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Eux, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

Eux, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Eux – Edmée De Xhavée

Elle était timide et embarrassée de ses vêtements usés par des années de guerre, de ses jambes teintes au thé, de la ligne qu’elle avait tracée au crayon au dos de ces mêmes jambes pour imiter d’élégants bas de soie : elle cafouillait toujours un peu en arrivant derrière les genoux. Assise face à ce bel officier américain, elle riait nerveusement de ces conversations laborieuses dans deux « anglais » qui ne trouvaient pas leur harmonie. « Que dit-il ? » interrogeait son père quand ils semblaient trop détendus pour son goût.

Et elle devait traduire. Il demande si on a aimé les chocolats, si maman a besoin de café. Il pense que si je venais au Texas je serais traitée comme une reine. Il trouve maman originale et toi très distingué.

Oh que son petit cœur solitaire aspirait à une incroyable aventure ! Partir en Amérique avec son bel officier, être une reine en exil, visiter New York et y recevoir un bijou de chez Tiffany. Monter à cheval comme dans un western. Boire des cocktails sophistiqués dans une belle robe aux lignes neuves. Etre fêtée pour son accent charmant, sa peau pâle et sa chevelure de Blanche-Neige.

Mais la double barrière du langage et du père-chaperon vint à bout de la romance. Peut-être aussi les lettres d’une maman américaine rappelant que Betsy – ou Daisy, Laurie, Molly – avait demandé des nouvelles et venait tous les soirs lui rendre visite. Le bel officier s’en alla avec un peu d’émerveillement dans la mémoire. Longtemps il parlerait de sa girl-friend in a Belgian castle.

Lui, il était sûr de son charme, avec ce visage rond au sourire parfait, la belle peau bistrée de sa mère, l’allure un peu arrogante de son père. Le bien-aimé de la famille, le bien aimant de ses cousines et de leurs amies. Toujours prêt à danser et à faire le pitre. Et c’est sa cousine qui lui vola le cœur. Une liane blonde et hardie, avec cette chevelure fluide comme une vague de soleil pâle, ce look fatal à la Veronica Lake, ce rire gourmand et cette faim de vie qui la faisait danser comme un coup de fouet.

Passion interdite, discutée, crainte. On n’épouse pas ses cousins ! Promets-moi que tu ne l’épouseras pas, lui fit jurer son père mourant. Oh que ces promesses-là sont acérées, et que l’honneur et la parole donnée écrasent le cœur de leur étreinte !

Et quelques années plus tard, c’est lui qui enlèvera la timide brune hors des murs du château décrépit. Elle l’aimait, il aimait qu’elle l’aime. Dans l’amour ils m’ont conçue.

Puis ils ont eu mon frère.

lls sont devenus parents, étendant la lumière de leurs vies vers des lieux dans le temps où la mousseuse chevelure noire, le menton ovale ou le sourire brise-larmes se retrouveront dans leur descendance.

Quelque part dans un endroit pourpre et sombre respiraient les souvenirs de la blonde en feu et du Texan en uniforme, leur soufflant sur le cœur un doux souviens-toi quand leur vie pleurait…

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L'appel du loup, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

L'appel du loup, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

L’appel du loup

Le domaine était vaste ; il se composait d’une succession de plaines et de collines, tantôt couvertes de forêts, tantôt dégarnies et une rivière y déroulait son cours rapide et sinueux.

Le seigneur des lieux venait de quitter le château – une belle bâtisse de pierres, de briques et d’ardoises – qui laissait entrevoir un luxe certain sans, néanmoins, aucune ostentation. Il menait sa monture d’une main tranquille mais sûre, admirant le paysage, humant les senteurs d’un printemps précoce et observant, du coin de l’œil, la faune qui ne manquait pas de l’épier avec autant de méfiance que de curiosité. Il sourit en pensant que, décidément, la chasse ne serait jamais un jeu pour lui comme elle l’était pour ses pairs. Il réservait son aptitude à manier les armes afin d’en découdre avec les quelques malandrins qui osaient, parfois, malmener les paysans sur lesquels il avait autorité.

Il en était à se remémorer sa dernière escarmouche – particulièrement ardue, donc fort plaisante – quand son regard s’arrêta sur ce qui ressemblait à un corps recroquevillé contre le large tronc d’un chêne majestueux. Il descendit de cheval, dégaina son épée et, arrivé au pied de l’arbre, eu la confirmation qu’il ne s’était pas trompé. Il n’en fut pas moins surpris de constater qu’il s’agissait d’une jeune femme et qu’elle ne portait pas de vêtement. Un carreau d’arbalète avait pénétré la chair au niveau de la taille. Soudain, il s’aperçut qu’elle respirait encore.

Regagner le manoir, encombré par cette étrange découverte, n’avait pas été chose aisée ; aussi s’était-il réjoui en apercevant les deux tours, l’une crénelée, l’autre surmontée d’un cône imposant, parmi le feuillage en devenir.

Aidé par ses gens, il avait monté l’infortunée dans une chambre (après en avoir pudiquement caché la nudité au moyen de sa cape) et fait venir son médecin de toute urgence.

l

Une semaine avait égrené ses jours. Le praticien s’était surpassé et la guérison de l’inconnue s’avérait plus rapide que prévu. Lorsqu’elle fut en état de soutenir une conversation, le nobliau lui raconta les événements qui précèdent. Elle le remercia chaleureusement mais resta évasive quant aux circonstances exactes entourant l’attentat manqué qui avait failli lui coûter la vie.

Un soir, pourtant, après le dîner, alors qu’ils profitaient de l’apaisante chorégraphie des flammes dans la grande cheminée, elle se décida à parler enfin.

Celui qui a tenté de me supprimer, Monsieur, n’est autre que mon très cher époux… Votre plus proche voisin…

Et pourquoi a-t-il voulu vous tuer, Madame ?

Si je réponds à cette question, je crains que vous ne suiviez son exemple…

Qu’avez-vous fait de si terrible pour qu’on…

Rien ! Je suis simplement victime d’une terrible malédiction… De celles qui font peur… Même aux plus courageux…

Vous en avez trop dit… Ou pas assez… Continuez, je vous prie !

Mais…

Je promets, sur mon honneur, de ne point lever la main sur vous… Mais comprenez que je suis en droit de savoir qui j’abrite sous mon toit…

Vous avez raison…Seulement, promettez-moi également de faire ce que je vais vous demander sans poser la moindre question…

Soit ! Je vous écoute…

Vous m’enfermerez, pour la nuit, dans un cachot muni d’une porte très solide… Et me surveillerez par le judas… Ce que vous verrez vous révèlera mon lourd secret…

Il sera fait selon vos désirs, Madame…

Merci !

l

Le ciel était dégagé et paré d’une lune aussi ronde que diaphane. Au sous-sol, le gentilhomme assistait, avec effarement, au spectacle incroyable qui s’offrait à lui : dans la cellule, la malheureuse, prise de convulsions, se transformait peu à peu en une magnifique louve. Elle plongea son regard carnassier dans celui de l’homme et la lueur des torches éclairant la pièce fit étinceler la blancheur immaculée de ses crocs acérés. Elle émit un hurlement plaintif puis alla se coucher dans le seul coin où régnait une semi-pénombre.

l

Le lendemain, elle avait retrouvé forme humaine et gisait, assoupie, au milieu de ses vêtements en lambeaux. Le maître de céans entra et ne put s’empêcher de caresser le bas du dos de la belle dormeuse. Ce contact sensuel la réveilla et elle frissonna.

Je suis désolé, Madame…

Ne le soyez surtout pas !

La pâleur de sa peau contrastait agréablement avec la couleur acajou de ses yeux et de sa longue chevelure bouclée et le rose pastel de sa bouche charnue. Le sourire provoquant dont elle le gratifia eut raison de sa réserve et, après l’avoir portée jusqu’à la couche de fortune qui avait été installée, la veille, il lui fit l’amour avec fougue.

