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Concours pour la Revue, Les petits papiers de Chloé : UN DE TROP texte 4

Publié le par christine brunet /aloys

SÉBASTIEN ET MAMAN

 

Nos regards se sont rencontrés une première fois dans le petit parc près du lycée. J'étais assise sur un banc, j'attendais Maman. C'était un jour ensoleillé et triste, car j'allais rendre visite à ma grand-mère hospitalisée dans une clinique privée proche du centre-ville.  Je m'en rappelle précisément et évoque souvent cet instant, car c'est l'un de ceux qui sont devenus les plus belles parures de ma mémoire. 

Sébastien, lui aussi, se rappelle de la magie de la première fois où nous nous sommes croisés. C'était un jour ensoleillé et heureux du mois de mai. Il avait obtenu une excellente note à un contrôle de mathématiques, il avait été félicité par son professeur. Il venait aussi  de recevoir un avis positif pour un job d'étudiant. 

Nous étions deux adolescents. Il était un peu plus âgé que moi. Nous étions élèves dans deux établissements différents. Il m'a regardée, il m'a souri parce que j'étais, paraît-il, si jolie, parce que le monde semblait lui appartenir, que c'était une semaine de chance. J'ai répondu à son sourire parce qu'il y avait quelque chose de joyeux dans son attitude, dans sa démarche, dans son visage et que j'étais ravie qu'il me partageât  son euphorie. 

Il a dit "salut". J'ai répondu "salut". Nous avions de nouveau souri. 

J'ai vu Maman qui s'approchait. Je me suis levée et me suis dirigée vers elle. Maman a bafouillé : "Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes, Charline…" 

Il a poursuivi sa route, il avait escompté entamer une petite conversation, mais c'était devenu  impossible. Il savait juste que je m'appelais Charline et que je me préparais à recevoir de mauvaises nouvelles…

Il a pris l'habitude de faire un détour par le petit parc. Il aspirait à me revoir. Quand il passait près du banc, il observait les environs. Il espérait. Un jour, je me suis trouvée de nouveau là. Il m'a regardée, il m'a souri. J'ai répondu à son sourire, mais il y avait, m'avouera-t-il plus tard, quelque chose de différent dans ce deuxième sourire que je lui ai adressé, une sorte de retenue. Il a dit : "salut, ça va ?". J'ai répondu :  "pas trop…" J'ai pleuré, il est venu près de moi. Il ne savait pas encore pourquoi j'étais en pleurs, mais je le lui ai expliqué maladroitement. Il a entendu : mamy, au plus mal, incertain. Mon chagrin lui a fendu le cœur. Il m'a touché l'épaule, il me l'a  caressée. Il ne m'a pas lâchée. C'était notre premier contact physique, notre premier échange verbal. Pourquoi des instants colorés de chagrin sont-ils aussi parfois illuminés d'une telle tendresse ? 

Ma mère s'est rapprochée puis s'est tenue devant moi, mais, enfermé dans sa bulle émotionnelle, Sébastien ne l'a pas remarquée. Maman a demandé d'un ton plutôt sec : "Charline ! Tu viens ?" Les paroles l'ont atteint de plein fouet. Il s'est détaché. Il s'est éloigné après avoir pris congé d'un signe de la main et d'un hochement de tête. 

Il ne savait pas encore qu'il avait fait un geste de trop, un geste dont ma mère ne se priverait pas de parler régulièrement dans des circonstances diverses, sans que ces situations aient parfois le moindre rapport avec l'événement de départ. 

Jamais Maman ne décrira  précisément la conduite qu'il avait adoptée. Elle se contentera d'évoquer un contact tactile, un effleurement, une familiarité, une étreinte cordiale, un laisser-aller. 

Sébastien ne prendra conscience de ce geste de trop que plus tard quand il sera devenu mon petit ami et qu'il se rendra régulièrement à la maison. 

À diverses occasions, Maman ne renoncera à lui tenir des propos comme ceux-ci : "Je t'apprécie, Sébastien mais j’ai l’impression que tu es trop entier, trop sentimental  Tu ne prends pas suffisamment de distance avec les problèmes des gens. Cela risque de te jouer de vilains tours dans la vie. C'est dangereux quand on envisage de travailler dans le social comme tu le comptes faire. Crois-moi je suis assistante sociale et je sais ce que c'est. Les clients et les inconnus fragilisés ne sont pas des copains. Pour aider vraiment, il faut le recul nécessaire." 

C'est ainsi que j'ai pris conscience du côté moralisateur de Maman. À présent, chaque fois que cherchant à réconforter quelqu'un je m'apprête à poser la main sur son épaule, son bras ou sa main, les commentaires de ma mère me reviennent à l'esprit et j'hésite alors un instant avant de le faire. 

 

Publié dans concours

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Concours pour la Revue, Les petits papiers de Chloé : UN DE TROP texte 3

Publié le par christine brunet /aloys

Un de trop…

 

Rrr…Zzz ! Rrr…Zzz !

