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Une vie à deux, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par aloys.over-blog.com

 

Alain

 

UNE  VIE  À  DEUX

 

Ce matin-là, à l’aube d’une journée printanière propice à l’humeur joyeuse, le premier réflexe de Martin Forest est de froncer les sourcils. L’incomparable odeur du café chatouille ses narines et, plutôt que de se laisser griser par cette agréable sensation, l’homme est préoccupé car, il n’a pas souvenance d’avoir descendu l’escalier pour gagner la cuisine, ni d’avoir actionné le bouton qui enclenche le percolateur. Anodin pour le commun des mortels, mais pas pour Martin Forest, quand on sait de quelle façon celui-ci a structuré sa vie conjugale au fil des années. Dans le couple qu’il forme avec Candy, un enfant n’aurait pas trouvé sa place. Tout est programmé dans une existence lisse, passée au papier de verre, où chacun s’acquitte de tâches bien délimitées, afin que cela roule pour le mieux dans le meilleur des mondes, celui de Martin Forest qui a tiré un trait sur les années frivoles où l’argent venait souvent à manquer, rendant les fins de mois pénibles. A l’époque, l’insouciance, agissant comme un leitmotiv, poussait à la réalisation de projets insensés. Une «folie» qui, avec le temps, baissera pavillon devant la réalité de la froideur des chiffres composant le budget du ménage et les factures à payer. Aujourd’hui, donc, place au quotidien frileux mais rassurant.

Toutefois, Martin sait que rien n’est définitivement acquis et qu’il se doit de rester vigilant, par exemple, vis-à-vis des insomnies de Candy, qui l’agacent profondément. A travers les reproches qu’elle lui adresse souvent, Martin la soupçonne de mettre à profit ses heures d’errance nocturnes pour raviver, à grands coups de nostalgie, le temps de la désinvolture qu’il pensait, par son comportement rigoureux, avoir enfoui à jamais.

Dans cette optique, le fait que Candy ait préparé le café du petit-déjeuner, le premier devoir au quotidien de son époux, ne s’apparente plus à un coupable moment de distraction. Martin comprend plutôt dans cet acte délibéré, un signe de rébellion contre une organisation drastique qui a fait ses preuves et qu’elle juge pourtant oppressante. Une attitude qui vaut son pesant de vigilance accrue… Forest a l’intention de rectifier le tir et cela, sans tarder. Ainsi apaisé par la volonté de ne pas laisser la situation se détériorer, notre homme estime être en droit de commettre un écart à son tour. Est-ce la faute à l’arôme prenant du café qu’il hume ?... Aux fragrances printanières ?... Aux deux parfums mélangés ?… Si bien que Martin passe la main sur le corps chaud de son épouse. Bientôt, trahi par ses sens, il se met à la caresser en se rapprochant d’elle.

«La bête est encore d’attaque !» se rengorge-t-il. Quand s’était-il montré aussi entreprenant ? Le souvenir s’est perdu dans l’oubli. A présent, il parcourt la nuque de Candy par petits coups de langue tout en faisant courir ses mains sur ses hanches et sur ses cuisses. L’amour le guide-t-il ou est-ce le plaisir de l’instinct ? Il ne saurait le dire… au fond, est-ce important ? Pour Candy, certainement. Mais, il n’est pas Candy…

La femme, surprise, s’étire puis, se retourne.

« Hum ! Qu’est-ce qui se passe ? Monsieur a retrouvé le désir et termine ce qu’il avait commencé…

- Que me chantes-tu là ? »

Si elle avait voulu couper ses effets, elle ne s’y serait pas mieux prise.

« Après un début de nuit prometteur durant lequel Monsieur s’est montré… assez audacieux… Monsieur s’est assoupi…

- Je… je ne comprends pas…

- Ah, cette fierté de mâle ! Il n’y a aucune honte à s’endormir lorsqu’on est fatigué… même si c’est après les prémices d’une relation qui s’annonçait (soupir)… torride ! 

- Je suis encore conscient de ce que je fais et…

- Reportons cela à ce soir, veux-tu ? Tu risques d’arriver en retard au boulot et je sais combien tu as horreur d’être bousculé. Il est (elle jette un œil sur le réveil matin) l’heure de se lever… je sens d’ailleurs que tu as déjà préparé le café…  

- Puisque tu le dis… »

Ainsi, Martin apprend qu’il commet des actes à son insu. Et l’homme n’est pas au bout de ses surprises. Après avoir cherché ses pantoufles dans la chambre, il finit par les récupérer devant le lavabo où flotte, sur une eau claire, son gant de toilette, prêt pour ses ablutions matinales.

«Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce que je déraille complètement ? Suis-je atteint d’un dédoublement de la personnalité, de ce type de maladie mentale qui fait que la main gauche ignore ce que fabrique la droite ? Vais-je devoir m’allonger sur le divan d’un psy ?»

Martin Forest se sent la proie d’un mystère bousculant sans vergogne son pragmatisme pointu.  

En descendant l’escalier, la crainte d’être confronté à de nouveaux éléments dérangeants le taraude. Candy est attablée.

« Où est ma tasse ? interroge-t-il, appréhendant une réponse qui le confirmerait dans son trouble.

- Dans l’évier où tu l’as mise après avoir bu ton café… comme tu le fais à chaque fois… Monsieur ne supportant pas de voir traîner les choses… mais, je constate que la gaieté de tout à l’heure s’est envolée… et puis, pourquoi avoir changé de vêtements pour les remplacer par cette tenue terne ?

- J’ignore ce qui se passe ici… je me demande si je ne commence pas à perdre la boule…

- Attends, j’essaye de comprendre… en partant, il n’y a pas cinq minutes, tu m’as dit qu’il y avait belle lurette que tu ne t’étais plus senti aussi bien…

- Je ne suis pas parti puisque j’arrive… et je ne t’ai rien dit… oh, et puis zut, c’est marre à la fin ! tonne Martin, agité.

- Pourrais-tu me dire à quel jeu tu joues ?

- Si tu penses que j’ai le cœur à jouer ! J’essaye de comprendre, c’est tout…

- De comprendre quoi ?

- Rien, laisse tomber ! J’appellerai le Docteur Delanoo dans le courant de la matinée…

- Excellente idée…

-… Pour lui parler de tes insomnies, elles sont la cause principale de ce qui m’arrive aujourd’hui…

-… Parce que c’est de ma faute si Monsieur est contrarié ? Mes insomnies, t’y touches pas, d’accord ? Elles me permettent de m’évader…

- De t’évader ? Dis tout de suite que tu vis dans une prison ! »

- Ce… n’est… pas ce que je veux dire…

- C’est ce que je comprends ! Bon, à ce soir ! »

Martin Forest enfile sa veste et prend sa mallette. Il va quitter le domicile conjugal lorsque le voilà, repiquant du nez dans la cuisine.

« Monsieur a oublié quelque chose ?

- Oui, mon casse-croûte… »

Candy est secouée d’un rire nerveux.

« Tu le fais exprès ? Ton premier réflexe a été d’ouvrir le frigo pour…

- Ça va, ça va, je connais la suite… mon casse-croûte est déjà dans ma mallette, je n’ai pas besoin de vérifier… »

La foudre s’abattrait sur le couple Forest qu’elle ne provoquerait pas plus de dégâts. Martin et Candy, ne savent plus que penser, ni que dire. Pourtant, les mots s’avéreraient si réconfortants. Mais ils sont empêchés par une incompréhension mutuelle qui n’est pas neuve et qui prend, à l’instant précis, une tournure nouvelle, face à la présence de quelque chose d’inédit; quelque chose d’insolite et qui dérange. Un inconnu sournois, terrible, qui tire les ficelles d’une histoire abracadabrante, attendant le moment adéquat pour placer de nouvelles banderilles, plus blessantes, plus meurtrières.   

Dans le tram qui le conduit jusqu’au métro qui le mènera sur son lieu de travail, Martin éprouve de la peine à se concentrer sur sa lecture. Il jette sans arrêt des regards par la vitre, ce qui l’oblige à reprendre, chaque fois, depuis le début, le paragraphe qu’il avait laissé en suspens. Il finit par abandonner et glisse L’hippopotame de Stephen Fry dans sa poche pour se fondre dans l’ambiance qui lui est familière tous les matins, regardant sans voir, entendant des bribes de conversation sans les écouter.    

Ce sont toujours les mêmes têtes, les mêmes personnes qui s’assemblent pour converser. Martin évite d’appartenir à un groupe. Il devrait alors payer de sa personne en écoutant, en s’intéressant. Il a convaincu Candy, jusqu’à l’intox, de préserver à tout prix leur tranquillité. Leurs rares connaissances savent que l’imprévu n’est pas de mise et les visites régulières, peu appréciées. «Ne pas s’engager est encore la meilleure attitude à adopter pour vivre en harmonie avec autrui et ne pas se brouiller avec son prochain.» Une philosophie à laquelle s’est ralliée Candy, bon gré, mal gré.

Fidèle à sa doctrine, Martin veille à ne pas s’asseoir sur une banquette à deux places… quelqu’un pourrait s’installer à ses côtés pour engager la conversation puis, y prenant goût, l’enquiquineur serait tenté de récidiver les jours suivants.  

Le nez collé à la vitre, Martin voit défiler le flot continu des voitures. «Dire que Candy aimerait que j’achète une bagnole… quel beau placement… à fond perdu… l’assurance, l’essence, l’entretien ! L’évasion, la liberté, oui, mais à quel prix ! Il y a aussi les nombreux risques d’accident… la route tue tous les jours. Regardez-les, ils sont là, tous, dans leur cercueil roulant à s’épuiser dans une circulation soumettant les nerfs à rude épreuve. Et vas-y que je joue du klaxon ou que j’engueule le veau qui précède… quant au flic, pauvre mime, il pense maîtriser la situation à grand renfort de gestes désordonnés. Des coups de sifflet par-ci et un bâton que l’on brandit par-là pour en arriver à un résultat dérisoire… ça n’avance pas, ou presque… au pas d’homme ! Comment peut-on se sentir vivant dans un cimetière de voitures ? Car, c’est bien à cela que ressemblent les villes : à un cimetière de voitures…»   

Sur le quai du métro, Martin laisse filer deux rames qu’il juge trop remplies. La perspective d’être comprimé l’exaspérant; il préfère éviter le flux excessif des voyageurs.

