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Concours "les petits papiers" Texte n°6​

Publié le par christine brunet /aloys

JE TE FAIS CONFIANCE, MA FILLE

Le jour de ses quatre-vingts ans, Maman m'a dit : "Ce petit AVC m'a laissé des séquelles, peu visibles pour les gens, mais bien réelles pour moi. Je ne me sens plus aussi fringante qu'avant. Parfois, j'ai des problèmes pour m'exprimer. Tu l'as sans doute remarqué ? Il m'arrive d'employer un mot pour un autre… Je passe la main, Christelle. Tu t'occuperas de toutes mes affaires. La gestion de mon patrimoine, ça exige trop d'attention. Je risque de commettre une bêtise. Je vais te faire une procuration, c'est plus sage." J'avais du pain sur la planche

C'est ainsi qu'à quarante et un ans, j'ai tenu les comptes de Maman. Enfant unique comme mes parents, j'hériterai d'une petite fortune au décès de ma mère.

Au début, j'ai géré ses affaires comme j'aurais géré les miennes. Il ne me serait pas venu à l'idée de spolier ma mère. Mais le temps a passé, Maman a eu quatre-vingt-dix ans alors que j'en avais cinquante et un. Maman restait plutôt alerte. Elle conduisait encore sa petite voiture dans le quartier, elle fréquentait toujours son club de bridge et faisait régulièrement sa gymnastique matinale.

C'est en voyant une publicité dans un magazine que j'ai eu envie de ce cabriolet dernier cri. J'ai pensé : "L'argent qui me reviendra au décès de Maman, j'en ai besoin maintenant. Plus tard, il sera trop tard." Presque aussitôt j'ai entendu la voix de Papa : "Je ne veux rien devoir à personne, je ne suis pas un mendiant. J'assume ce qui m'arrive". C'est ce qu'il avait dit après avoir refusé que ses parents lui offrent l'argent destiné à réparer le toit de notre maison. Papa était si fier ! Il avait été furieux quand, rentrant de Paris, ma grand-mère m'avait rapporté un joli ensemble en soie sauvage. "Mamy pourrait t'acheter dix robes de plus, elles ne seront jamais aussi belles que celle que tu achèteras avec ton premier salaire. Tu verras…"

L'idée est donc passée. Elle semblait m'avoir abandonnée. Puis Maman l'a ravivée : "Pauvre Christelle ! Tu devras attendre que je disparaisse pour avoir ton héritage". J'ai eu le sentiment que si elle pensait cela, elle aurait pu dans l'immédiat me faire une donation, mais c'était un acte juridique dont elle ignorait probablement l'existence. J'ai pourtant répondu : "Maman, je ne manque de rien, crois-moi". Il y avait tout à la fois la crainte de la blesser, le sens des convenances et la fidélité à Papa.

Un reportage télévisé sur un centenaire m'a amenée à revoir mon point de vue. Mon anniversaire approchait. Après quelques hésitations, j'ai osé : "Tu ne m'offrirais pas une petite croisière en Norvège, Maman ?" Elle a accepté et quelques semaines plus tard, je partais à la découverte des fjords. Huit jours c'était peu, mais même si Maman avait une voisine prévenante et attentive, elle avait horreur que je m'éloigne trop longtemps. Pour Noël, puis pour Pâques, je lui ai demandé si elle ne m'offrirait pas un petit sac d'un grand maroquinier ou un collier aperçu à la vitrine d'une joaillerie. Ce fut oui !

Encouragée par son assentiment, j'ai soustrait quelques milliers d'euros sur son compte pour acheter la voiture de mes rêves. Puis, je me suis offert un séjour dans un palace vénitien, j'ai fréquenté des restaurants étoilés avec Bernard, mon éternel amoureux ou avec Maman, évidemment. Un foulard par-ci, un bracelet par-là. Ni vu ni connu. Après tout, je ne faisais qu'anticiper ce que je ferais quand Maman aurait rejoint les étoiles.

J'aurais pu continuer si je n'avais eu quelques scrupules… Sous une forme ou une autre, il me fallait une autorisation maternelle. Un bel après-midi, j'ai lancé : "Tu sais, Maman avec une partie des intérêts que tu as touchés dernièrement, je viens de m'acheter un pull en cachemire. Ça ne te dirais pas que je t'en achète un ?" J'ai épié ses réactions du coin de l'œil. Un instant elle a froncé les sourcils et s'est détendue : "Tu as bien fait, Christelle. Tu es encore jeune, tu vois du monde, tu travailles, tu sors avec tes amis par tous les temps. En ce qui me concerne, ma garde-robe est remplie. En tout cas, j'apprécie ta franchise même si tu as agi sans me demander la permission." Son ton n'avait rien eu de réprobateur ! J'ai bredouillé un timide merci. Elle a repris : "Tant que tu ne touches pas au capital, fais ce qui te plaît…"

J'ai profité de l'opportunité pour lancer : "Et si avec les bénéfices de tes actions, nous allions passer quelques jours dans un palace au bord du Léman ? Souviens-toi, quand Papa a pris sa retraite, vous y étiez allés et ça t'avait plu." Elle n'a pas réagi immédiatement, elle a toussoté comme si elle se donnait le temps de la réflexion. Il y a eu une lueur dans son regard quand elle a répondu : "Pourquoi pas, si ça ne t'ennuie pas de te balader avec une vieille femme !"

Nous sommes parties en Suisse. Ce fut une belle connivence : partage de plats raffinés, magnifiques paysages, rires de gamine, yeux brillants devant le spectacle majestueux du site. Le plus souvent, elle se contentait de petites promenades solitaires dans le parc tandis que je faisais du shopping ou des balades. Elle ne m'a fait aucun reproche à propos de nos dépenses : "Ces vacances m'ont fait un bien fou. Nous recommencerons, mais plus près de chez nous. Le voyage m'a paru un peu long…"

Nous avons choisi les bords de Meuse et plus tard, nous sommes allées sur la Côte d'Opale. C'est ainsi qu'un jour pluvieux, je suis entrée au casino du Touquet et que j'ai été fascinée par l'imprévisible roulette. J'ai joué quelques euros et très vite, je suis devenue accro à ce jeu. Ma quête n'est pas de gagner, mais de vivre intensément, de sentir mon cœur battre, de trembler face aux caprices du destin. J'ai découvert ce qu'était le vrai suspense, l'ombre et la lumière.

En rentrant, j'ai continué : le casino de la ville était à deux pas. J'ai joué, peu, mais souvent. J'ai joué, j'ai perdu. Les comptes de Maman se sont dangereusement dégarnis…

Heureusement, il y a l'immobilier et les placements auxquels il m'est impossible de toucher, sans quoi je crois que Maman aurait pu être ruinée sans avoir pris conscience de la situation.

À présent, j'ai près de soixante ans. Maman vit toujours dans sa maison, elle est bien entourée par une infirmière et une aide-ménagère. Elle sort encore parfois avec moi. Pour ses cent ans, elle souhaite que j'organise une belle fête.

Elle m'a recommandé de ne pas regarder à la dépense…

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Concours "les petits papiers" texte n°5

Publié le par christine brunet /aloys

Cela fait plus de vingt ans que je joue au Lotto, vingt ans que je regarde les boules tomber, une à une, espérant toujours voir les numéros que j’ai tirés au sort au moment où j’ai décidé de tenter ma chance aux jeux de hasard. Mais on dirait qu’elles le font exprès, ces maudites boules de malchance ! Les miennes, celles que j’espère voir tomber, restent coincées dans la machine ! Maudite machine !

