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nouvelle

Un peu de terre, une nouvelle de Micheline BOLAND

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le magasin de contes

UN PEU DE TERRE

 

 

Massimo triture le tablier de sa grand-mère entre ses mains. Il tente en vain de retenir ses larmes.

 

Il renifle un peu. Il articule : "Tu viendras nous voir, n'est-ce pas Nonna ? Tu viendras dis ?"

 

"Mais oui, mon trésor…" Massimo est partagé. D'un côté, il est heureux de revoir bientôt son père qui, depuis des mois, est parti travailler loin du village, dans un pays du nord. Mais d'un autre côté, il est tellement triste d'être séparé de sa grand-mère. Cela lui est si dur de se dire qu'il ne la verra plus, qu'elle ne le consolera plus de ses petits malheurs, qu'elle ne rira plus avec lui quand il expliquera comment Eduardo a dissimulé un copion dans son plumier ou comment Flavio a marqué un but. À qui se confiera-t-il encore ? Sa mère ne semble remarquer que les bêtises qu'il peut commettre…"Tiens-toi droit", "écris plus petit", "mouche-toi". Sa mère n'est vraiment tendre que lorsqu'il est malade. Elle passe et repasse alors, inlassablement, la main sur son front, le frictionne avec de l'eau de Cologne, le cajole en murmurant des mots gentils. "Ça va ma puce ?", "Tu veux quelque chose de spécial …"

 

"Et n'oublie pas ce que je t'ai dit… La petite boîte."

 

"Oui Nonna…"

 

"Maintenant va, ta mère doit t'attendre."

 

Massimo rejoint sa mère dans la petite maison mitoyenne. Elle est occupée à remplir une valise avec des robes, tabliers, pyjamas, chemises de nuit, culottes, pulls… "Prépare ce que tu veux emporter, Massimo."

 

Massimo ressort. Aujourd'hui, le ciel est gris comme le sont ses pensées. Massimo sort la petite boîte bleue de sa poche et de ses mains nues fait ce que sa grand-mère lui a dit de faire, il remplit la boîte de terre. C'est la première fois de sa vie qu'il connaît ce contact. La terre lui apparaît chaude, douce, maternelle. Massimo la regarde longuement avant de placer le couvercle et de fourrer cette petite chose bleue, ultime présent de sa grand-mère, en poche.

 

"Massimo, Massimo…"

 

"Oui Maman…"

 

"Seigneur, où t'es-tu encore sali ainsi !"

 

Massimo ne répond pas. Il va dans sa chambre, y prend le petit personnage de bois et la balle à peine plus grosse qu'un citron que lui a offerts sa grand-mère puis va porter le tout à sa mère pour qu'elle les case dans son bagage.

 

Sa mère chante. Sa mère ne pense sans doute qu'à son père, à la jolie maison qu'il a louée là-bas. Son père a écrit : "Marie, la vieille propriétaire est très gentille, elle m'a aidé à aménager. Elle est si heureuse de louer une partie de son habitation à un jeune couple avec enfant. Il y a un magasin et une école près de chez nous, un jardin derrière. J'ai eu de la chance."

 

Massimo part. Durant le voyage en train, pour se réconforter, il lui arrive de mettre la main en poche et d'effleurer la boîte. Quand ses doigts rencontrent le métal, il se sent moins seul, plus fort, moins inquiet à l'idée d'affronter l'inconnu. Enfin, il revoit son père. Il voit la jolie maison, pas si jolie que ça. Il voit Marie, la propriétaire, plus ridée qu'il ne l'imaginait. Il voit l'école, l'épicerie. Mais Marie même si elle lui sourit et dit quelques mots d'italien, n'a pas l'odeur de savonnette de sa grand-mère. Le ciel est bas, les enfants du quartier ne parlent pas sa langue. Marie, c'est une institutrice retraitée, elle l'embrasse trop fort, le réprimande parfois comme sa mère le fait, et elle s'efforce de lui apprendre le français en lui lisant des livres de filles. Marie, elle ne connaît rien au football ni aux jeux de garçon.

 

Sa mère travaille. Marie lui a prêté une machine à coudre et elle passe beaucoup de temps à confectionner des vêtements pour des clientes. Sa mère semble contente. Elle gagne de l'argent, apprend le français avec Marie, essaye de lire la bible en français pour tester ses progrès. Elle attend un bébé. De temps à autre, son père joue avec lui. À l'école, il y a des enfants qui le traitent parfois de "macaroni" et il ne sait quoi répondre. Il n'est pas aussi fort que Gino qui a frappé un gamin qui l'avait appelé ainsi ni aussi mignon que Rosa qui trouve toujours une autre fille pour la consoler. Parfois, Massimo a le cœur gros mais il n'en dit rien. Seule, sa petite boîte bleue lui apporte un peu de baume quand il a la nostalgie du pays. Il lui arrive alors de l'ouvrir et d'embrasser la terre comme s'il embrassait sa grand-mère.

 

À l'école, l'institutrice a fait réaliser un herbier. Un jour de cafard, Massimo envoie à sa grand-mère une enveloppe qui contient dans une feuille pliée en trois, un peu de terre et des pâquerettes séchées. Sa grand-mère lui répond par retour du courrier. Elle lui envoie le dessin de la colline qu'il y a devant sa maison. Elle a simplement calligraphié : "Tu m'as écrit de là où la terre fait souffrir mais rend riches les hommes qui la travaillent. Moi, je t'écris d'ici où la terre pleure de n'avoir pu nourrir ses enfants. Un jour tu comprendras, mon trésor." Il n'a pas vraiment saisi tout le sens du message mais a punaisé le dessin sur le mur de sa chambre.

 

Le temps passe. Nonna écrit de moins en moins souvent, son écriture est moins lisible. Le bébé est bien là, il marche et commence à parler. Marie aide Massimo à faire ses devoirs et à étudier ses leçons. Elle l'appelle "mon petit loup", lui offre des chocolats et des livres mais est exigeante. Une phrase lui revient si souvent : "Tu peux faire mieux mon petit loup." Au fil des mois, les choses s'arrangent, les bulletins sont meilleurs et puis Massimo a une copine, une vraie qui n'a pas sa langue en

poche, qui se moque des plus forts de la classe, qui fait des grimaces inimaginables, qui lui remonte le moral en le faisant rire : "Hé Massimo t'as vu les longs pieds de Claire ? On dirait qu'elle est chaussée comme un clown." Son père parle d'acheter une maison mais pas encore de rentrer en Italie.

 

Massimo prend racine. Une première fois, il va en vacances en Italie. Les valises sont remplies de cadeaux, notamment des pantoufles garnies de pompons et d'un chapeau à aigrettes pour Nonna, des chocolats pour les cousins. Il remplit une boîte vide de ballons de Tournai avec de la terre de son jardin. Son père le voit faire et sourit. Il dit juste : "Toi aussi…" Mais il a des larmes dans les yeux.

 

Maintenant, il y a un peu de terre d'ici, là-bas et un peu de terre de là-bas, ici. Massimo est un pré-adolescent. La petite boîte bleue reste au fond d'un tiroir du bureau que ses parents lui ont offert pour sa communion. Il n'y pense plus guère que quand il reçoit du courrier de sa grand-mère ou quand il lui écrit.

 

Quand enfin, ses parents achètent une maison à l'autre bout de l'agglomération, Massimo éprouve un peu de difficulté à quitter la vieille et Monique. Les séparations, il n'a jamais aimé et ne les aimera jamais…

La petite boîte bleue semble à présent presque oubliée comme sa première dent de lait que sa mère a emballée dans un morceau d'ouate, comme les premières gommettes reçues à l'école qu'il conserve parce qu'elles sont des preuves de sa bonne conduite. Pourtant, quand sa grand-mère meurt, il cherche la boîte et la garde longtemps dans les mains. Il la place même, quelques nuits, sous son oreiller. Elle est devenue pareille à un grigri. Il la garde sur lui le temps d'un examen difficile, le temps que cicatrice son premier chagrin d'amour, le temps des entretiens d'embauche, le jour de son mariage.

 

La petite boîte remplie de terre de là-bas, c'est le signe qu'il est rattaché à un autre pays, c'est le souvenir d'une enfance merveilleuse passée aux côtés d'une grand-mère extraordinaire, c'est le rêve d'un ailleurs magique, un beau rêve à entretenir comme un feu sa vie durant.

 

Micheline BOLAND

micheline-ecrit.blogspot.com

 

 

Conte finaliste de "Fais-moi un conte" - Surice 2012

(Extrait de "Nouveau magasin de contes")

boland photo

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Joyeux Noël, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

 

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

 

Joyeux Noël

 

 

Je suis un voyageur astral. L’espace et le temps ne m’imposent leurs limites que partiellement. Je peux aller où bon me semble et à l’époque de mon choix. Et, détail aussi pittoresque qu’agréable, la séparation du corps et de l’esprit survient lors de l’acte sexuel.

De cette particularité qui ne concerne que très peu d’humains, j’ai fait mon métier : chasseur de prime employé par une société ésotérique dont le conseil d’administration se compose de quelques milliardaires férus de paranormal.

