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Texte n°3 concours les petits papiers

Publié le par christine brunet /aloys

 

Derrière la porte 

 

Les invités ont poussé un hooooooo extasié en voyant la mariée s’extirper d’un carrosse de fer forgé peint en blanc, en forme de citrouille avec des vrilles de plastique entrelacées et deux laquais portant des masques de souris, tant secoués sur le marchepied arrière qu’un des deux a vomi sur sa tenue blanche. Il a sauté au sol pour soutenir galamment la main potelée de la mariée, et se tient courbé pour dissimuler la trainée de café au lait avec biscotte au fromage mixés dans l’estomac, qui empeste et décore l’avant de sa livrée. Hortensia-Marie, la mariée (Rose-Marie de son vrai nom, Grosse-Mariepour les coquins) fronce le nez aux relents acides dont elle n’identifie pas la provenance, et effectue un magnifique clap-clap de faux cils constellés de paillettes dorées.

 

Les invités applaudissent, quelques voix d’amies murmurent « tu es superbe, Grosse heuuuuh Hortensia-Marie ! » et certaines ricanent d’un air aimable en se lançant des coups de coudes. La mère de la mariée, un squelette vêtu de rouge sang, les cheveux brûlés par une permanente maison et une teinture abricot et mauve, les dents rouge-à-lèvrées avec abondance, s’avance en libérant des larmes noires de rimmel, se ruant sur sa fille qu’elle ne peut enlacer vu sa circonférence généreuse, mais elle arrive à déposer sur son épaule dénudée (oh mon dieu, pourquoi ne pas l’avoir couverte ?) un peu de noir et de rouge, l’estampillant ainsi d’un hématome assez réussi. Plus sans doute que le maquillage, parce qu’entre la bouche aux contours si brillants qu’on la dirait de plastique, le contour des yeux évoquant un pharaon tombé dans une cuve de confetti brillants, la coiffure avec tant d’extensions que le voile est en train de décrocher le tout depuis que le laquais qui a enlevé son masque de souris pour croquer un Mars – ajoutant des taches brunes à ses gants autrefois blancs –, l’a piétiné, le marié ne reconnaît sa bien-aimée qu’à son tour de taille.

 

C’est l’instant de la surprise du marié à la mariée : un orchestre de cariocas se met à jouer la Cucaracha, alors qu’on ouvre une volière de perroquets qui s’envolent en lâchant des salves de crottes d’effroi sur l’assemblée, au son des trompettes et de la voix de deux Mexicains du borinage qui contrairement à la cucaracha, ne manquent pas de marijuana à fumer…

 

C’est couverts de plumes colorées, serpentins, confetti et fientes de perroquets que le groupe s’entasse dans la salle des mariages, se disputant les chaises, envisageant un instant même de jouer aux chaises musicales car il n’y en aura pas pour tout le monde, c’est clair. Les plus malins ont emmené leur chaise pliante de pique-nique, et les plus gourmands … des sachets de chips. Les deux laquais à tête de souris les tiennent sous le bras, leurs têtes, fumant béatement un joint offert par l’orchestre de cariocas borin. La fumée, les bruits de mastication, les sanglots de la mère de la mariée, un rôt sincère du maire qui a pré-fêté au cidre tôt le matin, l’ambiance est à son comble. L’heure solennelle, profonde. Le maire rappelle aux époux leurs droits et devoirs en riant, Hortensia-Marie s’acharne sur sa bretelle qui glisse et libère son sein droit, lequel veut à tout prix s’échapper comme un goret d’un sac… Kevin-Marcel, son mari (Jean dans la vraie vie, J’en pense rien pour les autres ) lorgne ledit goret et se réjouit de jouer au cochonnet dans quelques heures. Son costume le serre, et il craint pour la couture de l’arrière de son pantalon, que sa mère a déjà dû renforcer deux fois depuis l’essayage.

 

Le petit Quinquin, fils de Laeticia-Josette, sœur d’Hortensia-Marie, s’avance avec un coussin en forme de cœur, surmonté des deux anneaux d’or émaillés de rose bonbon, avec un smiley aux yeux amoureux au milieu. Lorsque Kevin-Marcel saisit celle qu’il doit enfiler au boudin de son épouse, le coussin émet un pet sonore, et le maire salue la blague délicate d’un éclat de rire et d’une affirmation joyeuse : Un coussin péteur, quelle bonne idée !!!

 

Après le vin d’honneur plutôt allongé, la noce zigzague vers la salle des fêtes en chantant, dans un chœur incertain, c’est à boire qu’il nous faut

 

On pénètre dans la salle par une porte représentant une énorme bouche ouverte, dans laquelle il faut entrer par un tapis pelucheux figurant la langue, sale et jonchée de mèches des extensions d’Hortensia-Marie ainsi que son voile souillé et déchiré, et au fond on pousse une glotte luisante et rouge, pour découvrir le décor du banquet : les tables rondes sont montées sur de petits carrousels, dont les sièges ne sont autres que les sept nains, Mickey et Minnie, Dingo et autres êtres échappés de Disneyland.

 

La mère de la mariée est assise sur le dos de Simplet, et retient difficilement une nausée, tandis qu’à côté d’elle, le petit Quinquin y cède avec élan : ce n’est pas que l’entrée soit mauvaise – Mozzarella rouge farcie de gelée verte et bonbons colorés – mais le roulis du manège commence à opérer. On n’est pas encore arrivés au dessert – des crêpes à la réglisse et crème fouettée à rayures oranges et violettes - que tout le monde a vomi du vert, du rose, du bleu, du jaune, et que seuls ceux qui ont vraiment beaucoup bu ont encore l’énergie de rire et chanter « tu me fais tourner la tête, mon manège à moi c’est toiiiiiiii ! ». Hortensia-Marie et Kevin-Marcel s’échangent un clin d’œil de victoire : « le prix du plus beau mariage de l’émission de TV… on va le remporter, les doigts dans le nez ! » Et pour mieux se faire comprendre, ils se mettent l’index dans le nez l’un de l’autre dans un éclat de rire heureux.

