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Le voyage du lapin bleu, un nouveau conte de Jean Destrée

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le tilleul du parc

 

LE VOYAGE DU LAPIN BLEU

 

 

 

     Les vacances d'automne étaient arrivées. Elles venaient à point après les chaleurs de l'été. Lapin bleu aurait bien aimé partir en voyage comme certains de ses camarades d'école, mais papa et maman n'étaient pas assez riches pour s'en aller au soleil avec leurs six petits et Lapin bleu se morfondait. Oh! Bien sûr, il pouvait jouer dans la cour avec ses frères et sœurs. Il trouvait qu'à la longue, les jeux devenaient monotones.

      Une après-midi alors qu'il se promenait, il rencontra son ami le Chat qui le trouva bien triste.

Oh oui! Je m'ennuie, je ne vois jamais que les mêmes têtes. C'est lassant à la  fin.

Pourquoi ne vas-tu pas te promener? Voyage, cela te changera les idées.

Comment veux-tu que je partes, tu sais bien qu'on n'est pas riche chez moi. Je ne suis pas tout seul à la maison. Je ne peux pas laisser les autres.

Tu devrais en parler à la cigogne qui monte la garde sur le toit de l'école. Elle est bien gentille et je suis à peu près sûr qu'elle fera quelque chose pour t'aider.

     Le lendemain, Lapin bleu épia la cigogne. Il s'arrangea pour la croiser pendant qu'elle faisait ses courses.

- Tiens! Lapin bleu! Comment vas-tu ? dit la cigogne.

- Pas très bien, Madame, répondit le lapin. Ce sont les vacances et je m'ennuie. J'aimerais bien partir en voyage, mais je n'ai pas de sous.

En as-tu parlé à tes parents?

Non. Je n'oserais pas. Que diraient les autres ?

Écoute-moi bien. Après-demain, je dois partir en Afrique dans ma famille. Veux-tu venir avec moi ?

Oh oui ! Madame. Vous êtes bien bonne.

Attends ! Ne t'emballe pas trop vite. Je vais trouver tes parents. Si tu es bien sage, je leur demanderai s'ils sont d'accord pour que tu m'accompagnes.

Je ne sais pas s'ils accepteront.

Nous verrons bien, on peut toujours essayer.

 

    Le lendemain, comme elle l'avait promis, la cigogne vint trouver les parents Lapin et leur proposa d'emmener leur petit Lapin bleu. Ils hésitèrent un peu. L’Afrique, c'est loin, n'est-ce pas ? Mais ils se laissèrent convaincre par la gentillesse de la cigogne.

- Soyez bien prudents, dit la maman.

 

     Le jour tant attendu était arrivé. À peine le soleil s'était-il levé que la cigogne vint frapper chez Lapin qui était debout depuis longtemps. Il avait mal dormi tant il était impatient de partir.

 

- Allons, dit la cigogne, il est temps. Nous avons une longue étape aujourd'hui.

   

     Le chat, qui épiait derrière la haie du jardin, vint saluer son ami.

- Fais bon voyage. Regarde bien partout pour voir le plus de choses possible.

    - Allez! Vite! Dit la cigogne. Grimpe sur mon dos et accroche-toi à mon cou. C'est l'heure. Nous partons.

 

   Lapin bleu embrassa une dernière fois toute sa famille puis, la cigogne, replia ses longues jambes et le lapin sauta sur son dos. Ils s'envolèrent.

 

    Ils montaient lentement. Lapin bleu regardait vers le bas mais il eut beaucoup de peine à se reconnaître. Vu du ciel, tout est tellement différent. La maison devenait de plus en plus petite ; ses parents, ses frères, ses sœurs, son ami le chat n'étaient plus que de tout petits points noirs qui bien vite disparurent. Il ne vit plus rien.

                

     Flap, flap, flap faisaient les ailes de la cigogne. Zzziih, zzziih, zzziih chantait le vent à ses oreilles. Lapin bleu voulut se pencher. Très loin en bas, les champs, les bois, les prés, les villages défilaient si lentement. Il eut peur de tomber et serra un peu plus fort le cou de la cigogne.

 

- Eh ! doucement ! dit-elle, tu m'étouffes.

 

     Ils voyagèrent longtemps, longtemps. Le jour baissait. Lapin bleu s'endormit.

 

- Je vais m'arrêter, dit la Cigogne, il fera bientôt nuit. Tiens-toi bien, je descends.

 

     Piquant comme un avion, elle fonça vers le sol qui se rapprocha rapidement. Lapin bleu frissonna de peur et se cramponna au cou de la Cigogne. Il aperçut pourtant un tout petit étang qui, à mesure qu'ils descendaient, s'agrandit pour devenir un grand lac au bord duquel ils se posèrent.

 

Ça va? s'enquit la Cigogne.

Oui, ça va mieux. J'ai mal aux pattes et je commence à avoir froid.

Va te dégourdir mais méfie-toi, les bords du lac sont très marécageux. Ne t'éloigne pas trop.

 

    Lapin bleu sautilla dans l'herbe et s'approcha du bord. Il s'arrêta soudain: les hautes herbes frémissaient. Il en sortit un animal tout roux un peu plus gros que lui.

 

- Qui es-tu toi? Demanda le roux. Je ne t'ai jamais vu ici. Comme tu es drôle, tout bleu comme ça.

     

    Et il se mit à rire aux éclats.

 

Je m'appelle Lapin Bleu, répondit celui-ci un peu confus. Je suis venu avec la Cigogne. Et toi, qui es-tu? Tu ressembles à un gros rat.

Bien vu ! Tu as raison, je m'appelle Rat musqué. Je vis dans ma maison en-dessous de l'eau. Veux-tu la visiter?

Oh! Non merci. La Cigogne m'a dit que les bords du lac étaient dangereux. Je ne sais pas nager.

Dans ce cas, ne reste pas ici, tu pourrais te noyer

 

      Et Lapin bleu s'en alla, pensant que ce rat tout roux n'était pas très aimable. La Cigogne l'attendait.

 

Vite! Viens voir!

 

   Des centaines de flamants roses, perchés sur une seule patte, attendaient le signal du chef.

 

Ouac!Ouac!Ouac ! Fit le chef de sa voix la plus forte.

 

Tous en même temps les flamants prirent leur envol dans un assourdissant claquement d'ailes. Effrayé par le bruit, Lapin bleu se blottit contre la Cigogne. À ce moment, Rat musqué sortit de l'eau, trempé et furieux.

 

Ils ne peuvent donc faire attention, ces sauvages, Ils viennent de détruire ma maison.

 

      Les remous que l'envol des flamants roses avaient provoqués avaient arraché les branchages du nid de Rat musqué. Ils flottaient sur le lac.

 

Bah ! Tu seras quitte pour te construire une nouvelle maison, dit la Cigogne sans rire.

 

   Rat musqué s'en alla, maugréant contre ces grands oiseaux dénués de respect pour les autres.

 

    Le soleil était maintenant couché. La Cigogne avait découvert un petit coin tranquille. Elle s'y installa avec lapin bleu pour y passer la nuit. Ils dormirent longtemps, car le soleil était déjà bien haut dans le ciel quand ils s'éveillèrent.

 

Oh là là ! Dit la Cigogne. Il est tard. Dépêchons- nous. Nous devons traverser la mer.  Mais avant, je voudrais te montrer la région. Elle s'appelle la Camargue. On y élève des chevaux et des taureaux de combat, comme en Espagne.

 

      Très vite, ils prirent leur petit déjeuner puis, avec Lapin bleu accroché à son cou, la Cigogne qui volait très bas, fit le tour du lac, survolant les immenses prairies qui l'entouraient. Lapin bleu, les yeux grands-ouverts, observait les troupeaux de chevaux et de taureaux qui paissaient tranquillement, gardés par de grands chiens et surveillés par des cavaliers aux larges chapeaux qu'on appelle « gardians ».

 

Qu'en penses-tu ? Lui demanda la Cigogne.

C'est beau. J'aimerais bien vivre ici, il y a beaucoup d'espace pour jouer. C'est autre chose que chez nous. Les villes sont dangereuses, il y a beaucoup de circulation. Par ici, c'est le calme et puis il y a le soleil.

Allons ! Continua-t-elle, si nous tardons trop, nous serons obligés de faire une escale de plus, en Sicile et ce sera une demi-journée de perdue.

Au revoir, la Camargue, dit Lapin, À bientôt.

 

      La Cigogne mit le cap vers le Sud. La traversée  de la Méditerranée fut longue. Pendant des heures et des heures, ils survolèrent la mer à perte de vue. Heureusement un petit vent du nord les poussa vers l'Afrique et il faisait encore jour quand ils atterrirent sur la côte tunisienne.

 

Ouf! dit la Cigogne, je suis fatiguée et j'ai faim.

Moi aussi, répondit  Lapin bleu. Dommage qu'il n'y ait pas beaucoup d'herbe dans le coin.

 

     Nos deux amis partirent à la recherche d'un peu de nourriture. Lapin bleu, qui avait découvert un peu d'herbe sèche, grignotait sans trop se préoccuper de ce qui se passait autour de lui.

 

Ne bouge pas! Cria soudain la Cigogne.

 

Et avant que le Lapin eut le temps de réagir, elle s'était précipitée, bec en avant et d'un coup sec, coupa en deux un scorpion jaune qui se préparait à attaquer  Lapin bleu.

 

Eh bien! tu l'as échappé belle, dit la Cigogne en montrant le scorpion mort au petit lapin qui se mit à trembler très fort.

Allons-nous-en, dit-il, c'est un pays dangereux.

 

   Le lendemain, après une bonne nuit, ils partirent très tôt pour traverser le désert du Sahara. Ce n'était que du sable, des cailloux, des blocs de pierre. Ils survolèrent le Hoggar où ils croisèrent des nomades. Ils rattrapèrent une caravane qui s'approchait d'une oasis.

 

- Arrêtons-nous pour boire un coup, cela fera du bien.

     

    Du ciel, l'oasis ressemblait à une grosse tache verte au milieu du sable jaune. Ils se posèrent à l'orée de la palmeraie, tout près d'un puits où poussait une bonne herbe douce. Un troupeau de dromadaires, que les gens appellent «méharis», broutaient dans une grande prairie bordée de palmiers.

 

    Nos deux amis savouraient le calme du soir quand un léger grattement les tira de leur demi-sommeil. Un animal à grandes oreilles et aussi roux que Rat musqué mais deux fois plus gros sortit des hautes herbes et s'approcha doucement presque sans faire de bruit. La Cigogne tourna la tête tandis que Lapin bleu se soulevait pour mieux voir le nouvel arrivant.

 

Tiens ! Qui voilà! s'exclama la Cigogne. Bonsoir Fennec, Je te présente Lapin bleu, mon compagnon de voyage. Lui, c'est mon ami Fennec, le renard du désert.

Tu es bien joli, dit gentiment Lapin bleu, mais tu as les oreilles plus grandes que celles de mon ami le renard de chez nous. Tu manges aussi des poules?

Non, répondit Fennec en souriant. Ici, il n'y a pas beaucoup de poules. Elles sont bien cachées. Je mange des sauterelles et des petits rats.

Ce n'est pas grand-chose.

Pas du tout. Ici les sauterelles sont très grosses. Viens voir, je vais te montrer.

 

   Fennec entraîna Lapin bleu près d'un grand palmier. Ils parlèrent longtemps et Lapin bleu apprit comment Fennec faisait pour attraper les sauterelles. Puis ils revinrent vers la Cigogne qu'ils trouvèrent endormie. Le lendemain, la Cigogne et Lapin bleu quittèrent l'oasis, laissant Fennec tout triste de laisser partir son ami. Mais celui-ci lui promit de repasser le voir au retour.

 

    La dernière étape fut plus courte et nos amis arrivèrent alors qu'il faisait encore grand jour sue les rives du Niger, un des trois grands fleuves d'Afrique. Ils le suivirent un petit moment puis la Cigogne décrivit un grand cercle et atterrit près d'un petit lac formé par un des bras du fleuve.

 

C'est ici, dit-elle en déposant le lapin.

Ouf, dit celui-ci. Je suis content d'être arrivé, j'ai des fourmis dans les pattes.

 

     Tous deux firent un brin de toilette et la Cigogne emmena son ami sur une petite colline qui dominait le fleuve. C'est là qu'habitaient ses grands-parents. Elle venait les voir chaque année parce qu'ils étaient trop vieux pour faire le voyage vers l'Europe. Grand-père cigogne, qui était très myope, s'approcha si près de Lapin bleu pour le voir que celui-ci sauta de côté, ce qui fit rire la grand-mère. Tout le monde s'esclaffa.