J’ai longtemps œuvré seul avant de rencontrer une femme dotée, elle aussi, de cette étrange faculté. Elle est devenue mon associée et ma compagne. Puis, un jour… Mais je préfère ne pas en parler. J’ai cru qu’il n’y en aurait pas d’autre jusqu’à ce que la superbe créature qui vient de me rejoindre dans la chambre n’apparaisse, à point nommé, dans une vie que je commençais à trouver insipide. De taille moyenne, elle a des courbes à me faire ressembler au loup libidineux des cartoons de Tex Avery. Le teint hâlé, les cheveux mi-longs noirs et les yeux noisette confirment des origines méridionales. Elle m’observe, un sourire à la fois tendre et ironique plaqué sur ses lèvres pulpeuses.

* Nom de code : « Père Noël » ! Guère original… Même si nous sommes un 24 décembre…

* Et toi ? D’où sors-tu ce « Vilain Petit Chaperon rouge » ?

* J’ai l’âme innocente d’une enfant qui, pourtant, adore s’assoir, la tête pleine d’idées inconvenantes, sur les genoux d’un vieux bonhomme à la barbe blanche…

Je préfère ne pas en entendre davantage et lui coupe la parole d’un baiser auquel elle répond avec passion.

 

*

 

Terra Nova en l’an de grâce 3691. Anticipant de peu la destruction de la planète bleue, une partie de sa population a trouvé refuge sur cette copie quasi conforme à l’originale mais distante de quelques années lumières.

 

*

 

« Vilain Petit Chaperon rouge » pose sa main sur mon bras et plonge son magnifique regard dans le mien.

* A propos, mon amour, en quoi consiste notre mission ?

* L’Homme n’apprend décidément rien de ses erreurs… A peine avait-il colonisé ces terres qu’il s’est mis à se multiplier de façon inconsidérée. Et, qui plus est, une organisation extrémiste a décidé d’éliminer la Mort…

* Pardon ?

* L’Humanité a finit par découvrir que La Vie et La Mort sont deux sœurs jumelles. Dans quelques heures, elles assisteront à la messe de minuit… Et là…

* C’est dément ! Et comment sais-tu tout cela ?

* Ceux pour qui nous travaillons ont des descendants, ici… Ce sont ces derniers qui les ont prévenus…

* Absolument dément !

* Je sais… Mais nous disserterons sur les surprises que nous réservent nos aventures plus tard... Pour l’heure, nous avons du pain sur la planche…

 

*

 

La discothèque est calfeutrée au milieu d’une ancienne usine réhabilitée. Parmi les lasers multicolores et les rythmes martiaux de l’« electro body », une foule bigarrée, inconsciente de ce qui se trame, se déhanche joyeusement.

Nous montons au sommet du bâtiment, dans une partie déserte ; du moins, à première vue car, tapie dans l’ombre, une silhouette manipule une sorte de télescope relié à un PC portable.

* « L-N-A » ! J’aurais dû m’en douter…

D’un bond de félin, celle qui m’accompagnait, naguère, avant de se lasser de moi, s’est redressée et nous fixe avec un aplomb rapidement retrouvé.

* Comment m’as-tu reconnue dans cette obscurité ?

* Ton parfum… Mais je manque de la plus élémentaire des politesses : « L-N-A », je te présente « Vilain Petit Chaperon rouge »…

* Tu as toujours eu un goût très sûr…

* Un amplificateur d’ondes cérébrales… Suffisant pour se débarrasser de la Mort ?

* A cause de vous deux, on ne le saura jamais… A moins que…

* Attention !

* Merci, mon ange !

L’intervention de ma nouvelle partenaire – qui, d’un geste vif, a déconnecté les éléments de la machine infernale - désarçonne « L-N-A » et me donne le temps de synchroniser ma fréquence mentale avec la sienne. Assez rapidement, le lien qui relie le corps virtuel de mon adversaire à sa source (son corps physique) s’effiloche… Quand il n’en restera rien, le contact sera rompu, rendant tout retour impossible…

* Mon amour… Non ! Laisse-la… S’il te plaît…

 

*

 

Nous avons regagné notre monde. Je me penche vers elle et l’embrasse tandis que mes mains caressent ses seins avec une infinie douceur. Je ne peux m’empêcher de la questionner.

* Pourquoi ?

* Parce que vous vous êtes aimés… Elle fait partie de ton passé… Ton histoire avec elle a modelé, en partie, ce que tu es aujourd’hui : l’homme dont je suis amoureuse…

* Mais le passé n’est plus…

* C’est faux ! Il est juste endormi… Il faut respecter son sommeil… Mais pas le tuer…

* Parfois, j’ai du mal à te comprendre…

* Ce n’est pas important… Souhaite-moi plutôt un joyeux Noël…

 

Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

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Jean le bûcheron, une nouvelle de Micheline BOLAND

Publié le par christine brunet /aloys

 

Nouvelles à fleur de peau

 

JEAN LE BÛCHERON

 

 

Steenvoorde, 1938, dimanche de mi-carême

 

J’ai quatre ans. J’entends la musique joyeuse de la philharmonie. Je me trémousse. Je suis près de Maman et je lui tiens la main.

 

Jean le Bûcheron débouche sur la place. Il est aussi haut que les maisons. Je ne vois qu’un énorme monstre rouge armé d’une épée. Je frémis… Il risque de me prendre dans sa main comme King-Kong sur les affiches qui m’ont donné le frisson.

 

Il a les cheveux blonds, les yeux bleus, il avance lentement dans ma direction… Je crie d’effroi, je ferme les yeux, je me tourne vers Maman, je tremble de plus belle, je me réfugie contre sa robe. Mes petits pieds martèlent les pavés comme si je pouvais de la sorte faire disparaître le colosse, mes petites mains chiffonnent la robe bleue de lainage. Surtout ne plus voir cette chose qui pourrait m’écraser, me dévorer, me piétiner, me cueillir d’un geste de la main.

 

Maman rit doucement, comme elle avait ri quand j’avais eu si peur du clown au nez rouge et aux longs pieds qui, l’autre jour, s’était approché de moi pour m’offrir un caramel.

 

Maman me caresse les cheveux : "Ce n’est rien Minouche, c’est juste un homme de carton. Il a mon âge. Lui et moi nous sommes nés ici, la même année. Regarde comme il est beau."

 

Je me retourne, je l’aperçois qui s’éloigne. Ouf, le danger est passé ! J’ose alors taper du pied au rythme de la musique.

 

Longtemps encore, la musique me trottera dans la tête.

 

Durant la semaine, j’ai dessiné le géant. C’est ainsi que j’ai exorcisé ma peur.

 

 

Steenvoorde, Printemps 1945

 

Le buste de Jean, mon" Jean, "notre" Jean à tous, vient d’être emmené par des soldats allemands. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Ils l’ont emmené sur un char. Folklorique trésor de guerre, profanation indicible, triste cortège pour un géant de carton.

 

Je pleure contre l’épaule de Maman. "Hélas Minouche, nous ne le reverrons plus. Il me semblait qu’avant, il te faisait si peur…" Maman cache mal ses larmes dans un pauvre sourire.

 

J’avais appris à l’aimer ce Jean qui fait la fierté de notre localité, comme j’avais appris à aimer les clowns !

 

 

Steenvoorde, mi-carême 1949

 

Je regarde passer le nouveau "Jean" que l’on a construit pour remplacer l’ancien géant. Il a bien changé. Ses cheveux sont châtains, son épée a fait place à une hache. Moi aussi j’ai changé. J’ai grandi, je n’ai plus des jeux de gamine. Tandis que je regarde, je jette de temps en temps un œil vers Jean-Marie, le garçon blond qui me fait chavirer. Mon cœur bat la chamade pour les deux Jean ! Je martèle les pavés. Je voudrais tant que Jean-Marie me regarde, qu’il m’adresse un sourire mais il n’a d’yeux que pour l’autre, si majestueux. Il a le même âge que moi, Jean-Marie. Les filles, ça doit encore lui paraître bête. Il rêve peut-être de devenir porteur de géant.

 

En fin d’après-midi, ce jour-là, je bois une demi-bière avec Jean-Marie, sa sœur et ses parents. C’est une première qui me fait voir la vie en rose. Ce jour-là, j’ai l’impression que tous les chagrins de Maman se sont évanouis. Elle danse avec Papa. Elle porte une nouvelle robe, rouge comme l’habit du géant.

 

 

Steenvoorde, 1994, dernier dimanche d’avril

 

Je regarde passer le cortège. La musique de la fanfare me fait vibrer. Je chantonne, je me dandine. La main de Laure, ma petite-fille est serrée dans la mienne. Elle est toute chaude et toute moite. "Oh Mamylou, j’ai peur !"

 

Laure est toute pâle. Je lui donne un gros baiser sur les cheveux. Je dis à mon mari : "Jean-Marie, prends Laure sur tes épaules. Elle aura moins peur." Quand elle est là-haut, Laure bat des mains. Elle ne craint plus rien. Jean le Bûcheron est plus beau que jamais dans son nouveau costume. Je lui trouve quelque chose de débonnaire. Il y a longtemps que ses grandes moustaches, sa haute stature, son casque et sa hache ne m’inspirent plus aucune crainte.

