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Alexandra Coenraets nous propose "Gaza" 3e partie

Publié le par christine brunet /aloys

Alexandra Coenraets nous propose "Gaza" 3e partie

Vendredi 11 juillet, voilà quatre jours que l’armée israélienne et le Hamas se font face, personne ne veut perdre la face, une frappe sur Gaza toutes les quatre minutes, martèle d’une voix neutre le présentateur du JT. Gaza, le territoire le plus peuplé au monde, bientôt cent morts - oubliés, écrasés, méprisés derrière les statistiques -, les gens se cachent, désertent les rues. Les tirs de roquettes du Hamas sur Israël se poursuivent et se heurtent au Dôme de Fer, son bouclier antimissiles.

Sur les réseaux sociaux, on se tire dessus à boulets rouges, les points de vue se radicalisent, les émotions vives transparaissent de part et d’autre.

L’Union des Progressistes Juifs de Belgique condamne les attaques d’Israël qu’elle accuse de vouloir perpétrer aux fins de maintenir la domination des territoires occupés, plutôt qu'en réaction à l’assassinat des trois adolescents. Simple prétexte leur semble-t-il, que d’invoquer la nécessité de garantir la « sécurité » des Israéliens.

Nethaly rejoint leur avis. Sait que ce n’est pas le cas de son entourage familial, plus conservateur. Peu importe, elle évitera d’en parler avec eux.

Une tribune publiée dans Libération circule sur le net, une tribune écrite par de jeunes Gazaouis, dans laquelle ils crient leur rage, leur désespoir d’être pris en étau, otages des deux camps.

Comment faire le tri parmi les infos ? Il y a risque et pas seulement risque, il y a bel et bien des espaces de désinformation çà et là, de gauche à droite, officiels et officieux. Reste que le nombre de morts augmente à Gaza et qu’Israël n’a pas l’intention de cesser le feu, annonce un communiqué du dimanche 13 juillet ; quant à la fameuse Communauté internationale, elle s’est mise en mode silencieux, toujours d’une prudence désespérément pusillanime.

Bêtement, Nethaly est pour la paix. Prôner la paix, dans ces cas-là, lui semble presqu'idiot en effet. La complexité d'une situation embourbée, enchevêtrée entre présent et passé confère une impression d'utopie au geste symbolique de la poignée de main. La colombe est usée, lassée, fatiguée. Le fameux processus est miné, saboté, jamais abouti, d’une lenteur infinie.

D’autres sont plus pragmatiques et préconisent le boycott.

Refuser de soutenir économie et culture israéliennes.

Les campagnes organisées par l’association BDS - Boycott, Désinvestissement, Sanctions – pour, entre autre, convaincre les citoyens de ne plus acheter les produits originaires d’Israël ont pris une ampleur internationale et obtiennent un réel succès en cet été 2014, surtout auprès des jeunes.

Flashback.

Lundi 26 mai 2014, huit heures du matin. Zohra dépose ses deux enfants devant la petite école communale, près de la place Bockstael, au nord de Bruxelles. Laeken. Pas dans le haut, fief du domaine royal, non, le bas de Laeken. Beaucoup de ses habitants sont issus de l’immigration, selon la formule consacrée.

C’est un quartier populaire et bigarré, au centre duquel s’étend donc une large place, aérée, dominée par l’ancienne maison communale, imposante bâtisse de style néo-classique où siège à présent la Bibliothèque. Tout autour, ça grouille, ça bouillonne, les voitures filent en trombe sur le boulevard, les piétons se hâtent de grimper dans le tram qui rugit, se traîne à faire trembler le sol de tout son poids, lourd véhicule dont le tintement résonne à plusieurs centaines de mètres à la ronde.

Ensuite, Zohra se rendra juste en face, dans l’une des maisons qui jouxtent la place, là où se donnent des cours d’alphabétisation pour femmes. Zohra parle à peine français. Elle vient du Maroc, a suivi son mari. N’a pas terminé ses études primaires.

Elle fait des efforts, mais son français ne progresse guère.

Guère assez à son goût.

Elle aime cette bulle de liberté partagée, un sas d’aération hors de chez elle, une rencontre avec d’autres femmes. Elle, plutôt discrète et timide, parfois s’étonne de prendre part à d’impromptus fous rires.

Spontanés, authentiques, ces éclats de joie agissent comme des essuie-glaces, auto-nettoyants provisoires des lourdeurs et douleurs quotidiennes. Ils font du bien.

Difficile d’éviter de parler ensemble la langue du pays, la langue du Rif, d’où proviennent la plupart d’entre elles. Cette région du Nord-Maroc, peu urbanisée, économiquement pauvre. Cette région dont la population massivement s’échappa pour trouver du travail en Europe, durant la première vague d’immigration, vers les années mille neuf cent soixante. On en fête le cinquantenaire d’ailleurs, et partout s’affiche le slogan « cinquante ans d’immigration marocaine en Belgique ».

La formatrice - toutes sont bénévoles - les rappelle à l’ordre souvent, on essaie de parler français uniquement, elles le savent. Elle est bien, cette jeune femme qui se donne à fond pour leur apprendre les bases de cette langue étrangère si étrange et complexe.

Zohra n’ancre pas.

Elle tente de faire les devoirs reçus en fin de leçon, après s’être occupée des enfants, de la maison, du repas, du mari, une fois toutes ces tâches rondement menées. Il est rare qu’elle puisse y consacrer un moment.

Zohra aime dessiner. Lors d'un cours, elle a dessiné une grande fleur, remplie de couleurs. Une fleur censée la représenter, une fleur perchée sur une montagne pour symboliser ses progrès en français. Chaque femme se représenterait de cette façon. Le groupe n'a pas compris tout de suite le but de la démarche, trop abstraite. Trop abstraits ces mots dans une langue qu’elles maîtrisent à peine. Et puis le dessin a pris sens.

La fleur, c’était elle.

Alors elle s’y est mise de plus belle, l'a dessinée grande et belle, colorée, s’est appliquée. Elle a oublié la montagne, c’est la fleur qui a retenu son attention.

Zorha.

Peau foncée, cheveux noirs, drus, bouclés par endroits. Yeux noirs, intenses, brillants. Un mètre soixante de corps déformé par trois grossesses. Les hanches généreuses qui l'ancrent au sol, les seins amples, les jambes fatiguées.

Chez eux, souvent, la télé est allumée, ils ont le satellite, les chaînes arabes, Al Jazeera. L’attentat au Musée Juif est commenté de toutes parts, ça y est l’Islam encore fustigé, on va reparler du voile sûrement, faire des amalgames, ce Hijab que Zohra porte, parce que c’est ainsi, parce que c’est écrit. Parce que c’est un espace de liberté dans sa communauté, un signe d’appartenance, et parce que c’est important pour elle. Zohra ne représente pas toutes les femmes voilées et ce bout de vêtement se trouve investi d’une pluralité de sens qui se rejoignent ou diffèrent. Ce dont elle est sûre, c'est qu'elle ne l'enlèvera pas.

De là, le propos dérive sur le conflit à Gaza, et la parole ricoche, traverse l’écran, s’invite dans le salon, au café, où les hommes se réunissent.

Tout le monde fustige Israël, tout le monde voudrait qu’enfin les Palestiniens aient leur terre, c’est légitime. Septante ans de domination insupportable, les plus jeunes s'engagent et militent, pas Zohra, en retrait. Zohra est mère de famille, elle s’occupe de ses enfants. Et apprend le français.

Certains sont plus impliqués que d’autres, certains se saisissent de la cause, la manipule, manipule les jeunes, oui. Durant cet été explosif, meurtrier, certains utilisent la colère des manifestants venus apporter leur soutien au peuple palestinien, l’amplifient au centuple et la transforment en violence aux ambitions destructrices. Zohra sait, Zohra n’a pas étudié beaucoup, mais elle observe, intuitive, et se rend compte des choses.

Zohra.

Nethaly.

Deux femmes, deux destinées.

