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Un grand écrivain, une nouvelle de Maurice Stencel

Publié le par christine brunet /aloys

 

un juif nommé braunberger couv1

Un grand écrivain.

 

Il est temps de faire une fin, comme on dit. J’ai 70 ans depuis hier. Encore un âge à chiffres ronds. J’ai eu 20 ans, l’âge de la mort de l’adolescent. 40 ans, l’âge des remises en question. 60 ans, celui de la pleine maturité. Celui que j’ai aujourd’hui est de toute évidence mon passeport pour l’éternité !

Je vis seul depuis vingt ans. Ma femme est morte, jamais je n’ai pensé à vivre avec une autre. Une épouse qu’on a aimé, ce n’est pas un livre qu’on referme pour en ouvrir un autre.

Le sexe ? Au début, je m’étais procuré par l’entremise d’un site spécialisé, un mannequin, une sorte de poupée d’un mètre soixante de hauteur qui avait toute l’apparence d’une femme véritable.

Je ne m’en suis jamais servi. Je l’ai conservé très longtemps. Un jour, je l’ai découpé en petits morceaux et je m’en suis débarrassé. A un certain âge, les pulsions sexuelles s’émoussent. On peut  passer pour chaste et l’être effectivement sans gros efforts.

En réalité, je n’ai jamais compris la chasteté qu’on affiche par fidélité à la femme décédée. Ou de l’amant disparu.

Il m’est arrivé de tromper Henriette mais je n’aurais pu vivre avec une autre qu’elle. Je ne crois pas ceux qui prétendent n’avoir jamais succombé aux charmes d’une femme séduisante.

Je suis un écrivain. Mes lecteurs ne sont pas nombreux mais ils sont d’une grande qualité. Ils attendent mon prochain livre. A chaque fois, ils attendent mon prochain livre. Aujourd’hui leur grande qualité a un goût un peu acide.

Un jour, mon ami Delcourt est venu me faire une proposition.

- Ecoutes, Jacques. Marc veut lancer une petite revue hebdomadaire. De l’importance d’une brochure. Bon marché. On y parlera de livres, de ceux qu’il vend en particulier, et, c’est la nouveauté, la dernière page sera consacrée à une nouvelle écrite par un écrivain connu. J’ai pensé à toi.

Henri secondait Marc Lambin, le propriétaire d’une grande librairie très courue.

- Il aime Faulkner, la revue s’intitulera : Mosquito. C’est moi qui suis chargé des textes hors ceux qui promeuvent les livres. Tu seras payé, bien sûr. Pas des masses mais …

J’ai accepté. Il y avait longtemps que je ne voyais plus mon nom sur la couverture d’un livre ou au bas d’un texte. J’ai pensé que c’était une occasion à saisir. La dernière page. La page de couverture, celle que le lecteur compulse en premier lieu.

J’imaginais déjà la surprise d’Henri, de Marc lui-même, devant ce qui serait une sorte de testament spirituel dans lequel je dirais les choses qui comptent avec des mots qui frappent. Des phrases au bout desquelles le lecteur lèvera les yeux au ciel pour réfléchir. Peut être même qu’il se retiendra de pleurer.  Henri m’avait réservé quatre semaines, quatre pages. J’avais huit jour pour rédiger la première, la dernière sera vraisemblablement le dernier chapitre d’un texte profond, et celui d’une vie.

Je passais beaucoup de temps devant mon ordinateur. Aucun des textes que j’écrivais ne survivait à une relecture. C’était banal, j’effaçais. Je recommençais à nouveau, j’effaçais encore. Parfois, je ne me relisais pas. Peine perdue. En me levant, avant même de me raser, je relisais ce qui subsistait de la veille. Et j’effaçais.

Le jour où Henri allait venir pour chercher mon texte, je n’avais rien à lui remettre. J’étais paniqué. C’était reconnaître l’indigence de mon imagination et la mort de l’écrivain que j’avais été.

Presque de force, je me suis assis devant mon clavier, et j’ai commencé à taper. Pour l’amour d’une femme, c’est le titre qui m’était venu à l’esprit.

«  Ce jour là, Dieu sait pour quelle raison, Suzanne était entrée au Majestic, et s’était assise dans un des siège d’où on pouvait voir entrer les clients.

Vers trois heures de l’après-midi, elle était assise depuis vingt minutes à peine, Roland poussait la porte battante de l’entrée suivi du porteur de bagage.

Il y eut comme un éblouissement dans les regards croisés qu’ils échangèrent.

Une demi-heure auparavant, ils ne savaient rien l’un de l’autre, et voilà que c’était comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Ils savaient l’essentiel l’un de l’autre. Que faut-il connaitre de plus dans la vie que le chemin qui désormais s’ouvre devant vous ?

Roland s’était dirigé vers elle. Suzanne s’était levée lentement comme si elle avait été mue par une force intérieure irrésistible. Il lui saisit les mains et s’inclina. Le hall, si bruyant un instant auparavant était devenu aussi silencieux que la nef d’une église. Chacun  des personnages qui s’y trouvaient s’était figé dans son attitude. On eut dit des statues. De celles dont un mage aurait sculpté les personnages d’un théâtre où l’amour régnait en maitre. Seul.

- Venez ; dit-il. Tu es belle, tu sais.

Ses yeux brillaient d’un éclat dont elle devinait la raison. Le désir du premier homme pour la première femme. Elle était prête à s’y soumettre. Son corps lui dictait ses attentes.   

Ils se dirigèrent vers l’ascenseur qui menait aux chambres. Le brouhaha soudain avait repris. Mais tout le monde les regardait et se posait la question ;

- Que va-t-il se passer ? »  

C’est le texte glissé dans une enveloppe de papier kraft que je remis à Henri. Il n’eut pas la curiosité de le lire.

- Je suis déjà en retard.

J’avais signé, en signe de dérision : Daphnée de Delly.

Peu de temps auparavant, pour meubler des périodes d’inaction de plus en plus fréquentes j’ai commencé à compulser des sites sur Internet. Sites d’inconnus ou d’institutions. De temps à autres,  je compulsais le site de la Bibliothèque Royale. Elle était en train de numériser ses archives.

Un jour, surprise ! Sous un numéro d’enregistrement, mon nom m’est apparu, daté de 1946. Il s’agissait d’une nouvelle envoyée à une revue qui l’avait mise; disait-elle, en attente. Malheureusement, avant même que ma nouvelle n’ait été publiée, la revue avait cessé de paraître faute de liquidités. Le fonds avait été repris par la Bibliothèque Royale.

Le titre de la nouvelle était : L’amour d’une femme. J’étais âgé de 25 ans en 1946. Ma première œuvre avait été une histoire d’amour. Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer.

Une idée m’était venue. Pourquoi le texte d’un écrivain âgé devait il évoquer l’expérience ou la réflexion d’une vie ? Toutes les vies se valent. Toutes les réflexions se valent. Ce serait le sens de du texte promis à Henri. Une sorte de testament spirituel. J’y ai travaillé toute la semaine. Sans résultat satisfaisant. C’était mièvre. Quant à la nouvelle que j’avais remise à Henri, personne, au sein de la rédaction de la revue, ne s’était aperçu de ce que j’avais substitué au texte qu’ils attendaient un texte à la facture et au ton tout à fait différents.

Soit, me dis-je, cela me donne une semaine de plus. Et, en une demi-heure à peine, j’ai donné une suite à l’amour d’une femme. Daphnée de Delly venait de me sauver une fois de plus.

« Le serveur avait apporté une bouteille de Bollinger. Roland lui avait fait signe de sortir. Il était aux côtés de Suzanne, et tous les deux contemplaient la Méditerranée du haut de leur balcon. L’air était doux. »

Puis, je résume, il se passait quelque chose qui nécessitait quatre à cinq lignes.

« Tous les deux s’étaient approchés du lit princier dont une femme de chambre avait relevé les draps. » 

Glissé dans une enveloppe de papier kraft, format A4, je l’ai remise à Henri.

-Navré, je ne peux pas rester Jacques, l’imprimeur n’attend pas.

En se retournant, il me dit :

- Merci, Jacques. Merci. Je savais bien que j’avais frappé à la bonne porte.

Je pris la décision de lui dire la vérité dès qu’il reviendrait. Soit pour rompre à jamais avec moi, soit pour prendre le texte de la troisième semaine. Celui pour lequel il avait, comme il le disait, frappé à la bonne porte.

 

 

C’est quoi l’inspiration ? Sait-on comment elle vient, la question m’éblouit à proprement parler en passant devant l’armoire ans laquelle je rangeais des livres, des dossiers, des photos et des objets auxquels je tenais ou croyais tenir.

Henriette m’avait acheté une vieille bible qu’elle avait trouvée lors d’une brocante. Elle datait de 1885, le titre et le dos portait la mention : bible, en lettres d’or. Je ne voyais plus qu’elle. 

Tout de la vie des êtres humains se trouve dans des textes anciens : Bible, ancien et nouveau testament, le cantique des cantiques, etc. Mais les lecteurs y cherchent ce qui ne s’y trouve pas. Il faut se rendre à l’évidence, c’est le même roman que les écrivains réécrivent à chaque génération.

Une vulgaire copie. Amour et mort. Les hommes, en gros, se ressemblent depuis la nuit des temps. Dieu, pour ceux qui y croient, n’a pas eu beaucoup d’imagination. Si les récits sont mièvres, c’est que les faits le sont.

Henri était toujours aussi pressé. L’imprimeur ; disait-il.

- Il faut que je te parle, Henri.

- Oui ?

Il s’était assis en face de moi. Je le voyais, il avait soudain conscience de la solennité du moment. Henri et moi, nous sommes des amis de toujours. Il y avait dix ans de différence entre nous mais je ne m’en suis rendu compte que peu de temps auparavant. Le jour, précisément, où il est venu me proposer de lui fournir de la copie pour Mosquito.

