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Concours "Les petits papiers de Chloé": texte 4

Publié le par christine brunet /aloys

LE PARFUM DE CLAUDETTE

La chose qui m'irritait le plus quand je travaillais au centre de rééducation, c'était la voix haute perchée de Claudette, la secrétaire. Cette voix retentissait jusque dans les bureaux des orthophonistes et des kinés. Claudette était capable de propager une rumeur à une vitesse inouïe, comme un athlète l'aurait fait avec un javelot. De plus, elle avait le rire facile et inextinguible. Comment pouvait-elle s'amuser pareillement d'une banale faute d'orthographe dans un de nos rapports, du défaut de prononciation de l'un de nos petits patients ou de la démarche hésitante d'une mère intimidée ? Claudette aimait parler et rire, je veux dire parler pour ne rien dire de positif et rire pour seulement se moquer. Elle avait le don de claironner dans tout le service qu'un tel était arrivé en retard, qu'il avait oublié de rédiger un rapport ou avait commis en lapsus. Bref, Claudette ne ratait aucune occasion de persifler, de distiller son venin, bref, de toucher là où cela faisait mal.

Cette année-là, je sortais avec Stéphane R. le fils d'une de mes collègues. Stéphane et moi mettions tout en œuvre pour notre liaison ne s'ébruite pas. Hélas, un dimanche, Claudette nous surprit tendrement enlacés dans un bistrot situé à la Côte ! Dès le lundi, je l'entendis raconter que j'avais rougi comme une gamine et que nous paraissions gênés comme deux adolescents. Si je me hérissais souvent qu'elle s'amuse du comportement d'étrangers, qu'elle le fasse à mon détriment me fut insupportable et attisa en moi un désir de vengeance. Le temps passait. Un fond de rancune continuait d'encombrer mon cœur… Je réfléchissais, réfléchissais… Pour me venger, j'allais jouer sur l'un ou l'autre de ses points faibles ! Et elle en avait des points faibles !

Claudette était d'une coquetterie tapageuse, elle portait toujours des vêtements colorés, des bijoux en toc et se parfumait avec une eau de toilette bon marché qui, croyait-elle, fleurait bon la lavande. À l'évidence, elle attachait une grande importance aux apparences. Je remarquai deux de ses habitudes qu'il me semblait pouvoir exploiter pour assurer ma vengeance. Son bureau paraissait toujours en ordre, pourtant c'était loin d'être le cas des tiroirs ! Comme j'arrivais fréquemment la première, je pensai donc semer du désordre dans son bureau. Après analyse, je me dis que c'était là une attitude puérile. J'observai aussi qu'il lui arrivait souvent d'utiliser un vaporisateur de désodorisant dès qu'elle décelait un effluve de transpiration ou la moindre odeur de tabac froid dans la salle d'attente.

Une réflexion de ma mère : "Comment peux-tu aimer tous ces fromages qui puent et qui continuent à empester la maison après qu'on les ait mangés ?", fit naître en moi une idée… Un lundi matin, j'arrivai plus tôt encore et, à grand-peine, j'enlevai le tiroir de Claudette. Sous la planche inférieure, je fixai le papier d'emballage d'un Vieux Lille et je remis tout en place. Ni vu, ni connu…

Au fil des heures, mes efforts furent récompensés, car la mauvaise odeur envahit le secrétariat ! Et Claudette vaporisa, vaporisa de plus belle. Je riais sous cape ! "Ce sont tes chaussures, Claudette ?", demanda Corinne avec une pointe d'humour.

Claudette accusa la femme de ménage de mal faire son boulot. Elle nettoya elle-même sa poubelle ! Elle chercha la source du désagrément. Elle se mit en quête d'une éventuelle souris crevée… Cette mauvaise odeur lui gâchait littéralement la vie. Elle se mit à déprimer. Le rire et le bavardage qui lui étaient propres avaient quasiment disparu, mais le problème de Claudette devenait le problème de tous au centre de rééducation. J'y étais allée vraiment trop fort !

Un soir enfin, je profitai d'un problème de santé de la femme de ménage pour enlever le fameux papier d'emballage. Les relents s'estompèrent peu à peu et Claudette ne sut pas ce qui s'était passé. Pourtant, elle retrouva son bagout et son rire.

Il y a huit ans, Claudette a pris sa retraite. Stéphane et moi étions ensemble à la petite fête organisée pour l'occasion. Juste avant de la quitter, je lui révélai mon secret. Elle s'esclaffa de manière théâtrale. Bien entendu, cela me crispa et je dus me faire violence pour sourire…. "T'as gagné ! T'es plus rusée que moi !" finit-elle par dire. Aujourd'hui quand j'y repense, tout cela me semble tellement ridicule. Oui, les choses changent et le point de vue que l'on porte sur elles change aussi. Avec le recul et au fil du temps, les vieilles rancunes deviennent ainsi parfois d'innocents fantômes.