Deux vies reliées sans qu'elles se rencontrent.

Détail cocasse: c'est à Laeken, là où vit Zohra, que le patron de Filigranes effectua son premier job d’étudiant…dans une petite librairie.

Zohra, elle, est bien loin de ça. Pas le temps de lire, pas de temps pour elle, sauf essentiellement lors des cours de français ou d’une balade accompagnée de quelques amies et leurs enfants, le dimanche, au parc, en bas de l’Atomium.

Alexandra Coenraets

Publié dans Nouvelle

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Alexandra Coenraets nous propose la 2e partie de "GAZA"

Publié le par christine brunet /aloys

Alexandra Coenraets nous propose la 2e partie de "GAZA"

Bruxelles, le samedi 24 mai 2014.

Veille des élections fédérales, régionales, et européennes.

Un autre homme pénètre dans l’enceinte du Musée Juif de Belgique, abat quatre personnes de sang-froid. Branle-bas de combat, nouvelle mobilisation, condamnation, hommages, arrestation à Marseille de Mehdi Nemmouche, tueur présumé, franco-algérien lui aussi.

Nethaly travaille avenue des Arts.

Cette grande artère bruxelloise longe la petite ceinture, sorte d’autoroute interurbaine à deux bandes, alternance de tunnels censés assurer la liaison rapide du nord au sud de la capitale. Concentré d’embouteillages aux heures de pointe, deux fois par jour au moins, en dehors des vacances scolaires.

Sur cet énorme boulevard uniforme et gris, repaire de banques et institutions, à peu près en face de l’ambassade des Etats-Unis, trône la librairie Filigranes : fière et conquérante, enseigne rouge immanquable déroulée comme une banderole, devanture imposante, conçue pour être parfaitement visible depuis l’intérieur de sa voiture, à l’entrée ou au sortir desdits tunnels.

La plus grande librairie de Bruxelles, de Belgique, même, l’une des plus connues, l’une de celles qui a pignon sur rue. Enfin sur avenue.

C’est là que travaille Nethaly.

Sous pression, les employés du magasin turbinent, les clients se succèdent, se suivent et se ressemblent. Ou pas.

Atmosphère littérairo-branchée, feutrée, urbaine, intellectuelle. Ou bien cosy, détendue à ses heures, faussement détachée. Elle est musicale par moments, lorsqu’un pianiste y diffuse ses notes en direct, égayant avec habileté cet espace gorgé de livres, orné d’un bar à champagne en son centre, lequel propose aussi, cerise sur le gâteau, une série de douceurs à déguster autour d'un thé ou d'un café.

Des mains de toutes sortes s’y croisent. Au choix : fines, maniérées, les doigts épais, burinés, ongles vernis ou non, l’annulaire avec ou sans alliance, rehaussées de bagues précieuses ou fantaisie, une montre au poignet gauche, chic et classe, solide et plate, bien implantée, à sa place sur la peau. Bracelet en cuir fermement attaché.

D’autres poignets sont animés de bijoux plus légers, argentés ou dorés, d’une exubérante mobilité, qui tintent au moindre geste…D’autres bras encore affichent le poignet nu, résistant à l’oppression de l’habillage - ou à sa tentation - et s'offrent au naturel, sans accessoires.

Des mains de toutes sortes, donc, saisissent un ouvrage ou plusieurs, en tâtent la consistance, en hument l’odeur, ouvrent une page au hasard, au début, à la fin, au milieu, qu’importe ; les yeux brillent, curieux, scrutent la couverture, dénudent la quatrième, plongent à l’intérieur et lisent un bref instant ; les mines se font enjouées, perplexes, émues, graves, souriantes, sérieuses, déçues, ou consternées d’ennui. Le personnel donne de précieux conseils, chacun dans sa spécialité. Recherche un livre dans l’ordinateur, passe commande. Ou pas.

L’ambiance entre collègues varie selon les jours et les gens.

Les samedis et dimanches sont full, l’air devient irrespirable quand l’espace est bondé de bruxellois branchés, bobos, ou pas, venus bruncher, goûter, en famille, entre amis, en amoureux - question posée sur l’oreiller « qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? », lever, petit-déjeuner, « tiens, si on allait faire un tour chez Filigranes, the place-to-be, prendre un café, plus quelque chose de sucré ou salé, il y a toujours un pianiste jazz, le week-end, qu’en dis-tu ? ». On se bouscule entre les étals de livres, journaux, et autres gadgets, les enfants s’agitent, ça pleure, ça crie, Nethaly et les autres triment, la tension monte.

Que se passe-t-il dans la tête de certains collègues, certains jours, elle aimerait le savoir, est-ce le dépit, job de merde, on aurait voulu faire autre chose, mais non, on s’active, là, derrière le comptoir à faire payer des livres qu’on aurait rêvé d’écrire. Il y a de quoi se plaindre, on a l’air de sous-fifres, or il faut sourire, et se cacher pour souffrir, se dire qu’on aurait voulu être ailleurs, une autre vie, autre chose.

Il est possible qu’on ait des problèmes et pas envie d’en parler, mais pas non plus de se forcer à faire semblant, et d’affecter une mine heureuse quand l’intérieur régulièrement fond en larmes.

Nethaly n’en sait rien, mais Nethaly ne veut pas se prendre en pleine figure ce qui ne lui appartient pas. De toute façon, elle reste à l’écart, garde ses distances, c’est une solitaire, heureuse parmi les bouquins.

Parfois l’ambiance est bonne, plus calme, comme un après-midi de semaine, et les collègues plaisantent. On entend « Evidemment », de France Gall. Atmosphère douce-amère qui sied à l’endroit.

Elle est arrivée là par hasard.

Secondaires à l’Athénée Ganenou, dans la riche commune d’Uccle, les Romanes à l’ULB, puis sans trop se poser de questions, s’est vue propulser de plus belle au milieu des livres, en toute logique.

Evidemment.

Il y eut opportunité à saisir, elle ne s’en priva pas.

Elle est compétente dans son domaine, Nethaly, et s’y plaît. Les livres l’enivrent et l’apaisent.

Responsable du rayon littérature.

De temps à autre, elle jette un œil aux piles alignées à l’entrée, dont chacune reflète les préoccupations d’actualité mises côte-à-côte. De temps à autre, elle zieute les rayons Politique, Sociologie, Histoire…Jusqu'aux étals en vogue, ceux du « développement personnel », quand elle sent poindre une envie de zenitude, voire de plénitude. Un stress à calmer. Pioche un bouquin relaxant au hasard et s’accompagne d’une tasse de thé.

Si les Juifs de Belgique se caractérisent par une variété, une multiplicité de convictions et de pratiques, la majorité d’entre eux se reconnaît dans l’appartenance à une communauté unique, symbole d’une même identité collective. On les estime au nombre de 30 à 40 000, sans qu’il soit aisé de définir exactement qui se considère membre de la Communauté ou pas, Juif ou non. Pour de nombreuses personnes, l’héritage culturel a pris le pas sur l’affiliation religieuse, et certains se tiennent à l’écart de la vie communautaire organisée.

Nethaly est de ceux-là. Bien sûr, elle assiste aux fêtes traditionnelles, mais ne possède pas le sentiment de judéité très ancré.

Elle compte peu de Juifs parmi son cercle d’amis proches.

En fin d’adolescence, dans un désir d’ailleurs, fuir ce contexte dont les contours enfermants rendaient l’atmosphère invivable et l’air étouffant s’avéra pour elle l’unique planche de salut. Nethaly s’en évada sans concessions, pupilles brillantes, lèvres tremblantes, avide de nouveaux horizons. Et frisson d’absolu.

Elle avait voyagé un peu, de ci de là, s’était hâtée au retour de trouver un appartement dans sa ville, au centre de la capitale, loin de la banlieue cossue où vivaient les siens. Noyée dans la foule, anonyme parmi les anonymes, ça lui allait bien.

La librairie. Un vendredi.