 

Je l’ai dessiné et peint au cours d’aquarelle et mes amies ont trouvé ça fantastique. Quand je ferme les yeux, il m’arrive de me le représenter avec des détails que je ne pensais même pas avoir mémorisés. C’est sûrement le second homme de ma vie.

 

C’est jour de fête. Sans Jean le Bûcheron, pas de retrouvailles entre amis, pas de tartes, pas de café fort, pas de bière au programme.

 

 

Steenvoorde, 2005, dernier dimanche d’avril

 

Jacobus défile aux côtés de Jean le Bûcheron. Le fils aux côtés du père ! Moi, depuis quelques jours, je suis arrière-grand-mère. L’aînée de mes petites-filles vient d’avoir un bébé. Laure est près de moi, elle n’a d’yeux que pour Steven, un jeune homme

blond comme les blés, un fameux joueur de basket. À dix-neuf ans, il mesure près de deux mètres et c’est la coqueluche de toutes les adolescentes du coin.

 

Moi, je ne regarde que Jacobus et elle ne regarde que Steven… Comme je le fais depuis quelques années, je prends de nombreuses photos pour les montrer à Maman. Le soir, ma fille m’offre deux marionnettes en papier mâché qu’elle a fabriquées elle-même, une représente Jean le Bûcheron, l’autre Jacobus !

 

Maman, qui vit maintenant chez ma sœur, est venue en visite chez nous pour l’occasion. Elle n’a pas assisté au cortège. Cela fait quelques années déjà qu’elle n’en a plus la force. Installée dans un fauteuil, elle regarde les photos que je fais défiler sur l’écran du téléviseur. "On dirait que tu n’as plus peur de Jean le Bûcheron, hein, Minouche !" Je me sens rougir comme une enfant. Je suis gênée qu’elle m’ait apostrophée ainsi devant tous les invités. Je change de sujet : "Dis, Maman, tu me diras quelle photo tu veux que j’imprime…"

 

Laure, ma fille et mon amie venue de Tournai me demandent presque en chœur : "Dis, tu voudras bien nous imprimer aussi une photo des deux géants ?"

 

Juste avant de repartir, alors que je lui prends le bras pour la conduire jusqu’à l’auto, Maman me dit : "Tu sais, Minouche, la première fois que j’ai vu le géant, il m’est arrivé un accident… J’ai mouillé mon lit. J’étais terrorisée. Je n’avais plus eu d’accident depuis longtemps mais là, l’émotion avait été trop grande. Je ne m’en souviens plus mais c’est ce que Bobonne m’a raconté tant et tant de fois. Je crois que je n’aurais même pas osé dessiner ce géant comme toi tu l’as fait… Tu te souviens n’est-ce pas ?"

 

Ce fut sa dernière confidence. Quelques jours plus tard, elle mourait dans son sommeil avant que j’aie pu lui offrir la photo promise. Dans son cercueil, j’ai glissé une photo de Jean le Bûcheron et de Jacobus.

 

 

 

Micheline BOLAND

micheline-ecrit.blogspot.com

3e prix au concours de nouvelles historiques de Tournai la Page 2008

(Extrait de "Nouvelles à fleur de peau")

boland photo

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Le mineur avait quelque chose à dire… une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Le mineur avait quelque chose à dire…

 

 

Vingt-cinq décembre 1990. J'habite rue Claessens à Bruxelles et je rejoins ma famille dans un restaurant de la rue des Palais. C'est un trajet que je fais chaque jour pour me rendre à mon travail. En ce jour férié, la ville est quasiment déserte. Arrivée à hauteur du Monument au Travail, je m'y attarde. Il est onze heures quarante-cinq, nous avons rendez-vous à midi quinze, j'ai donc un peu de temps à perdre…

 

Je ne connais quasiment rien de cette œuvre de Constantin Meunier. J'en fais le tour lentement, prenant quelques photos avec mon téléphone portable. Je frissonne bien que quelques pâles rayons de soleil réchauffent un peu l'atmosphère,

 

Je viens de quitter le mineur des yeux lorsque je sens un regard posé sur moi ! L'impression d'être épiée. Il y a là quelque chose de troublant. Je me retourne. Je reviens sur mes pas. Je suis seule face au mineur. Ses yeux fixent l'horizon. Impossible qu'il m'ait remarquée ! Pourtant, il n'y a personne d'autre. Lui seul peut donc m'avoir surveillée ! J'observe ses lèvres, son nez : entre nous, existe une certaine ressemblance. Je reste en tête-à-tête avec lui sans parvenir à m'en éloigner. Nous sommes seuls au monde. Les minutes passent. Je suis anesthésiée. Je n'ai plus froid. La fatigue du réveillon s'est estompée. J'ose me perdre dans la musculature de l'homme, dans les plis de son vêtement. Je l'imite, je porte la main gauche au menton et lui adresse un clin d'œil de connivence.

 

C'est le début d'un jeu : je m'accroupis pour prendre sa posture. Je fais un signe de la main, puis je feins de partir. Je reviens et je m'immobilise face à lui.

 

Il me semble repérer peu à peu de légères modifications dans la tension des lèvres, elles s'entrouvrent imperceptiblement et en s'entrouvrant, elles deviennent plus charnues. Le torse se soulève à peine, sa respiration est très lente. Le pouce s'écarte du menton. Les paupières ont un tremblement infime. C'est une parole susurrée pour moi seule qui s'échappe, mais les mots sont incompréhensibles. Progressivement, tout se remet en place. Le temps s'égrène à un rythme habituel sans que j'en sois consciente. Le manège n'a semblé durer qu'une minute ou deux… J'ai le désir de toucher l'homme, de frôler son pantalon pour que sa puissance passe en moi. Sur son piédestal, il est bien trop haut pour moi. J'y renonce.

 

Un groupe de quatre jeunes s'avance. Il y a des commentaires, des éclats de rire. Rien de bien méchant.  J'entends juste : "Les vieux mecs ont encore leur succès…"

 

mineur-2.jpgDe nouveau, nous sommes seuls, le mineur et moi. J'en ai fini de mes mimiques. Je lui parle comme à quelqu'un de mon entourage. Je lui demande comment il a fait pour endurer son travail tandis que moi, simple secrétaire, suis si souvent stressée. À bientôt trente ans, je ne suis nulle part dans ma vie sentimentale. Je lui demande donc de m'inspirer aussi une recette de sagesse. Spontanément, je porte de nouveau la main gauche au menton. L'index de l'homme pointe quelque chose devant lui. Je vois là une invitation à poursuivre mon chemin.

 

C'est alors que je pense regarder l'heure. Midi dix. Il est temps de gagner le restaurant où ma vieille Tante Agnès, ses enfants et petits-enfants m'attendent pour le traditionnel repas de Noël.

 

J'arrive à plus de midi vingt. Tante Agnès interroge : "Tu t'es perdue en chemin ou tu as fait une belle rencontre ?" Je me justifie : "J'ai regardé le mineur du monument. Je n'y avais jamais vraiment prêté attention. Pourtant, je passe devant tous les jours…"

 

Tante Agnès réagit : "Il paraît que c'est mon grand-père qui a posé pour Constantin Meunier. Du moins, c'est ce que mon père m'a raconté… Une légende familiale."

 

À mon retour, je m'arrête de nouveau près du mineur.

 

La bouche s'entrouvre, prend un volume nouveau. Son menton semble s'affiner tandis que je fixe son visage. Sa main s'élève pour faire un signe. Un adieu, peut-être ? Je me laisse glisser dans une sensation tiède et douce. Ainsi, l'homme m'attendait pour un rendez-vous fixé à travers plusieurs générations et a repris vie pour moi à l'occasion de Noël.

 

En 1991, je trouve un emploi dans une agence de voyage de Namur et je déménage. 

 

Le 26 octobre 2012, je vais à Charleroi pour l'incinération de Tante Agnès. J'ai pris le train plutôt que ma voiture. Mon cousin m'a fixé rendez-vous, sur le parking de la place Albert 1er. De là, nous partirons pour le crématorium de Gilly.

 

Il pleuvine, une péniche passe sous le pont où je croise quantité d'autres personnes. J'assiste aux préparatifs de départ de mon mineur. C'est un tel choc de voir dans cette sculpture la réplique exacte de celle de Bruxelles. C'est la première fois que j'établis le parallèle entre lui et le mineur du monument, le long du quai à Laeken ! Je m'informe. Il a été enlevé de son socle pour permettre les travaux. La statue est posée sur le sol, prête à être emmenée en lieu sûr. Je pourrais tenter de le toucher, mais la magie n'est plus là.

 

Je tourne autour de lui, puis l'examine de face. Une statue de bronze représentant un mineur qui est peut-être un de mes ancêtres. C'est une évidence : je reconnais chez lui les joues de ma grand-tante. Il est trop tard pour en parler avec elle. Ces départs simultanés m'apparaissent alors comme d'étranges coïncidences !