- Les textes que je t’ai fournis n’étaient pas de moi. En réalité, ils étaient de moi mais d’un autre moi. Ils étaient inspirés du jeune homme que j’ai été il y a longtemps.

- Oui ?

- Une bluette. Rien qu’une bluette. 

- Oui ?

Si tu l’avais lue, ou Marc ou dieu sait qui, vous me l’auriez jetée à la figure.

Henri s’était levé.

- Mais je l’ai lue, Marc l’a lue, des lecteurs et des lectrices nous ont téléphoné, le tirage de la semaine dernière semaine a augmenté de 20%. Tu comprends, Jacques. Les lecteurs et les lectrices en ont marre des crimes ou des autobiographies déguisées de gens qui disent tous la même chose. Ils veulent de l’amour. De l’amour, pas des histoires de fesses qu’ils connaissent parfois mieux que ceux qui les écrivent.

Il avait l’air angoissé.

- Dis, Jacques, tu m’as préparé le texte de la troisième semaine ?

- Mais…

Il prit une chaise et l’enfourcha, les bras croisés sur le dossier.

-Je ne partirai pas sans lui, Jacques. Même si je dois y passer la nuit.

Je me suis rassis devant l’ordinateur, et me suis remis à taper.

 

Maurice Stencel

http://www.maurice-stencel.com/

Un juif nommé Samuel Brautberger


 

Publié dans Nouvelle

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La fenêtre d'en face, un texte de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

 

desguin

 

La fenêtre d’en face

 

— Tu rigoles ou quoi ?

— Non, j’te jure, c’est la vérité ! Pourquoi j’inventerais une histoire aussi naze ? Le premier soir, j’ai pensé que c’était normal...enfin…heu…assez normal… Mais hier, toutes ces embrouilles m’ont paru un peu drôles, malsaines même ! Tu viendrais pas chez moi c’ soir, juste pour constater que je n’ai pas la berlue ?

Edwine prend la voix fragile de celle qui supplie et qui sait qu’elle gagnera la partie si, tenace, elle miaule encore deux ou trois mots. Pour se donner une contenance plus personnelle et plus féminine, elle accroche sa main gauche, celle tatouée de deux ailes et d’une serrure, à la tenture de velours coquille d’œuf, comme à une bouée de sauvetage.

— Et pourquoi voudrais-tu que ça recommence ce soir, baby ?  Jamais deux sans trois, c’est ça ?

— Rigole va ! Vous n’êtes bons qu’à ça vous autres les mecs ! Hier, c’était le deuxième soir que ce binoclard se penchait sur une femme, dans le même lit, à la même heure et que…et puis après je n’y ai plus rien vu moi, avec toutes ces lumières qui clignotaient et qui se reflétaient comme des farandoles en ombres dansantes sur les murs ! Et le pire, c’est que j’suis pas sûre que c’était la même femme !

— Tu crois pas que c’est normal ? C’est une vie de couple hein ça, ma puce ! Un homme, une femme aux mille visages, tous les soirs, dans le même lit , dagada dagada voilà les Daltooon !  Ҫa te fait pas penser à ce qu’un homme et une femme font ensemble pour tuer le temps, baby, juste comme ça, pour voir ? Et, de temps en temps, on change de gonzesse, voilà tout !

— Y’a du bizarre derrière cette fenêtre-là ! On aurait dit que ce petit gars trapu, chauve sur le dessus et…

— Et chaud sous le dessous !

— Oh ça va hein, laisse-moi parler, je voudrais bien t’y voir moi…témoin de quelque chose, tu comprends ? Je suis témoin de quelque chose et mon père est parti pour plusieurs jours !

En disant cela, Edwine appuie sur les deux syllabes du mot témoin, comme si en deux clics toute une  responsabilité mondiale pesait sur ses épaules !

Suspicieuse, la teenager de seize printemps jette un œil par la fenêtre du living-room; de l’autre côté de la rue, juste en face, derrière la grande vitre, une chambre presque banale : une commode avec dessus deux ou trois photos, un grand lit défait, une table de nuit, des peintures sur les murs, des étagères remplies de livres et, chose étrange, au moins trois espèces de lampadaires de hauteur différente.

Des objets sur un tapis ressemblent à des outils ou des couverts de cuisine. Edwine s’efforce de scruter dans le détail mais, bien que quelques mètres seulement séparent sa fenêtre de celle qui s’ouvre sur ce « reality show », la jeune fille emmitouflée dans un large pull -over bleu ne peut hélas rien discerner de plus spécifique.

— Tu crois quand même pas baby que le mec, il se penche sur la gonzesse et puis qu’il la découpe en petites morceaux ! Y’aurait des éclaboussures de sang partout sur les murs ! Et s’il les étouffait, tu imagines l’accumulation de cadavres dans cette geôle !

Ayrton adore ça, laisser patauger les filles, les faire languir. D’une oreille, Il écoute Edwine, sa meuf du mois, et de l’autre, il télécharge le dernier album de B.B.Brunes.

Entre deux phrases lancées à sa douce, il simule un « Y love love youuu », d’une voix   gutturale.

— Oh, te moque pas comme ça …Lundi soir, je me rendais pas bien compte…y’a pas longtemps qu’on habite ici mon père et moi…Et puis les fenêtres sont nombreuses en face d’ici, mon regard se perdait…Et puis t’étais pas là, mon Doudoune à moi..

Edwine espère que miauler encore une fois dans son gsm fera craquer ce bétonné de gamin.

— Ok baby, dans quelques minutes heure, je suis chez toi ! Ton père sera là, fidèle comme un chienchien pour sa fifille ?

Ayrton serre le poing, à la manière de celui qui a gagné un combat et mime un long  « ouaiaiaiais » qui veut dire   « ça y est, ce soir, c’est the soir » !

— Dis, tu m’écoutes pas hein toi ! Mon père est absent pour plusieurs jours ! Viens jusqu’ici, on n’sait jamais …si du sang éclabousse la fenêtre, tu me…

— Je te… serre très fort contre mes muscles pour que tes jolis yeux ne voient pas ces horreurs démoniaques…Bon, je saute dans le premier métro et j’arrive ma douce …

Ayrton, dans un seul élan, happe d’un seul geste un mp3, un blouson et, quatre enjambées et deux rames de métros plus loin, il est téléporté devant le 8, chemin du calvaire.

Quoiqu’ excité à l’idée de passer la soirée en tête-à-tête avec une créature ondulant de peur qui ne demande qu’à se jeter sur lui pour mieux se rassurer, Ayrton, bon prince, balaie du regard la façade d’en face couleur saumon  et identifie la dite fenêtre..La couleur de la façade le rend perplexe ainsi qu’une affiche punaisée juste au dessus de la boîte aux lettres.

 

Lui qui aime se donner des frissons en lisant twilight et d’autres lectures fantastiques, le moindre détail accroche son attention. Il se fait son cinéma… Au moment où il sonne au numéro 8, un bruit assourdissant de freinage. Qui résonne d’allure dans cette rue étroite. Une mercédès grise s’arrête. De laquelle se décapsulent quatre types aux épaules carrées…Les malabars  débarquent d’énormes cartons et les lancent dans la maison.

La voiture redémarre au plus vite. Ayrton tente de mémoriser le numéro de plaque. En vain.

— Entre !

— T’as vu ?

— Quoi ?

— Heuuu, des types viennent de rentrer chez les voisins d’en face et ils avaient …

— Ils avaient l’air de légionnaires échappés en pleine zone urbaine, c’est ça mon biquet ?

— Oui, si tu veux …tu les as vus ?

— Plus ou moins …La voisine vient de sortir d’ici, tu sais, une espèce de vieille institutrice à la retraite qui se prend pour « miss Marple ».Elle me demandait si je n’avais besoin de rien et si tout allait bien pour moi ; il paraît que mon père lui aurait demandé de me surveiller….En fait, c’était juste pour cafarder qu’elle avait vu des allées et venues suspectes dans la maison d’en face !

— Des choses suspectes ? interrogent le garçon qui, depuis qu’il a vu ces quatre sbires, pense plus à tous ces faits étranges qu’à balader ses mains sur …

— Oui, des choses bizarroïdes, des femmes au teint de porcelaine, avec des manteaux de léopard…

— Des fantôôôômes ? lance Ayrton en grimaçant, comme pour détendre l’atmosphère…

— D’après « Miss Marple », une dame seule habiterait en face…D’habitude, elle part tous les après-midi et revient très tard dans la soirée…Quelquefois, elle s’absente de chez elle pendant des semaines et des semaines …

— Et alors, c’est un crime ? demande le garçon en déposant à la volée blouson, mp3 sur un fauteuil, cigarettes et briquet sur un coin de la table…

Vas-y, installe-toi hein mon gars ! Tu veux pas des pantoufles et un verre de whisky par hasard, pendant que je gratinerais les chicons et donnerais ensuite le bain aux marmots ?

— Heuuuu, j’dis pas qu’non ma douce ! Tu réponds pas à ma question…C’est un crime de s’absenter? Elle est gonflée cette vieille instit ! Elle a dû en faire chier des gosses !

— Oh, parle pas comme ça ! Elle observe des choses, elle ! Comme moi d’ailleurs ! Et toi tu ne penses qu’à…

— Qu’à t’embrasser ma belle ! Depuis treize minutes et quarante secondes que je suis ici, tes lèvres n’ont même pas saliver sur les miennes !

Sur ces mots pleins d’adolescence, de cigarettes allumées dans les salles de cours, de musiques psychédéliques et de pilules contraceptives, les deux curieux disjonctent dans un entrelacement digne d’un film bolywoodien !