Quand l’envie fut rassasiée, elle se serra contre lui. Il brisa le silence le premier.

Je voudrais savoir…

Je l’ignore… On a souvent dit que j’avais la beauté du Diable… Et la tête trop bien pleine pour une femme… Peut-être Dieu a-t-il voulu me punir ?

Si c’est le cas, il aura été bien mal inspiré…

l

L’été avait filé parce que bien rempli. Ils avaient fait de longues promenades, à pied ou à cheval, des banquets fastueux, des duels mémorables (puisqu’ils excellaient, tous les deux, dans l’art d’utiliser l’arme blanche) et s’étaient, à maintes reprises, rendus dans la ville la plus proche afin de garnir la garde-robe de celle qui était, par la force des choses, arrivée si démunie.

l

Si la passion présidait à la destinée conjointe des deux amants, tout n’était pas parfait pour autant. Le besoin d’avoir à ses côtés une compagne à la hauteur de ses espérances enfin comblé, le hobereau s’inquiétait, toutefois, de voir le spectre de la tristesse hanter le regard de sa jumelle qu’il chérissait plus que tout.

Madame, je crois vous avoir donné, souvent, la preuve de mon profond attachement… En échange, j’aimerais que vous me confiiez ce qui vous chagrine…

J’ai aimé mon époux, Monsieur… A présent, je le hais ! Et je voudrais lui faire payer son acte ignoble…

Mais rien n’est plus simple…

Vraiment ?

l

C’était une fin de journée à nulle autre pareille. Un soir où tout paraît plus harmonieux qu’il n’est en réalité. Le mari indigne avait perdu le reste de la troupe mais pas les traces du loup qu’il traquait depuis des heures. Coincé au sommet d’un promontoire rocheux, l’animal faisait face, les babines retroussées sur une redoutable dentition. Au moment où le doigt allait appuyer sur la gâchette, une brusque poussée déséquilibra le chasseur. Furieux d’avoir raté sa proie, il se retourna et ne vit d’abord que le propriétaire des terres qui jouxtaient les siennes. Il était sur le point de lui demander des comptes lorsqu’il reconnut, alors, la silhouette qui se tenait en retrait.

Vous, Madame !

Oui ! Moi ! Je ne reviens pas d’entre les morts mais je vais vous y envoyer…

Deux contre un, ce n’est pas très loyal…

Je ne suis là qu’en qualité de témoin… Mais si Madame court le moindre danger, je n’hésiterai pas… En d’autres mots, vous n’avez aucune chance de vous en sortir… Mais trêve de bavardages, engagez le combat !

Normalement, l’homme aurait dû prendre l’avantage mais l’ingénue qui avait cru en lui, en des temps lointains, était animée par une vive rancœur. Elle esquiva habilement une attaque de son adversaire et en profita pour le toucher au cœur. Hébété, Il recula de quelques pas puis, trébuchant contre une racine, s’envola dans le vide avant de s’écraser au pied de la falaise.

l

Ils étaient enlacés et, à travers la fenêtre de la chambre, regardaient le soleil se coucher.

Vous allez bien, à présent, Madame ?

Dans vos bras, toujours !

Il ne tient qu’à vous d’y rester…

Je sais, Monsieur… Et c’est bien mon intention… Serment de louve aimante et dévouée !

Philippe Wolfenberg

Publié dans Nouvelle

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Vendetta, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

Vendetta, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Vendetta

1er jour

Agé d’une cinquantaine d’années, il en paraissait quelques-unes de moins. Assez petit et relativement mince, il n’impressionnait guère… Sauf quand son regard, entre le vert et le gris, se faisait menaçant et laissait entrevoir le côté caractériel de sa personnalité. Néanmoins, ses cheveux poivre et sel et son sourire franc inspiraient la confiance. Ni ange ni démon mais juste un homme désabusé qui ne croyait plus en rien ni en personne… Quoique ! Il lui suffisait de tourner la tête vers Léa pour oublier tout ce qui n’était pas elle. Il aurait pu passer des heures à admirer ses yeux noisette où se reflétait la passion qu’elle lui vouait.

Il l’avait rejointe sur la terrasse. Elle se prélassait dans un fauteuil en osier – garni d’un confortable coussin en lin blanc – et semblait perdue dans la contemplation du golfe d’Ajaccio qu’elle connaissait pourtant par cœur. Elle avait frissonné de bien-être quand la paume douce et tiède s’était posée sur son épaule nue. Laissant entrevoir des dents blanches et ordonnées, ses lèvres s’étaient ouvertes à demi pour ébaucher un sourire tendre et triste à la fois.

  • Raconte… S’il te plaît !
  • Il n’y a pas grand-chose à dire, tu sais… J’ai visé… J’ai tiré… Et il est mort !
  • Ca paraît tellement simple…
  • Ca l’est…
  • Au suivant, maintenant…
  • Oui ! Mais à chaque jour suffit sa peine…

l

2ème jour

Les iris du chat de la maison s’accordaient parfaitement avec les couleurs de la Méditerranée. Il suivait son maître du regard et ne doutait point que ce dernier viendrait, tôt ou tard, lui gratter le sommet du crâne avant de partir.

Léa dormait toujours.

Les mains recouvertes par des gants en latex donnaient l’impression d’avoir leur propre existence. Avec une dextérité de prestidigitateur, l’homme montait promptement les divers éléments d’un fusil à lunette. Puis, comme il l’avait déjà expliqué à sa compagne, hier, il avait visé, tiré et, à des dizaines de mètres de là, le corps de sa seconde victime s’était affaissé.

Léa, en cet instant, rappelait une gamine survoltée parce qu’elle vient de recevoir le présent tellement convoité. Il la chérissait d’autant plus lorsqu’elle adoptait ces attitudes enfantines attachantes. Elle avait été subjuguée alors qu’il mimait l’exécution et, quand il était tombé sur le divan, jouant le rôle de l’infortuné défunt, elle s’était précipitée sur lui pour l’embrasser fougueusement tandis qu’il passait les doigts dans sa magnifique chevelure aile de corbeau.

  • Je t’aime ! Et je suis consciente de tout ce que tu fais pour moi…
  • Je le fais pour moi aussi…
  • Malheureusement, ça ne changera peut-être rien…
  • Si ! Ca permettra de sceller notre union… Jusqu’à la fin des temps…
  • Je l’espère… Vraiment !

l

3ème jour

Il s’était promené, sans but précis, à travers le dédale des rues étroites et pittoresques de la vieille ville. En passant devant une bijouterie, rue Cardinal Fesch, il avait été attiré par une paire de boucles d’oreilles en forme de quartier de lune. Le prix était conséquent mais la beauté naturelle de Léa méritait d’être sublimée par ce subtil mariage entre l’or blanc et le diamant. De plus, bientôt, l’argent ne serait plus jamais un problème.

Assis à la terrasse d’une brasserie, à proximité du port, il savourait un espresso en se remémorant cette journée qui, doucement, tirait à sa fin. Deux nouveaux cadavres s’étaient ajoutés à la liste. Il avait pensé que, s’agissant de gendarmes, sa tâche aurait été plus ardue. Mais, contre toute attente, ça s’était bien passé. Comme si, finalement, éliminer des malfrats ou des représentants de l’ordre n’impliquait aucune différence. Il ne restait plus que le capitaine Santoni. Seulement, ainsi qu’il l’avait dit à Léa : « A chaque jour suffit sa peine… »

l

4ème jour

Pour son quarante-cinquième anniversaire, Léa lui avait demandé de passer une journée ensemble et, surtout, à l’écart des autres qui n’avaient rien à faire dans leur univers. Ils s’étaient levés de bonne heure et avaient pris la direction d’Acqua Doria. Après la visite de la tour génoise du Capu di Muru et une longue promenade dans le maquis, les eaux turquoise d’une crique avaient accueilli leurs jeux d’adultes redevenus, pour une poignée d’heures, des adolescents insouciants. Puis, était arrivé le moment d’offrir le cadeau.