 

Le bal est une nouvelle réussite de haut vol, après qu’ils l’aient ouvert dans un tango époustouflant, d’autant que le porcelet s’est échappé du sac, le pantalon s’est décousu à l’arrière révélant un slip rapiécé, les trois poils sur le caillou de la mariée cliquetaient de toutes leurs épingles à cheveux inutiles sans voile et extensions, et en s’enlaçant les jambes, le couple est tombé au sol. On a dû mobiliser toute la gent masculine pour les remettre sur leur manège, dont ils ne sont plus sortis, et chercher le dentier de la mariée…

 

La nuit tombe. Derrière la porte de la chambre d’hôtel, deux gisants sur un lit comme des baleines échouées. Au sol, leurs habits de lumière de ce grand jour. Sur le couvre-lit, ce que ces mêmes habits ont plus ou moins caché. On ne s’y étendra pas. Kevin-Marcel rêve tout haut « salope, salope… », ce qui réveille Hortensia-Marie, non démaquillée, et dont les cils ne se décollent pas, englués par le rimmel, les confetti, les paillettes, quelques fientes de perroquets ayant fui à l’étage inférieur, et un hématome inexplicable. Un vague souvenir tourne dans sa tête. Prise de vertige elle se croit encore assise sur le dos de la reine des neiges, et un petit hoquet propulse sur le jeune époux un morceau de crêpe noircie par le réglisse. « Salope, Salope… » bave Kevin-Marcel, inconscient et égaré dans une fantaisie onirique. Et brusquement elle se dresse sur son séant XXL en poussant un cri. Tout lui revient. Même l’hématome à l’œil. Et comment !

 

Elle a oublié d’inviter les juges du concours. Et ils ne pas gagneront le voyage de Noces convoité, un magnifique prix d’une valeur de 500 € pourtant, pensez-donc : voyage en avion (en cale), transport à l’hôtel (à dos d’ânes galeux), pension complète (menus préparés par le cuistot de l’orphelinat local), plage privée (un champ de figuiers de Barbarie), boisson à volonté (l’eau du puits, pure et fraiche). Un reportage à la TV (leur entrée à l’aéroport de départ, le reste aurait été censuré…). Et là, par sa faute, toute à ses préparatifs élégants et originaux, elle a oublié d’envoyer les faire-part aux juges… Salope, Salope lui a reproché Kevin-Marcel dès qu’il a réalisé le désastre. « Et dire qu’on a fait un emprunt de 25000 € pour participer, et je me retrouve marié avec Moby Dick !!! Tiens, prends ça ! » Vlan !

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Texte N°2 concours "Derrière la porte"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Charleroi, fait divers

 

Tu sonnes et sonnes encore. Pas de réponse. Tu attends quelques secondes. Ta montre te l’indique bien, il est dix heures dix. Tu as dix minutes de retard, soit. Bien sûr, la date du rendez-vous a été fixée le mois dernier et tu te dis que la personne a relégué tout ça aux calendes grecques. C’est pas la première fois que ça arriverait. Les gens prennent des rendez-vous parce qu’ils ont besoin de renseignements précis à un certain moment et puis les problèmes se règlent d’eux-mêmes, leurs enfants prennent les choses en main ou le fisc rembourse plus tôt que prévu et le rendez-vous tombe dans l’oubli. Ton smartphone vibre, tu décroches. C’est ton frère. Il te demande ton avis pour l’anniversaire de mariage de vos parents. Quarante ans, ça se fête, non ? Alors tu souris, tu lui dis, Waouwh, quelle chouette idée que celle-là, frangin. Ok, on discute de tout ça ce soir devant un p’tit rouge. On fêtera ces quarante ans-là en grandes pompes et avec un peu de chance il fera beau, ce sera encore l’été. À ce soir alors frérot, vers dix-neuf heures si c’est pas trop tôt pour toi. Et après tout on se fera une petite bouffe au resto italien juste en bas de chez moi. Ok ? À ce soir !

Tu sonnes encore, tu commences à râler. Tu vérifies que tu es bien à la bonne adresse. Rue du Panorama, numéro vingt-deux. Tu te dis que c’est bien là, tu ne t’es donc pas trompée. Ton gps se moque parfois de toi et t’envoie te perdre sur des chemins foutraques mais là, t’en es certaine, rue du Panorama c’est ici. De plus la secrétaire te l’a inscrit en deux chiffres ultra grands et en ajoutant avec une pointe d’humour, attention v’là les flics, 22. Tu jettes un regard circulaire autour de toi. La rue est déserte, pas une âme. Dans ces villages-ci, en dehors des heures de pointe, de rentrées et de sorties des classes, c’est Waterloo morne plaine. C’est curieux car tu perçois comme une musique et puis ensuite des voix joyeuses. Tu te dis que la personne est peut-être sourde et que et que… la radio c’est ça, c’est la radio qui fonctionne et les bavardages de l’animateur couvrent le ding dong de la sonnette. Et merde de merde. Tu penses aux autres visites de cette journée dans cette banlieue de ce maudit Pays Noir que tu connais à peine. Tu pousses sur la porte car tu te rends compte qu’elle est entrouverte. Le hall d’entrée est sombre et poussiéreux. Côté gauche, un porte-manteau sur lequel sont accrochés deux imperméables beige à l’encolure dégueulasse et deux gilets mités. De couleur verte et ça, ça te fait rigoler cette couleur verte. Tu te dis que c’est le côté campagne de cette demeure et tu remarques ensuite que les deux gilets sont identiques, même couleur et aussi même taille. Ça te ramène à l’anniversaire de tes parents car eux aussi s’achètent parfois des vêtements identiques pour leurs balades en forêt ou d’autres événements mais pour ce jour-là, tu espères qu’ils ne feront pas ça, oh non, oh non !