— Et c’est tout ce qu’elle t’a dit, la vieille ? susurre Ayrton, remontant à la surface  comme pour se donner bonne conscience.

Edwine, peu ébranlée par ces élans charnels mais  ruisselante de sueurs à l’idée que des faits pour les moins étranges et fumeux s’actionnent dans la maison d’en face rassemble ses esprits :

— D’abord, tu dis plus la vieille, ça m’agace ! Et en ce moment, tout m’agace ! Ensuite, ensuite et bien je sais plus, je sais plus!

La bimbo à la voix de gamine tape du pied, et perd ses moyens. Tout se bouscule dans sa tête…

Ayrton allume une clope et s’affale dans le fauteuil…

— On n’appellerait pas les flics ?

— Ҫa va pas non ? Une enquête, et hop, adieu toute ma p’tite culture de cannabis, envolée ! Et puis, même si des nanas se font écarteler en face de chez toi, qu’est-ce que ça peut te foutre ?

Assise sur un coin de la table, les pieds calés contre le dossier d’une chaise, Edwine reste perplexe devant la désinvolture de son copain. Elle plonge la tête entre ses mains, se demandant pourquoi depuis des mois, elle glande avec un type pareil. Son père avait raison !

— Et puis, continue le gamin de merde, tu imagines, si les sbires à la carcasse d’orangs-outans t’apercevaient …

— Ils sont sortis tout de suite et…

— Que tu penses ! Sont peut-être revenus…

— Pffff…

Après quelques gros mots, une pizza, des câlins et de nouveau des mots qui claquent, les deux ados sont là, lovés tous les deux contre l’appui de fenêtre, la tenture entrouverte. Edwine appuie contre ses orbites une vieille paire de jumelles, en se dandinant comme elle le peut pour écarter de son corps les mains baladeuses de son flirt.

— Voilà ! Ҫa recommence ! Une femme à moitié à poils sur le lit, le chauve commence ses saloperies….et oh, putain ! Il l’étouffe ! Il l’étouffe ! Il lui colle un oreiller sur le visage ! Il l’étouffe ! Ayrton, prends vite ça et vise un peu !

— Incroyable ! C’est mieux que la trois D dis donc ! La fille se débat comme une hyène ! Belle nana ceci dit ! Et merde, elle ne bouge plus !

D’un seul geste de rage, Edwine arrache des mains de l’inconscient la paire de jumelles.

— Le salaud ! Oh le salaud ! Mais, mais…la fille ….deux mains autour du cou de ce vieux salaud…ce sont les mains de la fille….Ils s’embrassent ! Et puis zut, je ne comprends plus rien à cet espèce de foutoir.

— Quel merde, je te jure que la nana, elle était comme morte, ses deux bras tout mous se balançaient dans le vide…ses yeux, j’ai pas su les voir mais je te jure, elle avait rendu son dernier soupir …..Ben mon bébé, ils ont des jeux pas trop catho tes voisins ! Enfin…ta voisine ….

— Ayrton, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? gueule Edwine, tapant des pieds, toute paniquée par ce qu’elle vient de découvrir.

Le couinement d’une clé dans la serrure. Les deux ados se regardent, s’accrochent presque l’un à l’autre, les yeux exorbités, les mains moites…

— Salut ma fille ! Tiens, bonjour, Glenn !

Ayrton et Edwinne  étourdis,  partagés entre soulagement et stupéfaction ne rectifient même pas…

Le père d’Edwine, tout content de revenir plus tôt que prévu à la maison, ne dit même rien, en constatant que durant ses absences, sa fille ne s’ennuie pas…

— A propos, lance-t-il avec de la fierté dans la bouche, tout en zieutant l’évier qui plie sous une tonne d’assiettes, de bols et de verres, j’ai une idée géniale pour rentabiliser nos prochaines vacances et se faire par la même occasion un peu de fric…

Enlacés contre l’appui de fenêtre, les cheveux ébouriffés, les vêtements chiffonnés, les deux jeunots attendent la soi-disant idée géniale.

— Pendant nos prochaines vacances, on pourrait louer cette maison, non ? Ben quoi, me regarde pas comme si je t’annonçais la troisième guerre mondiale ! Je viens de lire l’affiche sur la porte de la maison d’en face ! On recherche des maisons disponibles ! Pendant que les maîtres des lieux se la coulent douce sous le soleil, les orteils en éventail et le soda au bout des doigts, une équipe tourne un film entre leurs murs ! Génial ! Pour contacter le producteur, il y a un numéro de téléphone, j’ai tout noté.  En face, ils viennent de tourner un film, « Dix victimes sinon rien ! ». Génial ça ! Pas vrai, Glenn ?

 

 

Carine-Laure Desguin

carinelauredesguin.over-blog.com

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Une polissonerie d'Edmée de Xhavée !

Publié le par christine brunet /aloys

 

Edmee-chapeau

 

 

 

Les toilettes étaient au premier étage – Une polissonerie d’Edmée De Xhavée

 

Adèle murmura discrètement, mais sur un ton assuré à sa belle-sœur de ne pas s’inquiéter, qu’elle allait simplement à la toilette où elle entendait, pour faire bonne mesure, se refaire une beauté. Son brushing était pourtant encore impeccable, rendu inaltérable par une entière bombonne d’Elnett Ciment, et son maquillage était parfaitement à sa place : pas de rimmel sur les joues, pas de fard à paupières s’égaillant dans les pattes d’oies, le rouge à joue bien en place ainsi que celui des lèvres qui leur donnait un aspect plastifié et pulpeux.

Sa  place resta pourtant longuement vide, d’une vacuité qui parlait d’une voix forte … mais que fiche Adèle aussi longtemps à la toilette du premier ? La belle-sœur tendait un peu l’oreille, guettant le bruit d’une chute, d’un gémissement de douleur, de tout signe de malaise, mais rien…  On était passés des hors d’œuvre au potage, puis l’entremet avait suivi, et on en était à la fin du rôti de porcelet malgache aux oranges amères dans son jus de sirop de Liège et pekêt… elle ratait tout… elle serait affamée… L’apéritif devait lui être resté en travers. Une grande nouveauté très à la mode dans ce coin du monde leur avait-on dit : quand certains invités avaient froncé les lèvres en protestant que ça goûtait le goudron et qu’ils pensaient boire un tronçon d’autoroute fondue, les jeunes mariés, du haut de leur condition de jeunes dans le vent, avaient ri et déclaré « ben… c’est ça ou de l’eau, nananère ! ».

C’est alors qu’Adèle fit son retour que l’on pourrait qualifier de triomphal, remarqué avec un étonnement qui, pendant quelques minutes, laissa les fourchette en suspens entre bouches et assiettes. Droite et le regard un peu distant, un sourire de bon ton sur les lèvres, elle s’arrêta un court instant à la porte d’entrée, parcourant du regard – le sourcil levé avec un peu de hauteur – les mangeurs et ripailleurs autour de la table, semblant les rassurer de son attitude souveraine « continuez votre repas, braves gens, je suis là ! ».

Son visage était barbouillé de rouge baiser et de blush, lui donnant le teint de la mère Denis en pleine crise de rubéole. Ses yeux avaient désormais l’aspect de ceux d’un raton-laveur, envahis de rimmel et khôl. La coiffure d’Einstein – cheveux séchés au pétard – était désormais la sienne et Elnett Ciment s’y était plié. Son cou, rougi par endroit, était tacheté de suçons aussi nets que les coups sur une banane trop mûre. Alors qu’elle regagnait la table d’un pas raide et solennel en chantonnant l’ââââmour est un bouquet de violêêêêttes sotto voce, tout le monde put voir que l’arrière de sa robe était enfoncé dans le haut de son collant, remis par ailleurs d’une façon si hâtive qu’il tire-bouchonnait aux chevilles. Elle considéra que le silence assourdissant qui l’accueillait était une forme de soulagement et respect à sa position de mère de la mariée, et s’assit avec un petit sourire satisfait, jeta un regard sur les assiettes de ses voisins de table et s’exclama avec entrain « Mmmmmh ! J’ai de l’appétit tout d’un coup ! Ne vous privez pas de terminer votre assiette pour moi ! »

Alors qu’elle parcourait la table des yeux elle s’étonna de croiser le regard chargé de haine d’une femme qu’elle jugea d’ailleurs vulgaire à l’autre bout – cette robe rouge était d’un commun ! et des faux-cils à son âge, c’était d’un ridicule ! – et vit que la place en face d’elle était vide. « Normal… les gens la fuient » pensa-t-elle, le sang courant encore gaiement dans ses veines réchauffées, et elle se mit à découper sa tranche de porcelet malgache.

C’est au deuxième entremet qu’  « il » réapparut lui aussi. La calvitie qu’il cherchait habituellement à couvrir d’une mèche laquée était aussi luisante que désolante, quant à la mèche laquée elle pendait sur son épaule gauche comme un scalp. Sa bouche – entr’ouverte, lui donnant l’expression hagarde – était traversée d’un trait imprécis de rouge. La chemise déboutonnée et dont les pans recouvraient le pantalon révélait un torse si griffé qu’on aurait pu penser qu’il venait de combattre un grizzly. Du sang traversait le tissu – « une pauvre imitation de soie made in Kurdistan » se rappela Adèle, continuant de dévorer avec l’appétit de la vie. Sa braguette béait et chaque pas hésitant laissait voir un éclair de caleçon au motif léopard. Il avait oublié ses chaussures au premier et un orteil sortait avec insolence de la chaussette rouge en nylon. Il se dirigea en tanguant sur le parquet jusqu’à la place vide en face de la femme au regard de Méduse et s’assit sans un mot. « Ah, j’y suis ! » pensa Adèle… « les chaussettes rouges sont assorties à la robe de madame qui, je parie, a un soutien-gorge à taches de léopard… » et elle eut un petit rire entre elle et elle parfaitement méprisant.

