec de la compassion dans la voix…


La dame se reprend,  relève la tête et s’assied plus fermement sur la chaise. Elle cherche ses mots, donne l’impression de vouloir cracher une vérité mais réfléchit, afin de bien peser ce qu’elle veut spécifier…

- Parlez, je vous en prie, vous ne risquez rien et surtout, vous devez nous dire tout ce que vous savez ...Depuis le début …

Gérald Douillet se lève et, avec des traits de compassion sur le visage, il sert une tasse de café sucré au témoin principal… 

La dame tournicote sa cuillère dans la tasse, ses pensées sont lointaines.


Et puis, elle se décide à parler, comme dans une longue expiration de soulagement :

─ Monsieur Alexis, c’est un homme gentil…dit-elle, en se raclant la gorge…Jamais, je n’aurais imaginé…

─ Il avait des amis, des amies qui venaient lui rendre visite ? interroge l’inspecteur, tout en griffonnant sur son bloc-notes à chaque fois que la pauvre dame s’exprime. Essayez de vous souvenir, cela pourrait aider …vous savez…les fameuses circonstances atténuantes !

─ Vous savez, poursuit la dévouée tout en sanglotant encore un peu, je viens chaque jour de 8 heures jusque 13 heures…Monsieur Alexis, c’est un homme ordonné, un professeur voyez-vous, c’est souvent comme ça …

─ Tiens, c’est bizarre, vous m’avez dit tout à l’heure qu’il ne travaillait plus …à 52 ans, c’est un peu jeune…Il restait donc ici, tous les jours …entre ces murs, et face à la mer ? demande l’inspecteur de la voix douce de celui qui est plongé dans une de ses toutes premières enquêtes.

─ Cela fera un an, au carnaval de Dunkerque, que monsieur ne travaille plus. Madame sa mère était très heureuse que son fils reste à la maison !


Il pourra s’occuper de moi toute la journée et je ne serai plus jamais seule, m’avait-elle confié. Je me souviens très bien de la mine réjouie de madame Denonceau ! Quand j’y pense docteur, heu, inspecteur, 

- ça me fait mal ! Je ne comprends pas ! s’esclaffe-t-elle, en laissant couler chaudes larmes…

─ Alexis Denonceau ne sortait donc jamais d’ici ? A part ses promenades matinales sur la plage ? demande l’inspecteur, tout éberlué de constater le dévouement sans faille du fils pour sa mère…

─ Sortir ? Oh non ! Madame sa mère n’aurait pas apprécié ! Déjà quand monsieur Alexis allait au lycée, pour donner cours, et bien, madame Denonceau, elle téléphonait au directeur pour être certaine que son fils ne lui cachait rien, au sujet de ses heures de travail, vous comprenez docteur, heu….excusez-moi, inspecteur, continue la dame, plus loquace à présent, toute ragaillardie en sirotant sa tasse de café par petite gorgées.

─ Oh, je comprends, siffle l’inspecteur, en fronçant les sourcils et en  tortillant son stylo entre ses lèvres…Et, dites-moi, interroge-t-il tout en focalisant ses questions vers une direction bien précise,  il s’occupait beaucoup de sa maman ? Madame Denonceau était handicapée….


Sans aucune hésitation, la femme d’ouvrage étale tout ce qu’elle sait...

─ Mais monsieur Alexis, c’est lui et lui seul qui soignait madame sa mère ! C’est qu’elle ne voulait pas qu’une infirmière vienne se tortiller sous le regard de son fils ! Paix à son âme, intime-t-elle, tout en se signant. Monsieur Alexis, c’était lui qui soignait sa maman et …

─ Vous pourriez me préciser …vous dites bien soigner sa maman…A quels soins pensez-vous ?

─ Le matin, monsieur Alexis soignait madame sa mère…c’est-à-dire qu’il se rendait dans sa chambre, il déposait madame sur sa chaise roulante, il l’emmenait aux toilettes et là, il la laissait seule ...

Quelques minutes plus tard, madame Denonceau agitait sa clochette. Monsieur Alexis accourait, il transportait sa maman des toilettes jusque dans la salle de bains et là, il lavait sa maman…Oh oui, j’oubliais ! Quatre fois par jour, monsieur piquait le doigt de madame, pour le sucre dans le sang, vous comprenez, madame était diabétique…poursuit-elle en se remémorant tous les gestes de son patron. Et puis, il piquait, pour l’insuline …Plusieurs fois par jour, madame agitait sa clochette pour l’une ou l’autre chose : la conduire aux toilettes, lui donner un verre d’eau….Jamais je n’ai entendu monsieur Alexis soupirer quand madame sa mère lui demandait un petit service …


Le jeune inspecteur écoute, note, réfléchit. Il a de grands yeux étonnés…

─ Alors ce matin, quand je suis arrivée et que monsieur Alexis m’a dit : « Bonjour Marianne, madame ma mère est dans son lit, elle ne se lèvera pas aujourd’hui, ni les autres jours d’ailleurs », j’ai demandé si je devais appeler le médecin…Et, avec son calme habituel, tout en ajustant sa perruque, de longs cheveux noirs, il a continué : « Hier soir, j’ai tué ma mère, une surdose d’insuline…appelez les flics, dites-leur… Je suis sur la plage, je prends le chien, mon filet de pêche, mes vêtements de femme. Je veux respirer. Et  être moi-même. Enfin ».