  • Elles sont magnifiques ! Merci ! Mais tu as dû te ruiner…
  • Peu importe… L’essentiel est que tu sois heureuse…
  • Je n’ai pas besoin de cela pour l’être…

La confirmation de ce qu’elle venait d’énoncer s’affichait dans son regard… Telle la lumière d’un phare qui maîtrise les ténèbres et rassure le naufragé.

Le soir, il l’avait emmenée au restaurant « A Rena d’Oro », une des meilleures tables de l’île. Lorsqu’ils étaient rentrés – et puisqu’elle aimait faire de lui son maître et endosser le rôle de la courtisane – elle s’était donnée sans retenue.

l

5ème jour

Il jubilait en reposant le téléphone portable sur son socle. Santoni avait paru soulagé d’enfin pouvoir orienter son enquête. Un témoin qui, une fois la peur des complications surmontée, s’était décidé à l’appeler pour lui fournir des renseignements sur le meurtre de ses hommes… Il n’espérait pas un tel coup de pouce du destin !

Le fusil à portée de main, il buvait un verre de Clos d’Alzeto rosé en écoutant « C’est la vie » du groupe Emerson, Lake et Palmer.

Le capitaine Santoni avançait d’un pas rapide, encadré par des collègues. Une détonation, une pastille rouge entre les yeux et le gradé était tombé sur le sol. Les rescapés s’étaient réfugiés derrière leur véhicule et avaient dégainé les armes.

Quand il avait appuyé sur la détente, il avait revu les images de cette tragique après-midi. Il se promenait avec elle sur le port. Elle avait posé sa tête sur son épaule et riait. Les gendarmes avaient surgi de nulle part et s’étaient rués sur deux types attablés devant un café. Un échange de coups de feu… Une balle perdue avait atteint Léa.

La réalité s’était rapidement substituée aux souvenirs. Sachant que les autres allaient riposter, il était sorti et avait tiré vers le « combi » avec son automatique. Touché plusieurs fois, il s’était écroulé. Avant de mourir, au milieu d’une vive clarté, il avait vu Léa… Elle souriait et tendait la main vers lui.

Philippe Wolfenberg

Publié dans Nouvelle

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La fée et le loup, un conte de Philippe Wolfenberg... Au fait, quelle fin préférez-vous ?

Publié le par christine brunet /aloys

La fée et le loup, un conte de Philippe Wolfenberg... Au fait, quelle fin préférez-vous ?

La fée et le loup

C’était une forêt immense, plantée de mille et une essences et peuplée d’innombrables créatures mystérieuses. Elle et lui y vivaient depuis des âges immémoriaux mais leur première rencontre n’avait eu lieu que peu de mois auparavant. Etait-elle due au hasard ou avait-elle été écrite par quelque force divine en mal de divertissements ? Nul n’aurait pu le dire mais ses conséquences allaient dépasser les prévisions les plus inimaginables.

Sans le savoir, elle s’était aventurée sur des terres interdites : celles de « La Bête », comme on l’appelait là-bas. Perdue au milieu de l’Ardenne, cette forteresse végétale alternait les bouquets d’arbres au feuillage dense et les clairières, parsemées çà et là, où il aimait chasser les proies égarées ou assez téméraires pour affronter les dangers de son invisible présence.

Contre toute attente, l’entrevue se déroula dans une quasi indifférence. Elle se tint sur ses gardes – quoiqu’elle ne fût pas impressionnée – et il l’examina brièvement, à peine ému par sa beauté. Cette attitude réciproque dura quelques semaines car, étrangement, par une magie dont seule la nature connaît les secrets, elle était attirée par ces bois sombres et inhospitaliers et lui, pour quelques instants pendant lesquels le temps arrêtait sa course, enfouissait ses instincts carnassiers au plus profond de son âme animale.

Un jour, un peu plus distraite que d’habitude, elle se trouva prise au piège des branches d’un arbuste mort. Il s’approcha doucement et, avec d’infinies précautions, du bout du museau, il la libéra de sa prison. A cet instant, elle se promit d’amadouer ce loup qui venait de sauver la vie d’une fée.

Patiemment, y mettant toute la tendresse et toute la douceur dont elle était capable et malgré les morsures et les coups de griffes, elle devint l’amie de celui qui était craint par tous. Surpris par ces sentiments auxquels il n’avait jamais accordé le moindre intérêt, et qu’elle lui offrait avec candeur et sincérité, il décida d’être pour elle un ange gardien prêt à donner sa vie pour la protéger de tous les dangers tapis en ces lieux hostiles.

Mais, aussi fort et courageux qu’il fût, il avait oublié que, en renonçant à sa nature première, il allait endurer des tourments inconnus. La petite fée était bien jolie et le loup de plus en plus attiré par elle. D’autant plus que, à défaut d’avoir été voulu, cet amour était partagé. Hélas ! elle n’était pas libre et il en prit ombrage. Parfois, il souffrait au point de redevenir sauvage. Tant bien que mal, elle acceptait les grognements et la vision des babines retroussées sur les crocs menaçants. Quand elle lui en faisait le reproche ou quand elle lui parlait de son propre supplice et de sa peur de le perdre, après un temps de réflexion, il endossait de nouveau son rôle de protecteur et elle lui pardonnait.

(Fin heureuse)

Les années ont passé sans que personne ne sache vraiment ce que sont devenus les amants chimériques. Pourtant, des voyageurs, un moment perdus dans cette gigantesque cathédrale de verdure, prétendent avoir aperçu, à la lueur incertaine de la lune, un loup aux poils grisonnants qui courait entre les épicéas centenaires avec, accrochée à son échine, une fée dont le rire cristallin résonnait alentours. On raconte aussi que, parmi les hurlements du canis lupus, on pouvait deviner les serments des débuts que ni elle ni lui n’ont trahis…

(Fin malheureuse)

Mais, peu à peu, les dissensions entre l’être imaginaire et le féroce animal les séparèrent ; les instincts de possession exacerbés du second ayant fini par lasser la première. La fée s’en retourna vers ceux qu’elle n’aurait jamais dû quitter et le loup disparut à tout jamais des sous-bois enténébrés. Il se murmure que, de désespoir, du haut d’un rocher supportant les murs fatigués d’une ruine, il se serait jeté dans la rivière déroulant ses flots tumultueux quelques dizaines de mètres en contrebas... Cependant, à ce jour, la dépouille de celui qui ne fut apprivoisé qu’une fois dans sa vie n’a pas encore été retrouvée...

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Le joueur de flûte de Hameln, la seconde partie du feuilleton de Didier FOND

Publié le par christine brunet /aloys

Le joueur de flûte de Hameln, la seconde partie du feuilleton de Didier FOND

Le joueur de flûte de Hameln

Deuxième partie

« L’année s’écoula, reprit le conteur. Vous imaginez bien que ni le bourgmestre, ni l’évêque, ni le conseil, ni les habitants n’avaient l’intention de payer au ménestrel ce qu’ils lui devaient. Ils étaient même certains de ne pas le revoir et si jamais il s’avisait de remettre le pied dans la cité pour réclamer son salaire, l’évêque était prêt à le faire emprisonner pour pratique de sorcellerie et autres bagatelles du même genre et à lui faire achever son existence sur un joli bûcher.

Le procédé utilisé par le jeune homme pour faire fuir les rats n’était peut-être pas très catholique, mais il se révéla efficace. Plus aucun rongeur ne vint troubler, cette année-là, la quiétude des habitants.