Un roucoulement bizarre m’oblige à entrouvrir des paupières à demi paralysées par un doux ensommeillement. Sans doute, le ronronnement asthmatique de mon vieux matou … Mes doigts engourdis tâtent mes cuisses à la recherche du contact soyeux de son pelage fauve et ils se raidissent aussitôt au toucher du tissu de crétonne.

Je sursaute en posant les yeux sur les murs qui m’entourent et leur couleur d’écaille d’œuf  impose la triste réalité de ma vie actuelle.

Ma chambre !

Mon cadre de vie, subi comme une catastrophe quotidienne depuis qu’on m’a placée dans cette maison de repos. 

Un nouveau sifflement sourd m’agace.

Certainement ma voisine qui perturbe ma sieste de ses ronflements sonores.

Cette vieille garce ferait tout pour m’importuner : j’ai envahi son territoire depuis quelques semaines à peine et elle me le fait payer jour après jour.

Est-ce ma faute si le médecin a décidé que je ne pouvais plus vivre seule dans ma maison ?

Si j’insupporte ma compagne, elle me dérange tout autant. Dans cette unique pièce dépourvue d’intimité, il y en une personne de trop : elle… ou moi !!

Réduire l’espace des gens active leur sentiment de propriété exclusive. 

 

Je me lève pour l’invectiver de vive voix :

─ Arrêtez votre mécanique : vos ronflements sont pires qu’une scie à métaux !

 

Le silence me répond et son regard vitreux se colle au mien comme une matière gluante qui glisse lentement. Un sourire narquois sur ses lèvres sèches dévoile un dentier mal soigné et ses cheveux épars affichent une teinte terne dont le blanc sale réclame l’urgence d’un shampoing. 

Comment cohabiter avec une sorcière perfide dont la conversation se limite à des propos d’une banalité déprimante ?

Elle me dévisage encore et encore… 

La haine accentue le plissement de ses traits ridés. 

Ma colère gronde et mon poing se dresse, menaçant.

Paaf ! Craac !

 

Je regarde ébahie ma main ensanglantée et les débris du miroir qui gisent sur le sol.

J’ai frappé mon propre reflet !

Un râle caverneux s’échappe de mes bronches enflammées et réactive ma mémoire l’espace d’un instant : je suis une dame âgée et ma seule compagnie est la maladie d’Alzheimer.

 

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Concours pour la Revue, Les petits papiers de Chloé : UN DE TROP texte 1

Publié le par christine brunet /aloys

Déjà parmi nous

— Tony, pourquoi donc ? Tu avais promis, plus jamais de dérapage m’avais-tu affirmé, tu ne pouvais pas jouer ça en solo ! Comment as-tu osé ?

— C’était bien trop tentant, tu me connais, Zack. Et puis, il n’y a que toi et moi qui connaissons l’embrouille. Eux, là, tous ceux-là, répond-il en montrant le mur B, celui sur lequel sont suspendus des dizaines d’écrans allumés et qui dévoilent des images d’êtres humains qui s’agitent aux quatre coins de la planète, tous ceux-là ignorent tout de cette manigance. Jusqu’à présent.

— Tony, c’est bien plus qu’une manigance, c’est un complot ! La F.D.E.L. nous subside pour cette mission et toi tu as fait chavirer l’expérience. Aux ordres de qui es-tu soumis ? Je ne parle même pas des tunes qu’on t’a versées ! Non, aux ordres de qui es-tu soumis et surtout pourquoi as-tu acté cela ? Tu pensais sans doute que je n’y verrais que du feu, moi ton meilleur ami depuis tellement d’années ! Nous avions enfin réalisé notre rêve, Tony ! Nous étions les responsables de ces recherches ultra confidentielles, des dossiers classés top secrets ! Réponds-moi, Tony ! Qui et pourquoi ?

— Zack, tu me connais tellement bien… Et d’ailleurs, comment as-tu deviné ? 

— Je t’ai observé, Tony. Mais explique-moi deux ou trois choses, avant que je ne t’explose le crâne avec l’arme que voici, lâche-t-il en sortant un révolver de la poche interne de son blouson.

— Que je crève n’a aucune importance. Et lorsque le monde entier sera bouleversé par cette … information et ce sera même pire qu’une information crois-moi, tu t’en voudras de… 

— Tu n’es qu’un salaud, Tony ! 

Tony affiche un sourire ironique et rive son regard sur les écrans. Il s’attarde sur l’écran XD2. 

— Putain ! s’exclame Zack, le XD2 ! Le XD2, c’est Bruxelles, la capitale de l’Europe. J’en étais sûr ! 

— Tu en connais des choses, Zack. Ben oui, tu connais exactement les mêmes dossiers que moi. Mais dépêche-toi, Zack. Il te reste très peu de temps pour mettre fin à tout ça. Tu te souviens de ma grande passion, n’est-ce pas ? Eh bien, ce contact avec Alpha-Terra, il a bien eu lieu.

— Tony, ressaisis-toi, t’as pas fait ça quand même ? Et tu t’es servi de tout le matos de notre base pour cette expérience-là !

