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Louis Delville nous propose deux courtes nouvelles

Publié le par christine brunet /aloys

 

petitesgrandes

 

LA MAISON VIDE

 

Je l'ai achetée il y a peu et j'ai déjà des ennuis !

 

Et pourtant, elle est bien située, cette maison, dans une artère fréquentée de cette ville de province. Il y a même un hôtel en construction, juste à côté. Pour acheter dans la capitale, à Anvers ou même à Liège, il faut de l'argent et les affaires ne sont pas aussi florissantes que je ne l'avais espéré.

 

Des frais divers, des factures d'eau et de gaz un peu inattendues et on voit vite son pécule fondre comme neige au soleil.

 

J'attends qu'un locataire potentiel se décidé à visiter mais, jusqu'à présent, tout le monde passe sans s'arrêter…

 

Puis, bingo ! Un bel héritage vient de tomber dans mon escarcelle et comme je suis d'un naturel joueur, j'ai acheté un second immeuble dans la même rue. Une belle façon de faire fortune, peut-être…

 

Rassurez-vous, je continue à voyager de villes en villes, de gares en gares. Je fais des affaires honnêtes, ce qui m'évite la prison.

 

J'adore le Monopoly !

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FENÊTRE OUVERTE

 

Il est 10h55 et Sophie ferme déjà les yeux. Dans quelques minutes, il sera là, son amour, son doux son tendre, son merveilleux amour (pour parodier Jacques Brel).

 

Il est 10h56, et Sophie a toujours les yeux fermés. Elle l'entend déjà lui dire combien il l'aime, combien il aime se trouver près d'elle, si près d'elle.

 

Il est 10h57, Sophie le sent arriver… Pour venir la voir, il s'est sûrement habillé de rouge, la couleur qui à sa préférence.

 

Il est 10h58, dans deux minutes, il sera à ses côtés, sûr de lui et des petits mots d'amour qui la ravissent.

 

Il est 10h59, Sophie entend le petit cliquetis lui laissant présager une arrivée imminente dans cette pièce où elle se morfond dès qu'il la quitte.

 

Il est 11 heures, la fenêtre s'ouvre. Il est là…

 

Toujours aussi précis, son coucou suisse !

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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Les effets du subconscient, une nouvelle de François Ucedo

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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Les effets du subconscient

 

Le subconscient nous parle, c’est certain, mais, soit nous ne nous en rendons pas compte, soit nous ne le comprenons pas. Il y a des gens qui pensent que lorsque leur subconscient leur chuchote quelque chose, ils sont en proie à un phénomène paranormal, sont visités par leur ange gardien ou sont victimes d’un poltergeist. Pire, pensent recevoir un message divin. Combien d’illuminés n’ont-ils pas fait chier la planète à cause d’un effet de leur subconscient qu’ils n’ont pas compris ? Et je ne parlerai pas des rêves, responsables de la mégalomanie des rois de l’antiquité, de la soif de conquête des seigneurs de guerre maîtres du lance-roquette et de l’intronisation auto-proclamée des dictateurs de républiques bananières.

 

Au début des années ‘80, peu de gens possédaient un ordinateur personnel. Cet instrument avec lequel  s’isolent aujourd’hui bien des esprits, était, à l’époque, orienté vers la comptabilité et, dû à son coût prohibitif, plutôt destiné aux entreprises qu’aux particuliers. En revanche, 90% d’individus possédait une machine à écrire. Ah, l’ère des produits correcteurs ! (Je ne cite pas leurs noms, qui sont des marques déposées.) Cette couleur blanche infâme et toxique qui séchait trop lentement sur le papier et trop vite dans le flacon, ces petits papiers recouverts de craie... Combien de fois avons-nous, à cette époque, arraché rageusement la feuille de papier de notre machine à écrire, et recommencé notre paragraphe ! Le traitement de texte est moins pittoresque mais a finalement du bon ; ça reste propre et on gaspille moins de papier.

 

J’avais recopié un texte de 18 pages à l’aide d’une petite machine à écrire portative. (On refermait le couvercle et cela devenait une valisette. — Je dis ça pour les moins de trente ans.) Il faisait chaud, ce jour-là. La fenêtre de ma chambre était grande ouverte, et pour me protéger d’un rayon de soleil brûlant qui traversait mon bureau en diagonale, j’avais tiré un rideau, laissant le deuxième largement ouvert. J’avais rassemblé mes dix-huit feuilles que j’empilai sur mon bureau. Là, le vent s’en mêla, alors que je ne lui avais rien demandé. La rafale profita du rideau tiré pour aider à balayer tout ce qui se trouvait sur le bureau. Après une série de jurons où je priai le vent d’aller découvrir du plaisir ailleurs, je ramassai mes feuilles, les comptai, les rassemblai et me disposai à agrafer le tout. Je plaçai le bord supérieur gauche de la pile sous l’agrafeuse et, me tenant debout, je m’apprêtai, des deux mains, à appuyer bien fort sur cette saloperie qui ratait son coup trois fois sur deux. Et là, mystère. Quelque chose d’inexplicable se produisit. Impossible d’appuyer. Je voulais appuyer. Je rassemblai toute ma volonté pour accomplir ce geste banal, mais je n’y parvins pas. Je transpirais, reprenais mon souffle. J’essayai encore une fois. Pas moyen. Mes deux mains se figèrent à l’instant où elle s’apprêtèrent à appuyer sur l’agrafeuse. Je me demandais ce qui m’arrivait, si je devenais marteau...

 

Je quittai ma chambre, perplexe. Je vins à la cuisine où je me préparai une tasse de thé. J’adore le thé. Surtout l’Earl Grey. Tout en touillant dans la tasse, je ne cessai de penser au phénomène qui venait de se produire dans ma chambre. Cela n’avait, pour moi, aucun sens. Je bus quelques gorgées de thé, puis, déterminé, je déposai la tasse sur la table de la cuisine et retournai dans ma chambre. Mon texte, adroitement empilé sur mon bureau, attendait toujours d’être agrafé. Ce que j’essayai une nouvelle fois de faire. En vain. Impossible d’appuyer sur la maudite agrafeuse avec, en outre, un sentiment d’angoisse chaque fois que je tentais le coup. Je repris la pile de feuilles et recomptai le tout. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 16… Merde ! Je regardai en-dessous de la table. Rien. Je regardai autour, derrière... Enfin, dans un coin de la chambre, la feuille numéro 15, le recto contre le sol. Je la ramassai, l’ajoutai à sa place dans la pile. J’appuyai de toutes mes forces sur l’agrafeuse, cette fois sans aucune retenue inexplicable et sans éprouver la moindre angoisse.

 

 

Je ne crois pas au surnaturel. Encore moins au divin. Je ne crois pas aux rêves prémonitoires non plus. Je crois que nous devrions étudier davantage nos propres facultés afin de mieux comprendre ce que notre cerveau essaie parfois de nous dire.

 

 

François Ucedo

manissa.weebly.com

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LE BLOGUE D’AURÉLIE COLHOMB, une nouvelle de Georges ROLAND

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LE BLOGUE D’AURÉLIE COLHOMB

Bonjour, bienvenue sur le blogue d’Aurélie Colhomb, artiste peintre.

 

Dimanche, 13 octobre

 

Beaucoup de gens prétendent que mes peintures ne valent rien, et que ce que je fais n’a aucune valeur. J’en suis vraiment triste, parce que je suis sûre qu’ils mentent. Ils sont seulement jaloux de mon succès. Aubin m’a dit de ne pas m’en faire pour ces critiques : l’important, c’est de vendre ses toiles.