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Concours "Les petits papiers de Chloé" : texte 3

Publié le par christine brunet /aloys

VINGT ANS PLUS TARD

J'avais onze ans. J'étais assez timide, mal dans mon corps et mal dans ma tête. J'étais moyenne dans la plupart des matières et n'excellais en rien. J'enviais mon cousin Claude, mon aîné de quatre mois. Claude réussissait ce qu'il entreprenait et s'en vantait. Impossible d'ignorer que c'était un as ! Le malheur voulut qu'il fréquentât la même classe que moi et que, nos parents travaillant ensemble dans l'entreprise familiale, nous nous côtoyions quasiment chaque jour.

Un grand concours de dessins "magnifique nature" fut organisé par le journal local. Je vis bientôt Claude, installé dans le bureau de la secrétaire. Il réalisait un superbe paysage représentant une forêt exotique et des animaux bizarres. Le premier prix ne pouvait être que pour lui, me semblait-il. Je l'enviais de plus belle… Cependant, au fil des minutes, par je ne sais quel miracle, je me dis qu'une compétition n'est jamais perdue d'avance et je me mis, moi aussi à la tâche. J'allai montrer mon œuvre à Bernard, mon voisin de quatorze ans que je savais amoureux de moi. Et sans que je le lui aie demandé, Bernard m'aida ! En quelques coups de crayon décisifs, il transforma mes arbres on ne peut plus banals en petits chefs d'œuvre d'originalité. Ma production avait vraiment de la gueule et je remportai le premier prix.

Désormais, forte de mon succès, j'eus recours à Bernard pour préparer mes rédactions et mes travaux de recherche, voire pour corriger certains devoirs. C'est ainsi que j'en vins à briller dans le domaine littéraire. "Le travail paie et les efforts de Bénédicte portent leurs fruits. Attention Claude, ta cousine va te dépasser…", annonça notre instituteur. C'était très maladroit, mais le résultat était là : Claude se renfrogna. Son ego accusait le coup !

À d'autres occasions, j'eus encore recours à Bernard. C'est ainsi que je terminai l'année scolaire avec un petit point de plus que mon cousin. Claude, qui était avide de succès, perdit de sa superbe. Je remarquai alors qu'il prenait de plus en plus de risques dans la pratique de sports… Durant les vacances d'hiver, Claude fit du ski hors-piste. Il s'aventura seul dans les bois avec son vélo tout terrain et comble de la désobéissance, il emprunta la mobylette de son frère alors qu'il n'avait même pas l'âge de la conduire !

Je n'étais finalement qu'une gamine quand j'avais commencé à tricher et cela était resté un secret entre Bernard et moi ! C'était de simples malices d'enfants, elles avaient pourtant eu un effet dévastateur sur Claude !

Vingt ans ont passé et un matin de juin, Claude est mort au volant de son coupé rouge. Il a raté un virage d'une petite route de campagne.

Le soir même de son décès, en rentrant du travail, j'ai découvert une petite photo de Claude dans ma boîte aux lettres. C'était une photo d'identité qui semblait récente. J'avais autre chose à faire que de me soucier de ce qui avait pu la déposer là. C'était la période d'examens et plus de cent copies attendaient que je les corrige.

Les jours suivants, j'ai trouvé des dizaines de photos identiques, un peu partout chez moi. Dans la poche de mon anorak, sous ma tasse, dans ma trousse de maquillage et même dans mon agenda !

Je ne me souviens pas souvent de mes rêves et pourtant depuis le décès de Claude, le même cauchemar revient chaque nuit et j'en revois chaque détail : Claude est au volant de son bolide rouge, il cherche à dépasser ma petite auto blanche. Je suis au volant, Bernard est à mes côtés. Il me presse : "Vas-y, accélère !" Et puis, il y a ce virage que Claude verra trop tard… Oui, chaque nuit, le même drame se reproduit. Oui, chaque jour, je trouve une photo. Et cette fois, toutes les belles paroles et tous les conseils de Bernard sont inefficaces.

Claude, dégage ! Fous-moi la paix ! Arrête de me harceler ! On n'est plus des gosses quand même !

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Concours "Les petits papiers de Chloé" : texte 2

Publié le par christine brunet /aloys

La vengeance est un plat qui se mange froid.