 

Ha ! Ha ! Ha ! S'exclama Grand-père, quand j'étais jeune, je suis allé souvent  dans ton pays et j'ai vu beaucoup de petits lapins mais je n'ai jamais rencontré un beau petit lapin bleu comme toi.

 

    Lapin bleu ne savait pas s'il devait rire des paroles du grand-père qu'il trouvait si comique avec ses grosses lunettes d'écailles. Il se souvenait que maman lui avait bien recommandé d'être très poli chez les gens. Un moment donné, il n'écouta plus la conversation, car son attention était attirée par une colonne de fumée ou de poussière qui s'élevait bien au-dessus des hautes herbes de la brousse. Il regarda bien attentivement.

 

Regardez, cria-t-il, regardez, il y a le feu!

 

    Les autres se retournèrent et se mirent à rire.

 

Mais non, il n'y a pas le feu. Ce n'est rien, ce ne sont que les éléphants qui viennent faire leur toilette dans le lac. Ils font ça tous les soirs.

Oh! Je veux voir! Je veux voir! S'exclama Lapin.

Tu verras mieux d'ici, répondit la grand-mère. Là-bas, c'est trop dangereux, tu pourrais être écrasé. Ce sont de grosses bêtes.

 

   Des coups sourds résonnèrent; c'étaient les éléphants. Conduits par le chef du troupeau, ils descendaient vers le lac en martelant le sol de leurs grosses pattes. Boum! Boum ! Boum!Boum ! Ils émergèrent lentement des hautes herbes et se laissèrent glisser dans l'eau boueuse du bord. C'était extra- ordinaire à voir et Lapin bleu n'avait pas assez de ses deux yeux pour regarder. Les grosses bêtes provoquaient d'énormes remous dans l'eau. Avec leur trompe, les éléphants aspiraient l'eau et la soufflaient sur leurs voisins. HHHFFFTTT ! CCHHHH ! HHHFFFTTT ! CCHHHHH ! Faisaient-ils. En les  voyant faire, Lapin bleu riait aux éclats. Il se souviendrait longtemps du bain des éléphants.

 

Tu vois, commenta la Cigogne, l'éléphant est très propre. Il fait sa toilette chaque soir pour se débarrasser des insectes collés à sa peau. Ainsi les petites bestioles ne l'empêchent pas de dormir.

 

   La fête continua jusqu'à ce que le soleil fût sur le point de se coucher. À ce moment, le chef poussa un énorme barrissement et sortit de l'eau, suivi de tous les autres. Tout le monde partit comme il était venu. Longtemps on entendit les pas lourds s'éloigner dans la brousse. Maintenant, le soleil était couché. La Cigogne prit congé de ses grands-parents et emmena le Lapin bleu.

 

Allons au village, dit-elle. C'est là que j'ai mon lit sur le toit de la maison du chef. Nous y passerons la nuit.

 

    Il approchèrent du village. Le tam-tam résonna.

 

Tiens! Que se passe-t-il? se demanda-t-elle. Ce n'est pas normal que le tam-tam se mette à battre à cette heure-ci. Il a dû se passer quelque chose. Pressons-nous.

 

    Quand ils débouchèrent sur la place du village, ils virent des gens réunis autour d'un grand feu. Le tam-tam battit plus fort et les gens se mirent à danser en levant les bras bien haut et en formant un grand cercle. Soudain le tam-tam cessa et le chef sortit de sa case et grimpa sur une sorte d'estrade pour prendre la parole.

 

Mes amis, il vient d'arriver une chose extraordinaire. Notre amie la Cigogne est revenue et elle a amené avec elle un animal fabuleux que personne n'a jamais vu par ici. C'est un lapin bleu. Ils sont là.

 

La cigogne serra un peu plus Lapin bleu contre elle de crainte qu'on ne l'écrasât quand les gens le verraient. Ils furent pourtant vite repérés.

 

Ils sont ici, cria un petit garçon qui attendait derrière la case du chef.

 

    La foule jusqu'alors très calme se précipita vers l'endroit indiqué par le petit garçon, mais, plus rapide, la Cigogne serrant Lapin bleu entre ses pattes, s'envola pour se poser sur le toit de la case du chef.

 

Descendez, dit le chef, venez près de moi sur l'estrade. N'ayez pas peur.

 

      La Cigogne et Lapin bleu prirent place près du chef.

 

Que l'on danse en leur honneur, dit le chef.

 

     Alors les tam-tams reprirent à battre de plus belle,  les gens se mirent à danser autour du feu en chantant:

 

Un lapin bleu est venu, regardez comme il est beau

Un lapin bleu est venu, c'est un grand jour pour nous.

 

    Lapin bleu était heureux comme il ne l'avait jamais été. Il allait pouvoir en raconter des choses quand il serait rentré en Europe. La Cigogne était si contente qu'elle aussi se mit à chanter, pendant que Lapin bleu applaudissait de toutes ses forces. C'était une très belle fête. Mais comme les plus belles choses ont une fin et qu'il était tard, la Cigogne prit congé et, prenant Lapin bleu sur son dos, elle s'envola jusqu'au-dessus de la case où elle avait son nid.

 

     Ils furent réveillés par des petits cris. Lapin bleu sortit du nid et se trouva nez à nez avec un étrange animal qui le salua en faisant des grimaces. D'abord inquiet, Lapin se mit enfin à rire devant les mimiques de l'animal aux grands yeux et à la longue queue qui s'enroulait autour du nid de la Cigogne.

 

N'aie pas peur, dit le comique, je ne ferai pas de mal. Je m'appelle Ouistiti, je suis un singe et si tu veux, je te ferai visiter la foret. Et toi, comment t'appelles-tu? Non. Ne dis rien, laisse-moi deviner. D'abord, tu es un lapin, je le sais car mon cousin qui vit en Europe m'a envoyé des photos. Ensuite tu es bleu, comme le ciel. Tu dois donc t'appeler Lapin bleu si je ne me trompe. Est-ce vrai?

Oui, tu as raison, je m'appelle Lapin bleu. Tu es vraiment très fort pour avoir deviné mon nom sans me connaître. Comment fais-tu?

Ce n'est pas bien difficile. Il suffit de réfléchir et d'observer attentivement les choses et les gens. Les hommes prétendent que les singes sont intelligents, ce n'est pas tout à fait vrai. Ils sont seulement très attentifs, voilà tout. Nous ne sommes pas tous des « Bandarlocks » comme ceux du Livre de la Jungle qui prétend que nous sommes sots et imprévoyants.

 

    La conversation avait réveillé la Cigogne.

 

Ouistiti, que fais-tu ici? Veux-tu bien descendre!

Ne te fâche pas, je parlais avec ton ami Lapin bleu. Il est bien joli et j'ai envie de l'emmener faire un tour dans la forêt. Tu veux bien?

D'accord, mais sois prudent. Surveille-le bien.

Viens, Lapin bleu, laisse-toi glisser du toit.

 

    Ils partirent tous deux, empruntant les petits sentiers encombrés de lianes. Ouistiti marchait devant, regardant de tout côté pour éviter les serpents. Ils rencontrèrent d'abord un fourmilier occupé à terminer son petit déjeuner. Installé confortablement devant une énorme termitière, il happait de sa longue langue les insectes qui avaient l'imprudence de sortir. D'un seul coup de langue, il ramassait une grosse poignée de termites et les engloutissait en secouant sa queue.

 

Beurk! fit Lapin bleu dégoûté. Je n'aime pas ça!

Tu as tort de te moquer. Le fourmilier très utile, car les termites détruisent les cases en mangeant le bois.

Ah bon! se contenta de dire lapin bleu tout confus.

 

    Ils croisèrent aussi des perroquets qui criaillaient sans arrêt, des papillons multicolores, des singes qui ne ressemblaient pas beaucoup à Ouistiti. La forêt s'arrêtait au fleuve et Ouistiti proposa de le traverser avec le bac.

 

Oh non! Dit Lapin bleu, il vaut mieux ne pas trop s'éloigner car la Cigogne pourrait s'inquiéter.

 

    Ils rebroussèrent chemin et rentrèrent dans la forêt. Mais Ouistiti prit une autre piste et ils se retrouvèrent dans la savane. Ça et là, un gros baobab se dressait au-dessus des hautes herbes. Ouistiti prit Lapin bleu sur son dos, sauta sur l'un d'eux et grimpa jusqu'au sommet. Lapin bleu se mit à hurler de peur.

 

Tais-toi donc! gronda Ouistiti, tu vas réveiller le lion. Regarde, il est là-bas, en train de dormir, ce qui lui arrive chaque fois qu'il a fait un bon repas. Si tu le réveilles, il sera de très mauvaise humeur et deviendra très méchant.

Ah ! dit Lapin bleu qui, changeant de conversation, demanda ce que mangeaient les lions.

Toutes sortes d'animaux, des antilopes, des rats, des zèbres et même des bêtes plus grosses que lui. Je l'ai vu un jour manger un buffle.

Oh! le vilain! Passe encore pour les rats mais ce n'est pas bien de manger les antilopes, elles sont si jolies.

C'est vrai, mais c'est comme ça, dans la savane, comme dans la vie, dit philosophiquement Ouistiti. C'est presque toujours le plus fort qui mange le plus faible. Tu verras ça aussi chez toi.

Peut-être, mais ça n'est pas juste.

 

    Ils virent aussi des antilopes aux longues jambes, des zèbres qui sautaient dans tous les sens, ce qui faisait rire notre Lapin bleu. Et aussi des buffles avec leurs grandes cornes. Lapin bleu s'en mettait plein les yeux, observait tout comme Ouistiti le lui avait conseillé.

 

     Le jour baissait car il fait nuit très tôt en Afrique où il n'y a pas de saisons comme en Europe. Nos deux amis revinrent donc sagement vers le village où ils retrouvèrent la Cigogne en conversation avec la chef.

 

Alors, mon petit lapin, es-tu content de ta journée?

Oh oui, madame. Je suis si heureux. Merci pour ce beau voyage.

 

Ils restèrent encore quelques jours. Lapin bleu ne se lassait pas.  Ouistiti lui fit visiter la forêt, les rives du fleuve et la savane. Mais tout à une fin et un soir la Cigogne lui dit:

 

La nuit tombe. Tu vas aller dormir tout de suite car demain très tôt, nous repartons vers l'Europe.

Oh déjà! Comme c'est court!

Eh oui! N'oublie pas que tu vas rentrer à l'école. Nous aurons juste le temps. Il ne faut pas que tes parents s'inquiètent sinon ils ne te laisseront plus partir.

 

    Le lendemain, Ouistiti attendait ses amis au pied de la case. Le chef voulut prononcer un petit discours d'adieu et leur souhaita bon voyage. Tout le village était réuni et au moment du départ, les gens se mirent à danser au son du tam-tam, comme c'est la coutume. La Cigogne et Lapin bleu s'envolèrent et bientôt, ils ne furent plus qu'un tout petit point noir qui disparut dans le ciel. Ils avaient pris la route du retour.

 

     Comme promis, ils passèrent par la Tunisie pour saluer leur ami Fennec qui fut tout heureux de leur faire les honneurs de sa table. En Camargue, ils furent reçus par Rat musqué qui avait reconstruit sa maison qu'il leur fit visiter.

 

    Enfin, après quatre jours, ils arrivèrent au-dessus du village. Lapin bleu reconnut tout de suite sa maison et le jardin où l'attendaient ses parents, ses frères et ses sœurs. Sans oublier le Chat qui n'était pas le moins heureux. Tout le monde lui sauta au cou dès qu'il eut atterri. Maman remercia la Cigogne et l'invita à rentrer à la maison pour partager le repas. Chacun les pressait de questions. Quand le repas fut fini, la famille s'installa autour de la Cigogne et de Lapin bleu qui commença à raconter sa belle aventure.

 

    Mais au fait, vous la connaissez comme moi puisque je viens de vous la raconter. N'est-ce pas qu'il a fait un beau voyage, notre petit Lapin bleu !

 

 

 

Jean DESTREE

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La folle du logis, une nouvelle extraite de "Elles", le nouveau recueil d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

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LA  FOLLE  DU  LOGIS

 

« Vous l’entendez ? » questionne ex-abrupto Norman Blöckner, l’index pointé vers le haut. « Elle se met en branle à l’instant précis où je vous parle, poursuit-il aussitôt.