Pourtant, pendant le premier mois, le bourgmestre s’était sérieusement demandé comment il allait s’y prendre pour acquitter sa dette sans pour cela puiser dans les fonds de la commune ou dans ses fonds propres. Problème angoissant pour un avare. Il demanda à son adjoint de rédiger un avis aussi bien écrit que le discours aux souris mais un peu plus efficace quant au résultat. L’adjoint n’était-il pas dans un bon jour ? Sa verve légendaire l’avait-elle quittée ? La muse avait-elle déserté l’hôtel de ville ? Toujours est-il qu’il n’arriva à pondre que quelques lignes succinctes dont je vous résumerai simplement le contenu : tous les habitants devaient verser une certaine somme d’argent pour couvrir les frais de la dératisation de la ville et satisfaire le ménestrel. Aucune dérogation ne serait accordée.

C’était le genre d’écrit qui ressemblait fortement à un tison lancé sur un tas de paille. Immédiatement, la ville prit feu. L’avarice foncière des gens de Hameln éclata au grand jour. Pour faire face à ce qui menaçait d’être une révolution, le bourgmestre, enfermé dans son hôtel de ville avec tous ses conseillers décida d’annuler l’édit, de faire pendre son adjoint pour sottise incurable et de déclarer la dette de la cité nulle et non avenue et par conséquent réglée.

La population de Hameln fut si heureuse de ces décisions qu’elle alla même jusqu’à demander la grâce de l’adjoint, grâce qui lui fut aussitôt accordée, le bourgmestre n’étant pas en mesure d’aligner trois lignes à peu près correctes.

Ainsi s’empressa-t-on d’oublier ses promesses et les jours, puis les mois passèrent dans une douce quiétude. On ne parlait plus ni des rats, ni du ménestrel pour la simple et bonne raison que tout cela avait été sincèrement occulté.

Aussi, quelle ne fut pas la surprise des gens de Hameln d’entendre un matin, très tôt, venant de la grande place, le son d’une flûte qui jouait un air à la fois assez entraînant et quelque peu mélancolique. C’était le ménestrel, revenu comme il l’avait promis à la date anniversaire du grand nettoyage de la ville.

Comment était-il entré ? Il y avait là un mystère, car les portes de Hameln n’étaient pas encore ouvertes. On ne se posa pas longtemps la question car un autre problème, beaucoup plus ennuyeux, allait devoir être réglé rapidement. Nul doute que le jeune homme était venu réclamer un salaire que personne n’était disposé à régler.

L’évêque émit l’idée de le faire arrêter sur le champ, de l’emprisonner puis de l’écarteler un petit peu avant de le brûler. Tout ça, bien sûr, après une petite séance de torture. Le conseil refusa l’arrestation publique, ne se prononça pas sur le reste et proposa plutôt une entrevue avec le ménestrel. On pouvait peut-être arriver à un arrangement qui satisferait tout le monde.

Le jeune homme se laissa docilement conduire à la salle du conseil. Ayant salué les graves magistrats, il demanda d’une voix douce s’il pouvait recevoir la somme qui lui était due. Le bourgmestre tergiversa, argua de mauvaises récoltes, une année déplorable sur le plan commercial… Le ménestrel écoutait, la tête légèrement penchée sur l’épaule droite. Il n’avait pas l’air vraiment convaincu par de tels arguments. L’évêque, présent, se leva et prit la parole : étant donné que la façon dont le ménestrel avait débarrassé Hameln de ses rats s’apparentait fortement à de la sorcellerie, la cité ne se voyait nullement obligée de régler sa dette ; on lui conseillait donc de ne plus rien demander et de se retirer s’il ne voulait pas subir le châtiment réservé aux sorciers.

Le ménestrel resta silencieux. Il sortit simplement sa flûte de sa poche et commença à en jouer. Il se passa alors quelque chose d’extraordinaire. Aucun membre du conseil ne pouvait plus bouger ; ils étaient tous conscients de ce qui se passait autour d’eux, mais il leur était impossible de faire un seul geste, même de battre des cils.

Jouant toujours le même air, le jeune homme sortit de l’hôtel de ville et se rendit sur la grande place. Autour de lui, les gens s’immobilisaient aussitôt, dans l’attitude qu’ils avaient au moment de son passage. Certains étaient même figés dans des poses particulièrement ridicules. Seuls les enfants n’étaient pas sensibles au sortilège et regardaient, ébahis, les adultes se transformer en statues.

Arrivé sur la place, le ménestrel changea d’air : aussitôt, tous les enfants de la ville se groupèrent autour de lui. Comme les rats un an auparavant, ils avaient la tête levée vers lui, les yeux agrandis, le regard fixe.

Alors, suivi des enfants, le jeune homme retraversa Hameln sans cesser un instant de jouer. Ils franchirent ainsi les portes de la ville, sous les yeux des parents qui, figés, ne pouvaient rien faire, traversèrent le pont et se dirigèrent vers la montagne. Parvenu devant une paroi rocheuse, le ménestrel agita la main : une porte s’ouvrit dans la roche. Il s’engouffra dans l’ouverture et sans hésiter, les enfants lui emboîtèrent le pas. La porte se referma. Il n’y avait plus qu’une paroi de pierre lisse.

On ne le revit jamais. On ne revit jamais les enfants. Les gens de Hameln n’ayant pas voulu régler leur dette, le ménestrel s’était payé lui-même en leur enlevant ce qui, après l’argent, leur était le plus cher : leurs enfants.

Quand le sortilège cessa, il y eut beaucoup de pleurs et de cris dans la ville. On eut beau sangloter et se repentir, il était trop tard. L’ingratitude des adultes avait entraîné la mort des enfants. »

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com

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Le joueur de flûte de Hameln, un conte de Didier FOND

Publié le par christine brunet /aloys

Le joueur de flûte de Hameln, un conte de Didier FOND

Le joueur de flûte de Hameln

Première partie

C’est sans doute une des plus célèbres légendes de l’Allemagne médiévale. Elle a largement dépassé les frontières et s’est répandue un peu partout en Europe. Elle a même été adaptée au cinéma –sans doute plusieurs fois, mais je ne me souviens que d’un film, tourné dans les années 60, dont le titre reprenait celui de la légende et dont le rôle principal (le joueur) était tenu par Donovan. C’est loin d’être le chef d’œuvre du septième art et dans le genre kitsch, on ne trouve guère mieux. En tant qu’acteur, Donovan faisait ce qu’il pouvait mais je pense honnêtement qu’il était beaucoup plus à son aise sur une scène, derrière un micro avec sa guitare. Ces réserves mises à part, ce film avait une fraîcheur naïve qui ne manquait pas de charme. Il est actuellement introuvable. Si vous arrivez à mettre la main dessus, SVP prévenez-moi. Merci d’avance.

Il est temps maintenant de retrouver notre conteur.

En l’an 1284, la ville de Hameln fut le théâtre d’un événement très étrange et assez inquiétant. Des milliers et des milliers de souris et de rats envahirent soudain la cité. Nul ne savait d’où venaient ces rongeurs importuns. Ils se glissaient partout : dans les cuisines, dans les chambres, les magasins ; ils pullulaient dans les rues et sur les places publiques. Le bourgmestre, gros homme très doué pour faire l’important mais un peu moins pour régler les affaires de la cité, affligé d’une avarice viscérale qui le poussait à considérer l’argent de ses administrés comme le sien propre, en trouva même deux dans son lit. Loin d’être effrayées, les souris facétieuses en profitèrent pour lui enlever quelques morceaux de chair superflus avant de disparaître dans un trou.

Evidemment, la panique s’empara de la ville. Le bourgmestre réunit les membres de son conseil dans la salle d’apparat de l’hôtel de ville et chacun essaya de trouver une solution à ce grave problème. Un autodafé ? Pourquoi pas ? Il y avait bien dans les geôles de Hameln quelques prisonniers qui seraient sans doute tout à fait heureux de participer activement au nettoyage de la cité. L’adjoint du bourgmestre, qui se piquait de littérature, rédigea un avis « sommant les infâmes bestioles de quitter au plus tôt ce lieu où elles n’étaient pas les bienvenues sinon, un châtiment exemplaire s’abattrait sur elles. » On trouva l’idée excellente et il fut décidé qu’on lirait publiquement aux souris ce discours grandiose. On proposa une messe, célébrée en grande pompe dans l’église de la ville, suivie d’une cérémonie d’excommunication des rongeurs au cas où ces derniers s’obstineraient à ne pas obéir aux ordres. Le malheureux qui émit l’opinion que la présence des rats dans la ville était peut-être « une punition divine envoyée par le Ciel pour inciter les habitants de Hameln à se conduire un peu plus charitablement qu’à leur ordinaire » se fit huer et on menaça de lui donner le premier rôle dans l’autodafé qui allait se préparer.