Le jour de mes dix-huit ans, j’ai remis à mon grand-père une série de dessins que j’avais faits pour lui à l’occasion de son anniversaire. Il y avait des motocyclettes rouges avec des roues vertes et jaunes, puis des chiens qui pissent contre des réverbères, mais là j’avais un peu dépassé avec les couleurs, et puis des paysages de derrière la maison de campagne de mes parents, avec des vaches dans le pré et des moutons bruns.

Mon grand-père a regardé les dessins, puis il s’est exclamé à l’adresse de son fils, c’est-à-dire mon père :

« Crénom, Eudes-Frédéric, cette petite a une patte. Il y a là-dedans de quoi se faire du blé. »

Mon père a étudié mes dessins avec l’application que la nation entière lui connaît, les a déposés bien droits sur le manteau de cheminée pour prendre du recul, a encore tendu le cou en arrière, puis a déclaré pensivement :

« C’est vrai que j’en parlerais à Aubin Richel, et avec une petite mise de fonds préalable, il y a matière. J’ai le sentiment qu’on se prépare un bel avenir avec Aurélie. »

Eudes-Frédéric Colhomb, mon père, donc, est une figure politique importante dans la région, et a déjà maintes fois été appelé au secours de la nation. De plus, vaillant capitaine d’industrie, il a su développer confortablement l’affaire créée par mon grand-père, Cyrille-Eudes Colhomb.

C’est ainsi que je me suis retrouvée dans le bureau de monsieur Aubin Richel, promoteur d’art et propriétaire d’une galerie de grande renommée.

 

Lundi, 14 octobre

 

Comme vous savez tout sur ma biographie, j’ai plutôt envie de vous parler de mes créations. Aubin (on s’appelle par nos prénoms, bien sûr) m’a dit que c’est dans la quantité qu’on trouve la qualité. Il vaut mieux rater dix dessins, pour n’en garder qu’un seul. Un jour, il m’a pris par l’épaule :

« Tu vois, petite, parmi dix navets, je me fais fort d’en trouver un à leur fourguer au prix maximum, crois-moi. »

Alors, comme une bonne élève, je me suis mise au travail. Un dessin par jour, un dessin retenu par mois. C’était, selon Aubin, une bonne moyenne ; mais le volume de nos poubelles augmentait sensiblement.

Il avait raison. Mes dessins se vendaient bien. Il faut dire que je soupçonnais un peu grand-père d’avoir arrosé copieusement à la ronde. Il arguait du fait qu’il ne faut pas négliger le budget communication, primordial pour toute entreprise.

Au bout de deux années, j’étais devenue la coqueluche des amateurs d’art, et plus particulièrement des investisseurs. Je passai donc naturellement du dessin à la peinture, puisque cela se vend plus cher. Le désagrément principal fut irrémédiablement l’augmentation du volume des sacs alignés tous les deux jours devant la maison. Les éboueurs commençaient à nous regarder de travers.

C’est là qu’Aubin a eu une idée de génie.

« On va te créer un personnage, faire de toi une icône de l’art pictural.

― J’aime bien les gothiques, lançai-je bravement. Mais je suppose que ça ne cadre pas…

― Au contraire ! s’exclama Aubin. C’est génial ! Un maquillage outrancier, un chapeau de sorcière, on va faire de toi un épouvantail d’Halloween. Gothique à souhait. Avec cette image-choc, nous allons monopoliser l’attention de tous les médias. Nous allons t’identifier à tous ces jeunes en rupture de bienséance, te donner un look. Ce n’est pas tout. Tu vas me faire une trentaine de dessins de toiles d’araignée, j’en retiendrai une pour ta prochaine affiche. Je ferai préparer quelques phrases-types que tu glisseras dans la conversation des vernissages. »

Je fréquentai depuis ce jour des échoppes de fringues de seconde main, passai au barbouillage de kohl et rimmel, pris l’habitude de marcher pieds nus et de boire des sodas énergétiques.

Inutile de préciser que grand-père n’a pas aimé ma nouvelle présentation.

 

Mardi, 15 octobre

 

Je sais, je vais plus vite que les dates de mon blogue, mais il faut tout de même que je vous explique. Et puis les dates se génèrent automatiquement et je ne sais pas comment les changer.

Ce matin, Aubin m’a annoncé que vu l’essor de mes ventes, j’étais devenue le poulain le plus vendu de son écurie, et que, par conséquent, il m’offrait la résidence au sein de son organisation. Un bureau pour moi seule, jouxtant un atelier de deux cents mètres carrés, où je pouvais travailler en toute quiétude. J’étais devenue sociétaire des galeries Aubin Richel, une sorte de reine incontestée, adulée, dont les admirateurs épient les moindres balbutiements.

Je courais les expositions, hantais les vernissages, jetais des autographes sur toutes sortes de supports, embrassais des petits enfants comme une souveraine en Joyeuse Entrée, on cherchait à me toucher le chapeau, à me prendre en photo, on s’arrachait mes toiles…

Comme l’avait prévu grand-père, les Colhomb se faisaient du blé. En douce, ils avaient fondé une société à but extrêmement lucratif, regroupant le père et le fils, ainsi qu’Aubin Richel, subitement incorporé dans la famille.

Et je peignais, je dessinais. Une toile par jour, trente par mois. Un dessin mensuel retenu, promu, vendu. Le reste, à la poubelle.

Je me lançai alors dans les traces, nouvelle technique picturale particulièrement intéressante. Mon père réussit à se procurer chez un des plus grands fabricants de peinture, quelques décalitres de fond blanc crème, que j’élus immédiatement. Le blanc crème allait devenir ma signature.

Le premier jour du mois, j’enduisais les fonds de trente toiles de ma peinture fétiche, puis laissais sécher. À partir du trois, je commençais les traces : projection de confiture de fraises au moyen d’un lèche-plats en caoutchouc, passage subtil de la joue couverte de poudre de riz, collage d’une dizaine de miettes d’un pain aux sept céréales, ajustage d’une carte de téléphone portable usagée, et d’autres encore.

Grâce aux bons offices d’Aubin et de son organisation, ce fut le délire. On ne parla plus que de moi dans la presse. les gens s’arrachaient mes œuvres et ma notoriété dépassa les frontières. C’était grandiose. Je me demandais à quel moment j’entrerais à l’Académie. Première femme peintre élue à l’unanimité, avec un discours de bienvenue prononcé par Roger Maschin, dans la plus pure tradition : « Bon appétit, madame l’académi-cienne. »

 

Mercredi, 16 octobre

 

Grâce aux traces, j’arrive à réaliser trois toiles par jour. Aubin est vraiment satisfait. Il a imaginé un marché parallèle, de figurines diverses à mon effigie, vente de chapeau de sorcière et ligne de fards et cosmétiques divers, reproductions de mes originaux, réunions et causeries auxquelles j’assiste ou que j’anime. Il appelle ça le « merchandising ». Grand-père est aux anges, et papa m’encourage en me promettant pour très bientôt une distinction bien méritée. Enfin Immortelle ? Son influence dans les diverses académies n’y sera pas étrangère. Je suis sûre en tous cas, que la pérennité de notre nom est assurée. À ce propos je ne comprends pas les artistes qui usent de pseudonymes pour célébrer leur dons.

 

Jeudi, 17 octobre

 

Un admirateur m’a demandé aujourd’hui laquelle de mes toiles je préférais. Je ne savais que lui répondre ; moi, je fais des traces, des blancs crèmes, des dessins, sans plus. S’il faut encore choisir parmi tout ça ! J’aime tout, voilà. Même ce qu’Aubin m’ordonne de jeter à la poubelle. Je serais bien incapable de préférer l’une ou l’autre. Qu’importe, d’ailleurs, puisqu’on les achète.