Les clients errent, discutent, sirotent un café, les employés s’affairent, informent, servent ou encaissent. L’énergie circule, fluidité toute littéraire.

Parmi les livres miroirs de l’actualité qui bordent l’allée d’entrée, il y en a toujours au moins un qui traite du conflit en Israël.

Toujours au moins un pour rappeler à quiconque accepte d’y jeter un coup d'œil, même rapide, que la situation là-bas reste infiniment précaire, vacillante, chancelante, en déséquilibre permanent.

Toujours un pour confronter l’autre, le voisin, celui d’à-côté, qui le confronte à son tour, de points de vue en points de vue, de pages en pages.

En général, Nethaly fait mine de ne pas les voir.

Mais l’accélération brutale des hostilités ne lui autorise plus guère le luxe de l’indifférence. Fin de la politique de l’autruche. Ou du déni, fût-il de protection.

Elle ne s’est jamais rendue au pays.

Et tout d’un coup, se voit animée d’une impulsion soudaine, d’une envie profonde de parcourir le territoire que son peuple considère sacré. La Terre sainte, comme ils disent. Une partie de sa famille y habite toujours.

L’étincelle. Le lien s’est renforcé, l’émotion est née, s’infiltre, grandit en elle. Elle se sent concernée, intimement. Avec passion, elle suit l’actualité.

Vendredi 11 juillet 2014, Le Soir en ligne indique :

« Barack Obama a dit jeudi au Premier ministre Benjamin Netanyahu sa crainte d’une escalade de l’affrontement entre Israël et le Hamas, et proposé sa médiation pour l’instauration d’un cessez-le-feu. Peu de temps après cet échange téléphonique, l’aviation israélienne poursuivait son offensive au 4e jour de son épreuve de force avec le Hamas palestinien sans parvenir à stopper les roquettes de Gaza, tandis que la communauté internationale, inquiète, appelle à un cessez-le-feu rapide. ».[1]

Appelle à un cessez-le-feu rapide.

Appel en vain et dans le vide, appel pour la forme, dirait-on, pense-t-elle spontanément, soudain étonnée de n’être même pas en colère, constatant la chose, sans émotion particulière.

En dessous de l’entrefilet, d’autres liens à cliquer, et sur les homologues du Soir en ligne, belges ou étrangers, la forme change à peine, le concept reste identique: plusieurs papiers virtuels autour du même thème, nouvelles du front, articles de fond, chroniques ou tribunes, points de vue divers, témoignages en veux-tu en voilà, tous émouvants, tous nécessaires. Il y a tant et tant à dire, à lire sur le conflit, que Nethaly s’y perd.

Elle clique, reclique, lit, s’émeut, se prend d’empathie, vit le lien, liens humains contenus dans liens cliqués, qui transpirent au travers d’eux.

Reliée.

« Dans l’une des attaques les plus meurtrières, huit personnes sont mortes dans un café de la ville de Khan Younès qui diffusait la demi-finale de la Coupe du Monde entre l’Argentine et les Pays-Bas, et au moins 15 personnes ont été blessées, a indiqué le porte-parole des services d’urgences, Ashraf al-Qodra. » Le Soir du 11 juillet.

Eux aussi regardaient le match, se passionnaient, vivants, plongés pour un temps dans une bulle faussement guimauve mais salvatrice sûrement, exutoire temporaire à la terreur quotidienne.

Et puis...plus rien.

Trou noir, le néant, le vide.

Ceux qui restent.

Ceux-là, celles-là survivent jusqu'à la prochaine fois, la peur au ventre, des sanglots étouffés ou des larmes jetées à la face du monde comme autant de cris désespérés, gronde la colère, qu'elle les empêche de se noyer dans un fleuve d'impuissance.

La mort plane au-dessus de leurs têtes en permanence, a-t-on un désir de vivre plus grand dans un pays en guerre ?, se demande Nethaly.

Trou noir, le néant, le vide : exacte description de ce qu’elle ressent après lecture. Depuis le bas du ventre jusqu’à l’extrémité de ses lèvres, tout s’est figé.

Nethaly.

Grande et filiforme. Jolie jeune femme dans la vingtaine, au profil décidé.

Une épaisse chevelure blonde, compacte, lisse, lui couvre le haut du dos, ondule légèrement, et lui caresse la peau d’un mouvement sensuel quand elle marche; ses cheveux d'or se balancent d’un côté ou de l’autre en rythme, au rythme de ses pas qu’ils suivent en cadence. Elle les effleure d’une main parfois, une mèche vite remise en place. Par automatisme, pour se donner une contenance, peut-être pour sentir qu’elle est , dans son corps, vivante.

Naturel prolongement de son corps fin, elle a le visage fin, nez aquilin, lèvres ténues, yeux de chat bleu d’outremer. Les traits se font anguleux par endroits et s’arrondissent à d’autres.

Alexandra Coenraets

[1] http://www.lesoir.be/596593/article/actualite/monde/2014-07-11/obama-craint-l-escalade-gaza

Publié dans Nouvelle

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Alexandra Coenraets nous propose "Gaza", une nouvelle publée en plusieurs parties

Publié le par christine brunet /aloys

Alexandra Coenraets nous propose "Gaza", une nouvelle publée en plusieurs parties

GAZA.

Juillet 2014.

Entre deux inventaires, Nethaly profite d’une pause pour surfer sur le net.

Les sites d’info.

L’horreur, pour le moment, il n’y a que ça.

Les images de guerre, de corps déchirés, de villes éventrées ont remplacé celles des matches de foot, ceux-ci se faisant rares, la coupe du monde touche à sa fin.

Les bombardements sur Gaza.

Le conflit israélo-palestinien.

Encore lui.

« Opération bordure protectrice ».

L’Etat hébreu bombarde et l’on évoque la possibilité d’une troisième intifada – de l’arabe, « soulèvement » - suite au meurtre d’un jeune palestinien par des terroristes juifs, en réaction au meurtre de trois jeunes juifs par des terroristes palestiniens, du Hamas, présume-t-on. Plus tard, le Hamas réfutera. Certaines sources prétendront qu’Israël connaissait la non implication du mouvement, s’est bien gardé de l’ébruiter, devant l’opportunité de lancer une opération.

Cynical Politik.

Représailles sur représailles, sur représailles, sur lit de représailles, la violence et son cycle infernal. Il n’est guère surprenant que les choses partent en vrille, mais on ne devrait pas s’y habituer. Nous sommes tous reliés. Quoi qu’on en dise, raccordés les uns aux autres par le fil de notre humanité.

Nethaly suit le perpétuel conflit de loin en loin, parce que de près, ça suffit. On en parle tout le temps chez elle, en famille. Nethaly est de confession et d’origine juive, elle vit et travaille à Bruxelles. Elle y a grandi. Belge et Juive.

Depuis deux mois, la tension ne cesse de croître. Dans la communauté, la plupart sont sur les dents, les starting-blocks, prêts à bondir pour se défendre, encore plus que d’habitude. Bouillonnement perceptible sur les réseaux sociaux, qui s’agitent, s’animent, commentent, argumentent et contre-argumentent.

Ce qui se passe là-bas fait écho à ce qui se passe ici, et inversement. Les références récentes abondent, notamment celles de l’affaire Mohammed Merah, du nom de ce franco-algérien, meurtrier de sept personnes en 2012, à Toulouse et Montauban.

Dont trois enfants, devant et dans une école juive.

A l’époque, les réactions avaient fusé de toutes parts. En vrac, émotions exacerbées, condamnations immédiates, hommages unanimes. La Communauté s'était regroupée, sur la défensive, rassemblée comme un seul homme.

Mohammed Merah pris d’assaut et tué.

Justice rapidement rendue.

La classe politique mobilisée.

Les enfants, pleurés.

La douleur, vivace.

Les blessures du passé, rouvertes.

Les peurs, réelles.

La colère à son comble.

