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Texte n°2 concours les petits papiers de Chloé

Publié le par christine brunet /aloys

L’inavouable aveu


 

C’est décidé : je vais tout leur dire.

Je me suis levé ce matin la résolution chevillée au corps. Le cœur lourd comme un boulet de forçat, des nœuds plein l’estomac. Il fallait que cela cesse, sans quoi toute cette histoire allait finir par me ronger et les sangs et les os.

Emilie était partie travailler de bonne heure et de bonne humeur, me laissant seul, pensif, allongé sur le lit en position de crucifié, les yeux suspendus au plafond, sans même sans apercevoir.

 

Je me suis résolu à me lever et je me suis dirigé vers l’escalier menant au sous-sol, tout embourbé que j’étais dans mes pensées. Et comme si cela ne suffisait pas d’y être embourbé, elles se sont mises à me donner le vertige, à me faire tituber, rater deux marches, érafler le poignet, et cogner le haut du crâne. Quelques minutes plus tard, je retrouvais après tout ça, ce que je faisais ici, à plat ventre, dans le garage.

Ma caisse. Elle résonnait, mais c’était une toute autre qui m’amenait ici. La petite caisse bien camouflée derrière les bidons d’huile de vidange dans l’armoire en métal. Impensable pour Emilie, ne serait-ce que de poser le bout de ses doigts sur la poignée grasse à souhait. Je l’ai ouverte et je me suis changé : boots et blouson de cuir. La tenue d’un dimanche en famille.

 

Sur les trottoirs de l’avenue Montaigne, du boulevard Haussmann, de la rue de Braque, de l’impasse des Tourelles, j’ai traîné mes craintes. J’ai même cru les entendre crisser sur le bitume. J’avais beau chercher du regard un peu de distraction, de légèreté, tout me renvoyait à ma propre lamentation : les débris de nuages dévorés par le soleil ; les détritus vomis par les poubelles rouillées ; les volutes indigestes des échappements. Tout était chaos.

Je suis arrivé devant l’interphone, moi, mes boots, mon blouson de cuir et mes craintes. Celles que je n’avais pas su semer en route. Celles qui maintenant se mettaient à rire, à me railler, et même à me souffler que le pire allait arriver. Être méprisé. Pire : rejeté. Renié par la seule famille que je n’ai jamais eue : la mienne. J’ai regardé l’interphone en me disant que c’était peut-être la dernière fois que je pouvais espérer que la porte s’ouvre.

-    Oui, j’écoute…

-    C’est moi, Charles.

Quand je suis entré, je me suis senti mal. Mais terriblement mal. Comme ça, d’un coup. Comme si une lame de guillotine était apparue au-dessus de ma tête, en ouvrant la porte. Mes craintes ont commencé à suer. Mes pas se sont mis à jouer les notes de la marche funèbre de Chopin sur le tapis du couloir. J’osais à peine avancer. Les têtes décapitées accrochées au mur avaient toutes pris les voix familiales : le cerf, mon père ; la biche, ma mère ; la belette, ma sœur ; le sanglier, mon beau-frère. Tous se sont mis à s’esclaffer, l’œil de verre luisant comme jamais.

Je devenais fou.

-    Charles ! Qu’est-ce que tu fais, a hurlé mon père, du séjour. Tu viens ou quoi !?

J’ai fini par les rejoindre, mouillé comme une poule, tremblant comme un agneau. Le séjour, l’antre de la famille. Une famille de chasseurs-taxidermistes de père en fils depuis six générations, de collectionneurs de fusils et de hachoirs, fins gourmets et, accessoirement, passionnés depuis peu par les sculptures en ivoire.

-    Encore une fois, tu viens seul ! s’est plaint ma mère. Et ton Emilie, dis, quand est-ce que tu nous la présentes !?

Trop tôt, il était trop tôt pour tout dire. Le repas serait gâché et dans la famille, gâcher la viande, c’est un crime. Alors, en châtiment, mes craintes m’ont grignoté au rythme des bouchées et des goulées. Plus je mangeais, plus j’étais rongé par l’inavouable aveu.

Quand soudain, mon père s’est levé, a claqué martialement des pieds, tendu une cape rouge à droite, à gauche, claqué à nouveau martialement des pieds, crié un “olé” à vous réveiller un mort, et m’a performé l’abdomen à coup de banderilles.

Sa façon de nous annoncer sa nouvelle passion : la tauromachie.

Dans un vacarme que j’étais seul à entendre, la lame de guillotine qui m’avait suivi depuis l’entrée s’est abattue sur ma nuque. Ma tête a roulé. Mes yeux ont fixé mes boots. Et, à peine audible, ma bouche a avoué mon désespoir :

    -    Emilie est végan.

 

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Texte n° 1 concours pour la revue "Les petits papiers de Chloé" - Sujet "repas de famille"

Publié le par christine brunet /aloys

Après tout c'est dimanche !

L'apéro des reproches
De l'épouse délaissée
Par un mari fantoche
Et sa drôle de poupée

La soupe à la grimace
Brûlante et trop salée
En se voilant la face
Et très mal digérée

L'amour cuit et recuit
Tressaute dans l'assiette
Et le poids des non-dits
Rend la farce un peu blette

Un petit verre de vin ?
Après tout c'est dimanche !
Buvons au quotidien
Et la nappe trop blanche

Une tarte aux pommes
Un sourire hésitant
Rassure le bonhomme
Apaise le présent

Dans un vase en cristal
Une rose s'incline
Tristesse des pétales
L'amour qui se débine
 

Publié dans concours

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Texte n°4 concours "Les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Lettre anonyme au château

— Gontran, que pensez-vous donc de tout ceci ? ânonne Marie-Chantal d’une voix tremblante et suppliante en donnant à son aristocrate de mari un bien étrange courrier.

— L’enveloppe n’est pas timbrée, c’est donc une main alourdie d’intentions baroques qui aurait déposé cette missive dans notre boîte aux lettres, en conclut Gontran de Bassecour après avoir trituré l’épais papier dans tous les sens.

Gontran de Bassecour prononce ces mots sans la moindre inquiétude et cette quasi-indifférence déconcerte Marie-Chantal, elle qui sent une sueur froide dégouliner tout le long de son échine depuis l’instant où elle a parcouru les quelques lignes de cette lettre anonyme.

— Et….c’est tout ce que vous avez à dire ?

— Que voulez-vous que j’ajoute très chère ? Notre corbeau a écrit la vérité, la stricte vérité. Il n’a menti en rien. Mais il manque des pièces à son puzzle. Il est bien mal renseigné, ce mécréant. Encore un vulgaire quidam qui se contente de peu et qui ampute l’actualité de son essence première.

— Et c’est tout ?

— Oh, Marie-Chantal, vous m’exaspérez à la fin. Non, ce n’est pas tout.

— Ah, vous gagnez de nouveau ma confiance mon cher Gontran.

— L’expéditeur ou l’expéditrice (pourquoi ne serait-ce une femme ?) de cette lettre est nul en orthographe et ce n’est donc pas quelqu’un de mon sang. Les de Bassecour, comme tous les gens de la noblesse, sont lettrés jusqu’au bout des ongles, aucun ne mettrait deux S au mot menace. Et ce n’est qu’un exemple. J’ai relevé une dizaine de fautes sur ces quelques lignes. La France s’enlise de plus en plus, Marie-Chantal. C’est lorsqu’un corbeau vous écrit sur un quelconque papier engraissé de ces mauvaises graisses utilisées par les pauvres, que vous vous apercevez que l’éducation nationale est réduite désormais à sa plus simple expression. Et lorsqu’on écrit cadafreux pour le mot cadavre, il y a de quoi se poser pas mal de questions.