 

Vendredi, 18 octobre

 

Mauvaise journée. J’ai lu plusieurs articles dans des journaux médisants, où il est dit que ma peinture ne vaut rien. Que tout est creux. Que mon blanc crème, ce n’est rien de plus que ma vision du néant. Que mes traces ne valent pas celles de Rachel Houlenberg, qui expose chez Perron. Que je suis une baudruche remplie d’air vicié. J’en ai marre. Ce n’est pas juste. Cette pimbêche d’Houlenberg n’a aucun talent, je le sais bien. C’est Aubin qui me l’a dit. Pendant un mois, je ne signerai plus d’autographes et je n’irai plus aux vernissages. Je dirai que Rachel s’appuie sur les autres. Je dirai qu’elle se contente de copier-coller les idées d’artistes méconnus qui viennent lui présenter leurs œuvres.

Aubin m’a dit que ce n’est pas une bonne idée.

 

Lundi, 21 octobre

 

Passé une fin de semaine épouvantable. Papa fâché, grand-père qui fait la gueule, et Aubin qui ne cache pas sa déception. Houlenberg a raflé le prix de l’académie, et mes ventes descendent en flèche.

Pourtant j’ai vu ses toiles, à cette Rachel de malheur. Je ne leur trouve rien de mieux qu’aux miennes. Je me demande même si les critiques n’ont pas raison. Elle doit copier les œuvres de ses admirateurs. Ou alors elle se contente d’en découper des morceaux pour les coller sur ses propres toiles. Sans doute a-t-elle aussi un meilleur promoteur. Je m’interroge sur l’opportunité de prendre contact avec Perron, peut-être la société Aubin Richel est-elle au bout de ses possibilités. J’en parlerai sérieusement avec papa.

 

Mardi, 22 octobre

 

Grand gala d’ouverture de la nouvelle galerie Aubin Richel. J’en suis l’invitée d’honneur, et ce coup de pouce doit redémarrer ma carrière. J’arbore mes plus beaux atours : chapeau énigmatique, maquillage de scène, haillons scrupuleusement sélectionnés et, bien sûr, les pieds nus et la canette de PitBull. Je dispense des sourires, en attendant de distribuer des autographes. Grand-père n’a pas lésiné sur les moyens, et cette fois, Aubin a consenti a exposer la totalité de ma production du mois dernier. Soixante-trois toiles sont ainsi livrées au public.

« Qu’ils aiment ou qu’ils n’aiment pas, ils seront bien obligés de les voir, a pronostiqué mon père. Je défie la Houlenberg d’en produire autant.

― Je vous l’ai dit, confirma Aubin, c’est dans la quantité qu’on trouve la qualité. Regardez Victor Hugo, on y trouve toujours quelque chose de bien. »

Me comparer à Victor Hugo, c’était tout de même osé : moi, je n’ai pas de barbe.

 

Mercredi, 23 octobre

 

Je suis arrivée au bout de mes fonds blanc crème, et plus de peinture disponible chez le grossiste. Mon père a téléphoné à son ami pour faire hâter la production. Je vais manquer de matière première pendant quelques jours. Comme des vacances. J’en profite pour faire les magasins et tout le monde se retourne sur moi :

« Regardez, c’est Aurélie Colhomb, vous savez, celle qui peint. Il y a trois mois, j’ai acheté une de ses toiles parce qu’on en parle tellement, mais je n’ai pas encore eu le temps de déballer le colis. J’essayerai d’y penser la semaine prochaine.

― Vous avez vu comme elle est attifée ? C’est-il pas malheureux de voir la jeunesse se déguiser ainsi ?

― Jeunesse ? Mais elle a quarante-sept ans, madame. C’est pire.

― Vous avez raison. À la voir de près, on se rend compte des rides autour des yeux. Vous croyez qu’elle se maquille si fort pour cacher son âge ? »

Je suis rentrée en larmes. Et pas même une toile préparée pour y jeter mon désarroi. Pourquoi les gens sont-ils si méchants ? Est-ce que je leur en veux, moi, d’acheter les toiles de Rachel plutôt que les miennes ? Comment leur dire, leur montrer que je les aime, qu’ils sont mes amis, que je mourrai si eux ne m’aiment pas ? Je crois que comme Vincent, je vais me couper une oreille pour communiquer au monde ma grande tristesse.

 

Jeudi, 24 octobre

 

En attendant de la retrouver dans les encyclopédies, Aubin a intégré ma biographie dans Wikipedia. C’est une belle promotion, et je suis certaine que Papa a pris contact avec les Encyclopédistes afin de réparer une lacune incompatible avec leur universalité. Colhomb est un patronyme digne de figurer aux meilleurs dictionnaires et annuaires. Notoire, déjà, grâce à Christophe, un illustre ancêtre, sans doute, même s’il lui manque le « h » indispensable à notre gloire.

J’ai fait ce matin un autoportrait particulièrement réussi, où l’on reconnaît principalement mon grand chapeau et mon maquillage ; en fait, mes signes distinctifs, comme dit Aubin. Il y a du Toulouse-Lautrec en moi, c’est sûr. Cette passion intense que l’on retrouve derrière une esquisse, la manière divine dont je croque de trois traits de fusain une personnalité hors du commun.

Dès que possible, on en fera tirer des milliers d’exemplaires en icônes, afin de les distribuer au maximum. Aubin prétend que comme pour les grandes marques, on est obligés de faire une publicité incessante pour se maintenir en vue du public. De plus, il serait utile de créer l’évènement médiatique de façon très régulière. Il appelle ça un « buzz ». L’idéal étant un mariage pompeux suivi de près par un divorce retentissant, avec extensions d’adultère et de pension alimentaire faramineuse. Mais je n’ai pas envie de me marier, je n’aime pas les hommes.

« Qu’à cela ne tienne ! a répliqué Aubin, on te pacse avec ta copine, avec le même scénario, ça porte encore mieux qu’un mari volage. »

Personnellement, j’ai l’impression que tout ce battage médiatique ne sert à rien. Pourquoi les gens n’achèteraient-ils pas mes œuvres pour ce qu’elles sont ? Il suffirait de présenter les toiles dans les galeries et les académies, comme Vincent, enfin, je crois. Au bout de quelque temps, elles vaudraient des millions … Cela ferait plaisir à papa.

Rachel Houlenberg fait un malheur à Tokyo avec des croquis mal torchés et des croûtes, tout cela grâce à son prix de l’académie. Pourquoi n’en ferais-je pas autant ? Mon père n’a qu’à initier un prix somptueux dont je serais la grande bénéficiaire, et voilà. Pas plus compliqué. Une semaine de bombardement intense des médias : « Aurélie remporte le Lascar haut la main !!! » Des millions de petites icônes autoportrait s’étalant sur le monde comme les aigrettes de la semeuse du dictionnaire.

Aurélie Colhomb, adulée par les foules, poursuivie par sa gloire, idole incontestée de la peinture moderne ! Aurélie, Aurélie, Aurélie !

 

Aujourd’hui, mercredi (le logiciel n’a pas indiqué la date)

 

Chaos total. Je ne sais plus où j’en suis. Hier soir, dans l’ascenseur de l’immeuble, un garçon m’a embrassée. C’était tellement spontané que je ne me suis même pas révoltée. Dès la fermeture de la porte de la cabine, nous étions seuls, il s’est jeté sur moi, a posé ses lèvres sur les miennes, a forcé mes dents de sa langue. Je me suis sentie submergée par une onde inattendue. Elle irradiait dans la poitrine, inondait les poumons, le cœur, puis s’engouffrait dans mon ventre, me retournait les entrailles. Enfin, elle convergea sur mon sexe, mes ovaires. J’étais comme fertilisée.