Méduse sembla se gonfler. Des étincelles sortirent de ses yeux avec un crépitement de court-circuit. Les veines de son cou se tortillèrent comme un nid de serpents et de fait, ils sifflèrent tous en chœur dès qu’elle ouvrit la bouche – bouh ! dentier mutuelle ! diagnostiqua immédiatement Adèle – et lança à son mari encore vacillant : « Et d’où viens-tu comme ça, mon chériiiiiiii ? » Ses ongles écarlates, qui trouaient presque la nappe de leurs petits coups secs, avaient bien l’air de grandir à vue d’œil. Et alors lui se leva, prit le contrôle de la houle qui secouait encore ses sens, l’air impérial et courroucé. Il se pencha en avant et, visant avec précision, asséna un coup de poing sur le nez de Méduse en scandant : « Je t’ai bien dit de ne pas te mêler de mes affaires ! ». Puis, avec un sourire content de soi à l’assemblée, il se rassit et se mit à manger.

L’incident était clos. La fête pouvait reprendre son cours. 

 

 

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

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Un cadeau pour Noël, un conte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

 

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UN CADEAU POUR NOËL

 

Luigia vivait près de chez nous. Elle était très vieille. Elle était propriétaire de la plus petite maison du quartier. L'année où Mario, le mari de Luigia, décéda, son chien, Liberta, mourut lui aussi. Dès lors, l'on vit de moins en moins souvent Luigia se promener dans la rue. On ne l'entendit plus chanter "Bella ciao" tandis qu'elle travaillait dans son potager ou posait son linge pour qu'il blanchisse sur la pelouse. On ne vit plus d'anciens collègues de Mario et leur épouse venir jouer aux cartes chez elle. Pour Noël, comme la plupart des habitants du quartier, mes parents avaient pour habitude de décorer la maison mais aussi le jardin. Luigia n'en fit rien. Ma mère savait que la vieille dame, qui ne prenait des vacances qu'en automne, n'irait pas retrouver son fils, sa bru et ses deux petits-fils en Italie.

 

Ma mère décida donc d'inviter Luigia à goûter le 25 décembre. Luigia accepta. Comme nous, elle mangea du cougnou et un reste de bûche. J'avais huit ans et je ne pus m'empêcher de parler de notre réveillon, du délicieux repas préparé par Maman, des cadeaux trouvés sous le sapin.

 

Luigia ne dit rien mais je vis quelques larmes dans ses yeux. J'eus alors l'idée d'aller chercher dans ma chambre la peluche reçue de ma grand-tante. C'était un cadeau somme toute assez ordinaire mais je lui offris pensant que cela comblerait le vide laissé par Liberta. Je l'imaginais accueillir la peluche dans son lit ou dans son fauteuil comme moi-même je l'aurais fait.

 

Quelques jours plus tard, Luigia nous invita pour à goûter à l'occasion de la Befana. Je vis alors la peluche dans la vitrine parmi les souvenirs de mariage, de communion, de baptême.

 

 

Micheline Boland

Son site : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/
Son blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com/

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Comme des rats, une nouvelle de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

                                                       

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   Comme des rats

 

Un bruit sec résonna dans cette grande pièce sans fenêtre, une espèce de bac à poussières, au sous-sol d’un hôpital exsangue depuis plusieurs années de toute chair humaine. Cette ancienne morgue était désormais notre quartier général, notre atelier industriel et, à l’occasion quand les heures de boulot s’accumulaient, notre dortoir – cuisine -  salle de douche…Le bruit en question, c’était le  claquement de la porte.  Si violent que les ustensiles accrochés sur les murs et les boîtes en inox bien campées sur les étagères, se mirent à trembler. Des échos dans la nuit…

En deux enjambées, Tom s’accola à la clanche et tourna la poignée dans tous les sens, il s’excita avec sauvagerie et détermination, comme la flicaille, quand elle s’acharne à cogner sur la crapule du coin. Sur l’épaisse porte de ferraille, il donna des coups de pied de plus en plus fort, de plus en plus vite. Tom, c’était un type qu’un rien énervait, toujours sur la touche, prêt à tirer. Moi, je le regardais, je ne comprenais rien. Dès qu’on arrivait dans cet aquarium, on bloquait la porte avec un gros bloc de béton, afin qu’elle ne se referme pas. Y’avait que nous qui connaissions cette planque de tordus, à part des rats affamés et un squatter défoncé à la recherche de ses morpions, quand dehors il gelait. Tom gueulait et crachait. Ses yeux étaient injectés de sang. Il craignait le pire. Un moral de fillette, ce Tom.   

 Putain de merde ! Et toi tu restes là, bouge-toi nom de dieu, bouge-toi !

J’étais cloué sur place et je réfléchissais. Je me disais que Tom et moi, depuis tout ce temps que nous trafiquions, nos machines étaient rôdées, rien ne pouvait nous arriver. A quinze ans, on montait des coups. On n’était pas armé mais on se débrouillait quand même. D’abord, des petits commerces de villages, des librairies, des coiffeurs, des docteurs …On se faisait du blé, c’était facile. Très facile. Au début, on chiait dans nos frocs. Et puis, ce fut l’habitude, la routine. Un samedi soir, on a eu la peur de notre vie. Cagoulés, chacun une arme factice dans les mains, on s’était attaqué à un mac do du zoning.

Allez les pépères et les mémères, déposez vos diams dans les mains de mon pote, dépêchez-vous ! Pas d’arnaque ou on vous descend !

A la sixième table, mon regard a croisé celui de la nana, c’était ma meuf de ce mois-là, Fanny.

Qu’est-ce que tu fous bordel, avance plus vite…. Herman….

C’était trop tard, Tom venait de lâcher mon prénom. Un voile s’est planté devant mes yeux et j’ai continué comme un automate, je ne sais plus quelles tronches avaient les zozos des tables suivantes. Je n’entendais que le cliquetis de leurs breloques qui claquaient dans le sac de toile. Le doux visage de Fanny m’avait tétanisé. Ce soir-là, j’ai dégueulé jusqu’à la dernière ficelle de mes tripes et j’ai chialé comme un gosse. Fanny m’avait reconnu. Pas de doute là-dessus. Elle n’a jamais rien dit. Je ne l’ai jamais revue. Pendant deux ou trois semaines, j’ai plané raide et puis Tom m’a foutu un coup de pied au cul. Je me suis réveillé et, à partir de ce jour-là, on a multiplié les entourloupes. Nous ne reculions devant rien. Nous étions propulsés dans une spirale.

De son côté, le destin nous avait vachement gâtés : l’aéroport de la ville nous avait engagés, une aubaine….Tom était bagagiste et moi, technicien de surface.

Et depuis des lustres qu’on enfilait des frappes, dans le milieu des tripots et de la coke, des relations, on en avait. A des kilomètres à la ronde. Alors, ce fut un jeu d’enfant. La dope arrivait de Barcelone, dans des sacs que Tom réceptionnait. Je plantais tout ça dans un coin des chiottes de l’aéroport et, vers la fin de mon service, je foutais les grammes de blanche dans les doublures de ma salopette, spécialement aménagées pour ces occases. Une routine.

Putain de merde, bouge-toi nom de dieu, bouge-toi !

Tom était violet, sa bouche écumait, il ne supportait rien qui puisse entraver ses élans, il était né comme ça. Un paquet de nerfs, une pile qui ne s’éteignait jamais.

Il s’excitait sur la porte. En vain.

La sonnerie de mon gsm se déclencha :

……….

Roberto ? Non, c’est pas possible ! Non ! je disais, le visage décati par ce que je venais d’entendre.

Quoi, quoi, hurlait Tom, à deux pas de moi, prêt à m’arracher le gsm de la main.

Oui, pigé, je lui dis, mis ko par cette rafale de venin…

Quoi, quoi, crache ce que tu viens d’entendre !

J’étais scié. Coupé en deux. A peine si je parvenais à parler. La moitié de mon corps s’affala sur la table et je me pris la tête entre les mains, comme pour m’arracher les cheveux…

D’une voix saccadée et chamboulée par un flot de hargne et de rancœur, mes lèvres remuèrent :

C’était Roberto…Le pognon qu’on lui a filé pour son silence ….trop peu…alors il veut nous emmerder…il veut tout….c’est lui qui a refermé la porte….il connaissait notre planque…Il sonnera dans dix minutes et entendra la somme qu’on lui lâchera…Faut qu’on en discute, toi et moi …

Pas question de lui refiler la moindre thune, à ce pourri, pas question ! Je préfère crever asphyxié dans ce bahut ! Et toi, qu’est-ce que tu dis ? Tu t’aplatirais pour cette crapule ? Je l’avais reniflé, je savais que ce salopard ne nous foutrait pas la paix, qu’il nous collerait aux fesses, tu vois, j’avais raison ! Alors ? On fait quoi maintenant ?

Mes yeux se rivaient sur les petits tas de poudre blanche, sur le verre écrasé, les cd, les cartes téléphoniques, et tout le reste de matos qu’on morcelait, Tom et moi. Je me disais que c’était pas possible, que tout notre business ne volerait pas en éclats comme ça, parce qu’un connard avait voulu mettre son nez dans nos affaires.

Alors Einstein, tu te décides bordel ? C’est toi qui connais la réserve de notre pognon ! Faudra bien payer pour qu’il la boucle…et puis …Alors, on peut le payer ce fils de pute ou quoi ? Dix minutes qu’il a dit ce con ! On a bien entamé cinq minutes ! Alors, tu dis quoi ?

Roberto, c’est une pourriture, il veut nous doubler…Il veut plus que du pognon, il veut notre boulot, j’en suis certain, je lui dis, la gueule en vrac.