« On fit comme on avait dit. Réunie sur la grande place, la population de Hameln assista à un superbe autodafé, écouta religieusement l’avertissement donné aux souris ; les accusées n’en tinrent absolument pas compte. L’évêque les excommunia avec virulence : cela ne leur fit ni chaud ni froid et les rats continuèrent de foisonner dans les rues. Ils semblaient même encore plus nombreux qu’avant les cérémonies. Une telle insolence manqua faire étouffer de fureur le bourgmestre.

Les gens de Hameln commencèrent à sérieusement s’agiter. L’incompétence de leur bourgmestre sautait aux yeux de tous et on parla d’avertir le Pape de ce scandale. Alors que les esprits s’échauffaient et que les rats continuaient à piller les réserves de la ville, un jeune ménestrel apparut un matin sur la grande place. L’étonnement fut grand. D’où sortait cet individu ? On avait simplement oublié que les portes étaient à présent toujours ouvertes au cas où les souris auraient la bonne idée de les franchir dans le bon sens. Le jeune homme ne semblait nullement affecté par la présence des rongeurs qui, désormais, passaient le plus clair de leur temps à se faufiler sous les robes des dames afin de leur mordre les mollets. Il assista ainsi à plusieurs scènes fort amusantes puis, lorsqu’il eut fini de rire, il se dirigea vers l’hôtel de ville et demanda audience au bourgmestre. On le mit à la porte sans sommation : Sa Grandeur avait autre chose à faire qu’à recevoir des mendiants, il avait un énorme problème à résoudre : peut-être ne l’avait-on pas remarqué, mais les rats pullulaient dans la ville et il fallait trouver un moyen de se débarrasser de ces envahisseurs. Le jeune ménestrel insista : il avait la solution à ce problème. Une solution simple, qui ne coûterait qu’un peu d’argent.

Immédiatement, le bourgmestre devint visible. Réuni en toute hâte, le conseil écouta les explications du jeune homme : ce dernier avait une flûte avec laquelle il savait charmer les rongeurs. Il pouvait, moyennant salaire, faire sortir les rats de la ville et les emmener suffisamment loin pour qu’ils n’aient pas la possibilité de revenir. Le bourgmestre réfléchit. L’évêque, présent, déclara que « cela sentait l’hérésie et la diablerie » mais que, vu l’urgence de la situation, « l’Eglise saurait fermer les yeux sur certaines pratiques intolérables, à condition bien sûr qu’elles débouchassent sur un résultat concret ». La somme demandée par le ménestrel était très rondelette, mais la ville avait largement de quoi le payer.

Devoir dépenser autant d’argent lui faisait mal au ventre. Il n’était pas le seul à ressentir ce genre de douleur. L’avarice du bourgmestre avait déteint sur une grande majorité de la population et sur tous les membres du conseil, y compris sur l’évêque dont le plus grand plaisir, le soir, était de compter et recompter ses trésors. Vous pensez bien que la proposition du jeune homme fut discutée et rediscutée ; on parlementa, on marchanda, on proposa moult tractations. Mais le ménestrel restait inflexible. Finalement, le conseil donna son accord, mais avec de telles grimaces de souffrance qu’on eût dit que tous les membres allaient expirer dans la demi-heure.

« Fort de cette promesse, le jeune homme se rendit sur la grande place, sortit sa flûte de sa poche et se mit à jouer un air étrange, assez mélodieux, mais dont la monotonie finissait par devenir lancinante. Les rats surgirent de tous les coins de la place et se groupèrent aux pieds du jeune homme. La tête levée, ils contemplaient fixement le joueur, les moustaches frétillantes. Quand la place fut couverte de rongeurs, le jeune homme se mit doucement en marche vers la porte de la ville. L’armée des rats le suivit sans hésiter. Il traversa ainsi une grande partie de la cité, franchit la poterne, traversa le pont et se dirigea vers la rivière qui coulait en contrebas. Sans cesser de jouer de la flûte, il entra dans l’eau jusqu’à mi-corps. A cet endroit-là, la rivière avait un débit rapide, furieux, augmenté encore par les pluies qui s’étaient abattues récemment sur la région. Envoûtés par le son de la flûte, les rats se jetèrent dans la rivière, furent emportés par le courant et périrent jusqu’au dernier.

« Lorsque le jeune homme revint dans la ville, les habitants, massés dans les rues, l’acclamèrent et le portèrent en triomphe. Le bourgmestre lui serra vigoureusement la main et l’embrassa ; l’évêque le bénit. « Mon argent », dit simplement le ménestrel en tendant la main.

C’était le moment que tout le monde appréhendait. Le bourgmestre se racla la gorge et commença une longue explication qui tendait à prouver que la ville était pauvre, qu’elle ne pouvait pas payer tout de suite une telle somme et qu’elle demandait un délai pour s’acquitter de sa dette. Le jeune homme écouta ce discours en silence. Son regard noir ne quittait pas le visage du bourgmestre. Puis, ses lèvres minces s’écartèrent en un étrange sourire, à la fois ironique et rêveur. « Très bien, dit-il seulement. Je vous donne un an pour réunir la somme. Je reviendrai dans un an jour pour jour pour recevoir mon dû. »

Là-dessus, il s’inclina profondément devant les Hautes Autorités et quitta tranquillement la ville. »

(A suivre)

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com

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Scenario pour un feuilleton éternel … Edmée De Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

Scenario pour un feuilleton éternel … Edmée De Xhavée

Scenario pour un feuilleton éternel … Edmée De Xhavée

On ouvre le rideau sur le patriarche familial et son épouse, Melvin et Dolly. Jeunes mariés, ils avaient un discret commerce de fientes de poules et lapins qu’on leur achetait pour faire de l’engrais pour les potagers. Ce commerce est devenu un empire et aujourd’hui ils exportent des fientes dans le monde entier et vivent très confortablement dans leur célèbre Poop Ranch. Dolly fait des confitures maison légendaires et Melvin adore se promener sur son domaine avec ses chiens. Les deux fils, Norman et Elmer, ont repris la gestion de l’empire et vivent eux aussi au Poop Ranch avec leurs épouses (laquées et retouchées au point de ressembler à Michael Jackson coiffé d’une hutte miniature), Lorraine et Lupita, cette dernière méprisée par Lorraine pour ses origines mexicaines. Hortense, la sœur de Norman et Elmer fait aussi partie de la maisonnée et couche avec tous les domestiques et travailleurs mâles, ainsi que le facteur, le trieur de fientes, et son psy.

Alors que notre feuilleton commence, l’acteur qui incarne Melvin meurt sans avertissement pendant la séance de maquillage pour le second épisode. Il faut donc , dans une angoissante urgence, expliquer son absence et il est décidé qu’il a disparu comme un coquin, laissant sur la boite de corn-flakes une lettre à Dolly : je te prépare une surprise pour notre 50ème anniversaire de mariage.