Alexandra Coenraets

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"Histoire d'Antoine, le SDF", une nouvelle de Claude Colson parue dans le recueil collectif, Rendez-vous

Publié le par christine brunet /aloys

"Histoire d'Antoine, le SDF", une nouvelle de Claude Colson parue dans le recueil collectif, Rendez-vous

Histoire d'Antoine, le SDF

Ecoutez-moi tous, écoutez bien ! Je suis le conteur, le raconteur, le lien vivant entre hier et aujourd’hui et je veux, là, maintenant, vous raconter...une histoire !

C’était il y a fort longtemps... dans les années 2000. En ces temps-là les hommes vivaient un peu repliés sur eux-mêmes, chacun pour soi, pour ainsi dire. J’allais même dire, chacun chez soi.

Mais il y en a qui n’avaient, hélas, pas de « chez-soi ». On les appelait les S.D.F., les Sans... Domicile... Fixe ! …Ça voulait dire qu’ils dormaient où ils pouvaient. Pour certains, chez quelqu’un qui voulait bien les héberger.

La plupart, moins chanceux, dormaient dans la rue.

Vous imaginez ! Pas d’hygiène possible, devoir mendier pour manger, et l'hiver supporter la morsure du gel sous les débris de cartons utilisés comme couvertures sur leur lit de bitume, à même le sol.

Craché, juré ; je vous entends déjà : « Pas de la rigolade, tout ça ! »

Eh bien, c’est vrai ! Antoine était malheureusement dans la deuxième catégorie.

Cette année-là l’abbé Pierre venait de mourir. Après Coluche, il ne restait plus grand monde pour s’occuper de ces miséreux. Alors, un peu avant la Noël ils décidèrent de faire parler d’eux. Quelques bénévoles les aidèrent et ils se firent... voir ! Vous vous rendez compte ! En plein Paris,dans des tentes rouges, le long du canal St Martin !

Comme en plus on allait bientôt voter, des élections je ne sais plus pourquoi, ça rameuta les journalistes. Ça faisait un peu désordre. Les bonnes gens, qui quand même, plus ou moins, s’apprêtaient à s’empiffrer, s’indignèrent : « Mais que fait donc le gouvernement ! »

C’était assez pratique comme excuse. C’est toujours aux autres de faire, quoi ! On connaît.

Antoine, lui, se trouvait là ce mercredi. Il avait picolé pas mal la veille avec ses copains au bord du canal car ils n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent et il gelait sévère.

— Y’a pas à dire, le kilo de rouge en carton, c’est pas trop cher à la supérette et puis, ça réchauffe. Bon d’accord, il faut oser y entrer à la supérette et se fader les tronches écoeurées des Maadames et des Moonsieurs qui trouvent qu’on sent pas bon. J’voudrais les y voir, moi. On va quand même pas s’flinguer pour leur faire plaisir, non !

Bref, ce matin-là, vers midi, il était tout près de l’eau et ne voilà-t-il pas qu’il entend crier au secours. C’était un gamin de 7-8 ans qui était tombé à la flotte. " Qu’est-ce qu’il fout là, ce gamin ?", pensa Antoine.

Il n’eut pas l’occasion de s’le dire bien longtemps car il retrouva aussi sec ses réflexes de jeune homme. Avant sa dégringolade il avait été- ado - champion de natation. Et même que 10 ans après il détenait encore le record d’Île de France du 400 4 nages.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il était au jus. Vingt dieux ! Ça l’a dégrisé d’un coup. Elle devait être à 9 ou 10 degrés, au plus. Il avait juste enlevé, arraché plutôt, ce qui lui servait de godasses.

Ça été dur de faire les 10 mètres pour agripper l’marmot qui remontait déjà pour la deuxième fois, en se débattant. Enfin, il l’a fait, à temps, et il a ramené le petit Pierrot à moitié inconscient mais bien vivant sur la berge.

Les journalistes présents, et qui depuis huit jours commençaient à s’emmerder sec, avaient filmé la scène et l’Antoine, il passa en direct au 13 heures. Il savait pas trop quoi dire, il avait froid et tremblait de tout son corps. On ne lui avait même pas refilé une couverture, ... ça faisait mieux pour le scoop.

Bon, enfin, ça a servi quand même à quelque chose tout ce cirque car un"organisme non gouvernemental", comme on disait alors, a été ému par ce sauvetage et s'est occupé activement de reloger tous les sans abris du canal, sans exception. Antoine est devenu une vedette. Bon, allez... d’accord... pendant 10 jours...

Il s’en fichait d’ailleurs, mais ce qui lui a fait le plus plaisir, à lui qui vivait tout seul depuis que sa femme l’avait plaqué, emmenant le reste de la famille, dès que ça avait commencé à aller mal pour lui, ben c’est la lettre que lui a apportée le facteur 3 jours avant le Nouvel An.

C’était marqué, comme adresse :

À Monsieur Antoine, le héros

Tente rouge foncé

Canal St Martin – Paris

Et dedans, le gamin avait écrit : « Toinou, les pompiers m’ont dit ce que tu avais fait pour moi et j’ai envie de te connaître. Alors comme étrennes j’ai demandé au bon Dieu qu’il fasse que tu veuilles bien passer le réveillon avec moi, mon papa et ma maman. Tu voudras, dis ?

Il n'a pas pu lire jusqu’au bout, l’Antoine ; de grosses larmes qui lui coulaient du visage avaient rendu les derniers mots illisibles, mais... oui, ça... il en était sûr, et même si ça coûtait au pouilleux qu’il était devenu,il irait...

pour le gamin !!!

Claude COLSON

claude-colson.monsite-orange.fr

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Le plus bel habit, une nouvelle signée Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Le plus bel habit, une nouvelle signée Louis Delville

LE PLUS BEL HABIT

C'est quand le roi a appris la nouvelle qu'il s'est réellement fâché !

Fâché comme jamais, le bon Roi Albéric… Fâché contre tout et contre tous. Il faut dire qu'il était trop bon, Albéric II. Il gouvernait son petit royaume avec sagesse et laissait parfois la situation se dégrader mais jamais trop ! Son premier ministre, un peu fourbe, lui cachait certaines informations et cela irritait de plus en plus le souverain.

Or donc, ce matin-là, la Princesse Pascaline avait dû avouer le terrible secret… Elle attendait un enfant et apparemment, elle ne connaissait même pas le père. Les festivités à l'occasion de ses vingt ans avaient été somptueuses et fort arrosées. Les danses les plus sages avaient fait place aux plus lascives et dans les bras de Pascaline, les princes les plus fortunés avaient cédé la place aux plus charmants…

Pascaline a bien sûr une idée mais elle refuse d'en parler avec qui que ce soit.

"Ma fille, vous resterez seule dans le donjon jusqu'à ce que vous vous décidiez à m'avouer le nom de votre amant !"

Et Pascaline reste seule de longs jours…

"Oyez, oyez, braves gens, notre bon roi Albéric promet la main de sa fille au prince qui avouera être le père de l'enfant qu'elle porte !"

La nouvelle parcourt le royaume et un beau matin, trois jeunes hommes arrivent au château. Trois garçons d'une beauté parfaite et de noble stature.

"Majesté, nous sommes venus ici pour vous demander la main de Pascaline."

"D'ailleurs, dit le premier, je suis le père de cet enfant, nous avons dansé jusqu'au bout de la nuit."

Le second plaide : "Sire, le père ne peut-être qu'un prince de sang et j'en suis."

Le troisième ose un timide : "Mais non, vous faites erreur, je suis assurément celui qui…"

Les trois prétendants semblaient prêts à s'entre-tuer jusqu'à ce que la vérité éclate !

"Je n'aime guère les tueries. Je vais vous soumettre à une épreuve. Celui qui triomphera sera digne d'être le père de cet enfant."

"Oyez, oyez, braves gens, notre bon roi Albéric vous convie à assister à l'épreuve qui désignera celui qui deviendra son gendre !"

Dès le lendemain, le peuple se rassemble. On amène les trois prétendants.

"Il faut vous présenter devant moi, dans le plus bel habit possible, avant la pleine lune, dans trois jours ! Je serai seul juge de la beauté et du port de l'habit !"