— Gontran, vous n’êtes pas sérieux ?

— Y a-t-il un rictus sur mon visage, Marie-Chantal ?

— Cadafreux ? Mais c’est presque risible !

— Vous voyez, je vous le disais, il n’y a pas de quoi fouetter le personnel, cette lettre est l’œuvre d’un demeuré. Croyez-moi et faites-moi confiance comme toujours, Marie-Chantal. Au fait, votre partie de bridge du jeudi après-midi aurait-elle glissé dans les oubliettes du château ?

— Vous savez mon ami, lorsque j’ai parcouru cette horrible lettre, j’ai ressenti comme un malaise, ma vue s’est brouillée, j’ai failli m’évanouir et je me suis même retenue au guéridon en bois précieux, celui qui se trouve juste au-dessous du portrait de votre quinquisaïeul. Et j’en ai oublié cette réunion.

— Erreur, erreur, très chère. Maintenons nos habitudes. Les après-midi de bridge pour vous et les matinées de chasse pour moi !

— Mais Gontran, ce mécréant a écrit des vérités. Il parle de tous ces gens qui passent la grille du château et qui …

— Vous le saviez, Marie-Chantal. Tout ceci est une convention, une espèce de partenariat que nous avons élaborée avec notre grand ami Monsieur le Maire. Vous et moi avons dialogué longtemps à propos de cette entreprise, soupire l’aristocrate d’un ton léger.

— Gontran, sommes-nous obligés de continuer cette cette…

— Cette entreprise, Marie-Chantal. On parle ici d’une entreprise. Un tel trafic depuis bientôt dix ans mérite bien le terme d’entreprise. Et je vois que vous tremblez. Vous transpirez au point que vous salissez les accotoirs de cette caqueteuse. Prenez garde au mobilier s’il vous plaît bien, Marie-Chantal !

— Mais Gontran, vous avez lu la lettre en entier ! Vous avez remarqué que nous sommes surveillés ! Cet individu a livré tellement de détails ! rétorque Marie-Chantal en éclipsant les remontrances de son époux.

— Des détails ? Même pas un nom n’est cité ! Et puis, nous soulageons la société, n’oubliez jamais cela, Marie-Chantal. En quelque sorte, cette entreprise est une œuvre de bienfaisance.

— Gontran…

— Marie-Chantal ?

— Gontran…Tous ces gens qui disparaissent, ils ont une famille, des amis, que sais-je. Ils ne sont quand même pas seuls au monde ! Ce n’est pas possible de ne connaître personne, de ne jouer au bridge avec personne, de n’avoir personne à son service. Les lanternes en cristal de Baccarat, il faut bien que quelqu’un les dépoussière et ce même dans les petites maisons. N’est-ce pas, Gontran ?

—Très chère, vos réflexions me laissent sans voix mais je comprends votre questionnement. Pour ma part, je fais entièrement confiance à Monsieur le Maire. C’est un contrat tacite win-win.

— Gontran, un contrat tacite win-win ?

— Marie-Chantal, de nos jours, la vie est très très chère. Ce château, c’est un gouffre incommensurable pour notre budget de petits rentiers désargentés. Cette toiture de plusieurs centaines de mètres carrés et je ne parle ni l’aile droite ni de celle du nord, ces restaurations de boiserie, ce parc que l’on compare à celui du château de Versailles… Vous ne voudriez quand même pas que je vous envoie illico plonger les mains dans un travail harassant ? Et la chasse, je n’ai jamais voulu la rayer de mes activités, vous n’y pensez pas !

— Continuez continuez…

— Grâce à nous, Marie-Chantal, notre ville est une ville propre, n’oubliez jamais cela, une ville propre. Presque pas de chômeurs ni de sans-abris, et très peu de pauvres ! Toutes ces carnes arrivent directement dans la gueule de nos chiens. En contrepartie, comme vous le savez, mes amis et moi pouvons chasser sur ces hectares qui appartiennent à l’état. Voilà ce qu’est un contrat win-win. Inutile de vous dire que Monsieur le Maire est ravi ! Et nous aussi, n’est-ce pas Marie-Chantal ?

— Oh Gontran, tout cela, je n’étais pas sans l’ignorer. C’était uniquement ce mot, win-win, qui me tracassait. Ah oui, j’oubliais. Et ce corbeau ?

— Marie-Chantal, oubliez ce corbeau ! Il n’a pas notifié son adresse, comment voulez-vous que nous lui répondions ? Et si un jour nous l’identifions, nous l’inviterions au château, n’est-ce pas ?

— Oh oui, Gontran, invitons cette personne ! Nous lui ferons visiter notre si beau château !

— Et surtout les chenils, Marie-Chantal, les chenils. Avec cette centaine d’English Cockers Spaniels affamés qui ne demandent qu’à être caressés.

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Texte n°3 concours Les petits papiers de Chloé

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Une enveloppe blanche, non timbrée, avec au milieu un prénom, le mien.

Toute seule dans la boîte aux lettres, comme un point d’interrogation dans un paragraphe vide.

Adriana (c’est moi), sept lettres peintes en rouge… c’est la première fois que je les sens hostiles…

Hostiles ! Vraiment ! T’es bizarre tu sais, me dit la voix qui me parle et que personne n’entend.

Un voisin arrive dans mon dos pour consulter sa boîte, m’obligeant à me saisir de l’enveloppe avec naturel, la glisser dans la poche de mon pantalon de jogging, me retourner avec un sourire choisi vite fait dans la série «j’espère que vous allez bien », et me diriger vers l’ascenseur.

Je me comporte déjà comme quelqu’un qui a des choses à cacher…

Ridicule !

Je me force à entrer calmement chez moi, j’ôte ma veste que je dépose sur un cintre dans le vestiaire, je m’assieds sur la chaise posée devant mon mac et alors seulement j’autorise mon pouce droit à se glisser sous la patte collée et à déchirer plus ou moins proprement le haut de l’enveloppe.

Une fine feuille de papier blanc, pliée en quatre, attend patiemment qu’on s’y intéresse.

Je la tire entre le pouce et l’index, la déplie, passe dessus la paume de la main pour l’aplatir, et écoute mes yeux qui m’en croient pas leurs oreilles !

Quelques mots absurdes, inattendus et incohérents occupent le centre de la page :

 

Je sais qui tu es…

 

Ce ne sont pas des lettres découpées dans un journal, ni tapées à l’ordi, non non, cette petite phrase est écrite à la main, tranquillos, sans masques ni déguisements. A l’encre rouge.

 

Qu’est-ce-que je fais ? Je rigole ? Je la jette à la poubelle ?

 

J’ai envie de lui répondre : Tu as bien de la chance car moi je ne sais pas qui je suis.

Mais il (ou elle) n’a pas indiqué son adresse au dos de l’enveloppe (quand même…).

 

Je me fais un petit café serré en compagnie de Georges (what else ?) et bientôt je ne pense plus à cet incident. Le monde est plein de dérangés, c’est à dire de personnes dont les neurones ne sont pas bien rangés.

 

 

Le lendemain matin, en pyjama, avec ma tête de la nuit, je descends en catimini, par l’escalier, priant pour ne rencontrer personne. J’ouvre la boîte et je ne sais pas si j’espère qu’elle soit vide ou pas.

Elle ne l’est pas.