Le pactole ! Je voulais de l’oseille, beaucoup d’oseille afin de pouvoir fuir la mégère que j’ai épousée il y a vingt-cinq ans. Tiens, j’y repense, ça fait tout juste vingt-cinq ans qu’on s’est dit « oui » pour le meilleur et pour le pire. Le pire, je l’ai connu, là, y a pas de problèmes, mais le meilleur, c’est comme les boules de Lotto, ça reste coincé quelque part dans la machine, la machine de la vie, du temps qui passe. Allez Germaine, bon anniversaire !

Pourtant, Germaine – enfin son vrai nom c’est Caroline, mais je trouve que Germaine lui va mieux à la vieille – elle a pas toujours été comme ça sinon je l’aurais pas épousée. J’suis pas con quand même ! Elle était plutôt jolie, Caroline, quand je l’ai rencontrée, blonde, grande, avec des yeux en amande et des seins, j’vous dis pas des seins, hum, j’en bave encore ! Dix de plus que moi qu’elle avait quand on s’est vus pour la première fois, vieille déjà, trop vieille pour enfanter sans doute, car des bambins, elle ne m’en a pas fait un seul ! Et c’est pas faute d’avoir essayé ! Les fausses couches, l’attente désespérée, le sang qui revient chaque mois, ce fut ça notre vie, les premières années. Et ça l’a aigrie, Germaine. Elle a changé du tout au tout. Plus un sourire, plus un mot gentil, plus un dessert préparé avec amour, rien, nada, bouffe ta main et laisse l’autre pour demain !

Au bout de cinq ans, j’en pouvais plus de la Germaine ! Je me suis mis à avoir des maitresses, une blonde, une brune, une rousse, … Si c’était maintenant, j’pourrais même vous dire une rouge, une bleue,… tant la mode a changé ! Que voulez-vous ? Tout change ! Même Caroline qui est devenue Germaine ! La tromper m’a fait du bien, j’dois dire ! Un an, deux ans, puis elles ont commencé à me fatiguer, les gonzesses ! Il leur faut tout, les gonzes : le beurre, l’argent du beurre, et pourquoi pas, le sourire de la crémière ! Moi, j’en pouvais plus, je les ai toutes plaquées, les unes après les autres, et je suis resté seul … avec ma Germaine !

C’est alors que je me suis mis à jouer au Lotto. J’ai misé un peu d’argent, pas beaucoup, du moins au début. Ensuite comme le hasard ne m’était pas bénéfique, j’ai misé un peu plus. De l’oseille, elle en a, Germaine, enfin c’est plutôt sa mère qui a la bourse, mais elle est pas prête à en délier les cordons, celle-là ! J’ai jamais pu la piffer, la belle-doche ! Pingre comme pas deux, elle donnerait même pas l’eau qu’elle lave ses pieds !

« T’auras le trésor quand j’aurai passé l’arme à gauche ! » Voilà ce qu’elle a toujours répété à sa fille ! Faut croire que son arme est bien accrochée à droite parce qu’elle est toujours là, la belle-maman, avec son pognon bien à l’abri à la banque. Elle a même pas voulu payer lorsque sa fille a voulu avoir un bébé autrement que de manière naturelle ! Elle a rien voulu entendre, la vieille !

« Faites un bébé comme tout le monde ! qu’elle a répondu à sa fille lorsqu’elle lui a demandé un peu de tune pour l’opération. Qu’est-ce que j’en peux si tu as épousé un homme stérile ? Je t’avais dit de bien choisir ton futur époux ! Résultat : t’as choisi un bon à rien ! Il ne sait rien faire de ses dix doigts, et apparemment, il n’y a pas que ses doigts qui ne servent à rien ! » Et toc ! dans les mâchoires ! J’ai reçu ça en pleine poire ! J’en suis resté, comment on dit ? abasourdi ! J’ai rien pu répondre ! Et pourtant, on peut dire que j’ai de la répartie ! Mais là, rien, elle m’a coupé la chique, la vieille rosse ! Et d’abord qu’est-ce qu’elle connaissait de notre vie privée, hein, la belle-doche ? Et d’abord c’est pas moi qui n’a pas pu ! Le médecin me l’a bien dit : « Vous n’y êtes pour rien, monsieur, c’est votre femme qui… ».

« Ouf ! je me suis dit, je suis bien l’étalon que je croyais ! » Et pour le prouver, j’ai fait un enfant à Annick. Bon, Annick, elle l’a pas gardé, le gosse, elle avait seize ans, faut la comprendre. J’pouvais pas quitter Germaine pour épouser une gamine de seize ans, quand même ! Et qui c’est qui aurait fait bouillir la marmite ? A la maison, c’est Germaine qui ramène l’oseille, moi j’ai pas d’travail. C’est pas que je sois fainéant, mais j’suis vite fatigué, j’ai pas d’santé, comme disait ma mère !

Et c’est donc avec l’argent de ma grosse que je joue au Lotto. Depuis plus de vingt ans, je vous l’ai dit, et rien, quelques euros seulement. Avec les années, je me suis mis à jouer des plus grosses sommes. Après les boules de la malchance, j’ai essayé les chevaux, puis les billets à gratter, mais quand on est né sous une mauvaise étoile, y a rien à faire, la veine, c’est pas pour soi !

Et puis, un jour, vous m’croirez pas : j’ai décroché la timbale ! A moi, les millions ! Riche comme Crésus ! L’argent était là, devant moi, dans un sac, et vous m’croirez encore moins, j’savais pas quoi en faire, de tout ce pognon !

Partir, c’est ce que j’avais toujours voulu ! Me la couler douce au soleil, le chapeau sur la tête, les doigts de pied en éventail, à siroter un cocktail coloré sur une plage de sable blanc ! J’en rêvais depuis des années. Eh bien là, alors que je pouvais enfin réaliser mon rêve, je suis resté comme bloqué. Partir sans Germaine, j’pouvais pas ! Depuis plus de vingt ans, elle dirigeait ma vie, me disait ce que je devais faire, ou dire, ou penser ! J’avais perdu ma personnalité ! Je me rendais compte que je ne pouvais rien faire sans elle ! Même prendre un billet d’avion, j’pouvais pas, c’était trop dur pour moi !

Et pourtant, j’aurais dû ! J’aurais dû embarquer mes maigres affaires et disparaitre. Je ne serais pas dans cette situation maintenant ! Je ne serais pas seul, à lire le journal, sans Germaine à mes côtés pour commenter l’actualité.

Le journal que je tiens en main date de quelques jours. Il parle du cambriolage qui a eu lieu chez la concierge de mon immeuble. La vieille – qui l’aurait cru ? – cachait son magot dans son matelas. Une fortune évaluée à plusieurs millions d’euros ! Je ne l’ai pas crue quand elle m’a dit qu’elle était aussi riche que la reine d’Angleterre ! Comment aurait-elle pu gagner autant de fric en nettoyant les escaliers et le hall de l’immeuble ? Elle déconnait, la vieille ! Et puis, pourquoi elle m’en parlait, à moi qui essayais de faire fortune dans les jeux de hasard ? D’après le journal, elle était atteinte de démence sénile. Ça doit être sa maladie qui l’a poussée à parler. Toujours d’après le journal, elle n’était pas encore morte, quand le facteur l’a trouvée le matin. C’est à l’hôpital, qu’elle a clampsé ! Elle a eu le temps de parler au médecin avant de fermer les yeux…

Allez, je referme le journal, j’entends du bruit dans le couloir, ça doit être l’heure de la promenade. J’vais encore devoir tourner en rond dans cette cour carrée surmontée de fils barbelés, sans Germaine !