A la première station, des contrôleurs montent dans le compartiment. L’un d’eux, un rouquin bedonnant, échange quelques propos avec l’un de ses confrères en désignant Forest du menton qu’ils ignorent ensuite en ne procédant à une vérification du titre de transport qu’auprès des autres voyageurs. Y aurait-il un lien avec les bizarreries qui se sont produites ce matin ? Martin, aspiré dans le tourbillon du quotidien, les avait presque oubliées. Ses inquiétudes reprennent le dessus et, pressé par l’urgent besoin de savoir, il rejoint le groupe des surveillants en brandissant son abonnement.  

« Ce n’est pas nécessaire, M’sieur, fait le plus grand, mon collègue, il désigne le rouquin bedonnant, vous a déjà contrôlé… Hé, Charles ! 

- Qu’y a ? fait l’autre, dardant ses yeux porcins en direction de Martin.

- Tu m’as bien dit que t’avais déjà contrôlé Monsieur ?

- Ouais… dans la rame précédente… répond le prénommé Charles, hochant la tête de haut en bas pour renforcer son affirmation.

- Vous êtes certain que… c’était moi ?

- Ah, ça pour sûr ! La même tête… la même mallette… sauf… les vêtements… au fait, vous pourriez me dire comment vous avez fait pour vous changer aussi vite ? questionne-t-il, goguenard.

- O.K., ça va, interrompt le grand. Il s’adresse à Forest :

- Excusez Charles, l’a dû confondre…

- Il a vu juste ! Aujourd’hui, je virevolte, je suis un feu follet… ce matin, j’ai dit à ma femme, qu’il y avait belle lurette que je ne m’étais plus senti aussi bien, interrompt Martin, d’ailleurs, attendez-vous à encore croiser ma route… au revoir… à tantôt ! » Et, faussement guilleret, il prend congé des préposés hébétés qui le regardent regagner sa place que personne n’a eu l’outrecuidance d’occuper en profitant de sa brève absence.  

Avant de se rasseoir, Forest observe à la ronde, comme si la cause de son tracas, qui l'irrite, allait se révéler brutalement. Il bat en retraite devant les regards des curieux, car il n’aime guère être un pôle d’attraction, ni susciter l’intérêt. Cela l’obligerait à s’extraire de sa coquille où il a l’impression de se protéger du monde qui l’entoure et l’indiffère.  

Comme chaque matin, Martin achète le journal dans un kiosque proche de son lieu de travail. En faisant la file, il observe que le libraire lui lance des coups d’œil à la dérobade. Quand son tour arrive, Forest l’apostrophe :

« Oui, je sais, je suis déjà venu chercher mon canard, y a pas cinq minutes… mais c’est mon droit de m’en procurer autant d’exemplaires que je le souhaite, non ? »  

Le libraire demeure interloqué par le comportement absurde d’un client qu’il considérait, jusqu’à ce jour, comme un Monsieur paisible dont l’agressivité verbale, inusité, ne cadre pas du tout avec l’allure débonnaire qu’il dégage.

 

La porte de l’ascenseur s’ouvre pour libérer ses occupants. Martin fait un pas en arrière pour céder le passage… un pas en arrière… on se torture les méninges pour trouver la solution à une contrariété alors qu’il suffit parfois de faire tout bêtement un pas en arrière, même si cela rebute parce qu’on a l’impression de faire une concession à un passé dont on ne veut plus entendre parler. Et ce retour, si malaisé soit-il, permet souvent de découvrir la cause d’un désagrément qu’il faut alors juguler d’urgence. Comment n’y a-t-il pas songé plus tôt ?

Martin n’ira donc pas travailler. Il fait demi-tour pour rentrer chez lui, persuadé que ce qui le tracasse depuis ce matin a été piégé par cette incursion, furtive mais efficace, dans le passé.  

En effet, le résultat ne se fait pas attendre. Quelques mètres plus loin, il aperçoit une silhouette qui, d’une démarche souple, légère, contrastant avec la sienne, se dirige vers la station de métro. Une silhouette habillée de vêtements aux couleurs gaies, vives, tranchant furieusement avec son pantalon crème, son polo gris et sa veste beige. Une silhouette on ne peut plus familière puisqu’elle est… celle du Martin Forest fantasque d’autrefois ! 

«La même tête… la même mallette…» ces mots reviennent dans sa mémoire avec davantage d’acuité. Un sosie… un double… tout le monde possède un double… mais… une ressemblance si frappante ! Cela relève du domaine de l’irréel, de la science-fiction !

Martin est soudain en proie à la panique. Il voudrait fuir mais, sa raison, dans un formidable sursaut d’énergie, l’amène à considérer que la fuite n’arrangerait rien, au contraire. Elle aggraverait la situation dans laquelle il se débat. Martin Forest décide alors de pister… Martin Forest qu’il tient à distance pour ne pas éveiller les soupçons. Martin «suiveur» redoute, en effet, que Martin «suivi», se sentant observé, ne se retourne et, l’apercevant, ne prenne la fuite. Tout serait à refaire. Martin «suiveur» s’est improvisé en professionnel de la filature car Martin «suivi» poursuit son chemin, sans soupçonner le vif intérêt qu’il suscite.

Dans l’attente de la rame du métro, Martin «suiveur»  se plonge dans la lecture du journal tout en veillant à ne pas perdre de vue... Martin «suivi»  qui lit le journal également.

Martin «suivi» prend la peine de s’arrêter chez un fleuriste pour acheter un bouquet de roses rouges. Leur nombre est impair, Martin «suivi» est amoureux ! Arrivé à destination, il fouille sa poche et sort une clé qu’il glisse dans la serrure puis, disparaît dans la maison. Martin «suiveur» est anéanti. Les questions se bousculent, pressantes : comment aborder celui qu’il a été et qui, sans crier gare, resurgit dans son existence ? Comment, ensuite, mettre hors d’état de nuire, un adversaire que l’on était certain d’avoir définitivement écarté ? Car ce Martin Forest-là est en surplus… pas si sûr ! Les dés ne sont-ils pas déjà jetés ? La préférence de Candy penchera vers ce Martin  prévenant, élégant. Elle est restée follement éprise de l’amant fougueux d’hier. Un amant fougueux, ressuscité par on ne sait quel miracle, en compagnie duquel son épouse va revivre les sensations perdues. Une comparaison cruelle pour l’invivable calculateur grincheux que Martin Forest est devenu… 

Bien qu’il ait banni le mot improvisation de son vocabulaire, Martin «suiveur», sans réfléchir, pénètre à son tour dans la demeure.

Il découvre un rez-de-chaussée désert. Impatient, nerveux, essayant malgré tout de conserver son calme, il perçoit de la vie en provenance de l’étage. Il monte l’escalier en étouffant du mieux possible le bruit de ses pas, atteignant bientôt un palier au bout duquel se découpe la porte entrouverte de la chambre à coucher qu’il pousse. Il manque de défaillir à la vue de sa femme allongée sur le lit, complètement nue !

« Candy !… Mais… qu’est-ce qui te prend ? »  

« Martin… est-ce que tu sais ce que tu veux ? C’est toi-même, il y a quelques instants… désirant passer la journée avec ta petite femme pour lui faire l’amour… tu m’as suggéré de monter dans la chambre et de t’y attendre… je te retrouvais tel que tu étais auparavant… j’étais heureuse… même si j’avais… j’avais de la peine à y croire, je trouvais cela si merveilleux… tu étais si persuasif…

- Candy, rhabille-toi, s’il te plaît et, cessez de me prendre pour un imbécile tous les deux ! Dis-moi où se cache cet imposteur ?

- Ça suffit à la fin ! Je ne suis pas un yo-yo ! » s’insurge Candy, horrifiée, se réfugiant sous les draps que Martin retire.

« Où ça ? » rugit-t-il, ouvrant la penderie, tu vas me le dire, dis ? » vocifère-t-il en agrippant la jeune femme par les épaules sur lesquelles, il laisse des traces rouges, témoins de la fermeté de sa poigne. La porte d’entrée claque. 

« Le traître, il s’enfuit ! » Et Martin de lâcher son étreinte pour dévaler les escaliers à toute vitesse.

« Casse-toi ! Va au diable ! Tu as perdu la raison ! J’en ai assez de vivre avec un fou ! Il est grand temps de te faire soigner, mon vieux ! » sanglote Candy en lançant les oreillers contre le mur.

Martin Forest «poursuiveur» se lance sur les traces de Martin Forest «poursuivi», animé de la ferme intention de lui faire regretter cette renaissance hors du temps. «Il n’a pas le droit d’évoluer dans une époque qui ne le concerne plus. Ce monstre anachronique ne peut qu’attirer le malheur. On ne vit plus avec son passé même si, profitant d’une belle journée, il joue les séducteurs…»

Martin «poursuiveur» va rejoindre Martin «poursuivi» quand, les deux hommes déboulent à un carrefour.

Martin «poursuivi» traverse in extremis, au moment où le feu passe au vert pour les voitures. Martin «poursuiveur» s’engage à son tour et ne voit pas un de ces véhicules, qu’il exècre tant, arriver en trombe.

Percuté de plein fouet, Martin «poursuiveur» est projeté en l’air… le temps suspend brusquement son vol plané pour lui faire apparaître toute la platitude de l’existence de la marionnette «Martin Forest», agitée dans une vie qui s’écoule sur fond de journées maussades. Une vision devenue, sous le choc, insupportable. Déployant alors une énergie décuplée par la perspective de repartir à zéro sous de meilleurs cieux, il s’extrait de ses carcans obsessionnels, tel un serpent en période de mue, et abandonne sur le pavé, la peau de l’être monolithique qu’il était.

 

Dépendante de sa nostalgie comme on peut l’être d’une drogue, Candy Forest aurait-elle, durant un de ces nombreux soirs où le cafard la serrait d’un peu trop près, ranimé l’homme qu’elle avait connu ?