Ce matin, je suis sûre d’être enceinte. Ce baiser a imprégné mon corps, et je n’ai plus envie de peindre ou de dessiner. Je vais me vouer entièrement à cet enfant qui va naître, à cette nouvelle vie à venir. Il sera le fruit d’Aurélie, sa plus belle œuvre. Il me faudra, évidemment, des mois de préparation, des années de construction et de parachèvement. Je suis prête à lui consacrer vingt ans de ma vie. Rien que lui et moi. Au diable les déguisements, les soirées mondaines, oubliées les vertus de l’art contemporain. Je veux entrer délibérément dans ma vie de mère. J’espère qu’Aubin ne m’en voudra pas. Mon père, lui, me découvrira bien une nouvelle voie d’enrichissement.

 

 

Fin du blogue d’Aurélie, nouvelle maman. 

 

Georges ROLAND

www.georges-roland.com

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Miel et tentation, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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MIEL ET TENTATION

 

Au cœur d'un joli village, se trouve une grande épicerie. L'étalage, décoré avec soin, présente les beaux produits de saison. Fruits et légumes sont côte à côte comme des cigares ou des chocolats disposés dans une boîte luxueuse. Le comptoir et les rayons sont en bois vernis. Dans les rayons de gros bocaux en verre avec des bonbons, des épices, des fruits secs, du riz, des pâtes de formes variées. Les odeurs de cannelle, de thym, de fromages et de charcuterie, le mélange de couleurs des différentes denrées, la voix chaleureuse des commerçants vantant leurs marchandises, tout vous ouvre l'appétit dès que vous franchissez le seuil de la boutique.

 

Marie et Jean, le couple d'épicier a deux enfants : une fille déjà adolescente, Lison, qui aide parfois à ranger les rayons et fait la comptabilité, et un garçon beaucoup plus jeune, Jeannot.

 

Jeannot est gourmand. Il se pourlèche les babines quand il passe par le magasin. Il envie les clients auxquels ses parents proposent si volontiers de goûter l'un ou l'autre nouveau produit et surtout les enfants auxquels sa mère ne manque jamais d'offrir un caramel ou une gomme.

 

Quand il rentre de l'école, avant de faire ses devoirs dans la salle à manger, Jeannot furète un bon bout de temps dans l'arrière-boutique. Les tentations sont nombreuses et il y résiste difficilement. Un jour, il chipe un abricot sec, un autre jour un boudoir, un autre jour encore de la réglisse.

 

Un après-midi, il ne résiste pas au miel ! Ah cette teinte dorée. Ah cette douceur longue en bouche qu'il connaît si bien. Non, il n'y trempe pas le doigt car il sait combien ses parents sont pointilleux en matière d'hygiène. Il s'arme plutôt d'une longue cuillère et la plonge dans un des pots. Souvent, le sentiment de commettre une faute rend maladroit… La cuillère se retrouve par terre !

 

Le temps d'aller chercher une serpillière, une armée de mouches entre par la porte de derrière et s'abat sur le sol. Non seulement les mouches se régalent mais elles ne se privent pas de pousser la curiosité jusqu'à se rendre dans le magasin.

 

En voyant cela, Marie en a l'intuition : Jeannot a sans doute fait une bêtise ! Pour aller dans la salle à manger, elle passe dans l'arrière-boutique et voit la tache sur le sol…

 

Jeannot a été grondé et privé de dessert. Pour lui, ce jour-là, le miel est devenu un aliment amer. Curieusement, il ne l'apprécia plus du tout durant des semaines et des semaines…

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

boland photo


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Les passants, une nouvelle de Laurent Dumortier, extraite de Bruines

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Les passants

 

Il faisait beau cette après-midi là et j'avais décidé de tailler les haies entourant la propriété. Cette dernière avait été bâtie dans les collines du « Mont des Poètes » et offrait une vue splendide sur les alentours.

Nous n'étions pas encore en été, mais il faisait cependant relativement chaud...

Une bonne heure s'était écoulée et je commençais à transpirer abondamment, J'enlevais donc mon pull afin de me sentir plus à l'aise...

Tandis que j'allais reprendre la taille, je remarquai un drôle de couple se promenant le long de la route : une dame âgée d'une trentaine d'années tout au plus, accompagnée d'une petite fille, toutes deux vêtues de vieux vêtements d'hiver, datant d'au moins vingt ans, alors que le soleil frappait de plus en plus durement.

Je les saluai, mais aucune des deux ne se tourna vers moi, poursuivant leur route comme si j'étais invisible.

Je ne leur prêtai guère attention et poursuivis mon travail jusqu'au bout de la première haie, après quoi je m'attelais à ramasser les branchages...

Le couple repassa dans le sens inverse et, à nouveau, je les saluai, mais aucune réaction de leur part ne se manifesta.

 

Je les observai quelques minutes, jusqu'à ce qu'ils disparaissent au coin de la rue.

L'après-midi se poursuivit, et tandis que je finissais de charger les dernières branches, un nouveau passant fit son apparition.

Ce dernier, assez âgé, tenait un bouquet de roses à la main. Il fit quelques pas, déposa le bouquet au pied d'un vieux saule et se recueillit quelques instants.

Il fit ensuite demi-tour et s'arrêta pour admirer le paysage.

Je le saluai de la main et entamai la conversation.

- Bonjour ! Quelle chaleur hein ?

- Je ne vous le fais pas dire ! Ma voiture est garée en bas de la colline, je suis tout essoufflé d'avoir parcouru ce petit kilomètre !

- Vous venez souvent ici ?

- Quelques fois par an... Vous êtes le jardinier de la propriété ?

- Non, répondis-je en éclatant de rire. J'ai acheté cette maison il y a de cela trois ans maintenant...

- Ah! Vous ne devez pas être au courant alors...

- Au courant de ?

- Il y a de cela une vingtaine d'années, mon épouse et ma fille se promenaient ici lorsqu'elles ont été renversées par un chauffard complètement ivre...

Je lui posai une question dont je craignais par-dessus tout la réponse...

- C'était au début de l'été ? Vu que vous avez déposé vos fleurs, je pensais que...

- Je pars dès demain pour le Canada. C'est pour ça que j'ai pris un peu d'avance en quelque sorte... Mais pour répondre à votre question, c'était en hiver...

 

 

Laurent Dumortier

gsl.skynetblogs.be

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Un crime, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Le but du jeu était de choisir une photo de bandits australiens

et d'écrire un texte à propos de cette photo.

 

UN CRIME

 

photo-police-sydney-australie-mugshot-1920-19.jpg

 

En moi, Élise Rolfell, il n'y a que la honte : la honte de ma jalousie dévoilée, la honte de n'avoir pas été préférée à une femme si ordinaire, la honte d'être rongée par la haine. Je garde les yeux fixés sur mes mains comme je le faisais lorsque ma mère me grondait.

 

Je suis seule comme le chien égaré et l'arbre malingre dans la forêt. Seule et coupable puisque j'ai tué Nelly au premier étage du Grand Hôtel de Vittel où nous séjournions. Hier matin, je l'ai attendue. Quand elle est sortie de sa chambre, je l'ai saluée, je l'ai suivie dans le couloir. Elle est passée dans le petit salon. J'ai saisi la statuette en bronze sur le guéridon et de toutes mes forces, j'ai frappé. Le premier coup m'a libérée. J'ai frappé encore et encore… Toute la nuit, j'avais rêvé de ce moment. À présent, les scènes de mon théâtre intérieur et la réalité se ressemblent étrangement.