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Concours "Les petits papiers" texte n°4

Publié le par christine brunet /aloys

Quand la vie pivote…

Putain ! Je l’ai hurlé à mort ce mot de six lettres ! Putain ! J’étais libre ! Enfin libre ! Le pactole venait de me tomber dessus, comme ça. Dans une espèce de loterie. Oh, une bien drôle de loterie, un concours de circonstance, comme on dit. Peut-être même une magouille, d’après certains échos. Qu’importe, le pognon était au rendez-vous et je me rendis compte qu’enfin, je pourrais combler toutes les heures de mon existence en m’activant à ce que j’aimais vraiment. Ce que j’aimais ? Me balader, la tête dans les étoiles. Lire, lire tout ce qui me tombait sous les pognes : de Pierre Louÿs à Martin Page en passant par Benoîte Groult et Patrick Modiano. Et Marguerite Duras. Point. Non, j’oubliais des auteurs incontournables. Christine Brunet, Christian Van Moer, Laurent Dumortier, Martine Dillies-Snaet et Bob Boutique (Faut jamais renier ni rien ni personne).Vous voyez, y’avait d’la marge. Et ce que j’aimais, c’était surtout, surtout : écrire. Oui, j’écrivais déjà depuis des lustres. Des histoires gentillettes. Ou des trucs plus sérieux, avec une philo de dieu le père en filigranes, juste pour les lecteurs qui savaient lire entre les lignes. Mais à partir de ce jour lumineux de novembre dernier, quand j’ai compris qu’un paquet de tunes me tomberaient bientôt dessus… Putain !

Le premier truc qui m’est venu à l’esprit, c’est Louky. Louky, Le Condé et ses banquettes en moleskine, cette jeunesse perdue du côté de l’Odéon. Ne me demandez pas pourquoi cette Louky m’a traversé l’esprit, c’était comme ça. L’envie de décrocher l’inaccessible. Avec tout ce pognon sur la trogne, je devenais fou.

D’ailleurs, pour vous expliquer tout ça, je ne sais par quel chapitre commencer. Après l’annonce de ce mégamachinchose, sans hésiter, je lâche mon appart rue Rachel, j’en ai marre de mes voisins mortifères et je file à grands pas (je dis bien je file, je ne regarde rien, pas une seule gonzesse, pas un regard vers un bar quelconque, rien) de l’autre côté de la Seine, rue Saint-Benoît. Mythique aussi, la rue Saint-Benoît. Vous pigez le pourquoi ? Devant le N°5, mon cœur se serre, je ralentis et je fredonne Chanson, toi qui ne veut rien dire, toi qui ne parles pas… Je dépose mon sac (oui, un seul sac, je décide d’élaguer, de fuir un trop-plein de consommation) dans le hall de l’hôtel Bel ami, envie de m’enraciner dans cette rue. Parce que le Mékong, c’est trop loin. Trop luxueux cet hôtel, je me dis, y’a trop d’gens qui s’la pètent. Et ces affiches sur les murs avec en grandes lettres des mots de Duras, c’est vraiment trop con. Le type à l’accueil, nippé comme un pingouin, reconnaît ma tronche et me propose une suite grandiose et patati et patata…Je ne lui donne pas l’occase d’achever sa phrase et je reprends mon sac. J’ai envie d’un hôtel miteux, avec un petit bureau de rien du tout, une douche sans eau chaude, un wc qui pue l’urine. J’ai des tunes mais je veux des morpions qui me dégoulinent de partout. A n’y rien comprendre. Esprit de contrariété, sans doute. Je me pointe à deux pas de là, du côté de Saint-Germain. Le Flore, les Deux Magots, je zappe. C’est absurde ! Je deviens absurde ! Tout ce pognon me brouille les neurones ! Comme si d’un seul coup j’effaçais Sartre et toute sa clique. Alors qu’en fait, je voudrais une machine à remonter le temps et me frotter à la Gréco, l’arracher des pattes de ce Davis et lui trompetter mon jazz à moi, dans l’obscurité d’une cave ou l’autre. Putain, tout ce pognon, à quoi ça sert alors ? Louky me revient dans la gueule, comme un boomerang. Louky, le Condé, avec ses banquettes en moleskine. Et puis toute cette pluie glaciale qui me fouette la gueule. Et ce froid. Nous sommes en décembre, quand même. Ça commence à clignoter de partout et les touristes se précipitent sur les Champs-Elysées. Car faut pas rater ça, les fêtes. Perso, je m’en tape. Je déambule dans ces rues de Paris et, trente minutes plus tard, place Saint-Sulpice, je m’engouffre dans le café de la Mairie. Tout de suite, je respire, je revis. Je me tape tout au fond, tout près de la porte des cuisines, dans le coin, là. Je les aime bien, les coins, dans les zincs. Je sors un crayon, un carnet, une gomme. L’Odéon n’est pas loin, mais c’est ici que j’ai envie de m’incruster.

Ça s’agite de partout, à cette heure. Un garçon s’approche de moi et me demande sur un ton qui désire une réponse illico :

— Vous avez choisi ?

— Une chambre, une petite chambre, sans luxe, je lui dis. De l’eau froide sous la douche et un wc crado qui pue l’urine ! Ah oui et surtout pas de chauffage ! Je veux que mes doigts s’engourdissent, je veux avoir froid. Comme le Docteur Jivago lorsqu’il grattait ses poèmes. Dans le film éponyme, vous voyez ?

— Vous rigolez, Monsieur !

— Non, j’ai l’air de rire ? Je peux payer savez-vous !

— Ici, ce n’est pas un hôtel, c’est une brasserie…On peut vous servir une omelette, une salade…Vous voyez ? Mais une chambre, ah non, ça, ce n’est pas possible ici !

— Un hôtel miteux, vous pourriez me renseigner un hôtel miteux ? je demande, tout déconfit.

Le garçon se retourne vers un de ses collègues et lance en n’oubliant pas, sur un ton moqueur, d’en remettre une couche :

— Bernard ! Monsieur demande le nom d’un hôtel miteux ! Avec un wc qui pue l’urine, des araignées sur les bords des fenêtres, etc etc etc…Tu connais ça, toi?

Le Bernard se retourne, retient les verres de rouge qui se bousculent sur son plateau, fronce les sourcils et lâche tout en rigolant :

— C’est une blague ?

— Vous voyez Monsieur, c’est la misère ici ! Personne ne peut vous renseigner !