Cette histoire tendrait ainsi à prouver la véracité d’une légende très ancienne, oubliée par la plupart, certifiant la résurrection d’un être cher à condition de le regretter intensément.

A prendre avec circonspection cependant, car, à ce jour, aucune démonstration scientifique n’a confirmé le phénomène.

 

 

 

Alain Magerotte

 

Extrait du recueil "Restez au chaud, dehors, il pleut ", Ed. CHloé des lys.

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Micheline Boland a lu "Arc et poésie" de Laurent Thomas

Publié le par aloys.over-blog.com

 

boland photo

 

J'AI LU "ARC ET POÉSIE" DE LAURENT THOMAS


Ce recueil de poésie, écrit par Laurent Thomas, compte nonante-sept pages.


La couverture comprend un rectangle jaune dans lequel sont inscrits le titre et le nom de l'auteur. Jaune, comme la couleur qui se trouve au centre des blasons de tir à l'arc.


Comme je pratique le tir à l'arc en amateur et que j'aime beaucoup cette discipline, c'est avec un réel plaisir que j'ai abordé ce livre. On peut dire que Laurent Thomas, qui s'adonne à ce sport depuis plus de trente ans et qui a fondé et préside un club à Périgny sur Yerres, parle de son arc comme d'autres parlent de leur amoureux.


9782874595080_1_75.jpgCelui qui est familier de ce sport, trouvera de multiples résonances avec ses propres pensées, émotions et attitudes. Laurent Thomas y aborde avec finesse des sujets comme la palette, la cible, le concours, la pointe…


Je pourrais citer de nombreux passages qui m'ont touchée. En voici, quelques-uns à déguster :


"Et que la flèche garde,

Le souvenir de l'instant d'harmonie." (page 3)


"Je suis mon rival,

Mon concurrent." (page 23)


"Le beau est dans le geste de l'Archer." (page 53)

 

"A dessein le but tant désiré,

L'oublier pour mieux l'intégrer." (page 97)


J'ai souri en lisant le poème intitulé "Pas ma faute" dans lequel je me reconnais et reconnais des amis archers : ce texte évoque notre faculté à découvrir des excuses pour tout résultat médiocre.


J'ai adoré :"Prends l'Arc" qui débute ainsi :

"Prends l'Arc dans ta main, laisse-le glisser dans ta paume.

Il reconnaîtra sa place."

 

J'ai reconnu maints moniteurs dans "Maître" :

"Tes yeux n'ont jamais regardé ma cible fléchée,

Seulement la droiture de ma posture."


Un livre à recommander aux archers confirmés ou débutants, un livre qui mérite sûrement sa place dans tous les clubs de tir à l'arc ! Un livre à savourer lentement comme un excellent chocolat ou un bon vin.


Pour vous mettre l'eau à la bouche, je vous invite à consulter le site de Laurent Thomas : http://club.quomodo.com/arc_et_poesie/accueil/bienvenue


 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com


Publié dans Fiche de lecture

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Nouveau jeu.... je préfère ne pas savoir !

Publié le par christine brunet /aloys

 

Visuel Auteur - PDNA

 

 

Je préfère ne pas le savoir !

 

 

            C’est à cause de Jean Lebas, mon voisin. Un vieux garçon dérangé dans sa tête, mais qui de loin me semblait engageant. Trop, au goût de Thomas. Mon mari le déteste. Il ne perd pas une occasion de le dénigrer : « C’est un débile, oui, mais surtout il est obsédé, raille-t-il souvent. Tu crois que je n’ai pas remarqué comme il te suit des yeux dès que tu mets un pied dans le jardin ? Même au loin, faut toujours qu’il regarde par là ; il épie, la langue pendante. Doit être en manque…Un frustré ! Faudrait le faire enfermer, ce taré !»

            Je passe sous silence la délicatesse de mon époux : n’aurais-je d’attrait que pour les refoulés et les simplets ? Oui, passons ; je préfère ne pas savoir comment Thomas me considère …En revanche, ce qui est certain, c’est qu’il projette sur le voisin ses pulsions et ses faiblesses. Mon mari n’est pas fidèle, loin s’en faut ! Il cavale comme un lièvre. Deux années de vie commune à moissonner les trophées comme on collectionne des papillons sous verre ou des capsules de Perrier.

            Au début, mon cœur n’en pouvait plus de se briser et j’ai beaucoup pleuré sous les morsures de la jalousie. Mais, tout passe. Ce fut ensuite le temps de la dépréciation : tout était de ma faute, j’étais -trop ceci ou pas assez cela- ; je me suis méprisée.  Evidemment, l’amour trahi a rendu l’âme sur le bûcher de la confiance perdue… J’ai appris la colère, pratiqué la révolte, goûté à l’amertume. Pour lui, j’avais quitté tous mes amis, ma carrière, mes racines, ma ville et ses lumières. Pour lui, j’avais choisi l’exil dans ce patelin paumé, enthousiaste à connaître les plaisirs de la ruralité, les arbres séculaires, les mésanges rémiz, la grande longère aux murs épais –le berceau de sa famille. Une vie nouvelle s’annonçait, loin de la grisaille bétonnée et de la pollution. De nouveaux amis, plus authentiques et solidaires, me tendraient la main. Tu verras, disait-il.

            Souris des villes et rat des champs…Thomas est un chasseur. Le piège s’est refermé sur moi. La campagne bucolique est une insupportable thébaïde ; la longère, une bâtisse souffreteuse tourmentées par des ombres. Et je n’ai pas d’amis. Je suis une étrangère au pays des pécores. Finalement, j’ai coulé dans l’indifférence. C’est commode, sans aspérités, sans douleurs. Un peu comme l’amnésie. J’attends que le temps passe, j’attends que l’énergie me revienne pour retourner d’où je viens. Là-bas, dans la lumière et les turbulences de la vie, chez moi. Mais pas sans rien ; et Thomas, s’il me laisse partir, ne voudra rien partager. Ni sa longère familiale dans laquelle j’ai investi aux heures de la rénovation, ni mes propres économies placées en toute innocence sur son compte : la plus belle bourde de ma vie, celle du printemps des illusions ! Thomas…Si ses escapades juvéniles me chagrinent encore, c’est pour lui. Il ne sait pas vieillir, il souffre du mal du temps qui le précipite vers la maturité, il s’accroche comme le rescapé d’un naufrage à quelque bois flottant qui ne l’emmène nulle part. Il ment, il trahit, il profite… Triste sire d’un conte banal et frelaté.

 

            Ce matin, je lui ai raccroché le téléphone au nez. Il ne pouvait pas, affirmait-il, rentrer à la maison avant demain. Selon lui, la SNCF était encore en grève…J’ai contre-attaqué : « Le journal télévisé ne pipe pas mot de l’événement ! Thomas, tu me prends pour une andouille ? » Et j’ai coupé la communication. Il tentait de me faire avaler la couleuvre qui l’autoriserait à se pâmer dans les dentelles d’un jupon de passage, j’en étais sûre.

            Je me demandais encore –simple curiosité- si le piquet de grève serait blonde, brune ou rousse, cheveux longs ou coupés courts, mûrie d’expérience ou tendre sous la dent, quand le carillon a retenti. Trois notes aigrelettes à bout de souffle, comme mon humeur, mon humour, mes amours. Le voisin se dandinait sur le seuil, une corbeille de gariguettes étranglée entre ses grosses mains de fermier. Jean Lebas élève des cochons et des poulets. Je ne sais pas s’il les tue, et je préfère ne pas le savoir. Sa ferme est suffisamment à distance derrière nos haies pour me permettre d’ignorer les hurlements –sauve qui peut- des gorets et les cris de panique des volailles.

            Pour la première fois en deux ans, le voisin avait franchi la frontière séparant ses terres des nôtres. Je ne l’avais jamais vu que de loin…De lui, je savais ce que les rumeurs galvaudaient. Une mauvaise chute dans la soue des cochons, son crâne qui rencontre le coin d’une auge, la perte irrémédiable d’une grande partie des facultés mentales… Des amnésies en pointillés. Un inepte solitaire depuis le décès de sa mère. Pourtant, il avait beau dérailler, l’innocent attendrissait les femmes du hameau. Elles l’aimaient bien. En conséquence de quoi, les hommes ne l’appréciaient pas trop…Surtout le boucher, Armand Recoin. Jean Lebas et la fille du boucher avait été –presque- fiancés. C’était avant la chute, avant les courants d’air dans la tête. Depuis, refroidie par les absences qui délitaient l’esprit de son petit ami, Murielle l’évitait. Elle avait vite guéri du chagrin sans épaisseur qui sonne le glas des passions adolescentes. Lebas, on ne savait pas…il vivait si souvent ailleurs, là où le portaient les caprices de ses synapses endommagées.

            - B’soir, M’dame, s’cusez l’dérangement…j’ai cueilli des fraises, c’est ben trop pour moi tout seul et…

            Il était tout rouge, comme ses fraises. Statufié dans des bottes raidies par le purin, à l’étroit dans un bleu de travail tout taché de…de quoi ?... Je préfère ne pas le savoir. Il a laissé sa phrase trainailler dans le silence et j’ai craint qu’il n’ajoute « …faut pas gâcher ». Cette expression ! Elle est d’ici, de la campagne… Je ne la supporte plus. Par chance, Jean Lebas s’est tu. Dérouté par la vacuité soudaine de sa conscience trouée, il n’était plus tout à fait là. Sous des sourcils noirs en broussaille, des yeux gris ardoise hypnotisaient les miens. Un sourire embryonnaire tourmenté cherchait sa voie dans le visage ahuri où les plis du front trahissaient des efforts de concentration. J’ai pensé à la multiplicité des univers, à l’improbable alliance des contraires, au choc des cultures, à la diversité de l’humanité. J’ai eu pitié. Dans un élan d’amour universel, même pour les demeurés, je l’ai fait entrer. Trop seule, trop triste, désabusée, trop fatiguée, j’avais peut-être besoin de compagnie…

 

      - Vous ne me dérangez pas, Jean. Merci pour les fraises, elles sont superbes…Ne restez pas là, il commence à pleuvoir. J’ai du vin, du Pomerol, c’est l’heure de l’apéro, ça vous dit ?