 

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com/

 

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"L'enveloppe bleue", une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

L’ENVELOPPE  BLEUE

 

Il a plu à seaux toute la nuit. Ce déluge n’est cependant pas la cause de son insomnie : l’homme, patron d’un abattoir spécialisé dans la volaille, n’a pas trouvé le sommeil parce que l’épuisante journée qui l’attend, en cette avant-veille de fête de fin d’année, le perturbe.

«Ils se sont tous donné le mot pour attendre le dernier moment», ronchonne-t-il.

Après être passées entre ses mains, des dizaines de dindes et de poulets vont se transformer en mets plus sophistiqués les uns que les autres pour satisfaire de gourmands appétits.

Finissant de nouer le cordon de son tablier blanc, il appelle, irrité :

« Jacques ! Jacques, où es-tu ? Dépêche-toi, il y a beaucoup de travail aujourd’hui, je n’ai pas de temps à perdre. Je vais partir… »

La femme tempère l’impatience de son compagnon.

« Il ne va plus tarder, il m’a promis de ne pas traîner en allant chercher le pain. Attends-le, sinon il risque de piquer une colère, tu le connais… et puis, penses-tu que ce soit un spectacle pour un enfant ?

- J’estime agir pour son bien en l’emmenant chaque fois avec moi, son caractère s’aguerrit, il s’endurcit. D’autre part, il doit libérer la violence qui est en lui et il en a, crois-moi… on peut déjà être certain que, plus tard, Jacques ne sera pas une mauviette… »

Elle l’interroge du regard, pas vraiment convaincue mais n’insiste pas, s’inquiétant en silence pour son fils, si différent des gamins de son âge. Plutôt que de rechercher la compagnie des autres gosses, Jacques préfère passer d’interminables heures dans l’ambiance morbide de l’abattoir en prenant un plaisir malsain à la vue des exécutions perpétrées, à une cadence infernale, par son géniteur. Un géniteur qui exerce sur lui, une mainmise sans partage.

Dès son retour, Jacques enfile ses grandes bottes en caoutchouc. Le chemin est embourbé. Au dehors, père et fils s’empliront les poumons de cette odeur de terre mouillée qui répand un parfum revigorant qu’ils aspireront sans modération pour mieux supporter les exhalaisons respirées jusqu’à l’écoeurement tout au long d’une harassante journée de labeur… prouvant que les affaires, quant à elles, marchent plutôt bien. A un point tel que l’homme a l’intention d’engager deux nouveaux ouvriers au printemps prochain.

 

Trente ans ont passé.

Petit et ventru, Jacques Cordère aimerait tordre le cou à sa solitude. La perspective de l’avoir à ses côtés jusqu’à son dernier souffle pèse si fort, que ses larges épaules s’affaissent chaque jour un peu plus, lui conférant une silhouette voûtée, semblable à celle d’un vieillard.

Or, Jacques n’a pas encore atteint quarante ans. Un âge où, il l’a lu dans une revue spécialisée, l’homme atteint sa plénitude physique et mentale. Aussi, a-t-il décidé de mettre les bouchées doubles pour mettre un terme à sa vie de solitaire.

Ce soir, Jacques a rendez-vous. Il arpente, de long en large, le trottoir au pied d’un immeuble où se trouve le siège d’une compagnie d’assurances. Notre homme lutte contre une nervosité qu’accentuerait l’immobilisme.

Impatient mais surtout inquiet, il guette l’arrivée de cette femme contactée par l’intermédiaire d’une petite annonce trouvée dans le journal qu’il tient plié sous le bras :

Irma, 35 ans, veuve aisée, cherche homme seul entre 30 et 40 ans pour relations sérieuses. Situation stable, sympa, aimant les petits restaurants et la campagne.

Curieusement, aucun détail physique n’apparaît dans ces lignes.

«Bah ! Au diable le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse» se dit Jacques, conscient tout de même de ne pas se trouver dans les conditions pour faire le difficile.