Les coucheries et beuveries des enfants, et les confitures de Dolly, continuent ainsi paisiblement pendant trois épisodes, au cours desquels malgré tout Lorraine et Lupita se battent au couteau dans le hangar à fientes et Elmer, saoul, révèle qu’il n’a jamais désiré qu’une femme dans sa vie : sa mère Dolly. Hortense, dans une crise de mysticisme, se rend au couvent avec son baluchon et supplie qu’on lui donne sa chance. Elle devient Sister Tempérance et regarde ses boucles laquées aux mèches fauves tomber sur le sol avec des larmes de joies. Au cours des épisodes où on l’aperçoit sous le voile, on peut constater que son botox continue d’être injecté et même que ses lèvres commencent à ressembler à des plates-formes gonflables. Ses faux-cils restent épais et papillonnent gaiement même dans la scène où les meules du couvent ont pris feu et les nonnes courent en sueur avec des seaux d’eaux qu’elles puisent au puits abyssal du cloître.

Voici qu’on a trouvé un acteur prêt à remplacer notre patriarche, et c’est ainsi que Melvin arrive en taxi, frappe à la porte de la cuisine, et donne la surprise de sa vie à Dolly : il a fait de la chirurgie esthétique, et de la musculation, et des implants de cheveux. Un tatouage luit sur son biceps droit, ses dents étincelantes ont la régularité inquiétante de celles d’un râteau… Dolly reconnait encore, malgré tout, les lobes de ses oreilles qui n’ont pas changé et la pilosité de ses aisselles, et bientôt on les entend pousser des gémissements de femme en couches jaillir de leur chambre à coucher, tandis que la confiture de pêches attache au fond de la casserole.

Cette nouvelle situation rend Elmer fou de jalousie, et bientôt il complote l’assassinat de son père pour ne pas avoir de rival dans le lit de Dolly. Lupita, sa femme, se shoote à la cocaïne de désespoir, part avec sa voiture sport rose décorée d’oursons bleus et finit dans un précipice. On ne retrouve pas le corps, sans doute abimé dans les rochers et puis sujet de festin d’un lion de montagne. A-t-il digéré les implants mammaires, c’est un mystère complet. Le jour de la cérémonie funèbre, un jeune homme apparaît : Ronaldo, le fils secret que Lupita a eu à 12 ans d’un père dont on ne sait rien. Il a maintenant 40 ans, et Hortense, sortie du couvent pour la cérémonie, ne peut cacher son désir brûlant. Le cœur battant et le ventre en proie aux braises de la passion, elle enlève ses voiles monacaux, crêpe et laque ses bouts de cheveux comme elle le peut, se glisse dans la chambre de Lupita puisque désormais elle n’a plus besoin de riende terrestre, enfile une robe ouverte dans le dos jusqu’au décolleté inférieur, et, la lèvre humide et l’œil qui s’est remaquillé tout seul – les habituels faux-cils et l’ajout de paillettes et poudre scintillante - car la script n’a pas prévu cette scène, reprend sa vie de fille publique du Poop Ranch.

Elmer console Melvin, on ne sait de quoi puisqu’il voulait le tuer il y a deux épisodes, mais la script a mélangé des scènes et donc on va de l’avant. Melvin pourtant est inconsolable et Dolly soupçonne qu’il a fait toute cette transformation de Chippendale pour Lupita, avec qui certainement il entretenait une relation. Elle imagine que Ronaldo est peut-être même son fils aussi, conçu alors qu’il avait la quarantaine et livrait encore les fientes dans son vieux pick-up truck alors qu’elle les récoltait dans un panier d’osier. Elle commence peu à peu à boire, et au fil des épisodes les confitures sont de plus en plus arrosées de vodka, whisky, tequila, booze en tous genres.

Comme on pouvait l’imaginer, Lupita, quant à elle, n’est évidemment pas morte, et ne vit pas dans la caverne abandonnée d’un lion de montagne. Elle a été miraculeusement récupérée par Donald, un ramasseur de peyotl local, jeune et beau, athlétique et muni d’une denture sur laquelle le soleil envoie des rayons qui tintent. Ting ! Ting ! Désireuse de recommencer sa vie, elle lui dit avoir perdu la mémoire et ils entament une existence bucolique ensemble, dans une humble cabane face à une vue qui lui coupe le souffle. On ne sait trop comment au cours des épisodes suivants elle y gagne des extensions et un balayage parfait, et ses jambes sont parfaitement épilées bien que Honey et Donald n’aient qu’un vieux rasoir à rabot et pas de mousse Mennen.

Ce qu’elle ne sait pas pourtant – et c’est tant mieux car ça nous offre un rebondissement spectaculaire dans le feuilleton, et d’ailleurs soyons honnêtes, le scénariste n’en savait rien non plus avant-hier - , c’est qu’il vient de tâter de la gent féminine car il est gay, et Honey, celui qu’elle prend pour un copain d’enfance, est son amant. Il faudra quelques épisodes pour qu’elle le comprenne – longue vie au feuilleton ! -, et sur ces entrefaites elle sera dépendante du peyotl et courra dans les cactus toute nue en chantant God bless America a capella sur trois octaves.

Après une terrible dispute à coups de pierres avec Honey, qui perd un œil et les incisives dans l’aventure, elle décide de reprendre sa place au foyer – c’est plus tranquille - et y pénètre alors que l’on procède aux funérailles à la fois de Melvin (tué par Elmer mais on ne le saura que dans 15 épisodes) et de Dolly que son foie a lâchée le même jour. Occasion d’évoquer dans un seul sermon les confitures et fientes de poules, et quels bons parents ils furent. L’acteur interprétant Norman étant au lit avec une gastro presque assassine, on a pris son frère pour le remplacer le temps de deux épisodes. Bien que visiblement plus gros et doté d’une voix de canard, il ne dérange personne : show must go on ! Le retour de Lupita sème la consternation et l’horreur. Hortense ne peut plus se passer de Ronaldo, qui a dépensé tout l’héritage maternel qu’il va devoir rendre. Elmer, son mari, outre à avoir assassiné son père, est aussi devenu l’amant de sa tante, la sœur de Dolly. C’est mieux que rien et elle a la même coiffure qu’avait Dolly donc il y a un point commun en plus du lien familial.

Je vous sens accros. C’est normal. Ce feuilleton durera 50 ans. Je n’ai pas mentionné les petits-enfants de Melvin et Dolly. Mais ils en auront eux aussi. Crimes délicieux et adultères, disparitions et métamorphoses physiques se succèderont sans cesse. Personne ne comprendra rien, de toute façon. Les scénaristes et scripts se faisant renvoyer si elles ou ils ne veulent pas coucher avec les cameramen ou le hideux producteur de la série, il n’y aura jamais de suivi, ce dont personne ne se plaindra car comment oser dire qu’on ne comprend pas une telle ânerie? Les acteurs et actrices subiront toutes les retouches esthétiques pour pouvoir rester dans le coup, ou seront impitoyablement remplacés par d’autres qui reprendront leur rôle. Tous les acteurs mâles auront leur moment torride avec chacun des actrices. Certains personnages divorceront puis se remarieront et re-divorceront. On ne saura jamais de qui sont vraiment les enfants, ça va trop vite. Plusieurs fausses morts, fausses amnésies, disparitions pour pimenter. Jamais on n’aura peur de se dire ... c’est fini ! Un vrai régal, je vous dis !

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

Scenario pour un feuilleton éternel … Edmée De XhavéeScenario pour un feuilleton éternel … Edmée De XhavéeScenario pour un feuilleton éternel … Edmée De Xhavée

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La Tour de Bingen, une nouvelle de Didier Fond

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La Tour de Bingen, une nouvelle de Didier Fond

La Tour de Bingen

Le conteur se leva et dit :

« Voici une histoire assez courte. C’est une autre légende allemande. Vous en tirerez facilement la morale.

Au bord du Rhin se dressait autrefois la ville de Bingen. C’était une cité florissante, où il aurait fait bon vivre si elle n’avait pas été gouvernée par un évêque aussi cruel que puissant. Ce dernier écrasait les habitants sous les impôts et les corvées diverses et se montrait impitoyable envers ceux qui ne pouvaient pas payer ce qu’ils lui devaient. Plusieurs fois, les habitants de Bingen s’étaient révoltés contre leur évêque, mais la répression avait été si sanglante, si terrible, les tortures infligées aux prisonniers si inhumaines que le peuple n’osait désormais plus relever la tête ; on n’osait même plus murmurer, de peur d’être trahi par les gardes à la solde de l’évêque qui parcouraient la cité afin de maintenir l’ordre établi.