Quoi de plus beau que la soie, pense le premier qui se rend chez le meilleur tailleur du royaume.

Quoi de plus noble qu'une belle armure, pense le second. Aussitôt, il se précipite chez l'orfèvre le plus réputé.

Le troisième, le moins fortuné, réfléchit et part vers la forêt toute proche. C'est en chemin qu'il rencontre un drôle de petit personnage. Une grande plume orne le couvre-chef qu'il a sur la tête et il a les yeux brillants comme des diamants.

"Bienvenue, chevalier, que me vaut le plaisir de cette visite ?"

"Je suis à la recherche d'un costume merveilleux qui me permettra d'épouser la fille du roi… "

"Suis le chemin que tu vois là, devant toi. Il te conduira vers le meilleur faiseur !"

Et notre prince marche pendant des heures et des heures. Il traverse la rivière, contourne un grand champ de coquelicots, monte et descend mille collines. Le soleil est presque couché quand il arrive dans une clairière. Et là, devant une vieille cabane, une femme habillée de noir est occupée à tisser un merveilleux tissu bien plus fin que la soie et d'une couleur étonnante : une sorte de gris, légèrement bleuté.

- Tu viens pour un costume, n'est-ce pas ?

- Euh oui mais comment… ?

- Je sais tout. Regarde cette étoffe précieuse. Demain, à l'aube, tu l'auras ton habit !

Et elle disparaît dans la cabane.

Le lendemain, notre prince qui a dormi d'un seul œil dans la clairière, voit arriver la femme en noir avec une veste superbe et un pantalon parfaitement coupé.

- Parfait, c'est bien à ta taille…

- Comment vous remercier ? Comment vous payer pour ce travail ? Je suis bien pauvre…

- Sache que je ne désire pas être payée et que les amies qui me fournissent le fil ne demandent rien non plus ! Va, on t'attend là-bas !

Et notre prince repart. Il monte et descend mille collines, contourne le grand champ de coquelicots où il cueille la plus belle des fleurs. Il traverse la rivière et marche pendant des heures. En passant, il salue le petit homme aux yeux brillants comme des diamants qui lui sourit et il rejoint le palais.

Le roi Albéric n'a pas hésité longtemps, le prince au costume gris-bleu avec un coquelicot à la boutonnière lui a plu et Pascaline a évidemment accepté de l'épouser.

J'étais à la noce, on y a fort bien mangé et fort bien bu. Les meilleurs mets ont été servis. Tout le monde a apprécié les superbes vins sortant du cellier du roi. On a dansé jusqu'à la fin des festivités mais, cette fois, Pascaline n'a eu qu'un seul cavalier.

Quand le coquelicot a été fané, le prince et la princesse sont partis en voyage de noces. On m'a dit qu'ils étaient même passés par ici mais cela, c'est une autre histoire…

Par contre, quelques années plus tard, lorsque la princesse a succédé à son père, personne n'a compris pourquoi elle a décrété que les toiles d'araignée ne seraient jamais enlevées dans sa chambre à coucher. Vous savez, ces toiles d'une couleur étonnante : une sorte de gris légèrement bleuté.

(Extrait de "Petites et grandes histoires")

Louis Delville

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Si tu veux être aimé, aime... une nouvelle de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Si tu veux être aimé, aime... une nouvelle de Micheline Boland

SI TU VEUX ÊTRE AIMÉ, AIME

Germaine est une petite grenouille bien malheureuse. Elle est moche, des plaques brunes, plus irrégulières que celles de ses sœurs et de ses amies, lui couvrent la peau.

Elle est dotée d'une voix rauque et pousse des "quoi, quoi,…" tellement ridicules ! "Ne touchez pas cette bête, disent les mères à leurs enfants, sans quoi vous aurez des problèmes d'allergie". "On ne joue pas avec toi, t'es trop laide. On dirait que tu portes une tenue de camouflage", disent les autres grenouilles. "Tu devrais aller voir un orthophoniste pour améliorer ta voix", ajoute sa sœur, Françoise.

Germaine est triste de toutes ces réflexions. Elle pense : "Je n'attire pas la sympathie. On ne m'aime pas et je ne peux rien y changer. Rien ne m'empêche pourtant d'être gentille. Au moins, je serai contente de moi. Et puis qui sait, peut-être, un jour trouverais-je ainsi une amie ou un mari…"

Alors, un jour qu'elle observe un oiseau chercher pitoyablement à attraper un insecte, elle fait quelques bonds et lui ramène une belle mouche… "Oh merci, ma douce", fait l'oiseau.

Après avoir aidé cet oiseau, elle secourt des oisillons encore peu expérimentés, leur présentant collés sur sa langue de délicieux insectes dont elle aurait pu faire bonne chère.

Un autre jour, elle voit une vieille grand-mère qui pleure et gémit près de la mare. "Oh mon pauvre Jules, parti trop tôt ! " Alors Germaine pour consoler la vieille coasse : "Quoi, quoi…" et la vieille, dont l'audition est mauvaise, comprend "Crois, crois…" La vieille reprend aussitôt courage. "Oui, mon Jules, je crois bien que je te retrouverai là-haut…", fait-elle avec un petit sourire.

Un autre jour encore, elle réalise mille sauts périlleux pour distraire une de ses sœurs immobilisée par une patte cassée.

Un peu plus tard, en quelques bonds, elle transporte un petit escargot qui avait rendez-vous à l'autre bout du jardin.

Un beau matin, la petite grenouille entend Maurice, un de ses lointains cousins, avouer à son frère en rougissant : "Je l'aime bien Germaine, elle est si charmante et serviable… Je crois bien que j'en suis dingue amoureux. "

Par sa douceur et par sa compassion, Germaine avait séduit Maurice et un peu plus tard, celui-ci la demanda en mariage.

(Extrait de "Contes en stock")

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Le vieux chat, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Le vieux chat, un texte de Micheline Boland

LE VIEUX CHAT

Zébulon est un vieux chat gris. Un vieux chat qui rêve du bon vieux temps, du temps où il était le plus fort, le plus beau, le plus admiré et le plus redouté de tous les chats.

Oh, Zébulon ne manque de rien. Il est plutôt bien loti. Il possède un magnifique panier situé près de l'âtre, on le nourrit de pâtées délicieuses, vous savez ces pâtées au thon, au lapin, au poulet dont on vante tant les mérites dans les publicités. Sa maîtresse lui concocte même une bouillie avec des restes de cabillaud, de saumon, de sole, de turbot, de rouget ou de lotte.

"Voilà Zébulon, une pâtée digne d'un trois étoiles. Avec des restes de pintade, quelques crevettes et du riz. "

Ses maîtres lui demeurent reconnaissants d'avoir croqué quantité de souris, de souriceaux, de rats, de musaraignes, de mulots. C'est qu'avec Zébulon, les provisions étaient à l'abri des rongeurs.

De partout, la rumeur courait. "Attention au gros chat gris. Il est rapide comme l'éclair, malin comme un singe. "

Dans cette famille-là, on possédait un chat hors pair qui pourchassait impitoyablement ces petits mammifères qui constituent l'ordinaire des matous.

La mère de Zébulon lui avait donné une éducation sévère, faite de théorie, mais aussi de pratique. Il en avait appris des choses. À réfléchir avant d'agir, à exercer sa jugeote, à demeurer immobile, à s'élancer sans bruit, à observer, à différer son plaisir en cas de doute. Dans sa jeunesse, on le craignait. Dans sa maturité, on tremblait au simple énoncé de son nom !

À présent, il est vieux, balourd. On le regarde avec compassion. Il souffre d'arthrose, il a les réflexes lents, une vue et une audition moins aiguisées. Il garde le souvenir de ses prouesses. Il a la larme à l'œil quand il pense à certaines parties de chasse. Il se pourlèche les babines quand il se rappelle la saveur d'une chair fraîche de souriceau, cueilli au sortir de son trou. Toutes les pâtées industrielles ou faites maison ne remplaceront jamais cela.