Putain de merde ! Je l’aurais parié ! On n’a plus assez de fric, c’est ça ? On sait pas payer ce fils de pute, c’est ça, monsieur le banquier ?

Tu crois pas que ce type se contentera de quelques thunes…non…il en voudra plus et encore plus …puis il exigera la liste de nos contacts à Barcelone ….le trafic est fastoche pour lui aussi, tu penses…un pilote ….

Arrête, Einstein, arrête, tu  me fais bander de dégoût…

A ce moment-là, le gsm retentit et d’un bond Tom me le siffla …

Alors, on flippe, lance la voix racoleuse de ce pourri, on a décidé…on paie combien ?

Va te faire foutre, enculé, tu n’auras rien du tout et notre île aux trésors, tu la connaîtras jamais ! Jamais !

Tom, enragé, gueulait si fort en frappant du poing sur la table que les petits sachets de plastique dansaient la java entre la balance et les joints qu’on se réservait pour après ; une taffe, ça nous faisait du bien ; entre Tom et moi, tout était si routinier…

Je le savais que vous étiez deux petits cons qui ne savaient rien des affaires des grandes personnes ….Alors, votre compte est bon, à tous les deux….l’enfer commencera bientôt pour vous…l’enfer et sa chaleur…l’enfer et sa douleur ….poussez la porte…elle est ouverte ….au bout du couloir c’est une autre vie qui vous attend …les flics se chargeront du reste …..ce sera votre ultime rendez-vous…Vous sortirez d’une morgue pour rentrer dans une autre…

 Et la voix de ce fumier s’éteignit d’un coup, comme si une patrouille de pompiers s’était acharnée sur un seul mégot.

Enragé, Tom piétina le gsm, il était devenu comme fou. Moi, tout mon corps était comme gainé d’une couche de plomb, serré dans un étau. Je n’avais rien vu venir, rien pressenti. Enfoncé dans le quotidien de nos arnaques, jamais je n’ai pensé qu’un jour une pilasse de béton comme ce Roberto nous tomberait dessus.

Tous les deux, nous regardions la porte. Était-ce vrai ? Était-elle ouverte ? Un piège ? Et si ce fumier, nous attendait deux mètres plus loin, et nous explosait nos têtes ?

Un silence s’était glissé entre Tom et moi. Une connivence. Des questions tacites. Et des crampes dans le ventre.

Tom me lança un regard de défi et plongea sur la porte. Il hésita, tira sur la clanche et la lourde ferraille s’entrouvrit. Il se retourna, hagard, d’un air de dire, et maintenant, on fait quoi ?

On se sentait pris au piège, fait comme des rats. On tapait un œil du côté des tiroirs métalliques, ceux dans lesquels des hommes en blanc entassaient les cadavres, autrefois. On pensait la même chose : dans peu de temps, nous serions allongés et refroidis, quelque part…

Des kilos de dope avaient transité par nos mains. Des dizaines de dealers attendaient la blanche. Tous les camés de la ville pouvaient nous remercier, c’est à nous qu’ils devaient leurs yeux de néant, leur peau de crocodile, leurs muscles décharnés.

J’étais assis devant la longue table et je balançais entre mes doigts les petits sachets de plastique, je soupesais…La balance du bien et du mal penchait d’un seul côté.

Tom s’écroula contre le mur, des larmes coulaient sur ses joues. Jamais je n’avais vu mon pote pleurer. Assis par terre, il claquait sa tête contre la paroi qui, sous les chocs, s’effritait.

Entre nous, le silence. Et l’écho des coups que Tom s’infligeait, comme un acompte sur une abyssale punition.

Derrière la porte, un long couloir. Avec des portes et des portes. Et des enfilades de recoins, avec des vieux lits tout rouillés, des chaises roulantes qui puaient l’urine de rat, des poubelles. La camionnette était sur le parking des urgences. A oublier. Certainement prise d’assaut par la flicaille. Et déchiquetée, des fois que les sachets seraient entassés sous les coussins.

Le carrelage était rouge brique. C’était la première fois que je baissais les yeux vers le sol de notre planque. Nous étions là pour bosser. Pas pour rêvasser. La routine nous avait engloutis, tout roulait si bien, comme sur du papier à musique. Fumier de Roberto, on aura ta peau !

Nous savions que d’un moment à l’autre, un commando pouvait surgir. Mais il n’y avait qu’une seule porte dans cette putain de morgue. Crever dans une morgue, le comble du cynisme.

Ou on reste et on attend, ou bien on sort, tout de suite.

Tout de suite !

Je savais que Tom réagirait, qu’il choisirait la solution du kamikaze. Il se releva, balaya d’un regard vide tout notre labo, tâta sa poitrine, oui bordel, son arme était bien là et il me fit signe d’avancer. Tous les deux. La sueur coulait sur son visage, ses lèvres étaient desséchées. Tom, je le connaissais depuis longtemps. Je savais ce qu’il mijotait. J’étais prêt. Comme convenu.

Il sortit le premier et je le suivis. Ses pas étaient saccadés. Les miens étaient calmes, comme résignés. Dans ce couloir que nous connaissions comme notre poche, rien ne paraissait anormal, rien. Aucun bruit suspect.

Tout à coup, Tom hurla. Un cri de bête qu’on abat. Il se retourna, pointa son 38 et tira. Un seul coup.

Mes jambes vacillèrent, je voulus avancer. Encore un pas, un seul. Je m’écroulai. Je sentis le liquide chaud à travers mon tee-shirt. Ma vie se déroulait comme un film sans fin. Tom et moi à l’aéroport. Dans les sous-sols de cet hosto.  Tous ces coups tordus, ces rades qu’on dévalisait. Les fuites dans la ville. Ce clodo qu’on a étouffé avec des loques humides. Ce squat qui a cramé grâce à nous. Des enragés, des handicapés de l’amour, voilà ce que nous étions. Avec de la viande avariée dans nos cervelles. Et puis, en arrière plan de tout ce foutoir, le visage de Fanny qui pâlit quand elle entendit ce prénom, Herman. Je suffoquais, mon visage mordait la poussière. Les images de ma vie s’estompaient, une à une, comme un chapelet que les bonnes sœurs égrènent. Je n’avais pas mal. J’étais bien. Je savais que je glissais vers des terres inconnues. Mais je ne serais pas seul. Au loin, comme dans du coton, un cri de bête qu’on égorge. Une déflagration. Et le corps de Tom qui s’écroule sur moi. Un vrai kamikaze, ce Tom.

Juste après, je sentis une odeur de flics. Tom et moi, nous étions déjà de l’autre côté de la passerelle. Pour un très long voyage.

 

 

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com/

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Une nouvelle de Philippe Wolfenberg, "les lumières de la nuit"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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“Les lumières dans la nuit”

Nouvelle extraite du recueil "Les états d’âme de la lune et du soleil", 

à paraître chez Chloé des lys

 

Je me réveille en sursaut, le corps glacé et pourtant trempé de sueur, la tête douloureuse comme un lendemain de fête trop arrosée. Je me lève et jette un coup d’œil distrait par la fenêtre : c’est l’une de ces inoubliables – parce qu’assez rares – journées d’été qui commence. Ne serait-ce l’angoisse sourde qui m’étreint, je goûterais pleinement cet instant privilégié. Bien que j’en sois intimement convaincu (la force de l’habitude) j’examine le calendrier posé sur la console du palier. J’aurais aimé avoir tort. Hélas ! cette nuit, la lune sera pleine. Comme je voudrais revivre, ne fut-ce que dans mes rêves, le temps où tout était normal ! Mais c’est tellement loin, maintenant.

 

l

 

Je prends une douche. Je ne sais si c’est l’effet de l’eau tiède sur ma peau mais je me sens mieux. Je devrais me réjouir ; néanmoins, il n’en est rien car, après tout, il ne s’agit que d’un bref moment de répit. Avant de sortir de la salle de bains, j’observe le reflet de mon visage dans le miroir et, par delà le regard de ce double qui me fait face, je cherche ce qui pourrait expliquer le cauchemar qui m’assaille régulièrement à la manière d’un cycle qu’on ne peut interrompre.

 

l

 

La pendule de la cuisine indique six heures. Je me verse un verre d’eau que je vide d’un trait. L’envie de profiter de la fraîcheur matinale me conduit sur la terrasse. Je m’appuie à la rambarde et contemple la baie éclairée par le soleil naissant. Etrangement persuadé de la voir pour la dernière fois, j’en fixe les moindres détails dans ma mémoire. Soudain, une idée saugrenue – au premier abord – me traverse l’esprit : « Peut-on échapper à son destin ? » Je l’ai cru... Jusqu’à hier. Je regardais la photographie d’une jeune femme. L’éclat de son regard et la douceur mélancolique de son sourire étaient la promesse d’un impossible bonheur. La sonnerie du téléphone m’a brutalement arraché au souvenir d’une époque révolue et, par là même, idéalisée. J’ai décroché... C’était elle. Je ne me rappelle plus notre conversation sinon que nous avons rendez-vous ce soir.

 

l

 

Je regagne la maison et me dirige vers mon bureau. J’allume l’ordinateur. Sur l’écran, apparaît le titre de mon prochain roman : « A la folie ». Mon éditeur est persuadé qu’il aura autant de succès que le précédent : « Je ne suis pas coupable ». Souvent, je me demande d’où me viennent cette imagination morbide et ce goût pour la violence qui hante mes écrits. C’est comme si, en moi, une entité occulte, contre laquelle je ne peux rien, tentait d’imposer sa volonté. Les mots se bousculent dans ma tête. Sur le clavier, mes doigts courent avec une rapidité inhabituelle. Sans que j’en sois vraiment instruit, chaque heure qui passe me rapproche de ce moment inéluctable et terrifiant qui voit s’allumer et s’éteindre, tel un stroboscope, les lumières dans la nuit. Je consulte ma montre… J’ai juste le temps de me changer.