- De qui parlez-vous ? demande l’autre, intrigué par l’étrange lueur de son regard. 

- De la folle du logis !

- La folle du logis ?

- Oui, elle met la pression si forte que mon esprit est en ébullition… »

L’autre prête attention mais n’entend rien. Le silence remplit la maison d’un froid glacial. D’ailleurs, tout dans cette vaste demeure sans style est glacial. Il y a trop de pièces. Certaines ne sont sans doute jamais visitées. Elles ne servent qu’à donner une vision imposante de la maison. L’homme qui y vit, le dénommé Norman Blöckner, se limite, semble-t-il, à la cuisine et au salon. Dans ce dernier, il a installé un canapé-lit, preuve qu’il réduit au minimum ses déplacements dans la bâtisse.    

« Je pensais que vous viviez seul, se hasarde l’autre.

- Erreur ! Comment pourrais-je en sortir, sinon ?... Elle m’accapare beaucoup…

- Même la nuit ? fait l’autre, hébété.

- Je m’octroie des plages de repos… au fait, pourquoi cette question puisque vous niez son existence ?

- Je ne nie rien du tout ! 

- Oh que si, puisque vous pensez que je vis seul… désirez-vous boire quelque chose ?... Un petit verre d’alcool ?

- Non, sans façon. Je préfère garder les idées claires...

- Il n’entre pas dans mes intentions de vous saouler, Monsieur… Monsieur ? 

- Malcik… j’habite trois maisons plus loin…

- Je me permets d’insister Monsieur Malcik «qui habite trois maisons plus loin»… 

- Alors, juste un fond de verre… »

Blöckner se lève pour se diriger vers une armoire aux vitres bleutées. Il en extrait un flacon sans étiquette. D’une pression du pouce, il fait sauter le bouchon qui roule sur la table en décrivant un arc de cercle, avant de s’immobiliser. Il remplit les verres puis s’assied.

« Vous me direz des nouvelles de cet alcool de prunes. A votre santé ! » fait Blöckner, l’œil malicieux.

« Monsieur Blöckner, ce n’est pas votre… convivialité qui me fera oublier le but de ma visite...

- Elle est là, dit soudain Blöckner, l’air mystérieux.

- Où cela ?... Présentez-la moi… je ne vois que nous dans cette pièce… »

Blöckner regarde Malcik, amusé.

« Vous êtes trop drôle ! fait-il alors, avant d’éclater de rire.

- Même si je vous réclame les 100 euros prêtés il y a un mois ?...

- Soit, j’accepte, dit Blöckner.

- Vous pouvez régler cette dette selon votre convenance…

- J’accepte… de vous mettre en présence de la folle du logis, précise Blöckner.

- On s’égare à nouveau, s’énerve l’autre.

- Monsieur Malcik, je ne voudrais pas être en mauvais termes avec un voisin, même s’il habite trois maisons plus loin !

- D’accord. Mais quand j’aurai rencontré votre… folle… j’aimerais que vous me remboursiez… »

Blöckner se ressert de l’alcool de prunes. Il vide son verre d’un coup sec puis le garde entre ses mains comme pour l’imprégner de sa chaleur.

« Elle… elle se trouve dans une pièce du haut ? interroge Malcik, désirant se débarrasser au plus vite de cette corvée.    

« C’est cela, dans une pièce du haut, reprend Blöckner, songeur... suivez-moi ! » Il dépose le verre sur la table et se lève aussitôt.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

Ils se retrouvent dans le hall d’entrée où commence un escalier dont les dernières marches se perdent dans une obscurité inquiétante. Blöckner entame la montée, Malcik à ses basques.

Ils gravissent les marches dans un silence mortel. Malcik gamberge à fond. Que va-t-il trouver dans cette pièce ? Une cinglée qui va se jeter sur lui ?... Ou alors, Blöckner a pris soin de l’attacher… qui est cette folle ? Existe-t-elle vraiment ? Lui revient en mémoire un film dans lequel un psychopathe vit seul avec sa mère. En fait, il l’a tuée mais l’individu fait comme si elle était toujours en vie… en se substituant parfois à elle… un dédoublement de la personnalité…

«Une fois au haut de l’escalier, il va me planter un couteau dans le coeur… calmons-nous… si Blöckner veut me tuer, il ne va pas le faire dans l’obscurité; il risquerait de rater son coup» se rassure Malcik.

Ils atteignent un étage. Encore quelques mètres puis, Blöckner s’arrête.

« C’est ici » fait-il laconiquement.

Une porte s’ouvre en grinçant sur ses gonds.

Malcik se retrouve dans une pièce plongée dans le noir.

« Blöckner, allumez la lumière, je n’y vois rien… »

Aucune réponse. Au bout d’un moment qui semble durer une éternité, Malcik, cloué par la peur, perçoit des bruits de pas.

« Qui est là ? » crie-t-il, la voix tremblante.   

Quelqu’un vient vers lui; une femme au teint et aux cheveux gris portant une robe de couleur… grise. Elle tient un fanal qui fait découvrir à Malcik un lieu rempli de livres empilés formant d’imposantes colonnes. Il y a aussi des monceaux de lettres, manuscrites ou rédigées suivant un traitement de textes.

«La folle du logis !» pense aussitôt Malcik.     

L’inconnue s’arrête, dépose le fanal et se présente :

« Je suis l’imagination fertile de Norman Blöckner… la gardienne de tout ça » fait-elle en écartant les bras comme si elle voulait englober le contenu de la pièce entre ceux-ci.

- Euh… bien… mais… euh, que signifie «tout ça» ? 

- Le centre nerveux de l’imagination fertile de Blöckner. La source de son univers créatif.

- Ah… l’homme pousse un sifflement admiratif. Et vous… vous êtes, je suppose…

- La folle du logis…

- Qu’allez-vous me faire ?

- Rien. Je n’ai pas reçu d’instructions précises vous concernant.  

- Dans ce cas, laissez-moi partir…

- Je ne vous retiens pas.

- Minute papillon, je dois récupérer mes 100 euros !

- On ne peut obtenir à la fois la liberté et l’argent !

- N’essayez pas de m’embrouiller, je veux mon fric, c’est tout.

- Faudrait savoir, il y a un instant, vous ne pensiez qu’à partir.

- Ecoutez, si vous voulez me rendre dingue, vous perdez votre temps !

- Il n’est point question de vous faire perdre la raison mais plutôt de vous la rendre…

- Inutile de me rendre ce que je n’ai pas perdu !

- Et les 100 euros ?

- Quoi, les 100 euros ?

- Vous les avez perdus ?

- Euh… non…

- Dans ce cas, si je vous suis bien, il ne faut pas vous les rendre !

- Je les ai prêtés, c’est différent !

- Perdre et prêter sont deux actions distinctes. Si l’on considère que celui qui perd de l’argent ne peut le prêter, par contre celui qui prête de l’argent peut le perdre…

- Tout ce que je demande, c’est mon pognon ! Après, je me tire…

- Je n’en vois pas l’intérêt et ici, je ne fais point allusion à un prêt. Certains prêts sont faits avec intérêts, mais, cela porte sur des sommes importantes. Je ne vois pas l’intérêt de le faire sur une somme ridicule comme 100 euros. Où serait dès lors l’intérêt de celui à qui nécessite un si petit prêt ?

- Vous me fatiguez…

- Il n’entre pas dans mon intention, forcément dans mon intérêt, de vous fatiguer puisque vous désirez partir. Et, on ne peut laisser partir un homme fatigué…

- Assez ! Je répète que vous n’arriverez pas à me rendre cinglé !

- Vous avez une fâcheuse tendance à consentir des prêts, comme celui de me prêter une intention que je n’ai pas !

- Silence !... Appelez Blöckner, qu’il me sorte d’ici…

- Tant que vous le harcèlerez, Blöckner ne pourra vous chasser de ses pensées. Nous sommes complémentaires. Elles retiennent les données; moi, je les manipule. Voulez-vous que je les appelle pour faire plus ample connaissance ? Maintenant que nous avons sympathisé…

- Tout ce que je veux, c’est que Blöckner vienne me chercher !

- Impossible et cela pour la raison invoquée. Je pense qu’il serait plus sage que vous quittiez ces lieux pour ne plus y revenir.

- Et comment donc ! Je ne resterai pas une minute de plus dans cette maison de fous !

- Enfin ! Vous ne pouvez imaginer combien votre entêtement m’a fait travailler. Les pensées et moi risquions, par votre acharnement, de provoquer un chambardement dans la pauvre tête de Norman Blöckner. La folie guettait. Dès lors, imaginez le danger que vous encouriez. Un homme devenu fou est capable du pire, c’est-à-dire de tuer et vous, Monsieur Malcik, étiez la victime désignée. Par votre décision de partir, le calme est revenu… merci et adieu, Monsieur Malcik… »   

La folle du logis disparaît d’un coup.  

Malcik reprend ses esprits aussitôt. Une porte s’ouvre en grinçant sur ses gonds. La lumière apparaît. Malcik se dirige vers elle. Il dévale ensuite une volée d’escaliers et manque de trébucher. Arrivé en bas, il se met à courir sans se retourner.

 

Norman Blöckner se regarde dans un miroir. Il a les traits fatigués. 

«Quand je lui ai ouvert la porte, cet idiot a failli se casser la figure dans l’escalier. Quelle panique ! J’imagine que passer des heures dans une totale obscurité perturbe, mais à ce point… sûr qu’il ne viendra plus m’enquiquiner…»

Exact. Cependant, Norman Blöckner ne saura jamais combien sa fable de «la folle du logis»  a fonctionné au-delà de toute espérance.

Enfermé dans le noir absolu, Malcik n’avait pas d’autre solution pour en sortir que celle de faire travailler dur son imagination. Celle-ci, en surrégime, a créé un entretien fictif avec «la folle du logis» ! Entretien qui devait le convaincre d’annuler la dette de 100 euros s’il voulait retrouver la liberté…

Norman Blöckner se fige soudain. Il perçoit un bruit en provenance de l’étage. Il gagne le hall d’entrée.

 

« Il y a quelqu’un ? » crie-t-il. Pas de réponse. « Il y a quelqu’un ? » demande-t-il à nouveau en entamant les premières marches d’un escalier dont les dernières se perdent dans une obscurité inquiétante…

 

 

ALAIN MAGEROTTE

Nouvelle extraite de "ELLES" recueil pari en mai 2013

Alain

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Chasse singulière, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

 

 

Chasse singulière

 

 

Au sortir de la douche, elle ressemble à la Vénus de Botticelli. Elle me lance un regard de chatte alanguie et, à l’instar de ce félidé en partie domestique, ronronne de plaisir quand ma main caresse le bas de son dos.

J’entame mon deuxième toast nappé de marmelade au citron lorsqu’elle pénètre dans la salle à manger.

Jus d’orange et café ?

Oui ! Merci… Il reste des œufs brouillés ?

Sans attendre ma réponse, elle soulève la cloche qui recouvre un plat posé sur la table et se sert généreusement.

Tu es en appétit, ce matin…

Toujours… Avant une partie de chasse…

Aujourd’hui, nous allons nous mesurer à un gibier de choix…

A ses mots, elle ferme les yeux et, dans un sourire, m’offre la vision sensuelle de sa dentition parfaite. Un court instant, j’imagine une panthère fantasmant sur la mise à mort d’une future proie. Sa voix me ramène à la réalité.

A quoi penses-tu ?

J’ai très envie de t’embrasser…

Comme si elle n’avait attendu que cela, elle se lève d’un bond et vient passer le bout de sa langue sur ma bouche.

Pour les câlins, je suis toujours partante… Il suffit de demander… Ou d’exiger…

Je t’aime, mon adorable soumise…

Moi aussi, mon unique maître… Mais nos invités vont s’impatienter…

Bien ! Allons les rejoindre…

 

l

 

Sophia est la seule femme du groupe ; raison pour laquelle, alors que nous descendons les marches du perron, toutes les têtes se tournent pour admirer son corps aux formes généreuses et fermes que sa tenue seyante met en valeur. Je n’en éprouve aucune jalousie mais, au contraire, un sentiment d’orgueil puisqu’elle m’appartient… Ou, plutôt, puisque sa volonté est d’être mienne. Même si, parfois, je la soupçonne de feindre la docilité pour mieux me mener par le bout du nez.

Messieurs, lors des précédentes traques, nous vous avons proposé, ma compagne et moi, un politicien véreux, un dealer et un proxénète. Pour l’heure, il vous faudra vous surpasser : le président du club de chasse local est, en effet, la cible du jour. Bonne chance à tous et que le meilleur gagne !