 

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

Des bleus au coeur

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"Tentacule..." un poème de Victor Lebuis

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes3/lebuistete.jpg

 

 

Tentacule et testicule
Sont du genre masculin,
Les mots sont toujours malins
Ils nous choquent, nous bousculent

S'entremêlent et simulent -
Nous sommes entre leurs mains,
Agités tels des pantins
Que la rime manipule.

Ce sonnet irrégulier
N'a pas les pieds de travers,
De la tête à la cheville
Les mots vibrent dans ses vers.

 

Victor Lebuis

http://www.bandbsa.be/contes3/abbatialerecto.jpg

 

 

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Mon oncle d'Amérique, une nouvelle extraite de BRASERO, le nouveau recueil de Patrick Beaucamps

Publié le par christine brunet /aloys

 

Brasero.jpg

 

Mon oncle d’Amérique

 

 

    Je bataillais ferme contre une virgule récalcitrante lorsque mon smartphone a vibré. Texto de Laurent : « J.D. Salinger est décédé hier soir… Vraiment désolé L. » Plus par curiosité que par inquiétude, je me suis immédiatement connecté aux actualités. La nouvelle se confirmait par des titres circonstanciés : « L’attrape-cœurs s’est arrêté de battre », « Le père d’Holden Caulfield a disparu », « L’illustre reclus n’est plus »,… J’ai lu quelques articles et souri en quittant Explorer.

    Un cliché de lui trône sur mon bureau. Pas celui où il brandit le poing à l’encontre des journalistes, non, celui que j’ai pris à New York. La photo d’un gosse de quatre-vingt-cinq ans. Il est assis aux côtés d’Andersen, regarde en direction de Conservatory Water et s’égaye du brouhaha causé par la compétition de bateaux miniatures. On peut voir qu’il prend un réel plaisir à regarder les enfants jouer. À Cornish, l’hiver, il les laisse faire de la luge sur les pentes de sa propriété et il leur ouvre sa porte pour Halloween. Je me souviens qu’une année, Colleen et lui avaient oublié les bonbons. Ils ont distribué des crayons à la place.

    Reclus ? Cinglé asocial ? Chaque année, je passe trois semaines de vacances là-bas et je peux vous certifier qu’on ne rate pas un seul dîner hebdomadaire de l’église d’Hartland. On arrive toujours plus d’une heure à l’avance afin d’avoir une place en bout de table. Le rôti de bœuf et les tartes sont toujours excellents et les discussions animées. Il ne manque jamais d’y prendre part tout en griffonnant quelques notes dans un petit carnet à spirales. Mais le temps que durent mes petits congés, il n’écrit pas vraiment. Lorsque je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu le sourire aux lèvres : « Je peux bien m’arrêter trois semaines. Mes éditeurs ne m’en voudront pas. » Il arrive qu’on parle un peu de mon travail. Très peu du sien. On a bien d’autres choses à faire. Balades dans son Land Cruiser beige sur les routes du New Hampshire, pêche à la truite, longues séances de méditation dans le jardin en répétant sans arrêt le nom de Dieu. « Apprivoise le rythme, me répète-t-il inlassablement, apprivoise le rythme. » Au grand dam de mes parents, c’est à cause de lui que m’est venue l’envie d’écrire. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je devais avoir vingt-quatre, vingt-cinq ans et les écrivains que je lisais ne parvenaient plus à m’étonner. Je lui en fis part un soir, sur sa terrasse, et sa voix a fendu l’obscurité comme un faisceau de lune salutaire : « Eh bien, écris-le ! Ecris toi-même le livre que tu souhaites lire. » Le sort en était jeté.

    La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, il était heureux de l’issue de son procès contre Fredrik Colting. Soulagé mais fatigué par toutes ces stupidités. Par ce nouveau ramdam autour de son existence et de son œuvre. Par cette recrudescence de curieux autour de la vieille grange. Je ne serais pas étonné qu’il ait de nouveau trouvé le moyen de gagner cette paix merveilleuse, cette vraie tranquillité qu’il chérit tant.

    Il doit me rejoindre au printemps. L’occasion pour lui de revoir Paris et Londres. D’ici là, une seule question subsiste pour moi : Où vont les canards de Central Park lorsque le lac est gelé ? 

 

 Patrick Beaucamps

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La fête des voisins, une nouvelle de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

 

Petites et grandes histoires

 

 

LA FÊTE DES VOISINS

 

 

Cette année là, Paul et Lili fêtent leurs trente ans de mariage et profitent de la Fête des Voisins pour inviter plusieurs amis et connaissances.

 

"Bonjour Lili, bonjour Paul…

 

- Jean ?, c'est Lili qui réagit la première.

 

- Eh oui, Jean ! Je viens d'emménager dans la rue et j'ai reçu votre petite invitation… Et alors, qu'est-ce que vous devenez ?

 

- Oh, tu sais, nous menons une vie tranquille, j'ai repris la librairie de mes parents, rue saint Étienne. Quant à Paul…

 

- Quant à Paul, il végète comme conducteur de bus à la STU (Société des Transports Urbains)".

 

Paul a répondu machinalement. Jean continue :

 

"Oh moi, je suis devenu prof de langues comme mon père. Je suis célibataire et j'ai toujours bon pied, bon œil.

 

- Tu ne t'es pas marié ? Paul n'a pu retenir la question…

 

- Non, voyons, tu me connais, Paul. J'ai toujours aimé papillonner de filles et filles, je n'ai pas changé !

 

- À l'époque, elles étaient toutes amoureuses de toi, je me souviens. Même Lili ! N'est-ce pas Lili ?

 

- De l'histoire ancienne, Paul. Tu sais combien je t'aime et comme je tiens à toi !" Lili a presque crié…

 

Paul rentre quelques instants dans ma maison, il a entendu que Bijou, son petit caniche blanc aboyait à l'intérieur. Par la fenêtre, il aperçoit Jean et sa femme en grande conversation. Ses vieux démons remontent à la surface… Jean, ce bellâtre aux yeux bleus qui collectionnait les conquêtes féminines. Jean, un élève moyen comme lui, à part que… C'est vrai, il n'a jamais redoublé. Évidemment, un fils de prof, on le laissait passer !

 

À l'époque Lili et Jean avaient eu un flirt passager puis Paul avait osé parler à Lili dont il était secrètement amoureux et Jean était parti vers d'autres amourettes ou peut-être avait-il fait semblant de partir ?

 

"Le salaud, je me souviens encore de son sourire quand je lui ai annoncé que je sortais avec Lili. Plus j'y pense, plus je me dis qu'il ne l'a pas oubliée. Il parade, il s'enflamme, il charme. Ah, si je n'avais pas confiance en Lili…

 

Paul a sursauté, Jean vient de prendre Lili par les épaules et se rapproche d'elle pour lui chuchoter à l'oreille.

 

"S'il continue, je le tue !"

 

Paul est sorti. Lili commente :

 

"Toujours le même, ce brave Jean !

 

- Brave n'est pas le mot qui convient. Tu l'as vu, il t'a tenu. Il t'a dit quoi ?

 

- Rien, de bêtises !

 

- Tu es toujours amoureuse de lui ?

 

- Tu es fou, c'est de l'histoire ancienne !"

 

Jean revient vers eux, un verre dans chaque main.

 

"Santé, les amis ! À nos retrouvailles…"

 

Paul va vers le bar et en revient avec un verre de vin rouge…

 

"À ta santé, Jean ! Et au bon vieux temps !"

 

Jean boit son verre d'une traite…

 

"Encore un petit verre ?

 

- Volontiers, il est bon ce vin !"

 

Les verres succèdent aux verres et Jean boit. Et Paul regarde…

 

Entre ses dents, Paul murmure : "Je me demande si un flacon entier de comprimés pour le cœur va le guérir ? C'est vrai que la médecine fait de réels progrès : Aucun goût et ça se dissout parfaitement même dans le vin rouge…"

 

 Louis Delville

http://louis-quenpensez-vous.blogspot.be/

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Ma jumelle de sang, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

 

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

Ma jumelle de sang

 

 

Sur le guéridon en acajou, près de la grande baie du salon, dans la céramique blanche d’un diffuseur ouvragé, une bougie exhale ses senteurs mélangées de citron vert et de vanille.

Au pied de la falaise, sur laquelle est accroché le manoir, les vagues, furieuses parce qu’impuissantes à la dompter, s’écrasent sur des écueils affleurants.

Depuis le Chesterfield où elle est occupée à savourer chaque gorgée du verre de limoncello qu’elle tient d’une main nonchalante, elle m’offre la vision de ses beaux yeux de félin qui, en cette fin de jour, à la lumière des flammes dansant dans la cheminée de marbre, ressemblent à deux agates de feu. Le sourire qui flotte sur ses lèvres pulpeuses a, pour elle et pour moi, la même signification : « Tu m’appartiens comme je t’appartiens ».

Alors, je me rappelle notre rencontre.