Mon pays, c’est l’Albanie, et à l’âge de vingt-cinq ans je n’avais encore jamais quitté mon petit village où je vivais parfaitement heureux. Il en a été ainsi jusqu’au jour où ma sœur Alasina a décidé d’épouser un chrétien. Vous vous rendez compte du scandale ? Non seulement ce gars n’était pas originaire de nos montagnes et il habitait à cinquante kilomètres d’ici, dans la plaine, mais en plus il était chrétien ! Si elle avait eu un peu de décence, ma sœur aurait renoncé d’elle-même à cet amour, mais elle s’est entêtée. Notre mère a bien fait une ou deux remarques, pour la forme, mais elle ne s’est pas vraiment opposée à ce mariage. Je la soupçonne au contraire d’avoir admiré Alasina pour son courage, comme si c’était un honneur pour une fille de braver l’opinion publique. De plus, en agissant ainsi, la mère semblait dire qu’elle n’avait pas été heureuse en se soumettant à nos traditions et en acceptant pour époux le garçon que ses parents avaient choisi pour elle. Ce n’était vraiment pas gentil pour mon père ! Lui, au contraire, il s’était montré beaucoup plus énergique et il avait crié et hurlé plusieurs fois, en frappant du poing sur la table. Il avait même crié si fort que dans sa colère il avait fini par gifler Alasina de toutes ses forces. Du coup, elle était partie sans se retourner, elle avait épousé son chrétien et on ne l’avait plus revue.

Pendant plus d’un an on n’a pas eu de nouvelles d’elle. La maison semblait morte maintenant, car Alasina était comme un petit oiseau plein de vie qui chantait tout le temps. La mère préparait seule les repas et je voyais de la tristesse dans ses yeux. Quant au père, du jour où sa fille était partie avec cet énergumène, il n’avait plus fréquenté le café où il aimait tant jouer aux dés ou aux échecs avec les autres hommes du village, après la prière à la mosquée. En été, il ne s’était plus assis sous le tilleul centenaire de la grande place, pour discuter tranquillement à l’ombre avec les voisins. Il n’osait plus se montrer, c’était clair. Moi-même, quand j’allais abattre les arbres dans la forêt et que je croisais les jeunes du village, ils me lançaient des méchancetés incroyables. Certains crachaient même par terre en me croisant. Fichue Alasina, elle avait bien gâché notre vie !

Puis un jour on a reçu une lettre d’elle. Elle annonçait qu’elle attendait un enfant et elle demandait la permission de nous rendre visite. La mère a regardé le père craintivement et lui, il lui a répondu qu’elle n’avait qu’à agir comme elle l’entendait puisqu’après tout c’était sa fille. Elle a vu dans cette réponse un accord tacite, alors que si elle avait analysé les paroles du père, elle aurait compris qu’il lui disait : « Fais ce que tu veux, c’est ta fille, ce n’est plus la mienne. »

Ils sont arrivés en calèche un dimanche, jour de repos des chrétiens. Alasina était enceinte de sept mois, ça ne pouvait pas se cacher, c’est sûr ! A table, (c’était un repas froid, avec des tranches de veau et de la salade au yoghourt, je m’en souviens très bien) tout le monde semblait heureux de se retrouver et de faire connaissance avec l’étranger, mais moi, à part quelques mots, je n’ai rien dit. Vers la fin de l’après-midi, comme tout cela me tapait sur les nerfs, j’ai attrapé mon fusil et j’ai dit que j’allais tirer quelques lapins, mais ce n’était qu’un prétexte pour pouvoir m’éclipser. J’en avais assez supporté ! La mère a semblé déçue à cause de mon attitude, mais le père m’a regardé longuement dans les yeux. J’en ai déduit que j’avais son accord.

J’ai manqué le premier lapin, car ma main tremblait, mais les deux autres, je les ai bien eus. Ensuite, je me suis assis sur une pierre au bord de la route, pour me reposer. C’est alors que la calèche est arrivée comme prévu. Aussitôt, j’ai bondi en brandissant les deux lapins par les oreilles. La calèche s’est arrêtée et le mari d’Alasina m’a souri : « Une belle prise, vraiment ! » « Oui, une belle prise, un coup double, même ! » ai-je répondu en riant aussi. Puis j’ai laissé tomber les lapins, j’ai saisi mon fusil qui était chargé et je lui ai tiré dessus en plein visage. Alasina a hurlé. Alors j’ai braqué le fusil sur son ventre de femme et j’ai tiré trois coups. Comme elle ouvrait la bouche de stupéfaction ou de douleur, je lui ai enfoncé le canon du fusil dans le gosier et j’ai encore tiré un coup. Ca lui apprendra à ne pas respecter les traditions et à se comporter comme une trainée ! Non, mais…

Depuis, je vis dans la montagne. On dit que les gendarmes me recherchent, c’est bien possible. Mais je les connais, ils ne vont pas faire beaucoup de zèle pour une histoire d’honneur vengé. Dans quelques mois l’affaire sera oubliée. En attendant, pour manger, je tire sur tous les lapins qui ont le malheur de croiser ma route.