Tu trouves ça quand même étrange, cette immobilité dans ce hall d’entrée. Et puis cette impression de vide, de non-mouvement, d’immobilité totale. À part ce porte-manteau et ces machins qui pendouillent dessus, rien. Tu aperçois un escalier tout au bout d’un couloir qui prolonge le hall. Tu cries, Y’a quelqu’un, hou hou, y’a quelqu’un ? Tu relis encore sur ton pense-bête rose fluo l’adresse et les noms. Tu n’as pas vu de boîte aux lettres et donc comment t’assurer que Robert X et Jacqueline X habitent bien ici ? Ce serait une bonne blague, tiens, que tu ne sois pas à la bonne adresse. Une aventure de plus à noter ! Tu as de l’imagination, tu aimes les films fantastiques ou à suspense et tout ça alors tu sais pas pourquoi, des scènes de Psychose d’Alfred Hitchcock traversent tes neurones. Et justement ce mois-ci TCM passe chaque soir un Hitchcock. Tu penses, Putain de merde, ce soir c’est Sueurs froides et je serai au resto italien avec le frangin. En une fraction de seconde tu vois ton doigt qui actionne la touche R de ta télécommande et tu te dis que tu as intérêt à ne pas l’oublier, cet enregistrement-là. C’est pas souvent qu’on repasse Sueurs froides à la télé. Tu cherches le nom des acteurs, tu sais pas vraiment pourquoi. C’est comment déjà les noms de ces deux acteurs tu te demandes tout en t’apercevant qu’il y a de la lumière dans cet escalier tout au bout de ce couloir au lambris grisâtre et crevassé. Ah oui oui, Kim Novak et James Stewart, ça te revient après quelques secondes d’hésitation. Tu cries de nouveau, Y’a quelqu’un ? tout en sortant ton ordinateur portable de ton sac rouge Hedgren. Tu relèves la tête et il te semble apercevoir une porte tout au bout du couloir, juste à droite de l’escalier. Tu fais quelques pas tout en continuant à crier, Y’a quelqu’un, y’a quelqu’un ? Et puis une odeur de rat crevé te prend à la gorge. Mais ce n’est pas la première fois dans ta jeune carrière d’assistante sociale que tu te retrouves les deux pieds au milieu de la crasse. Une ou deux poubelles oubliées dans la cuisine ou alors des boîtes de conserve, ça pue aussi une boîte de conserve quand elle reste ouverte durant plusieurs jours. Et puis tu repenses à Psychose, à Norman Bates, et à certaines scènes de ce film. Ah, quel stress, quel suspens, quel as cet Hitchcock ! Ça te fait presque sourire, l’image de ce vieux fauteuil à bascule et de cette femme momifiée. Mais tu zappes tout ça car cette puanteur s’intensifie de plus en plus et te soulève à présent le cœur, maintenant que tu pousses la porte tout doucement. Et que tu découvres une scène d’horreur qui te laisse sans voix.

Deux cadavres. Celui d’un homme et celui d’une femme. La femme est allongée sur un divan en cuir brun. Elle semble endormie. L’homme est recroquevillé sur le carrelage. Entre ses mains, une couverture de laine.

À la radio, on annonce pour ces prochaines heures des chutes de neige, une accumulation au sol de cinq à quinze centimètres, et blablabla et blablabla. Mais tout ça, tu ne l’entends pas. D’ailleurs, tu n’entends plus rien. Ta vue se brouille et tu mets quelques secondes avant de réagir et d’appeler les secours.

 

Cette fiction est librement inspirée d’un fait divers survenu en janvier 2019 dans la région de Charleroi. Ils s’appelaient Robert et Jacqueline, ils étaient frère et sœur. Ils vivaient tous les deux dans une petite maison, à Aiseau-Presles. Ils sont morts seuls.

 

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Texte n°1 Concours "Derrière la porte"

Publié le par christine brunet /aloys

Le berger et le prisonnier

 

Il était une fois un berger prénommé Jean. Chaque matin, bâton à la main, sifflant au vent et souriant aux cieux cléments, il menait ses brebis sur les verts pâturages de son pays, couvert de garrigues et entouré de falaises.

Mais un beau jour de printemps, une peine inconsolable frappa le jeune berger.

Alors que depuis trois lunes, Jean contait fleurette à Louise, fille de l’épicier du village, que la belle et douce s’attendrissait, sensible aux charmes et aux délicates attentions du berger, leur bonheur fut interdit.

Quand Jean arriva à la boutique, avec le plus grand bouquet d’iris qu’on ait jamais vu au bras d’un homme, et qu’il demanda la main de Louise à son père, celui-ci fut pris d’une colère sans pareille et jeta le jeune berger hors de son épicerie dans le chaos d’une phrase indélébile : “Comment oserais-je donner ma fille si belle et instruite à un homme si pauvre et illettré ? ”

Jean s’assombrit, mois après mois, saisons après saisons, enterrant sa douceur de vivre sous une épaisse couche de chagrin. Jusqu’à ce soir d’été où l’impensable arriva.

 

A mesure que le jour tombait, que le troupeau regagnait lentement son enclos de nuit, Jean se laissa divaguer dans les bras de sa belle. Il n’en fallut pas plus pour qu’une de ses brebis échappe à son attention et s’aventure à flanc de falaise, sur un terrain des plus friables. Quand Jean s’en aperçut, il paniqua et abandonna son troupeau pour secourir l’imprudente. Malheur ! La terre se déroba sous leur poids, le sol s’éventra, et Jean et la brebis furent avalés par les profondeurs. Quand le dos du berger frappa ce qui semblait être le fond d’une grotte, il perdit connaissance. La brebis succomba. Jean survécu.

Malgré d’importantes ecchymoses, il put s’adosser à une paroi et, fébrile, cligna plusieurs fois des paupières avant de saisir ce qu’il vit. Louise dansait. Tout autour de lui, elle dansait. Puis, une multitude de fées. Elles souriaient et regardaient le berger avec tendresse. Courage, crut-il entendre, courage, et prudence...

Doucement, il reprit ses esprits. Tout autour de lui, cette grotte, aux dimensions vertigineuses, aux stalagmites et stalactites étincelantes de cristaux de sel. Des drapés et des dentelles de roches comme dessinés par le merveilleux. Même si l’escalade de la galerie s’annonçait périlleuse, Jean se releva et trouva la force de marcher. Mains agrippées aux parois, il avança. Lentement et prudemment. Jusqu’à ce murmure :

Aidez-moi, par pitié, aidez-moi, je vous en conjure.

La voix semblait étouffée dans la roche, mais il était impossible de ne pas l’entendre. Jean se tourna. Rien. Rien de visible. Folie, se dit-il. Mais au bout de quelques pas, la voix se fit plus présente.