— Pourquoi pas ? Et c’est plus qu’une expérience. Si j’avais refusé, quelqu’un d’autre l’aurait fait à ma place. Toi peut-être ! Car ce cent-quarante cinquième élément, tu l’as identifié voici au moins une semaine ! 

— Au début je n’en étais pas certain. J’ai pensé à une erreur de notre part et puis j’ai compris. Le gouvernement a financé cent quarante quatre clones répartis sur toute la planète. Mais toi, tu ne faisais que regarder et manipuler les claviers de cet écran-là, le XD2. Alors forcément, il y avait une embrouille. Et quel est le lien avec Alpha-Terra et ce cent quarante cinquième clones, Tony ? Tony, parle ! 

— Trop tard, Zack. Le compte à rebours a commencé. Dans cinquante-neuf secondes le cent-quarante cinquième clone explosera quelque part dans la capitale de la Belgique, Bruxelles. Personne, je dis bien personne ne s’en apercevra, murmure-t-il en braquant ses yeux sur l’écran qui affiche l’heure. De ce clone jailliront des Alpha-Terriens, invisibles durant quelques jours. Et lorsqu’ils seront visibles, ils seront aux commandes de tous les gouvernements de la planète. À ce moment précis, Zack, les Alpha-Terriens sont parmi nous. Et il n’y a que toi et moi qui connaissons cette vérité, celle du plus grand complot mondial de toute l’histoire de l’humanité.

 

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MARS... ce mois-ci sera le mois des concours !!!

Publié le par christine brunet /aloys

 

Ce mois-ci est entièrement réservé aux concours organisés pour la Revue "Les petits papiers de Chloé".  Un groupe d'auteurs s'est frotté aux thèmes imposés pour la revue n°21 mais également pour le hors-série ! Merci pour leur participation active et les textes de qualité qu'ils nous proposent de découvrir et pour lesquels vous devrez voter sur le dernier post de chaque thème... Vous aurez, pour cela jusqu'à 20h.

=>  "Un de trop"

=> "Terreurs nocturnes"

=> "Le mensonge et le silence arrangent bien des drames de famille"

=> "Je me réveille dans la peau d'un autre" (programmation pour ce thème ouverte encore jusqu'au 15 mars inclus)

 

BONNE LECTURE !

 

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Résultats du concours "Les petits papiers de Chloé" : "Miroir, mon beau miroir"

Publié le par christine brunet /aloys

Les auteurs qui ont participé !

 

Texte 1 : Micheline Boland

Texte 2 : Antonia Iliescu

Texte 3 : Séverine Baaziz

Trois votes, tous pour le 3e texte : bravo Séverine !!! 

 

 

 

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Texte 3 et dernier pour le concours de la Revue. Vous devez voter avant demain soir 17h !

Publié le par christine brunet /aloys

Les deux pieds sur la chaise

 

J'avais déjà les deux pieds sur la chaise quand on a frappé à ma porte. Au-dessus de ma tête, la corde pendouillait en attendant mon cou. Elle restait muette, mais je la devinais impatiente. Quelle corde ne l’est pas ? Ce n'était donc vraiment pas le moment d'une visite.
J'ai attendu un instant en espérant que l'imprévisible passe son chemin, sauf qu’il a frappé plus fort. Trois coups. Puis trois autres. Encore plus fort. J’ai fait comme si je n’étais pas là, mais l’imprévisible est une chose qui ne veut rien savoir. Ensuite, un visage s’est collé à ma fenêtre et a fouillé du regard un peu partout. Je n’avais donc plus le choix. Fallait que ma priorité du jour soit mise en suspens de quelques minutes.
J’ai entrouvert la porte et la factrice m‘a tendu un colis. Pas très grand. Pas très lourd. Mais surtout, elle m’a regardée comme si je descendais de Mars, alors que je descendais simplement de ma chaise un peu bancale. Il faut dire qu’on ne doit pas souvent lui ouvrir à neuf heures du matin en tenue de soirée. Mais que voulez-vous, je ne suis pas du genre à me laisser mourir comme je suis. Question de savoir-vivre.

J’ai claqué la porte. La factrice est partie avec son étonnement accroché au visage.
Ma corde avait de plus en plus hâte d’en finir.
Je suis donc remontée sur ma chaise un peu bancale, avec ma tenue de soirée, mes cinquante ans et mes idées pleines de désespoir. Parce que, voyez-vous, sans ces dernières, je ne serais pas là. Je veux dire que si tout allait bien dans mon existence, je ne serais pas debout sur ma chaise, prête à me pendre.
Tout a basculé le jour où Paul-Henri m’a quittée pour sa secrétaire. Classique, je vous l’accorde. Mais pas moins douloureux pour autant. Depuis, mon coeur bat sans savoir pour quoi, pour qui, et tout a foutu le camp. L’odeur d’après-rasage, les chaussettes en boules, la petite monnaie dans le fond des poches. Même les briquets qui pourtant traînaient partout. J’ai plus rien. Je suis plus rien.