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Concours "Les petits papiers de Chloé" : Texte 1

Publié le par christine brunet /aloys

Comme un p’tit coqu’licot…

« Attends la fin, tu comprendras :
Un autr' l'aimait qu'elle n'aimait pas !

Et le lend'main, quand je l’ai r’vue,
Elle dormait, à moitié nue,
Dans la lumière de l'été
Au beau milieu du champ de blé... » *

Elle s’appelait Marguerite. La belle, la superbe Marguerite qui peuplait nos fantasmes d’adolescents. Lui, Maurice, un grand gaillard aux larges épaules et à la démarche conquérante, un « para » qui rentrait d’Algérie. À l’époque de mes treize ou quatorze ans, on ne disait pas « revenir de la guerre ». On « rentrait d’Algérie » comme, peu avant, on était « rentré d’Indochine ». Enfin, pour ceux qui en étaient revenus…

Avec son béret rouge et sa fourragère, tout auréolé du prestige dont jouissaient ces militaires auprès de la population, pour nous, il était un héro. Pas moins. Un modèle de virilité auquel nous rêvions de pouvoir un jour nous identifier.

Un an plus tôt, lors de sa seule et unique permission, nous les avions aperçus, Marguerite et lui. Étroitement enlacés, je les vois encore lentement s’éloigner sur le chemin de terre qui se perdait au milieu des blés dont la blondeur s’égayait de bleuets et de coquelicots.

Un an, ça peut paraître long ou ça peut paraître court. Tout dépend de la période de sa vie où l’on se trouve. Marguerite, elle, commençait à penser à son avenir et n’avait pas attendu son beau militaire. Elle était tombée, à ce que l’on disait, éperdument amoureuse d’un avocat parisien venu passer ses vacances dans ce coin de campagne. Ils s’étaient très vite fiancés et elle s’apprêtait à aller le rejoindre à Paris lorsque Maurice avait fait sa réapparition.

Lui aussi avait changé. D’une façon indéfinissable. Un regard plus dur, si je me souviens bien. Un peu inquiétant, même. Un demi-sourire narquois figé en permanence au coin des lèvres. Comme pour bien afficher le peu que nous représentions pour lui. Comme un avertissement muet destiné à faire comprendre que rien ni personne n’était plus en mesure de s’opposer à sa volonté.

Et surtout pas Marguerite qu’il considérait comme sa propriété. Ne lui avais-je pas entendu grincer « qu’elle ne l’emporterait pas au paradis » ?

Je ne sais plus combien de temps exactement après son retour le drame se produisit. C’était vers la fin d’une chaude journée d’été. Je rentrais à la maison, à vélo, la serviette de bain pliée sur le porte-bagages, accompagné de quelques copains avec qui j’avais passé l’après-midi à me baigner dans l’étang voisin. Un attroupement inattendu nous incita à nous arrêter et à abandonner nos bicyclettes sur le bord de la route. Des badauds, des gendarmes, des pompiers. Et une civière posée près du fossé.

Je n’oublierai jamais la pâleur de son visage, ses lèvres décolorées, son cou violacé. Ni son regard éteint, aux prunelles étrangement immobiles. Ses yeux grands ouverts sur une vision qu’elle seule avait contemplée et qu’elle avait emportée dans la mort.

Nous eûmes juste le temps d’entendre quelqu’un dire que le « salaud », encore en uniforme, s’était livré à la police. On nous fit prestement déguerpir en nous précisant sévèrement qu’il ne s’agissait pas là d’un spectacle pour des enfants. Pour les enfants que nous étions encore…

Oui, ce devait être l’année de mes quatorze ans. L’année où je perdis mon innocence.

« Mais sur le corsage blanc,
Juste à la place du cœur,

Y’avait trois gouttes de sang
Qui faisaient comme une fleur :
Comme un p'tit coqu'licot, mon âme !
Un tout p'tit coqu'licot... » *

* « Comme un p’tit coqu’licot », paroles de Raymond Asso, chanté par Mouloudji.