 

Paul, mon mari, avait rencontré Nelly au Pavillon de la Grande Source. J'avais été le témoin des premiers mots échangés. Tandis qu'elle buvait à petites gorgées, Nelly avait lancé à la cantonade : "Je n'y crois plus. Cette eau n'a aucun effet sur moi." C'était d'un vulgaire de s'adresser ainsi à des inconnus ! Paul avait réagi : "Continuez la cure. Au petit déjeuner, on m'a parlé de gens débarrassés de leurs maux en quelques jours." Elle avait minaudé : "Merci Monsieur".

 

Depuis lors, nous la croisions partout : à l'hôtel, dans le parc, dans la galerie thermale, en ville ! Chaque sourire et chaque parole que Paul lui adressait, chaque baisemain m'étaient un crève-coeur. Je sentais que Paul commençait à m'échapper ! Et puis, un matin, je les ai surpris qui s'embrassaient dans la roseraie. C'en était trop.

 

Je n'éprouve aucun remords, j'ai seulement honte.

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Dommage, Leonardo... Une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Dommage, Leonardo… Edmée De Xhavée

 

On fête les 85 ans de Lorraine, née Duvivier. Veuve d’Yvan Lejeune dont elle a porté les trois enfants. Tout le monde s’accorde pour dire qu’elle resplendit depuis son veuvage advenu dix ans plus tôt, qu’elle a  si bien « repris ». Tout le monde naturellement s’accorde tacitement pour participer au grand complot des œillères, car il n’y avait rien eu à reprendre : Lorraine a porté les enfants d’Yvan mais le poids de son mariage a été bien plus lourd encore. Un vieux grognon. Un dictateur. Un coureur de jupons. Et elle avait regroupé ses enfants autour d’elle, formant un petit clan craintif qui se rebellait en l’absence du tourmenteur, imitant sa voix, ses ordres, lisant les lettres d’amour de ses maîtresses, lui donnant des surnoms.

Quand il avait été terrassé par une attaque, ce même groupe de tout le monde aux œillères avait admiré sa patience, son dévouement et sa force d’âme, car elle l’avait entouré de soins avec l’ardeur d’un essaim d’abeilles. Le pauvre homme suppliait la mort de l’emmener loin, oh loin, et vite, mais les visiteurs pouvaient témoigner qu’elle ne cessait de lui caresser la main, de le forcer à manger, de lui faire les piqures elle-même alors que lui trouvait encore la force de la fixer avec des yeux furieux.  

Et ça faisait dix ans environs qu’elle connaissait la meilleure époque de sa vie, femme exemplaire et citée en exemple, vestige et vestale d’une époque où le mariage était sacré.

Liliane, sa fille aînée, est là avec son mari, Jean l’insignifiant laquais. Un homme sans surprises, décevant naturellement comme Liliane s’y attendait – Lorraine l’avait prévenue. Elle n’avait eu qu’à s’inspirer du modèle maternel pour garder le confort social et financier de sa vie de femme mariée : Jean était la risée de ses enfants, belles-sœurs, belle-mère, et ses colères qualifiées avec négligence de cacas nerveux. Liliane était complimentée pour sa loyauté car elle était jolie et aurait pu aller voir ailleurs. Mais bien entendu, Liliane n’avait aucune intention d’aller voir ailleurs, puisque tous les hommes étaient pareils, sa mère le lui avait dit. On cherchait un bon mariage mais pas un bon mari, sauf dans le sens de pas trop encombrant. Au moins elle avait su congédier Jean l’insignifiant laquais de son lit et pouvait lire ses Robert Ludlum en paix, une boîte de pâtes de fruits ou pralines à portée de main.

Christian, le fils, est seul. Lui, aucune femme ne le supporte longtemps.

Et puis Régine avec son fou de mari, cet arrogant Italien qui se vante de connaître les femmes parce qu’il a grandi entouré de grands-mères, sœurs, cousines et tantes. Les règles douloureuses et les chagrins d’amour n’ont pas de secret pour lui, a-t-il dit un jour, s’étonnant de ne pas les voir rire. On avait pourtant bien pensé que Régine était la plus chanceuse des trois enfants Lejeune :  contrairement à Jean dont le charme n’avait été qu’un feu de paille – il avait été renvoyé de ses trois premières fonctions et n’avait dû son rattrapage à la quatrième qu’au bras un peu long de feu Yvan qui l’avait imposé comme figurant quelque peu intelligent dans la multinationale d’un ami -, Leonardo réussissait tout ce qu’il entreprenait. Toujours de bonne humeur, attentionné envers Régine qu’il appelait Reine de cœur – il ne prêtait pas attention à son expression ennuyée comme par une sottise enfantine -, faisait l’unanimité parmi les connaissances : elle n’aurait pu trouver meilleur mari.

Lorraine le regarde et lui sourit. Imbécile heureux va ! Avec ce sourire qu’il brosse trois fois par jour… Elle n’a pas oublié qu’il remarque tout, cet animal-là. Et il ose, oui il ose gratter au fond des  choses, ne pas se contenter de ce qu’on lui dit. Deux mois plus tôt, elle était au restaurant, invitée de Régine et Léonardo. Liliane était venue elle-aussi, ayant laissé ses petits-enfants à la garde de la belle-mère – cette vieille folingue de Marieta Zuckilawska. A-t-on idée de porter un nom aussi folklorique ? Et la conversation était venue… tombée… bon, disons qu’elle avait attiré la conversation sur son  long sacrifice, une vie conjugale entière avec Yvan. Liliane et Régine, tout en suçant leurs cuisses de grenouilles en levant le petit doigt et se tapotant fréquemment les lèvres d’un coin de serviette, avaient soupiré une fois de plus à l’évocation du calvaire maternel, ajouté des exemples de la tyrannie paternelle – on ne pouvait parler à table sans quoi on se retrouvait à manger au vestiaire, on ne pouvait pas lire au lit, pas de sortie si on n’avait pas été à la messe et à la communion… On levait les yeux au ciel, on riait à nouveau d’une de ses secrétaires amante qui zozotait un peu, et de ces lettres qu’il avait gardées dans une boîte à chaussures. Leonardo, pour une fois, s’était brusquement tu, et avait eu une expression vaguement écœurée. Il avait fixé Régine qui riait aux éclats, citant de mémoire des extraits de lettres. Une lettre d’adieux qu’il trouva très intime et triste leur arracha des gloussements féroces.

Liliane se reprit la première et, d’un air sombre, constata que « de leur temps – celui de ses parents », une femme n’avait rien à dire et n’avait aucune chance de refaire sa vie. Et il ne lui restait donc qu’à subir subir et subir. Et Lorraine réagit. Oooh dit-elle d’une voix toute en chuchotis, serrant les lèvres pour contenir un sourire satisfait, elle aurait pu refaire sa vie, oui. Mais elle avait pensé à eux, les enfants, et avait renoncé. Leonardo fut encore plus surpris et du coup, avala d’un trait son verre de mauvais vin du patron que Lorraine avait recommandé en soutenant qu’il était meilleur qu’on ne l’aurait pensé. C’est qu’elle n’avait jamais été bien jolie, Lorraine, même sur sa photo de mariage. Elle n’avait pour tout bagage que sa jeunesse, mais portait déjà ce masque amer et réprobateur, un peu distant. Alors qu’Yvan l’ait trompée, non pas à la recherche de beauté mais de chaleur et de rires, il le comprenait. Mais qu’un autre homme ait eu l’humeur assez suicidaire pour lui offrir une seconde chance alors qu’elle avait déjà ses enfants et des années de rancœur aux tripes, il ne pouvait le concevoir. Il écouta donc avec attention lorsque Régine et Liliane, alourdies par le fardeau du sacrifice de leur mère, voulurent en savoir plus. Eh bien il y avait peu à dire. Cet homme était amoureux d’elle et lui avait proposé de l’emmener au Luxembourg où il possédait des vignobles. Il avait eu le cœur brisé quand elle avait tenu bon pour  le bonheur de sa famille et elle n’en avait plus entendu parler. Elle laissa flotter sur son visage maussade un petit rêve sentimental sous la forme d’un pâle sourire.