— Ok, je prendrai le plat du jour et un rouge…

Je me cale alors contre le mur, je sors un cahier et un crayon. Je me dis que la belle vie commence. Sur toutes ces pages, bientôt des mots, des labyrinthes de phrases. Enfin ! C’est dingue ce qu’on peut cracher avec seulement vingt-six lettres ! Je lève la tête et je me dis, putain ! Quelle aubaine ! Les chiottes sont juste à un mètre de mon cahier. Les gens défilent, se trompent, cherchent, font un pas vers les cuisines…Le bonheur, quoi ! Et avec un coup de bol, encore un, une certaine Louky passerait bien par ce café, et se languirait là, dans l’autre coin…

Oh, des histoires comme ça, j’en ai plein la tête. Ça ne demande qu’à se griffonner sur ces pages. Tout à coup un type insignifiant s’approche de moi, cigarette au bec, des yeux à moitié fermés et de la déprime plein la gueule. Entre deux postillons, il bégaie ces mots :

— Je peux te donner une carte. Pas le territoire. Condoléances ! Je t’ai reconnu tout de suite, pauv’gars ! T’as accepté cette merde aussi, toi ! Tu te souviens de Julien ? Julien Gracq ? Vers les années 51 ou 52, je sais plus trop, 51 je crois. Il l’avait refusé, lui, ce Goncourt ! Quel cran ! Son rivage des Syrtes, il l’a barbelé, lui ! Avec du recul, je me dis que j’aurais du cracher dans toutes ces assiettes, au Drouant ! On a le pognon, d’accord. Et après ? Après, on se creuse, rien n’est plus comme avant. L’inspiration se gangrène, y’a des chancres sur chaque mot. Une vraie merde, je te dis, ce Goncourt. Ah oui, je crèche dans un hôtel qui pue l’urine et ça bave tellement de foutre sur les tapis que ça te colle aux godasses, tout ça. Je pieute dans un lit à deux places. Si ça t’dit…

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Concours "Les petits papiers" n°3

Publié le par christine brunet /aloys

Si je gagnais le pactole ?

N’imaginez pas que ça changerait une autre vie que la mienne, en tout cas pour ce qui est de changer en bien.

Pour commencer, je ne devrais pas marchander sur le tarif du tueur à gage qui enfin me débarrasserait proprement de Fulbert, mon beau-frère. Proprement, j’entends par là sans traces de pas, gluantes et rouges, conduisant au manoir, car pour le reste… ça peut-être une boucherie pire que le massacre des dauphins aux îles Féroé. Et plus sonore qu’une rave party. Au moins sa voix ne dira pas comme d’habitude Mais je n’ai fait que vous l’annoncer, Oswald, que votre femme vous tromperait. Je vous avais prévenu dès que vous l’avez amenée à la maison… je vous ai dit qu’il y avait quelque chose de louche dans cette femme-glaçon, un peu comme une Grace Kelly distante qui devient une bayadère aux sens enflammés dès qu’on enlève ses lunettes et déboutonne son tailleur… souvenez-vous Oswald… Vous n’avez que ce que vous méritez, pauvre sot. Je vous avais averti ! Ce qui m’horripile le plus c’est ce pauvre sot dont il couronne régulièrement mon nom. Oswald, pauvre sot. Pauvre sot.

Car ma femme Drusilla… mais bien sûr qu’elle me trompe. Et finalement ça m’arrange plutôt. Qui m’avait prévenu qu’elle avait des seins plus velus que ceux d’une femelle orang-outang ? Regarder mais pas toucher, m’avait-on bien recommandé. C’est une jeune fille de très bonne famille, de ce genre de famille où on ne touche rien du tout avant le mariage. Un baiser sur la joue, éventuellement l’œil peut se poser plus longuement sur le genou, mais patience, après l’autel l’hôtel et les délices nocturnes. Sauf que là… j’ai compris qu’on ne pouvait m’avoir menti en me garantissant sa virginité. On pouvait faire des nattes sous ses aisselles, et un peigne à carder la laine aurait perdu ses dents dans les bouloches de son ventre. La rusée demoiselle avait attiré l’intérêt de ma mère par ses tenues modestes, ses chemisiers fermés à la base du cou, ses jupes au-dessus du mollet, ne révélant la pointe du genou qu’en position assise. En-dessous, je ne le compris que trop tard, le rasoir n’avait dénudé la chair que jusqu’à mi-cuisses. Ça coûte un pont en mousse à raser, m’expliqua-t-elle alors en souriant, et demandant si désormais on pourrait partager la mienne. Elle crût bon d’ajouter que cette pilosité hirsute et indomptable était un héritage génétique ayant traversé les âges qui ne touchait que les femmes, et qui leur avait mérité le surnom de peaux de velours. J’aurais trouvé Tapis-brosse mieux adapté…

Et donc si j’avais le pactole, eh bien le tueur à gage pourrait aussi me débarrasser de Drusilla. Je suppose qu’il me ferait un prix de gros. Car je pourrais très bien lui faciliter la tâche en organisant un rendez-vous clandestin entre mon beau-frère et Drusilla. Il ignore tout de l’effroyable secret pileux et comme les autres… se demande ce que cachent tailleurs, chemisiers boutonnés, bas opaques et le refus paisible d’aller à la plage en famille. Et comme les amants sont tétanisés après une seule rencontre et ne se représentent pas, la légende de la dévoreuse insatiable tient bon. Et oui… j’ai encore des cauchemars au sujet de ma nuit de noces, dont je suis sorti vierge, oui, mais pas indemne psychologiquement. Moi qui aimais tant les films d’horreur, je ne savais si je venais d’épouser la femme araignée, Queen Kong, ou un alien de la planète Pantène. Je me suis évanoui, tout comme mon érection, dieu merci, et elle a bien dû me libérer. Souriante. Je suis votre femme, Oswald. Pour la vie.

Il me resterait des sous… beaucoup de sous puisqu’il s’agirait d’un pactole. Je pourrais ensuite faire une croisière, peut-être. On y rencontre des femmes seules qui veulent se marier. Je serais veuf, on voudrait me consoler, je me ferais consoler le plus ardemment possible et puis le lendemain je dirais que non… je ne peux oublier ma Drusilla de velours. Et ce serait le tour d’une autre. Et d’une autre encore. Je pourrais d’ailleurs en faire deux ou trois, de ces croisières, puisque je ne devrais plus aller travailler. J’aurais quitté mon bureau avec superbe, marchant comme d’Artagnan vers la porte, sans épée bien entendu mais j’aurais sans doute pu faire tournoyer mon béret alpin dans un geste très élégant, pour marquer un petit temps d’arrêt plein de panache devant la porte. « Et maintenant, Monsieur Ducon, vous taillerez vos crayons vous-même, et vous alignerez les photos de votre hideuse femme et de vos enfants qui ressemblent à des gorets malades vous-même. Je me tire. Je suis riche. Adieu, Ducon ! ». Oh, je souris rien que d’y penser…

Maintenant, la première chose est de trouver un tueur à gages. Pas un de ces pauvres hères qui tuent pour 1000 € seulement par tête de pipe – et 500 € en période de soldes - mais qui ensuite vont les boire au premier café venu, se mettent à pleurer, à implorer le pardon de toute leur clique de saints et dieux, de leur mère surtout, qu’ils viennent de déshonorer, et pensent reblanchir la réputation maternelle en se ruant au poste de police. Je pourrai m’offrir la crème de la crème des tueurs, genre Robert Duvall ou Leonardo Di Caprio, en costard, discret, fignoleur… Je lui proposerais bien de violer Drusilla au passage mais là… je crains fort qu’il ne retourne son arme contre moi, ou ne soit pris de convulsions hallucinatoires.