J’en étais là de mes constatations quand soudain, l’imprévisible a refait surface. D’un coup d’un seul, comme d’habitude sans prévenir, alors que je m’apprêtais à envoyer le fichu colis valdinguer par terre, je me suis aperçue qu’il ne m’était pas destiné. Pour Joséphine Paquin, qu’il était écrit. Je n’étais ni Joséphine, ni madame Paquin. L’imprévisible faisait vraiment n’importe quoi. Nous aurions pu en rester là, mais comme plus rien ne tournait rond, je me suis mise à ouvrir le paquet.
Au milieu d’un emballage en polystyrène trônait un petit miroir. Plat, pas plus grand qu’une brosse à cheveux, avec un manche tout aussi plat. Habillé de nacre rose. Un bien bel objet. Et un mot.
Enfin, quelques mots.

 

Ma douce Joséphine,
Mon beau miroir est tout à vous.
Demandez-lui ce que bon vous semblera.


Sur le moment, je me suis dit que l’imprévisible ne manquait pas de ressources. Avec tout ça, j’étais totalement perdue. Ce miroir venait s’ajouter à ma tenue de soirée, mes cinquante ans, mes idées pleines de désespoir, ma chaise un peu bancale, ma corde et tout ce qui avait foutu le camp. C’était trop.
Fallait que je me pose. Je suis descendue et je me suis assise.
Sur le canapé.
J’ai mangé les restes de la veille, une quiche au thon, j’ai bu, sans pouvoir vous dire combien, plusieurs verres de Chardonnay et je me suis endormie jusqu’au lendemain en espérant qu’il soit moins compliqué.

Au réveil, malheureusement, ça n’allait pas fort. En plus du miroir, de ma tenue de soirée, de mes cinquante ans, de mes idées pleines de désespoir, de ma chaise un peu bancale, de ma corde, et de tout ce qui avait foutu le camp, j’avais untambour dans la caboche. Bam, badam, badam boum boum, qu’il faisait. Bam, badam,  badam boum boum. Non ! Bam, badam, badam boum boum. Bam, badam, badam boum boum. Non ! Au milieu de tout ce vacarme, des mots. Ceux de la veille. Ceux glissés dans le colis. Douce. Miroir. Ce que bon vous semblera. C’est là que je me suis mise à hurler une phrase que je n’aurais jamais cru prononcer un jour :
“miroir, mon beau miroir, débarrasse-moi de mon mal de crâne !” Eh bien, croyez-le ou pas, mais sitôt dit, sitôt fait. Oh mon Dieu ! ai-je pensé très fort. 
C’est comme ça que mes souhaits ont commencé à se réaliser. 

 

Depuis, pas mal de choses ont changé. Ma chaise n’est plus bancale, je n’ai plus vraiment cinquante ans et Pierre-Henri ne me manque vraiment plus. Personne n’est finalement irremplaçable. Dire que je pensais ne plus rien attendre de l’existence.
Pardon, mais je vais devoir vous laisser. On toque à ma porte.

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Texte 2 pour le concours de la Revue...

Publié le par christine brunet /aloys

Le miroir vif

 

Youri, dit Argès à cause du troisième œil sur le front, était né à Tchernobyl, six mois après l’accident nucléaire de ‘86. Son père (russe) et sa mère (indienne) avaient travaillé tous les deux comme techniciens à la centrale ; en conséquence, ils furent en première ligne lors de la catastrophe et moururent de leucémie, peu après la naissance de Youri.


Le petit orphelin fut confié à ses grands-parents, en Inde. Vieux et pauvres, ils le placèrent aussitôt
dans un centre d’adoption, sous la protection de Mère Theresa de Calcutta. En deux semaines
seulement elle trouva des parents désireux de l’adopter. « C’est un enfant miraculé, il a l’œil de
Vishnou, oui, oui, il sera un grand sage, vous verrez » avait-elle dit, en leur confiant le bébé. Trois
jours après, elle rendait son âme. C’était sa dernière œuvre caritative sur cette terre.
Il n’avait ni frères ni sœurs et habitait une fermette à Coutisse. Sans amis, il passait ses journées à
regarder les fleurs, à parler aux abeilles et aux papillons. Sa faim de savoir, jamais rassasiée, le
poussait à demander chaque jour à ses parents un nouveau livre. Ainsi, à 5 ans il avait déjà « mangé » quelques œuvres d’Aristote, Platon, Kant et Schopenhauer, de Darwin et celles de la mythologie hindoue Mahabharata et Ramayana. Pourtant, tous les enfants du village se moquaient de lui :

  • Dis-moi, tête de cyclope, qu’est-ce que tu vois avec ton œil ?
  • D’abord, sache que je ne suis pas un cyclope, je suis un garçon comme toi et comme tous les autres. À part ça, je vois comme tout le monde et encore plus.
  • Ça veut dire quoi « encore plus » ?
  • Je vois tout en toi. Je suis une sorte de miroir qui absorbe tout : la beauté et la laideur, le bien et le mal. Assure-toi, je vois tes qualités et tes défauts, tes craintes et tes angoisses, ton passé et ton futur. Je
    sais aussi quand tu mens et quand tu es jaloux. C’est ton aura qui te trahit ; elle noircit.
  • Waouh ! C’est vrai ça ?
  • Oui, c’est vrai. Mais… faut pas le dire. Je ne suis pas encore prêt. Promis ?
  • Promis.
     