Il intervint, retrouvant un air enjoué et taquin. Mais alors, se risqua-t-il, elle avait donc eu sa petite romance aussi, belle-mamma, pas vrai ? Les trois femmes le transpercèrent de regards indignés et Lorraine se rebiffa. Non voyons, et d’abord qu’il cesse de l’appeler Belle-mamma, on aurait dit une marque de teinture pour cheveux. Et ensuite, elle n’avait eu qu’un seul homme : feu son mari. Mais Leonardo avait joyeusement agité un index aux mouvements de non-non-non sous son nez en s’obstinant : no no no no belle-mamma, no no no ! Un homme ne veut pas emmener une femme dans son pays avec trois enfants et le spectre d’un ex-mari sans savoir ce qu’il va recevoir de bon dans l’affaire ! Eeeeeh Belle-mamma, on a eu du bon temps et on croit que ça ne se saura pas ??? Une gifle sonore s’abattit sur le dos sa main, si fort qu’il la plongea dans la salade. Il jeta un regard furieux à Régine dont le pli de la bouche ne laissait pas place à la plaisanterie. Les mains de Lorraine tremblaient et elle eut une de « ses crises de suffocation »… Il fallut écourter le repas, et on fit bien comprendre à Leonardo que tout était de sa faute.

Et aujourd’hui, Lorraine s’offre un splendide cadeau d’anniversaire. La paix. Léonardo aura droit à un petit tête à tête au sujet du cadeau à faire pour son anniversaire de mariage avec Régine dans six mois. Elle lui suggèrera un  vin de derrière les fagots à essayer discrètement… amélioré par ses soins. Yvan l’avait aimé, ce petit vin, et elle se souvenait que l’attaque n’était apparue qu’au petit matin, ce qui laisserait tout le temps à ce fouineur de Leonardo de conduire pour rentrer à la maison : Régine n’aime pas conduire la nuit et, ma foi, elle va bientôt devoir le faire si elle veut encore une vie sociale…. Alors, pour une dernière fois…

Elle sourit à Leonardo qui, avec un clin d’œil, lève son verre à sa santé. Imbécile heureux, mais plus pour longtemps. Mon manteau noir…il faudra que je le porte au nettoyeur dès lundi, et donner un coup de cirage sur mes escarpins, se dit-elle en lui rendant son sourire.

 

 

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

Edmee-chapeau

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Dérapage, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Le but du jeu était de choisir une photo de bandits australiens

et d'écrire un texte à propos de cette photo.

 

DÉRAPAGE

 

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Elle s'appelait Adelaïde Matthews. Elle était fille de pasteur et cuisinière chez les Smith. Son bonheur, c'était de transformer les repas en des moments de fête. Les Smith la complimentaient au sujet de ses petits plats et cela lui faisait oublier qu'elle n'était ni bien jolie ni bien riche. Quand, pour servir à table, elle revêtait son tablier blanc garni de dentelle anglaise, elle se trouvait quelque grâce. Ses yeux bruns souriaient lorsque les enfants, John et Mary, se pourléchaient les babines, lorsque, l'air gourmand, ils quémandaient un morceau de gâteau, lorsque des invités disaient : "Adelaïde, vous êtes un vrai cordon-bleu !" Sa plus belle récompense, c'étaient les baisers des deux enfants.

 

Cet été 1924, son existence fut bouleversée par l'arrivée de Tom, 12 ans, qui était le neveu des patrons et qui surnomma aussitôt Adelaïde, "le corbeau". Ce garçon effronté s'amusait à faire rouler des œufs sur la table de cuisine, à cacher les pots d'épices, à vider la salière dans une sauce, à courir au jardin en emportant la casserole dont elle avait besoin. John et Mary trouvaient ces comportements fort comiques. Parfois, Madame, avertie par les cris des enfants, venait gronder Tom mais il continuait ses persécutions.

 

Madame demanda à Adelaïde de patienter : "Cet enfant est malheureux. Sa mère est gravement malade. Soyez compréhensive."

 

La vie était devenue si difficile à supporter ! Pourtant, pour plaire à sa maîtresse, Adelaïde encaissait sans broncher jusqu'au jour où Tom, ouvrit le four et y lança des grains de poivre, en criant : "T'es pas un corbeau, t'es une sorcière !" Adelaïde, la douce, la placide Adelaïde empoigna Tom et le poussa à l'intérieur de l'antre brûlant.

 

Ce matin-là, le gamin et la femme avaient franchi les portes de l'enfer, chacun à leur façon…

 

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Une nouvelle d'Alain Magerotte : Qu'est-il arrivé à Zorro, 2e partie

Publié le par christine brunet /aloys

 

A. Magerotte Tous les crimes sont dans la nature

Qu'est-il arrivé à Zorro, 2e partie

 

Pour l’instant, je n’ai pas progressé d’un poil de moustache dans ma recherche mais, foi de Garfield, je finirai par mettre la main sur ce chat noir avec un médaillon blanc sur la gorge, sur ce Zorro… je retournerai tout le pays s’il le faut, je suivrai la moindre piste sauf… si elle me conduit dans le Massif Central où, je m’interdis de séjour. Parce que là-bas, même un chat n’y retrouverait pas ses jeunes. Alors, moi… questionner les autochtones… il y a des «cha» partout, dans chaque bout de phrases.

«Cha ne peut plus durer comme cha… cha chuffit, maintenant…. Cha commence à bien faire… crois-moi quand je dis qu’une poule cha pond et un chapon, cha pond pas !» 

Question de «hauteur», je me retrouve plutôt au pied du Puy-de-Dôme qu’au sommet. 

Mais non, je ne rêve pas… là-bas, au bout de la rue, une superbe créature ondule de la croupe. Je la reconnais… j’ai là, dans ma ligne de mire, ladies and gentlemen, «Catwoman» herself !

Que fait-elle en ces lieux ? Est-elle en quête d’un super matou ? Dans ce cas, Zorro ferait bien l’affaire, du moins si je m’en réfère aux photos. Mais, au fait, ils se connaissent peut-être déjà… il lui a refilé un rencard. Suivons «Catwoman», it’s perhaps interesting...

La féline ne sait pas que je suis sur ses… coussinets; eh oui, c’est tout un art, l’espion aux pattes de velours en est même jaloux.

Cette balade se termine… au zoo. Comment n’y ai-je pas pensé ? Suis-je bête… je n’ai aucune excuse parce que j’ai vu le film. Il est évident que le lion de la Goldwyn Mayer, ou la panthère de René Château, sied mieux à son standing qu’un vulgaire chat de gouttière. J’abandonne «Catwoman» à son rendez-vous et peste contre mon manque de jugeote. Je devrais boire un coup d’eau pour m’éclaircir les idées. J’avise un Carrefour où j’entre pour acheter de la Contrex.

Je n’ai pas fait trois pas dans la boutique quand je repère une vieille connaissance au rayon «aliments pour chats»… Ginette Danville !

Que fait-elle là ? Pacha aurait-il réintégré le logis ? En tous cas, la mémère ne lésine pas sur la qualité de la marchandise, elle achète des boîtes de Gourmet. Le retour du chat fugueur, ça se fête dignement dans la chaumière.    