Mais la première des premières choses à faire serait d’acheter un billet de loterie… si je veux mon pactole. Voyons…

Tiens, revoici l’abruti avec son béret alpin et son air ébahi. Je ne comprendrai jamais comment il a fait pour épouser cette sorte de Jessica Rabbit en tenue de pensionnaire… même si on dit qu’au château elle consomme tous les domestiques l’un après l’autre, qu’ils sont sur les rotules et rendent leur tablier en proie à des malaises étranges. Celui-ci n’est pas bien fringant mais bon… s’il la contente encore au bout de 5 ans… il doit avoir des ressources insoupçonnées. Sa sœur lui ressemble – moustache comprise - et on l’appelle Javotte dans le village. Comment ils ont réussi à la faire épouser par Fulbert… il faut bien qu’ils aient eu des arguments. Sonnants et trébuchants. Car oui, l’abruti ne sait même pas qu’ils sont riches à millions – d’Euros – et travaille comme range-bureau chez Ducon et Compagnie pour quelques sous. Javotte ignore tout elle aussi… les vieux parents ont toujours dit que l’argent polluait les âmes simples et ne faisait pas le bonheur…

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Concours "Les petits papiers" texte n°2

Publié le par christine brunet /aloys

Et si vous gagniez le pactole ?

Le pactole ...

C’est quoi le pactole ?

Surement pas un gage de bonheur.

Je n’aime pas les frimeurs, les grosses bagnoles, les bijoux clinquants, les demeures luxueuses.

Etaler ses richesses quand d’autres s’épuisent pour un salaire de misère, je trouve cela indécent.

Ce qui fait mon bonheur est gratuit. L’amour, le partage, le soirées entre amis (es).

La nature, les livres, la musique.

Mais je le prendrai quand même ce pactole ! Pour l’employer à bon escient.

Surement pas cacher le billet gagnant dans une armoire, comme l’héroïne du livre “ La liste de mes envies”.

Si il peut servir à répandre du bonheur autour de moi ... Pourquoi pas ?

Et le regard des gens ...

Il parait que d’un coup, on attrape plein d’amis. Riche, on vous admire, on vous respecte !

On est toujours le même pourtant. L’intelligence, le courage, le talent, ce n’est pas une affaire d’argent.

Il y a pourtant des aspects positifs :

- La sécurité, une certaine insouciance, face aux aléas de la vie, il y a au moins cette béquille.

- Voyager, prendre une année sabbatique.

- Adopter tous les chiens d’un refuge.

- Engager un poète et un violoniste pour les soirs d’hiver. L’un jouerait et l’autre réciterait du Prévert.

- Diriger un journal “ Les ailes du monde”. – Il ne publierait que des articles positifs, relatant des actes généreux, valorisant le courage,

la générosité, l’altruisme, la solidarité.

Avec des photos des plus beaux paysages.

Un envol d’oiseaux, des collines bleues, des rivières miroitantes, les montagnes enneigées, et les vertes vallées.

Des pages entières consacrées à toutes les disciplines artistiques, elles transcendent la vie !

- Pouvoir engager un tueur à gages pour éliminer son pire ennemi ... Je rigole !

Et si le pactole, c’était toi mon amour ?

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Concours "les petits papiers" n°1

Publié le par christine brunet /aloys

Tout a commencé dans mon appart. Un samedi soir.

J’étais tranquille-peinard au fond de mon canapé tout neuf Troc En Stock, je tenais mon ticket du Loto, et puis les boules sont sorties. Une par une. Enfin, comme d’hab quoi. Sauf que là, j’avais tous les numéros. Tous !

Celle qui emportait le pactole, ce soir-là, c’était moi.

Je vous dis pas : encore un peu je clamsais sur place. Un peu con. Alors, je me suis reprise, j’ai bondi de mon canapé tout neuf Troc En Stock et, je sais pas, comme un cri de mes entrailles, j’ai poussé des youyous que même la mère Kumba, dernier étage du dernier immeuble au fond du quartier, elle a dû m’entendre. Même dure de la feuille comme elle est avec sa musique zouk à donf. Un truc de fou !

J’habite la tour Flaubert depuis toujours. Et depuis deux ans, l’appart juste en dessous de chez mes darons. Franchement pratique.

Je m’appelle Aïcha Bouchacour, c’est pas trop loin de la vérité mais je préfère garder l’anonymat.

J’ai vingt-cinq ans, je suis animatrice de quartier et j’ai toutes mes dents. Bon, le dernier détail, c’est un truc entre mon père et ma mère. Ils m’ont refilé le virus. Ca fait bien trois piges qu’il a son dentier et à chaque fois qu’y se prennent le bec, elle lui lance : « Moi au moins j’ai toutes mes dents. » Ca le rend dingue. La porte elle claque. Direction le café du coin, cinq ou six parties de cartes entre potes retraités, ça picole un peu, ça refait le monde, et puis y rentre plus léger de quelques biffetons. C’est pas très muslim tout ça mais bon, à l’âge qu’il a, je vais pas essayer de le changer. Ma doyenne, elle, même si elle râle tout le temps, y’a pas une prière sans bénédiction pour lui. C’est bizarre de le dire, mais ça crève les yeux qu’y sont tout l’un pour l’autre.

Faudrait peut-être que je revienne à nos moutons, non ? Le pactole.

Bon, alors, ce samedi soir, dans mon canapé tout neuf Troc En Stock, après les youyous, j’ai eu comme un blanc. Je me suis rassise comme une masse et je me suis dit : je fais quoi maintenant ? Eh ben, franchement, j’ai pas trouvé. Ma vie, elle était ici, je me voyais pas déménager. Une grosse voiture : j’avais déjà du mal à garer ma vieille Clio. Voyager : sans mec, le kiffe, il est moyen.

Toute la nuit, j’ai pas dormi. L’impression que la terre s’était arrêtée de tourner. Mon crâne, c’était un chalutier perdu en pleine mer. Plus de fuel. Plus de boussole. La loose quoi.

Heureusement, le lendemain, je suis allée manger chez mes darons.

Comme tous les dimanches, couscous. Mais attention le couscous. The best couscous of the world ! Et c’est là que la bouche pleine de semoule, j’ai eu une révélation. A la télé, d’un coup, ça s’est mis à parler flouze. J’entends que wonder beau gosse (Cristiano Ronaldo) vient de filer 75.000 euros pour l’opération du cerveau d’un môme. Je me dis « Putain, ça c’est de la générosité » mais en une phrase ma mère elle va décider du destin de mon pactole :

  • Donner ce qu’on a en trop c’est pas de la générosité ! C’est besiff !

Dit autrement : c’est obligé, normal quoi. Franchement, j’ai trouvé qu’elle avait pas tort. On était tous, là, autour de la table, darons, frangins, frangines, et chacun donnait son avis, et moi, j’ai commencé à partir en live. J’ai imaginé recevoir des lettres d’insultes (Nall Dine Oumouck, sale riche !), qu’on cracherait sur le trottoir en me croisant (Arrr pouhh !), qu’on m’enverrait les doigts de mon petit frère en morceaux par la poste pour demande de rançon. Je vous jure, j’ai flippé ma race.

Ma décision était prise : rester incognito. Libre d’être généreuse ou pas. Quand je veux. Avec qui je veux. Et puis, comme ça, je pouvais rester ici et ne rien changer à qui je suis aux yeux des gens.