Chacun enfourche sa monture et s’égaille aux quatre coins du parc immense ceinturé par un haut mur.

 

l

 

Au terme d’un galop effréné, j’ai mené mon cheval au sommet d’une colline qui me permet de jouir d’une vue exceptionnelle sur la majeure partie du domaine. Bien que j’aie une connaissance parfaite de ce dernier, je ne me lasse jamais d’admirer les parties boisées, entrecoupées de landes où foisonnent la bruyère et le genêt, le large ruisseau qui serpente au fond d’un ravin et s’agrémente, irrégulièrement, de multiples cascades et, enfin, le palais italien, érigé sur une butte et entouré de pelouses verdoyantes.

Revenant à l’essentiel, je vois, en contrebas, une silhouette traverser les eaux, peu profondes à cet endroit, d’un étang où se reflète le pâle soleil de cette journée brumeuse. Notre homme est rusé ; il cherche à camoufler son odeur à l’odorat développé des chiens dont on entend les aboiements dans le lointain.

Je décide de descendre à pied afin de faire le moins de bruit possible.

Le fugitif se croit, momentanément, protégé par les murs d’une tour en ruine. Je m’approche en silence avec l’intention de le prendre à revers mais m’aperçois que mon alter ego féminin a eu la même idée. Avec beaucoup de mal, j’étouffe, alors, un juron de dépit.

Accroupi derrière un buisson, j’assiste au face à face entre l’incarnation d’Artémis et sa victime à venir. Cet acharné de la gâchette n’est plus que l’ombre de lui-même. Trempé de sueur, gesticulant tel un pantin hystérique, il menace, supplie puis, au grand agacement de Sophia, se met à sangloter d’une manière pitoyable.

Assez ! Faites donc preuve de la même dignité que tous les animaux que vous avez massacrés…

Vous me comparez à…

Non ! Eux ne tuent pas par plaisir… Je me souviens d’une photo… La dépouille d’un superbe renard… Et, à ses côtés, vous et votre air satisfait… Vous me dégoutez ! A mort !

Le jugement est tombé… Une pression du doigt sur la gâchette de l’arbalète libère le carreau qui traverse la gorge du condamné, ressort par la nuque, dans une gerbe de sang, avant de se ficher dans le tronc d’un pin parasol de belle taille.

Je me relève et applaudis.

Bravo !

Elle se retourne brusquement.

Tu étais là ?

Joli tir !

Tu es fier de moi ?

Bien sûr ! Mais ne le suis-je pas toujours ?

Souvent…

Elle a dans les yeux la même lueur qui brille dans ceux des enfants qui sont convaincus d’avoir fait ce qu’on attendait d’eux et en retirent un sentiment de plénitude.

 

Son bras se glisse sous le mien et, serrés l’un contre l’autre, sans plus rien dire, tant le silence fusionne nos âmes damnées, nous nous enfonçons dans la forêt.

 

 

Philippe Wolfenberg

wolfenbergtete

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Lapin bleu et le roi des poissons rouges, un conte signé Jean DESTREE

Publié le par christine brunet /aloys

 

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LAPIN BLEU  ET

 

 LE ROI DES POISSONS ROUGES

 

 

 

  

 

 

   Maman Lapin attendait un heureux événement et dans la maison, tout le monde s'affairait. La naissance était proche.

   

    Un matin, maman se trouva très fatiguée et quelques heures plus tard, elle mit au monde quatre petits lapins. Mais quelle ne fut pas la surprise quand on s'aperçut que l'un des quatre n'était pas comme les autres. Il était tout bleu. C'était tout à fait exceptionnel, un petit lapin comme celui-là avec sa fourrure bleue, ses oreilles bleues, ses pattes bleues et sa queue bleue. Seuls ses yeux étaient roses. On l'appela Lapin Bleu.

Au début, les parents étaient un peu gênés parce que les voisins faisaient des réflexions.

Vous avez vu? Ils ont un lapin bleu!

Oh oui! Comme il est drôle. On dirait qu'il est tombé dans un pot de peinture. Quelle idée!

Ah! Ah! les chasseurs l'auront vite repéré quand il sera grand. On n'a jamais vu! Un lapin bleu!

 

Cela dura quelques jours et puis on s'habitua à le voir. Peu à peu, on ne fit plus attention à lui. Il grandissait comme ses frères et sœurs et jouait avec eux. Peut-être était-il un peu plus espiègle que les autres. Il aimait faire des blagues. Par exemple, il se cachait derrière une grosse touffe d'herbe et attendait patiemment qu'on vienne le chercher. Il ne bougeait pas quand, inquiète de ne pas le voir, sa maman l'appelait: « Lapin Bleu! Lapin Bleu! Où es-tu, vagabond? Tu t'es encore caché, petit vaurien! Attends que je t'attrape! »

   

      Bien à l'abri, Lapin Bleu riait sous cape, se moquant bien de faire peur à sa maman.

 

      Il grandit, mais resta très espiègle. Il s'éloignait du nid surtout quand sa maman, lassée de ses bêtises, se mettait en colère. Alors, il se réfugiait chez sa marraine qui n'habitait pas très loin.

 

D'où viens-tu encore, garnement? demandait-elle; tu t'es encore sauvé parce que ta maman t'a sermonné? Quand donc seras-tu sérieux?

 

      Marraine faisait son air fâché et rouspétait pour la forme. Lapin Bleu aimait beaucoup sa marraine et ce qu'il préférait, et de loin, c'était la cuisine parce qu'il était gourmet. Il venait souvent et il lui arrivait de rester dormir. Il était heureux parce que marraine chantait des chansons et tonton racontait des histoire de petits lapins. Mais surtout il appréciait le calme de la maison, loin du bruit, des voisins et de leurs disputes.

 

        Une après-midi d'été, alors qu'il faisait plus chaud que d'habitude, Lapin Bleu, qui passait la journée chez sa marraine, se reposait au fond du jardin près de la petite mare où batifolaient quelques poissons. Il s'était assoupi lorsqu'il fut réveillé par une petite voix qui l'appelait.

 

Lapin Bleu! Lapin Bleu!

 

Il s'ébroua, leva la tête, regarda autour de lui mais ne vit rien. Il se recoucha.

- Lapin Bleu! Lapin Bleu! fit de nouveau la voix. Réveille-toi! Il est temps!

 

      Il releva la tête et écouta de toutes ses oreilles.

 

- Regarde-moi! Je suis ici! dit la voix.

 

      Il tourna la tête vers la mare et il aperçut tout au milieu un petit point rouge d'où partaient des ondes qui venaient mourir contre le bord. Intrigué, il se leva et s'approcha.

 

- Je suis ici, au milieu de la mare. Tu ne vois pas ?

- Je vois un point rouge.

- C'est moi. Veux-tu venir me retrouver ?

- Comment veux-tu que j'aille te retrouver ?

- Jette-toi à l'eau. C'est très facile.

- Tu es fou ! Je ne sais pas nager.

- Erreur ! Tous les lapins savent nager. Essaye ! Je vais à ta rencontre.

- Viens jusqu'ici, toi! Je t'attends. D'ailleurs je ne te connais pas. Tu ne m'as pas dit ton nom. Marraine m'a bien recommandé de ne pas suivre n'importe qui. Alors, je reste ici.

- Ta marraine est une femme prudente. Elle a raison.

 

        Le point rouge disparut dans la mare. Quelques bulles éclatèrent à la surface et lapin bleu distingua une trace qui avançait vers lui. Brusquement sortit de l'eau un énorme poisson rouge presque aussi gros que le lapin. Celui-ci, effrayé, fit un bond en arrière, mais l'autre, maintenant sa tête hors de l'eau, lui dit :

 

- Ne crains rien. Je ne suis pas méchant. Je suis le roi des poissons rouges. Viens avec moi, je vais te faire visiter on royaume.

 

        Lapin bleu hésita. Il regardait le roi des poissons rouges qui lui faisait de grands signes avec ses nageoires, sautait hors de l'eau en provoquant de gros remous. Il s'approcha du bord.

 

- Alors, tu te décides ?

- Ben...

- Ben quoi ? Dépêche-toi si tu veux être rentré chez ta marraine pour le goûter. La visite est longue.

- Tu es sûr qu'il n'y a pas de danger ?

- Allons, viens ! Fais un effort, tout ira bien.

       Lapin bleu hésita encore un instant et, se persuadant qu'il n'avait plus peur, se jeta à l'eau. Ou plutôt, il se laissa glisser pour évaluer la température de la mare. On n'est jamais trop prudent. Marraine avait raconté des histoires de congestion.

- Suis-moi bien, dit le poisson, ne me perds pas de vue. Tu me vois ?

- Oui, Oui, mais tu es un peu flou.

- Ce n'est rien. Garde tes yeux grands-ouverts, ils vont s'habituer et tout se passera bien. Aie confiance.

         Le roi des poissons rouges plongea lentement vers le fond de la mare. Lapin bleu suivait docilement. Il se sentait délicieusement bien. Il n'avait plus peur du tout. Il passait, sans se soucier à travers de grandes algues vertes qui lui caressaient le visage et les pattes. À mesure qu'il descendait, il faisait de plus en plus sombre, mais on distinguait des tas de plantes brunes couvertes de petits boutons jaunes qui semblaient éclairer la mare. Parfois un poisson plus gros venait le frôler et le regardait étrangement de ses yeux glauques. Lapin bleu faisait un écart pour l'éviter. Il n'aimait pas qu'on le regardât ainsi, comme une bête curieuse.

         Soudain le roi des poissons rouges disparut dans un trou. Lapin bleu, surpris, chercha de tous côtés. Il repéra le trou, mais horreur ! Il était trop gros et ne put passer. Il voulut faire demi-tour, mais il fut aussitôt entouré d'une dizaine de poissons-soldats qui tenaient une lance entre leurs nageoires.

- Ouille! ouille! ouille ! Je suis coincé !

      Il se mit à trembler, mais l'un des soldats, sans doute le chef, lui fit signe d'avancer. L'un après l'autre, les soldats se placèrent à l'entrée du trou, qu'ils agrandirent avec leur lance. Le chef invita Lapin bleu à passer et se mit devant lui pour lui montrer le chemin tandis que les autres soldats l'escortaient, comme on le fait pour les grands seigneurs. N'était-il pas l'invité du roi des poissons rouges?

     Ils continuèrent à descendre jusqu'au fond de la mare. On n'y voyait plus rien. De temps à autre, un petit poisson-lune éclairait faiblement la route, mais la lumière était trop faible pour que Lapin bleu pût distinguer quelque chose. Pourtant les soldats retrouvaient facilement leur chemin et le lapin se dit qu'il y avait là-dedans quelque chose de très bizarre. Il était de moins en moins rassuré. Pourtant le roi des poissons rouges lui avait bien dit qu'il n'y avait pas de danger. Mais peut-on faire confiance en un roi, n'est-ce pas? Il se souvenait de la parole de sa marraine: «Dans la vie, on ne peut faire confiance à personne, même pas à soi-même».

      Ils avançaient maintenant dans un étroit couloir au bout duquel on apercevait une lumière très pâle. Peu à peu, la lumière envahit tout le couloir et ils débouchèrent dans une salle immense qui était si haute qu'on ne voyait pas le plafond. Il régnait une sorte de brume qui donnait aux objets des contours très flous. Lapin bleu fut laissé au milieu de la grande salle et les poissons-soldats se placèrent autour de lui, mais à bonne distance. Ils s'inclinèrent en signe de respect puis s'écartèrent vers le mur. La lumière devint brillante et, au grand étonnement de Lapin bleu, une tribune descendit lentement du plafond. Et qu'y avait-il sur cette tribune ? Un trône tout doré et deux fauteuils plus petits de chaque côté.

      Lapin bleu faisait des yeux gros comme ça, se demandant ce qui allait encore lui arriver. La porte de la grande salle s'ouvrit et d'autres poissons-soldats entrèrent et se rangèrent autour de la tribune. Une musique se fit entendre. On aurait dit comme des milliers de gouttes d'eau qui tombaient sur des verres en cristal et Lapin bleu vit arriver un cortège qui fit le tour de la salle avant de s'arrêter devant la tribune. La roi des poissons rouges était en avant accompagné d'une femme-poisson, sans doute la reine des poissons rouges. Tous deux montèrent sur la tribune et prirent place, le roi sur le trône et la femme sur un fauteuil.