L’évêque n’habitait pas la cité ; il s’était fait construire une tour en dehors de la ville. C’était une véritable forteresse, gardée nuit et jour par une kyrielle de soldats. La porte et les murs étaient si épais qu’aucun son de l’extérieur ne parvenait aux oreilles du prélat. Il travaillait et logeait tout en haut de la tour ; seules, quelques petites meurtrières permettaient à la lueur du jour de pénétrer à l’intérieur de la pièce. Assis devant sa table, il comptait et recomptait ses trésors, rédigeait de nouveaux édits qui achèveraient de ruiner ses administrés et ne permettait à personne, sinon à un serviteur sourd et muet d’entrer dans son antre.

Les quelques plénipotentiaires, envoyés par la cité, qui avaient osé pénétrer dans la tour pour remettre à l’évêque les plaintes des habitants de Bingen avaient été entraînés sur la terrasse puis précipités sans ménagement dans le vide. Ainsi l’évêque n’était-il désormais plus importuné par de quelconques envoyés porteurs de réclamations.

Un jour, un étranger pénétra dans la cité et s’y installa pour plusieurs jours. C’était un jeune marchand nomade, qui allait de ville en ville pour vendre ce qu’il avait acheté à d’autres marchands ; ayant dû affronter sur les chemins nombre de dangers, il ne craignait personne et n’avait peur de rien. Constatant l’état effroyable où se trouvaient les habitants de Bingen, il les incita à la révolte. Le feu couvait depuis longtemps parmi la population de la ville ; il suffisait de souffler un peu sur les braises pour que l’incendie éclatât.

On massacra d’abord les gardes qui circulaient à l’intérieur des remparts. Puis la populace, déchaînée, se rua à l’assaut de la tour. Les soldats étaient nombreux, bien entraînés, bien armés. Mais ils ne purent tenir longtemps face à cette marée humaine qui déferla sur eux. La colère, le désespoir, la haine étaient des armes aussi puissantes que les arcs ou les arbalètes. Bientôt, il ne resta rien de la garnison. En haut de sa tour, l’évêque, souriait dédaigneusement. Il ne craignait pas un envahissement quelconque. Aucune hache n’était capable d’enfoncer la porte, de même qu’aucun bélier. Quant à grimper le long de la tour, il n’y fallait pas songer, la paroi lisse n’offrant aucune prise pour s’agripper. Et les provisions ne manquaient pas, il avait de quoi soutenir un siège de plusieurs mois.

Le jeune marchand, constatant l’échec de ses troupes à prendre la tour d’assaut, s’assit en tailleur sur le sol, devant la porte ; il ferma les yeux et sembla s’abîmer dans une profonde méditation. On le laissa tranquille pendant un certain temps, croyant qu’il réfléchissait à une stratégie quelconque, puis le voyant rester ainsi dans cette position, on se mit à murmurer et à s’agiter. Au moment où les habitants de Bingen, las d’attendre des ordres qui ne venaient pas, allaient se remettre à essayer d’enfoncer la porte, des hurlements éclatèrent en haut de la tour. Hurlements inhumains, déchirants, cris d’un être humain à l’agonie, qui endurait une souffrance épouvantable. Cela dura, dura, dura… La foule s’était immobilisée et écoutait ces cris qui semblaient ne vouloir jamais s’éteindre. Et puis ce fut le silence. Le jeune homme rouvrit les yeux et se releva. « On peut entrer, à présent », dit-il et la porte céda avec une facilité déconcertante. Le peuple se rua dans les escaliers, prêt à écharper son tortionnaire.

Mais lorsque les premiers habitants pénétrèrent dans la chambre de l’évêque, ils ne trouvèrent qu’un squelette parfaitement propre, blanc comme neige. Le long du mur, quelques souris, venues d’on ne savait où, achevaient de se lécher les babines et disparurent d’un seul coup dans les trous du mur.

Nul ne sut ce qui s’était réellement passé, d’autant plus que le jeune marchand avait lui aussi disparu. L’évêque avait-il été dévoré vivant par les souris et les rats ? Sans doute, oui, si on en jugeait par les marques de dents pointues qui s’étaient incrustées dans les os. Mais d’où venaient ces souris ? C’est ce que la légende ne dit pas. Et votre serviteur n’en sait pas plus que vous à ce sujet. »

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com

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Le château abandonné, une nouvelle de Philippe Wolfenberg

Publié le par christine brunet /aloys

 

Les états d'âme de la Lune et du Soleil

 

Le château abandonné

 

Il en est des promenades comme de l’imagination : elles guident nos pas vers des paysages qui sont l’intime reflet des sentiments qui nous habitent. Ainsi, la solitude enfouie en moi se retrouve au détour des rues du petit village que je traverse d’un pas nonchalant. Les maisons, harmonieux amalgames de pierres et d’ardoises bleutées, semblent avoir été jetées au milieu d’une nature dont l’aspect sauvage accentue le côté mélancolique. Par delà le haut mur qui emprisonne le jardin de l’une d’entre elles, un saule pleureur laisse pendre ses longs rameaux. Une odeur persistante de chèvrefeuille embaume l’air chaud de cette après-midi d’été ; le rendant plus oppressant encore… A l’image de ces sentiments qui s’accrochent à mon cœur et m’empêchent d’oublier un passé douloureux. Le doux murmure d’une fontaine rompt le silence pesant qui règne en ces lieux. J’accueille avec soulagement cet accroc dans l’impression désagréable du temps qui se serait figé. La cloche d’une église égrène les heures. L’édifice est massif et jouxte une place ombragée.

 

Le ciel s’est obscurci, encombré de nuages gris et noirs venus de l’horizon, tels les messagers de quelque terrible nouvelle. Lorsque j’atteins les grilles entr’ouvertes d’un parc, une lueur vive m’aveugle, presque immédiatement suivie par un grondement sourd. Les premières gouttes de pluie se mettent à tomber. Je presse le pas et monte l’allée qui mène à un château abandonné. Les pelouses, immenses, sont plantées d’arbres majestueux et de buissons dont les fleurs fanées ressemblent aux désillusions que m’a apportées une envie d’absolu inassouvie. J’ai à peine le temps de m’abriter sous le portique que l’orage donne libre cours à toute sa violence. Je ne peux réprimer un sourire amer à l’idée qu’elle est si semblable à celle que le doute a insinué dans mon âme.

 

Je pousse l’un des lourds vantaux contre lequel je m’étais appuyé et, dans un grincement lugubre, je pénètre dans un vaste vestibule noyé dans une semi-pénombre. Comme je l’ai fait tant de fois avec mes souvenirs, je parcours lentement les pièces de cette vieille demeure tandis qu’un étrange sentiment, subtil mélange d’anxiété et d’exaltation, s’empare de moi. Je gravis les marches de pierre d’un interminable escalier en colimaçon qui mène au sommet de l’unique tour. Avec difficultés, je pousse un verrou rongé par la rouille et ouvre la porte qui donne sur un étroit balcon. Une rafale de vent, chargée de pluie, me plaque contre le mur. Je m’obstine pourtant et m’agrippe à la balustrade. Pour un instant, je suis devenu le gardien d’un phare inutile… Guettant, au loin, l’improbable apparition d’un vaisseau fantôme qui a sombré dans l’abîme de mes incertitudes.

 

Sans m’en apercevoir vraiment, je suis revenu à mon point de départ. La pluie a cessé et quelques timides rayons de soleil jouent avec les gouttes déposées sur la végétation et qui sont autant de lumières qui m’éblouissent et achèvent de m’égarer dans ce dédale de sensations intenses.