La mention «aisée» ne le laisse, évidemment, pas indifférent. Parce que, tant qu’à faire, il préfère savourer un Pommerol au coin de l’âtre qu’un Château La Pompe auprès d’un vieux convecteur au gaz. Pour l’amour, on verra plus tard… avec le temps… 

Une chose l’embarrasse : le goût prononcé de la dame pour la campagne. Quelle horreur ! Avec son cortège de moustiques et de bestioles plus répugnantes les unes que les autres. Sans compter l’insupportable odeur de purin. Non, très peu pour lui. Quel plaisir peut-elle éprouver à la vue de prairies interminables remplies de vaches, de moutons et de cochons ?

«Quoiqu’en ce qui concerne ces derniers...» songe-t-il en rougissant à cette pensée osée.

Jacques trouve le temps de plus en plus long et de plus en plus froid. Il décide alors de jeter un coup d’œil sur le journal dont la première page est consacrée au tueur de flics qui terrorise la ville; celui qui tue les «poulets» en leur tordant le cou… mais, voici qu’elle apparaît, soudain, dans toute sa grâce.

Une silhouette fine et élégante, mise en valeur par la lumière blafarde que diffusent les lampadaires alignés sur le trottoir.

«Putain le flacon, du first class» se pâme Jacques.

L’inconnue traverse la chaussée et se dirige d’une démarche souple vers lui. Il se recroqueville. Relevant le col de son imper, notre amoureux transi enfouirait volontiers toute sa tête s’il le pouvait. Le rouge lui monte aux joues. Il voudrait fuir cet endroit. De plus, donner rendez-vous devant une compagnie d’assurances quand on en manque à ce point-là. Ah, comme il les envie, ces héros de cinéma, sûrs d’eux, parce qu’ils n’ont pas… le physique ingrat de Jacques Cordère, voilà tout.

« Monsieur Cordère ? Jacques Cordère ? » questionne l’arrivante en le dévisageant de ses grands yeux verts.

« Euh... oui... madame... »

Cette réponse de petit garçon «pris en défaut» agace notre homme qui, impressionné, juge déjà cette jolie veuve trop bien pour lui.

«Une fois pour toutes, Jacques, arrête de te ravaler ainsi ! Accroche-toi, vieux et dis-toi surtout, même s’ils ne sont pas apparents, que cette charmante créature a aussi ses imperfections, ses craintes, ses doutes…»  

« Avez-vous un endroit de prédilection où l’on pourrait dîner et faire plus ample connaissance ? questionne-t-elle, en le tirant de ses réflexions.

- Euh… oui… »

Ce rendez-vous capital a obsédé Jacques dès l’aube. L’estomac noué, notre homme n’a rien mangé de la journée. Il est, ce soir, aussi affamé qu’un top model se préparant à un défilé relevant de la plus haute importance pour la suite de sa carrière.

« Vous êtes garé loin d’ici ?

-… En fait, oui… euh, je veux dire non… ma voiture est à l’entretien… nous allons prendre un taxi, à mes frais, bien entendu… »

Jacques Cordère ment, il n’a pas de voiture. Il le dira plus tard ou plutôt, non, il doit le dire maintenant pour ne pas entamer leur relation sur un mensonge. Il se ravise donc :

« En vérité, je n’ai pas de voiture, je…

- Il n’y a aucune honte à cela. Vous pensiez que j’étais une femme qui jugeait sur les apparences ? C’est vraiment cette impression que je donne ?

- Je… je n’en sais rien… je… je ne sais déjà pas parfois qui je suis…

- Intéressant ce que vous me dites.

- Ah oui ? Je… je vais héler un taxi, le premier qui passe… évidemment, suis-je bête… tiens, en voilà justement un qui arrive… »

En montant dans le véhicule, Cordère jette l’adresse d’un restaurant italien situé non loin de son lieu de travail.

Cet avantage psychologique du terrain connu apporte quelque assurance à notre homme. Une assurance renforcée par le «Bongiorno signor Jacques» de Santo, le garçon, lorsqu’ils pénètrent dans l’établissement. Si bien que, profitant de l’état de grâce du moment, Cordère choisit, sans hésitation, une table dans le fond, pour deux personnes, flanquée d’un gigantesque aquarium dans lequel dansent, en une sarabande harmonieuse, une vingtaine de poissons multicolores.

Mais, à peine installé face à Irma, voilà que le manque d’assurance rapplique au grand galop. Aussi, Jacques prie la jolie veuve de l’excuser un instant et s’engouffre dans les toilettes pour retarder un tête-à-tête qui le paralyse de peur. Dans ces conditions, comment établir un plan de séduction ? Déjà que l’imagination coince quand elle est intensément sollicitée dans un laps de temps trop court.

«Papa, je t’en supplie, aide-moi, que dois-je faire ?» 