Qui peut garder un pareil secret ?

Une heure plus tard tout le village ne parlait que de ce garçonnet étrange qui voyait tout : « il vient d’une autre planète », « il est un saint », « ah, non, c’est le diable en chair et en os ». Les écoles s’en méfiaient elles aussi : « Comment intégrer un tel spécimen au sein de notre communauté ? Que diront les parents des enfants normaux ? Il est un monstre. S’il voit tout…
c’est très dangereux ». Ses parents adoptifs (des gens instruits), n’ayant pas d’autres choix, décidèrent d’assurer eux-mêmes la scolarité du petit. L’école à la maison l’avait bien préparé pour ses études universitaires, la preuve était là : à ses vingt ans Argès était docteur en médecine psychiatrique et parlait neuf langues. Il méritait bien le surnom de « génie de Coutisse » et ce génie, outre son œil bleu du front d’une beauté ahurissante, avait aussi un grand cœur. Nul être sur terre n’exprimait aussi bien que lui l’adage « l’œil est le miroir de l’âme ».
Dans son cabinet installé au premier étage de la maison parentale il reçut un jour une femme d’une trentaine d’années qui avait aménagé depuis peu dans le village.

  • Vous avez un problème de cœur, Anna. Cœur, je veux dire âme… Votre mari n’est pas celui qu’il vous faut. Quittez-le vite !

(Son franc-parler la laissa perplexe. Elle fronça les sourcils) :

  • Comment sais-tu, jeune-homme, tout ça ? Où est ton papa, le docteur ? J’ai pris rendez-vous avec lui.
  • Faux. Vous avez pris rendez-vous avec moi. C’est moi le docteur et c’est à moi de vous guérir.

Au début, Anna le regardait incrédule « il est bizarre, ce jeune homme ». Elle examina furtivement sa peau aux nuances violacées qui irradiait de la chaleur, son visage souriant et son grand front de poète. Tout lui inspirait confiance sauf l’œil du front, aussi brillant que percutant, qui la mettait mal à l’aise. Elle avait l’impression d’être un insecte sous une loupe à travers laquelle une autre personne, d’un autre monde, la regardait en même temps que le docteur. En dodelinant de la tête sous l’effet des ondes douces qui lui baignaient le corps, elle parla :

  • Vous savez… J’ai un fils d’un premier mariage. Mon actuel mari ne nous aime pas, surtout moi. Il
    me trouve laide… (Fermant les yeux, elle se vit devant son miroir où chaque soir elle lui posait la même question : « miroir, mon beau miroir, pourquoi suis-je si laide ? »). Vous avez tout deviné d’un
    seul regard. Comme c’est étrange… J’ai l’impression qu’une immense force me possède.
  • N’ayez pas peur de cette force, Anna, c’est mon œil du front. Regardez-le sans crainte, allez-y, entrez
    dedans ! (Une gouttelette de ciel se glissa instantanément sous sa paupière).

Anna se laissa mollement sur le dossier de la chaise, en plongeant malgré elle dans l’immensité de l’œil bleu. Un nouvel horizon s’ouvrit devant elle. C’était la porte vers un autre monde rempli de mystère et d’une bonté infinie.

Perdue dans ce miroir vivant et sans limites, elle fit les premiers pas dans un pays nouveau auquel elle avait tant rêvé depuis qu’elle était gamine. Comme elle se sentait légère, bercée par cette larme protectrice… Toutes les douleurs disparurent comme par enchantement quand des centaines de papillons blancs, issus de nulle part, lui caressèrent le visage. Oubliés les coups reçus au fil des années, effacés les bleus sur son corps, disparus les cernes sous ses yeux. Les yeux fermés, elle murmurait des mots bizarres, incompréhensibles. De temps en temps sa petite voix implorait l’œil du ciel : « miroir, mon bleu miroir, apporte-moi la paix… ».

Combien de temps s’était écoulé depuis son entrée dans le cabinet ? Une heure ? Un mois ? Un
siècle ? Un claquement de doigts et l’effet de l’hypnose disparut.

Anna, un peu étourdie, vit Argès toujours là, auprès d’elle. Il regardait paisiblement son visage harmonieux, devenu tout à coup celui d’une gamine. Une transformation plus que spectaculaire. Quelle différence entre la femme d’il y a une heure et celle de maintenant…

  • Docteur… Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi fort dans sa faiblesse et d’aussi profond dans son enfantillage. Car vous n’êtes qu’un gamin après tout. Quel âge avez-vous ?
  • J’ai vingt ans terrestres, mais j’en ai beaucoup plus. C’est difficile à expliquer…
  • D’où vient cette force en vous ?
  • C’est la différence qui fait toute la différence. J’ai été fait pour guérir les gens. C’est l’œil, Son Œil.Vous comprenez ? Vous étiez très malade.
  • De quoi étais-je malade ?
  • D’indifférence… Personne ne vous regardait plus depuis longtemps, personne ne vous disait plus des mots vrais, venant du cœur. Même vous, vous vous détestiez pour votre soi-disant laideur qui n’était que le reflet d’un miroir déformant : votre mari. Il vous a inculqué le sentiment d’infériorité pour que lui se sente fort, supérieur. Votre âme souffrante criait au secours sur une île de désolation : votre famille. Vous étiez une morte vivante, comme la plupart des gens de nos jours. Maintenant allez en paix et soyez heureuse. Vous êtes guérie.