 

            J’ai perçu dans ma voix le ton qu’on emploie pour s’adresser aux petits enfants, ou aux personnes très âgées, ou bien encore aux étrangers. Une armée de syllabes trop détachées et très sonores… C’est ridicule, on peut être idiot sans être sourd, que je sache…

J’ai pensé à Thomas. S’il apprenait la démarche du voisin, l’invitation à déguster du vin, nul doute qu’un drame éclaterait sur-le-champ. Pourtant, ou à cause de cela justement, cet acte téméraire me réjouit. Une petite revanche personnelle, comme un soufflet à l’infidèle, un courant d’air frais sur mes brûlures d’amour-propre. J’imaginais déjà la scène magistrale de l’homme adultère et pour autant,  époux furieusement jaloux. J’y ai pris du plaisir. J’avoue.

 

 

            Aurais-je mieux fait de déguster mon Pomerol toute seule ? Je ne sais pas.

 

            Au troisième verre, le fermier s’est découvert les talents d’un conférencier. Plus moyen d’endiguer la marée volubile. Engourdie par le nectar, j’écoutais d’une oreille distraite les histoires éculées du hameau, quand au milieu des potins de commères, Jean a glissé les mots qui m’ont fait sursauter : « vot’ mari, j’l’ai vu en v’nant…dans l’fossé…n’allait pas fort… ».

 

            Plus aucun doute, le voisin était un crétin, l’évidence me sautait au visage ! Il avait vu mon mari dans un fossé, Thomas était peut-être blessé, et il me l’annonçait entre deux cancans, comme si l’événement n’avait pas plus d’intérêt que la panne de son tracteur ou les mœurs suspectes du curé !

 

            Dégrisée, j’ai bondi sur mes jambes légèrement chancelantes. Jean suivait le cours de ses fadaises, vautré dans le fauteuil de Thomas. Je l’en ai tiré violemment, paniquée par la nouvelle qu’il avait déjà, lui, totalement zappée... Pas moyen de le ramener au sujet…Je l’ai entrainé jusqu’à la porte. Il avait tout du pantin…« Dépêchez-vous, allez, Jean ! Montrez-moi …Où avez-vous vu Thomas ? Quand ? ».

 

            Ainsi, mon mari avait renoncé à découcher, ou la fille n’avait pas voulu s’allonger ? Pris de remord, enfin gagné par la raison, peut-être,  il avait pris le train, récupéré sa voiture à la sortie de la gare et… Et quoi ? J’ai tenté de le joindre sur son téléphone portable. En vain. La messagerie capturait mon appel.

 

            Poussé, tiré, houspillé, Jean finit par nous mener à la lisière de ses terres. Là où la route disparaît sous la boue  et longe en surplomb un canal aux eaux profondes et noires. Il pleuvait des torrents d’apocalypse, on ne voyait pas à deux mètres devant soi, une nuit privée de lune vomissait du brouillard. Alors, je l’ai vue. La carcasse de la Toyota s’accrochait sans grand espoir sur la pente de l’autre côté du remblai. Jean restait derrière moi, les bras ballants, plus stupide que jamais. J’ai bondi sur la portière. Enchâssé dans l’habitacle rétréci par les chocs, Thomas râlait, inconscient. Sa tête saignait beaucoup. Il respirait faiblement, comme un  soufflet de forge détraqué au terme de sa course.

 

L’idiot retrouva une étincelle d’esprit : 

 

      - N’va pas bien, hein ?

 

            Seigneur, qu’il m’agaçait ! L’empathie ne résiste pas à toutes les circonstances… Le demeuré, j’avais vraiment envie de le gifler …Au lieu de quoi, j’ai hoqueté entre deux sanglots, à l’étroit dans l’étau de sentiments contradictoires. Thomas est volage, c’est vrai, mais il est aussi mon mari…. J’ai hurlé :

 

            - Non, il ne va pas bien du tout ! Vite, il faut le sortir de là…C’est de la glaise, c’est instable, la voiture va glisser dans le canal d’une minute à l’autre. Aidez-moi, bon sang !…

 

            Je me suis retournée. Jean Lebas s’en allait, sa silhouette déjà s’effaçait dans le brouillard mouillé. Un innocent, oublieux de l’instant présent. Où allait-il ? Et puis, à quoi bon, il ne savait déjà plus où nous étions, ni pourquoi. Avant que la nuit ne se referme sur lui, il m’a semblé l’entendre délirer… « Valent pas mieux qu’ les gorets… ».

Il n’y avait plus une minute à perdre. Arc-boutée sur la poignée, les muscles tétanisés, j’ai réussi à décoincer la portière…

  

            J’ai un peu froid. Je n’ai pas envie d’allumer la lumière. D’ailleurs, le jour se lève… Il n’y a plus de Pomerol, j’ai fini la bouteille en dégustant les gariguettes. J’ai mal au cœur, c’est le vin. Les fraises, peut-être ? Dans quelques heures, j’irai dire aux gendarmes qu’hier, mon mari n’est pas rentré. Ils riront sous cape, solidaires dans la virilité –Ah, celui-là, quel gaillard !-…Ils devineront que Thomas a découché, ce n’est pas la première fois.

Un peu plus tard, sûrement, Armand Recoin viendra lui aussi les trouver, angoissé par l’absence inexpliquée de sa petite Murielle…

 

            Feront-ils la relation ? Combien de temps avant qu’ils ne finissent par draguer le canal ? La barre à mine abandonnée sur le tapis de sol aura-t-elle suffisamment rouillé pour effacer le sang et camoufler les initiales gravées par son propriétaire, le tueur de gorets amnésique ?…  Et lui, de quoi se souviendra-il ? Je l’ignore.

 

            Moi, en fin de compte, quand j’ai compris, j’ai tout laissé s’enfoncer dans les eaux ténébreuses. La carcasse de la Toyota, le mari adultère, la délurée à moitié dévêtue serrée contre lui, la barre à mine du demeuré.

 

            Libérée ? En tout cas, je rentrerai chez moi. Le reste, je préfère ne pas le savoir.

 

 

Qui a écrit cette nouvelle ??? Alors ?????

 

Publié dans auteur mystère

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Journal de bord d'Hugues Draye

Publié le par aloys.over-blog.com

 

H.draye

 

journal de bord, dimanche 17 avril 2011
 
Ca va encore. Le lundi de Pâques, c'est pour la s'maine prochaine. Chouette : en dehors de mon 4/5ème (boulot), qui me gardera au chaud, chez moi (ou chez quelqu'un d'autre), jusqu'au dimanche suivant, y aura encore un jour de bonus.
 
Demain ...
 
A ne pas oublier ...
 
Une visite chez le pneumologue, en début d'après-midi.
Une émission, à Namur, dans une radio, le soir.
 
Pas trop de vent, dehors.
 
La chatte du voisin s'est arrangée (on la connaît) pour arpenter les pissenlits et les cailloux du jardin, attaquer les pantalons, s'étendre sans se gêner.
 
Un bourdon rôde. Merde : mon appareil photo est resté dans ma chambre.
 
Les chaises et la table, plantées au milieu du jardin, sont étroites. Ca va, j'arrive à flanquer mes jambes en biais.
Les oiseaux se font entendre.
 
Des branches traînent. Un de ces quatre, j'utilis'rai le broyeur. Aujourd'hui : relâche.
 
L'étroitesse des chaises, disais-je ...
 
Je pourrais, avec mes émotions du moment, en écrire tout un poème, toute une chanson, tout un roman ... digne du "Ego Tango'" de Caroline De Mulder, juste à mes côtés, sur la table.
 
L'étroitesse des chaises ...
 
Ca me cause volontiers problème lorsque je suis assis dans une salle où pas mal d'artistes passent, où d'autres gens s'étaient déjà installés avant moi et que, pour suivre "potablement" la suite des évén'ments, j'ai du m'arranger pour repérer les rares places disponibles (souvent : entre deux personnes).
 
Et là, encore ...
 
Je ne suis pas au bout de mes peines.
 
Le périmètre de la chaise est limité. Trouver ses aises, afin de suivre le spectacle, bonne chance ! Rapid'ment, les fesses s'irritent. Les dossiers des chaises sont durs et le corps risque de s'atrophier si on ne le remue pas un peu.
D'un autre côté, si on se relâche, on devient à la merci, dans le même public, d'une mémé mal embouchée, d'une étudiante râleuse qui vous dit "Monsieur, à cause de vous, je ne vois plus rien" ou "Monsieur, puis-je vous demander aimablement de ne plus bouger ? Vous coupez toute mon attention au spectacle", qui vous lance des regards significatifs ou qui vous donne de sérieux coups de pied dans la chaise ... pour que vous compreniez le message.
 
Hier, à Montignies-sur-Rocs, à l'occasion de la ... première scène ouverte, où je participais, parmi plein d'autres, en tant que chanteur, j'ai vécu, lorsque j'étais spectateur, à plusieurs moments, ces appréhensions, ces phobies devenues, par la force des choses, réalités. 
 
Quelques images prises sur le vif, aussi, lors de cet évén'ment ...
 
Une "Complainte du Phoque en Alaska" du groupe Beau Dommage, revisitée, jusque dans les accords de guitare et les impulsions vocales, par Monique et Freddy Sosson.
 
La Foire du Midi de Bruxelles s'est manifestée. Un souffle du Portugal l'a relayée. Des femmes "bien portantes" et "très belles" ont aussi parsemé mon coeur d'étoiles, d'images : il m'a suffi de penser à Nathalie M..., le première fille avec laquelle je suis sorti, quand j'avais dix-huit ans. La guitare et la sincérité d'Yves Marchal y étaient pour quelque chose.
 
Des enfants d'une école du cirque, dans le jardin, pour démarrer la série. Ils jonglaient et récitaient leurs tables de multiplication.
 
Un SDF sur un banc, que le froid n'a pas loupé. Un journal qui s'y est vagu'ment attardé dans un entrefilet.
Des vacances et des congés qui peuvent se prendre toute la semaine.
Oui, Philippe (Mai).
 