Une enveloppe jumelle de celle d’hier me nargue.

Je la saisis sans ménagement, la glisse dans la poche de mon pantalon et remonte les marches quatre à quatre, plutôt deux par deux car j’ai des petites jambes.

J’ouvre la porte de chez moi, déchire sans attendre l’enveloppe, arrache la fine feuille blanche, la déplie et aspire par tous mes sens le message :

 

Dépose 100 000 euros en coupures de 50 dans ta boîte

Je viendrai chercher le paquet cette nuit

 

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai peur.

C’est un fou, un malade, un échappé de l’asile, un maniaque, un terroriste… il rôde dans les couloirs de mon immeuble, peut-être même est-ce un voisin…

Je passe en revue les locataires, les anciens, les nouveaux, les hommes, les femmes, les « louches »…

Cent mille euros ! Rien que ça ! Et sans même donner une explication ?

Qu’ai-je fait de si terrible pour que je sois prête à payer cette somme ? Car « il » a l’air sûr de lui.

La sonnerie du smartphone fait exploser tous les signaux d’alerte de mon cerveau.

Mes yeux fixent l’écran : numéro privé.

C’est lui ! Je le sens !

Pendant que je réfléchis avec des circuits endommagés, la sonnerie cesse brusquement et on frappe deux coups secs sur la porte d’entrée.

Arrêt sur image. Décharge d’adrénaline. Apnée.

Deux coups secs qui me paraissent plus secs que les premiers.

Et puis une voix forte :

- Ouvrez ! C’est la police.

Bin tiens, à d’autres. C’est LUI !

J’ouvre la fenêtre, j’habite au premier étage, je pourrais sauter ?

C’est en inspectant le trottoir que je vois la voiture de police stationnée devant chez moi.

Jamais je n’ai été aussi heureuse de voir des flics !

 

Je cours ouvrir la porte et tombe en sanglotant dans les bras d’un officier.

Ils sont deux. Sa collègue se dirige vers la table, se saisit des deux feuilles de papier blanc de ses mains gantées, les dépose dans un sachet en plastique et sort en lançant à son équipier :

- C’est bien lui, même écriture, même papier.

 

Je me tourne vers mon sauveur, éperdue, pleine d’interrogations.

- Suivez-moi au commissariat mademoiselle, nous aurons besoin de votre déposition.

- En pyjama ?

- Habillez-vous mais faites vite.

 

Au commissariat, j’aperçois tous les locataires de mon petit immeuble. Ils ont l’air aussi incrédules que moi. A mon entrée, ma voisine de palier s’écrie: - Vous aussi !

Après quelques heures de reconstitution, il s’avère que l’auteur des lettres occupait l’appartement du dernier étage depuis un mois. Il était suivi pour des troubles sévères de la personnalité et allait être reconduit à l’hôpital psychiatrique dès qu’on l’aurait retrouvé car il avait disparu.

 

Un frisson me parcourt… j’aurais pu sauter par la fenêtre…

 

 

 

 

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Texte n°2 "Les petits papiers de Chloé"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte n°2 "Les petits papiers de Chloé"

POUR JUSTINE


Justine, jusqu'à la fin de ta vie, tu te souviendras de ce premier courrier anonyme trouvé dans ta boîte aux lettres. C'était un simple cœur rouge découpé dans un carton, glissé dans une enveloppe rouge sur laquelle était collée une étiquette "Pour Justine". Avant de découvrir le contenu, tu as pensé que c'était une carte envoyée à l'occasion de la fête des secrétaires puisque c'est le poste que tu occupes à l'école Marie Curie. Quand tu as vu, tu as imaginé que c'était un amoureux timide qui s'adressait à toi. Tu as vingt-cinq ans, tu es fiancée à Vivien, tu es jolie, enjouée et sociable. Tu as envisagé une dizaine de noms et tu as souri. Tu as rangé le carton dans le premier tiroir de ton bureau. Tu as commencé alors à considérer quelques collègues, voisins et même un élève redoublant de terminale d'un regard neuf. C'était comme une devinette qu'il te fallait résoudre. Tu étais vigilante, mais considérais les choses d'un œil amusé. Ce qui était sûr : l'inconnu connaissait ton adresse et n'avait pas eu besoin de recourir aux services de la Poste.


Puis il y a eu l'enveloppe rose avec un bouquet de fleurs découpé dans la couverture glacée d'un magazine de décoration que tu connaissais bien, car tu le lisais parfois chez ton coiffeur. Tu as souri de nouveau et cet envoi a rejoint le premier. N'était-ce pas charmant ? Naïve Justine !


Ensuite il y a eu l'enveloppe noire avec la photo d'un couteau de chasse. Au verso, tu as lu "Chaque jour, le risque est présent". Là tu n'as plus souri. Il ne pouvait plus s'agir d'amour, mais de haine, de vengeance, peut-être de déception amoureuse mal assumée. Tu as pensé à des histoires anciennes, à des garçons dont tu avais repoussé les avances. Tu as eu envie de t'épancher. Mais auprès de qui ?

 

Une semaine plus tard, c'était une enveloppe blanche et d'autres menaces : "Si tu ne romps pas avec Vivien le pire t'arrivera !" C'était écrit en lettres noires découpées dans un quotidien. Le collage assez artistique était agrémenté çà et là de cœurs et de ballons multicolores. Il ne s'agissait donc plus d'histoires anciennes. Parler à une autorité et non plus à un ami devenait impératif. Tu hésitais pourtant à te rendre au commissariat. Comment allais-tu être reçue ? T'accorderait-on une attention réelle ? Le hasard a placé sur ta route Daniel B., inspecteur de police, ancien voisin.

 

Tu as abordé Daniel. Il n'était pas en service. Tu lui as proposé de venir boire un café avec toi pour lui parler de ton problème. Tu lui as expliqué ta situation : Tu côtoies beaucoup de gens. Tu es suis fiancée à Vivien qui travaille actuellement à l'étranger. Vous communiquez par skype, vous ne vous rencontrez que toutes les six semaines et comptez vous marier quand il retravaillera au pays. Tu n'éprouves aucune difficulté de relation avec qui que ce soit au collège ou dans ton voisinage. Tu ne tiens pas à entreprendre une démarche officielle. À vrai dire, tu ne crois pas que cela puisse aboutir et sera pris au sérieux.


Daniel t'a conseillé de porter plainte en cas de nouveau message, ce qui selon lui risquait de se produire. Il t'a assuré que la police considérait toujours avec prudence les lettres de maître-chanteur.

 

Plus tard, est venu une nouvelle missive : "Romps. Sinon…" Une part de tes certitudes se perdait, tes points d'appui étaient moins fermes. Cette fois, tu as décidé de te confier à la sœur de Vivien.

 

"Montre-moi le message…"

 

Ce fut rapide !

 

"Ne cherche pas plus loin. Pour moi, c'est clair. C'est Pierrick, mon jeune frère. C'est un ado complexé, mal dans sa tête, mal dans ses baskets et sans doute un peu amoureux de toi. Maintenant, je ne suis pas certaine à cent pour cent !"

 

Trois messages et quelques semaines plus tard, tu as retrouvé Mozart ton vieux chat mort sur le pas de ta porte… Coïncidence, tu as croisé Pierrick avec des traces de griffure sur les mains.

 

À partir de là, il n'y a plus eu de lettre. Mais tu as reçu l'un ou l'autre appel sur ton téléphone. Tu décrochais, tu entendais une respiration et quelques mots à peine audibles avant qu'on ne raccroche.