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Texte n°9 sur le thème du cauchemar pour la revue "les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte n°9 sur le thème du cauchemar pour la revue "les petits papiers de Chloé"

LE ROI DES CONS

«Dupont, Durand, Dubois, Duval, Dupuis, Duchêne,
À nos fusils la fleur poussait,
Toujours prêts à nous fair' descendre à la prochaine,
Dans mon rêve où le roi des cons était Français. » *

J’étais à nouveau militaire. Peut-être s’agissait-il d’une mobilisation ? Ou peut-être n’avais-je même jamais quitté l’armée ? Etions-nous seulement en guerre ? Je ne savais plus, tout était brouillé, confus, incohérent, terriblement angoissant. J’étais à la fois jeune et vieux, célibataire et marié, tout se mélangeait, ma vie civile bien tranquille paraissait à la fois proche et lointaine… Mais je portais bien derechef cet uniforme que j’exécrais.

Et à propos d’uniforme, je cherchais en vain le moyen de faire disparaître, sur le blanc de ma vareuse, une vilaine tache sombre qui me vaudrait à coup sûr d’être consigné à bord par mon capitaine de compagnie lors de l’imminente inspection des permissionnaires. Ah oui, c’est vrai, où avais-je la tête ? J’avais demandé à descendre à terre pour rejoindre mon épouse le temps d’un week-end…

Mon paquetage… Il me fallait y récupérer ce bout de craie qui permettait de dissimuler, pour peu que l’on n’y regarde pas de trop près, une salissure trahissant un uniforme trop longtemps porté. Où avais-je donc abandonné mon sac de marin aussitôt après avoir mis les pieds sur ce maudit rafiot ?

J’interpelais un collègue que j’apercevais au bout de la coursive, en bleu de travail, pour lui demander s’il ne disposait pas par hasard de ce qui me faisait si cruellement défaut. Et fut stupéfait de m’entendre répondre, sur un ton goguenard, que toutes les permissions étaient supprimées en raison d’une opération de débarquement à laquelle j’étais d’ailleurs supposé prendre part.

C’était donc bien la guerre. La guerre… Bon Dieu ! Mais comment se faisait-il alors… D’une voix que je voulais ferme, je posais quelques questions innocentes pour tenter d’en apprendre un peu plus sur une situation internationale que je n’étais pas censé ignorer. Avec un haussement d’épaules, le collègue se contenta de faire allusion au conflit qui venait d’éclater entre l’OTAN et la Russie, suite à une aggravation de la situation en Ukraine.

Voilà, nous y étions… Un nouveau conflit en Europe dans lequel nous nous étions bel et bien laissés entraîner, pris au piège entre la politique hégémoniste des Américains et la tendance expansionniste des Russes. J’allais connaître la guerre, la vraie, y participer, même…Celle dont j’avais tant entendu parler étant enfant, sur laquelle j’avais tant lu par la suite. Avec son cortège d’horreurs, ses villes écrasées sous les bombes, ses réfugiés…

Affolé, je tentais d’interroger encore le collègue qui me tournait déjà le dos. De lui demander s’il savait pourquoi nous n’avions pas réussi à rester en dehors de tout ça. Un vacarme soudain me cloua sur place… Une torpille ? Un obus ? J’ouvris brutalement les yeux et, les battements de mon cœur allant decrescendo, reconnaissait peu à peu le bruit caractéristique et rassurant d’un camion-benne procédant au ramassage des poubelles…

« Quand je sautai du lit, que j'entendis la somme
De balivernes qui florissaient,
J'eus comme l'impression d' êtr' pas sorti d' mon somme,
De mon rêve où le roi des cons était Français. » *

* « Le cauchemar », Georges Brassens.

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Texte n°8- concours sur le thème du cauchemar pour la revue "Les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte n°8- concours sur le thème du cauchemar pour la revue "Les petits papiers de Chloé"

Tante Élisabeth et Oncle Alexandre

"Si tu continues ainsi, tu iras en enfer !". Combien de fois ai-je entendu cette phrase prononcée par Tante Élisabeth.

Tante Élisabeth, près de quatre-vingts ans, veuve depuis perpète et sœur de mon grand-père.

Je n'aimais guère aller chez elle. D'ailleurs, personne dans la famille ne lui rendait volontiers visite tant elle était acariâtre. Elle vivait dans un sombre et vieil appartement sentant le renfermé et décoré avec le plus mauvais goût qui soit. Malheur à l'enfant qui allait rentrer chez elle sans passer les semelles de ses chaussures sur le paillasson en coco ! Malheur à l'adulte qui s'asseyait dans un des fauteuils réservés à son chat ! Malheur à celui qui faisait le moindre bruit dans l'escalier : jeune ou vieux, homme ou femme, tous avaient droit à la même phrase piquante, signée Tante Élisabeth : "si tu continues ainsi…" !

Le premier janvier, nous allions, contraints et forcés, lui rendre visite et lui présenter nos vœux. Elle daignait alors nous embrasser sur le front du bout des lèvres. Je sentais les poils de son menton me chatouiller le nez et je me retirais très vite sans que la vieille dame n'y trouve à redire…

Ce jour-là, les enfants avaient droit à un verre de limonade "maison", un simple jus de citron mélangé à de l'eau du robinet qui traînait là depuis des heures. Les adultes recevaient un petit verre de quinquina. C'était, paraît-il, "bon pour la santé" !