Jacques Cordère redevient subitement ce petit garçon tremblant devant un paternel dominateur qui n’imaginait pas le voir un jour devenir adulte et qui, dès lors, n’éprouva pas le besoin de l’entretenir des choses de la vie. Jacques n’a réussi à se soustraire de ce lourd héritage qu’à doses homéopathiques. Il est d’ailleurs toujours en traitement. Mais, ça va mieux, beaucoup mieux, hier encore, il n’aurait jamais osé répondre à une annonce…

Jacques se passe de l’eau sur le visage, réajuste sa cravate, remet de l’ordre dans sa chevelure clairsemée, cachée d’ordinaire sous une casquette à carreaux, et retourne prendre sa place en face d’Irma.

« Vous semblez connaître la maison, que me conseillez-vous ? interroge-t-elle.

- Des… ravioli à l’italienne, répond-t-il spontanément, ils sont succulents. Je peux vous donner la composition de la farce : 600 grammes de poulet cuit et désossé, 100 grammes de mortadelle, 100 grammes de jambon de Parme, 2 œufs, 1 oignon, 1 gousse d’ail…

-… Parfait, vous m’avez convaincue, sourit-elle, puis, elle ajoute d’un air ingénu : 600 grammes de poulet… vous aimez le poulet ?

- Oh oui, je l’adore… pourquoi ?

- Pour rien, fait-elle, pour rien… »

La langue de Cordère ne se délie qu’à l’énoncé de sa recette de cuisine favorite car, pour le reste, son imagination répond aux abonnés absents. Le dîner, en effet, s’apparente à un round d’observation pour l’une, à l’incapacité d’engager la conversation sur le sujet le plus futile soit-il, pour l’autre.

Les regards se croisent; le plus souvent, ils se fuient. C’est au dessert qu’Irma rompt la glace... au moyen de la petite cuillère argentée qu’elle tient avec une élégance raffinée. Les deux boules, vanille et chocolat, arrosées de crème fraîche, servent ainsi d’amorce à un échange de propos sur lequel le plus audacieux des bookmakers n’aurait osé miser le moindre franc quelques instants plus tôt.

« Monsieur Cordère... suis-je la première femme dans votre vie ? » Elle penche la tête de côté comme pour mieux sonder son âme.

Jacques est décontenancé. Que répondre ? Tout est si compliqué... et cela depuis toujours.

Il toussote pour s’éclaircir la gorge et, d’une voix qu’il s’efforce d’affermir, il ânonne un «oui» presque inaudible, agrémenté d’un sourire de crétin.

A quoi bon révéler les rares tentatives amoureuses qui ont lamentablement échoué… à faire rire de lui ? Il n’est pas conseillé non plus d’avouer l’amour secret qu’il éprouve pour cette jolie brunette dont les passages sont guettés, le soir, avant le J.T. de 20 heures.

Se trémoussant au son d’un rythme latino-américain, la jolie brunette en question vante les mérites d’une marque réputée pour la qualité de ses pâtes. Jacques enregistre chacune de ses apparitions sur son magnétoscope pour les mettre bout à bout. Il peut ainsi voir défiler la publicité en boucle durant plusieurs minutes.

Bien qu’il fréquente les plateaux de télévision en tant que machiniste, c’est lui qui, notamment, fait clap dans les clips, Cordère n’a jamais eu le bonheur de croiser cette créature de rêve. C’est peut-être mieux ainsi... que peut-il espérer et que… dirait-il ?

Jacques se sent mal à l’aise. Il évite le regard d’Irma face auquel il se sent nu comme un nouveau-né. Une Irma qui n’arrête pas de le dévisager. Elle le domine, sans aucun doute. Que cherche-t-elle au juste ? Car à présent, voilà qu’elle demande son avis sur le tueur en série, celui qui tord le cou aux poulets. D’après un portrait dressé par les experts, il s’agirait d’un homme victime d’un père dominateur, traumatisé dès son plus jeune âge par quelque chose qui reste encore à définir.

Un père dominateur… tiens donc, ça lui rappelle quelqu’un. Et si elle pensait que c’est lui, Jacques Cordère, le tueur ? Cette réflexion produit, chez «le mal dans sa peau» qu’il est, un ascendant qui s’estompe vite pour faire place à l’indignation. Comment penser une telle chose d’un être aussi respectueux de la vie ? D’accord, ils se connaissent à peine, mais elle voit bien qu’il n’a pas la gueule de l’emploi, ça saute aux yeux, non ?

«Jacques, tu dis des bêtises, car si tous les tueurs avaient la gueule de l’emploi, le travail de la police serait grandement simplifié. La police ! Irma en fait-elle partie ?»