Aidez-moi, par pitié, aidez-moi, je vous en conjure.

L’oreille sur la pierre, le berger en était maintenant certain, il se trouvait au plus proche de cette voix clamant de l’aide. Après avoir écarté un amoncellement de pierres, il n’en crut pas ses yeux. Une épaisse porte de bois bardée de barres de fer et à son pied un liseré d’or. Une lumière si puissante que le berger en fut aveuglé quelques instants. Sur la porte, une phrase gravée, en latin, indéchiffrable pour le jeune berger.

Daemonium vincula.

Fuge, antequam avaritia atque in pascat eam carne.

Aidez-moi, par pitié, aidez-moi, je vous en conjure.

Qui se cachait donc derrière cette porte ? Et pourquoi ? A la curiosité s’invita la crainte, mais aussi la pitié. La voix était chevrotante. Et s’il s’agissait d’un honnête homme ?

Jean prit la parole :

Oui, je vous entends. Mais qui donc êtes-vous ?

On me fit prisonnier par mépris, pour ma fortune. Je vous en conjure, délivrez-moi. En remerciement, ma fortune sera la vôtre.

Jean ne savait trop que penser. Alors la méfiance lui insuffla de percer un œil dans la porte de bois, de la taille d’un ongle. Dans le tout petit trou, il vit des pièces d’or, à foison, des pierres et objets précieux. Contre un mur, il devina l’homme dans une toge, au visage dissimulé par une large capuche, aux chevilles et poignets noués dans des chaînes rivées à la pierre.

— Donnez-moi à voir votre visage !

La capuche tomba en arrière, et laissa apparaître un visage osseux, sale, marqué de souffrances. L’homme ne semblait pas plus grand qu’un enfant de dix ans. Rachitique. Inoffensif, pensa Jean.

Ainsi, il décida de forcer la porte. A coups de pierre, deux heures durant, le berger s’acharna jusqu’à ce que le bois cède. Jean entra dans la geôle et, à distance, jaugea l’homme des pieds à la tête.

Otez-moi ces chaînes et je ferai de vous un homme riche.

Qui me dit que je peux avoir confiance en vous ? N’êtes-vous pas brigand, assassin ou les deux, que sais-je ?

Je vous en conjure, ayez confiance.

Jean hésita, puis pensa à Louise. A son père. A son consentement devenant possible.

Faites de moi un homme riche et, ensuite, vous retrouverez la liberté.

Soyez maître de votre décision.

Ainsi, Jean partit avec un coffre d’or, et revint le lendemain porter au prisonnier soins et victuailles. Six couchers de soleil durant, le berger emporta un coffre d’or. Six couchers de soleil durant, les deux hommes s’apprivoisèrent et se confièrent. Tant et si bien qu’une fois les forces retrouvées, le prisonnier fut libéré et s’installa dans le village. Jean fit couper les plus beaux costumes, broder les plus belles robes, confectionner les plus belles parures de diamants, et se présenta à l’épicier. Devant tant de richesses, Louise lui fut offerte.

Les jeunes mariés s’installèrent dans la chaumière du berger et vécurent ainsi, heureux, dans un bonheur fait de simplicité, d’isolement et de passion.

 

Durant ce temps, le prisonnier devint une personnalité  incontournable du village.

Très vite, tous connurent son nom : Crocus. Il fit commerce avec les uns, offrande avec les autres. Partout où il allait, il troquait un peu de sa fortune contre bonne grâce. Il fit construire des ponts et des routes, des commerces et des hospices. Au fil du temps, le village devint cité.

Chacun voulait sa part de fortune, contre labeur ou faveur. On raconte même que les voyageurs venaient des quatre coins du monde pour charmer le prisonnier devenu grand seigneur : jongleurs, dompteurs de félins, artistes peintres, sculpteurs… On fit ériger une statue à son effigie, dessiner les plus belles places et fontaines portant son nom, bâtir un palais. A mesure que Crocus distribuait son inépuisable fortune contre l’adulation des villageois, il grandissait. De quelques millimètres par jour.

Des festins gargantuesques étaient organisés à sa gloire où le vin coulait à flots, les mets se voulaient d’un raffinement divin, les danseuses aux charmes irrésistibles. Tous le vénérait, mais il voulait plus : être craint.

Les cupidités dépassèrent l’entendement.

Crocus grandit encore. Et encore. Jusqu’à faire la taille de deux hommes.

Aussi grand qu’effrayant, il devint méconnaissable : ses yeux luisaient d’un appétit cruel ; sa mâchoire rivalisait avec celle d’un animal féroce. Il se plaisait à rugir au moindre mécontentement. Tout lui était dû. Tout et toutes. D’ailleurs, les plus belles femmes de la vallée lui appartenaient. La plupart des pères y avait consenti sans oser hésiter, quant aux autres, le malheur les frappa. Pareil à un piège à ours, la mâchoire de Crocus vint s’abattre sur leurs têtes, sectionnant os et ligaments, et gobant d’une simple déglutition les boîtes crâniennes arrachées.

Dès lors, le sang ne cessa de couler, plongeant la cité dans l’horreur et l’effroi.

 

Un beau matin, on frappa à la porte du berger. Un messager venu annoncer la mort du père de Louise, succombant au courroux de Crocus.

Louise pleura sept jours et sept nuits.

Au huitième jour, elle demanda à Jean de venger son père.

Le berger resta prostré sept jours et sept nuits.

Au huitième jour, il eut une illumination. La porte. L’inscription indéchiffrable.

Tous deux pénétrèrent dans la grotte et, prudemment, gagnèrent la porte brisée qu’ils reconstituèrent au sol tel un puzzle pour enfant. Dans un cri de torpeur, Louise déclama la traduction de l’avertissement :

Démon emprisonné.

Fuyez, sans quoi il se nourrira de vos cupidités et de vos chairs.

Fuir eut été compréhensible, mais ils décidèrent de combattre Crocus par ses propres armes.

Le soir venu, Jean s’infiltra dans la cité et, maison après maison, il pria les villageois de croire en lui. Le désespoir eut raison de leur cupidité. C’est ainsi que les richesses, tour à tour, furent déposées dans l’ancienne geôle de Crocus.