 

l

 

J’emprunte l’allée bordée de rosiers qui mène au garage. L’air embaume le gazon récemment coupé. Je sors la voiture et gagne la ville. La circulation est fluide ; il est encore tôt. Je ralentis afin de pouvoir admirer la mer dont les vagues, colorées d’or et d’argent en cette fin du jour, viennent mourir sur la plage. Une route étroite et sinueuse mène au sommet de la falaise. Je longe un mur en pierres avant d’arriver au portail dont les grilles ouvrent sur un immense jardin. Je me gare sous un bouquet de pins puis, sans hâte, pour prolonger ce sentiment unique qui précède toujours les plus beaux instants de l’existence, je marche vers la villa. Une délicieuse exaltation s’empare de moi lorsque j’appuie sur le bouton qui déclenche un joyeux carillon. Quelques secondes – une éternité – s’écoulent. La porte s’ouvre. Elle est devant moi. Elle est telle que par le passé. Non ! Elle est plus belle encore. Elle se jette dans mes bras et dépose un baiser sur ma bouche. Je frémis au contact de son corps. Le parfum de sa peau réveille des sensations que je croyais oubliées. Elle se détache de moi et, d’un sourire, m’invite à la suivre. Je suis le premier à rompre le silence.

Ton appel m’a surpris…

Je me doute… A vrai dire, j’ai beaucoup hésité… Lorsque nous nous sommes quittés, sur un dernier malentendu, je ne désirais rien d’autre que t’oublier… J’y étais parvenue, d’ailleurs… Jusqu’à ce que j’apprenne, il y a peu, ton succès littéraire… Pour lequel je voulais te complimenter…

A en juger par le luxe qui t’entoure, tu as tout aussi bien réussi dans ton domaine…

Je l’admets… Je possède un restaurant étoilé et la réputation de ma cuisine n’est plus à faire… Même à l’étranger…

Le chemin de la prospérité semble moins difficile à parcourir que celui du bonheur…

Il ne tient qu’à nous de rendre celui-ci davantage praticable…

Comment ?

En y marchant, de nouveau, côte à côte…

« One more time ! »

Non ?

Si ! Ce que nous avons vécu ensemble est une caution pour le futur… Du moins, j’ose l’espérer…

Moi aussi…

 

l

 

Grisés par le plaisir des retrouvailles et par le champagne que nous avons bu, nous évoquons avec nostalgie les premières heures d’une relation qui nous a fusionnés à jamais. Elle se rapproche de moi, pose sa tête sur mon épaule et me fixe amoureusement. Je me perds alors dans l’immensité de ses yeux, sublimes et fascinantes obsidiennes marron, qui sont une porte vers l’autre monde... Celui où clignotent les lumières dans la nuit.

 

l

 

Quand je reprends mes esprits, j’ai l’impression d’avoir erré longtemps dans les ténèbres. Les lueurs glauques qui déchiraient l’obscurité ont disparu. A genoux, au milieu de la chambre, je ne peux détourner mon regard du corps dévêtu qui gît, sans vie, au milieu des draps froissés. Dans ma main droite, je tiens toujours le poinçon maculé de sang qui m’a servi à tuer celle que je croyais être mon ange rédempteur. Ses yeux grands ouverts demandent pourquoi. Je ne sais pas ! J’ignore l’origine de la force irrépressible qui me pousse à commettre de telles atrocités. Contrairement aux autres fois, je ne ressens aucun soulagement. J’ai le sentiment d’avoir franchi une nouvelle étape... La dernière, peut-être. Je me redresse et dépose la tige d’acier acérée sur la table de chevet. Des larmes de dégoût et de désespoir coulent sur mon visage. Je retourne près d’elle. D’une main hésitante, je clos ses paupières puis je caresse doucement sa joue sur laquelle mes doigts laissent une marque sanglante.

 

l

 

En sortant de la maison, je réalise que je viens de perdre la seule femme qui ait vraiment compté pour moi. A son contact, je croyais guérir. Mais, pour son malheur et pour le mien, je me suis trompé. Je monte dans ma voiture et démarre. Je manque d’emboutir une des grilles que le vent a fermée à moitié. Je rejoins la route mais, après le premier virage, je freine brusquement. Les pneus de la Viper crissent sur le gravier. Au loin, le soleil s’effondre dans les flots aux couleurs de crépuscule. Dans ma tête, la brume s’est dissipée. Tout est clair, à présent. Je sais ce qu’il me reste à faire. Un rire nerveux me secoue. C’est tellement simple ! Comment n’y ai-je pas songé plus tôt ? Je passe la première et donne un brusque coup d’accélérateur. La voiture bondit en avant, prend de la vitesse et fonce vers le vide. Sous le choc, la frêle barrière de bois vole en éclats. Par la vitre ouverte, je respire une dernière fois le vent du large chargé des subtiles fragrances océanes. Avant de m’écraser sur les rochers, quelques dizaines de mètres plus bas, j’ai le temps de penser que, si elle peut me pardonner le mal que je lui ai fait, nous allons être heureux là où je vais la rejoindre.

 

l

 

Je me réveille en sursaut, le corps glacé et pourtant trempé de sueur, la tête douloureuse comme un lendemain de fête trop arrosée. Je me lève doucement pour ne pas réveiller la jeune femme qui dort paisiblement à mes côtés. Lorsque je m’apprête à franchir la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse, sa voix ensommeillée me parvient.

Phil ?

Oui ?

Où vas-tu ?

Prendre l’air…

Tu as encore fait ce cauchemar ?

Ne t’inquiète pas…

Attends-moi… J’arrive…

Le vent du large atténue à peine cette chaleur moite qui annonce souvent les orages d’été. Je serre Alessia dans mes bras et plonge mon regard dans le sien.

Je ne te ferai jamais aucun mal…

Phil ! Je sais… La sortie imminente de ton livre te rend nerveux… Et son contenu influence ton inconscient…

Ca paraît toujours si réel…

Et pourtant, ça ne l’est pas… Au contraire de la passion qui anime notre couple…

Tu crois ?

Oui ! Il suffit de me laisser t’aimer et de m’aimer en retour pour que rien ne nous atteigne… Fais-moi confiance !

Comme je reste silencieux, elle m’embrasse avec sa fougue habituelle.

Toi et moi, Phil… Ces trois mots ont valeur de promesse…

 

l

 

Tandis qu’Alessia se cramponne à moi pour mieux me convaincre de sa foi en notre bonne fortune, dans le firmament, les étoiles sont une infinité de lumières qui brillent dans la nuit.


 Philippe WOLFENBERG

 

Vous retrouverez son interview sous http://www.passion-creatrice.com/article-philippe-wolfenberg-l-ecriture-est-gravure-d-emotions-de-sentiments-et-de-souvenirs-sur-le-papie-104531813.html

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Oliver, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

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OLIVER

 

Monique, Marie-Anne et moi, l'avions surnommé Oliver. En fait, nous ne savions rien de lui. De ses apparences, nous avions déduit qu'il devait être à la fois pauvre et triste. Son pantalon était trop court, sa veste rapiécée et son cartable en partie décousu. Il était pâle, maigre et toujours seul. Monique avait eu l'idée du surnom : "On dirait le fameux héros de Charles Dickens", avait-elle dit. Nous avions ri mais y avait-il de quoi rire ? Il n'habitait sûrement pas le quartier où la plupart des gens étaient des bourgeois de plus de soixante ans. Et puis, cet enfant puait une telle misère…

 

Un jour matin, il passa plus tard que d'habitude et je vis qu'il avait un sparadrap sur le front et au menton. Je remarquai aussi qu'il avançait moins vite que d'habitude. Je téléphonai à mes copines pour le leur signaler. "Et si c'était un enfant battu ?", interrogea Marie-Anne.

 

C'est ainsi que me vint l'idée de le suivre alors qu'il était sur le chemin du retour. Je marchai, marchai : la rue des Fauvettes, puis l'avenue des Rossignols puis la rue des Hirondelles et finalement la route des Monts sur laquelle débouche un chemin caillouteux qui conduit à l'usine désaffectée. Une désolation. Rien que des bâtiments abandonnés avant d'arriver dans la cour de l'usine.

 

L'enfant entra dans ce qui avait été la loge des gardes. J'étais restée cinq mètres en deçà de la grille. Un chien aboyait dans un enclos où était garé un pick-up. "C'est à cette heure-ci que tu rentres ?", hurla une grosse voix. "T'as pas oublié d'acheter mes clopes au moins ?" Je n'entendis pas les réponses du gamin.

 

Je cueillis quelques pissenlits qui poussaient le long du chemin et fis demi-tour. Je téléphonai à mes amies. Marie-Anne se proposa de suivre Oliver jusqu'à l'école.

 

Ce qu'elle fit dès le lendemain. Le gamin était entré dans la cour de l'école communale numéro 2. Il était resté seul dans un coin près des toilettes. Quand la cloche avait sonné, il s'était placé le dernier d'un rang. Il était en cinquième primaire.

 

Les jours passèrent, les sparadraps avaient disparu mais d'autres les remplacèrent un peu plus tard. Monique voulait que nous allions toutes les trois parler au directeur de l'école. Marie-Anne nous rassurait : "Il va à l'école. Il y a des adultes, pas plus aveugles ni plus bêtes que nous, qui constatent son état. Ne nous mêlons pas de ça."

 

Pourtant, un après-midi, j'attendis le gamin dans mon auto. Quand il fut à ma hauteur, j'ai ouvert ma vitre et je l'ai interpellé : "Je vais faire des courses. Tu veux que je te ramène chez toi ?" Il se mit à trembler : "Oh non, Madame." J'insistai : "Je te dépose où tu veux…" Il accepta mais me demanda de le laisser rue des Hirondelles.