 

*

 

A l’époque, une sordide affaire de meurtres en série défrayait la chronique. On retrouvait, à intervalles réguliers, des cadavres exsangues abandonnés sur la plage jouxtant la discothèque dont j’étais le propriétaire. L’enquête piétinait. Ce qui ne manquait pas d’intriguer la police, c’était les deux petits orifices dans le cou des victimes… Le médecin légiste n’en démordait pas : ils avaient été pratiqués, disait-il, afin de pomper le sang. On se perdait en conjectures. S’agissait-il de l’œuvre d’un dément, de crimes rituels, d’un trafic ? Un journaliste alla même jusqu’à prétendre – par le biais de son canard – que la ville était, peut-être, devenue le repaire d’une bande de vampires. Un lecteur lui rétorqua que, hormis les politiciens du cru…

Contrairement à mes concitoyens, je ne m’intéressais pas vraiment à cette histoire aux relents surnaturels. Celle-ci, d’ailleurs, loin d’effrayer les clients de mon établissement, semblait, paradoxalement, en augmenter le nombre. Et pourtant, au milieu de cette marée humaine qui, tous les soirs, se trémoussait au son de la new wave et de l’electro body, il m’aurait été difficile de ne pas la remarquer. Depuis un mois, environ, elle passait ses nuits à onduler sensuellement, au milieu de la piste, sous les regards admiratifs des hommes et ceux envieux et assassins des femmes. Toujours habillée de noir, souvent en pantalon et veste, le chemisier entrouvert juste ce qu’il faut, elle paraissait indifférente aux réactions qu’elle suscitait.

 

*

 

Le verre, posé sur la table basse, ne contient plus qu’un fond de limoncello. Dans la cheminée de marbre, les flammes dansent encore. J’ai pris place dans le Chesterfield. Elle s’est allongée et, la tête sur mes genoux, m’observe à travers le voile de ses paupières mi-closes. Un doux sourire hante sa bouche charnue. Je caresse les boucles de sa chevelure aile de corbeau et, ce faisant, lui arrache, de temps à autre, un soupir d’aise. Le citron vert et la vanille se mêlent à son parfum aux essences de mûre sauvage.

Les souvenirs se bousculent de plus belle au portillon de ma mémoire.

 

*

 

Elle délaissait son terrain de jeux peu après minuit. Arrivée seule, elle repartait, invariablement, en compagnie d’un homme… Jamais le même. Avant de sortir, à la manière d’un rituel immuable, elle se retournait : nos regards se croisaient pendant quelques secondes qui avaient un goût d’éternité. Mais pourquoi avait-elle l’air triste alors qu’elle obtenait, chaque fois, ce qu’elle était, apparemment, venue chercher ?

Quand les journaux et les chaînes de télévision avaient diffusé les photos post mortem des protagonistes involontaires de cette farce macabre, une théorie, aussi logique

que déplaisante, s’était imposée à moi. Surtout lorsque j’avais cru reconnaître certains chevaliers servants de cette jolie brune énigmatique.

 

*

 

Elle s’est endormie. Je la prends dans mes bras. Elle pousse quelques gémissements mais ne se réveille pas. Dans la céramique blanche, la bougie achève de se consumer. A travers la grande baie du salon, j’admire une dernière fois la mer dans laquelle s’écrase le soleil, au milieu de couleurs semblables à celles du métal en fusion. Je dépose mon agréable fardeau dans la douceur satinée des draps. M’aime-t-elle autant que je l’aime ? Je le crois… Sans en avoir aucune certitude.

Les images de cette nuit particulière où ma vie a changé défilent sur l’écran improvisé que forment les rideaux occultant la porte-fenêtre de la chambre.

 

*

 

Les oreilles saturées de new beat, j’avais décidé de rentrer pour profiter, sur la terrasse du château, de l’air tiède de cette merveilleuse soirée d’été et des fragrances du large qui étaient un appel à s’en aller parcourir d’autres univers.

Elle était apparue dans le faisceau lumineux des phares de la Ford Mustang alors que je quittais l’allée qui menait au dancing. Je m’étais arrêté.

* C’est une splendide décapotable… Vous m’emmenez faire un tour ?

* Pourquoi pas ? Montez !

Nous avions roulé longtemps, sur des routes sinueuses, à flanc de falaise. Puis, finalement, sans qu’elle s’y opposa, je l’avais ramenée chez moi. Nous avions fait l’amour avec la frénésie de ceux qui n’attendent plus rien de l’existence et profitent des moindres parcelles de plaisir qu’elle leur octroie quand elle est bien disposée. Cependant, le moment de jouissance passé, elle s’était écroulée sur moi et m’avait fixé de ses prunelles mordorées.

* Tu veux bien devenir mon compagnon éternel ?

* Eternel ?

Elle était restée silencieuse et m’avait souri, découvrant une dentition parfaite où trônaient deux canines démesurées et acérées.

* Tu vas me tuer ? Comme les autres ?

* Non ! Au contraire… Je veux te rendre immortel… Comme moi…

J’avais posé ma main sur sa nuque, guidé son visage jusqu’à mon cou puis ressenti une intense brûlure…

 

*

 

Je me couche à ses côtés. Instinctivement, elle se blottit contre moi. Avant de la rejoindre dans nos rêves maudits, je lui murmure à l’oreille : « Tu m’appartiens comme je t’appartiens, petite sœur… Mon adorable jumelle de sang… »

 

Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

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Le Hammam, une nouvelle d'Alain Magerotte tirée de son recueil, ELLES

Publié le par christine brunet /aloys

elles
LE  HAMMAM

 

En réintégrant mon logis, je n’ai qu’une obsession; reprendre contact avec quelqu’une. C’est comme pour celui qui boit la tasse. S’il ne replonge pas aussitôt, il risque d’avoir peur de l’eau le restant de sa vie. 

J’allume une cigarette sans idées noires en tête et passe donc «à l’attaque» en me reconnectant sur le forum qui m’avait permis de faire la connaissance de Mélodie.

Il y a toujours moyen de tirer quelque chose d’une expérience, si foireuse soit-elle. La preuve ?... Ce rendez-vous singulier m’a fait gagner en assurance car il ne m’est plus nécessaire d’être dans un état d’ébriété pour aborder une jeune femme…

Un contact s’établit, un contact se noue. Elle est brune, elle a les yeux bleus et se prénomme Véronica.

Je procède de la même manière qu’avec Mélodie. Une discussion assez explicite, par messagerie instantanée, dans laquelle j’apparais clair, vif, spontané, sûr de moi, beau parleur, et cela, je le répète, à jeun !

Bon, d’accord, ma gueule, je ne m’y fais toujours pas… les autres, non plus ? Tant mieux, je me sens moins seul ! En définitive, j’y tiens, moi, à mon visage triste, banal à souhait, ennuyeux à l’infini. Y en assez de le décortiquer à la loupe. Satellisée, la loupe ! Je me détache... le détachement, man, le détachement est un atout majeur. Le mec détaché dégage une aura, un mystère qui attise la curiosité féminine.

Je… ah, tiens… Véronica, disons Véro pour l’intime que je suis déjà, me propose un rancard… dans un resto. Bien entendu, j’accepte… je ne vais cependant pas répondre dans la seconde qui suit, ni dans la minute… faut pas donner l’impression qu’on est suspendu… le détachement, man, le détachement…

Je consulte ma montre. Deux minutes que le message a été envoyé… je me prépare à… non ?

«… Non, Machinchouette ! Attends encore un peu... » O.K., je patiente…

Un petit coup de déodorant, prétexte à gagner des secondes supplémentaires, et puis, n’y tenant plus, je tape ce message : O.K. pour le resto; le lieu, le jour et l’heure sont à ta convenance.

La réponse fuse : Restaurant LE HAMMAM, Rue du 26 Février 1952, demain soir à 20 heures… Bisous. Véronica.

Le HAMMAM ? Curieux nom pour un resto… la belle a sûrement une idée derrière la tête… un hammam… je suis à la fois intrigué et excité… devinez qui l’emporte ?

Le lendemain, au bureau, une virée est prévue à midi pour célébrer l’anniversaire d’Hervé, un collègue. On m’a invité pour la forme, sachant qu’il y a peu de chance que je participe à la fête.

Hervé est un touriste catastrophe. Le déclencheur de sa passion pour les catastrophes ?... Le drame du Heysel… une révélation !... Si l’on peut dire. Hervé a toujours regretté de ne pas avoir été présent. Il aurait pu, ressasse-t-il, prendre de magnifiques clichés. Il s’est rattrapé depuis. Ses meilleurs souvenirs ? Un séjour à New York peu après les attentats du 11 septembre 2001 et un autre à Malé, la capitale des îles Maldives, en janvier 2005, trois semaines après le Tsunami. Sans oublier Haïti en janvier 2010. A chaque fois, Hervé a ramené dans ses bagages «des photos qui parlent d’elles-mêmes» comme il dit. Au fait, j’y pense… mon expérience sexuelle étant une catastrophe de par son inexistence… je pourrais poser pour lui…  

Comme prévu, je refuse poliment l’invitation. J’ai envie de garder toute ma tête et mon énergie pour ce soir.

Pour les fringues, j’ai l’intention de remettre le couvert (c’est le cas de le dire); blazer sobre, chemise crème sans tache et pantalon noir avec le pli… toujours classique, oui, mais toujours sans la classe ! M’en fous, cette fois… le détachement, man, le détachement.