Finalement tout s'est arrêté et tu as songé : "Tiens, Pierrick s'est déniché une copine et c'est fini !"

 

Aujourd'hui, matin de ton mariage, dans ta boîte aux lettres, une enveloppe avec une étiquette "Pour Justine". À l'intérieur, des cœurs rouges, une photo de chat encadrée d'un trait noir, le mot pardon et en guise de paraphe, un simple "P" au graphisme complexe…

 

À la fin du banquet, comme le veut la tradition, les invités signent le menu des mariés. Dans un coin, tu aperçois l'initiale P que tu ne reconnais que trop bien. Le menu arrive devant toi. Tu lis le nom, Patricia, ta belle-mère…


 

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Texte n°1 Concours "Les petits papiers"

Publié le par christine brunet /aloys

Texte n°1 Concours "Les petits papiers"

La cité des enfants oubliés

 

De tout temps, de tout pays, les gens ont craint pour leurs enfants.

Que le malheur les emporte au détour d’une rue, d’un instant, d’une rencontre.

De tout temps, de tout pays, les petits d’hommes grandissent au sifflet de la même recommandation : « Il ne faut jamais parler aux inconnus ! »

Les mères et les pères s’inquiètent. Les enfants, bien souvent, trop peu.

 

C’est ainsi que l’imprévisible surgit dans la vie du petit Sully.

Par un jour de printemps, doux et clair, au souffle léger parfumé de pollen, on aperçut un étranger aux quatre coins du village de l’enfant.

Assis sur un banc de jardin public. Aux portes d’une cour de récréation.

Marchant, d’un pas lent, les mains croisées dans le dos.

Peut-être serait-il passé inaperçu s’il n’avait pas eu cette étrange apparence. Sans âge, imberbe, tout de gris vêtu. Sur son visage, accroché un sourire, presque figé, comme un collier de perles au cou d’une jeune fille.

Sully était un garçon réservé. C’est sur lui que l’homme jeta son dévolu.

 

La fin des cours retentit.

Tour à tour, les écoliers traversèrent pour retrouver les bras ouverts de leurs parents. L’enfant d’une dizaine d’année se retrouva rapidement seul sur les marches de l’entrée principale. Dans son dos, la porte se ferma à double tour. La directrice ébouriffa ses cheveux et d’un simple « tes parents ne vont probablement pas tarder, Sully », elle disparut à son tour.

Sully resta seul un long moment, seul sous un ciel coloré d’oiseaux, plus nombreux et bien plus proches que de coutume.

En ce jour de printemps, doux et clair, au souffle léger parfumé de pollen, leurs chants semblaient vouloir égayer le silence.

L’étranger tout de gris vêtu arriva aux pieds de l’enfant, il s’accroupit et le regarda comme jamais personne ne l’avait regardé.

« Sully, tu veux bien venir avec moi ? »

Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, une lettre attendait d’être lue.

 

Les parents de Sully étaient loin d’être fortunés : ce ne fut donc pas une demande de rançon. Et, ils n’avaient aucun ennemi connu : ce ne fut donc pas un aveu de vengeance.

Par contre, le ciel en était témoin, coupables ils étaient tout deux de bien des méfaits. De ceux qui restent gravés dans les murs et les cœurs des enfants.

Voici ce que contenait ladite lettre :

Chaque enfant mérite protection.

Ce que Sully subit, chaque jour, devrait être lourdement puni mais en rien, ceci ne réparerait les blessures qu’il porte en lui. Alors, s’il vous reste une once de raison, acceptez ma proposition : renoncez à votre tutelle parentale en signant en bas de cette lettre, ou, en l’espace de quelques battements d’ailes, vous serez arrêtés. Jugés et écroués, assurément, pour les coups et sévices innommables dont je connais et peux prouver chacune des horreurs.

Six bourses de pièces d’or accompagnaient l’écrit.

Hébétés, mère et père se jaugèrent un instant. Puis, apposèrent leur signature. Juste en dessous de la mention Grand bien sera fait à votre enfant.

Dès la pointe du crayon retirée du papier, sous des yeux ahuris, le feuillet s’émietta jusqu’à ne plus être que poussière luisante. Elle se propagea, évanescente, avant de totalement disparaître. Quelques fines particules imprégnèrent l’esprit des signataires, puis celui de chacun des villageois, effaçant le souvenir de l’enfant.

Sitôt, Sully devint un enfant oublié.

 

 

Main dans la main, l’étranger tout de gris vêtu emmena Sully à travers villes et campagnes. Une marche de six jours et six nuits.

Aux pieds de l’école, quand les deux regards s’étaient croisés, instantanément, comme par le fait de la grâce, ils avaient su lire l’un en l’autre. Sully n’avait pas su dissimuler les brisures de son âme et l’étranger, ou plus justement le moine-chanteur, lui avait offert le miracle des cieux, des saisons et des lumières.

 

Durant leur voyage, ils se nourrirent de graines de courges, d’anis et de nigelles et burent de l’eau de gourde inépuisable.

Plus les jours passaient, plus leurs compagnons de route à plumes se multipliaient. Merles, passereaux, hérons et rossignols. Chouettes, pélicans et mouettes. Le cortège aux mille couleurs semblait ouvrir le chemin. Ou était-ce le contraire ?

A mi-parcours, le moine-chanteur et l’enfant firent une halte dans un village de pierres blanches. Une protection était à offrir à nouveau. La même lettre, la même mention Grand bien sera fait à votre enfant, suivie de deux paraphes coupables. Clara, aux grands yeux verts, serra plus fort encore la main du moine-chanteur tout au long du chemin.

Chaque soir, à la tombée de la nuit, souvent en lisière de clairière, toujours à l’abri d’un mont ou d’une simple roche, ils s’allongeaient tous les trois à même le sol, blottis les uns contre les autres tels deux oursons dans la fourrure d’une ourse aimante.

 

Puis vint le dernier jour de marche. Le jour de l’équinoxe de printemps.

Précisément à la seconde où les deux hémisphères de la Terre se retrouvent éclairés de la même façon, le moine-chanteur posa sa main à la surface d’une immensité rocheuse. Finement rugueuse et striée à l’image d’une peau de pachyderme. Si les enfants avaient fait de même, ils auraient ressenti les incroyables battements de vie de la roche-animale.

Une ouverture offrit un passage aux pèlerins.

Ce qui se révéla à eux fut infini de beautés. Une forteresse à ciel ouvert.

Nichée dans la roche, la cité des enfants oubliés regorgeait de merveilles. Luxuriante était la végétation. Enchanteresse, la pierre. Energisante, les sources d’eau. Fantasmagorique, les arbres fruitiers et parterres de comestibles. Des fleurs et oiseaux par milliers.

Un groupe d’enfants, de tout âge, accompagnés de moine-chanteurs, vinrent à leur rencontre. « Soyez les bienvenus, les enfants ! ».

Les premières nuits furent les pires, entièrement hantées par les souvenirs passés. Il fallut quelques semaines pour enfin profiter d’heures de sommeil continu.