      Le roi fit arrêter la musique et dit: «Je vous présente mon ami Lapin bleu, que j'ai invité à nous faire visite. Il est très gentil car il ne va jamais à la pêche. Vous n'avez rien à craindre. Mais il est un peu espiègle et il faut le surveiller de près. Accueillez-le comme il le mérite».

   Lapin bleu était à la fois heureux et confus. La foule applaudissait des nageoires et criant tandis qu'il regardait de tous côtés et faisait des signes de la main. Le roi se leva, descendit de la tribune et l'invita à venir s'asseoir auprès de lui sur l'autre fauteuil. Il était si heureux qu'il trébucha et faillit tomber à la grande joie du public qui riait aux éclats, ce qui vexa notre lapin. Un groupe de poissons-danseurs évolua sur le parquet de mousse devant le trône, puis le roi se leva, fit un signe et les soldats se rangèrent sur deux files devant la tribune. Le roi, la reine et le lapin descendirent et le roi invita le lapin à le suivre dans ses appartements.

       Le roi et la reine se glissèrent par la porte de la grande salle, mais quand le lapin voulut les suivre, il eut l'impression que la porte se rapetissait et au moment où il voulut la franchir, elle devint si étroite qu'il ne put passer. Les soldats de mirent à le pousser vers l'intérieur mais peine perdue, l'entrée se rétrécissait de plus en plus. D'autres soldats tentèrent  bien de le tirer mais rien n'y fit et lapin se retrouva coincé dans le passage. Il ne pouvait ni avancer ni reculer et les poissons-soldats le tiraient ou le poussaient. Il se mit à haleter. Il étouffait, sa respiration se fit plus courte.

- Au secours! Essayait-il de crier. Au secours! Je vais mourir! Au secours!

      À chaque effort qu'il faisait pour se dégager, il se coinçait davantage. Il lui sembla soudain qu'on l'appelait.

- Ça y est ! Se dit-il, je suis déjà mort.

      Derrière lui, un soldat plus fort que les autres tentait de le tirer en arrière. Il le secouait de toutes ses forces comme pour l'arracher. Lapin bleu criait, criait lorsque soudain...

     Quand il ouvrit les yeux. Sa marraine était devant lui, le tenant par la patte. Il s'ébroua.

- Mais, qu'est-ce qui se passe, dit-il. Où suis-je?

- Mais tu es dans le jardin, près de la mare, répondit marraine. Voilà cinq minutes que je t'appelle et comme tu ne répondais pas je suis venue voir. Tu dormais mais tu te secouais comme si tu avais des puces. Tu criais, tu gémissais, alors je t'ai secoué pour te réveiller.

- Oh ! J'ai rêvé. J'étais chez le roi des poissons rouges. Il me faisait visiter son royaume mais j'étais entré dans un trou et je ne pouvais plus m'en sortir.

- Pauvre petit lapin bleu, dit marraine en le prenant dans ses bras. C'est fini, maintenant. Viens, je t'ai préparé ton goûter.

      Il rentra chez lui. Il se souvint longtemps de son voyage au royaume du roi des poissons rouges.


Jean Destrée

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Georges Roland nous propose une nouvelle: "Juste avant l'impact"

Publié le par christine brunet /aloys

Le coup du Clerc François
Juste avant l’impact

 

La baie est magnifique, le matin. Le soleil pointille l’eau de reflets nouveaux, comme pour une parade dans la Cinquième Avenue. C’est grisant, de se trouver si haut, face à l’océan Atlantique, on se sent maître du monde. À droite, la grande statue lutte de son quinquet contre l’immense lumière qui envahit la ville. Vers la gauche, la vue est obstruée par le profil de la deuxième tour.

Heitor s’est assis dans le grand canapé, face à la fenêtre panoramique où l’a conduit l’assistante du grand patron. Gail Pendreszki lui a proposé un café, puis l’a abandonné à son émerveillement.

Très vite, Heitor concentre son esprit sur la baie. Le visage de Belén est apparu dans le reflet de la vitre. Belén, affriolante Porteña argentine, rencontrée au mariage d’un ami commun ; Belén dont il partage la vie depuis dix ans, qui l’attend à São Paulo avec leurs deux enfants.

Chaque année, la compagnie dont il est le directeur pour l’Amérique du Sud, organise une réunion en mars et en septembre. C’est pour Heitor l’occasion de retrouver ses homologues européens et asiatiques, et de passer en célibataires trois jours dans la ville qui ne dort jamais.  Comme les autres sont originaires de l’hémisphère nord, ils s’amusent des bévues de Heitor à propos des congés. Chez lui, septembre marque le début de la bonne saison, la perspective des vacances en février sur son voilier au large de l’île São Sebastião, la pêche avec Raul, l’ainé de ses fils, tandis que Belén et le petit Manoel nagent dans les eaux claires de l’océan.

Gail vient d’entrer dans la salle, suivie par les deux confrères européens, le Français Jean L’Estaffe et l’exubérant Ukrainien Georges Parchenenko. Les inséparables noceurs. Ils accusent déjà les stigmates d’une nuit bien arrosée, qui leur vaudront une remarque sévère de Milton A. Abrams, CEO de la compagnie.

Effusions, café, attente. Les Européens n’ont que faire de la vue sur la baie, l’esprit encore embrumé de relents de bourbon et de rye. Les commentaires salaces à propos de la croupe de l’assistante semblent plus faciles à formuler que l’apologie d’une merveille de la nature. D’ailleurs, n’en est-elle pas une, cette créature de rêve ? Déesse fardée, manucurée, aux formes généreuses et aguichantes, quasi intouchable, Gail représente l’idéal masculin d’opulence et d’érotisme. Il faut dire qu’ici, on ne s’attend pas à trouver des fleurs sauvages et de vertes prairies. Ici règnent le béton, la finance et les affaires. La puissance et le sexe. Le cœur de l’univers bat dans les rues de cette ville, exclusivement. C’est depuis ces deux tours gigantesques qu’il irrigue le reste du monde.

Jean L’Estaffe raconte d’une voix chevrotante comment il a débarqué à JFK hier après-midi. Ses bagages perdus dans l’immensité des chaînes de récupération, puis le passage à la douane, la suspicion inébranlable des agents. Vous venez aux States pour affaires ? quelles affaires ? Quelqu’un vous attend ?

Ils sont vraiment paranos ! Ces gars voient des terroristes partout !

Georges Parchenenko renchérit avec la déclaration à remplir dans l’avion, avant même d’atterrir : non, je n’importe aucune denrée alimentaire, ni fruit, ni légume… À croire qu’ils ont peur qu’un pépin de pomme infecte leurs états ! Comme si quelqu’un pouvait les attaquer avec un quartier d’orange andalouse !

— Ils me demandent avant chaque vol d’indiquer si c’est moi qui ai fait ma valise, indique Heitor. Trente minutes d’entretien privé avec un inspecteur US. Comme si nous étions des malfrats ou des comploteurs.

La somptueuse Gail leur propose de renouveler les boissons, mais ils refusent : le café va couler à flots pendant toute la matinée. Elle leur annonce aussi l’arrivée de monsieur Milton A. Abrams, la réunion pourra commencer dès que le directeur coréen, décidément toujours en retard, montrera le bout de son nez.

Après son départ, Georges se penche à l’oreille de Heitor.

— Tu crois qu’elle couche avec le patron ?

— Évidemment, intervient le Français. Comment veux-tu, autrement, parvenir à un poste de cette importance ? Je suis persuadé que Milton Abrams couche avec toutes les têtes pensantes de Wall Street.

— Avec un nom pareil, il doit être juif, non ?

— Bah, à mon avis, quatre-vingt-dix pour cent des habitants de cette ville sont juifs.

— Tant que ça, tu crois ?

L’esprit d’Heitor virevolte encore par-dessus l’océan, vers le visage de Belén, le doux tangage du voilier au large de São Paulo, les cris des enfants qui jouent sur le pont. Elle porte un chemisier léger, noué sur ses seins, et une jupe fendue jusqu’à la hanche. Son regard est bien plus intense que les yeux de glace de Gail. Comme il aimerait baiser ces lèvres, la prendre dans ses bras. Belén ! Puis les commérages de ses collègues le ramènent à la réalité.

— Dis donc, c’est bientôt les vacances pour toi, persifle le Français. Ton yacht est prêt, les cannes briquées, les appâts sélectionnés ?

— Comme chaque année, répond-il distraitement. Et toi, où vas-tu ?

— Je reviens de Grèce, mon vieux. Un paradis ! Des courts de tennis fabuleux, un parcours de golf de toute beauté… J’y retourne l’an prochain.

L’arrivée de Lee Soo-chan, le directeur coréen, dispense Heitor de poursuivre cette conversation oiseuse. La belle Gail les conduit dans la salle de réunion, sur la façade nord. La vue n’y est pas si grandiose, mais ici, on va parler de retour sur investissement, de rentabilité et de budget, sans se préoccuper de la qualité du site. La session doit débuter à neuf heures précises, et Milton prévoit d’office une demi-heure de mise au point préalable avec ses quatre directeurs régionaux, durant laquelle il peut les invectiver à loisir, pour leur confirmer sa suprématie. Ensuite, on fera entrer les financiers. Un rituel immuable.

Heitor a un dernier regard pour cette baie magnifique, qu’il contemple du haut du quatre-vingt-quinzième étage de la tour nord.

Il est huit heures trente. La ville ronronne à quelques trois cents mètres plus bas. Heitor est heureux ; bien que tant éloigné de Belén, il voit encore son visage dans le reflet de la vitre, elle lui sourit tendrement

— Amorcito, te quiero tanto, vuelve pronto a la casa.

— Eu também o amo, Belén. Eu retorno logo. Oui mon amour, je reviens vite vers toi, je te le promets.

Leurs échanges se font tant en castillano qu’en brésilien.

En franchissant la porte de la salle de réunion, Heitor éprouve soudain une étrange sensation. Il le connaît pourtant bien, ce lieu, pour y être venu deux fois par an depuis si longtemps, pour y avoir passé des heures tantôt exaltantes, tantôt fébriles. Mais cette fois, il a une appréhension, comme si une force intérieure lui interdisait d’entrer.

Les autres ont pris place autour de la grande table, ouvrent leur ordinateur portable, recherchent le fichier qu’ils ont soigneusement préparé. Lui, doucement, se dirige vers la fenêtre. Un châssis bien plus étroit que celui de la grande salle d’attente. En se penchant, la partie gauche de la presqu’île, devant lui, ressemble à une mer houleuse et grise, sillonnée de petits coléoptères jaunes. Plus loin, la grande île, les quartiers résidentiels, l’aéroport. L’idée d’un avion le ramène vers São Paulo, vers Belén.

Le ballet incessant au-dessus de JFK retient un instant son attention. Derrière lui, le CEO de la compagnie fait une entrée remarquée, suivi de son assistante et de deux secrétaires. — Messieurs, je vous en prie, servez-vous de café, invite Gail avant de s’asseoir à la droite du patron.

Heitor ne parvient pas à quitter la fenêtre. L’impression étrange de tout à l’heure le reprend. Il sent que quelque chose de neuf va se passer. Va-t-on faire une grande annonce concernant la compagnie ? Des dégraissages ? Des fermetures d’agences ? Mais, confusément, il a le sentiment qu’il ne s’agit pas de la compagnie, que c’est là, dans le rectangle de la fenêtre, que cela se joue. Les lointains départs et atterrissages de jets retiennent son attention.

Comme lors de ses voyages au cœur de l’imaginaire, qui le mènent invariablement vers Belén, l’entourage s’estompe, il ne voit plus qu’un écran sur lequel se projette son rêve.

Des avions. Qui décollent, qui atterrissent. Le ciel de septembre est bleu encore d’été et de chaleur. De grands albatros scintillants survolent les abords de la ville. L’un d’entre eux semble s’orienter vers downtown. Heitor se rappelle son arrivée de la veille, où l’avion s’était présenté par l’est, à l’entrée de la baie, avait semblé foncer vers la presqu’île. Il avait ensuite obliqué vers la droite, vers une des pistes de l’aéroport, offrant ainsi aux voyageurs la plus belle perspective du monde : Manhattan.

L’avion s’est approché. Heitor se rend compte qu’il n’a pas décollé à JFK, puisqu’il est incliné vers l’avant, en phase d’atterrissage. Heitor se tourne vers la table, où Milton vient de lancer les débats. L’entame consiste à invectiver d’importance le directeur ukrainien, qui se fait tout petit. Puis, tout à coup :

— On ne vous dérange pas dans vos rêveries, monsieur Dos Santos ?