De façon fulgurante, aux yeux de tous, la bête mi-homme mi-démon se mit à rapetisser.

Alors, si d’aventure, vous visitez la grotte des Demoiselles, dans la haute vallée de l’Héraut, il ne tient qu’à vous de ne pas entendre la voix chétive vous offrant monts et merveilles.

 

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Résultats du concours photo

Publié le par christine brunet /aloys

 

Trois participantes !

 

Texte 1 : Antonia Iliescu 

Texte 2 : Victoria Laurent-Skrabalova

Texte 3 : Bernadette Gérard-Vroman

 

Bravo à Antonia Iliescu, notre gagnante, pour cette unanimité !!!

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Texte 3 Concours texte photo - Vote sur ce post jusqu'au 05/12 18h. Résultats à 20h

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Vendredi 5 août 2016… Nous avons rendez-vous sur la place du village, avec le propriétaire de la cabane que nous avions louée à Saint-Charles-Garnier, pour deux nuits. Nous le suivons, avec notre voiture de location, au travers de chemins perdus au milieu de nulle part, direction le Camp « L’Evasion ». Situé en pleine forêt, dans le bas Saint-Laurent, il avait particulièrement attiré notre attention, pour son côté ancien, rudimentaire et authentique. Ici règne le « pas de » : pas de voisins, pas de wifi, pas d’eau chaude, pas d’électricité ; c’est un voyage dans le temps, loin du stress quotidien de nos villes… Régis nous fait visiter la cabane en bois, à l’image parfaite de la chanson de Line Renaud.


 

Il nous explique comment chauffer l’eau, allumer les lampes à gaz, nous montre les bougies, les érables, sa cabane où il fabrique lui-même son sirop, nous emmène faire un tour dans la forêt, où vivent buses, chouettes rayées, coyotes, orignaux, lynx et ours noirs. Il cite les divers animaux sur les photos qu’il a prises, en été comme en hiver, nous laissant sous le charme de l’endroit et des saisons. Après cet accueil plus que chaleureux, il nous laisse savourer ce lieu magique, tout droit sorti d’une autre époque, qui déjà nous appartient.


 

Nous nous installons. Je sais d’emblée que je vais m’y plaire. Je m’y sens tout de suite chez moi. Voilà un endroit rêvé pour une retraite, un temps de méditation, un atelier d’écriture, un rendez-vous avec la nature, avec l’être aimé, un retour en arrière dans le temps, qui semble ici et nulle part ailleurs s’être arrêté, et c’est bien ce qui me plait.


 

Sur la table, une bougie, une boussole, un livre ouvert, un titre en calligraphie « Un Billet de Femme ». Je reconnais tout de suite l’auteur : Marceline Desbordes-Valmore, un de mes préférés en poésie. Le recueil « Pauvres fleurs » date de 1839. Décidément, cet endroit est fait pour me plaire…


 

Je m’attarde sur les dernières strophes de ce poème, que voici :


 

« De ces tableaux dont la raison soupire,

Otons nos yeux,

Comme l’enfant qui s’oublie et respire,

La vue aux cieux !


 

Si c’est ainsi qu’une seconde vie

Peut se rouvrir,

Pour s’écouler sous une autre asservie,

Sans trop souffrir,

Par ce billet, parole de mon âme,

Qui va vers toi,

Ce soir, où veille et te rêve une femme,

Viens et prends-moi ! »

Une étrange sensation me traverse au moment où je lis ces vers, comme si elle avait laissé, en écrivant, un message que je déchiffrais aussitôt : j’étais là pour profiter de l’ici et maintenant, de la beauté qui m’entourait, de l’amour qui s’offrait à moi, et rien d’autre. Voilà ce qui me permettrait de revivre.


 

La boussole m’intrigue, elle aussi, car elle a quelque chose de particulier, les signes du zodiaque… Est-ce là aussi un signe, un guide pour m’aider à avancer sur le sentier de mon existence…? Que cela pourrait-il signifier ? Voyons… L’astrologie m’aide à définir la carte, la carte de mon ciel de naissance (« la vue aux cieux »), donc mon thème astral… Le signe astrologique est la boussole du navire de mon existence.

Lion : Né entre le 23 juillet et le 23 août, la chaleur de l'été est perceptible chez le Lion. Les personnes nées sous le signe du Lion sont volontaires, passionnées et dynamiques. Pour agir et avancer dans leurs vies, les Lions auront besoin de se donner des objectifs très rigoureux. Éternels pressés, leur rythme de vie est intense et il leur sera difficile de ne pas se faire remarquer ! De nature curieuse, ils possèdent une grande soif d’apprendre.


 

C’est décidément le plus beau voyage que je n’aie jamais fait. Quatrième jour de notre circuit en Gaspésie : les paysages défilent sous mes yeux, tandis que d’autres espaces s’ouvrent à moi, dans mon ciel intérieur… C’est un voyage à double sens, un voyage spatio-temporel, où tout s’éclaircit aux lueurs de la bougie. Ici, on savoure l’instant, alors je savoure : je me délecte de chaque seconde, comme un enfant qui découvre la vie. « Comme l’enfant qui s’oublie et respire », je pars explorer la forêt, à l’aube, à l’affût des moindres bruits, découvertes, sensations, tous mes sens en éveil ; seule avec la nature, les oiseaux, j’écoute leur chant, qui résonne et fait écho dans l’immensité du ciel. Je m’en imprègne. Je ne sais même plus pourquoi je suis venue, mais qu’importe si je ne trouve pas l’orignal que je cherche, je suis là, toute petite, infime, parmi ces arbres gigantesques, parmi cette immensité. Quelle beauté… Une ombre s’agite, un écureuil me laisse à peine le temps de l’apercevoir qu’il s’est déjà éclipsé. Je rentre, après une heure, préparer les toasts à l’ancienne, car ici, le grille-pain n’existe pas encore, je prépare les framboises que j’ai cueillies, chauffe l’eau sur le gaz pour le thé.