Un ukulélé, pour m'accompagner, quand ce fut mon tour. Merci encore, Philippe (Mai). Et un piano qui m'a été accordé, sur un plateau d'argent, pour ma "GRAND'MESSE" qui commence à prendre de l'ampleur en public. Merci, Anne.
 
Un homme qui parle, qui parle. A n'en plus finir. Devant une interlocutrice qui l'écoute, l'écoute ... et prend le parti, au bout du compte, de faire table rase des mots et de garder le reste.
Une expression, un leuitmotiv, de temps à autre : "Il aurait pu en être ainsi".
Merci, raconteuse, avec ta coupe au carré, pour ta belle lecture ... pas scolaire pour un sou.
Je fermais les yeux. J'écoutais ta voix et sa mélodie. J'entendais une petite fille.
 
Un cafard qui défile. Merci aux nanas du duo "Epicerie Fine". Je pourrais reprendre leur chanson à mon compte.
 
Un Sarrazin, venu tout droit du désert, revient avec un bras amputé et un moignon. Georges Chelon, le chanteur, avait déjà donné le ton. Une chasse aux papillons, digne de Brassens (on s'en doute), s'organise aussi, à un moment donné. Proserpine et Sylvain, je vous aime.
 
La porte coulissante, à l'entrée du lieu, a bloqué à un moment donné.
 
Paraît que la festivité n'aurait lieu ... qu'une fois par an. C'est déjà çà. Même si, comme d'autres, je m'attendais à une seconde édition dans peu de temps.
 
Tiens ! Une bière, dans l'coin, s'appelle ... Altitude.
 
Et la région est belle.
 
Et la région est belle ... surtout quand on apprend que les Templiers s'y sont attardés, y a une paire de siècles, et qu'on pourrait établir des preuves que Nostradamus n'est pas l'auteur des ouvrages qu'on lui (re)connaît.

 

Hugues Draye

www.myspace.com/huguesdraye

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Louis Delville interviewé... cela donne ça... 2ème partie

Publié le par aloys.over-blog.com

http://www.bandbsa.be/contes2/delvilletete.jpg

 

Si j'en crois la quatrième de couverture, c'est le livre des pourquoi ? Pourquoi ce thème ?

Comment t'arrivent toutes ces explications plus ou moins farfelues ?

Marie-Odile, une personne rencontrée sur le net et devenu amie

 

Mes contes commencent souvent par une question. C'est là un moyen d'accrocher l'attention de mes auditeurs.

Les explications ne sont pas farfelues, elles sont vraies et c'est là tout l'art du conteur de le laisser penser et d'en convaincre les autres…

Je suis ainsi les préceptes de mon bon maître, Paul Fauconnier, qui dit toujours que le conteur sait tout et qu'il est le seul à connaître la suite de son histoire. Je me souviens avec délice d'un conteur amateur qui avait entièrement changé la fin d'un conte traditionnel que j'avais travaillé quelques semaines auparavant et que j'ai mis à mon répertoire. J'en suis resté sans voix… Un grand bonheur !

Après chaque phrase, le spectateur doit poser la question "et alors ?" et le conteur doit y répondre ! J'essaie de me montrer digne de ces conseils judicieux !

 

 

***

 

 

Quand aura-t-on le plaisir de découvrir ce nouveau chef d'œuvre ?

J'ai pu constater que Micheline aime préparer des bonnes recettes de cuisine en y ajoutant régulièrement une bonne dose de poison. Je suis curieuse de découvrir ton propre style et tes méthodes...

D'où vient ce désir, ce besoin d'écrire et de partager son écriture ?

Régine, auteure de chez CdL, libraire et amie

 

La grande question ! Je n'en sais fichtre rien mais j'espère que ce sera avant la mi-mars pour me permettre d'aller le cœur léger et le stylo plein de dédicaces à la Foire du Livre de Bondues (en France).

Comme je l'ai écrit par ailleurs, je tue rarement. Jusqu'à présent en tout cas ! Mais il ne faut pas désespérer, un jour j'y arriverai et alors… Je crois bien que Micheline s'est spécialisée dans ce genre de meurtre par plaisir de concocter des recettes. Lorsqu'elle lit un de ses textes, elle salive vraiment à la seule lecture des intitulés de plats ! J'ai l'impression que cela arrive aussi à ses lecteurs !

Partager, oui ! Mais surtout faire plaisir au lecteur. Le conteur n'est content que lorsqu'il voit des petites étoiles dans les yeux de celles et ceux qui l'écoutent. Comme tout le monde n'a pas la possibilité de m'écouter…

Le plus beau compliment qu'on m'ait fait à propos d'un de mes textes, c'est qu'en le lisant, on m'entendait !

 

 

***

 

 

Quel est le pourcentage d'écrits qui te vient de ta propre vie, de ton expérience ?

Eduardo, un de mes anciens coachs d'impro

 

Dans les histoires proprement dites, vraiment très peu de choses viennent de ma vie. Par contre des éléments nombreux de culture générale jalonnent mes contes et mes nouvelles. Je m'arrange souvent pour que certains détails que je donne soient parfaitement historiques (je m'aide pour cela d'une encyclopédie ou de Google) : Quand je cite une date, par exemple, je donne souvent le jour de la semaine qui y correspond ! Comme je l'ai dit dans ma réponse à Marie Odile, cela permet de laisser croire que l'histoire que je raconte est authentique. Et plus les gens semblent y croire, plus je suis heureux !

 

 

***

 

 

Y mets-tu en scène des choses que tu as toujours rêvé de faire ou des choses qui t'amusent ?

Karine, une conteuses amie

 

Vous y trouverez des contes de mon répertoire, des nouvelles écrites au cours du temps, des textes divers, des contes écrits pour le concours de Surice et qui n'ont pas été retenus…

Le seul dénominateur commun est que j'aime chacun de ces textes pour différentes raisons : ils sont appréciés du public, je les ai écrits avec amour, ils me rappellent de bons moments de ma vie soit par leur sujet, soit par leur histoire.

 

 

***

 

 

Tu es le mari d'une écrivaine qui a déjà publié de nombreux ouvrages. Ceci sera ton premier mais as-tu l'intention d'en faire autant qu'elle ? Qui a commencé à écrire en premier ? Est-ce que vous travaillez ensemble (idées, relectures, publications) Dans quelle mesure l'émulation, la motivation voire la compétition est-elle présente entre vous ? Est-ce que tu achètes les bouquins de Micheline ? Elle te les dédicace ? Tu penses qu'elle achètera le tien ? Quelle sera ta dédicace pour elle ?

Isabelle, une conteuse amie

 

Je suis bien incapable d'écrire autant que Micheline. Mon livre comporte quinze textes et c'est presque l'entièreté de ce que je considère comme publiable aujourd'hui !

Micheline écrit depuis son enfance et chaque jour, elle a au moins une nouvelle idée… J'en arrive parfois à me demander si je suis normal !

En ce qui concerne les livres, la politique de notre éditeur nous oblige à travailler ensemble puisque c'est l'auteur qui est responsable de la maquette, de la couverture… Micheline s'occupe de la partie "littéraire" et je gère la partie "technique" : mise en page, présentation… Nous avons la chance d'avoir un ami qui corrige nos maquettes et croyez-moi, quand il est "passé" sur un texte, les fautes ne repoussent plus !

Contre Micheline, il n'est pas question de compétition, elle sera toujours première !

L'émulation est vraiment à sens unique. C'est elle qui me pousse. Elle voudrait que je continue à écrire sur mon blog tous les jours, elle m'oblige à mettre sur papier des récits présentés oralement…

Quant à l'achat et la vente de nos livres respectifs, c'est non ! Il n'y a jamais de question d'argent entre nous. Les cadeaux, c'est bien aussi, non ?

Pour la dédicace, je crois que ce serait quelque chose dans le genre : "Pour Micheline qui m'a poussé à écrire, voici le résultat de ton obstination ! " Elle doit assumer ses choix ! Mais j'ajouterais une seconde phrase sûrement avec les mots "amour" et "merci" !

 

 

***

 

 

Trois mots, je te demande trois mots qui te viennent à l'esprit quand tu penses à cette prochaine publication... Substantifs, adjectifs, qu'importe ! Trois mots !

Carine, auteure de chez CdL et amie

 

Une très bonne question, comme je les aime. J'y réponds rapidement pour avoir les mots de la spontanéité qui conviennent :

TRAVAIL, AMOUR, PLAISIR.

TRAVAIL, parce que réaliser un livre avec mon éditeur, ce n'est pas de la tarte ! Il faut tout faire, penser à tout, attendre, faire de la pub, vendre et même penser au livre suivant ! Notez que grâce à Micheline, je n'en étais heureusement pas à mon coup d'essai. Je maîtrise la confection d'une maquette comme un vrai pro.

AMOUR, parce que tous les textes que vous lirez sont des textes que j'aime. Cela a d'ailleurs été mon seul critère de choix.

PLAISIR, parce que j'ai un plaisir fou à écrire certaines choses, à jouer avec l'imagination des lecteurs comme j'espère jouer avec l'imagination de mes auditeurs.

 

Mais j'aurais pu dire aussi :

IMAGINATION, ILLUSTRATIONS, BLEU

IMAGINATION, la mienne, peu importante par rapport à celle du lecteur qui pourra rêver grâce aux textes mais aussi aux dessins.

ILLUSTRATIONS, Là, j'ai été bluffé par mes amis rémois ! J'ai beau les connaître, certains de leurs dessins sont vraiment extraordinaires et "collent" parfaitement aux bêtises que j'écris…

BLEU, comme la mer et l'eau qui sont bien présentes tout au long du livre, comme la couverture, comme le ciel de mes histoires et surtout bleu qui est ma couleur préférée. Vous en doutez encore ? Regardez mes foulards, mes chemises et mes yeux…

 

 

***

 

 

Échangerais-tu le paradis des lettres contre l'enfer des bulles ?

Échangerais-tu deux Sand contre une Boland ?

Et, selon que tu répondes oui ou non à la deuxième question, emploies-tu un goûteur à l'heure des repas ?