La sueur qui perle sur le front de Cordère le polit comme un miroir. Il a l’impression qu’au moyen de ce support, Irma prend connaissance de ses pensées… et qu’elle comprendra ainsi qu’il trouve regrettable d’aborder un thème aussi sordide dans le cadre enchanteur de leur première rencontre. Mais cela, il n’osera jamais le dire de vive voix.

Santo vole au secours de Jacques en proposant une grappa offerte par la maison. Voilà qui détend l’atmosphère. Notre homme l’avale d’un trait, en commande une seconde à laquelle il réserve un sort identique puis, une troisième.

Jacques n’a pas répondu à la question d’Irma au sujet du tueur. Par contre, les bienfaits de l’alcool commencent à agir et, comme cette femme lui plaît beaucoup, il fait preuve d’une audace dont il serait incapable dans son état normal :

« Je... je le reconnais, c’est… c’est moi l’assassin… et… et, pour mieux assouvir mes bas instincts, je… je vous propose de… de venir prendre un dernier verre... chez… chez moi… »

A son grand étonnement, Irma accepte sans sourciller.

L’homme se relâche à un point tel que, dans le taxi qui les ramène à son domicile, il prend quelques distances avec la bienséance en posant une main baladeuse sur le genou de la femme.

Prenant un faux air de reproche, celle-ci suggère à l’intrépide d’ôter sa grosse paluche de là.

Il obtempère non sans avoir mollement insisté. Mais, peu à peu, l’air frais, filtrant par la fenêtre entrouverte de la voiture, remet les idées en place et, Jacques voit sa témérité soudaine se dissiper avec les vapeurs de l’alcool.

Arrivé chez lui, il est tout à fait conscient. Conscient surtout qu’il ne peut tout de même pas boire chaque fois plus que de raison pour faire preuve d’initiative. Il doit bousculer sa nature s’il veut parvenir à ses fins. Jacques sait qu’une chance comme celle-là ne se présentera pas de sitôt. Il ne peut dès lors la gâcher.

Il prie Irma de s’asseoir dans un canapé confortable et actionne l’interrupteur d’une petite lampe posée sur un guéridon. Protégée par un abat-jour, cette récupération en provenance du décor d’un feuilleton populaire, apporte un bonus à l’ambiance. Et pour rendre celle-ci plus romantique encore, il met un CD, acheté la veille, qui diffuse les grands succès de Dean Martin.

« Madame Irma... que puis-je vous servir... vodka, porto, rhum, whisky ?...

- Je me contenterai d’une coupe de champagne...

- Ah, ça… je… manque de pot, je n’en ai pas... mais, attendez... je pense qu’il y a moyen de s’en procurer au night shop... en fait, c’est plutôt du mousseux... »

Ce contretemps le chavire, elle le rassure :

« Va pour le mousseux... je vais aller le chercher moi-même... un peu de marche après un copieux repas me fera le plus grand bien...

- Vous... vous n’avez pas peur... il fait nuit... le tueur...

-… mais non, puisqu’il est ici, en face de moi ! Et puis je ne suis pas flic, je n’ai donc rien à craindre » balance-t-elle, un brin moqueuse.

Sur ces paroles, elle plonge la main dans son sac pour en ressortir une enveloppe bleue fermée qu’elle tend à Cordère.

« Ne l’ouvrez que lorsque je serai sortie. Dites-moi, où se trouve le night shop ?

- Tout au bout de la rue, vous ne pouvez pas le manquer » bégaie l’homme, intrigué par le pli qu’il retourne sans cesse entre ses doigts nerveux. Une étrange sensation le gagne.

« N’oubliez pas… ne l’ouvrez que lorsque je serai sortie ! »

Il croit percevoir une pointe de regret dans la voix d’Irma qui pose un baiser sur sa joue.

Sitôt la jolie veuve partie, Jacques se précipite dans la cuisine et s’empare d’un couteau. Avant de décacheter l’enveloppe, il songe à la chance qui est sienne.

Dans sa quête de trouver l’âme soeur, il vient de faire mouche. Bon sang, il y a des signes révélateurs : les regards incessants décochés dans sa direction au restaurant... la main qu’on demande, sans trop de conviction, d’ôter du genou... et puis surtout... Irma a émis le désir de boire du champagne. Ce délicieux nectar n’est-il pas approprié à la célébration d’un heureux événement ?

Enivré par les émanations d’un bonheur tout neuf, l’homme éventre l’enveloppe bleue d’un coup sec et découvre un texte impersonnel dactylographié sur une feuille A4 :

Cher Monsieur,

Je vous remercie pour l’excellente soirée passée en votre compagnie. Après un examen approfondi de votre charmante personne, j’ai le regret de vous annoncer que vous ne correspondez pas aux critères recherchés.