 

Tandis que les matinées prodiguaient les enseignements, les après-midis appelaient à l’oisiveté. Lettres, Mathématiques, Sciences et Histoire. Sans oublier, loin s’en faut, la médecine par les plantes et l’observation du ciel et de ses constellations. Mais, par-dessus tout, ce qui ravissait le plus les enfants de la cité n’était autre que l’apprentissage des chants d’oiseaux. Ah, les oiseaux ! La compagnie de ces derniers ne manquait d’ailleurs pas de vertus : au bout de quelques mois seulement, Sully riait en découvrant l’escalade à l’envers de la sitelle torchepot ; Clara, elle, se prenait de tendresse pour les si petits roitelets. Et que de fééries ! Dans les bassins d’eau douce, poussaient en leur fond les pièces d’or qui servaient aux moine-chanteurs. Dans leur chute, se métamorphosaient la pluie et la neige en graines, ensemencées aussitôt par une terre d’une douce tiédeur.

Petit à petit, les esprits s’apaisaient.

Petit à petit, chacun réapprenait à vivre et, sans crier gare, tout redevenait possible. Rire, chanter, danser, aimer, rêver. Comme n’importe quel enfant.

Les amitiés naissaient ; les premières amours se chuchotaient.

En grandissant, tout comme le regard posé sur les jeunes filles, celui envers les oiseaux se mettait à changer. L’envie au-delà de la tendresse. Celle de voyager et de vivre le monde…

L’heure de prendre son envol pointait le bout de son nez.

 

C’est dans la vingtième année qu’il était de coutume de quitter le nid.

Tout comme l’équinoxe était le moment de l’arrivée, le solstice d’été était celui du départ. La veille au soir, on festoyait à foison : tous dansaient, chantaient, riaient autour d’un immense feu de joie aux poussières luisantes qui s’envolaient écrire sur les registres l’existence retrouvée des anciens oubliés.

Au matin, plus nuageuse était l’heure des adieux.

Les poches ankylosées de pièces d’or mais le cœur serré, dans les bras de son moine-chanteur, l’adulte en devenir gémissait, intérieurement, s’évertuait à ne pas pleurer jusqu’à ce que d’une phrase, le moine-chanteur l’y autorisa :

« Pleure, mon enfant, il n’y a pas plus belles larmes que celles qui noient le chagrin dans la joie.»

Ainsi, commençait leur chant de liberté…

 

Si un jour, votre chemin croise celui d’un ancien enfant oublié, peut-être saurez-vous déceler dans son regard, l’infime brisure d’âme dissimulée sous une incroyable force de vie.

Quelques fois, ils plongent leurs yeux dans les cieux pour mieux décrypter le chant des oiseaux.

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Concours "les petits papiers de Chloé" texte n°8

Publié le par christine brunet /aloys

Souvent femme varie…

C'est un vendredi d'hiver qu'a eu lieu l'enterrement de Nelly. Il n'y avait guère grand monde pour consoler François, son fils unique. Seule Simone, sa voisine de toujours, trois collègues et quelques vieilles grenouilles de bénitier avait bravé la pluie glaciale pour assister à l'office. Au cimetière, on avait rapidement descendu le cercueil de Nelly et on l'avait placé sur celui d'Auguste. Le couple était enfin réuni pour toujours…

Fin janvier, François a pris quelques jours de congé. C'est que la brave Nelly est morte inopinément et qu'il y a des choses à faire d'urgence, récupérer les choses comestibles, jeter les produits entamés. François débute la besogne avec courage.

Après la cuisine et la salle de bains, François s'attelle à ce qu'il croit être la partie la plus dure, le salon et son grand buffet. Deux heures, il ne lui faut pas plus de deux heures pour vider le meuble et décider de ce qu'il garde et ce qui sera donné à une bonne œuvre. Il remplit une grande caisse de carton avec quelques pièces d'argenterie qui faisaient la fierté de sa mère et de son père, un beau vase de cristal et des assiettes chinoises qu'on a toujours prétendu valoir une fortune et qu'on ne sortait qu'aux grandes occasions…

Françoise ouvre les tiroirs à la recherche de souvenirs mais aussi des papiers importants. Oh, elle n'était pas bien riche, Nelly, mais vous savez l'administration a de ces lubies ! Il entend encore son père lui dire : "Les choses importantes sont dans l'armoire du bureau. Lorsque nous seront morts, ta mère et moi, tu n'auras pas à chercher bien loin !" Ah, cette fameuse armoire à laquelle il n'avait jamais eu accès… Il trouve tout méthodiquement rangé. Merci Papa et merci Maman !

Le lendemain, il ne reste à trier que la chambre à coucher. C'est dans la table de nuit qu'il découvre une bague inconnue ornée d'un joli diamant. Qui a bien pu offrir cette bague ? Quand et à quelle occasion ? À l'intérieur, une année gravée, juste un an après le décès d'Auguste, son père. À cette époque, François était au pensionnat et sa mère avait probablement fait la connaissance d'un homme riche… Ami, amant ? Qu'importe. À moins de cinquante ans, Nelly avait bien le droit d'encore un peu profiter de sa vie.

François a vite fait d'oublier la bague car le poste de directeur commercial va être vacant dans son entreprise et il espère bien être nommé. Hélas, c'est Pierre, son collègue, celui qui travaillait juste en face de lui qui est désigné. Pierre, un orgueilleux, Pierre un arriviste, qui a bien manœuvré.

François est désespéré et l'arrivée de Valérie en face lui rend peu à peu le moral. Valérie est enthousiaste, extravertie et a le même âge que François. Au fur et à mesure des semaines, Valérie s'intéresse à François et, fait extraordinaire, François s'intéresse à Valérie !

Les pauses-café se multiplient et François parle de la maison familiale, de son désir d'y habiter. Un soir, il propose à Valérie de venir la visiter. Il s'entend lui dire : "Si cela te plaît je te raconterai un conte du pays qui se passe dans un cimetière." Valérie rit de bon cœur à l'idée. Valérie est emballée par la maison. Elle la trouve jolie, bien située, pas vieillotte pour un sou contrairement à la description de François. Il y a un beau grand jardin. Certes, la cuisine est sombre mais Valérie a tôt fait de décréter qu'en agrandissant la fenêtre existante ce serait vraiment top ! En deux temps, trois mouvements, Valérie a tout décidé, elle a tout prévu…

La seule chose qu'elle n'a pas prévu c'est que dix minutes plus tard, ils seraient assis dans le vieux canapé, un verre à la main et qu'après un tendre baiser, François se lèvera et lui demandera de fermer les yeux.

"Une surprise pour toi, dit-il en lui passant la jolie bague au doigt… À présent, tu peux regarder…

- Elle est superbe, mais…

- Il n'y a pas de mais ! Considère ceci comme une demande en mariage !"

Valérie, pour la première fois, reste muette. Mais quelques jours plus tard, elle fait expertiser le bijou. Heureuse surprise. Il vaut très cher, très cher...

La vie bien rangée du couple se déroule sans anicroche. Personne ne soupçonne rien parmi leurs collègues. En quelques semaines, la maison a repris vie. Nouveau mobilier, travaux divers, coups de peintures un peu partout. Valérie a orchestré jusqu'aux moindres détails et François s'est découvert des talents de menuisier, de plombier et de décorateur. Le jardin d'Auguste a retrouvé un peu de sa splendeur d'antan et les nouvelles plantations laissent présager un lieu calme, arboré et fleuri.

Au bureau, c'est Valérie qui prendra en charge l'organisation du traditionnel week-end de détente de la société. Il y a deux ans, tout le monde avait loué son idée d'aller au Mont-Saint-Michel. Cette année, ce seront les châteaux de la Loire qui accueilleront le groupe.

Voyage en car, logement à Blois, nombreuses visites, repas typiques, quelques bonnes bouteilles et son et lumière à Chenonceau, le dimanche soir. Retour prévu le lundi midi, un cadeau du patron, une demi-journée de congé pour le personnel ! Valérie est diablement efficace !