Je la laisse vaquer à ses emplettes et vais chercher ma bouteille que j’extrais d’un pack. Nous nous retrouvons à faire la file à deux caisses différentes. Ginette Danville a un client d’avance sur moi et ne m’a toujours pas aperçu. J’observe cette femme à la dérobée. Cette femme qui ne ressemble plus à celle au cœur en lambeaux que j’avais rencontrée la semaine passée. Elle est toute pimpante; le retour de Pacha lui a rendu une félicité qui irradie sous la lumière artificielle du magasin.

Quand arrive mon tour à la caisse, elle quitte les lieux. J’ai vite fait de régler mon achat. A peine sorti, je décapsule la bouteille pour porter le goulot à mes lèvres. Une bonne rasade d’eau et le ciboulot tourne à nouveau à plein régime. J’enfile un raccourci pour me rendre chez Ginette Danville qui, à son retour, me voit l’attendre en faisant les cent pas devant son immeuble. A ma vue, elle devient plus pâle que Michaël Jackson. Par sa réaction, elle en viendrait à me faire douter de la normalité de mes traits. O.K., on ne s’est plus vu depuis une semaine, mais ai-je changé au point de provoquer une telle frayeur ? En me rasant ce matin, j’ai juste remarqué, sur l’aile gauche du nez, un «début de bouton» que je m’empresserai de presser ce soir… vraiment pas de quoi fouetter un chat.

Non… le brusque changement de couleur épidermique de Ginette Danville n’est pas lié à mon faciès… il est plutôt dû à ma présence gênante… parce que Ginette Danville, j’en suis certain à présent, cache un terrible secret. Et moi, je vous le livre ce terrible secret : ces boîtes de Gourmet ne sont pas destinées à Pacha, mais à Zorro !… Thank you, Contrex.   

« Monsieur Garfield, quelle bonne surprise… vous… vous avez de nouveaux éléments concernant la disparition de Pacha ? » questionne-t-elle sur un ton presque suppliant.

Ginette Danville croit me duper alors que sa question me conforte dans mon idée, elle est même un aveu. Comme je n’ai pas l’intention de jouer au jeu du chat et de la souris, je lui rétorque d’un air grave, à mille lieues de ma désinvolture légendaire :                    

«… Auriez-vous quelques instants à me consacrer ? »        

« Il n’est rien arrivé de mal à mon tigré, j’espère… rassurez-moi tout de suite » fait-elle d’une voix cassée. Je retrouve la Ginette Danville éplorée de la semaine dernière avec… la sincérité en moins. Elle commence à tousser, agitant son corps de violents soubresauts… juste pour augmenter le pathos de sa prestation.  

« Je ne sais pas… figurez-vous que j’ai cru que Pacha avait réintégré votre domicile…

- Qu’est-ce qui vous a fait croire ça ?

- Les boîtes de Gourmet que vous avez achetées…

- Les boîtes de… mais que… que signifie ?

- J’étais également à Carrefour tout à l’heure…

- Oui, je l’avoue, Monsieur Garfield… depuis la disparition de Pacha, je continue de m’approvisionner en boîtes de Gourmet, me donnant ainsi l’illusion qu’il est toujours là. »  

Un chat ne retomberait pas mieux sur ses pattes. Je ne me laisse pas berner pour autant.

« Ne serions-nous pas plus à l’aise pour parler de tout ça chez vous ?

- Je n’ai pas encore eu le temps de faire le ménage, ça me gêne un petit peu…

- Je ne m’en formaliserai guère, quand j’ai une affaire en tête, je ne vois qu’elle et rien d’autre.

- Vous insistez pour rentrer ?

- J’insiste pour rentrer.

- Vous avez bien réfléchi ?

- J’ai bien réfléchi.

- C’est votre dernier mot ?

- C’est mon dernier mot.

- Dans ce cas, rentrons !

- C’est cela, rentrons !

- Vous essuierez vos pieds sur le paillasson ?

- J’essuierai mes pieds sur le paillasson.

Les dix lignes qui précèdent démontrent combien la résistance de Ginette Danville fut héroïque. Dans notre époque commémorative, il est impératif de souligner une telle attitude et de la répercuter afin que le souvenir demeure, quand la plupart des témoins de cette joute oratoire auront disparu.  

Zorro est arrivé, sans se presser, d’une démarche souple, après que Ginette Danville ait ouvert la porte. Il ronronne en se frottant contre elle pour se faire gâter. La femme, ne sachant quelle attitude adopter, m’interpelle du regard, attendant un signe favorable qui l’autoriserait à répondre au désir du chat. J’acquiesce de la tête… je ne suis pas chien.

Après avoir rempli la gamelle de Zorro pour la dernière fois, avant que je le ramène chez sa propriétaire, Madame Lecloac, Ginette Danville me propose une tasse de café que je refuse. Par contre, je demande un récipient pour y verser de l’eau de ma bouteille de Contrex… ça lui évitera de me fournir une explication sur sa conduite. 

Une fois le verre lampé, je comprends la raison de l’acte abominable perpétré par Ginette Danville : elle a enlevé Zorro afin de mettre un terme à ses crises de larmes; le chat ne possède-t-il pas la vertu d’être un «bouffeur de chagrins» ?  

« Et maintenant, Monsieur Garfield… je présume que vous allez me livrer à la police pour qu’elle me jette en prison ? demande-t-elle d’une voix blanche.

- Etant donné les circonstances et vu le bon traitement dont a bénéficié Zorro, je n’en ferai rien…

- Oh, merci, merci beaucoup… et… pour Pacha, comptez-vous poursuivre les recherches ?

- Bien entendu…

- En attendant son retour… que me conseillez-vous ?…

- De vous méfier des buveurs d’eau ! »

Quand je sors de chez Ginette Danville, it’s raining cats and dogs.

 

Alain Magerotte

Nouvelle extraite de "Tous les crimes sont dans la nature"

Alain

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Une nouvelle d'Alain Magerotte : Qu'est-il arrivé à Zorro, 1ere partie

Publié le par christine brunet /aloys

Alain
QU’EST-IL  ARRIVÉ  À  ZORRO ? Première partie

 

Dans le milieu des fouille-merde, où je m’applique à retrouver les chats de mémères en détresse, on me surnomme Garfield… Garfield, ça me plaît au point d’avoir presque oublié mon véritable patronyme. Je pense à John Garfield, un acteur américain qui a joué dans la première version du film «Le facteur sonne toujours deux fois»… les américains sont les spécialistes des films noirs… les gangsters, les femmes fatales, les «privés»… bon, je l’admets, passer son temps à rechercher des chats, it’s not very serious… donc pas américain… je m’en fous, je ne suis pas américain. En réalité, si on me surnomme Garfield, ce n’est pas en référence à l’acteur ou à mon goût prononcé pour le polar, mais plutôt à ma spécialité… do you understand ?    

« Allô, Monsieur Garfield ?… Madame Lecloac à l’appareil, venez tout de suite, il y a urgence… »

Si Madame Lecloac me demande de rappliquer dare-dare, ce n’est pas pour me montrer ses photos de vacances… j’ai eu l’occasion de les admirer la semaine dernière. Elle les réussit plutôt bien. Un concours de circonstances. Non pas qu’elle réussisse ses photos, mais le fait de les avoir déjà vues. C’était chez Ginette Danville où se trouvait Madame Lecloac. Ce sont deux amies. Ginette Danville m’avait contacté parce qu’elle avait perdu Pacha, son chat, un beau rouquin tigré.

Malgré la vue de clichés remplis de soleil d’un séjour hellénique enchanteur, Ginette Danville demeurait inconsolable. Ce fut donc avec une discrétion de femme adultère que Madame Lecloac et moi, nous nous sommes esbaudis devant l’Acropole et le Parthénon. A ce jour, je n’ai toujours pas retrouvé le tigré.