Depuis que je suis gosse, on m’appelle Pique-assiette, ça a l’air péjoratif comme ça, mais, franchement, j’assume. J’ai toujours été fourrée chez les voisins à l’heure du goûter ou du repas. Pas que je manquais de quoi que ce soit chez moi, non, c’est juste que j’aimais bien manger chez les autres. D’autres trucs. D’autres ambiances. Comme si j’avais plein de familles adoptives. Et, ça m’est resté. Y’a pas un jour où je cuisine. Soit je monte chez mes darons, soit je me laisse guider par l’odeur, comme un poisson qui mort à l’hameçon. N’importe qui dans l’immeuble sait que si ça toque à l’heure du repas, c’est moi. Bon, faut quand même dire ce qui est : je suis pas juste celle qui s’incruste pour bouffer. Je suis aussi celle qui remplit les papiers de l’administration ou qui chiale comme un corbeau avec madame Béranger parce que tous ses enfants ont quitté le nid trop vite.

Nos moutons ! Wouah, pardon.

Donc, je disais que ma décision était prise. La générosité incognito.

Le premier kiff de ma nouvelle double vie, je m’en souviens encore. J’ai filé mille euros dans toutes les boîtes aux lettres du quartier. Quatre-vingts quinze au total. Avec juste un mot du maire dans l’enveloppe : « Prime à la consommation ».

Le lendemain, c’était l’Aïd et Noël en même temps.

Un défilé de traineaux jaunes et bleus, tous chargés à ras bords. J’étais par la fenêtre, le sourire jusqu’aux oreilles. Un truc de fou ! Ecrans plats, ordi, Xbox. Des salons, des frigos, des cuisinières. De tout quoi. Même madame Béranger, elle s’est fait plaisir. Un fauteuil relax télécommandé dernier cri.

Ma parole, les livreurs de Darty, ils ont eu du taf à plus savoir où donner de la tête.

Ca, c’était ma première bonne action. Chez nous, on dit Dieu te le rendra en double. Franchement, là, si ça arrive, je saurais pas quoi en faire.

Et puis, je me suis dit, maintenant, faut quand même la jouer sérieux. Alors, je me suis lancée dans une opération : list and do.

Priorité number one.

En top du top, j’ai inscrit Leila. Impossible autrement.

Internet et mon nouvel ordi allaient m’aider. J’ai cherché le meilleur chirurgien plastique de la planète. Quoi que ça coûte, Leila y avait le droit. Plus que personne. Et j’ai trouvé.

650 000 euros pour une réparation complète du visage. C’était du sérieux. J’ai contacté le pro du bistouri, à New York, ma veine c’est qu’il parlait aussi français, et je lui ai tout raconté. Les brûlures. Les cicatrices. Même les circonstances. Putain, fait chier. Mais je me suis pas démontée. J’ai super bien tout goupillé. Une semaine plus tard, j’allais voir Leila chez ses parents et on a réussi à la convaincre. Tout était pris en charge par un fond exceptionnel de la Sécurité Sociale. C’est ce que le chi a écrit sur la lettre.

Pendant un mois, j’ai prié le bon Dieu pour que ça marche. Ma mère a prié le bon Dieu. Peut-être même tout le quartier. Et au bout d’un mois, Leila est rentrée au bercail.

Elle était à l’arrière de la 407 de son père. Ma face par la fenêtre y voyait que dalle.

Et puis, elle est sortie de la voiture.

J’ai pas chialé comme un corbeau mais comme tous les corbeaux du ciel. Elle était belle comme avant, je vous jure. Sa peau de miel. Ses yeux de méditerranée. Mon Dieu protégeait toutes les filles du monde qui sont si belles qu’elles rendent fous les hommes.

Ce soir-là, ma prière elle a duré des plombes. J’ai remercié le bon Dieu, le chi, et la française des jeux. Et encore le bon Dieu.

Priorité number two.

Bon, là, j’ai pas été très réglo. Dans le quartier, les gazeaux et les gazelles, y passent leur temps à tenir les murs. Y’en a qui déconnent un max mais y’en à d’autres, et pas qu’un peu croyez-moi, qui se verraient bien taffer comme tout le monde. Quitter l’appart des darons, un petit toit, des mômes qui tapent du ballon dans le jardin, un plan télé après le boulot. Comme tout le monde quoi. Alors, j’ai pris le taureau par les cornes. Avec ma vieille Clio, je me suis pointée partout : restos, garages, hôpitaux, boutiques, bureaux, entrepôts… J’ai tout ratissé. En un mois, les murs du quartier tenaient presque tout seuls. Un truc de ouf ! Bon, faut quand même que j’avoue un petit détail : j’avais un complice. Monsieur le Maire. Pour sa défense, c’est un peu à son insu, vu qu’il a Alzheimer. Chaque fois que je lui demande un certificat, un cachet de la mairie, il me le file. Enfin, il le file à Corinne. La petite fille du compagnon d’escadrille pendant la guerre d’Algérie qui lui a sauvé la vie. Alors, il peut rien me refuser. Voilà comment j’ai graissé la patte aux recruteurs potentiels. Une prime à l’embauche de quatre mille euros avec interdiction de licenciement pendant cinq ans sous peine de remboursement de la prime.

La cerise sur le gâteau, c’est que les gens ici ont commencé à croire aux politiques. Avec tout le fric que le maire mettait sur la table pour eux, sans parler de la sécurité sociale, des aides gouvernementales, y se sont tous mis à glisser le bulletin dans l’urne en se disant que ça valait quelque chose.

Je pourrai vous citer tous les tripes qui ont suivis mais, franchement, un bouquin suffirait pas.

C’est fou ce que le fric, ça donne des ailes aux initiatives.

Ca fait trois ans que ça dure et y’a pas un jour où je m’endors pas avec la banane. Je sais pas si les vrais riches savourent comme moi le pouvoir de rendre les gens heureux. Moi, en tout cas, je prends un pied de malade, et c’est pas juste une histoire de Hassanates, vous savez les bons points pour le paradis. Non. Franchement, pas seulement.

Distribuer le bonheur, ça vaut tout l’or du monde.

Encore un truc. Voilà, j’ai rencontré quelqu’un. Un garçon quoi. Je crois que c’est le mektoub qui me l’envoie. Vraiment. Hier, l’air de rien, je lui demande ce qu’il ferait s’il gagnait le pactole. Il m’a répondu : « Je filerais tout à Emmaüs ». Ouais, bon, il est catho, tout le monde peut pas être parfait, mais sa réponse, elle m’a sciée. Je crois franchement qu’il était sincère. Il est presque aussi beau que Cristiano Ronaldo et en plus, je crois que c’est un signe, il s’appelle Robin. Comme Robin des Bois quoi.

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Texte n° 9 Concours

Publié le par christine brunet /aloys

Samedi dernier 14h. Une petite galerie marchande.

Moi, une table, une chaise, vingt et un livres.

J’étais persuadée que les heures à venir allaient toute se ressembler. Creuses, longues, prévisibles. Non seulement j’en étais persuadée mais l’idée même me rassurait. Pour une première séance de dédicaces, faire simplement face au temps qui s’étire et vous laisse dans ce bain de solitude en pleine foule me contentait amplement.

Sauf que le cours des choses décida pour moi d’une toute autre tournure.

15h03, je revois la disposition de mes livres.

Enfin, pour être plus exacte, je les déplace pour pouvoir les replacer à nouveau. Je les pousse un peu par ici, les décale par là, j’essaie une présentation sur deux niveaux, puis trois, pour enfin revenir à l’identique de départ. Sous les lumières artificiels, mes petits bleus resplendissent…

C’est pas tout, en attendant mon prochain remaniement absurde, il va falloir faire preuve d’un peu de contenance. Mmmm, je réfléchis… Ah mais oui, je sais ! Je vais sourire. Voilà, c’est une bonne idée. Sourire. Quoi de plus avenant. Oui, mais comment. Discrètement, continuellement, joyeusement, pudiquement ; le regard franc, fuyant, appuyé, serein, pétillant. C’est comme en cuisine, il faut savoir doser. Bon, je laisse tomber.