Samedi midi, après un voyage agréable, le groupe arrive. La magnificence de Chambord, le calme d'Azay-le-Rideau, l'architecture d'Amboise, l'histoire avec un grand 'H' dans chaque couloir de Blois. Le groupe suit les guides avec enthousiasme et bonne humeur.

"Demain, à Chenonceau, nous regarderons les étoiles avant la représentation" a déclaré Valérie. Il est 20h30 et le groupe est bien installé sur des chaises alignées dans le jardin. Il fait un peu frisquet et les visiteurs ont pris soin de s'habiller chaudement. Dans le noir, François et Valérie se tiennent par la main.

À la fin, la musique se fait de plus en plus légère, l'éclairage se rallume autour d'eux et on constate l'absence de Pierre. On le cherche, en vain. On informe le responsable de l'accueil, on lance un appel, rien.

Après plus d'une heure, le chauffeur du car propose de rentrer. Pierre se serait-il senti mal et aurait-il rejoint l'hôtel ? Il n'y est pas. On décide donc de prévenir la police. Comme il est près de minuit, les recherches commenceront le lendemain à l'aube.

Le lundi matin, Valérie et François propose de rester sur place en attendant les résultats des recherches.

Vers midi, on leur annonce que l'on a retrouvé le corps de Pierre dans le Cher, juste sous le pont du château. Il a probablement glissé et, engoncé dans son gros manteau, n'aura pas pu rejoindre la rive. Pierre, qui savait à peine nager, s'est noyé dans moins d'un mètre d'eau. Ses appels ont été couverts par la musique du son et lumière. C'est un accident stupide. Les journaux en parleront à peine à la rubrique des faits divers.

Valérie et François ont prévenu le bureau et sont rentrés en train.

François assure l'intérim de Pierre dont le personnel ne semble guère regretter le décès. François se sent parfaitement bien dans ses nouvelles fonctions. Quelques semaines plus tard, il est convoqué chez le directeur général qui lui annonce la bonne nouvelle : le provisoire devient définitif !

Valérie organise évidemment une petite fête pour l'entrée en service de François. C'est à cette occasion qu'ils annoncent leurs fiançailles. On applaudit et on boit à leur santé.

De retour chez eux, à peine dégrisé, François entend Valérie lui avouer que Pierre n'est pas tombé seul. Qu'elle l'a poussé tant elle sentait François malheureux et stressé.

"C'est notre bonheur que je voulais ! Tu comprends ? Je l'ai fait pour toi ! Je l'ai fait pour nous !"

Ainsi Valérie, la douce et gentille Valérie, a tué par amour…

Les mois passent et François garde difficilement le secret. Valérie est souriante, active et prépare les noces. Elle s'occupe de tout, liste des invités, menu du repas, costume de François, robe blanche pour elle. Elle rayonne de bonheur. Il devient de plus en plus ombrageux. Dès qu'ils se retrouvent seuls, il lui reproche son geste.

"Tu te rends compte que j'ai ça sur la conscience. C'est vrai que Pierre était un tyran, c'est vrai que sans ton geste fou, nous serions toujours ses esclaves… Mais il y a des jours où je me demande si…"

Valérie feint d'ignorer les paroles de François. Comme toujours, elle s'affaire, elle n'arrête pas.

"Et si on allait raconter que tu l'as vu glisser et que tu as eu peur ? Et si, et si…"

Valérie se tait…

La veille du mariage, Valérie et François ont décidé de se faire un simple repas en amoureux avant de se coucher pas trop tard.

"Tiens, mon chéri, j'ai préparé deux pastis légers. Il faudra tenir le coup demain."

Ils trinquent à leur futur bonheur. François est calme tandis que Valérie s'affaire dans la cuisine.

Le lendemain, il est 10 heures et le docteur Gardier prend sa garde aux urgences.

"Quoi de neuf, Isabelle ?"

"Deux personnes arrivées ce matin, empoisonnement à l'arsenic. Tu te rends compte, ils devaient se marier aujourd'hui, paraît-il !"

"Et alors ?"

"Un sur deux ! L'autre va s'en tirer…"

Sur son lit, comme dans un rêve et dans le ronronnement des appareils, un sourire apparaît sur ses lèvres. Il lui revient en mémoire la phrase de François 1er auquel le guide a fait allusion à Chambord : 'Souvent femme varie et bien fol est qui s'y fie'.

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Concours "Les petits papiers de Chloé" texte n°7

Publié le par christine brunet /aloys

Oh misère! Là retenez-moi! Sinon je décolle

car mon imagination ne peut que me rendre folle!

Si, si, croyez-moi: si je devais gagner le pactole,

il vous faudra sans doute me passer la camisole!

Pourquoi? Mais je me mettrais à danser la farandole,

espérant que l’on ne me prenne pas pour une frivole

mais prête à détaler pour aller pêcher des soles

surtout si devait brutalement surgir Anatole!

*

Allons donc, que ferais-je avec la somme gagnée?

Je foncerais d’abord chez ma coiffeuse, exaltée;

Puis du supermarché je reviendrais les mains chargées;

Ensuite, sans Anatole, ce serait la virée

avec mes copines Christine, Martine et Edmée;

Enfin nous rentrerions chez nous complètement givrées,

mais contentes, ravies, heureuses, surexcitées

d’avoir pu nous défouler autant! La folle échappée!

*

Anatole, mon mari, est un homme fort surprenant:

très bon, aimable, gentil, attentionné mais détonnant!

Si nous touchions le pactole: “à la banque, tout l’argent

car nul ne peut prédire notre avenir à cent pour cent!”,

tandis que moi, j’aimerais pouvoir profiter du présent,

de l’instant, du monde qui m’entoure, un monde étonnant

mais Anatole s’y opposerait vigoureusement!

Réfléchissons: quels pourraient alors être mes arguments?

*

“Ecoute-moi, laisse voyager ton imagination!

S’il te plaît, chéri, ne résistons pas à la tentation!

Cette villa en bord de mer serait la consécration:

les volets et portes bleues attireraient l’attention;

le toit rouge et les murs blancs ne seraient pas en option

mais le signe, même le reflet de notre ambition:

vivre en harmonie, en complète intégration

avec la terre, le ciel, la mer et la population.”

*

Mais je suis en cet instant complètement étourdie,

imaginant le montant de notre économie

si Anatole devait l’emporter sur mes envies!

Pourquoi n’y a-t-il plus entre nous cette alchimie?

D’accord, l’argent ne fait pas le bonheur mais infinie

serait notre joie car cette côte d’Italie,

mon mari, lui aussi, l’aime d’une douce folie

mais, quant à l’avouer, ce ne serait là qu’utopie!

*

Si je devais gagner le pactole, je le ramasse

comme s’il s’agissait de feuilles d’automne qui s’amassent,

qu’il me faudrait évacuer; ensuite je me casse

pour sans doute laisser Anatole dans la mélasse!

Peut-être s’aviserait-il de me prendre en chasse?

Ce serait un témoignage d’amour, grand bien nous fasse

à moins qu’il veuille me faire la peau avec sa masse?

Le pactole? Pour les oeuvres du père Boniface!

Ah l’argent! Ah l’amour! Ah les hommes!