Étienne, ami libraire

 

La seule BD qui a sa place dans ma bibliothèque (ou plutôt sur le petit morceau d'une planche concédé par Micheline !), c'est Tintin. Pour mes 50 ans, je me suis "ré-offert" la collection complète que je relis toujours avec passion. Souvent, je retrouve des petits détails qui avaient échappé à mes yeux d'enfant. J'estime être un tintinophile honnête et averti (qui en vaut bien deux !). J'ai une très bonne mémoire visuelle et je pense que ce qu'on a appris étant gamin, cela reste en soi pour toujours !

Quant à choisir ou à échanger, je préfère ce que j'ai à ce que je pourrais (ne pas) avoir !

Et puis après 37 ans de mariage, on a pris des habitudes…

Un goûteur n'est pas nécessaire à la maison, puisque c'est moi qui cuisine ! Néanmoins, par politesse (croit-elle), je la laisse toujours entamer son assiette la première. On n'est jamais trop prudent !

 

 

***

 

 

Même si toute fiction a un fond de vérité, je suppose que ton livre sera surtout un produit de ton imagination, de ta créativité.

Peux-tu me proposer une ou plusieurs (vraies) photos qui pourraient illustrer ton livre ?

Jean-Marie, mon frère aîné

 

Je reconnais bien là une certaine subtilité familiale !

En relisant la table des matières, je dirais dans le désordre, une photo de :

Guernica de Picasso, en hommage à Pablo !

Le jardin de notre grand-père à Esneux avec les pommiers, en souvenir des pommes neige !

Un orgue à parfums, comme celui sur lequel j'ai travaillé plusieurs fois au Club Med d'Opio, pour faire le pendant au parfum N° 5 d'Aldébaran !

La première case de la page 31 de Tintin au Congo, en comparant l'accoutrement du méchant sorcier !

La Catedralde Santa María de la Sede de Séville, puisque c'est là que se trouve le tombeau de Christophe Colomb.

Mais comme cette interview va se retrouver sur le net, pour éviter des ennuis, je vous laisse le plaisir de trouver vous-mêmes les photos… D'ailleurs si vous en aviez une du jardin de notre grand-père, je suis preneur !

Tout bien considéré, les dessins de Maryvonne et de Jean-Pierre sont encore plus explicites et il y en a deux par texte !

 

 

Pour retrouver Louis Delville, son Blog

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

 

http://www.bandbsa.be/contes2/noelouis.jpg

Publié dans interview

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Le train, un poème de Claude Colson

Publié le par aloys.over-blog.com

Le Train

 

 

 

Immobile est ton corps
Au serpent qui se meut
Et, peut-être pour s'accorder au décor,
Ton esprit aussitôt s'agite aussi un peu.



C'est le temps retrouvé qui veut vaincre l'inaction,
Te fait coucher les mots, telle une apparition.
Lors un univers surgit
Où tout est féérie,
Tentative de beauté :
Un monde s'ouvre, à tes pieds.



Tu n'as plus qu'à saisir les bribes volatiles,
Ordonner - oh, à peine - ce qui fait tes pensées,
Qui vient guider ta main, décliner je-tu-il
Pour te donner destin, voire une destinée 

 


Car tu dois bien l'admettre, enfin le reconnaître,
Vieux fol amoureux des lettres,
Que tu ailles à Paris, à Nantes, ou même plus loin,
Tu resteras d'abord un poète de train !

 

 

 

Claude Colson

claude-colson.monsite-orange.fr

Publié dans Poésie

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Un extrait du roman de Reine Bale... L'âge de déraison

Publié le par aloys.over-blog.com

Reine Bale 2010

 

 

 

 

D’un coup, elle se souvint qu’un magnétophone traînait dans le tiroir de son bureau : Daniel l’utilisait autrefois pour ses enquêtes sociologiques. Elle courut s’en saisir ; il l’accompagnerait partout maintenant. Elle pressa le bouton d’enregistrement et se mit à parler devant la cassette qui tournait :

«La Vierge à l’enfant trône au beau milieu de mon atelier. Je la regarde longuement en écoutant France Info en boucle «la Sncf annonce un plan d’action contre la violence dans les trains de banlieue» ou encore «attentat à la voiture piégée au Pays basque espagnol». Je déplace ma conscience tourmentée vers le drame du monde. Trop souvent, on croit à tort que c’est pire ailleurs ou mieux. Ici, on n’échappe pas au drame, simplement, on se livre volontiers une bataille dans nos consciences ; les vraies guerres ne sont plus qu’extériorités écoutées à la radio. On se croit, par le miracle des médias, protégés de toute cette violence ; notre société pacifiée, on oublie que la guerre frappait durement il y a cinquante ans. Aujourd’hui, je n’ai plus qu’à regarder mes tableaux pour comprendre que le drame, il est en moi. Aucun syndicat, aucune idéologie ne pourra me soulager de ce fléau. Et puis, ils ont fait leur temps. Moi. Mais c’est quoi ?»


Á chaque nouvelle question, elle faisait une longue pause et changeait de pièce, comme si à son flottement moral venait s’adjoindre un inconfort physique, qui l’entraînait vers une mobilité contenue entre les quatre murs de son appartement. Tel un reporter qui avançait pas à pas dans la trame de son investigation, elle scrutait objets et photos, à une différence près que le sujet de l’enquête n’était autre que sa conscience.


Puis lassée de tout, fatiguée d’elle-même, elle sortait, s’enfonçait dans son Paris, celui qu’elle arpentait chaque jour en se rappelant que chaque trottoir, chaque arbre lui avait appartenu en ce temps gracieux mais révolu où elle détenait le sentiment poétique d’être le point luminescent où se rencontraient les rues grisantes de la capitale et son âme d’artiste qui n’avait plus qu’à libérer sa plénitude, comme la fleur libère son arôme. Tout lui semblait si accessible alors, si ouvert, quand elle déambulait dans les ruelles et s’arrêtait pour prendre un café dans un petit troquet. Et des troquets, elle encouv1-l-age-de-deraison.JPG connaissait des tas pour y avoir passé des journées entières à penser, à faire des croquis, ou tout simplement à bavarder avec des amis. Maintenant, elle sortait de chez elle comme elle sortait de sa prison mentale, et pour éviter de ressasser les visions chaotiques qui la poursuivaient, elle essayait de se concentrer sur le paysage en le commentant haut et fort pour tenter de renouer ce lien presque mystique qu’elle avait construit avec « ses ruelles ». C’est tout juste si elle remarquait les gens qui se retournaient sur son passage en la prenant pour une folle. Cinq minutes de concentration et de commentaire à voix haute ne parvenaient pas à éradiquer les questions. L’envoûtement que le Paris du XXème arrondissement avait opéré sur elle avec son atmosphère qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, faite du mélange de quartiers populaires et d’une jeunesse étudiante plus bohème que la jeunesse branchée du XIème, ne parvenait plus à fournir son cadre aux aspirations infinies : à la place, une morne poésie déplaçait le pas sans déplacer le temps. Á nouveau, elle pressa le bouton du petit magnétophone planqué dans la poche avant de sa veste :

«Les platanes du boulevard de Charonne défilent ; mon pas est alerte ; je ne vois pas la fin de mes questions depuis que j’ai commencé à m’en poser. Pourquoi s’en poser ? Un passant me bouscule. Pas même un mot d’excuse. Après tout, je m’en fous. Je poursuis…voilà désormais le Père Lachaise au début du Boulevard de Ménilmontant. Qu’est-ce que je fais ? J’esquive ou je rentre ? Il faut aller ce vers qui m’attire irrépressiblement. Les morts aussi sont mes semblables, mes futurs semblables. Pas de bousculade ici. Mais qu’y chercher ? Les éternels groopies de Jim Morrison se recueillent avec plus de gravité que si c’était un de leurs proches qui gisait sous cette tombe…Rien à faire ici. Allons au plus près de moi. Je préfère geler sur un banc en face du coin des Juifs : Modigliani. Tombe sobre, presque cachée, personne devant. Vie tourmentée, peinture sulfureuse –surtout les Grands Nus-, fin au Père Lachaise dans un coin discret. Et sa pauvre Jeanne suicidée le lendemain de sa mort, enceinte…Peintre mieux aimé mort que vivant ; comme quoi mourir n’est pas toujours aussi tragique qu’on le croit. Pour lui, vivre était tragique.

Et si je venais aussi à mourir misérablement, y aurait-il quelque chose qui resterait de moi ? Suis-je prête à autant de sacrifices pour l’art ? Là aussi, je devrais me poser des questions. Ou peut-être pas, car là encore, il y a de la vanité à croire l’art vital. Et puis d’abord, vital pour qui ? Pas pour les arbres du Père-Lachaise en tous cas. L’artiste mort se mêlera à la terre comme les autres et les arbres s’en porteront très bien.
Reine Bale

 

Publié dans Textes

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Louis Delville interviewé... cela donne ça... 1ère partie

Publié le par aloys.over-blog.com

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Souvent on regrette que les questions que l'on vous pose à propos de votre livre soient toujours les mêmes !

 

Ici, j'ai fait confiance à des personnes qui me connaissent bien en leur demandant de m'envoyer LA question qu'ils ou elles rêvaient de me poser.

 

J'ai répondu le plus honnêtement possible en tenant compte de leur sensibilité et des idées sous-jacentes que je devinais…

 

Merci à eux d'avoir joué le jeu ! Et maintenant que le spectacle commence…

 

 

Louis, mars 2011

 

 

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Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Dominique, auteure de chez CdL et amie

 

Un jour j'ai rencontré une personne qui m'avait entendu conter et qui aurait voulu avoir une copie écrite de mon conte. Je me suis aperçu que je ne l'avais jamais écrit !

Il m'a fallu plus de deux jours pour écrire un nouveau conte que je viens de mettre à mon répertoire et que j'ai déjà présenté devant public. Dans ce cas, j'ai vraiment l'impression d'écrire dans une autre langue. Comme si je devais traduire quelque chose de connu !

En général, j'écris peu. Je me souviens de réunion de travail où j'étais chargé de rédiger le rapport et pour lequel, je notais quelques idées sur un quart de feuille ! Et pourtant le rapport sortait complet, le lendemain !