Ah, mon dieu, un homme approche.

Un jean un peu trop large, les mains dans les poches. Le genre décontracté. Il y a des personnes comme ça qui provoque au premier coup d’œil un élan de sympathie. Ca y est, il prend un de mes petits bleus en main. Le premier dans le coin droit de la pile.

  • C’est gratuit ?

Comment ça, c’est gratuit !? Ca se voit pas, c’est un bouquin, pas le dépliant alimentaire du supermarché ! Je fais non de la tête.

  • Pfff !

15h26, une petite grand-mère me sourit. Elle s’approche.

  • C’est vous qui l’avez écrit ?
  • Oui. C’est mon premier roman.
  • La couverture est vraiment jolie. Tout ce bleu, c’est poétique.

— Merci beaucoup. Et l’histoire est sympa ! (petit clin d’œil presque naturel). Au dos, vous avez un petit aperçu. Prenez-le en main n’hésitez pas, ils sont là pour ça.

Ma première lectrice inconnue. Là, j’y crois. Vraiment. Je vais imprimer son visage dans ma mémoire. La toute première personne à…

  • Dommage que je sois incapable de lire depuis mon cancer de la cornée.

Oui, dommage.

Je regarde mon ex-première lectrice inconnue malvoyante s’en allait.

15h56, je soupire.

Odeurs de café et croissants chauds. J’ai le salon de thé en pleine ligne de mire. Non, non, non et non. Dans une heure je ne suis plus là, pas question de céder, je ne quitterai pas mon poste.

Entre ma chaise et l’étal sucré, la porte tambour. On rentre, on sort. Aucun visage connu finalement aujourd’hui. Je suis restée une inconnue au milieu de parfaits inconnus.

Jusqu’à cette minute fatidique. Celle que je n’oublierai jamais.

16h03, il entre. Il a mis le pull que je lui ai offert pour son anniversaire. Rouge vif.

Il me fait un grand geste de la main.

Ca y est, je vais perdre tous mes moyens. Je le connais, il va en faire des tas, essayer d’attirer du monde, crier à tout vas que je suis plus talentueuse que Musso et Levy réunis, que mon petit bleu est le plus merveilleux des livres… Ah, bizarre, il va s’asseoir. Il prend un café. Je ne comprends pas.

Rapidement, quatre hommes le rejoignent. Puis deux femmes. Trois couples. Un adolescent…

Je les connais tous.

Comme des grains de sable portés par le vent, ils viennent à ma rencontre. M’embrassent. S’intéressent. Le plus sincèrement du monde. Tous me prendront un petit bleu. Parce qu’ils me connaissent. Parce qu’ils sont curieux de découvrir mes mots. Les grains de sable se dispersent mais le souffle a pris.

Les inconnus s’approchent. Echangent. Simplement.

17h00, il ne me reste que deux petits bleus. Merci papa.

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Texte n° 8 Concours

Publié le par christine brunet /aloys

L'organisateur désigne une table couverte d'un drap blanc coincée entre deux planches :

– Vous aurez assez de place ?

C'est le premier salon de mon premier roman. Jusqu'à présent, je l'ai vendu sous le manteau principalement à des amies de ma mère. Evidemment, j'ai assez de place.

Je me suis réveillée contente, un peu inquiète aussi. J'ai réfléchi à la tenue adéquate. Un jeans. Associé à un chemisier blanc, il souligne le côté sérieux de l'auteur. Et lorsque j'enfile un blouson de cuir, souffle un vent d'irrévérence. Je porte donc un jeans le seul jour de l’année où il ne faudrait pas, comme l’histoire nous le dira.

La manifestation littéraire bretonne est installée sous une haute verrière transparente. Disposés en piles bien ordonnées, mes exemplaires ont l'air un peu perdu sur la grande table. Mon voisin de droite propose des romans policiers. Dès qu'un un visiteur s'approche, il se lève d'un bond et questionne, livre en main :

– Vous aimez les enquêtes mystérieuses ?

Si la réponse est oui, il enchaîne sur un argumentaire bien rodé. Si le futur acheteur n'apprécie pas les thrillers, il rétorque invariablement :

– Laissez-moi être votre première fois !

A ma gauche, l'auteur a posé entre ses livres un bocal contenant ce qui ressemble à un cerveau en plastique flottant dans un liquide indéterminé. Il se penche vers moi et murmure avec un air complice :

– J'ai placé mes neurones dans le formol. Je vais pouvoir raconter n'importe quoi toute la journée !

Je lance discrètement une recherche sur mon téléphone concernant le pourcentage d'écrivains ayant effectué des séjours en services psychiatriques.

Puis, j'avance ma pile de C'est quoi ton stage ? de trois millimètres. Et je souris. Je dis bonjour. J'arrête de dire bonjour parce que je crois que ce salut fait fuir les rares curieux qui s'approche de ma couverture bleue. Je renseigne :

– C'est un adolescent qui effectue un stage en maison de retraite. Non, il ne s'agit pas d'un récit autobiographique. Oui, c'est bien difficile de trouver un stage pour les jeunes. C'est sûr, le gouvernement n'aide pas. Vous ne voudriez pas plutôt qu'on parle du livre ?

Midi passe. Selon un rite immuable, le soleil tourne et chauffe mon dos. C’est un peu le principe de la serre tropicale. Mon tee-shirt se liquéfie, mon jeans semble découpé dans une toile de fourrure polaire. Les visiteurs grimacent : vous avez l’air d’avoir chaud, vous n’êtes pas très bien placée. J'ai la tête d’un gant de toilette après usage. Mon voisin, en bras de chemise, ne lâche pas son stylo et enchaîne les ventes tandis que je dessine des fleurs sur la nappe.

– Au moins, vous avez le temps de réfléchir à votre prochain ouvrage, ironise-t-il.


Le miracle aux cheveux blonds arrive peu avant la fermeture. Elle s'approche, examine la quatrième de couverture et s'exclame avec enthousiasme :

– J'en ai entendu parler à la radio. Ils disaient que c'était très réussi.

Evidemment je n'ai accordé aucune interview à la presse, évidemment aucun journaliste n'a vanté mon roman mais je repousse une mèche collée sur mon front moite et propose sur un ton détaché, comme si je ne rencontrais pas ma toute première lectrice de la journée :

– Souhaitez-vous que je vous dédicace un exemplaire ?

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Texte n°7 concours

Publié le par christine brunet /aloys

Ça y est, c'est le grand jour ! Le grand jour, c'est moi qui l'interprète ainsi ! Parce que vraiment je ne pensais pas que ça allait se passer comme ça et pour prédire l'avenir je ne m'appelais pas Mme Irma. Ils m'ont installé dans le sas du grand magasin. Le premier supermarché de la ville. Le plus proche. Systématiquement le coin des habitués pour les courses de tout les instants et surtout le rendez-vous des petits vieux du quartier qui s'y retrouvent lorsqu'ils ont décidé de s'acheter le kilo de farine ou de sucre en poudre manquant à la maison.