Anna rejoignit la rue d’un pas léger. Son mari, un type lombrosien bourré d’alcool, l’attendait nerveux dans la voiture.

  • Qu’est-ce qu’il t’a fait celui-là ? Il y a aussi un centre de beauté là-bas ? T’as beaucoup dépensé, hein ?
  • Qu’est-ce qu’il m’a fait ?... Il m’a regardée, c’est tout. Et il a tout vu. Tout ! Sache qu’il n’a pas voulu de mon argent. La bonté se donne, elle ne se vend pas ; c’est ce qu’il m’a dit.
  • Ah, oui ?...

(L’homme, devenu tout rouge, transpirait la haine. Ses yeux exorbités pulsaient au rythme de sa colère) :

  •  Je le tue, tu m’entends ?! Je tuerai ce monstre venu d’ailleurs pour s’emparer de nos femmes. Il n’est qu’un petit charlatan pervers.
  • Tu as tort. C’est un homme très honnête. C’est un saint. S’il te plait, ne lui fais pas de mal. Il est aussi puissant que fragile. Il ne fait que du bien, pourquoi le haïssez-vous tous ? Pourquoi ?!
  • Parce qu’il n’est pas comme nous, voilà pourquoi ! Hm… Un œil qui voit tout… Qu’il s’en aille, ce cyclope qui se prend pour un Dieu.
  • Il est différent, c’est vrai. Mais je préfère mille fois sa différence à ton indifférence.

À cet instant même, des centaines de papillons blancs venus de nulle part envahirent la voiture, en chantant de leurs ailes : « Quitte-le, quitte-le ! ».
Sans hésiter, elle claqua la porte de la voiture et se mit à courir vers ce pays nouveau qu’elle
connaissait à peine : le pays de l’œil bleu.

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Résultats du concours "Les petits papiers de Chloé" : "on peut tout fuir, sauf sa conscience"

Publié le par christine brunet /aloys

Résultats du concours "Les petits papiers de Chloé" : "on peut tout fuir, sauf sa conscience"

 

Texte 1 : Christian Eychloma  => 1 voix

Texte 2 : Micheline Boland => 1 voix

Texte 3 : Carine-Laure Desguin => 3 voix

Texte 4 : Christian Eychloma => 1 voix

Texte 5 : Séverine Baaziz

 

Le texte gagnant avec 3 voix est le n° 3 !

Bravo Carine-Laure Desguin !!!

Un grand merci également à Christian Eychloma, Micheline Boland et Séverine Baaziz toujours partants pour les concours que nous organisons !

 

Merci à tous !!!!!

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Concours "Les petits papiers de Chloé" : texte 5. Votre vote en commentaire sur ce post avant le 09/05

Publié le par christine brunet /aloys

Concours "Les petits papiers de Chloé" : texte 5. Votre vote en commentaire sur ce post avant le 09/05

La salle d’attente

 

           

            J’attendais mon tour sur une chaise bancale, entre un vison et un nombril à l’air. Dehors, il pleuvait des cordes, et je me suis dit que c’était pas franchement l’idéal pour une fourrure et une peau à demi-nue. Moi, j’avais choisi un imperméable. Un bel imperméable. Suffisant pour me faire sourire comme une idiote au milieu de parfaits inconnus. J’ai traîné mon regard d’un visage à l’autre, discrètement, et j’ai bien vu que tous les parfaits inconnus, sans exception, avaient l’air en vrac.

            Bien sûr, j’ai posé la question quant à savoir ce que nous faisions là. Personne ne savait. Ni moi. Ni eux. Il y avait juste eu cette lettre arrivée la veille, en recommandée. Une lettre qui stipulait la date et le lieu du rendez-vous, et se finissait par une menace à vous glacer le sang en pleine canicule.

Présence obligatoire sous peine d’emprisonnement immédiat. 

 

J’ai observé les parfaits inconnus l’air en vrac, un par un, pour chercher un point commun, une raison d’être tous assignés ici, dans cette salle d’attente aux chaises bancales et au néon qui grésille, mais je n’ai rien trouvé. Absolument rien. Rien de rien. 

Un, deux, trois, quatre, cinq… neuf, dix, onze… vingt, vingt-et-un. Nous étions vingt-et-un. Vingt-et-un regards hagards. Vingt-et-un instants absents. Aucun de nous n’avait le cœur à la conversation. Etrangement, nos téléphones étaient privés de réseaux, alors on s’occupait comme on le pouvait. Certains feuilletaient des magazines. D’autres se rongeaient les ongles. Moi, je commençais à psychoter. Peut-être y avait-il eu erreur sur la personne ? Peut-être était-ce une mauvaise blague ? Peut-être l’un d’entre nous était au courant de toute l’histoire ? Voire, en était l’instigateur ! 