Sans incitant, comme on en reçoit lors d'un atelier d'écriture ou d'une formation, je laisse deux ou trois mots sur un papier et je ne m'en occupe plus.

J'ai donc dû attendre d'avoir assez de textes pour constituer mon livre !

Comme j'avais envie d'avoir des illustrations, j'ai attendu l'acceptation du manuscrit par le comité de lecture de Chloé des Lys pour le confier à Maryvonne et Jean-Pierre, deux fins dessinateurs de Reims qui m'ont ravi par l'interprétation des histoires à leur manière.

Je n'ai pas eu l'audace de départager leurs œuvres… Il y a donc deux superbes dessins par texte !

 

 

***

 

 

Penses-tu tremper ta plume dans un peu de curare de temps à autre comme ta douce épouse qui sait si bien tuer avec le sourire ? Ou n'as-tu, toi, aucun bonheur dans le crime ?

Edmée, auteure de chez CdL et amie

 

J'avoue n'y avoir jamais pensé mais je suis plutôt dans le "gentil", Si un jour, je me décidais à aborder le genre, je crois que j'aurais de bonnes idées… D'ailleurs de temps et temps, c'est moi qui incite Micheline au meurtre… Mais c'est elle qui trouve toujours la bonne méthode !

 

 

***

 

 

Ma question concerne ta couverture. Elle n'est pas commune, mise sur les couleurs vives, le collage. Qu'as-tu cherché à faire passer au futur lecteur ?

Christine, auteure de chez CdL et amie

 

J'ai laissé carte blanche complète à mon ami Dominique Brynaert pour réaliser la couverture. Ma seule demande était la couleur bleue, ma préférée !

Dominique connaissait le conte sur Noé pour l'avoir entendu et apprécié plusieurs fois. Le résultat a dépassé mes espérances les plus folles et je lui en suis très reconnaissant.

J'espère que cela va attirer le regard des futurs lecteurs lorsque mon livre sera sur les rayons d'une librairie ou d'une bibliothèque.

 

 

***

 

 

À quand un livre à quatre mains avec Micheline ?

Le petit Belge, un compatriote rencontré sur le net et devenu ami

 

Il est très rare que nous travaillions ensemble. Micheline écrit vite, je suis très lent. Elle est plutôt "passive" et n'aime pas trop l'action, je suis un conteur "actif et passionné" !

Très souvent, je relis ses textes et l'oblige à préciser des choses, à expliciter un point précis. J'ai toujours adoré jouer ce rôle de "Candide". C'est probablement ma formation technique qui explique ce souci de précision. J'imagine la scène, je la vois et je veux que le lecteur ne soit pas pris d'un doute…

 

 

***

 

 

Tu n'as pas failli te décourager d'attendre, d'attendre et encore attendre que ton livre sorte chez CdL ?

Nathalie, auteure de chez CdL et amie

 

Oh que si ! Ce n'est pas tant l'attente qui me pèse mais plutôt le manque de réactivité de tous les acteurs. Ceci est dû à la lourdeur de l'administration de mon éditeur chéri !

Très souvent, je trouve qu'un simple coup de fil serait bien plus efficace que le "système mail à CdL Barry" ! J'en reparlerai avec Laurent Dumortier lors d'une prochaine rencontre !

Depuis 2004 et le premier livre de Micheline, j'ai eu le temps de m'habituer à cette lenteur mais je comprends que les nouveaux auteurs soient inquiets !

Parfois j'éclate et alors, malheur à qui est devant moi ! Je suis capable des pires colères avec des conséquences mortelles… Mais en général, je suis "soupe au lait" et cela retombe aussi vite ! Heureusement pour certains de mes contemporains qui se reconnaîtront facilement, puisqu'ils sont encore en vie !

"Je vis avec", comme on dit et je me défoule sur ma tendre épouse ! Merci à elle de me soutenir dans ces épreuves !

 

 

***

 

 

Comment cela se passe t-il dans le couple depuis que tu essaies de voler la vedette à Micheline ?

Vos styles sont 'un peu' semblables... est-ce Louis qui était le nègre de Micheline ou Micheline qui est la négresse de Louis ?

Qu'y a t-il dans la grande sacoche de celle dont on ne prononce pas le nom, à part des foulards de rechange ?

Bob, auteur de chez CdL et ami

 

Je crois bien que ma politique de vente sera différente de celle de Micheline et que je serai sûrement plus "mordant" qu'elle ! Ceci dit, cela ne pose pas de problèmes de couple insurmontables !

J'espère qu'à la lecture de mon livre, mes lecteurs verront quand même une différence entre nos styles.

Quant au nègre ou à la négresse, j'ai toujours beaucoup de plaisir à lire la prose de Micheline et vice-versa. Nous nous complétons bien et son sens littéraire m'est très utile. Quant à moi, j'apporte un peu de rigueur aux millions d'idées de la psychologue…

La sacoche de Micheline est suffisamment grande pour les choses indispensables à un couple de retraités en goguette ! On y trouve tout ce qui, au cours des années, a un jour été utile et qui pourrait toujours servir… J'ai renoncé à en faire l'inventaire ! La seule concession qu'elle a faite est d'avoir plusieurs sacoches en fonction des circonstances !

Au cours des années, les foulards sont devenus une marque de fabrique, un accessoire indispensable et en plus, ça fait jaser les jaloux !

 

 

***

 

 

Deux écrivains de talent peuvent-ils cohabiter ensemble sans qu’une forme de jalousie s’installe entre eux ?

Alain, auteur de chez CdL et ami

 

Très facilement ! La jalousie est un sentiment que je ne connais pas. Que se passera-t-il quand mon livre sera sorti ? Je n'en sais rien mais je suis sûr que nous resterons comme nous sommes : unis pour le meilleur et pour le pire. Depuis 37 ans, c'est le meilleur qui l'emporte et de loin !

Comme je l'ai dit plus haut, lorsque mon livre sera paru, je vais quand même essayer de le promouvoir plus que Micheline ne le fait pour les siens. Mais comme je me connais, si j'ai une belle opportunité, elle en profitera aussi !

 

 

***

 

 

L'impro peut-elle être une démarche qui mène à la rédaction d'un livre ?

L'inspiration est-elle venue en lisant et corrigeant les premiers essais de Micheline ?

Alors que tu étais très porté à réécrire l'histoire de Belgique (façon humoristique) et de ses personnalités marquantes, pourquoi se borner à écrire des contes ?

La sortie de ce livre est-ce la raison du retard ou du manque de mises à jour de ton blog ?

Qui critique ton œuvre ? Micheline n'est-elle pas trop gentille, est-elle suffisamment critique avec toi ?

En dehors de Micheline, quelles sont tes sources d inspiration ? (commerces, banquier, médecin...) ?

Donato, un ancien collègue

 

Au niveau du livre, l'impro n'y a aucun rôle. Maintenant, lorsque je conte une histoire, il est sûr que certains réflexes d'impro reviennent et quand j'improvise, j'ai tendance à être un peu trop "conteur". Mon coach actuel me le reproche d'ailleurs ! N'est-ce pas Corinne ?

L'inspiration vient chez moi par petits morceaux et l'accouchement d'un texte est souvent long ! Sauf si j'ai un incitant. Alors, je fonce et très souvent, je n'écris pas l'entièreté de l'histoire, j'improvise en faisant semblant de lire un texte bien structuré !

Je ne me contente pas des contes… Le livre comprend aussi des nouvelles mais rien de semblable à ce que j'ai pu écrire dans les mille articles de mon blog, des petits billets d'humeur sans lendemain. Je me suis expliqué sur l'arrêt de mon blog, non pas par manque de sujets mais plutôt par envie de changement. J'écris encore de temps en temps… Peut-être des choses un petit peu moins superficielles que ce que mon banquier, mon boucher ou l'administration me suggèrent !

Personne n'a le droit de critiquer mon œuvre, sauf moi et je ne m'en prive pas ! Plus sérieusement, Micheline apporte souvent le détail qui manquait et n'hésite guère à donner son avis. Je ne prends pas tout ce qu'elle dit pour argent comptant mais j'en retire toujours un petit quelque chose qui améliore mes écrits.

Mon inspiration ? Quelle inspiration ? J'aime la fantaisie et je suis un peu iconoclaste. Rien ne m'est plus agréable que de "jouer" avec l'Histoire (avec un grand H). Dernièrement, je me suis permis, à la grande joie de mes auditeurs, de faire envoyer un SMS par un samouraï japonais du XVIe siècle. Merci l'impro ! Mon seul problème c'est que j'ai eu cette idée lors d'une formation au conte philosophique et qu'à l'entraînement hebdomadaire d'impro, j'en manque souvent !

 

Pour retrouver Louis Delville, son Blog

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

 http://www.bandbsa.be/contes2/noelouis.jpg 

 

Publié dans interview

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M'man, une nouvelle de Bob Boutique. Deuxième partie

Publié le par aloys.over-blog.com

***

 

bobclin 

Il dégringole les escaliers quatre à quatre, dérape dans le corridor, se rattrape d’une main  au mur puis s’enfuit littéralement paniqué vers le parc tout proche, de l’autre côté du boulevard. Il traverse la chaussée à trois voies et la double ligne du tram  sans même regarder… Heureusement il est neuf heures du soir et la circulation quasi absente.

 

Ca ne peut plus continuer… ça ne peut plus continuer…’ se répète t-il comme un mantra en longeant  le chemin qui mène à la maison chinoise.

 

Il aime bien cet endroit environné de buissons et de  chênes verts. On peut s’y asseoir sur des bancs et en journée, les jeunes mamans du quartier viennent papoter, tout en surveillant leurs rejetons qui courent à quatre pattes dans le bac à sable.

 

Mais à l’instant, il fait sombre et un souffle glacé secoue par à coups les branchages dans un bruit de ressac.  Plus seul, tu meurs. Comme s’il se voyait depuis la lune. Un tout tout petit point minuscule perdu sur un rocher bleuté au milieu de l’univers. Seul. Surtout dans sa tête.

 

‘Ca ne peut plus continuer…

 

Il l’a lu sur internet : les schyzos piquent parfois des crises de colère aussi soudaines que paroxysmiques et deviennent même, dans certains cas,  d’une vulgarité inouïe mais là… c’est sa mère qui délire ou plutôt, lui qui hallucine et s’invente une mère qui délire.