Quelques mois plus tard, quelle ne fut pas ma surprise en découvrant le nouvel album de Pascal Obispo « Billet de femme », au Zénith à Lille, album reprenant des poèmes de Marceline Desbordes-Valmore…

 

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Texte 2 Concours texte sur photo

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Un vieux sage

 

Mon esprit vacille,

La vision n’est plus claire.

Dans le sablier de l’âge

Ne reste plus que de la poussière.

Entre les rouages de mon corps

Crissent des grains de moments.

 

La flamme faiblit et le froid me mord.

Mon ombre tressaute et toussote,

Discrètement par respect

Du silence.

J’ai cherché, j’ai fouillé,

J’ai usé de ma science.

Seul dans ma bulle

Cherchant le siège du bonheur.

Malheureux noctambule

Pourchassant un fantôme.

Dans les écrits

J’ai deviné des signes,

J’ai suivi des traces de vie.

Mais ce sacré bonheur

Siège-t-il dans quel coin du monde ?

Dans le Sud ensoleillé ?

À l’Est oriental ?

À l’Ouest rêvé ou au Nord ?

 

D’un coup,

Une pensée passe en un éclair.

Et elle pourrait s’avérer vraie.

Je n’ai jamais osé regarder…

En moi !

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Texte 1 concours : texte sur photo...

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

L’échelle à quatre marches

 

Honorin avait fait un rêve. Un homme à barbiche, un œil fermé (le gauche), lui disait d’aller au grenier chercher le coffre de son oncle défunt. Quand il se réveilla… 
Le jeune astrophysicien était le seul survivant d’une longue lignée d’alchimistes. Voici une dizaine d’années, après l’héritage de son oncle (descendant d’Altus) il avait vendu le château et le mobilier et mis le coffre en lieu sûr. « Tout ce qu’il y a dedans vaut de l’or » lui avait dit son oncle avant de s’en aller. Mais il l’avait laissé dormir sans même y jeter un regard, car pour lui l’or était ailleurs.
À quatre heures du matin il était debout. Il monta au grenier et trouva la malle, intacte après tant d’années. Impatient d’examiner le trésor, il prit pieusement les objets un par un et les rangea sur sa table de travail couverte d’une nappe fleurie, de couleur sombre. Vêtu de son peignoir raccommodé, Honorin regardait à travers ses grosses lunettes les sept objets: une chandelle (qu’il alluma aussitôt comme pour un rituel), un livre aux feuilles jaunies, brûlées et déchirées par endroit, écrit par Altus. À côté, il y avait quatre volumes (remis à neuf et entassés l’un sur l’autre) du livre Mutus libermagister dont l’auteur était le même Altus. Trois d’entre eux contenaient des dessins sans le moindre texte, tandis que le quatrième étalait le tableau des éphémérides. À la dernière page il y avait deux croquis face à face, représentant la vie et la mort. Un lutin, le pied droit posé sur la vie et le gauche, sur la mort, tenait entre ses mains un grand signe d’interrogation. Juste à côté des livres, il y avait un appareil sophistiqué, pas plus grand qu’un saladier, qu’Honorin avait trouvé entre des pailles, au fond du coffre. 
À travers la fenêtre ouverte l’éclat lunaire chassait l’obscurité de la pièce. La lumière froide de la lune et celle chaude de la chandelle s’entremêlaient silencieuses dans une danse presque mystique. Le livre, daté de 1677, était un traité d’alchimie, une sorte d’Alchemical abstracts des œuvres des plus illustres alchimistes. Quelques pages y avaient été arrachées afin d’être examinées à la chaleur de la flamme (certains mots coloriés en rouge, écrits à l’encre sympathique, en étaient les témoins) ; ensuite, elles avaient été remises à leur place, sans grand soin. Honorin sentait toutefois que l’ouvrage était plus qu’un simple livre descriptif. Ayant un don hors pair dans le déchiffrage des codes, pour lui ce fut un jeu d’enfant de voir qu’à la page 7 commençait le chapitre « L’entonnoir du temps » et que chaque page avait 14 (2x7) lignes. En examinant à la loupe la page 21, il eut une révélation : si on marquait d’un point rouge chaque septième lettre de tous les mots de plus de sept lettres et si on unissait ces points par une ligne courbe, on obtenait le portrait de son aïeul Altus, l’homme du rêve qui lui faisait un clin d’œil espiègle, voulant dire: « Voici les jouets sympas que je te donne. Seras-tu à la hauteur des mystères qui s’y cachent ? » Suivant la même logique, à la page 28 il lut le message suivant: « Le chiffre 7 ainsi que ses multiples sont sacrés. Les Pythagoriciens le nommaient “la machine de la vie” et tu apprendras pourquoi, en démêlant les cryptogrammes des volumes aux dessins. Il y a quatre marches à suivre pour accomplir le Grand Œuvre Alchimique: l’œuvre au noir sous l’œil destructeur de Saturne, l’œuvre au blanc sous l’œil purificateur de la Lune, pour obtenir l'élixir de longue vie, l’œuvre au jaune sous l’œil sublimatoire de Vénus quand la matière palpable devient invisible et enfin, l’œuvre au rouge sous l’œil du soleil ; c’est la réincarnation de l’esprit dans un nouveau corps et à un niveau supérieur de conscience.” 
Étranges coïncidences… Son nom avait 7 lettres, il était né le 7.07.1907 et dans sept jours il devait fêter ses 37 ans. À la page 77, Honorin découvrit un texte suivi d’un dessin: « Mon fils des générations futures, je te donne cet appareil que j’ai moi-même construit à la lumière de l’esprit et celle de la chandelle, après avoir accompli le Grand Œuvre. Il s’appelle Tempusvitam. Chaque naissance et chaque mort y sont codifiées. Découvre le mode d’emploi et tu sauras quand tu mourras et comment obtenir l’immortalité ». Perplexe, Honorin se gratta la barbe. « Hm… J’apprends quand je mourrai, pour découvrir par après l’immortalité... C’est absurde ! » Un seul regard lui suffit pour comprendre que le dessin reproduisait fidèlement l’appareil du coffre. Son cœur se mit à battre plus fort. Soudain, sa pensée glissa vers des questions auxquelles il n’avait jamais trouvé de réponse. « Certes, il y a trop de mathématiques dans le ciel pour que la vie soit apparue par pur hasard… » se dit-il en se dirigeant vers sa table de travail «…ou alors le hasard est un très bon mathématicien ». 
Il examina minutieusement la machine. Elle était faite de trois cylindres métalliques coaxiaux, ayant au centre une boussole à deux aiguilles, une blanche et l’autre noire. Honorin se mit à chercher ardemment le mécanisme du fonctionnement de l’engin. « Il existe nécessairement un lien entre les livres