— Excusez-moi, monsieur, je regarde cet avion. Il vient droit sur la ville.

— On n’en a rien a fiche, de cet avion ! Votre place est là, parmi vos confrères. J’ai d’ailleurs deux mots à vous dire à propos des comptes brésiliens.

Heitor ne bouge plus. Il est fasciné par la carlingue d’argent, qui capte le soleil d’est, qui grossit, semble narguer la ville.

— Il vient vers les tours, il vient sur nous ! Ce n’est pas possible, pourquoi ne l’arrête-on pas ?

Il a crié. Les autres se retournent, regardent la fenêtre comme un écran, eux aussi. Le Boeing est si près qu’on l’entend hurler sa rage. Les manipulateurs du monde réunis dans la salle se lèvent tous, écarquillent les yeux, c’est un thriller qui passe à la fenêtre : un avion gigantesque leur tend ses ailes. Gail ne peut retenir un cri, et les deux secrétaires se tassent sous la table, suivies du Coréen. Jean et Georges n’ont plus conscience de la réalité. Ils restent bouche bée devant ce spectacle hallucinant. Devant la vitre, tout en fixant le cockpit de cette bombe lancée vers lui, Heitor a une dernière pensée pour Raul, Manoel, puis Belén.

Jo te quiero también, Belén. Eu retorno logo. Je reviens tout de suite.

 

Juste avant l’impact.

 

Georges Roland

www.georges-roland.com

 

 

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Friday 22, 12.30 PM, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

  A. Magerotte Tous les crimes sont dans la nature

 

 

 

 

FRIDAY  22,  12.30  PM

 

 

 

 

Le Président Kennedy a entamé, en compagnie de son épouse, Jackie, une tournée nationale pour rendre visite aux fidèles du parti démocrate. Première étape : le Texas. Le voyage à travers notre Etat a débuté hier. Ce matin, le Président a commencé sa journée par un petit déjeuner à la Chambre de Commerce de Fort Worth. Il doit arriver à Dallas en fin de matinée. Les Kennedy seront accompagnés du vice-président Lyndon Baines Johnson, lui-même texan, et du gouverneur, John Connally.

 

La bouche entrouverte, Ward Steel arrête de chiquer. Un excédent de salive glisse sur ses lèvres, humidifiant son menton pâteux. Le gros homme arbore le masque ahuri du niais face à une contrariété. Jetant un œil torve sur le transistor, il entame un curieux monologue :

« J’avais perdu ça de vue. Ça ne me fera pas changer d’avis pour autant… Président ou pas, je m’en fous, j’irai jusqu’au bout… j’en ai assez, cette fois, elle s’en tirera pas comme ça !… Faut en finir une fois pour toutes !»

Il y a longtemps que son chewing-gum n’a plus de goût. Pourtant, si Ward s’entête à reprendre son mâchonnement, ce n’est pas dans l’espoir de retrouver la saveur initiale de la fraise, mais pour calmer ses nerfs, mis à rude épreuve.

«J’aurais pas dû me faire le complice de ses écarts… mais la laisser dans la rue, c’est là qu’est sa vraie place…» Fort de cette vérité, mais sentant l’excitation portée à son comble, il s’emploie à la combattre en mettant en pratique le conseil de ce noceur de Tim Noton, un vieux client du Coco Club, qui a un truc infaillible pour se détendre lorsqu’il s’énerve : le tutoiement personnel… il se raisonne à la deuxième personne…

«Relax, vieux, relax, sinon tu vas perdre tes moyens. Enfin, réfléchis… la visite du Président va te faciliter la tâche… les gens n’auront d’yeux que pour lui. Tu la connais, elle voudra pas manquer ça. T’auras plus qu’à la filer à son insu, avec ce monde… ensuite, dès qu’ tu pourras la coincer…»

 

Un déjeuner pour 2.600 personnes est prévu au Trade Mart, un centre commercial de la ville de Dallas toute proche. A cette occasion, le Président prévoit de faire un discours dans lequel, il sera vraisemblablement question de ses pourparlers de paix avec Nikita Khrouchtchev.

 

Le truc de Noton semble fonctionner. Apaisé, Ward frotte ses mains moites sur le singlet crasseux porté depuis plusieurs jours et ouvre le frigo pour prendre une bouteille de lait. Après avoir calé le chewing-gum sous sa langue, il s’envoie une rasade du liquide en faisant la grimace.

Il extrait ensuite du tiroir d’une commode, un Colt Cobra à canon court ainsi qu’une boîte de cartouches, enfouie sous une pile de linges. Ward garnit le barillet, coince le revolver dans la ceinture de son pantalon et gagne la salle de bains.

Agrippé au lavabo, il se passe de l’eau sur le visage, tentant d’effacer les séquelles d’une nuit passée à chercher le repos en pure perte.

Le gros homme devrait pourtant être aguerri; son job de portier de nuit, à mi-temps au Coco Club, le dancing à la mode de Dallas, ne le voit profiter de son plumard qu’une fois sur deux. Mais, cette insomnie-ci est la plus vache, la plus cruelle, parce que liée à l’absence de l’être aimé… cette insomnie-ci fait ressentir, avec force acuité, tout le poids de la solitude quand elle se fait dominante, écrasante, oppressante. Une solitude que Ward croyait avoir vaincue mais qui, tel un boomerang, revient le heurter en pleine nuque, encore plus forte, encore plus impitoyable.

Alors, chaque bruit ravive l’espoir insensé d’un retour de l’absente; les yeux sont scotchés au cadran lumineux du réveil où les heures s’égrènent si lentement qu’elles paraissent incapables d’atteindre le jour, attendu comme une délivrance. Et puis, il y a cette abominable sensation d’impuissance qui vous chamboule tout l’intérieur, vous épuise, au point de ne plus arriver à verser la moindre larme.

Le prénom de Dora revient sans cesse. Un prénom adoré, adulé, jeté en prière à un Dieu sourd ou délibérément absent. Un prénom, aujourd’hui, haï parce qu’il est la cause de son malheur.

Dora…Dora Vaughan est cette superbe créature que Ward a rencontrée, en septembre dernier à la pizzeria Domingo et qui lui rappelle furieusement Tina, la danseuse vedette du Coco Club, dont le gros homme s’était follement épris. Une époque douloureuse pour Ward Steel qui, accablé par la nature d’une carcasse de pachyderme, est bien le seul au monde à se croire pareil à ses contemporains. Si son aspect n’était que disgracieux, ses voisins s’y feraient vaille que vaille, mais le pauvre homme suscite, de par sa grossière morphologie, une vision des choses poussant le commun des mortels à lui attribuer une capacité encéphalique correspondant à celle du cloporte. Pas méchant, dit-on de lui, mais tellement bête…

Dora chassa donc Tina de ses pensées. Dora Vaughan à la croupe onduleuse, moulée dans d’étroites fringues, dissimulant à peine l’essentiel de son affolante anatomie, activait, en bougeant la tête sans arrêt, ses cheveux blonds, laissant au passage une douce senteur de parfum. De ses immenses yeux verts, la belle épiait, mine de rien, l’effet produit sur autrui par son aguichante personne. Et pour mieux observer, elle se levait, sous prétexte d’aller chercher des serviettes, pour se déplacer d’ondoiement en ondoiement, son plus joli sourire aux lèvres purpurines ouvertes sur d’exquises quenottes à l’émail immaculé. L’ensorcelante provocatrice laissait courir sur elle des dizaines de paires d’yeux exaltées, passionnées, surexcitées par cette présence exsudant une sensualité enivrante, sachant d’instinct la gamme des agaceries qui fascinent le mâle et se forgeant une philosophie à interprétation épicurienne, sans en connaître l’expression,  s’arrêtant au seuil de cet enseignement voulant que «le plaisir est le souverain maître».

Ainsi, le hasard, qui ne fait pas toujours les choses comme il le faudrait, s’amuse à placer sur le passage de Ward, Dora aussi resplendissante et belle que le gars est terne et laid. La sagesse populaire prévoit qu’il y a des chaussures pour tous les pieds mais les pieds de la jeune femme et ceux du gros homme ne sont pas faits pour marcher dans la même direction, d’autant qu’à son physique de mastodonte, Ward ajoute une quinzaine d’années de plus que la jeune femme. Si elle était toujours de ce monde, sa mère l’aurait mis en garde :

«Avec ton allure de gros paysan godiche, il est impossible que cette gamine s’intéresse à toi !» 

Jouant de la prunelle, Dora sourit au gros homme qui, avec une hardiesse insoupçonnée, presque inconsciente, répond au regard incendiaire de Dora. Un regard dans lequel le plus nigaud des hommes n’aurait pas manqué de déceler une malice effrontée. Ward, ferré, rougit si fort qu’il eut l’impression que son crâne allait exploser. Ce qui n’était pas pour déplaire à l’affriolante.

Sous l’effet hypnotique du sourire ravageur de la fille, il avança sa main vers l’objet de son désir. Dora, qui ne pensait pas que le gros homme ferait preuve d’une telle audace, recula avant de se raviser car la coquine entrevit, dans un éclair, tout l’intérêt que lui rapporterait l’attachement d’un naïf de la trempe de Ward. Et comme le gros homme, enchaîné par sa pulsion, s’entêtait à poursuivre sa chimère, elle le laissa s’y perdre, se délectant à l’avance du programme qu’elle avait planifié dans sa jolie petite tête : d’abord, s’inviter à prendre un verre chez lui, ensuite, une fois sur place, s’arranger pour y rester…

Tout se déroula comme prévu, tant le gros homme s’était entiché de la belle intrigante qui avait atteint son but.

Depuis, Dora Vaughan, usant de ses charmes, a pris un tel ascendant sur son logeur qu’en échange du toit, une assurance contre les dangers extérieurs, elle n’autorise de lui que des bribes de câlins. En d’autres temps, elle prétend disposer d’une totale liberté, laissant son taulier, perdu de passion, tirant la langue, freinant ses désirs dans un espoir sans cesse refoulé. Dora, quant à elle, continue à dispenser ses bontés avec une prodigalité touchante aux jeunes mâles qui en redemandent.

Cocu d’une certaine manière, Ward, éperdu d’amour, s’était, au début, résigné au rôle ingrat de figurant, en étant même arrivé à se réjouir des bonnes fortunes de sa dulcinée qui lui racontait tout dans les détails. Le benêt songeait que c’était le meilleur moyen de la garder. Et ce couple bizarre, guidé par l’intérêt de l’une, fixé par le sentiment extrême de l’autre, trouva son assise jusqu’au jour où Ward, estimant que la belle poussait le bouchon trop loin, accula Dora dans ses derniers retranchements à coups de reproches répétés. Celle-ci se cabra; aussi, résolue à n’en faire qu’à sa tête, ses absences devinrent de plus en plus fréquentes, de plus en plus longues.                                                                         

Ulcéré par le comportement de la jeune femme, humilié, la rage au cœur, Ward décide, à l’instant, de partir à sa recherche. Obsédé par l’esprit vengeur qui l’aveugle, il n’a plus qu’une idée en tête : faire un sort à l’infidèle.

«Cette petite garce va apprendre à ses dépens qu’on ne se moque pas impunément de Ward Steel…»

Le gros homme enfile une veste pour cacher l’arme.

«Je te retrouverai, quitte à passer la ville au peigne fin. Je te jure, tu te moqueras plus jamais de moi !» 

 

Air force one, le boeing 707 présidentiel, a atterri à l’aéroport de Love Field à 11h. 38. Il a plu durant une bonne partie de la matinée, mais c’est à présent une journée claire et ensoleillée, agréablement chaude pour cette fin de novembre. Le Président Kennedy a décidé de faire décapoter sa limousine pour traverser Dallas jusqu’au Trade Mart.

Le cortège est composé de plus de vingt véhicules, voitures et cars, flanqué d’une douzaine de policiers à moto. La voiture de tête compte à son bord le chef de la police de Dallas, Jesse Curry, et le shérif du Comté de Dallas, Bill Decker.

Les Kennedy sont à l’arrière d’une seconde voiture, une limousine décapotable à six places de couleur bleue. Devant eux, sont assis John Connally et son épouse, Nellie. Un agent des services secrets conduit. A ses côtés, se trouve le responsable de la section des services secrets de la Maison Blanche.