Une vieille chanson, que chantait mon grand-père en se peignant devant la glace, me revient en mémoire, elle disait :

Si l’on pouvait arrêter les aiguilles…

Et patatras, la peur d’un nouvel échec me reprend, me pollue l’esprit, me tord le bide.

«Pas question de reculer, Machin Couard, une seconde chance s’offre à toi plus vite que prévu, saisis-la !» O.K., je fonce…

Si l’on pouvait affoler les aiguilles…

«Ne tombe pas dans l’excès contraire, Machin Foufou…» O.K., je me calme…

J’atteins la Rue du 26 Février 1952 en avance. Il est 19h.00. J’ai de la chance, il y a une place juste en face du HAMMAM. Elle m’évite d’exhiber l’aile gauche cabossée de ma voiture aux regards des clients attablés près de la fenêtre du resto.

A présent, je me retrouve à faire le poireau au volant de mon véhicule. Une heure d’attente !... J’aurais dû prendre un bouquin. Au fait, non, trop nerveux, trop impatient, je ne trouverais pas la concentration nécessaire…

J’observe les alentours. Une pensée rigolote me traverse l’esprit; j’imagine Véro dans la même situation, on serait ainsi tous les deux en mode «observation», chacun à l’insu de l’autre.    

Coup d’œil à ma montre. 19h.15. J’écouterais volontiers les infos pour tuer le temps mais elles sont rarement joyeuses. Je n’ai pas envie de me saper le moral, le contexte ne s’y prête guère. Ce soir, je veux de la joie, de la légèreté, parce que ce soir… je tords le cou à mon pucelage !…  

19h.20. Une voiture se gare. Un couple en descend. Jusque là, rien d’exceptionnel si ce n’est que je reconnais la femme : Véro !

Le type, un grand brun costaud, n’a pas l’air commode. Véro est très agitée. Ce ne sont certainement pas des amabilités qu’ils s’envoient à la face. Ça gesticule beaucoup. Véro sanglote. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il y aurait un autre prétendant sur les rangs ? A coup sûr, une belle fille comme ça ne laisse pas indifférent.

«T’aurais-tu t’en douter, Machin Etourdi, tu as l’art, semble-t-il, de te fourrer dans de fameux guêpiers» O.K., j’assume... 

Au bout d’un moment, le type remonte dans son véhicule, claque la portière et démarre en trombe pour disparaître dans le soir naissant. Véro hausse les épaules et plonge la main dans son sac. Elle en sort une petite glace ronde… examine son visage… un petit coup de rimmel… voilà une bonne façon de décompresser après une grosse colère. La sérénité retrouvée, Véro pénètre ensuite dans le restaurant. Il est 19h.58. 

Le grand costaud aurait-il appris que c’est Bibi qui a décroché la timbale ? Cette idée fait si bien son chemin dans ma tête que je m’extrais gonflé à bloc de mon carrosse et pousse la porte du HAMMAM où règne une ambiance feutrée. Il est tout juste 20h.

Je parcours l’ensemble du regard.

A droite, en entrant, un salon de thé avec une table basse. A gauche, une surface bien délimitée et fermée où l’on peut s’adonner à des séances de narguilé.

Dans le restaurant même, des lanternes accrochées au plafond jettent une lumière pâle. A terre, le sol est recouvert de tapis persans.

Un mobilier aux couleurs vives occupe un espace chaleureux, convivial.

Des portraits d’êtres humains vivant sous d’autres latitudes décorent l’endroit ainsi qu’une fresque murale représentant des femmes dans un hammam, entièrement nues vues de dos et, tenant négligemment un voile ou un drap devant la partie la plus intime de leur anatomie, vues de face. 

Je suis arraché à ma contemplation par un serveur à l’amabilité poussée. Je lui signifie que j’ai rendez-vous avec une jeune dame. A ces mots, le gars me gratifie d’un sourire de directeur d’agence matrimoniale venant de sceller une heureuse rencontre.

« Je suppose que c’est la jolie demoiselle qui a pris place près du «hammam» » dit-il, accompagnant ses paroles d’un geste du menton pour indiquer une table libre pour deux personnes où brûle une bougie.

« Ah ! Elle s’est probablement rendue… »

Le serveur n’a pas le temps de poursuivre sa phrase que Véro, d’une démarche souple et gracieuse, apparaît de je ne sais où, le sourire aux lèvres. Je suis immédiatement sous le charme. Comment pourrait-il en être autrement ? Vous n’y échapperiez pas non plus…

« Désolée de vous avoir fait attendre… »

La voix est douce. Elle porte une longue robe noire décolletée mettant en valeur une poitrine ferme et généreuse, ainsi qu’une paire de talons aiguille en vernis noir… ça me rappelle une autre créature de rêve. Espérons que la comparaison s’arrête là.    

Nous prenons place l’un en face de l’autre. Le garçon tend un menu à chacun.  

Je le parcours d’un air détaché. Je sens les yeux bleus de Véro se poser sur moi.

Le détachement, man, le détachement produit son effet.

«Arrête ton char, Machin Volant, tu risques de tomber de haut !... Rappelle-toi la dernière fois où tu as décollé» O.K., je garde les pieds sur terre…  

J’opte pour un couscous royal. Véro préfère un couscous végétarien. Pas d’intentions carnivores, me voilà rassuré mais je reste prudent… sait-on jamais si elle me prend pour une grosse légume !...

Côté boissons, mon choix s’arrête sur un «vin du patron» mais Véro me conseille le thé à la menthe. O.K., je lui fais confiance.

Moment crucial entre la commande et l’instant où l’on sert les plats. Comment meubler la conversation en évitant à tout prix l’indigeste litanie des banalités d’usage dont je suis spécialiste ?

Véro vole à mon secours en se substituant à… moi.

« Vous avez trouvé facilement pour arriver jusqu’ici ?... Il fait frais mais la météo annonce du beau temps demain… »

Elle m’offre ainsi, sur un plateau, le rôle en or de «celui qui n’y peut rien si on lui pose des questions idiotes et qui va y répondre parce qu’il est bien élevé». Avec, en supplément, le détachement, man

A l’instar de Mélodie, Véro me fait tanguer sur l’océan de ses grands yeux bleus. Des yeux de braise… pas besoin de me dire «embrase-moi, idiot !» 

Je me sens détendu quand une pensée furtive et meurtrière me fait basculer sans coup férir dans une peur incontrôlable. Le front humide, les mains moites et la lippe tremblante, je lance un regard de bête traquée à la cantonade… et si le type de tout à l’heure, poussé par une jalousie féroce, faisait irruption avec un flingue pour me transformer en pomme d’arrosoir ?

Ce changement d’attitude n’échappe évidemment pas à Véro qui s’inquiète aussitôt.

J’opère un violent effort sur moi-même pour retrouver quelque apaisement et lui explique la raison de cette peur soudaine.

« Voilà… j’étais en avance à notre rendez-vous et… au bout d’un moment… je vous ai vue, accompagnée d’un malabar… heu… pas très sympa, c’est le moins que l’on puisse dire… alors, je m’inquiète… je m’inquiète de le voir se ramener avec une arme… pour me trucider… »  

Véro se laisse aller à un grand éclat de rire.

« En réalité, c’est mon frère que vous accusez ainsi…

- Votre frère ?

- Ben oui, mon grand frère, il veille sur moi. Comme j’étais à la bourre, je lui ai demandé de me conduire jusqu’ici sans toutefois préciser la nature de mon rendez-vous. Ce «mystère» l’a énervé. J’ai l’habitude de ce genre d’altercations. Il me prend pour une allumeuse…

- Me voilà rassuré…

- Ne criez pas victoire trop vite !

- Ah ? »

Véro se lance dans un nouvel éclat de rire.

« Cessez de vous tourmenter, je ne l’ai vu qu’une seule fois corriger quelqu’un. Faut dire que l’autre l’avait bien cherché…

- Sûrement… »

Je me sens mieux, beaucoup mieux, au point de juger le moment opportun pour porter l’estocade, c’est-à-dire de proposer carrément à Véro de coucher ensemble.

«Ah, là, c’est très fort, Machin Audace, je ne te reconnais plus…» O.K., O.K., un court répit d’abord… je vais boire une gorgée de thé, histoire de m’éclaircir la gorge.

«Hé ! Hé ! Machin Coquin, elle ne perd rien pour attendre, la Véro…» O.K., c’est bon, tu ne vas pas m’accompagner jusqu’au plumard…

… Ai-je bu trop vite ? Est-ce l’excitation mélangée à ce curieux breuvage que je découvre ? Toujours est-il que ma tête se met à osciller, tantôt à gauche, tantôt à droite, dans un mouvement de balancier. Tout devient flou autour de moi… à l’exception de Véro ! Sa bouche s’articule mais aucun son ne me parvient. Son regard invite le mien à se poser sur la fresque murale. J’essaye et n’y arrive point. Des mains se posent de chaque côté de mon visage. Elles sont souples, légères, elles me guident avec douceur… et voilà que mes yeux, à l’acuité retrouvée, s’écarquillent à la vue du spectacle incroyable s’offrant à eux : 

Entièrement nue, Véro occupe le centre du hammam. Les autres femmes, subjuguées par sa beauté, contemplent celle qui, de son regard incandescent, m’invite à la rejoindre.