Veuillez dès lors me chasser de vos projets.

Bien cordialement. Irma.

La sanction est impitoyable. Hébété, l’homme flotte en apesanteur dans les brumes d’une infinie désolation.

 

La police piétinait dans l’affaire du tueur de flics. Un personnel, par la force des événements, de plus en plus limité, une infrastructure insuffisante, ont alors insufflé au commissaire Albert Grosbon l’idée de lancer dans l’arène des voyantes extralucides. Ces dames joueraient le rôle de chèvres pour confondre un dangereux psychopathe qui terrorisait toute une population et, particulièrement, ceux qui étaient garants de la sécurité de celle-ci.

Madame Irma, une épée dans le domaine de la voyance, toujours munie d’une enveloppe bleue, a jugulé l’hémorragie au terme d’une dixième rencontre avec un homme seul qui, lorsqu’elle a commandé un poulet au curry, a été pris d’une colère subite, incontrôlable.

Le coupable, un dénommé Jacques Larder, était le fils du propriétaire d’un petit abattoir spécialisé dans la volaille. Dès son plus jeune âge, le jeune homme a été amené sur le terrain des exploits d’un paternel détenteur d’une autorité sans partage. Là, durant des journées entières, il voyait son géniteur tordre le cou aux poulets. Atteint d’un syndrome gallinacéen irréversible, caractérisé par une déviance lexicale étroitement liée au port de l’uniforme qui représente la discipline, donc l’autorité paternelle, il en a conçu une haine féroce, meurtrière, à l’égard de la police.

Quant à Jacques Cordère, il s’en est retourné à son amour chimérique. Il épie, chaque jour, juste avant le J.T., la jolie brunette qui vante les mérites d’une marque réputée pour la qualité de ses pâtes et compense sa solitude en se régalant de ravioli dont la dégustation l’a, un soir, sauvé de la suspicion qui planait sur sa personne.

 

 

Alain Magerotte

Nouvelle extraite de "Crimes et boniments"

A Magerotte Crimes et boniments

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S'il vous plaît, dessinez-moi un... une nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

 

                                        

desguin

 

 S’il vous plaît, dessinez-moi un …

 

Avec tout ce cuir noir qui lui colle à la peau, pantalon, gilet sans manche, épaisses bottes ferrées, des anneaux tout luisants suspendus à ses oreilles et des hiéroglyphes tatoués sur le dos de ses mains aux longs doigts d’accoucheur, Max, un jeune type d’une trentaine d’années, arbore plus le look d’un chanteur de heavy métal que celui d’un scientifique à l’égo surdimensionné, fut-il aussi déjanté …

Dans cette longue cave aux odeurs de soufre, de rouille et de liquides aux propriétés chimiques, Max s’agite et fait les cent pas devant les quatre cages plaquées contre le mur de la façade Nord. Ce docteur Jekill ne sait par où commencer ses observations, tellement le spectacle est grandiose. Dans ses yeux couleur piscine s’étoile le reflet du fruit de ses expériences : du très beau travail, Darwin lui-même en serait tout remué…

Sur le mur bétonné de la façade Sud, un grand tableau noir sur lequel sont notées, avec une précision chirurgicale, toutes les transformations physiques de trois créatures mutantes …. A présent, il le sait, il peut lancer son eurêka

Voici six semaines à présent que Max passe plus de temps dans cette cave qu’un étage plus haut, là où il gagne ses tunes, un rez –de- chaussée d’une maison du centre ville, transformé en commerce à la mode. Bien sûr, quand il croise dans la rue des clients qui sont passés entre ses mains, il les reconnaît : ces yeux de biche chez Sébastienne, ces oreilles de lapin chez Dimitri…Mutations génétiques dues à la pollution, ont murmuré les pontifes de la clinique universitaire…Balivernes que tout ça…

Notre scientifique ajuste des loupes, grosses comme des mastodontes, accrochées devant les trois cages et distribue des repas individuels à ses créatures. Spectacle ahurissant. Trésor vivant inestimable. Tout en se frottant les mains de satisfaction, il glisse un regard d’illuminé vers la quatrième cage, encore vide. Plus pour longtemps …Quel animal piétinera ce béton ?

Il embrasse ses hiéroglyphes, son rituel préféré, et dans une casserole en cuivre, il verse le précieux liquide mauve au pouvoir transformateur, une pure invention issue de ses recherches sur la régression de l’humain vers ses origines adamiques…Quelques gouttes de ce colorant, pour le prochain…

Ensuite, Max balance sa tête entre le tableau noir et les incroyables mouvements des créatures qui de jour en jour, mutent de façon exponentielle.