 

et cet appareil » pensait-il « sinon ils n’auraient pas été mis ensemble ». 
Il relut attentivement le chapitre « L’entonnoir du temps » où certains paragraphes faisaient référence aux dessins du Mutus liber magister. Le premier cylindre indiquait les 12 signes du zodiaque, tandis que le deuxième montrait, en chiffres arabes et romains, le nombre d’années, de jours et d’heures de vie. Le troisième cylindre protégeait la boussole, dont l’aiguille blanche pointait vers le signe de naissance, tandis que celle noire montrait d’abord l’année, ensuite le jour et l’heure de la mort. 
Après de nombreux essais, un jour de chance, il eut enfin le code. En tournant le premier cylindre 37 fois vers la droite et le deuxième, 37 fois vers la gauche, l’appareil se mit en marche d’un mouvement silencieux. Après un certain temps il s’arrêta. L’aiguille blanche oscillait dans le septième signe, le Cancer (son signe de naissance), tandis que l’aiguille noire effleurait un par un les chiffres 37, 7 et VII. « Je vais donc mourir demain, le jour de mon anniversaire, à 7 heures ». Le rêve, l’homme à barbiche… Oui, il avait été guidé vers la boîte du grenier. Quelqu’un de là-haut (ou d’en bas) voulait le sauver à tout prix. 
Il se souvint du livre d’Altus. Il y avait quatre étapes pour réaliser le Grand Œuvre. Il se trouvait où, lui ?... Avait-il déjà parcouru l’œuvre au noir et devait-il entamer l’œuvre au blanc, celle de la purification pour obtenir l’élixir de longue vie ? Seul face à lui-même et devant une telle question… Soudain, il se rappela la phrase «…comment obtenir l’immortalité ». Il comprit que s’il voulait vivre, il fallait changer le code. Et après quelques essais infructueux, il trouva la clé. C’était comme une nouvelle naissance et il en était le maître. « Disons 107 ans. Pas mal… Ensuite on verra ». Aussitôt il se mit à tourner le premier cylindre 107 fois vers la droite et une seule fois vers la gauche. Le résultat fût étonnant. L’aiguille blanche dandinait toujours dans le signe du Cancer, tandis que l’aiguille noire tournait sans arrêt. Honorin laissa la machine virevolter un jour, deux, des mois et des années par dizaines. Constamment obsédé par les faits du ciel et beaucoup moins par ceux de la terre, il était toujours sans famille à ses 106 ans. 
La machine continuait toujours de tourbillonner au grenier, tandis qu’Honorin vieillissait comme tout un chacun. Après tout, Altus lui avait promis l’immortalité, pas la jeunesse éternelle. Il diminuait de jour en jour, sous l’œil impitoyable de Saturne. Le vieux fantôme ne faisait que trois fois par semaine le tour du jardin, en trébuchant sur sa longue barbe et ses souvenirs. Il avait renoncé à tout pour mener une vie d’ermite qui ne le satisfaisait plus. Le crépuscule de sa vie le trouvait épuisé d’isolement, sans aucun ami. Et il venait d’enterrer son dernier chien. Indubitablement, son diplôme de docteur en astrophysique, tous les livres qu’il avait écrits ainsi que sa sagesse notoire n’étaient que des amis inanimés, des amis en carton. Il se posait toujours des questions. « Et si… »

Un soir il monta au grenier vérifier si la machine roulait encore. Oui, elle tournait à vive allure comme au premier jour. Quant à lui…Triste, recroquevillé sur sa canne, il errait parmi les antiquailles, en parlant tout seul : « À quoi bon vivre dans un monde vidé de lui-même ? Certes, le monde s’est renouvelé, pas moi. Où est ma place parmi tous ces inconnus ? À quoi ça sert d’être un dieu si on n’a personne à qui dire bonjour ? Dieu lui-même s’est auto-détruit, ne supportant plus sa solitude. Bang ! Big-bang. Et il court depuis, sans arrêt, sous la couverture d’un univers qui grandit à l’infini. La Force grandiose, qui s’est dissipée voici 13,7 milliards d’années dans des infinies fractales, vit toujours comme elle peut dans ses créatures. Si même Dieu n’a pu supporter l’immortalité, alors comment pourrais-je la supporter, moi ?... »
Il était minuit moins dix. Le lendemain il devait fêter ses 107 ans. Devant la fenêtre largement ouverte, Honorin contemplait le ciel d’été sous l’œil attentif de Vénus. Sans hésiter il monta au grenier et tourna la machine 107 fois à droite et 107 fois à gauche. Tranquille, il rédigea son testament olographe, laissant la maison à un home pour enfants orphelins. Il mit les livres et l’appareil dans le vieux coffre et alla l’enterrer dans un lieu connu par lui seul. Avant de fermer le couvercle, il y glissa un flacon avec le message suivant: « vous qui trouverez ces choses bizarres, demandez-vous: à quoi sert l’immortalité ? ».

Ce n’est qu’au petit matin qu’il rentra chez lui. Le soleil rougissait déjà un ciel quelque part, comme une promesse de vie. Fatigué, il se coucha aussitôt. Il dormit longtemps. Très longtemps.

Quand il se réveilla…

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Résultat du concours sur l'imaginaire pour la super revue "les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte 1 : Séverine Baaziz

Texte 2 : Nicole Graziosi

Texte 3 : Micheline Boland   => 1 vote

Texte 4 : Micheline Boland   => 5 votes

Texte 5 : Bernadette Gérard-Vroman    => 1 vote

 

La gagnante du concours est... MICHELINE BOLAND !