 

Ward éteint la radio, quitte son appartement, descend les escaliers en soufflant et déboule dans la rue. Sur le trottoir, une foule compacte et enthousiaste forme une haie s’étendant à perte de vue. Les gens se bousculent pour se trouver aux premières loges et apercevoir le fringant Président aux cheveux châtains et sa ravissante épouse. Les écoles sont fermées pour la circonstance, afin que les enfants puissent saluer le chef d’Etat. Des ribambelles de gosses s’égosillent en agitant des drapeaux aux couleurs du pays et à l’effigie de Kennedy.              

Cette effervescence n’émeut guère Ward, bousculé par une jeune femme blonde qui recule pour prendre un enfant dans ses bras. Baragouinant un «c’ n’est rien»  bougon, il poursuit son chemin. Un moment d’inattention plus tard, le gros homme entre en collision avec une jolie blondinette arrivant en sens inverse. La fille s’excuse et reste interloquée devant l’attitude de ce colosse bourru proférant des paroles inaudibles, qu’elle devine peu aimables.

Les employés de bureau, prenant leur pause repas, viennent grossir les rangs des sympathisants et des curieux. Les passages deviennent de plus en plus étroits. On bouscule, on pousse. Ward, toujours étranger à l’événement, suit le cortège qui descend Main Street, certain de suivre la bonne voie. Son intuition vient-elle de le récompenser ?… Là-bas, au bout de la rue, accompagnée de deux grands gaillards, une jeune femme, gagnée par la liesse générale, active, en bougeant la tête sans arrêt, ses cheveux blonds… Dora !

Le cœur du gros homme s’emballe en même temps que sa colère afflue. Il appelle mais le bruit couvre sa voix. La fille, que ses copains ont hissée à bout de bras pour qu’elle puisse voir au-dessus des têtes agglutinées, regarde dans sa direction. Ce n’est pas Dora !

L’inconnue désigne Ward à ses acolytes et, ensemble, ils prennent la poudre d’escampette en riant. Le gros homme fulmine.

«Y en a marre de me cogner partout sur Dora. Je finirai bien par tomber sur la vraie… des blondes, des blondes, des blondes ! Y a plus que ça, à en devenir fou… une invasion, une épidémie, un fléau ! Elles tiennent le monde à leurs bottes. Elles sont la cause de tous les malheurs, de toutes les calamités, de toutes les guerres ! Faut vraiment être dingo pour s’amouracher d’une blonde… Kennedy l’a bien compris, Jackie n’est pas blonde… Oui mais… c’est le Président !» 

Pour fuir cette malédiction, Ward se met à galoper, avec une souplesse digne de celle d’un rhinocéros, pour atteindre les espaces dégagés de la Place Dealey, située à l’Ouest du quartier financier de Dallas, là où les terrains commencent à descendre vers la rivière Trinity. Trois voies parallèles, séparées par des barrières en béton et des pelouses, passent sous un large pont ferroviaire pour rejoindre une autoroute.     

Ward ressent un violent point de côté et porte la main à son flanc droit. Il s’arrête, obligé de respirer par petits coups saccadés. Un passant s’enquiert de son état, il est repoussé sèchement. Le type prend ombrage mais, préfère écraser devant la carrure du gros homme.

Afin de recharger ses accus, Ward s’allonge sur la pelouse qui sépare Elm Street de Main Street. Le nez dans le ciel, il se laisse envelopper par la douceur du climat quand son attention est attirée par une fenêtre située au sixième étage d’un dépôt de livres scolaires. Malgré la réverbération du soleil contre les vitres de l’immeuble, le gros homme croit distinguer la forme caractéristique d’un canon de fusil qu’une ombre déplace à sa guise, cherchant à le positionner le mieux possible pour atteindre une cible. Se relevant avec difficulté, Ward porte la main en visière sur son front moite pour mieux voir ce qui se trame là-haut mais ne distingue rien de plus précis.

De nombreux spectateurs foulent les pelouses et se sont groupés sur les bas-côtés des voies, désireux d’escorter la voiture présidentielle le plus longtemps possible. Si sa situation n’était pas aussi pénible, Ward se laisserait gagner par la ferveur populaire afin de retrouver des sensations de joie dont il est sevré depuis que cette peste de Dora est entrée dans sa vie; une intrusion qui l’a disqualifié des banquets de ce monde. Pourquoi ne suspendrait-il pas un instant ses recherches pour profiter de la joie ambiante ?… Rien que pour se prouver que son existence n’est plus liée à une jeune femme dont les heures sont désormais comptées et que… l’après Dora a déjà commencé… 

Le cortège amorce la descente d’Elm Street, dépasse le Texas School Book Depository, et se dirige vers le pont de chemin de fer pour rejoindre l’autoroute de Stemmons, vers le Trade Mart.

Ward est posté en face d’un tertre s’érigeant au nord d’une colonnade, d’où l’on possède une vue magnifique sur un firmament bleuté à l’infini, se découpant entre les buildings de la Place Dealey. Le capot de la voiture présidentielle luit sous le soleil. Le chef d’Etat et son épouse adressent des signes et des sourires à une foule heureuse, riante, bigarrée. Tous les éléments sont en place pour faire de ce jour un moment inoubliable qui restera gravé dans les mémoires.

Conquis par l’enthousiasme, le gros homme se lâche et crie «vive le Président Kennedy» en battant des mains au-dessus de sa tête, riant de toutes ses dents cariées, à la vue d’un hurluberlu qui, malgré le temps superbe, s’amuse à ouvrir et à fermer un parapluie. Soudain, un éclatement retentit parmi les applaudissements et les bravos…

Des détonations suivent aussitôt, infirmant la croyance première dans l’explosion d’un pétard. Des coups de fusil ! On canarde le Président, pris pour cible comme un lapin ! La limousine s’immobilise quelques instants face à une clôture en piquets de bois délimitant un parking adjacent utilisé par les employés de la compagnie de chemin de fer. Ward aperçoit Kennedy, soutenu par Jackie, affaissé vers l’avant. Il est touché et porte les mains à sa gorge quand claque un coup de feu plus sonore, plus assourdissant. La balle pulvérise la boîte crânienne qui vole en éclats. Sous l’impact, la tête de Kennedy est violemment rejetée en arrière avant de s’affaler sur le côté gauche. De la matière cérébrale scintille dans le soleil. Le Président gît, inerte, sur les genoux de son épouse, baignant dans son sang généreusement répandu.

Ward, éclaboussé par la précieuse hémoglobine, se croyait insensible à la vue de la mort violente, et voici qu’à présent, envahi par le froid que produit l’horreur, il tremble à la vue de la cervelle, collée sur la chaussée, vidée de son logement par le trou béant, point d’impact du projectile explosif qui a fait éclater le crâne du Président.

Secoué par une nausée irrépressible, le gros homme se vide l’estomac en fulgurants vomissements, spasmodiques, inondant les proches alentours et empestant l’atmosphère.   

Jackie a grimpé sur l’arrière de la voiture. Son garde du corps, Clint Hill, un agent des services secrets qui se tenait sur le côté du véhicule suivant, s’est précipité et l’a repoussée dans son siège.

Le chauffeur a enfoncé la pédale d’accélérateur et le convoi s’est éloigné dans un rugissement avec Hill qui, encore accroché à l’arrière de la limousine, martèle le coffre de sa main libre, de rage et de frustration.

Ward Steel, spectateur privilégié de l’épouvantable, est tombé à genoux, atterré. Des hommes et des femmes crient «Mon Dieu ! Mon Dieu !» Le drame s’est joué en quelques secondes; pétrifiés, les badauds qui s’étaient massés pour saluer le Président, cher à leur cœur, poussent des cris d’effroi en courant dans toutes les directions comme un troupeau affolé. Des dizaines d’entre eux remontent le tertre en courant vers la barrière qui les sépare du dépôt, convaincus qu’au moins une partie des coups de feu provenait de là. Hébété, Ward se relève, cherchant sans savoir quoi, revoyant Kennedy gisant ensanglanté dans la décapotable et lui, choqué, blessé dans sa chair et dans son esprit bouleversé, il a envie de hurler à la mort comme un chien.

Chacun sent qu’un séisme vient de se produire. Tel un cyclone déchaîné, sans frein, la grappe humaine, tournoyante, menaçante, désespérée, emporte dans son tourbillon le gros homme qui geint, la face mouillée de larmes, pitoyable, impuissant.

Dans la foule, la stupeur fait bientôt place à la fureur, une fureur aveugle, qui s’en prend à tout, à n’importe quoi et Ward, ballotté tel un vulgaire colis, ne se contient plus, entraîné par les autres, cognant à son tour sur son entourage, sans distinction.

De toute façon, il n’a jamais été à même de faire la moindre différence entre ce qui convient et ce qui ne convient pas.

Le gros homme parvient finalement à s’extraire de cette empoignade homérique et quitte les lieux, déboussolé, croisant un groupe de policiers qui se forme pour prendre d’assaut le Texas School Book Depository.

Réintégrant son domicile ne sachant pas très bien comment, Ward se jette sur son lit, pleurant à chaudes larmes. La vision de l’encéphale explosé de Kennedy risque de le poursuivre longtemps encore. Ayant versé toutes les larmes de son corps, il boule sur le côté, à la recherche de la position propice à un sommeil réparateur pour oublier, pendant quelques heures, le cauchemar vécu. Le corps gênant du Colt Cobra, coincé dans la ceinture du pantalon, se rappelle à son attention. Pris par les événements, il avait oublié son existence. Le gros homme s’empare du revolver et le fait pivoter plusieurs fois, les yeux vides de toute expression. Une moue de dégoût fronce son visage. Sa bouche se tord affreusement. Il est repris de sanglots.

«Non, je pourrais pas… c’est trop dur, trop effrayant… ce sang… tout ce sang… c’est atroce… je pourrais jamais…»

Reniflant bruyamment, il se dirige d’un pas lourd vers le salon où traîne un journal sur une table basse. Ward emballe l’arme dans les pages du quotidien et se débarrasse du paquet en l’expédiant dans la poubelle de la cuisine. Il se lave ensuite les mains avec vigueur, voulant effacer toute trace de passage du revolver dans celles-ci.

 

 

Et c’est ainsi qu’en ce jour tristement célèbre du 22 novembre 1963, le ou les assassins du Président Kennedy sauvaient Dora Vaughan d’une mort certaine…

 

Alain Magerotte

Extrait de "Tous les crimes sont dans la nature" 

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Flocon de rêve pour Noël, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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FLOCON DE RÊVE POUR NOËL

 

L'enfant s'use les yeux. Il est béat. Quoi de plus beau que cette crèche en sucre et massepain ? Tous ces sapins en chocolat sont pareils à des bijoux. Tous ces petits sujets en massepain sont plus attirants que les bûches de Noël. L'enfant retient son souffle. Jamais, il n'oserait goûter à ces choses, les croquer et les avaler. Mangerait-on une broche, un diadème ou une barrette finement ciselée ? Ce petit Jésus rose tout en sucre au creux de son humble berceau en chocolat, lui donne le tournis. Le bonheur est, à cet instant, à l'image de cette vitrine du pâtissier, un cocktail de lumières irréelles, de silhouettes suaves, de guirlandes chatoyantes, de boules colorées. L'enfant n'arrive pas à détacher son regard de toute cette brillance.

 

Chez lui, les rayons du soleil ne sont jamais vraiment descendus. Les fées qui se sont penchées sur son berceau étaient si pauvres qu'elles n'ont pu lui offrir que la promesse de rêves fugaces. Les moments de joie sont si rares pour lui. Ce qu'il retient de la vie ce sont surtout les querelles entre ses parents, la nervosité de sa mère, la tristesse persistante de son père, l'inconfort du logis, les claques injustement reçues, les notes insuffisantes à l'école ou encore la pitié des voisins, des copains de classe et de sa maîtresse. Il n'a jamais vraiment connu le froid et la faim, mais il ignore ce qu'est l'abondance. L'opulence et les fastes sont bien éloignés de son univers.

 

Il se met à neiger. Mais cela, pas plus que le vent glacial, ne distrait le gamin. Un flocon se pose sur son nez et se met à gonfler jusqu'à l'emprisonner dans la douceur de sa bulle immaculée. La blancheur est irisée d'une lueur dorée. Serait-il devenu sujet de sucre dans une vitrine de luxe ? Non, son cœur qui s'emballe lui indique qu'il est bien vivant. Le voilà donc au paradis.

 

La bulle grossit, enfle comme un ballon, elle enveloppe tout un paysage, parfait jusque dans les moindres détails.