Cage numéro 1, Daniel D.: entre ses serres puissantes et acérées, il agrippe la chair du chien crevé. Les cheveux et les yeux de Daniel sont encore humains mais sur le bec crochu apparaissent des mandibules. Des plumes noires recouvrent les oreilles …

Dans son regard se lit une peur atroce. Les grands yeux bruns de Daniel scrutent ses pattes qui se terminent par des serres, et les boyaux de la charogne qui s’éclatent sur le béton.

                                                 

Son cerveau est encore celui de Daniel D., 34 ans, mécanicien, disparu le premier août, alors qu’il se baladait à Maubeuge et qu’il rentra dans une petite boutique.

Cage numéro 2, Anne-Sophie M.: une robe tachée de noir dans un corps gras et épais, quatre courtes pattes avec du vernis rouge foncé encore visible sur les ongles…Des cris stridents entre deux grognements…

D’un geste vif d’homme subtil et pressé de constater les choses, Max repousse la grosse loupe ; un bras mécanique déplace un scanner juste devant la truie en mutation. Les clichés montrent la thyroïde, la crosse de l’aorte, les ovaires….Au-dessus du museau tout humide, les yeux aux longs cils couverts de mascara ont résisté à la force de transformation du liquide mauve colorant…

Derrière les barreaux de la cage, Anne-Sophie M., une esthéticienne de 21 ans, digère du seigle et e l’orge, entre deux grognements…

Cage numéro 3, Ferdinand V.: dans un aquarium rempli de planctons et de tortues, tout le long de deux profondes mâchoires naissent des dents tranchantes et dentelées, entre lesquelles se tortillent les têtes de  tortues malchanceuses…Sur la peau épaisse et rugueuse du poisson vorace au corps  encore assez peu développé, d’innombrables écailles placoïdes et, oh la stupeur se lit sur le visage mal rasé du biologiste quand il observe le poisson de derrière la grosse loupe : des dents plates poussent entre les écailles ! Ah, oui, j’oubliais…chez le requin, dents et écailles, même origine embryonnaire…

De Ferdinand V., un déménageur retraité, il ne reste rien, même pas ses deux yeux de poisson mort…

Max termine à peine de prendre note que la sonnette du magasin retentit. Il verse le liquide mauve dans une fiole et grimpe quatre à quatre les escaliers…

─ Bonjour l’ami ! lance-t-il d’une voix haletante au grand chauve planté devant lui…Que puis-je pour vous, l’ami ? Une petite idée ? J’ai un catalogue avec toutes sortes de dessins, si besoin…

─  Ouais, répond le gars, en soulevant son tee-shirt vert, je vois bien tatoué ici, poursuit-il en se passant la paume de la main sur sa poitrine sans poil, un rhinocéros très très gras…

─ Parfait ! rétorque Max, sans hésitation, couchez-vous ici …J’injecte l’encre mauve dans mon appareil et l’aiguille dessinera d’un trait  l’animal, vous verrez ! Facile et sans douleur !

─ Une corne en plus, juste au-dessus de la queue, c’est possible ? demande le grand chauve, d’une voix pleine d’espoir…

─ Une corne en plus au-dessus de la queue ? C’est de la toute grande création tout ça ! Et ici, on n’est plus à un détail près, glousse Max dit le tatoueur, tout en salivant de satisfaction…

 

 

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com/

 

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Il était une fois, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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IL ÉTAIT UNE FOIS…

 


 

Il était une fois… C'est en général ainsi que commencent les contes de fée et pourtant cette histoire n'a rien de féerique, elle est magique seulement…

 

Dans les années 1880, Trophime, mon arrière-grand-oncle qui travaillait à Anvers a inventé un nouveau type de téléphone. C'était surtout sur la partie écouteur et micro que ses activités le menaient.

 

Il avait conçu cela surtout pour le confort des clients qui commençaient doucement à s'intéresser au téléphone. À l'époque, on se focalisait plus sur l'esthétique de l'appareil que sur ses performances. Les postes étaient parfois en bois précieux pour les clients riches.

 

Le principe était simple. On tournait une manivelle située sur le côté et cela faisait tinter une sonnette qui "réveillait" une préposée dans le bureau local à qui on demandait de vous mettre en communication avec votre correspondant. La charmante personne vous branchait vers la centrale de la personne appelée qui sonnait chez lui et réalisait enfin la liaison.

 

Tout un programme !

 

Les années venant, cela s'est modernisé. Les braves dames ont été remplacées par des machines mécaniques qui réalisaient le même travail, plus rapidement. De nos jours, ces machines fort bruyantes ont fait place à l'électronique.