J'étais glacé ! L'ouverture et la fermeture automatique des portes devenaient ma hantise. La petite table de camping qu'on m'avait prêté pour m'installer moi et ma pile de livres était mal équilibrée et j'avais trouvé l'astuce pour la caler avec un des flyers plié en quatre que j'avais réalisé et illustré par mes propres moyens parce que l'imprimerie restait chère. Même avec mes gants en polaire, mes doigts gourds étaient désormais blancs. Avec cette foutue maladie de Raynaud je me demandais alors comment je ferai pour dédicacer mon livre au premier admirateur qui daignera s'intéresser à moi et emprunter ma plus belle écriture avec fierté ? J'avais mal.

Dehors il faisait un froid de canard, je n'allais pas commencer à me plaindre car j'étais à l'abri, aussi j'avais remarqué la caissière à l'entrée du magasin engoncée dans son gilet remonté jusqu'au cou. Je l'imaginais grelottante entourée d'articles de bouffes à scanner et de bips intempestifs comme marquant une montée d'enchère au passage du laser rouge de sa caisse enregistreuse. De temps en temps on se lançait quelques coups d'œil. Mais jamais trop longtemps parce qu'on avait pas que ça à faire. On était chacun là pour autre chose. En l'occurrence, elle pour encaisser et moi pour déballer ma littérature. À mon grand dam il n'y avait pas énormément de monde qui s'arrêtait à mon stand de fortune. Je ne désespérais pourtant pas d'offrir quelques signatures.

Ma patience ayant des limites elle fut néanmoins récompensée par une petite dame qui s'approcha de moi à pas lents. Je distinguais à peine ses yeux aux travers des verres épais de ses lunettes qu'elle repoussait aussitôt à chaque fois qu'elles glissaient sur son nez. En dépit de tout son sourire ne m'échappa pas. Elle saisissait un prospectus dans le petit paquet de flyers entreposé devant moi et sans aucun doute je devinais qu'elle en déchiffrait le contenu. Elle m'envoya un autre regard qui était encore plus agréable que le précédent. Cette dame avait l'art de communiquer son engouement tout simplement et avec beaucoup de naturel que je ne pus que m'en satisfaire. Après un certain nombre de politesse j'étais ravi de cette rencontre. Quant à la dame, elle se doutait bien que j'allais lui caser un de mes bouquins. Et c'est sans aucune réticence qu'elle accepta un exemplaire. Elle me confia ensuite qu'elle était amateur de poésie et qu'elle en connaissait un rayon. Elle voulait me présenter à un de ses amis qui en connaissait un autre qui en connaissait un autre, ce dernier avait des relations ayant des assentiments identiques. Le bouche à oreille à ce qu'on m'a dit marchait bien... Si j'osais, à mon tour, j'aurai pu lui confier que j'étais aux anges, et je me voyais déjà en haut de l'affiche.

Le moment de la dédicace était propice. Je questionnais cette sympathique dame histoire de construire une citation rapidement, une maxime, un sentiment approprié, ou de surcroît une pensée de bon aloi. J'en avais justement une sous la main qui n'attendait qu'à être distribuée gracieusement. Machinalement j'attrapais d'une main l'exemplaire qu'elle me tendait et l'autre que je tentais de réchauffer par mon souffle tiède, mon sang circulait difficilement aux extrémités. Le froid et le stress ne m'aidait pas. La dame trépignait un peu. Le courant d'air transformait l'endroit en un gouffre glacial avec le passage incessant des clients qui maintenant faisaient affluence à cette heure. Elle s'arrangea correctement une large écharpe de laine rouge lui couvrant aussi les épaules. J'entrouvris la couverture neuve avec délicatesse pour ne pas la casser par un plis disgracieux et mon stylo glissait sur la première page encore vierge, absorbant ces mots personnels : « Si les gens ne revendiquent pas d'être différents on finit par se satisfaire de tout ».

Et « À ma première admiratrice » signé SOPHIE PORCHETIERE le 8 janvier 2008. La petite dame me saluait et repartit comme elle était arrivée, discrètement. En s'éloignant je devinais qu'une confiance illuminait son regard qu'elle partagea une dernière fois en se retournant. Une amitié s'était improvisée. Enfin un attroupement de badauds animés par la curiosité avait formé autour de ma petite table un paravent d'humains qui me protégeaient du froid et me réchauffaient le cœur. J'étais content de moi.

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Texte n°6 concours

Publié le par christine brunet /aloys

PREMIERE SEANCE DE DEDICACES

Après avoir triomphé de multiples épreuves, surmonté bien des obstacles, vaincu les doutes et les critiques, me voilà en haut de la montagne, contemplant fièrement le chemin parcouru, défiant ceux qui n’avaient pas cru en moi et souriant à la foule des lecteurs qui allaient se presser devant le stand où je me tiens, bien droit, derrière une pile de livres tout frais sortis de presse. Devant moi, un écriteau arbore mon nom en lettres dorées.
Je suis enfin présent à la Foire du Livre !
Pendant des années je m’y suis promené avec des airs gourmands, plus intéressé par les écrivains que par leurs œuvres.
Je me disais « Un jour, ce sera moi qui serai là, et les visiteurs feront la file devant ma table ». Mission accomplie ! Enfin, en partie, car voilà une heure que je me suis installé et aucun futur lecteur ne s’est présenté.
Pour ne pas avoir l’air de guetter le client, je fais mine de griffonner dans un carnet, je feuillette un de mes livres, j’en dispose un debout pour que l’on voie bien le titre… quelle jolie couverture ! Comment est-il possible qu’elle ne capte pas tous les regards ?
Je consulte mon gsm, je prépare mon stylo, j’imagine le texte des dédicaces… bref je deviens nerveux.
Oups, voilà un homme qui s’approche. Je lui souris le plus naturellement possible et mon sourire reste coincé sur son « Où se trouvent les toilettes ? ».
Je réponds que je l’ignore et il se barre.
Ah, voilà une vieille dame qui ralentit. Je m’enhardis et lui demande ce qu’elle aime lire. Elle balaie la table d’un regard dédaigneux et me lance, lèvres pincées : « Je ne lis que les grands auteurs ». Re-gloups.
Les gens continuent de parcourir l’allée devant moi, certains sans un regard, d’autres dégoûtés comme s’ils découvraient des boudins graisseux dans ce temple du Livre. Où est l’erreur ? C’est moi qui n’ai pas l’air d’un vrai écrivain ? C’est mon livre qui n’est pas assez gros ? C’est le titre ? La couverture ? Le nom de l’auteur ? De la maison d’édition ?
Devant mon air dépité, ma voisine, une jolie jeune femme que je n’avais pas remarquée, n’ayant d’yeux que pour ma merveille, se penche vers moi et murmure : - C’est votre première fois ?
- Heu, oui. Et vous ?
- Oh moi, j’ai l’habitude. C’est mon dixième ouvrage.
- Ah bon ? Et vous vendez bien ?
- Pas plus que vous. Faudra vous y faire.
- Et pourquoi certains dédicacent à tour de bras ? Regardez, là, il y a foule devant une table.
Ma consoeur rit en haussant les épaules.
- Evidemment ! C’est Amélie Nothomb !
Nous avons sympathisé, et pendant que nous parlions, des passants prenaient nos livres en mains, les jaugeaient, et puis s’en allaient pour ne pas nous déranger.
Je n’ai rien vendu mais j’ai rendez-vous demain avec Isabelle.

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