Pieuse ou plutôt bigote, elle fréquentait l'église toute proche qui était aussi sombre et vieillotte que son appartement. Elle y récitait des prières comme une automate et rentrait chez elle la conscience tranquille, sûre qu'elle irait au paradis malgré les frasques de ses neveux et nièces.

Quand je fais un cauchemar, Tante Élisabeth n'est jamais bien loin ! Elle passe et repasse dans ma chambre en marmonnant : "Si tu continues ainsi, tu iras en enfer" !

Un matin, on l'a retrouvée morte dans son lit et comme sa vue s'était fortement détériorée avec l'âge, tout le monde a pensé qu'elle devait être en enfer en se croyant au paradis !

Le diable l'a accueillie avec joie et la vieille dame qui ne l'a pas reconnu a immédiatement apprécié la température du lieu et les odeurs qui lui rappelaient son appartement ! Depuis qu'elle est là-bas, elle cherche en vain son époux bien aimé. À chaque coin de rue, elle croit reconnaître l'oncle Alexandre mais ce ne sont de fait que des gangsters et des assassins qui la découragent bien vite.

Oncle Alexandre, lui, connaît les joies du paradis et je doute fort que malgré son grand âge, il essaye de retrouver son épouse !

De temps en temps, on l'autorise à revenir sur terre pour voir sa famille. Comme il m'apprécie particulièrement, il passe souvent me parler de son séjour là-haut. Il m'a dit avoir aperçu son Élisabeth aux prises avec un diablotin cornu et ventripotent qui l'obligeait à boire une boisson citronnée et à s'asseoir dans un fauteuil rempli de chats ! Inutile de vous dire qu'il a fait semblant de ne rien voir.

Je l'aime bien Oncle Alexandre, quel dommage que je ne l'ai pas connu de son vivant. Lui, le veuf parfait, seul digne d'aller au paradis !

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Texte 7- concours sur le thème du cauchemar pour la revue "Les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte 7- concours sur le thème du cauchemar pour la revue "Les petits papiers de Chloé"

Rêver à deux

Le chemin glisse, il pleut. Elle pousse une bicyclette et avance en perdant pied, c’est une confusion de marécages, fils barbelés, cailloux saillants, et puis cette détermination d’avancer. La maison qu’elle veut atteindre se dresse au bout d’une prairie, lugubre mais ensorcelante comme le chant de la Lorelei. Oh … arriver à ce seuil qu’elle ne voit pas… ce havre, ce refuge d’amour…qui contient la mort et hérisse le duvet de son cou.

Il a peur, tapi derrière une porte qu’il sait fragile. Il voit ses bottines d’enfant, et il y a du sang sur les lacets et l’empeigne. Il touche et c’est comme une ignoble gelée… une mèche de cheveux englués tremble sur la semelle…

Ils ont eu tous les deux un cri étouffé qui les a éveillés, la peau blême d’une sueur qui refroidit déjà. Leurs yeux se croisent, et puis s’apaisent. Un sourire un peu gêné. Ils se retournent en tirant le drap sur leurs épaules. Tout va bien, ce n’était qu’un mauvais rêve.

La maison est éclairée de l’intérieur, et les notes de Liebestraum volent alentour. Le soir est tombé, il fait chaud, un crapaud s’encourt alors qu’elle franchit le seuil sans porte. Les escaliers, recouverts d’un velours rouge braise, partent dans toutes les directions, mais elle sait qu’il faut monter, monter sans faire de bruit. Il y a la chose. La chose dangereuse, dans ce lieu qu’elle a tant fait pour atteindre. Malgré le tapis épais, si épais qu’elle vacille sur ses – quoi ? des combat boots ? – son cœur s’arrête au craquement que le plancher produit de temps à autre. Son cœur… il s’emballe, s’emballe, galope…

Il est invisible, dans une vieille malle de voyage. Accroupi, les lèvres serrées. Il sait qu’il ne doit pas bouger, qu’on ne peut le voir en entrant et que l’obscurité de la malle qui sent le moisi et est froide comme un tombeau (est-il dans un mausolée ?) le rend insaisissable. Il regarde sous le couvercle légèrement soulevé. Mais voici que la poignée de la porte danse de gauche à droite, dans un inquiétant ralenti sans aucun son.