Dans son joli panier, bien au chaud, Zébulon rêve.

Il lui suffirait de renouveler un peu ses stratégies de chasse pour se délecter de temps à autre comme au bon vieux temps, celui où toute action était couronnée de succès. Il médite, médite, médite encore, des heures et des heures.

Plus, il se remémore le passé, plus naît en lui le désir de devenir plus entreprenant. Il se remue plus. Il va jusqu'au salon, jusqu'au bureau, jusqu'au garage. Il s'aventure de plus en plus loin. Il reprend courage. Il va jusqu'au cellier. Il s'étend nonchalamment, les yeux mi-clos. Il observe ces souris qui passent et repassent devant lui comme s'il n'était pas là. Ces petites bêtes le savent : depuis une bonne année, il ne se nourrit plus que de pâtées, il réagit lentement, il passe plus de temps à dormir qu'à bouger.

Zébulon remarque une grosse souris grise qui régente son petit monde de souriceaux. "Allez les petits, mangez cette délicieuse farine. C'est plein de vitamines. Le trou dans le sachet est suffisamment grand pour que vous y mangiez à plusieurs ! "

La grosse souris grise regarde Zébulon.

"Tu es moins fier maintenant…

- Ma belle amie, si je vous recherchais, vous les souris, c'est que je vous aime à la folie.

- Ma belle amie ? Depuis quand suis-je ton amie ?

- Depuis toujours. Remarque comme nous nous ressemblons. De grandes moustaches, une longue queue, un pelage grisâtre. C'est toi, ma douce, qui te méprenais sur mes intentions !

- Et mes deux sœurs, n'est-ce pas toi qui les as mangées ?

- Je les ai mangées quand elles sont décédées.

- C'est toi qui les as tuées…

- Non, crois-moi, la maladie leur a été fatale. Ma belle amie, faisons la paix. Le temps m'est compté. Je veux monter là-haut l'âme sereine, me réconcilier avec mes ennemis avant le grand saut final. Comprends-moi. Laisse-moi simplement te regarder aller et venir avec tes petits… Je vous aime tant !

- D'accord mais garde tes distances ! "

Zébulon vient régulièrement dans le cellier. Les souris s'habituent à sa présence. Il reste auprès d'elles, étendu mollement, à faire la sieste, à rêvasser, à apprécier leur ballet incessant, leur odeur appétissante.

"Oh mes belles amies comme je suis heureux ! Je pourrai m'en aller en ne laissant aucune haine derrière moi. "

Les jours passent. Les songes de Zébulon sont peuplés de gigots de souriceaux, de pattes de souris charnues, savoureuses à souhait.

Quelques semaines plus tard, un premier souriceau trop familier, demeuré seul avec Zébulon fait les frais de son audace. Quelques jours plus tard, un deuxième, tout aussi imprudent, subit le même sort. Leur mère pense qu'ils ont tous deux pris leur indépendance et qu'ils sont allés rejoindre de jolies cousines dans la grange voisine de la maison.

"Ma belle amie que je vous aime, vous les souris. "

Zébulon dit et redit cette vérité à la grosse souris grise qui n'approfondit pas de quel amour il s'agit.

Écoutez Zébulon qui chante près de l'âtre, mon conte est fini.

(Extrait de "Contes en stock")

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

 Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

Sur le site www.enviedecrire.com, chaque mois, un concours. Octobre 2014, hommage à Marguerite Duras. Il s’agit d’écrire un texte qui commence par cette phrase de Duras :

« Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. »

Les internautes ont voté. Quatre-vingt cinq votes pour mon texte. Trop peu. Tant pis. Voici le texte :

*********

Le banc, le banc juste en face de l’école

Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête.

— Vous les aimez, n’est-ce pas, ces lieux ouverts vers le ciel, avec des enfants qui jouent et crient et se bousculent…Et des ballons aussi, comme souvent, quand les lieux sont ouverts vers le ciel et les étoiles et que des enfants courent vers des libertés, il y a des ballons qui se perdent. Et des enfants qui retrouvent les ballons…

L’homme n’avait pas terminé son mouvement, celui de s’asseoir sur ce banc défraîchi situé juste en face du grillage ouvert, lorsqu’il lâcha ces mots à cette femme, une femme plus jeune que lui mais dont les traits du visage semblaient brouillés, presqu’éteints.

— Oui, j’aime ces lieux qui vivent de tous ces cris d’enfants, ces images qui ondulent tout autour de moi. Je regarde tout ça avec autant de joie que si j’avais devant moi le grand écran d’un cinéma de quartier. Vous comprenez…Vous paraissez si bien comprendre les choses, avant même qu’elles ne soient dites. Comme c’est étrange…

— La raison en est très simple, il se fait que je voyage tous les jours de la semaine. Depuis tellement d’années, aussi. J’en ai connus, des regards comme le vôtre.

— Mon regard aurait d’après vous quelque chose de particulier ?

— C’est un regard qui cherche. Il cherche quelque chose dans l’absolu. C’est un regard qui se prolonge, qui se projette dans le temps. Je perçois tout cela, Mademoiselle.

— Tous ces voyages ont grandi vos ressentis, Monsieur.

— Oui, cela s’apprend. J’ai appris à voir des choses nouvelles. Cela ne vous arrive-t-il donc jamais, lorsque vous allez en vacances ?

— En vacances ? Je suis seule, il ne m’est pas permis de prendre des vacances…

— Votre situation n’est donc pas changée…

— Vous devinez si bien les choses, Monsieur. En effet, ma situation est la même depuis si longtemps.

— Et ce bal, vous y êtes allée ?

— Un bal ?

— Oui, il me semblait que vous deviez vous rendre à un bal, afin de rencontrer un homme, un homme qui vous emmènerait en vacances et vous apprendrait à voir des choses nouvelles…

— Un bal. Rencontrer un homme. Oui, c’est une idée qui ne m’est pas tout à fait inconnue, je vous l’avoue.

— Depuis toutes ces années, vous avez donc échappé à tout cela, aux bals, aux vacances, aux choses nouvelles ?

— Le regard que je porte sur les choses quotidiennes, j’y suis habituée à présent. Cela me convient ainsi. Mais dites-moi, Monsieur, vous me connaissez ? Nous sommes-nous déjà assis sur ce banc ? C’est vrai que regarder cette maison ouverte dans cette cour de récréation me prend tout mon temps libre. Et ces enfants, si joyeux…

— Vous ne vous souvenez donc pas de moi ?

— Non, Monsieur, veuillez m’excuser, votre voix, votre visage ne me disent rien.

— De votre vie, vous n’avez rencontré sur un banc ou l’autre un homme, un voyageur qui vous aurait entretenu de ses voyages et des choses nouvelles que l’on apprend au cours de l’un ou l’autre voyage?

— Non, monsieur. Mais vous savez, j’ai parlé à de nombreuses personnes, sur les bancs…

— C’était sur un banc, en effet. Vous étiez seule, comme aujourd’hui. Vous aviez des projets. Vous aviez envie de vous rendre à des bals, de rencontrer un homme. Il vous épouserait. Ce jour-là, le jour que vous m’avez raconté tout cela, un enfant vous accompagnait. Un tout petit enfant. Il se mit à geindre et vous m’avez dit…

— Au revoir, Monsieur, peut-être à ce samedi qui vient…

— Oui, c’est ça. D’un pas rapide, vous êtes partie. Je vous ai regardé le plus longtemps que je pus. Vous ne vous êtes pas retournée. C’était dans un square. Oui, c’est bien ça, dans un square.

Carine-Laure Desguin

******************

Voici le texte sur le site : http://www.enviedecrire.com/textes-concours-de-nouvelles-le-banc-le-banc-juste-en-face-de-lecole/

— Carine-Laure, les dernières news ?