 

Soudain, l'enfant perçoit le souffle du bébé qui gazouille doucement sur sa modeste couche. Il entend une musique légère, comme celle issue parfois d'un des rêves si fugaces qu'il fait de temps à autre. Des effluves de vanille et de chocolat taquinent ses narines. Sur sa joue, se posent des lèvres aussi douces que devaient l'être celles de Marie. L'enfant tressaille. L'enfant se met à chanter.

 

La bulle s'élargit et finit par englober la maison familiale. Sa mère chante une berceuse pour le bébé. Elle a des gestes si tendres, elle pouponne comme elle ne l'a jamais fait. Elle reste là, auprès de la crèche, recueillie, patiente. Puis elle s'approche de lui, le serre contre son cœur, elle l'embrasse, elle lui chuchote des paroles d'amour. Sa grande sœur dresse la table pour des invités de marque. Ses gestes sont ceux d'une princesse retouchant un bouquet de fleurs pour y apporter sa touche personnelle. Son père alimente le foyer avec des bûches odorantes à souhait. Il est pareil à un milord, paré pour une fête. Il semble presque joyeux. Ici, tout a l'éclat du cristal, des pierres précieuses, de l'argent, de l'or ou des flammes dans l'âtre. La félicité est à portée de main.

 

L'intérieur et l'extérieur se confondent. Les temps anciens et le présent s'emmêlent. Les mots sont inutiles. Tout est ravissement. Le bien-être se niche dans la tiédeur de l'endroit, dans les parfums qui exhalent des notes à la fois florales et fruitées, dans les nuances pastel du décor, dans les mélodies romantiques que l'on peut entendre en sourdine. L'enfant est si bien, si content. Sa main frôle la menotte du bébé.

Soudain, une flamme vient lécher la bulle… La bulle crève. La bulle n'est plus. Le flocon n'est plus qu'une goutte d'eau. Le visage de l'enfant est resté souriant. Sa joue porte encore l'empreinte du baiser de sa mère. Ses yeux brillent face à la vitrine. Sa respiration s'est faite lente et profonde.

 

Le trottoir est tapissé d'un blanc manteau. Le jour décline. L'enfant s'en va. Il rentre chez lui. Il s'approche peu à peu de sa maison. Par la fenêtre, il distingue le sapin garni de gros nœuds jaunes en tissu. Il entre, il s'approche de la cheminée. La chaleur est douce. Au pied du sapin, quelques paquets emballés dans du papier cadeau, une crèche en carton bricolée par sa sœur. Sur la table, une nappe brodée jadis par sa grand-mère, des serviettes étoilées sur les assiettes ordinaires, des couverts dépareillés, des verres quelconques, une bougie parfumée et un tout petit bouquet de houx. Sa mère a mis du rouge à lèvres et du bleu sur ses paupières. Son père paraît détendu, il porte la cravate gris perle du mariage de son frère. Pareille à une fée, sa sœur tient en main une étoile dorée qu'elle va placer au sommet du sapin.

 

Dehors, les flocons s'amoncellent. L'un se pose sur un front, l'autre sur un menton, sur une épaule. Parfois, ils grossissent pour un enfant, pour un vieillard nostalgique ou pour un être en quête d'espoir. Alors, ils les emprisonnent un moment dans la douceur de leur bulle blanche, irisée d'une lumière dorée.

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

(Extrait de "Contes à travers les saisons"aux Éditions Chloé des Lys)

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Souvenirs, une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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SOUVENIRS

 

Les voisins disaient qu'Olga était folle. Moi, je n'avais que dix ans mais je n'étais de cet avis.

 

Ce n'est pas parce qu'une vieille dame parle seule à voix haute en se promenant dans le quartier, parce qu'elle habille son chien d'un manteau en dentelle, en velours ou en fourrure selon la saison, parce qu'elle se maquille comme une jeune actrice qu'elle est folle.

 

Moi, j'allais souvent passer le mercredi après-midi chez Olga. Elle m'offrait des cakes et du jus d'oranges, elle me racontait sa vie, et moi je regardais son petit musée. Dans sa vitrine, il y avait quantité de figurines : pères Noël, couples de mariés, enfants Jésus, animaux, premiers communiants, personnages folkloriques,… Tous ces personnages lui rappelaient des voyages, des mariages, des fêtes.

 

Il suffisait que je demande : "Qui c'est ?" en montrant du doigt l'une des figurines pour qu'Olga me raconte un événement de sa vie.

 

Pour les gens ordinaires, un père Noël en plastique équivaut à un autre, un couple de mariés en plâtre ne se distingue pas d'un autre. Pour Olga, chacun était associé à une date, à un instant de bonheur ou à un moment chargé d'émotions.

 

Olga me parlait souvent de sa petite Françoise, morte des suites d'une rougeole. Un jour, elle me montra le faire-part de naissance de sa fille. Ainsi, Olga ne collectionnait pas seulement les figurines, elle collectionnait aussi les faire-part.

 

À onze ans, j'avais insisté auprès de mes parents pour qu'ils invitent Olga à mon repas de communion. Je savais qu'avec elle tout prendrait un relief particulier. C'est ainsi qu'Olga fut du nombre des convives. Bien entendu, avant qu'elle ne quitte la maison, je lui offris la figurine de communiante qui avait orné le gâteau.

 

Olga ne déçut pas mes attentes. Plus tard, quand je lui rendais visite, il lui arrivait de montrer ma figurine et de détailler le menu servi ou bien de rappeler la musique d'ambiance passée durant le repas. Plus encore que les photos prises ce jour-là et que mes propres souvenirs, le récit d'Olga me replongeait dans la magie d'une étape capitale de mon enfance. Ma vie perçue avec les yeux d'Olga avait le charme infini des vies de grands personnages. Écouter Olga m'aidait à comprendre quelles formes peut prendre l'amour. 

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Lettre à la mort, un texte de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

noelouis

 

LETTRE À LA MORT

 

Il faut passer tôt ou tard, il faut passer dans ma barque…

Air de Charon, extrait d'Alceste (J-B Lully).

 

Madame,

 

Récemment, vous avez été conviée par votre direction à rendre visite à Monsieur M. Depuis, cette date, malgré de fréquents rappels, il vous attend.

 

Pour vous permettre de ré-ouvrir son dossier, je vous livre quelques faits.

 

M. est né il y a bien longtemps et durant sa longue vie, il a toujours défendu le droit des personnes âgées. Il a épousé une brave femme qui lui a donné un fils unique. Depuis peu, il est l'heureux grand-père d'un petit Noah.

 

Pourtant, avouons-le, il n'est guère heureux… Sa vie toute simple de petit employé n'a guère comblé ses désirs. Lui qui voulait devenir artiste, il ne le sera jamais. Le public n'a jamais apprécié ses dons de chanteur. Il a essayé la magie, en vain. Quelques séances ratées de prestidigitation dans des arrière-salles de café enfumées et glauques lui ont vite ramené les pieds sur terre. Quant à la figuration qu'il avait faite pour un film, la séquence a été coupée au montage !

 

J'arrête là cette énumération fastidieuse à propos de la vie ratée de M.

 

Je vous souhaite de bonnes fêtes de fin d'année et reste à votre disposition.

 

Un ami d'enfance de M.

 

 

Monsieur,

 

Votre courrier est bien parvenu à notre service

 

Malgré toute notre bonne volonté, nous ne trouvons pas trace de M.

 

Pouvez-vous nous donner d'autres renseignements ?

 

Veuillez agréer, Monsieur, …

 

 

Signé, illisible

 

 

Madame,

 

La personne en question vient de fêter son 777e anniversaire et trop, c'est trop ! Hélas, je ne connais que son prénom. Il s'agit de Mathusalem.

 

À vous lire…

 

Un ami

 

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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Seconde chance, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Seconde chance

 

 

Octobre est un mois de transition. Du moins, je le ressens comme tel. Et plus encore cette année, où des jours humides et frais succèdent à un été magnifique.

Après la pluie, les nuages se sont désolidarisés et des taches azurées parsèment le gris du ciel. L’horizon, quant à lui, sous l’effet du soleil couchant, s’est paré de vieux rose pour, à travers la vitre, devenir le centre de mon attention.

L’obscurité s’invite peu à peu et, avec elle, l’éclairage public qui se reflète sur la voirie détrempée formant les perles d’ambre d’un immense collier.

Je savoure chaque gorgée d’un vieux rhum brun aux reflets rougeâtres et aux arômes de vanille, de clou de girofle et de cannelle tout en me remémorant des souvenirs heureux mais lointains.

La taverne ressemble à s’y méprendre à un pub qui se serait trompé de pays. On peut goûter, ici comme là-bas, à la même atmosphère surannée qui donne l’impression d’avoir voyagé dans le temps. La pierre, la brique, le bois et le laiton confèrent à cet endroit un sentiment de quiétude qui, mystérieux paradoxe, sied parfaitement à la mélancolie qui me tient lieu de compagne.

Perdu depuis un moment dans le dédale pourtant familier de ma mémoire, j’en trouve la sortie – sans doute averti par un soupçon de préscience – et remarque, à la table voisine, la présence d’une jeune femme. Elle ne doit pas avoir plus de trente-cinq ans. Elle est absorbée par la lecture d’un livre de poche : « Les fleurs du mal » et ne s’en détourne que pour plonger ses lèvres – adorablement pulpeuses – dans une tasse de thé embaumant les agrumes. Elle lève la tête vers moi. Son teint métissé, ses yeux marron clair et ses boucles de cheveux ébène qui tombent sur ses épaules font de son visage un régal pour le regard. Le chandail qu’elle porte avec élégance ne m’empêche pourtant pas de deviner des courbes qui doivent faire le bonheur de celui qui partage, du moins je le suppose, sa vie. Elle me sourit, découvrant des dents parfaites à la blancheur opaline.

Le plus naturellement du monde, elle me demande si elle peut venir s’installer en face de moi. Et, pendant plus de deux heures, nous nous confions l’un à l’autre. Elle me raconte son enfance, quand elle était rebelle et qu’elle rêvait de liberté et d’anarchie, ses études littéraires, ses nombreuses aventures sentimentales, sa solitude et ses illusions qui s’amenuisent un peu plus chaque jour. Je lui dis que je suis comme elle… Que le temps ne m’a pas rendu raisonnable mais qu’il a lentement tué l’enfant que j’aurais voulu rester. Elle se rit de notre différence d’âge quand je lui apprends que je serai bientôt quinquagénaire.

Nous sommes les derniers clients. Avec tact, le serveur nous informe que la fermeture approche. A regret, nous nous levons et sortons ensemble. Elle dépose un baiser sur ma joue et me remercie pour les instants exquis que nous venons de partager. Avant de disparaître au coin de la rue, elle se retourne et me fait un signe de la main. Je regagne ma voiture. A la seconde où je réalise que je ne connais ni son nom ni son numéro de téléphone, j’entends, à la radio, les paroles d’une chanson de Madness : « I never knew your name nor your telephone number… »

 

l

 

Le lendemain, je me hâte vers la brasserie avec l’espoir d’y retrouver ma belle inconnue. Hélas ! comme je le pressentais, elle n’est pas là. Au bout d’une assez longue attente, déçu, je décide de rentrer. Non loin de l’endroit où j’ai garé mon cabriolet, un attroupement puis, dominant les bruits du trafic, une sirène stridente : une ambulance passe devant moi à toute allure.

 

l

 

Les mois ont passé. Presque un an, déjà ! Il fait agréablement doux, en cette fin août. Je traverse le vieux pont qui enjambe le fleuve, dans une ville qui n’est pas la mienne mais

où j’ai vécu, jadis, des heures merveilleuses. Je suis distrait et nostalgique, comme à mon habitude. Je bouscule une passante, bredouille un mot d’excuse avant de réaliser que c’est elle. Tout aussi surprise que moi, elle prend ma main et m’entraîne vers la terrasse d’un café. Là, elle m’explique l’incroyable désinvolture dont fait preuve, parfois, le destin. Le jour suivant notre rencontre, elle a voulu, elle aussi, me revoir. Une minute de distraction, un conducteur pressé… Elle est restée immobilisée pendant plusieurs semaines. Dès qu’elle a pu se déplacer, elle est revenue… Pour s’apercevoir que l’établissement était définitivement fermé pour cause d’expropriation.

Quand nous avons fini les rafraîchissements que nous avions commandés, elle m’emmène parcourir les remparts d’une citadelle qui domine la cité.

Elle se blottit dans mes bras, m’observe en silence tandis que l’index de sa main droite trace le contour de ma bouche puis, d’une voix douce et sensuelle, me dit : « Je m’appelle Martha… Et toi ? »

 

 

Philippe Wolfenberg

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