 

Dans les années 1980, j'ai moi aussi été dans le "téléphone" et contrairement à Trophime, je n'ai rien inventé, maintenant on travaille en équipe ! Je me suis occupé de choses dont mon ancêtre n'avait même pas idée que cela existerait un jour, comme les téléphones portables…

 

Il paraît qu'à son époque, les standardistes étaient choisies pour leur belle voix alors qu'aujourd'hui on choisit les collaborateurs en contact avec le public pour leurs jolis yeux bleus…

 

Jadis, les "belles voix" étaient parfois un peu moches. Aujourd'hui, les "jolis yeux bleus" n'y connaissent parfois pas grand-chose !

 

Il était une fois un téléphone sans fil mais aussi sans âme !

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com 

Couverture Louis dernière version copie

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Secrets de famille, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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SECRETS DE FAMILLE

 

 

Chaque mercredi après-midi, Lina gardait Théo, son petit-fils. Elle mettait à profit ce temps pour aller se promener dans les campagnes avec lui et lui apprendre les noms des arbres, des oiseaux et des fleurs sauvages ainsi que pour ramasser l'un ou l'autre plume, l'une ou l'autre feuille dont ils feraient des bricolages, les jours de mauvais temps.

 

Ce mercredi-là, alors qu'ils avaient, comme à leur habitude, emprunté un chemin de traverse, ils virent une bête blanche de forme allongée se diriger vers une fermette isolée au milieu des prés. Depuis le décès de son dernier occupant, Jules Martin, elle était à vendre et personne n'en voulait. Qui, en effet, aurait voulu de cette bâtisse qui nécessitait un sérieux travail de restauration et n'était accessible que par un sentier ?

 

D'un regard, la femme et l'enfant se comprirent… Ils suivirent l'animal. Celui-ci avançait vite, bien trop vite pour que Théo et Lina puissent le suivre. Mais ils l'avaient suivie des yeux et ce qui était sûr, c'est que la bête était allée jusque la fermette. Lina se contenta d'expliquer : "On dirait une sorte de belette si ce n'était cette longue queue et ce pelage tellement blanc… Vraiment, Théo, il faudra qu'on regarde dans mon gros livre."

 

Lorsqu'ils atteignirent le seuil de la maison, la femme et l'enfant constatèrent que la porte d'entrée était entrebâillée. Lina la poussa un peu… Théo qui serrait la main de sa grand-mère, laissa échapper un cri d'admiration lorsqu'une bête blanche s'approcha de lui et le regarda de ses petits yeux bruns. Des voix se faisaient entendre. Pas de doute, Lina reconnut celle de Jules et de Mariette, son épouse. Animée par la curiosité et au mépris de toute prudence, elle poussa plus encore la porte et vit. Il n'y avait aucun être humain mais quantité de bêtes blanches installées sur le manteau de la cheminée, les vieux bancs et la vieille table et qui parlaient entre elles.

 

Dans le rocking-chair, il n'y avait qu'une seule bête. Et cette bête dont la voix ressemblait tellement à celle de Jules, c'était elle qui tenait le crachoir. Elle parlait du passé, racontait des secrets de famille, détaillant qui parmi ses ancêtres avait fait de la résistance, qui avait joué aux dés, qui s'était amouraché d'une servante. Et la bête installée sur le coin de feu, celle qui avait la voix de Mariette se contentait d'approuver d'un sempiternel : "C'est bien vrai…".

 

Théo lâcha la main de sa grand-mère et fit un pas vers la bête la plus proche mais Lina le retint. Elle l'entraîna vers le dehors, repoussa la porte et l'emmena sur le sentier. Théo ne cessait de dire : "Oh les jolies bêtes. On aurait pu en ramener une chez toi, Mamy…" 

 

Lina répondit : "C'est impossible, mon trésor, ce sont des bêtes sauvages. Dis, tu les as entendues ?"

 

"Oui, Mamy, on aurait dit qu'elles ronronnaient comme Minou, chez Tatie…"

 

Lina n'en demanda pas davantage. Sans doute, le long monologue entendu n'était-il que l'œuvre de son imagination. En rentrant chez elle, elle sortit l'album de photos et le parcourut avec l'enfant. Elle commenta qui était vraiment tonton Henri parti un jour tenter sa chance à Paris et détailla aussi qui était telle et telle personne  qui avait fait de mauvaises affaires, était morte au combat ou avait eu une passion secrète.

Des mois plus tard, la fermette fut vendue, puis rasée. On construisit un chemin menant du terrain à la grand-route. On bâtit une villa. Plus jamais, Lina et Théo ne rencontrèrent de bêtes à la fourrure blanche dans la campagne avoisinante. 

 

 

 

Micheline Boland

Son site : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/
Son blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com/

 

http://www.bandbsa.be/contes3/jamourrecto.jpg

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