Je pousse un cri de stupeur. La bougie bascule et embrase aussitôt la nappe. Une énorme bousculade, des cris, des chutes, des gens qui hurlent « Au feu ! Au feu ! »… et puis, le trou noir.

Quand je reprends connaissance, je suis allongé sur un lit d’hôpital. Une infirmière m’informe que des tests ont été effectués. Il en résulte que je souffre d’une forte allergie au thé. L’hallucination en est le symptôme majeur. Malheureusement, l’incendie du HAMMAM n’en est pas une. Il a fait de nombreuses victimes.

Après le départ de l’infirmière, plus rien n’est clair dans mon esprit… si ce n’est que l’endroit où je me trouvais la veille au soir est parti en fumée… l’image de Véro me revient... a-t-elle survécu ?...

C’est dans l’après-midi, que la visite d’Hervé m’apporte la réponse. Hervé, souvenez-vous… mon collègue, le touriste catastrophe. Cet incroyable bonhomme se trouvait dans le coin au moment du drame. Bien entendu, il a pris des photos.

Avant de me les montrer, il s’enquiert de savoir si je suis «apte» à les regarder.  

« Pas de problème, dis-je ».

 

Je sursaute en apercevant Véro sur l’une d’elles. Non pas parmi les clients tentant d’échapper aux flammes, mais au milieu des personnages de la fresque murale représentant le hammam…

 

Alain MAGEROTTE

Alain

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Premier rendez-vous, une nouvelle tirée du dernier recueil d'Alain Magerotte, ELLES

Publié le par christine brunet /aloys

elles
PREMIER  RENDEZ-VOUS

 

Mélodie… ce prénom trotte dans ma tête depuis ce matin. Je ne connais Mélodie que depuis hier soir, par le biais d’Internet, et me voilà déjà sur le chemin de son domicile. Je suis tout bouleversé car c’est mon premier rendez-vous !

Mélodie avait joint à son message électronique, une photo où elle apparaissait belle comme un coucher de soleil au-dessus d’une plage de sable blanc… elle me fait songer à cette collègue de bureau que je n’ai jamais osé aborder; Julie, un sacré brin de fille, flanquée en permanence d’un caïd bodybuildé, front bas et mine renfrognée.

Au fait, mon nom est… Machinchouette… un anonyme parmi les anonymes… enfin, pas tout à fait, puisque je porte un nom. Au boulot, dans mes relations sociales, ils me trouvent tous sympa sans cependant me juger digne d’un grand intérêt. Et les filles ? Elles se soucient de moi comme un poisson-chat d’une souris. Aussi, je le déclare humblement; je suis encore puceau… ne riez pas, peut-être plus pour longtemps ! Bien sûr, si j’avais eu le look d’un George Clooney ou d’un Brad Pitt… mais non, je suis plutôt du style Peter Brady... vous savez, l’homme invisible… où en étais-je ?...

Ah ! Oui… donc, ce matin, après tous les «après», c’est-à-dire mon habituel coup de pied dans la commode, qui ne l’est pas… commode… ma première cigarette et ma psychose post-réveil, j’ai reçu un e-mail surprenant; celui d’une femme splendide aux allures de croqueuse d’hommes... permettez-moi de me faire un peu de cinoche… qui m’invitait à dîner ce soir. Je poussai un Waouououououououououou digne du loup de Tex Avery avant que ma gueule de bois ne me ramène à la pondération, à la réflexion même en m’incitant à découvrir la raison de cet e-mail. Je fouillai mes historiques de conversation. En vain.

Finalement, il s’avéra que j’avais abordé Mélodie tard dans la nuit, sur un forum. Il s’ensuivit alors une discussion assez explicite, par messagerie instantanée.

Je ne me reconnaissais pas dans cette discussion. J’y apparaissais clair, vif, spontané, sûr de moi, beau parleur…

Faut dire que je revenais d’une soirée, et quelle soirée !... L’enterrement de la vie de garçon de mon cousin Roman. Quel chanceux ce Roman ! Plaisant à regarder, l’éternel sourire charmeur, drôle, surtout avec les femmes, élégant, habillé chez Gucci, le cœur sur la main et la main baladeuse. L’événement fut fêté avec dignité… si l’on peut dire…

En rentrant chez moi, malgré mon état d’ébriété et l’heure avancée, je décidai, sur les conseils éclairés de Roman, de me dégotter une compagne. Dans mon cas, rien de tel qu’une bonne cuite et Internet pour chasser toute inhibition et… Mélodie entra dans ma vie.

Je jette un œil dans le rétroviseur. Quelle gueule ! Je ne m’y ferai jamais, alors les autres, tu penses…

Pourtant, si je prends la peine d’examiner à la loupe trait par trait, chacun d’eux  pourrait être gratifié d’une bonne moyenne…

La réunion des éléments ! C’est là qu’est l’hic. Quelque chose a foiré au montage. Je ne sais pas quoi mais le résultat en atteste : ça ne ressemble à rien. Un visage triste, banal à souhait, ennuyeux à l’infini… j’aurais dû intenter un procès à ma mère, j’aurais gagné plein d’argent. La première fois que j’ai entendu cette tirade, extraite d’un sketch, je m’étais senti personnellement visé, c’est tout dire…

Pour ce premier rendez-vous, je me suis fendu d’un déodorant bon marché. D’habitude, j’évite le rayon parfumerie d’un grand magasin. En effet, je sors peu… parfois au bureau pendant le temps de midi, quelques virées entre collègues quand on ne m’oublie pas et, deux ou trois escapades par an avec Roman. Maintenant qu’il s’est rangé des voitures…

Cloîtré chez moi, la plupart du temps, j’ai fini par dégager une odeur identique à celle qui circule dans mon appartement… l’odeur de renfermé !... Avec ce que je me suis aspergé, j’espère ne pas me faire dévorer d’amour par Mélodie, comme Jean-Baptiste Grenouille, le héros duPARFUM... je plaisante, ça ne risque pas de m’arriver… quoique, sait-on jamais, j’ai mis des atouts de mon côté. Outre le déodorant, j’ai également consenti un effort dans les fringues... un blazer sobre, une chemise crème sans tache et un pantalon noir avec le pli… classique, oui, mais sans la classe ! Comprenez-moi… dans mon cas, petit à petit, on perd espoir, on se convainc de l’inutilité d’essayer de séduire… les vêtements classieux ? Les marques ? Je les laisse à Roman. Je me souviens qu’à l’occasion d’un mariage, j’avais loué un smoking… j’avais l’impression de lui faire honte ! Franchement, je suis plus en phase avec mes vêtements amples, usés, délavés… ils me correspondent… je ne vaux guère mieux qu’eux…

J’arrive en bordure de l’immeuble où habite Mélodie. Aucune place de libre. Je me gare cent mètres plus loin. Au fond, c’est mieux ainsi; l’aile gauche de ma voiture est cabossée, ça lui donne un vécu que je n’ai pas.

«Holà ! Machin Cafard, tu me brises à la fin. Si c’était pour jouer à l’abominable homme négatif, tu pouvais rester chez toi !» O.K., j’y vais. 

A présent, je suis planté comme un poireau devant l’interphone. D’ordinaire, cet objet électronique ne me pose aucun problème. J’ai même plus facile à parler dedans que face à quelqu’un. Or, voilà que je ne me résous pas à appuyer sur le bouton de la sonnette… l’appartement de Mélodie se situe au 7ème étage… pour un ange, on devrait dire au 7ème ciel…

«Dis donc, Machin Bidule, on ne va pas y passer la nuit ! Tu te décides ou quoi ? Arrête de fantasmer de l’intérieur et débloque-toi de l’extérieur !» O.K., je sonne.

La voix de Mélodie est douce. Elle m’indique que c’est la seconde porte, à droite en sortant de l’ascenseur, et que la sonnette du palier est en panne.

Durant la montée, je me regarde machinalement dans la glace. La lampe du plafonnier semble fatiguée; elle diffuse une lumière tamisée. J’aperçois ainsi mon visage dans une demi-obscurité… il a presque du caractère. Quand je vous disais que j’étais l’homme de l’ombre…

Arrivé sur le palier, mon cœur bat à tout rompre. Je me prépare à frapper à la porte quand j’entends des bruits de pas… ils viennent de l’intérieur; ils se dirigent vers moi… je veux fuir, il en est encore temps.

«Hep ! Machin Trouille, maintenant que le plus dur est fait, tu ne vas pas te dégonfler !» O.K., je reste… comme le candidat de «Questions pour un champion»…

La porte s’ouvre et voici qu’apparaît l’ange. Il porte une robe noire en satin, un décolleté plongeant laisse deviner une poitrine ferme et généreuse, et une paire de talons aiguille en vernis noir. Quelle créature, les amis ! La photo n’était pas truquée, croyez-moi. L’ange, plein de miséricorde face à mon trouble, pose un doux baiser sur ma joue.  