 

Je laisse derrière moi des secrets qui ne m’appartiennent pas mais que l’écho, tel un spectre lassé par tant d’années de déréliction, a murmurés à mon oreille. En moi, se ferme une grille dont la clé, en une chute lente et vertigineuse, va se perdre dans les sombres oubliettes de ma mémoire. A peine ai-je le temps de revoir l’image d’un regard où brillait la passion et celle d’un sourire tendre et doux comme une promesse de bonheur infini. Déjà, il faut m’en retourner vers des lendemains qui, paradoxalement, tels ces lieux délaissés, reposent sur les vestiges d’un passé heureux mais suranné...

 

Philippe Wolfenberg

philippewolfenberg.skynetblogs.be

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Vineta, un conte de Didier FOND

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Vineta, un conte de Didier FOND

VINETA

Une légende allemande…

Il y a bien longtemps de cela, existait au bord de la mer Baltique une ville qui s’appelait Vineta. Les habitants de cette cité s’étaient enrichis grâce au commerce maritime et terrestre. Les maisons étaient de véritables palais dont les murs étaient couverts d’or et de pierreries. Les dames ne portaient que des robes en velours de soie et couvraient leurs habits de bijoux étincelants. Il n’y avait pas de pauvres, dans la ville ; ou du moins, ceux qui ne pouvaient pas montrer ostensiblement leur richesse étaient impitoyablement chassés. La cité n’ouvrait ses portes qu’aux étrangers fortunés et les fermaient aux mendiants ou aux simples voyageurs qui demandaient asile pour la nuit. L’égoïsme, le luxe, l’individualisme n’avaient point de bornes à l’intérieur des remparts. Vineta était crainte, enviée et haïe par tous ses voisins.

Une nuit, alors que Vineta était en fête et que l’or, l’argent, le vin coulaient à flot dans ses rues, une tempête monstrueuse s’éleva sur la Baltique. Les digues qui protégeaient la ville s’effondrèrent, un séisme épouvantable fit craquer la croûte terrestre et Vineta fut engloutie au fond de la mer avec tous ses habitants : il n’y eut aucun survivant.

Les années, les siècles passèrent. Personne ne se souvenait qu’un jour, une ville orgueilleuse et puissante se fût dressée là, au bord de la mer, à la place de cette longue plage de sable fin.

Et puis un jour, un jeune cavalier apparut sur la plage. Il avait déjà parcouru un long chemin et sa destination finale était encore éloignée. Il désirait se reposer un moment et mit pied à terre. Pour se dégourdir les jambes, il marcha lentement dans le sable, contemplant la mer, laissant le vent du large lui fouetter le visage. Soudain, le bout de sa botte déterra un objet bizarre, enfoui dans le sable. Il se pencha, le ramassa, l’examina. C’était une pièce de monnaie, une pièce très ancienne, dont il ne parvenait pas à trouver l’origine. Sur le côté pile, le graveur avait représenté une sorte de ville minuscule, enfermée dans des remparts. Il n’y avait rien sur le côté face, sinon le chiffre 100. La pièce n’était pas belle : toute bosselée, rongée par l’eau de mer et les intempéries. Le jeune homme la rejeta et poursuivit sa promenade. Bientôt, il sentit la fatigue envahir ses membres. Il s’allongea sur le sable et s’endormit.

Ce fut un bruit étrange qui le tira de son sommeil : le bruit de quelques voix qui chuchotaient, et celui de chevaux qui hennissaient, de charrettes qu’on tirait. Il ouvrit les yeux. Il était allongé devant les portes grandes ouvertes d’une cité de l’ancien temps. Il se redressa, ébahi, puis se dit qu’il rêvait et qu’il n’avait qu’à accepter ce rêve.

Les trois hommes qui se tenaient debout non loin de lui s’approchèrent. Ils souriaient, ils avaient l’air ravi de le voir. Avec de grands gestes d’amitié, ils l’invitèrent à franchir la porte et à pénétrer dans la ville. A peine avait-il dépassé la poterne que les premiers marchands se précipitèrent vers lui : l’un lui tendait des étoffes, l’autre des bijoux, le troisième de la vaisselle… Mais le jeune homme secouait doucement la tête. Vu la beauté et la richesse des objets, le contenu de sa bourse était largement insuffisant pour lui permettre d’acheter quoi que ce soit. Une femme, drapée dans une robe somptueuse, l’entraîna dans sa boutique, le supplia de choisir parmi la vaisselle exposée ce qui lui plaisait le mieux. Il crut à un cadeau et prit un gobelet en or. Mais quand il apprit qu’il devait payer l’objet, il le reposa en souriant, disant à la jeune femme qu’il n’était pas assez riche pour s’offrir ce luxe. « Une pièce, dit-elle, juste une pièce, et le gobelet est à vous. » Il sortit un peu d’argent de sa poche, le tendit à la jeune femme. Elle hocha négativement la tête et se mit à pleurer, sans bruit. « Ce n’est pas cela, dit-elle. Ce n’est pas cela. »

Il reprit sa promenade dans la ville, sans se soucier de consoler la belle marchande. A chaque pas, il était arrêté par des passants qui le suppliaient d’acheter n’importe quoi. Une pièce suffisait. Chaque fois, cependant, son argent était repoussé et femmes et hommes se détournaient en pleurant.

Un vent violent s’éleva tout à coup sur la cité. Si violent qu’il jeta le jeune homme à terre. Une pluie de sable s’abattit sur lui. Il voulut se réfugier sous l’auvent d’une maison mais il lui était impossible de bouger. Il ferma les yeux, serra les lèvres au maximum pour empêcher le sable de l’étouffer. Enfin la tempête s’apaisa. Lorsqu’il rouvrit les yeux, il était allongé sur la plage ; aucune ville à l’horizon. Seulement la mer, grise, et le sable, à perte de vue.

Quel rêve bizarre, pensa-t-il en se relevant. Il était temps de repartir. Il ne savait pas exactement combien d’heures il avait dormi mais le jour commençait à baisser. Il se remit en selle. Au loin, sur la grève, il aperçut une silhouette qui marchait péniblement le long de la mer. Il dirigea sa monture vers elle. C’était un vieil homme qui logeait non loin de là, dans une cabane. Parvenu à sa hauteur, le cavalier s’arrêta. Il n’avait nullement l’intention d’engager une conversation avec cet homme et pourtant, sans qu’il sût pourquoi, il lui demanda s’il n’y avait pas une ville dans les environs, « une très belle ville, avec des remparts, et des gens vêtus d’étranges habits ». Le vieil homme lui jeta un regard curieux. « Vous l’avez vue ? » demanda-t-il et le cavalier eut l’impression désagréable qu’il se moquait de lui. Il répondit sèchement que non, mais qu’il avait dormi sur la plage et fait un rêve qui sortait de l’ordinaire. « Vous avez dormi sur la plage, répéta le vieil homme en remuant la tête. Avez-vous trouvé quelque chose, dans le sable ? » Le cavalier répondit par l’affirmative : une vieille pièce de monnaie, qu’il avait jetée avant de s’endormir. « C’était une pièce appartenant à la cité de Vineta, dit le vieillard. Et vous n’avez pas rêvé. Vineta était une merveilleuse ville ; mais les dieux l’ont punie de son orgueil en la précipitant dans la mer. Tous les cent ans, Vineta réapparaît et si un étranger peut acheter un objet avec l’argent de la cité, la malédiction prend fin. Vous auriez pu sauver ces âmes en peine. Mais votre ignorance les a rejetées à leur géhenne. » Et sans laisser le temps au cavalier de réagir, le vieil homme tourna les talons et s’éloigna sur la plage.

Passant, si un jour vous vous promenez au bord de la Baltique et que vous trouvez une étrange pièce de monnaie, ne la jetez surtout pas. Asseyez-vous, attendez. Peut-être est-ce le moment où Vineta va surgir des flots et tenter d’échapper à la malédiction…

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com

Publié dans Nouvelle

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