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Concours "les petits papiers" Texte n°6​

Publié le par christine brunet /aloys

JE TE FAIS CONFIANCE, MA FILLE

Le jour de ses quatre-vingts ans, Maman m'a dit : "Ce petit AVC m'a laissé des séquelles, peu visibles pour les gens, mais bien réelles pour moi. Je ne me sens plus aussi fringante qu'avant. Parfois, j'ai des problèmes pour m'exprimer. Tu l'as sans doute remarqué ? Il m'arrive d'employer un mot pour un autre… Je passe la main, Christelle. Tu t'occuperas de toutes mes affaires. La gestion de mon patrimoine, ça exige trop d'attention. Je risque de commettre une bêtise. Je vais te faire une procuration, c'est plus sage." J'avais du pain sur la planche

C'est ainsi qu'à quarante et un ans, j'ai tenu les comptes de Maman. Enfant unique comme mes parents, j'hériterai d'une petite fortune au décès de ma mère.

Au début, j'ai géré ses affaires comme j'aurais géré les miennes. Il ne me serait pas venu à l'idée de spolier ma mère. Mais le temps a passé, Maman a eu quatre-vingt-dix ans alors que j'en avais cinquante et un. Maman restait plutôt alerte. Elle conduisait encore sa petite voiture dans le quartier, elle fréquentait toujours son club de bridge et faisait régulièrement sa gymnastique matinale.

C'est en voyant une publicité dans un magazine que j'ai eu envie de ce cabriolet dernier cri. J'ai pensé : "L'argent qui me reviendra au décès de Maman, j'en ai besoin maintenant. Plus tard, il sera trop tard." Presque aussitôt j'ai entendu la voix de Papa : "Je ne veux rien devoir à personne, je ne suis pas un mendiant. J'assume ce qui m'arrive". C'est ce qu'il avait dit après avoir refusé que ses parents lui offrent l'argent destiné à réparer le toit de notre maison. Papa était si fier ! Il avait été furieux quand, rentrant de Paris, ma grand-mère m'avait rapporté un joli ensemble en soie sauvage. "Mamy pourrait t'acheter dix robes de plus, elles ne seront jamais aussi belles que celle que tu achèteras avec ton premier salaire. Tu verras…"

L'idée est donc passée. Elle semblait m'avoir abandonnée. Puis Maman l'a ravivée : "Pauvre Christelle ! Tu devras attendre que je disparaisse pour avoir ton héritage". J'ai eu le sentiment que si elle pensait cela, elle aurait pu dans l'immédiat me faire une donation, mais c'était un acte juridique dont elle ignorait probablement l'existence. J'ai pourtant répondu : "Maman, je ne manque de rien, crois-moi". Il y avait tout à la fois la crainte de la blesser, le sens des convenances et la fidélité à Papa.

Un reportage télévisé sur un centenaire m'a amenée à revoir mon point de vue. Mon anniversaire approchait. Après quelques hésitations, j'ai osé : "Tu ne m'offrirais pas une petite croisière en Norvège, Maman ?" Elle a accepté et quelques semaines plus tard, je partais à la découverte des fjords. Huit jours c'était peu, mais même si Maman avait une voisine prévenante et attentive, elle avait horreur que je m'éloigne trop longtemps. Pour Noël, puis pour Pâques, je lui ai demandé si elle ne m'offrirait pas un petit sac d'un grand maroquinier ou un collier aperçu à la vitrine d'une joaillerie. Ce fut oui !

Encouragée par son assentiment, j'ai soustrait quelques milliers d'euros sur son compte pour acheter la voiture de mes rêves. Puis, je me suis offert un séjour dans un palace vénitien, j'ai fréquenté des restaurants étoilés avec Bernard, mon éternel amoureux ou avec Maman, évidemment. Un foulard par-ci, un bracelet par-là. Ni vu ni connu. Après tout, je ne faisais qu'anticiper ce que je ferais quand Maman aurait rejoint les étoiles.

J'aurais pu continuer si je n'avais eu quelques scrupules… Sous une forme ou une autre, il me fallait une autorisation maternelle. Un bel après-midi, j'ai lancé : "Tu sais, Maman avec une partie des intérêts que tu as touchés dernièrement, je viens de m'acheter un pull en cachemire. Ça ne te dirais pas que je t'en achète un ?" J'ai épié ses réactions du coin de l'œil. Un instant elle a froncé les sourcils et s'est détendue : "Tu as bien fait, Christelle. Tu es encore jeune, tu vois du monde, tu travailles, tu sors avec tes amis par tous les temps. En ce qui me concerne, ma garde-robe est remplie. En tout cas, j'apprécie ta franchise même si tu as agi sans me demander la permission." Son ton n'avait rien eu de réprobateur ! J'ai bredouillé un timide merci. Elle a repris : "Tant que tu ne touches pas au capital, fais ce qui te plaît…"

J'ai profité de l'opportunité pour lancer : "Et si avec les bénéfices de tes actions, nous allions passer quelques jours dans un palace au bord du Léman ? Souviens-toi, quand Papa a pris sa retraite, vous y étiez allés et ça t'avait plu." Elle n'a pas réagi immédiatement, elle a toussoté comme si elle se donnait le temps de la réflexion. Il y a eu une lueur dans son regard quand elle a répondu : "Pourquoi pas, si ça ne t'ennuie pas de te balader avec une vieille femme !"

Nous sommes parties en Suisse. Ce fut une belle connivence : partage de plats raffinés, magnifiques paysages, rires de gamine, yeux brillants devant le spectacle majestueux du site. Le plus souvent, elle se contentait de petites promenades solitaires dans le parc tandis que je faisais du shopping ou des balades. Elle ne m'a fait aucun reproche à propos de nos dépenses : "Ces vacances m'ont fait un bien fou. Nous recommencerons, mais plus près de chez nous. Le voyage m'a paru un peu long…"

Nous avons choisi les bords de Meuse et plus tard, nous sommes allées sur la Côte d'Opale. C'est ainsi qu'un jour pluvieux, je suis entrée au casino du Touquet et que j'ai été fascinée par l'imprévisible roulette. J'ai joué quelques euros et très vite, je suis devenue accro à ce jeu. Ma quête n'est pas de gagner, mais de vivre intensément, de sentir mon cœur battre, de trembler face aux caprices du destin. J'ai découvert ce qu'était le vrai suspense, l'ombre et la lumière.

En rentrant, j'ai continué : le casino de la ville était à deux pas. J'ai joué, peu, mais souvent. J'ai joué, j'ai perdu. Les comptes de Maman se sont dangereusement dégarnis…

Heureusement, il y a l'immobilier et les placements auxquels il m'est impossible de toucher, sans quoi je crois que Maman aurait pu être ruinée sans avoir pris conscience de la situation.

À présent, j'ai près de soixante ans. Maman vit toujours dans sa maison, elle est bien entourée par une infirmière et une aide-ménagère. Elle sort encore parfois avec moi. Pour ses cent ans, elle souhaite que j'organise une belle fête.

Elle m'a recommandé de ne pas regarder à la dépense…

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Concours "les petits papiers" texte n°5

Publié le par christine brunet /aloys

Cela fait plus de vingt ans que je joue au Lotto, vingt ans que je regarde les boules tomber, une à une, espérant toujours voir les numéros que j’ai tirés au sort au moment où j’ai décidé de tenter ma chance aux jeux de hasard. Mais on dirait qu’elles le font exprès, ces maudites boules de malchance ! Les miennes, celles que j’espère voir tomber, restent coincées dans la machine ! Maudite machine !