D’une démarche souple et gracieuse, l’ange se déplace au cœur d’un décor sobre où chaque chose est à sa place. Il m’invite à m’asseoir à ses côtés dans un canapé moelleux adossé au mur d’un vaste salon meublé avec goût. Je me sens léger, léger… je suis en apesanteur… c’est beau le paradis; c’est tout simple, c’est tout propre et puis… il y règne une délicieuse odeur de petits plats occupés à mijoter. J’en ai l’eau à la bouche.

Je n’ose imaginer la déception de Mélodie pendant l’apéritif quand je lui récite l’indigeste litanie des banalités d’usage dont je suis spécialiste; « J’ai eu du mal à trouver une place pour me garer, c’est fou la circulation qu’il y a », « Il fait frais mais la météo annonce du beau temps demain », ou encore « D’ici, vous devez avoir une vue imprenable sur la ville ». Désolé, mon ange, on n’est pas sur Internet et je ne reviens pas d’une soirée bien arrosée…

Mélodie pose la main sur ma cuisse et me suggère de passer à table. Touché, coulé ! Par ce simple geste, elle m’a coupé le sifflet et fait comprendre que c’est elle qui dirigeait les opérations.

En guise d’entrée, Mélodie me sert des artichauts à la soubise… j’espère qu’elle n’a pas un cœur d’artichaut…

«Hé ! Hé ! Machin Suspicieux, serais-tu déjà jaloux ?»

Mélodie me fait tanguer sur l’océan de ses grands yeux bleus, Mélodie me fait chavirer quand elle effleure ma main de ses longs doigts effilés, Mélodie me fait couler à pic parce que je suis sans répondant, n’ayant jamais été désiré ainsi…

«Heu, tu veux dire, Machin Vantard, que tu n’as jamais été désiré tout court !»

Je me sens nu, innocent, vulnérable face aux yeux de Mélodie qui m’observent, me jaugent, me dévorent et dans lesquelles brûlent les flammes qui vont me consumer… cet ange est un vrai démon !

J’étouffe, je vacille, je vais tomber mais trouve in extremis une issue… je prétexte un besoin pressant. Je file dans les toilettes où je m’octroie quelques instants pour me remettre de mes émotions. Quelle tension, les copains !

De retour à table, le plat de résistance est là qui m’attend; une demi- longe de porc frais désossée cuite au four. La viande est tendre, charnue, maigre et donne de savoureux rôtis… le tout arrosé d’un Saint Amour, un cru de Beaujolais, à la robe rubis et aux arômes de kirsch, d’épices et de réséda. « Il a un corps tendre et harmonieux » précise mon démon, insatiable.

Avant d’en découdre avec les rôtis, Mélodie propose d’accompagner le repas en musique. Elle se lève et tend la main, m’invitant ainsi, d’un air complice, à venir choisir un CD. Je bredouille que je lui fais confiance; que son choix sera le mien. «T’es un gros nul, Machin Bourrin !»

Tandis que Mélodie farfouille dans son imposante collection de CD, me vient une idée toute bête.

Durant ma courte absence, Mélodie a rempli les verres de vin. Je les permute… de cette façon, nous pourrons lire dans nos pensées respectives. C’est beau l’amour, c’est grand l’amour, c’est le partage…

«Enfin, Machin dix tonnes, tu prends une initiative !»

Mélodie a choisi  l’Opus 5 de Corelli, 12 sonates pour violon seul et basse. Nous levons nos verres à cette délicieuse soirée et à… Corelli, ce «chantre de la belle ligne mélodique», précise-t-elle.

«Allez, Machin Fou, vas-y, fonce, lâche-toi !»

Je me laisse aller… commence à parler de moi, de mon parcours… terne s’il en est. Toutefois, comme l’on pratique avec un mets fade, je le saupoudre (merci Beaujolais) d’anecdotes truculentes inventées de toutes pièces, l’épice d’humour taquin et de pics d’exagération.

J’ai dû forcer sur les aromates, mon plat est indigeste car, au bout d’un moment, je me rends compte que Mélodie ne m’écoute pas. Son regard a perdu tout éclat.

Elle bâille même et à plusieurs reprises. Elle s’excuse et dit se sentir très fatiguée. Je savais ma conversation assommante, mais à ce point…

J’aide Mélodie à s’installer dans le canapé. Elle pose la tête sur mes genoux et ne lutte pas longtemps avant de s’endormir et… ronfler !

Avec mille précautions, je libère mes genoux que je remplace par deux coussins décoratifs. Je me dirige ensuite vers la table pour la débarrasser, ça lui fera une bonne surprise quand elle se réveillera. Je découvre, surpris, un emballage de sédatifs planqué sous son assiette. Mélodie souffrirait-elle d’insomnie ?

«Minute Machin Futé ! Réfléchis, si cela était, elle aurait pris le médicament avant de se mettre au lit et non pendant le repas…»

Sur la notice, je lis que le cachet doit être dilué dans du liquide… le verre de vin, ou plutôt, les verres de vin… tout à l’heure, je les ai permutés… ce sédatif m’était donc destiné !… Pourquoi ? Dans quel but ?

J’ai bien envie de pousser la curiosité plus loin en fouillant l’appartement. Je sais, ça ne se fait pas mais, mettre un sédatif dans le verre de vin d’un invité, ça ne se fait pas non plus. Alors des deux actions, quelle est la plus condamnable ?

Je ne trouve rien de particulier, ni dans le salon, ni dans la chambre. Dans le bureau, par contre, une armoire cadenassée attire mon attention. Pourquoi son contenu bénéficie-t-il d’une telle protection ? Il doit exister une clé pour l’ouvrir…

«Elémentaire, mon cher Machin Watson !» 

Où est-elle ? Je fouille dans les tiroirs… dans le sac à main de Mélodie et mets la main dessus. Je m’assure que la jeune femme est toujours en villégiature au pays des songes. Après quoi, j’entre dans la peau d’un voleur, donne un tour de clé et fais une découverte pour le moins curieuse…

Sur deux rayonnages sont entreposés des livres… des tas de livres… sur des thèmes récurrents comme les mantes religieuses, les veuves noires et, surtout,… l’anthropophagie !... L’anthropophagie, jadis, au milieu du Nouveau Monde avec les Hurons, les Mexicains, les Iroquois, les Caribéens… l’anthropophagie, aujourd’hui, dans les îles de la Polynésie, de la Malaisie, dans l’intérieur de l’Europe… un album photo, je le parcours, il me met mal à l’aise; Mélodie au milieu d’une tribu d’indigènes. Elle porte un collier de doigts humains et sourit à pleines dents… un sourire de carnassier !

«Calmos, Machin Lupin, en toutes circonstances, il faut raison garder. Si Mélodie est passionnée par le phénomène; elle n’est pas… cannibale pour autant ! En fouillant l’appartement, tu n’as d’ailleurs découvert aucun indice probant qui l’accuserait d’anthropophagie…»

Suis-je con !... La viande ! La viande que j’ai mangée… du porc, enfin c’était supposer en être… s’il en reste un morceau, je vais l’embarquer afin de le faire expertiser. Je me précipite dans le salon… pas de bol, c’était si bon qu’il ne reste plus rien. Horreur, je me suis goinfré avec de la viande humaine !… Beurk, c’est dégueulasse !

Je fonce dans les toilettes. Penché au-dessus de la cuvette du WC, je vomis mes tripes et tire aussitôt la chasse.

«Aïe ! Machin Stupide, t’aurais dû prélever un échantillon !»

Maintenant, c’est foutu. Je n’ai aucune preuve si je veux déposer plainte chez les flics. Les bouquins ? Pas suffisant… à ce compte-là, on pourrait enfermer tous ceux qui lisent des trucs bizarres... l’album photo ?... Des souvenirs de vacances, sans plus… si demain, je posais avec les Chippendales, cela ne signifierait pas pour autant que je serais des leurs… Oh, que non !... Le sédatif ?... Il n’est pas interdit d’en prendre… j’ai permuté les verres... oui mais, pas de témoin !... L’armoire cadenassée ?... Il y avait des éditions de luxe, nombreux sont les amateurs qui «enferment» leurs trésors…

«Pfff, tu gamberges trop, Machin Einstein, laisse tomber et puis, Mélodie n’a pas d’autres coordonnées que ton e-mail...»

Devais-je m’en réjouir ? Je ne savais plus très bien... une chose était cependant certaine; ce n’est pas encore aujourd’hui que je passerai à la casserole…

Je quitte l’appartement en trombe, dévale les escaliers quatre à quatre, l’ascenseur me ferait perdre du temps, et saute dans mon véhicule pour démarrer sur les chapeaux de roue.

 

Sur la route, une fois que j’ai mis les distances d’avec l’appartement de Mélodie, je me détends enfin… j’allume une cigarette puis la radio… elle passe un «vieux truc» de 1966, plus rigolo que bizarre; Monsieur Cannibale

 

Alain MAGEROTTE

Alain

Publié dans Nouvelle

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