 

Il entra dans l'auto, garda son cartable sur les genoux. L'odeur de sueur et de tabac qu'il dégageait me donnait la nausée mais je pris sur moi. "Comment ça va mon grand ?" "Bien, Madame." Je lui offris un bonbon qu'il accepta. Un instant, je croisai son regard d'un bleu presque violet. Je n'obtins que des oui, non, bien assortis de Madame… Mais je vis une trace de brûlure sur sa main gauche.

 

Le lendemain, j'ai passé la journée à la capitale avec mes deux amies. Tandis que nous faisions notre shopping et mangions dans un bistrot sympa, nous avons évoqué Oliver. Il était présent parmi nous. Le beau comme le laid, le doux comme l'agressif nous poussaient à penser à lui. "Ça me tracasse trop, je vais aller à l'école", conclut Monique lorsque nous nous séparâmes.

 

Après l'entrevue avec la directrice Monique nous fit un bref rapport : "Le beau-père du gamin est ferrailleur. Le gosse a expliqué qu'il triait parfois des vieux objets et que c'est ainsi qu'il se blessait. Même en classe, il n'est pas adroit notre Oliver. Figurez-vous qu'il s'est déjà blessé avec un bout de crayon et qu'il lui arrive souvent de renverser son potage. Entre parenthèses, il s'appelle Marcel."

 

Bientôt, Marcel ne passa plus devant la maison. J'allai jusqu'à l'usine désaffectée. Aucun pick-up, aucun chien dans l'enclos. La grille était cadenassée.

 

Beaucoup plus tard, à la une du journal, je vis la photo du petit Marcel. Il avait été tué par son beau-père, un soir de beuverie. Il y eut comme un malaise entre Monique, Marie-Anne et moi. Puis ce malaise s'estompa peu à peu. Notre esprit et notre coeur étaient embrumés par d'autres petits tracas de la vie.

 

Notre malaise ne fut ravivé que lorsque passa régulièrement dans la rue un jeune homme que nous avons appelé Rimbaud, un drôle de type portant un chapeau et fumant la pipe.

 

Micheline Boland

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Le visiteur d'avril, un conte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LE VISITEUR D'AVRIL

 

Depuis le décès de Georges, Madeleine vit seule dans sa belle villa. Tous les jours à quinze heures, elle s'installe dans la véranda située devant sa terrasse, elle y boit un bon café en dégustant une pâtisserie, une crème faite maison ou un carré de chocolat. Elle vit là de délicieux moments, au plaisir gourmand s'ajoute le plaisir visuel. Quelle que soit la saison, son jardin lui paraît magnifique. 

 

Madeleine n'a plus ni chien ni chat ni poisson rouge ni perroquet. Elle est ainsi plus libre de passer quelques jours chez sa sœur ou chez un de ses enfants établis dans d'autres régions. Elle a des contacts assez réguliers avec ses voisins, des personnes de son âge. Ils s'entraident à l'occasion et parlent volontiers de choses banales mais il n'y a aucune réelle amitié entre eux. À gauche, vivent les Lemeure, des personnes qui voyagent beaucoup. À droite, Paul Thomas, un professeur retraité, homme discret qui participe ici et là à des animations dans des écoles de devoirs. Enfant unique, Paul a hérité de la villa de ses parents. Il a beaucoup de relations mais peu de famille. Il possède une chatte prénommée Minouche qui se réfugie volontiers chez Madeleine quand son maître reçoit du monde. C'est le plus souvent à Paul que Madeleine demande conseil quand elle rencontre un problème pratique. Un simple coup de fil et la solution est trouvée !

 

Un après-midi d'avril, alors qu'elle sirote son café, Madeleine, entend un drôle de bruit venant de l'extérieur. Elle jette un coup d'œil dehors mais ne voit rien de particulier. La météo est calme, il n'y a pas de vent, les Lemeure l'ont avertie qu'ils allaient à Venise et elle a vu Paul sortir sa voiture du garage.

 

Le bruit cesse. Quelques minutes plus tard, Madeleine l'entend de nouveau. Elle se lève, à la recherche de sa source. Il n'y a rien qui l'explique ! Même pas un oiseau ou Minouche sur la pelouse.

 

Madeleine lit un roman policier lorsque le bruit se fait encore entendre. Elle pense alors à un éventuel cambrioleur et se souvient de ce qu'a dit Paul : "Un jour mon père qui était un brave homme fut victime d'un pickpocket. Il était sur un marché. On l'avait bousculé et il se rendit rapidement compte qu'on lui avait volé son portefeuille, voyant un jeune garçon se sauver à toutes jambes, il cria à son intention : "Je te le donne,  je te le donne." " Ainsi, concluait Paul, mon père épargnait au gamin le poids d'un délit…"

 

Madeleine réfléchit. Que fera-t-elle si elle se trouve nez à nez avec un cambrioleur ? Quinze heures trente… Est-ce vraiment l'heure que choisirait un voleur ?   

 

Madeleine ouvre sa porte-fenêtre, fait quelques pas sur sa terrasse et n'en croit pas ses yeux : une vieille marmite en aluminium se déplace provoquant un cliquetis. Madeleine soulève à peine la marmite et découvre un hérisson ! Elle redépose la marmite, va chercher ses gants de jardin et très précautionneusement dépose la petite bête apeurée à l'ombre d'un arbre. Elle lui laisse un peu d'eau dans une écuelle et quelques morceaux de pomme et attend le retour de Paul. 

 

Sitôt qu'elle entend la porte du garage, Madeleine se précipite chez son voisin et lui explique ce qui est arrivé. Léon a mis la bête dans une boîte à chaussures et lui a donné la nourriture prévue pour Minouche. 

 

 

Deux jours plus tard, Madeleine retrouva la boîte renversée. L'animal avait disparu et on ne le revit  jamais dans le quartier.

 

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

 

 

M. Boland Nouvelles à travers les passions

Publié dans Nouvelle

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Stratégie amoureuse, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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STRATÉGIE AMOUREUSE

 

 

Chaque fois qu'ils se rencontraient, Pierrot demandait Jeannette en mariage. Chaque fois la réponse de Jeannette était la même : "Moi, tu le sais, je suis d'accord mais mes parents n'accepteront pas, tu n'es pas assez riche…" Elle approchait de ses dix-sept ans, il en avait un peu plus de vingt. Elle ne pouvait se passer du consentement de ses parents. Cela faisait des mois qu'ils étaient amoureux l'un de l'autre et la situation aurait pu paraître sans issue. Ils en étaient réduits à se voir en secret, dans une chapelle désaffectée du bourg tout proche ou dans une grange en bordure du bois.

 

Pas un jour sans que Pierrot retourne le problème dans tous les sens. Pierrot continuait d'apprendre le métier d'ébéniste avec son père. Bien qu'il travaillât beaucoup, il ne gagnait pas lourd et ses parents n'étaient pas vraiment ce qu'on peut appeler des gens riches.

 

Au village, tout se savait. Chacun épiait plus ou moins tout le monde. Cela permettait d'éviter des accidents, comme quand le petit Marcel avait été vu en train d'escaler la vieille tour, mais cela pourrissait aussi parfois la vie et Pierrot en savait quelque chose.  

 

Un jour, Pierrot remplit un seau de charbon et au-dessus du charbon il déposa des pièces d'or, oui des pièces d'or qu'il avait demandé à ses grands-parents de lui prêter quelque temps. Pierrot attendit de voir Martha, sa voisine une pipelette comme il n'y en avait pas deux, installée derrière son rideau et occupée à observer la propriété de ses parents, pour sortir avec le seau et aller le cacher dans une remise abritant la réserve de bois.

 

Pierrot répéta l'opération plusieurs jours… Et un vendredi, jour de marché, sa tante vint annoncer à la mère du jeune homme : "Alors, il paraît que ton Pierrot est riche, très riche, qu'il cache des pièces d'or dans la remise. Est-ce qu'il ne travaillerait pas au noir ou ne jouerait pas à des jeux d'argent ?"

 

Comme Pierrot s'y attendait, Martha avait accompli sa mission. Quand il fut sommé de s'expliquer, Pierrot le fit et ses parents le félicitèrent pour son astuce.

 

Bien entendu, il revint aux oreilles des parents de Jeannette que Pierrot était très riche, qu'on l'avait vu porter des seaux remplis de pièces d'or. Jamais ceux-ci ne justifièrent la cause de leur revirement mais c'est ainsi qu'avant les dix-huit ans de Jeannette, les deux jeunes gens se marièrent.  Ils furent heureux et rien ne ternit jamais leur bonheur.