Le pactole ! Je voulais de l’oseille, beaucoup d’oseille afin de pouvoir fuir la mégère que j’ai épousée il y a vingt-cinq ans. Tiens, j’y repense, ça fait tout juste vingt-cinq ans qu’on s’est dit « oui » pour le meilleur et pour le pire. Le pire, je l’ai connu, là, y a pas de problèmes, mais le meilleur, c’est comme les boules de Lotto, ça reste coincé quelque part dans la machine, la machine de la vie, du temps qui passe. Allez Germaine, bon anniversaire !

Pourtant, Germaine – enfin son vrai nom c’est Caroline, mais je trouve que Germaine lui va mieux à la vieille – elle a pas toujours été comme ça sinon je l’aurais pas épousée. J’suis pas con quand même ! Elle était plutôt jolie, Caroline, quand je l’ai rencontrée, blonde, grande, avec des yeux en amande et des seins, j’vous dis pas des seins, hum, j’en bave encore ! Dix de plus que moi qu’elle avait quand on s’est vus pour la première fois, vieille déjà, trop vieille pour enfanter sans doute, car des bambins, elle ne m’en a pas fait un seul ! Et c’est pas faute d’avoir essayé ! Les fausses couches, l’attente désespérée, le sang qui revient chaque mois, ce fut ça notre vie, les premières années. Et ça l’a aigrie, Germaine. Elle a changé du tout au tout. Plus un sourire, plus un mot gentil, plus un dessert préparé avec amour, rien, nada, bouffe ta main et laisse l’autre pour demain !

Au bout de cinq ans, j’en pouvais plus de la Germaine ! Je me suis mis à avoir des maitresses, une blonde, une brune, une rousse, … Si c’était maintenant, j’pourrais même vous dire une rouge, une bleue,… tant la mode a changé ! Que voulez-vous ? Tout change ! Même Caroline qui est devenue Germaine ! La tromper m’a fait du bien, j’dois dire ! Un an, deux ans, puis elles ont commencé à me fatiguer, les gonzesses ! Il leur faut tout, les gonzes : le beurre, l’argent du beurre, et pourquoi pas, le sourire de la crémière ! Moi, j’en pouvais plus, je les ai toutes plaquées, les unes après les autres, et je suis resté seul … avec ma Germaine !

C’est alors que je me suis mis à jouer au Lotto. J’ai misé un peu d’argent, pas beaucoup, du moins au début. Ensuite comme le hasard ne m’était pas bénéfique, j’ai misé un peu plus. De l’oseille, elle en a, Germaine, enfin c’est plutôt sa mère qui a la bourse, mais elle est pas prête à en délier les cordons, celle-là ! J’ai jamais pu la piffer, la belle-doche ! Pingre comme pas deux, elle donnerait même pas l’eau qu’elle lave ses pieds !

« T’auras le trésor quand j’aurai passé l’arme à gauche ! » Voilà ce qu’elle a toujours répété à sa fille ! Faut croire que son arme est bien accrochée à droite parce qu’elle est toujours là, la belle-maman, avec son pognon bien à l’abri à la banque. Elle a même pas voulu payer lorsque sa fille a voulu avoir un bébé autrement que de manière naturelle ! Elle a rien voulu entendre, la vieille !

« Faites un bébé comme tout le monde ! qu’elle a répondu à sa fille lorsqu’elle lui a demandé un peu de tune pour l’opération. Qu’est-ce que j’en peux si tu as épousé un homme stérile ? Je t’avais dit de bien choisir ton futur époux ! Résultat : t’as choisi un bon à rien ! Il ne sait rien faire de ses dix doigts, et apparemment, il n’y a pas que ses doigts qui ne servent à rien ! » Et toc ! dans les mâchoires ! J’ai reçu ça en pleine poire ! J’en suis resté, comment on dit ? abasourdi ! J’ai rien pu répondre ! Et pourtant, on peut dire que j’ai de la répartie ! Mais là, rien, elle m’a coupé la chique, la vieille rosse ! Et d’abord qu’est-ce qu’elle connaissait de notre vie privée, hein, la belle-doche ? Et d’abord c’est pas moi qui n’a pas pu ! Le médecin me l’a bien dit : « Vous n’y êtes pour rien, monsieur, c’est votre femme qui… ».

« Ouf ! je me suis dit, je suis bien l’étalon que je croyais ! » Et pour le prouver, j’ai fait un enfant à Annick. Bon, Annick, elle l’a pas gardé, le gosse, elle avait seize ans, faut la comprendre. J’pouvais pas quitter Germaine pour épouser une gamine de seize ans, quand même ! Et qui c’est qui aurait fait bouillir la marmite ? A la maison, c’est Germaine qui ramène l’oseille, moi j’ai pas d’travail. C’est pas que je sois fainéant, mais j’suis vite fatigué, j’ai pas d’santé, comme disait ma mère !

Et c’est donc avec l’argent de ma grosse que je joue au Lotto. Depuis plus de vingt ans, je vous l’ai dit, et rien, quelques euros seulement. Avec les années, je me suis mis à jouer des plus grosses sommes. Après les boules de la malchance, j’ai essayé les chevaux, puis les billets à gratter, mais quand on est né sous une mauvaise étoile, y a rien à faire, la veine, c’est pas pour soi !

Et puis, un jour, vous m’croirez pas : j’ai décroché la timbale ! A moi, les millions ! Riche comme Crésus ! L’argent était là, devant moi, dans un sac, et vous m’croirez encore moins, j’savais pas quoi en faire, de tout ce pognon !

Partir, c’est ce que j’avais toujours voulu ! Me la couler douce au soleil, le chapeau sur la tête, les doigts de pied en éventail, à siroter un cocktail coloré sur une plage de sable blanc ! J’en rêvais depuis des années. Eh bien là, alors que je pouvais enfin réaliser mon rêve, je suis resté comme bloqué. Partir sans Germaine, j’pouvais pas ! Depuis plus de vingt ans, elle dirigeait ma vie, me disait ce que je devais faire, ou dire, ou penser ! J’avais perdu ma personnalité ! Je me rendais compte que je ne pouvais rien faire sans elle ! Même prendre un billet d’avion, j’pouvais pas, c’était trop dur pour moi !

Et pourtant, j’aurais dû ! J’aurais dû embarquer mes maigres affaires et disparaitre. Je ne serais pas dans cette situation maintenant ! Je ne serais pas seul, à lire le journal, sans Germaine à mes côtés pour commenter l’actualité.

Le journal que je tiens en main date de quelques jours. Il parle du cambriolage qui a eu lieu chez la concierge de mon immeuble. La vieille – qui l’aurait cru ? – cachait son magot dans son matelas. Une fortune évaluée à plusieurs millions d’euros ! Je ne l’ai pas crue quand elle m’a dit qu’elle était aussi riche que la reine d’Angleterre ! Comment aurait-elle pu gagner autant de fric en nettoyant les escaliers et le hall de l’immeuble ? Elle déconnait, la vieille ! Et puis, pourquoi elle m’en parlait, à moi qui essayais de faire fortune dans les jeux de hasard ? D’après le journal, elle était atteinte de démence sénile. Ça doit être sa maladie qui l’a poussée à parler. Toujours d’après le journal, elle n’était pas encore morte, quand le facteur l’a trouvée le matin. C’est à l’hôpital, qu’elle a clampsé ! Elle a eu le temps de parler au médecin avant de fermer les yeux…

Allez, je referme le journal, j’entends du bruit dans le couloir, ça doit être l’heure de la promenade. J’vais encore devoir tourner en rond dans cette cour carrée surmontée de fils barbelés, sans Germaine !

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