Elle s’est levée pour aller prendre un verre d’eau. Elle frémit, se caresse les bras pour s’apaiser. « Tu veux un verre d’eau ou quelque chose ? » demande-t-elle, le voyant assis sur le bord du lit, qui se massae le front. Ils se sourient, se racontent des bribes des images qui restent. Rient et se chuchotent re bonne nuit !

Les escaliers sont de marbre bon marché, avec une rampe de fer forgé sans style, plus très fixée au sol. Elle se demande pourquoi elle a des sandales d’été, dorées avec une fausse turquoise enserrant le gros orteil. Quelle horreur. Elle transpire et décrète qu’elle sent comme un cheval : elle a peur. Il faut pourtant continuer de grimper, grimper… dans la tour. Les escaliers tournent, longeant les murs courbes, ils sont de pierre, des pierres qui se délogent parfois et font du bruit. Chuuuut… il faut passer devant la chambre sans le moindre déplacement d’air. La maison est amour… sauf ce lieu précis. Mais pourquoi ne peut-elle résister, pourquoi pousse-t-elle la porte ? Une ombre mortelle l’aveugle

Il a bondi en pleurant de frayeur, et a serré le cou de l’intrus. Son cœur a lâché de terreur…

Ils ne se sont pas réveillés. La police ne comprendra pas pourquoi ce jeune mari aimant a étranglé sa femme au lit… jeu amoureux à mauvaise fin ?

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Texte 6- concours sur le thème du cauchemar pour "les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte 6- concours sur le thème du cauchemar pour "les petits papiers de Chloé"

Mon rêve malfamé

J'offre à présent ce rêve étrange et pénétrant :

— J'errais en ville, un soir, nu dessous mon peignoir,

Me demandant pourquoi, si loin de ma baignoire,

J'étais accoutré d'un costume si frustrant.

Personne n'eut voulu s'afficher de la sorte...

Face rouge, je ne souhaitais aucun contact,

Avec quiconque... Imaginais avoir le tact

De disparaître, incognito, tel un cloporte...

Il me fallait passer des pâtés de maisons

Par dizaines. J'étais un pitre, une vraie loque...

Impossible qu'on ne me prît pas pour un foc.

J'avais, d'aller chez moi, maintes bonnes raisons...

Je transpirais, déambulais, la tête vide.

Une solution s'offrit à moi : courir

À travers le grand parc et peut-être jouir

D'une tranquillité dont j'étais très avide.

Or — ciel, encore un coup du sort ! —, je ne pouvais

Me déplacer qu'en claudiquant, paralytique,

Les deux hanches en vrac. L'unique politique :

Vite ! Rentrer ! Mais, grand malheur, on me suivait.

Trois ou quatre loustics, des enfants de la balle

Qui jouaient là, se montrèrent désobligeants :

Ils me poussèrent, je heurtai le toboggan !

Pan ! Dans les dents ! J'étais vexé... Que j'avais mal !

Tout à coup je compris ! La résolution

De l'énigme ! Mais si ! Maintenant ! La mâchoire !

Le toboggan !

L'escalader !

Non, ne pas choir !

Oui ! Je savais !

Là ! Le brigand !

Solution !

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Texte 5- concours sur le thème du cauchemar pour la revue "les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte 5- concours sur le thème du cauchemar pour la revue "les petits papiers de Chloé"

UNE HISTOIRE AFRICAINE

Ce rêve agréable, je le faisais souvent : voler très haut, libre comme l’air. L’air pur. Si pur. Pur comme le rire de maman, quand elle riait encore. Mais je suis triste, aujourd’hui, très triste, car le souvenir de son rire s’efface peu à peu. Devient moins clair. « Ne pleure pas », qu’elle murmurait toujours, quand j’avais du chagrin. Alors, non, je ne vais pas pleurer.

Voler haut. Mille fois plus haut que le butor étoilé… Planer ! Je l’aimais, ce rêve. Pourquoi les beaux rêves se transforment-ils toujours en cauchemars ?

Je vole, mais la sensation de bien-être et de liberté est devenue un sentiment oppressant. Tout va vite, beaucoup trop vite… Je suis balayée, je tournoie. De plus en plus vite. Si bien que je ne distingue plus rien. Je ne vois que des couleurs qui se mélangent et la pluie, parfois, fouette mes yeux. Je ressens un poids, là, sur ma poitrine. Je manque d’air. J’ai peur de mourir. Mes poumons sont comme obstrués, tout gonflés. Ma trachée est douloureuse.

Pourquoi personne ne m’aide ? Je me sens si faible, si seule. Les vents me projettent en tous sens, comme si je n’étais qu’une feuille d’arbre misérable.

Il est vrai que je suis plutôt maigre. Je ne mange pas beaucoup…

Je tournoie, je suis effrayée. Par pitié, mais faites que ça s’arrête !