Dès que je pointe mon nez chez Madame Lecloac, la malheureuse se jette sur moi comme les clients d’un grand magasin sur les soldes. Son rimmel, refoulé par des larmes sincères, coule sur ses joues encore cuivrées de son escapade grecque.

« Zorro, mon chat, il a disparu ! »

Madame Lecloac a revêtu un peignoir en éponge de couleur bleue, unique frontière entre sa peau et votre serviteur. Elle se blottit si fort contre mon corps d’athlète que j’appréhende le moment où elle me fera le coup éculé de la vieille toujours compétitive qui désire, pour se consoler, s’offrir une gâterie avec un gars dans la force de l’âge. Je sens, en effet, la fermeté de ses bonbonnes à oxygène.

Malgré les atouts corporels de Madame Lecloac, je ne m’imagine pas faisant une partie de jambes en l’air avec une dame ayant atteint le troisième âge, même si c’est depuis peu. Les vieilles, je les vois plutôt faire sauter leurs petits-enfants sur les genoux ou fabriquer des confitures… et non des galipettes au fond d’un boudoir.

Madame Lecloac relâche enfin son étreinte, pose ses mains sur mes robustes épaules, et me dit, la voix déformée par le chagrin :

« Je vous en conjure, Monsieur Garfield, retrouvez mon Zorro ! »

Parfait, nous resterons concentrés sur le but de ma visite. Dorénavant, que les choses soient nettes; pas besoin de jouer les Marilyn pour me convaincre de m’occuper de la disparition d’un minet, quelle que soit sa race… persan, birman, scottish fold, british shorthair, tonkinois, american curl, russian blue ou, chat de gouttière… it’s my business, après tout.

Madame Lecloac aperçoit une touffe de poil sur le tapis. Elle la ramasse pour la malaxer, pensive, entre ses doigts. Je me dis qu’on est reparti pour une crise de larmes. Remember when…

Il n’en est rien. Le fait de prendre du poil de la bête l’a ragaillardie. Aussi, se dirige-t-elle, déterminée, vers un secrétaire qu’elle ouvre pour farfouiller dans une pochette en plastique dont elle extrait des photos de l’animal. Zorro est un chat de gouttière. Il est noir avec un médaillon blanc sur la gorge.

Madame Lecloac disparaît ensuite dans la salle de bains pour enfiler une tenue moins suggestive. A son retour, elle me propose un verre de Brandy que je refuse. Par contre, je demande un verre d’eau. Rien de tel pour faire fonctionner les méninges.

Je parcours à nouveau les clichés du chat. Madame Lecloac prépare un chèque, un geste qui me remplit d’une intense émotion à chaque fois.

Je glisse le précieux papier, sur lequel sont alignés quelques zéros, dans ma poche, ainsi qu’une photo du félin. Par égard au montant qui m’a été octroyé, j’entreprends mes recherches immediately en me rendant chez le voisin, le bien nommé Maroille.

Le type, chemisette blanche à la tonton Marcel, bretelles Mickey pour retenir un futal gris, jauni le long de la braguette, les joues rosées d’Anjou et truffe torchée au beaujolpif, me reçoit dans un gourbi où l’air frais a fui la concentration des mauvaises odeurs. Je surprends le gaillard en flagrant délit de voyeurisme télévisuel. En clair, pas besoin de décodeur, Maroille se dégourdissait le manche en se tapant un porno.

Je ne m’en formalise guère, étant juste gêné d’avoir interrompu une séance libidineuse si relaxante. I am sorry.

« Ainsi donc, la mère Lecloac a perdu son chat, lance le bonhomme, ça ne vous empêchera pas de boire un coup » ajoute-t-il en me servant un verre aussitôt.

« Après la soupe, un coup de vin préserve d’un écu au médecin » se croit-il obligé d’ajouter pour se justifier.

J’apprends que le zigue n’est pas un adepte de la grande migration. Il ne s’autorise qu’à passer de la salle à manger à la chambre à coucher avec un détour forcé par la cuisine où, près du frigo, s’amoncellent des cadavres de bouteilles de rouge. De plus, ses courses sont faites par Madeleine, la fille des Poirier qui habitent l’étage du dessous. En échange, la gamine s’achète des friandises au moyen de l’argent que donne Maroille en remerciement du service rendu.

« Vous savez, M’sieur Garfield, Zorro est un matou, un vrai, un tatoué… et moi, je m’intéresse qu’aux chattes comme vous avez pu le constater en arrivant… encore un verre ? »

Afin de ne pas m’enliser davantage dans les eaux troubles du sexe, ajoutées aux vapeurs enivrantes de l’alcool; désireux également d’élever le niveau de l’enquête, je prends congé de Maroille. 

Etape suivante : les Poirier précisément. Là, j’atterris dans un autre univers. Pour un qui voulait prendre de la hauteur, je suis servi… il y a un crucifix dans chacune des pièces. En outre, la maîtresse de maison apporte son écot à cette «propreté spirituelle» en distillant à grands coups de produits d’entretien, des odeurs opposées à celles qui m’ont agressé chez Maroille. Tout ici est propre, bien rangé; la maîtresse des lieux obligeant même ses visiteurs à ôter leurs chaussures.

Les Poirier sont propriétaires de leur appartement qu’Edgar, le father, rembourse à tempérament… logique pour un chaud lapin qui héberge trois mouflets sous son toit. Mathieu, Marc, et Madeleine dont j’ai déjà parlé. Des prénoms bibliques… normal, is’nt it ?

J’ai un peu de temps devant moi, le leader ne sera visible que d’ici une dizaine de minutes. Il prend un bain pendant que son épouse récure la cuisine équipée dernier modèle. La fée du logis me sert un verre d’eau que je bois cul sec. Les effets bénéfiques de la flotte sur mes neurones ne tardent pas : je comprends, à la vue des enfants Poirier, que dans cette piaule, j’évolue dans un monde cher à Feydeau et à Dieu.

Voilà un parallèle qui risque de provoquer un tsunami dans les bénitiers.

D’accord, autant le mécanisme des fables vaudevillesques, tournant autour de la trilogie «mari/ femme/ amant», est simpliste, autant celui de la Sainte Trinité, mettant en scène le trio «Père/ Fils/ Saint-Esprit», est complexe.

Mais, au bout du compte, la différence tient à peu de choses… à un placard ! Dans les comédies, l’amant s’y réfugie pour se cacher du mari; de l’autre côté, le bouillant Saint-Esprit batifole en toute impunité depuis des siècles et des siècles, amen… et surtout ailleurs.

Que de jeunes filles n’ont-elles invoqué son intervention… c’est ce qu’a dû faire la mère Poirier pour Madeleine. Car, si Marc et Mathieu se ressemblent, la troisième n’a rien de commun avec ses frérots. Calotin en diable, le chef de clan a dû interpréter ce dérapage comme un cadeau du ciel.

Quand paraît Edgar Poirier, dans sa robe de chambre en satin, je lui demande s’il est au courant du drame vécu par Madame Lecloac. Il donne sa langue au chat et, c’est comme une révélation. Non pas que je le prisse pour Dieu, mais un homme capable d’un tel sacrifice, ne peut se montrer cruel en séquestrant un animal. Je quitte donc ce lieu saint, éliminant, par la même occasion, de ma liste de suspects, Dick Rivers qui ne s’intéresse qu’aux chats sauvages, et Philippe Geluck dont le chat est doté de la parole… I suppose que Madame Lecloac n’aurait pas négligé pareil détail concernant Zorro.  

(Fin 1ere partie. La suite demain !!!!!!)

 

Alain Magerotte

Nouvelle extraite de "Tous les crimes sont dans la nature"

A. Magerotte Tous les crimes sont dans la nature



Publié dans Nouvelle

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