— Ah, je bosse, l’année 2015 démarre…

http://carinelauredesguin.over-blog.com/article-190-quelques-news-125345026.html

 Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

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Le fils du peintre, 3e partie, une nouvelle de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Le fils du peintre, 3e partie, une nouvelle de Louis Delville

Les jours passaient sans ennui véritable mais aussi dans un train-train qui devenait de plus en plus pesant pour moi. La fin d'après-midi était consacrée aux mathématiques. J'ouvrais un de ses livres de classe et tentais quelques explications. Il ne se dérobait pas souvent, faisant même parfois preuve d'intérêt pour la beauté d'une formule ou la subtilité d'un théorème de géométrie.

Gérard avait insisté pour que je continue à occuper sa chambre. À ma grande surprise, ni sa mère, ni Gaston ne s'y étaient opposés.

Tous les matins, nous allions au village pour le petit- déjeuner café-croissant qu'il insistait pour payer et l'après-midi, c'était la plage et une longue baignade. Depuis fin juin, l'été était exceptionnel, la température n'était jamais descendue en dessous des vingt degrés et le ciel restait invariablement bleu. Je bronzais à vue d'œil et Gérard se livrait de plus en plus.

Certaines soirées, nous restions longtemps à bavarder couchés sur nos lits. Nous parlions aussi bien d'histoire que de littérature. Gérard se disait attiré par Rimbaud comme beaucoup d'adolescents de son âge. Et le fait que je m'appelais Arthur ne le laissait pas indifférent.

Un soir où nous étions bien fatigués de notre journée, Gérard me proposa de nous coucher plus tôt. Le soleil avait été particulièrement généreux ce jour-là et la chaleur qui régnait dans la chambre m'incita à dormir en bermuda. Comme chaque soir, je me suis couché le premier et sans dire un mot, il s'est glissé derrière moi et j'ai senti que, comme moi, il avait troqué son pyjama contre un simple slip. Ses mains caressaient mon dos et mes épaules. J'ai frissonné.

J'étais revenu quelques années en arrière, je sentais les mains de Sophie sur moi, ses baisers enflammés, sa peau nue contre mon corps. Oh, Sophie ! Laisse-moi encore te caresser, t'embrasser. Sophie, mon amour ! J'aime te sentir, j'aime sentir ton parfum, j'aime te voir nue près de moi, offerte et pourtant si sage ! Le souvenir de nos étreintes ne s'est pas estompé avec le temps, Sophie. Tu es toujours là, près de moi, prête à te donner ou à me prendre… La nuit chaude m'enveloppait dans une volupté parfaite.

Puis Gérard s'est reculé et après m'avoir simplement souhaité une bonne nuit, il est retourné dans son lit. J'ai à peine répondu et je suis tombé endormi.

Le lendemain, Gérard m'a longuement expliqué qu'il ne savait vraiment pas pourquoi il avait fait cela, qu'il regrettait, qu'il me demandait pardon. Qu'il était vraiment malheureux avec des parents si lointains. Qu'il ne voyait qu'une solution à son avenir, c'était le suicide…

J'ai essayé de l'en dissuader, lui montrant les beautés de la nature, les amitiés qu'il pourrait avoir au long de sa vie. Qu'il était joli garçon et que les filles ne manquaient pas. Qu'il trouverait un jour le grand amour et que tout ce qu'il vivait aujourd'hui lui semblerait si dérisoire qu'il en rirait.

Je lui ai parlé de Sophie, de moi, de cet amour brisé en cent jours et de ma volonté d'aller au-delà de mon chagrin et de vivre.

Gérard était persuadé que, dès la rentrée scolaire, on allait encore le changer d'école. Ses nuits étaient peuplées de cauchemars et, la journée, il me parlait de moins en moins.

Les jours avançaient vers le mois d'août et Gérard dépérissait à vue d'œil. J'avais découvert qu'il prenait régulièrement de petits comprimés, des analgésiques m'avait-il dit. Et comme je le questionnais à ce propos, il se referma comme une huître et je ne pus rien en tirer de plus.

J'avais parlé à ses parents sans que cela ne les inquiétât. Son père ne semblait guère prêt à faire venir le médecin et, comme d'habitude, sa mère se taisait.

Le lendemain, je partais pour Rennes sous prétexte d'une visite chez le dentiste. J'ai acheté un petit pistolet et je suis revenu à Cancale. Un coup. Il ne m'a fallu qu'un coup pour délivrer Gérard…

Gérard, tu es libre maintenant ! Pars, Gérard ! Pars vers le monde ! Moi, je vais rejoindre Sophie. Cent jours ce n'était pas assez.

J'ai posé l'arme contre ma tempe et j'ai appuyé sur la détente…

(Extrait de "Petites et grandes histoires")

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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Le fils du peintre, deuxième partie... une nouvelle de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Le fils du peintre, deuxième partie... une nouvelle de Louis Delville

Gaston S. était un peintre renommé mais j'avoue n'avoir pas fait la relation entre cet homme au nom connu dans les milieux artistiques et celui dont j'allais devoir m'occuper pendant près de soixante jours.

Qu'avait-il donc de si singulier ce Gérard ? Un ado un peu déboussolé, m'avait dit sa mère. Déboussolé, qui ne l'a pas été à cet âge ?

Dès mon arrivée, vers dix-sept heures, j'ai tout de suite remarqué le nom bizarre de la villa : 'La nuit'… J'ai sonné et une domestique âgée m'a fait entrer dans un petit salon. Une grande porte-fenêtre ouverte donnait directement sur la plage. À quelques pas, il y avait un jeune garçon qui semblait dormir sous un parasol, couché en maillot, à même le sable. Madame S. est arrivée et après les présentations d'usage, elle m'a désigné le parasol en disant : "C'est Gérard ! Essayons de ne pas le réveiller !"

Elle a fermé la porte et a commencé à me raconter la vie de Gérard, un enfant qu'ils avaient adopté à trois ans et que son père n'avait jamais trop apprécié. Un gosse difficile, mal dans sa peau, ayant de grosses lacunes scolaires et en plus mal élevé, selon lui. La mère semblait un peu plus le défendre. Elle jugeait que Gérard avait juste une santé un peu fragile, était vraiment taiseux et avait eu de mauvais professeurs dans les trois ou quatre lycées qu'il avait fréquentés.

Soudain, elle se figea, me désigna la plage du doigt. Gérard se levait. Il plia le parasol et revint lentement vers la maison. Je l'entendis monter l'escalier. Sa mère resta muette quelques secondes avant de l'appeler : "Gérard, descends. Ton précepteur est là !"

Il rentra dans le petit salon en maillot de bain. "Bonjour Monsieur", me dit-il, en restant à trois mètres de moi.

- Ah non, Gérard, pas de Monsieur entre nous ! Je pourrais être ton frère aîné et je m'appelle Arthur.

- Comme Rimbaud, un bien joli prénom…

Et il quitta le salon !

"Puis-je, moi aussi, vous appeler Arthur ? ", demanda-t-elle. Ce que je me suis empressé d'accepter. Elle sonna un domestique qui vint me conduire à ma chambre qui était voisine de celle de Gérard. En passant devant sa porte restée ouverte, j'ai remarqué les deux lits qui occupaient presque toute la pièce.

C'est lors du repas du soir, à dix-neuf heures trente précises, m'avait-on annoncé, que j'ai fait la connaissance de Gaston, le père. Dès son entrée, toute la famille s'est levée pour réciter le bénédicité. La cuisinière avait déposé tous les plats sur un grand guéridon, Gaston prit la soupière et servit chacun sans dire un mot. Le potage à peine terminé, il débarrassa la table de la vaisselle sale et amena le rôti de veau, les carottes vichy et le plat de pommes de terre. Chacun lui tendait son assiette et recevait sa ration. La corbeille de fruits du dessert se retrouva au milieu de la table et là, chacun put choisir, rapidement, sa pomme préférée. Il est vrai que seules des pommes composaient cette corbeille !