 

 

 

Merci à toutes les participantes ! A remarquer que tous les textes ont été écrits par des... femmes ! (Euh... Comme d'habitude, en fait !) et merci à tous les votants ! 

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Texte 5 Concours sur l'imaginaire - vote sur ce dernier post jusqu'au 23/11 18h

Publié le par christine brunet /aloys

L’imaginaire… Que d’images revêt ce mot qui, en une fraction de seconde, me renvoie au musée de l’Imagerie à Epinal, un défilé d’images en couleur, d’Epinal à Limoges, de Limoges à l’image de ces peuples que Lennon « Imagine », haies réunies. De Lennon à André Mage de Fiefmelin, ce poète baroque du 16e siècle, dont les vers suivants, soudain, me reviennent à l’esprit :

« Comme un navire en mer au fort de la tourmente,

Prêt à choquer les rocs par les vents agité,

Sitôt qu’un feu de joie a montré sa clarté,

L’air se tait, l’eau se calme, et l’orage s’absente ».


 

S’en suit une mélodie en do mineur, un air sur un rythme binaire, où un peu plus loin, le ternaire vient prendre le pas, sans pour autant ternir le tableau, bien au contraire, il l’irradie. C’est une danse d’âmes, gracieuse. Un clair obscur.

L’imaginaire, c’est cela, c’est ce qui vient agiter les vents du mental, pour m’emmener, hier dans la tourmente, aujourd’hui sur une plage avec une mer d’huile, où je m’abandonne pour m’imprégner des sons et parfums les plus subtils, que je respire au passage.

C’est ce qui, parfois, caché dans les recoins de ma mémoire, vient à surgir sans crier gare, ce côté face, l’inattendu, qui surprend, cette note qui se suspend, créant tout le suspense, celui qui vous met en haleine, ces folles pensées qui ne cherchent rien d’autre qu’un endroit pour les habiter, pour s’abriter, attirer l’attention, quitte à te mettre en otage, te faire passer pour fou, tout est permis, soyons créatifs, soyons fous, voyons, l’imaginaire n’a pas de limites ! Il dépasse l’impensable, l’incommensurable…

Ne plus s’encombrer, mais sortir l’inutile, quoi qu’il advienne et qui sait, en prenant vie sur papier, il peut devenir utile, pour l’exercice, et tant qu’à faire, le joindre à l’agréable, puisque tout est prétexte et plaisir pour écrire, pour être lu.

L’imaginaire, c’est aussi ce que je vois et que les autres ne voient pas, une fantasmagorie, une hallucination, ce qui me vient, ce que j’en fais, ce que j’ose, ces images qui errent dans un hier, un ailleurs, une capture d’écran au plus profond de moi-même, un instantané, un haïku, tout au plus.

C’est ce qui vient se poser sur ma feuille, sans chercher à comprendre pourquoi, c’est déjà là, alors laissons-le s’installer, prendre forme, c’est ici et maintenant, ne pas le retenir surtout, simplement l’accueillir, combler le vide, lui donner toute sa place, une chance, d’être en vie, d’être là, une évidence ? Un concours de circonstances…?

 

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Texte 4 Concours sur l'imaginaire

Publié le par christine brunet /aloys

L'année de mes neuf ans

Enfant de neuf ans, dans la solitude de ma chambre, je n'avais guère que les livres d'images pour échapper à l'affligeante réalité. Par passion, mes parents étaient devenus bouquinistes. Ils s'occupaient davantage de leur clientèle et de leur commerce que de moi. Ils me laissaient emprunter les albums qui me plaisaient. La mangrove et ses arbres émergeant des eaux m'attiraient tout autant que les nuages en forme de papillon qui parcouraient le ciel de la couverture d'un recueil de contes. Je vivais la vie des flocons de neige tombant sur les igloos, je devenais tour à tour le pêcheur qui tentait de capturer des sirènes ou la sorcière qui préparait une potion qui avait le pouvoir de rendre invisible.

À mon retour de l'école, sitôt mon goûter avalé, je m'évadais entre les pages. Je voyageais, je voyais des plantes magnifiques, des animaux exotiques. La vie s'écoulait ainsi au rythme des aiguilles de l'horloge et des dessins de vieux bouquins que je découvrais avec gourmandise.

Quand je suis tombée malade, j'aurais voulu que mon hépatite ne guérisse jamais. En peu de temps, ma chambre était devenue l'annexe du magasin. Papa et Maman m'apportaient régulièrement des livres enjolivés le plus souvent par des illustrations raffinées. Parmi les dessins qui m'ont marquée, il y avait un œuf d'autruche dans lequel un artiste minutieux avait aménagé une grille…Une armée de fourmis progressait vers cette providentielle ouverture afin de découvrir un intérieur extraordinaire. Étrange petit peuple auquel je m'identifiais ! Étrange intérieur garni de fleurs multicolores ! Étranges semaines où les livres étaient mes agréables compagnons.

Un jour, Maman m'annonça que les résultats de ma dernière prise de sang étaient satisfaisants et que j'allais pouvoir reprendre le chemin de l'école le lundi suivant. Maman consacra l'après-midi à faire le grand ménage dans ma chambre, emporta les ouvrages devenus inutiles et me fit faire des exercices de français et de calcul. Ce jour-là, une drôle de bestiole pénétra dans ma chambre par la fenêtre entrouverte. Elle était d'une blancheur nacrée. Je crus reconnaître en elle, une des héroïnes d'une histoire que j'avais lue. Elle se posa sur mon édredon, puis sur ma main où elle laissa une trace et repartit. La trace était comme un tatouage que Maman remarqua à son retour. Elle m'envoya à la salle de bains et j'eus beau frotter et frotter rien n'y fit. Maman me dit : "Cela sera un petit souvenir de ton hépatite."

Le lundi suivant, je rentrais à l'école. J'avais changé : durant les cours, je trouvais avec une rare facilité les réponses aux questions posées par la maîtresse et durant les récréations, je parvenais à captiver mes copines avec des histoires que j'inventais au fur et à mesure.

Souvent, je regardais la petite tache brune sur ma main et j'éprouvais un grand bien être.

À présent à chacun de mes voyages, je retrouve quelque chose du monde merveilleux découvert dans les livres l'année de mes neuf ans.

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