Plus les minutes s’écoulaient, plus la théorie me paraissait évidente. Parmi tous ces parfaits inconnus l’air en vrac se trouvait forcément un coupable. Il y a toujours un coupable. Mais lequel ? Je les regardais. Ils me regardaient. On se regardait. Et puis, nos pieds. Je les regardais. Ils me regardaient. On se regardait. Et puis, nos pieds. Et puis, la fenêtre, pleine de flotte et de crasse. 

 

  —        Suivant !

            C’était au tour du vison. Bien sûr, on ne l’a jamais revu. Pareille à une apparition d’outre-tombe, la blouse blanche et furtive de la secrétaire a surgi dans l’interstice de la porte, a crié son mot de rien du tout, et deux battements de paupières plus tard, les deux femmes ont disparu. 

            Entre mes deux oreilles, mes idées ont mis le bazar. Les mots perdaient leur sens, les lettres leur empattement, les chiffres leur arrondi. Et je ne vous parle même pas des secondes et des minutes qui remontaient le temps.   

—        Suivant !

            Au tour du nombril à l’air.

—        Suivant !

            Le bracelet électronique serré à la cheville.

—        Suivant !

            Les ongles verts.

—        Suivant !

Les cheveux en pagaille.

—        Suivant !

La paire de lunettes orange.

 

Quatre heures plus tard, j’étais seule au milieu de chaises vides. Autant vous dire qu’il ne restait plus grand chose de mes idées. De vagues suppositions qui me soufflaient que nous étions peut-être dans un roman de science-fiction et que le point final s’approchait doucement.

—        Suivant !

Mon Dieu. 

C’était mon tour.

 

En compagnie de la blouse blanche, une blouse bleue et deux uniformes. Le Docteur Rouskoff et deux agents de la police judiciaire. 

—        Contrôle des consciences ! qu’ils ont hurlé à l’unisson.

J’aurais pu essayer de fuire, mais je n’en ai pas eu l’idée. D’ailleurs, en stock, il ne me restait plus aucune idée.

Une seringue m’a injecté un sérum dans la plus grosse veine de mon bras gauche. C’est là qu’ils ont commencé l'interrogatoire qui servait à fouiller qui j’étais. Ce que je faisais de mes journées et de ma vie. Si je me droguais. Si j’avais déjà pratiqué le cannibalisme. Si j’aimais torturer les girafes, les moines, les caissières, les boxeurs ou tout simplement les gens. Si je collectionnais les peaux mortes,  les pansements usagers ou les vieilles brosses à dents. A tous les si, ma conscience répondait non. Un non quelconque, un peu à plat mais, a priori, sorti de ma bouche.

En même temps, je battais des cils pour voir si je contrôlais encore quelque chose. Et oui, de ce côté-là, tout allait bien.

 

Voilà.

Je suis repartie comme je suis venue.

Dans mon bel imperméable.

La tête apparemment vissée entre mes deux épaules.

 

Un fourgon est passé.

A l’intérieur, j’ai reconnu le vison, les cheveux en pagaille, et les ongles verts.

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Concours "Les petits papiers de Chloé" : texte 4

Publié le par christine brunet /aloys

Concours "Les petits papiers de Chloé" : texte 4

Crime passionnel

 

« Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine. »

Avec le minuscule soleil déclinant à l’ouest, une ombre épaisse avait presque complètement envahi la vaste plaine caillouteuse constituant le fond du gigantesque canyon.  John, perdu dans ses pensées mais attentif au moindre accident du terrain, jugea plus prudent de s’arrêter là pour la nuit.

Il  éteignit les puissants projecteurs de son « rover » d’exploration et leva les yeux pour apercevoir, au-delà de la vertigineuse falaise bordant le côté sud de Valles Marineris, le gros point brillant du vaisseau décrivant paresseusement son orbite.

Il s’efforça d’imaginer ce que pouvait bien faire Pamela à ce moment précis, à bord du Magellan. Peut-être encore assise devant un des moniteurs de surveillance, le regard vague, effondrée par l’annonce de la terrible nouvelle. Ou rejoignant, silencieuse, le reste de l’équipage pour le repas du soir pris en commun. Ou s’enfermant dans sa cabine pour pleurer tout à son aise.

Peu importaient ces états d’âme passagers. John la savait mentalement solide comme un roc et la connaissait suffisamment pour être certain qu’elle surmonterait assez vite ce choc émotionnel. Il saurait admirablement la consoler. Ce ne serait plus ensuite qu’une question de temps. Après l’élimination de son principal rival, il en était sûr, Pamela était désormais à lui. Rien qu’à lui.