Puis, tout le monde a suivi Gaston jusqu'au petit salon où j'avais été reçu. Il me posa quelques questions sur mes études et quitta la pièce pour ne plus apparaître avant le lendemain. Quel homme bizarre, ce Gaston S., tout le contraire de ses œuvres, si colorées, si joyeuses…

Gérard me proposa de venir dans sa chambre. "Pour parler", précisa-t-il à sa mère qui avait levé des yeux inquiets.

Nous sommes montés et il m'a invité à m'asseoir sur un des deux lits.

"Tu te rends compte, Arthur. Il est comme ça tous les jours. On n'a pas le droit de laisser quoi que ce soit sur son assiette ni d'en demander un peu plus. Mon père considère que le repas est un moment privilégié de silence et veut tout régenter. Si tu savais les punitions que j'ai endurées durant ma jeunesse ! Privé de nourriture si j'arrivais en retard au repas. Il m'a battu plus souvent qu'à mon tour."

Comme je m'étonnais du peu de réaction de sa mère, il continua : "Oh, elle ! Elle a peur de lui et elle se tait. Depuis que je suis arrivé dans cette famille, elle ne souffle mot. Et non contente de tenir sa langue, elle acquiesce du regard. Il faut voir comme elle lui sourit lorsqu'il lui sert sa pitance. Et, en plus, la bouffe est immonde. Tu as goûté ?"

Certes le repas ne me laissait pas un souvenir impérissable mais j'avais appris à me contenter de peu durant mes études.

Nous avons continué à discuter tard dans la soirée et quand je lui ai dit que j'étais fatigué par mon voyage et que j'allais me coucher, Gérard a insisté pour que je reste avec lui et que je dorme dans l'autre lit : "Dis Arthur, tu acceptes ?"

Cette proposition tombait bien. Moi qui dors fenêtre ouverte, j'avais peur de ne pas supporter le bruit de la mer toute proche et puis, comment refuser cette demande d'un enfant triste et désemparé ? Je suis retourné dans ma chambre pour y faire une rapide toilette et revenu en pyjama chez Gérard, dont la chambre donnait sur le jardin.

La nuit fut calme. Depuis la mort de Sophie, c'était la première fois que je dormais d'une traite. L'air marin devait en être la cause. À mon réveil, Gérard était déjà levé.

- Il est plus de huit heures. Il fait beau, allez, on y va ?

- Où veux-tu aller ?

Il m'expliqua que tous les matins, le petit-déjeuner à la maison était invariablement fixé à sept heures quarante-cinq et terminé à huit heures. Très souvent, il le ratait. Alors, il partait à pied au village, s'attablait au seul bistrot du coin commandant un café et des croissants. Il avait trouvé ce subterfuge pour s'échapper dès qu'il le pouvait. Je l'ai même soupçonné de se lever en retard exprès.

Après le repas de midi, servi dans les mêmes conditions que celui de la veille au soir, Gaston m'a invité à le rejoindre dans son atelier.

Je l'ai suivi jusque dans le saint des saints avec prudence. L'espace était occupé par des dizaines de toiles plus ou moins terminées. Il s'est assis au fond dans un fauteuil d'osier et m'a désigné une chaise. Je m'y suis assis.

- Arthur, mon très cher, je voudrais vous mettre en garde contre Gérard. Je le connais, il est vicieux, ce gamin.

- Monsieur, j'avoue ne pas comprendre… Nous avons longuement parlé et seule votre très grande sévérité semble lui poser problème.

- Détrompez-vous, je suis sévère, comme il dit, depuis qu'il est en âge de comprendre. À dix ans déjà, il m'a menacé de déposer plainte parce que je l'avais puni pour un mauvais résultat scolaire et depuis, il ne fait plus rien de bon à l'école. En plus, il me vole avec la complicité de sa mère à qui je ne dis rien pour ne pas lui déplaire. La pauvre ! Elle rêvait d'un fils modèle. Ce n'est qu'une petite crapule.

- Gérard me semble plutôt intelligent pourtant. Hier soir, il m'a raconté plein de choses intéressantes à propos de la région…

- Cette nuit, voulez-vous dire ?

- Certes, cette nuit, comme vous dites. Croyez-moi si vous voulez, il ne s'est rien passé entre Gérard et moi. Nous avons dormi comme des frères…

- Méfiez-vous Arthur, méfiez-vous !

Il se leva et me désigna la porte. Je suis sorti un peu étonné de son discours et surtout de son manque de réaction après ma décision d'occuper la chambre de son fils.

Gérard m'attendait pour aller à la plage. Il était en maillot, il avait pris le parasol et une immense serviette de bain. Il ne m'a pas fallu plus de deux minutes pour remonter à la chambre, me mettre aussi en maillot et partir en le suivant. Il choisit l'endroit avec soin, tournant autour du parasol qu'il avait planté, il étendit la serviette et m'invita à me coucher à ses côtés.

Bien à l'abri des rayons du chaud soleil de juillet, nous étions étendus.

- Mon père t'a parlé, n'est-ce pas ?

- Oui, il m'a dit que tes résultats scolaires n'étaient pas à la hauteur de ses ambitions.

- Ses ambitions ! Parlons-en de ses ambitions, depuis près de quatre ans, il ne fait plus rien de bon, Gaston S., il se contente de vivre sur sa réputation, de fourguer ses vieilles toiles à des galeries d'art à la mode et puis rien, plus rien, moins que rien !

À y penser, c'est vrai que cela faisait longtemps que j'avais lu ou entendu quelque chose de nouveau au sujet de la carrière de son père. Une éclipse de quatre ans, cela restait inexplicable pour un peintre de talent qui avait tout pour devenir célèbre et adulé.

- Viens te baigner. La mer est bonne depuis plusieurs jours, elle est aussi chaude que la Méditerranée.

À ce moment-là, je surpris dans son regard la même lueur que celle qui emplissait les yeux de Sophie quand nous étions seuls dans ma petite chambre. Sophie… Elle me semblait si loin, son souvenir s'estompait doucement.

Je l'ai rejoint dans les vagues de la marée montante et nous avons barboté dans l'eau tiède avant de revenir sur la plage pour nous sécher au soleil.

- Tu ne sembles pas heureux ici, ai-je risqué…

- Tu sais, Arthur, tu commences à comprendre mon calvaire. Mon père veut que je fasse des études scientifiques, que je devienne ingénieur ou médecin. Faire de telles études était son plus cher désir quand il était jeune. La guerre l'en a empêché. Alors, il veut que je prenne le relais. Moi, je n'aime que la littérature. Il a été jusqu'à me priver de lecture quand j'étais gamin. Je me souviens avoir lu les livres de Jules Verne, à la lueur d'une lampe de poche, soigneusement caché sous mes couvertures. Je le hais, ce père qui n'en a que le nom. Il a brisé tous mes rêves de gosse. Tu as vu le nom de la villa ?

- Oui, 'La nuit'…

- Tu sais qu'avant, elle s'appelait 'Arthur Rimbaud' ? Qu'il l'a débaptisée ? Qu'il a fait refaire une nouvelle plaque avec ce nom sinistre ? Et qu'il a jeté l'ancienne dans le feu ouvert du salon où nous avons assisté à sa mort ? J'en ai pleuré pendant des nuits…

- J'avoue que je comprends mieux ton ressentiment mais il y a quand même tes nombreuses écoles ?

- Parlons-en des nombreuses écoles, ils m'ont changé d'établissement chaque fois que j'avais un professeur intéressant. La dernière fois, ils sont venus à une réunion de parents et rien qu'en voyant le prof de français, ils ont jugé qu'il était incompétent ! Sans un mot, sans écouter personne, ni lui, ni moi, mon père a décrété que les cours ne me convenaient pas… Pourtant, on en apprenait des choses avec ce prof et on devait bosser ! Et comme d'habitude, ma mère n'a rien dit.

Vers dix-huit heures, nous sommes revenus vers la maison. Sa mère qui nous observait, fit un signe de la main auquel Gérard répondit avec un triste sourire que je ne lui connaissais pas encore.(...)

Louis Delville

Extrait de "petites et grandes histoires", Ed. Chloé des Lys

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

Publié dans Nouvelle

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