Ça s’arrête toujours… Toujours quand mes paupières s’ouvrent au lever du Soleil. C’est là que le cauchemar commence. Le véritable cauchemar.

Je suis une esclave.

Monsieur et madame disent que je suis leur domestique. C’est faux. Je suis une esclave. Monsieur leur fils m’appelle Cheeta. Je ne sais pas pourquoi, mais ça le fait rire aux larmes et il exige parfois que je pousse des cris.

Maman et papa étaient pauvres. Bien trop pauvres pour tous nous garder. Papa sculptait, maman tissait, mais cela ne suffisait pas pour nourrir quatre enfants. Alors, papa m’a vendue à ces gens de Cotonou. Et quand le train a démarré, j’ai vu maman arriver en courant dans son boubou bariolé. Elle hurlait, pleurait. Et puis, elle s’est mise à taper sur papa. J’ai été heureuse quand j’ai réalisé qu’elle ignorait ce que papa avait fait, serrant contre moi ma petite girafe en bois d’ébène. Mais il était trop tard. Et le train s’éloigna de Parakou. Je n’ai plus pleuré, après ça. J’avais promis. J’ai tout fait pour me souvenir du rire de maman et de rien d’autre. C’était ma force.

Je vis au sein d’une famille riche, dans une grande maison pleine d’objets qui me sont étrangers et dont j’ignore l’utilité. Je dois juste nettoyer et nettoyer encore, toute la journée. Mes mains et mes genoux sont usés, pauvre de moi.

Les vallons me manquent, et le marché, et les poules. J’ai gardé cette odeur de karité dans mes narines. Je me souviens des fortes pluies, également, et de la terrible sécheresse. C’est un peu pareil, à Cotonou… À Cotonou, cela dit, il y a aussi des plages. Je ne les verrai jamais, vraisemblablement.

Si je ne fais pas bien mon travail, monsieur me tape. « Sale négresse », qu’il m’appelle. Il tape aussi les garçons. Eux, il les appelle « Bamboula ».

Demain, il paraît que des hommes fortunés vont venir me voir. J’ai entendu monsieur dire au téléphone que j’étais « jolie ». Qu’est-ce que ça peut leur faire ?

Je m’appelle Fatimatou. J’ai neuf ans et demi.

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Texte n°2 - Concours sur le thème du cauchemar pour la revue "Les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte n°2 - Concours sur le thème du cauchemar pour la revue "Les petits papiers de Chloé"

Cauchemar enfantin

Jamais je n’avais cru qu’un jour je serais confronté à mon pire cauchemar et, pourtant, c’est arrivé en ce mois de juillet.

Quand j’étais minot, mon père travaillait dans une imprimerie et ma mère tenait une petite épicerie de village. Moi, je vivais heureux sans tous les soucis auxquels les gosses d’aujourd’hui sont confrontés. Il faisait vraiment bon vivre dans les années soixante !

Et pourtant, un rêve me poursuivait et me gâchait un peu la vie, un cauchemar récurent qui m’a, heureusement, abandonné au bout de quelques années.

Souvent, je rêvais, donc, qu’un type bien baraqué brisait la vitrine du magasin dans lequel nous vivions, s’emparait de ma mère et l’emmenait loin de moi. Moi, je la défendais bec et ongles mais j’étais bien impuissant face au kidnappeur. Je ne pouvais que hurler, hurler et pleurer toutes les larmes de mon corps.

Invariablement, je me réveillais, groggy, avec un sentiment de malaise qui ne me lâchait pas de la journée.

Pas besoin d’être psychanalyste pour décrypter ce songe : la peur de perdre l’unique personne que j’idolâtrais envoyait à mon cerveau des infos qu’il interprétait à sa manière.

Et, en juillet dernier, ce cauchemar est devenu réalité. Ma mère m’a été enlevée, non pas par un kidnappeur, mais par un médecin, un cardiologue, qui avait décidé de l’opérer à cœur ouvert.

Il me semblait impossible, en raison de son âge avancé, qu’elle résiste à cette opération.

Malgré mes réticences et mes mises en garde, ma mère a suivi l’avis du praticien et est entrée en clinique. Pour un voyage sans retour, j’en étais certain.

Le 3 juillet a été pour moi le jour le plus long. L’attente, l’angoisse, les pensées négatives se sont emparées de moi et la journée s’est étendue, longue, longue, longue.

Et puis, le coup de téléphone : tout s’est bien passé.

Le retour à mes terreurs enfantines s’est arrêté là ; le kidnappeur me rendait ma maman, ce n’était qu’un rêve, un cauchemar venu du plus profond de mon enfance.

Je venais de me réveiller et maman était toujours là !

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