 

 

 

Micheline Boland

Son site : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/
Son blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com/

 

 

9782874593581 1 75

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Speed dating, destins croisés, un texte de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

                          

 

desguin

 

 

 

 

    Speed dating, destins croisés

 

Y’a des matins comme ça. Vous vous levez, vous prenez votre pied dans la carpette en peau d’éléphant et comme vous avez trente secondes de retard dans le timing serré des premières minutes, votre frère a déjà pris d’assaut la salle de bain. Royal, il se miroite la tronche et se mesure les muscles des bras gonflés aux protéines. Vous foncez dans la cuisine et là, c’est la bouteille de lait qui vous file entre les doigts, le toast qui crame et le perco qui couine parce que bien sûr, vous avez oublié de mettre l’eau. Olé, la vie est belle quand même, canarde le gars, à la radio. Les animateurs des petits matins ne sont recrutés que sur la dose de bonne humeur qu’ils distillent à travers les ondes, ça gomme le stress de la météo et des avions qui s’aplatissent. D’une voix guillerette, voilà qu’il annonce, ce joyeux, la position des radars à dix kilomètres à la ronde. Par chance je prends le métro, me dis-je, ironique avec moi-même, tout en me débattant avec le torchon aux microfibres accrocheuses qui n’accrochent que les poussières parce que question flaque de lait, ce n’est pas génial. Microfibres égalent fées du logis, ouais…

Dans le métro, Jonathan me berce. Avec ses histoires à l’eau de rose, le grand amour qu’il rencontrera un jour mais où et quand ça dieu seul le sait, les enfants qu’il aura avec elle, trois de préférence et puis tout le baratin habituel qu’il me sert à chaque lever du soleil. Enfin lui, il y croit, au jour de la grande rencontre, et c’est fort bien comme ça. Jonathan et moi, depuis presque deux ans, nous bossons dans la même boutique de téléphonie, au centre ville. Le destin ne manque pas d’aise : toute la journée, lui et moi clapotons sur ces petites machines qui relient les humains les uns aux autres, comme des filets d’amour qu’on lancerait dans l’univers, et puis nous, nous restons là cloués au sol, pareils à deux enfoirés car au bout de tous ces fils, pour nous, basta, il n’y a pas d’abonné aux numéros appelés…Souvent, on se dit, dans nos instants de gros délire, que les choses eurent été tellement faciles si lui et moi étions tombés amoureux l’un de l’autre. Nous rigolons de tout ça, la vie est d’une telle complexité, cherchant des chemins tortueux là où tout compte fait, tout pourrait être si simple.

A la recherche de l’âme sœur depuis plusieurs années, ce branché super cool ne se décourage jamais. Faut dire qu’il est bon client chez madame Irène qui, chaque mois lui annonce que la femme de sa vie se profile de plus en plus au milieu des coquillages qu’elle jette sur son tapis de velours rouge. Flous mais quand même, elle aperçoit entre deux stries les traits finauds, l’œil coquin et les cheveux dorés s’offrant au souffle des vents. Si les coquillages se  rassemblent par trois, il faut attendre trois jours ou trois mois ou trois ans, avant que la belle ne montre le bout de son nez. Cependant attention et toute la stratégie se cacherait là, les sorties seraient de rigueur, pas question de glander chez soi devant le pc et de pianoter sur facebook.

Jonathan a beau siffler qu’il bosse hard dans une boutique où les nanas défilent toute la journée, madame Irène a pressenti que la rencontre se ferait au dehors, dans une boîte quelconque, un resto, un ciné, un lieu où les humains s’agglutinent les uns contre les autres. Pas conne, la madame Irène.

Bon prince, Jonathan me file tous les trucs et astuces de sa voyante extralucide et ne manque pas de me suggérer qu’à l’occasion, moi aussi je devrais renverser les coquillages sur le tapis de velours. Qui sait, ces mollusques déshydratés, dans un élan de généreuse loquacité, me dévoileraient peut-être les nom et adresse de la moitié qui m’était destinée.

Ce samedi-là, la boutique est pareille à un hall de gare un premier jour de vacances. Hans, le troisième employé est en congé et donc Jonathan et moi sommes seuls face à une horde de clients exigeants et impatients. Et quand leurs gosses ne collent pas leurs mains gluantes de crème glacée sur les petits écrans aux couleurs racoleuses, c’est déjà bien. Un client a paumé tous ses contacts, un autre râle car le roaming n’a pas fonctionné la semaine dernière alors qu’il se rôtissait la peau sous le soleil de Puerto Cana et qu’il avait loupé des opportunités commerciales.

Croyez bien que je déposerai une plainte à votre direction ! crache-t-il, ce prétentieux.

Vers 17 heures, mon acolyte et moi, nous sommes out. La boutique se vide et pour cause, depuis deux ou trois heures, Jonathan lance à chaque client :

Chouette journée de printemps, à la boucherie d’en face, tout le monde plonge sur les  brochettes et les saucisses, vive les barbecues à la campagne !

Moi, entre deux encodages de nouveaux numéros de gsm et des emballages cadeaux en enfilade, je me dis que c’est dommage qu’entre Jonathan et moi, aucun halo de phéromones n’avait diffusé sa poudre de précieuses étoiles…Parce qu’en fait, lui et moi, on se ressemble : on aime les fringues déjantées, le ciné, le resto, les frites au fritkot du coin avec une poignée de sel et trois gros ploutchs de sauce andalouse. Et, cerise sur le gâteau, on communique en chair et en os !  Et pas en sms, tchat, et autre skype, comme la plupart des jeunes d’aujourd’hui.

Ce soir-là, lui et moi, nous sommes crevés. Sur les genoux. On ferme la boîte et Jonathan me propose de rentrer à pied, ça nous ferait un délassement, un pré-week-end, pour reprendre une expression made in Jonathan.

Le soleil brûle encore et les décapotables, diffusant leurs musiques de dingues jusqu’à percer la couche d’ozone, abrutissent nos pauvres têtes déjà bien entamées.

T’as pas envie d’une sortie, ce soir ?

Une sortie ? Non mais ça va pas, toi ! T’as vu la journée qu’on vient de se coltiner ? Je n’existe plus ! Plus d’abonné au numéro !

Ben c’est juste comme ça que je te demandais. Là où je vais, il reste des places… j’ai jeté un œil sur le site cette après-midi.

Le site ?

Ben oui, pour une soirée de speed dating !

Speed quoi ?

Dating ! Speed dating ! Tu n’connais pas ?

Heuuuuuu…

Tu arrives dans la boîte, on te donne ta fiche d’identification, tu as quelques minutes pour te présenter à sept mecs…

Et ?

Et bien, les mecs connaissent ton prénom et le numéro de ta fiche…toi idem …et si ça colle, vous vous revoyez la prochaine fois et la prochaine fois …

Ok, j’ai pigé….encore une idée lumineuse de ta madame Irène ?

Oui et non…je me disais que ce n’était pas une mauvaise idée…

Si tu le dis…mais je suis crevée, vraiment…c’est où ce cirque ?

Ben, en ville !

Là,  tu repars chez toi et tu reviens ce soir ?

Hé oui…je n’peux pas aller dans cette taverne et rencontrer sept superbes gonzesses sans me décrasser un peu, tu n’crois pas ?

Oh, si tu l’ dis ! Compte pas sur moi ! Je rentre, je m’affale sur le fauteuil et je tape mes pieds sur le pouf ! Mes jambes pèsent une tonne ! Et puis tu sais, c’est pas mon jour ! Ce matin, j’ai lâché la bouteille de lait, ma tartine a cramé …enfin, tu vois le délire….Qu’est-ce que j’irais bien pêcher comme mec ce soir ? A part Bugs Bunny, je n’vois pas ce qui pourrait me tomber dans les bras ! Et puis, j’ai pas zappé mon histoire avec Jérôme, il est encore coincé dans un coin de ma tête…je le revois encore, sous un parapluie, avec cette conne de Sandra….

Je peux comprendre mais pense à ton avenir …tu n’vas pas rester seule…et moi non plus ! Faut qu’on se bouge ! Ce n’est qu’une bouteille de lait que tu as renversée ! Pas la vache !

Oh, toi alors ….et quand tu es face à la gonzesse, tu lui dis quoi ? Que c’est madame Irène qui a lancé les coquillages sur un tapis rouge et que…

Hi hi hi, sans rire, tu parles de toi…ce que tu aimes, ce que tu détestes…enfin, tu vois l’genre…

Ouais, niveau d’études…Tu n’crois pas que si tu photocopiais ton cv, ça foirerait moins ?

Oh, Steph, sois positive, pour une fois ! Et puis ne discute plus, là on est chez toi….tu as quarante-cinq minutes pour que Cendrillon devienne princesse…je passerai te prendre dans la tire de mon père et hop, direction speed dating !

Soit !

N’empêche, je suis morte. L’idée de me refroidir sous la douche, d’ouvrir une armoire, de choisir des fringues ….

Alors quand Jonathan se pointe et qu’il voit que je suis toujours en cendrillon, il est furax. Tant pis. Dix minutes plus tard, nous sommes à la taverne. C’est dans une arrière-salle que les destins se jouent ! Fameux coups de dés !  

Une pénombre de night club, les gars en costumes, les filles en petites robes printanières. Et moi en jeans, tee-shirt et santiags. Des paroles échangées avec l’animateur, pour mon inscription, puisque je suis novice dans le système. Quelques euros. Parfait, c’est moins cher que dans une agence matrimoniale.

De temps en temps, Jonathan m’envoie un clin d’œil de connivence…Moi, je lui lance une moue accompagnée d’un très long soupir.

Au troisième type, j’en ai marre. Le même baratin : j’aime les restos, les cinés, je bosse dans une boîte de téléphonie, j’habite avec mon frère…Pour fignoler l’histoire, je lui dis même, toujours en soupirant et en ne distinguant même pas la couleur de ses yeux, que ce matin, je savais qu’il allait me tomber une tuile supplémentaire car j’avais envoyé valdinguer une bouteille de lait… Et sur ce, je sirote le cocktail qu’on nous a offert avec le ticket, à l’inscription de cette soirée de débiles asociaux. Les yeux baissés, honteuse de toutes les énormités que je viens de débiter…

C’est alors que la voix que j’entends me rappelle celle de quelqu’un…

Steph, me donnerais-tu une seconde chance ?

Je lève les yeux et tout à coup, les coquillages se mélangent avec le lait, la tartine cramée, et la carpette en peau d’éléphant. Jérôme…

Pour ceux qui se sont connus dans une autre vie, y’aurait pas une fiche spéciale à remplir, tu crois ? je lâche, comme ça, sans réfléchir, parce que mon souffle se coupait…

 

Cette nuit-la fut, pour Jérôme et moi une des plus belles de notre vie. Là-haut, les étoiles avaient bien ri.

 

Carine-Laure Desguin

http://carinelauredesguin.over-blog.com

 

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