Steve… Son dernier regard alors qu’il s’enfonçait, d’abord lentement puis de plus en plus vite, dans les entrailles de la planète, le long d’un de ces insondables puits volcaniques récemment découverts. Derrière la visière légèrement teintée de son casque, ses yeux écarquillés où se lisait, outre une terreur atroce, une totale incompréhension.

Juste une petite poussée… Il avait à peine hésité devant une telle opportunité. Qui pourrait jamais soupçonner la vérité ? Après tout, ce ne serait pas le premier accident qu’ils auraient à déplorer. Il rédigerait un joli rapport d’où il ressortirait que l’indiscipline et le manque de prudence bien connus de Steve avaient fini par lui être fatals. Et que lui, John, n’avait rien pu faire. Un stupide accident, malgré ses avertissements réitérés à propos du régolite qui roulait dangereusement sous les pieds. Oui, malgré ses mises en garde…

Il quitta son siège et fit le tour du rover pour aller ouvrir le sas du module pressurisé qui se trouvait en remorque. Il allait enfin pouvoir ôter son encombrant scaphandre et se détendre dans la minuscule « pièce à vivre », d’abord devant un repas tout à fait acceptable à base d’aliments lyophilisés, puis sur une confortable couchette. Il se réjouit à l’idée de passer une bonne nuit douillette, dans un espace réduit mais désormais assez spacieux pour lui seul, bien au chaud et respirant un air correctement dosé en oxygène.

Pour lui seul… L’image de Steve agitant désespérément les bras en glissant inexorablement dans le boyau étroit surgit à nouveau dans son esprit. Il lui sembla que ses appels radio, aussi paniqués qu’inutiles, lui vrillaient encore les tympans. Sans qu’il lui fût possible, pas plus à présent qu’alors, de se boucher les oreilles. Penché au bord du gouffre, serrant les dents, il l’avait entendu longtemps crier, puis pleurer, puis prier. Bien après qu’il eût disparu dans le noir de l’abîme.

Il demeura quelques minutes immobile, songeur, la main sur la poignée du sas. Puis il secoua vigoureusement la tête afin de chasser ces visions importunes. Il se rasséréna en pensant que, dans deux ou trois semaines, l’installation de la base permanente par l’équipe de spécialistes devrait être achevée et le reste de l’équipage amené sur le sol martien. Pour un très long séjour. Et alors…

Pamela et lui se verraient attribuer un des modules réservés aux couples qui se déclareraient inséparables. Pamela et lui… Pendant ce qu’ils pourraient alors considérer comme une exotique lune de miel, ils poursuivraient ensemble l’exploration de la planète. Puis il l’épouserait officiellement à leur retour sur Terre où tous deux jouiraient en outre du prestige des pionniers ayant ouvert la voie aux futurs colons.

Ces doux phantasmes furent toutefois de courte durée. De façon inattendue, il passa une très mauvaise nuit, assailli par d’horribles cauchemars où son infortuné coéquipier occupait une place centrale. Combien de fois s’était-il réveillé en sueur, persuadé de l’avoir entendu frapper à la porte du sas ?  Au matin, épuisé, il resta longtemps assis sur sa couchette, la tête entre les mains.  Sans répondre aux appels radio qui l’exhortaient à se soumettre à l’analyse quotidienne de son état physique et psychologique.

L’analyseur… Compte tenu du trouble qui l’agitait depuis la veille au soir, un problème de taille ! Il commençait seulement à réaliser que cette foutue machine, certes indispensable dans le cadre d’une exploration planétaire et qu’il n’avait jamais remise en question, détecterait très vite le sentiment de culpabilité qui le minait bien malgré lui ! Et ils sauraient, là-haut, ils sauraient... Ses explications et ses dénégations ne serviraient strictement à rien devant les implacables résultats qu’ils auraient sous les yeux. Et Pamela saurait…

Incapable d’avaler quoi que ce fût au petit déjeuner, il se traîna vers le sas et enfila lentement sa combinaison spatiale. Puis il sortit, levant distraitement la tête pour contempler le ciel déjà rose bien que le canyon fût encore plongé dans les ténèbres. La boule au ventre, il  hésita un moment avant d’aller s’installer sur le rover. Puis, bien calé sur son siège, il mit le moteur en route, alluma les projecteurs et fit demi-tour.

Il parcourut le chemin inverse de celui qu’il avait effectué la veille, roulant pendant des heures et des heures, sourd aux appels radio de plus en plus pressants, jusqu’à l’endroit où avait eu lieu le drame. Jusqu’au lieu de son horrible forfait.

Fourbu, il descendit de son véhicule et, d’une démarche ralentie par la faible gravité, s’approcha du bord du gouffre. Penché sur le puits sombre, l’image de Steve, de son regard désespéré, s’imposa à son esprit torturé.

Anéanti, il déverrouilla son casque et l’ôta. Un froid intense l’envahit d’un seul coup, son sang se mit à bouillir et il suffoqua immédiatement par manque d’oxygène.

Alors, déjà mourant, presque inconscient, il sauta.

« On fit donc une fosse, et Caïn dit : C'est bien !
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn. »

 (La conscience - Victor Hugo)

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