 

Il ne l’a jamais connue comme ça. Que du contraire, plutôt austère et d’une politesse glacée. Il ne s’y retrouve plus très bien, mais à quoi bon.

 

Il faut que ça cesse. Il doit la tuer. Mais comment ? Le poison ? Impossible. Elle ne boit pas et ne mange pas. Le couteau ? Et s’il  la traversait comme un hologramme ? Il n’ose même pas imaginer sa réaction.

 

Quand il rentre deux heures plus tard, frigorifié, les yeux rouges et la goutte au nez, elle est assise devant la télé et rigole doucement devant l’écran, comme si de rien n’était.

 

« Ton souper est sur le gaz… » dit-elle sans détourner les yeux. « Il faut manger garçon… déjà qu’t’es pas bien gros.  Allez, c’est bien… je vois que tu t’es calmé. »

 

 

***

 

 

« Vous ne prenez toujours pas vos neuroleptiques... » 

 

Elle parle d’un ton détaché, comme si tout cela n’avait aucune importance, pendant que sa menotte un peu bouffie glisse sur le papier et écrit des phrases mystérieuses.

 

« D’accord, je ne prends  pas mes cachets, mais à quoi cela servirait-il ? Je sais très bien que ma mère est morte et que je parle à son fantôme… au fond c’est elle qui devrait vous consulter ! »

 

« Vous croyez qu’elle accepterait de venir à mon cabinet ? »

 

« Cela m’étonnerait, elle ne sort jamais de l’appartement.  Pourquoi ne viendriez vous pas, vous, chez nous ? »

 

« Non, Monsieur Renoir, ce serait contraire à tous mes principes thérapeutiques. »Elle ouvre son tiroir prend un taille crayon et se met calmement à refaire la pointe, comme si rien ne pressait et qu’elle n’avait rien de  bien précis ou de plus urgent à faire.« Excusez mon indiscrétion, mais comment cela se passe t-il sur le plan sexuel ? » 

 

« Hé bien… (un long silence devant une doctoresse qui attend patiemment une réponse )… disons que ça ne se passe pas ! »

 

« Des prostituées ? »

 

« Jamais… c’est beaucoup trop cher. »

 

« Bref, vous vous débrouillez tout seul, c’est ça ? »

 

« Avec ma mère qui m’épie jour et nuit, vous n’y pensez pas ! Non… il y a longtemps que j’ai fait l’impasse. »

 

« Vous êtes conscient du fait que cette situation est… malsaine ? »

 

Il hausse les épaules, un peu gêné puis reprend sa position de patient, assis bien droit sur ses fesses, le regard modeste et les mains croisées sur les genoux.

 

«  Avez-vous déjà essayé l’hôtel ? »

 

« L’hôtel ? »

 

« Oui, vous louez une chambre pour la nuit et là au moins vous pourrez dormir tranquille ?  Vous allez l’air au bout du rouleau, votre mine est épouvantable, vos cernes sous les yeux gonflés et grisâtres… vous ne tiendrez plus très longtemps à ce rythme. Vous avez un besoin urgent de sommeil et de décontraction. »

 

 

« Hier, elle s’est assise dans le noir au coin du lit et m’a veillé jusqu’ à ce que je m’endorme. En fait,  j’ai du faire semblant pendant plus d’une heure en contrôlant ma respiration, avant qu’elle ne se lève rassurée et retourne dans sa chambre. »

 

« Bon… on essaie l’hôtel ? »

 

« Elle va râler, vous pouvez pas savoir. Elle a peur quand je ne suis pas là et passera la nuit devant le fenêtre à attendre mon retour.  C’est l’engueulade assurée et elle va me tirer la tête toute la journée.  Si vous croyez que c’est drôle ! »

 

« Alors annoncez-lui que vous allez prendre quelques jours de vacances, et allez à la mer ou en Ardennes. Vous croyez qu’elle vous suivra ?»

 

« Je ne sais pas, docteur…  non, je ne crois pas… mais la laisser seule, c’est… c’est impossible… c’est une vieille femme. »

 

Il se lève excédé  et se met à arpenter la pièce de long en large sous le regard énigmatique des deux verres brillants qui l’observent dans l’ombre de la lampe de chevet.

 

« Non… je dois la tuer, il n’y a pas d’autre solution.  Je ne la supporte plus… je ne la supporte plus ! » Il lève le ton et se met à crier : «  je dois la tuer, mais j’ignore comment ? Aidez moi, je vous en prie…. Comment fait-on pour tuer un fantôme ! »

 

« Je ne vois que deux solutions… » chuchote  doucement le voix derrière le bureau. « Ou vous prenez vos médicaments et elle disparaîtra d’elle-même. Mais vous serez groggy,  littéralement assommé et elle risque de réapparaître dès que les produits auront cessé leur effet… ou… »

 

« Ou… »

 

« Ou vous partez en vacances. »

 

 

                                                                       ***

 

« C’est vraiment la reine des salopes, cette psy de mes deux… partir en vacances !  »

 

« M’man surveille ton langage… j’aime pas quand tu deviens vulgaire ! Tu ne faisais jamais ça avant ta mort. »

 

«  M’abandonner en quelque sorte… pourquoi ne pas m’attacher à un arbre tant qu’on y est ? Comme une chienne, avec une gamelle et un peu d’eau !  Ou me placer dans un home… t’es bien sûr que c’est elle qui t’a donné ce conseil ou toi qui invente un truc pour te débarrasser de moi ? »

 

« M’man, je dois dormir. DOR-MIR. Je tombe de sommeil et tu ne cesses de me harceler… regarde, je n’ai même plus la force de me fâcher ! »

 

« Fatigué ! Alors que tu ne fiches rien de toute la journée… tu ne travailles pas, tu te lèves vers midi et traîne en pantoufles dans l’appartement sans même t’habiller ! »

 

« Je suis habillé ! »

 

« Oui, pour aller voir ta truie ! »

 

« Je suis malade M’man, gravement malade. En plein délire schyzophrènique… du matin au soir et du soir au matin ! Te rends-tu compte qu’à l’instant même, je me dispute avec une morte ! » Ce dernier mot il le hurle comme seul un minable peut le faire lorsqu’il explose sa souffrance frénétique au plafond.

 

Silence.

 

Ils sont face à face, immobiles, se ressemblent, forcément. Il la domine d’une tête mais on voit clairement que c’est elle qui le surplombe.

 

Et puis soudain, elle change d’allure. De harpie déchaînée, elle devient soudain une petite femme réservée et calme. Ses yeux s’éteignent, ses épaules s’affaissent et ses pauvres mains de vielle nouées sur le ventre s’appaisent, tandis qu’elle explique d’une voix presque douce :

 

« Je ne suis pas morte Garçon… je ne me suis pas jetée par la fenêtre parce que tu m’aurais annoncé ton départ… tout ça, c’est dans ta tête, dans ton délire. D’ailleurs où irais-tu ? C’est pas avec ton maigre pécule de la mutuelle que tu pourrais te louer une chambre à Bruxelles ! »

 

« J’étais à ton enterrement M’man ! Avec Tante Jeanine, Mon’Onc René, la voisine… même que le curé était noir, vu qu’on en trouve plus de blancs… je le vois et l’entends encore répéter ‘ma chère Emma’ par-ci, ‘Ma chère Emma’ par là… à mourir de rire ! »

 

« Mon’Onc René est décédé un an avant ton père, Garçon, et tu confonds ton curé avec le nouveau facteur qui vient d’ Afrique.  Mais bon… on ne va pas recommencer. Je suis morte ? D’accord. Alors la morte te demande de passer à table, car ça va refroidir. »

 

 

***

 

Deux heures plus tard.

 

« Que fais-tu ? »

 

Il a renversé la boite à chaussures avec les photos sur la table du salon et les étale devant lui  comme un jeu de cartes. La  plupart sont en noir et blanc, jaunies par le temps et certaines ont même des bords ondulés ainsi que cela se faisait dans les années 60-70.

 

« Je cherche des clichés avec Mon’Onc René… » 

 

« Tu n’en trouveras pas, ou alors très anciens... » commente calmement la vieille en levant des yeux plein de commisération.  «  On n’a plus jamais pris de photos depuis la mort de ton père. Je me demande d’ailleurs avec quoi, puisqu’il a cassé l’appareil en le laissant tomber sur le carrelage de la cuisine. Tu t’en souviens quand même ! »

 

«  Oui M’man, je m’en souviens. Comme je me souviens parfaitement de ton enterrement. »

 

Soupir.

 

« Bon, je vais dormir… on dirait que tu t’es calmé.  C’est bien. N’oublie pas d’éteindre le chauffage. »

 

 

                                                           ***

 

Il marche d’un pas rapide et décidé, les sourcils froncés et les poings serrés à cau fond des poches de son imper. Une dame qui vient à sa rencontre sur le trottoir se dépêche de traverser, affolée par son regard noir et dément.

 

Le porche est entrouvert, comme d’habitude. Il pousse le lourd battant sans sonner puis grimpe quatre à quatre les escaliers vermoulus qui résonnent dans la cage avec un  bruit de roulement de grosse caisse.

 

Premier palier à droite. Il ouvre sans frapper et s’arrête le souffle court, les yeux révulsés de colère dans la grande pièce sombre où  on devine la psy en plein travail dans l’ombre de sa lampe de bureau.

 

« Vous êtes en avance, Monsieur Renoir et vous avez oublié de frapper… »commente la voix calme et doctorale. « Je vous demanderai à l’ avenir de respecter scrupuleusement nos conventions. Notre rendez-vous est fixé à 20h00, dans sept minutes et se termine à 21h00. Sans règles précises, il n’y a pas de traitement possible… »

 

« Je suis à bout, docteur… je dois savoir ! »

 

« Je ne vous écoute pas, Monsieur Renoir. Pas avant… six minutes. Prenez place et patientez. Je termine un rapport… »

 

« Je dois savoir ! »

 

Il avance menaçant et s’appuie des mains sur le meuble, face aux yeux de hibou qui l’observent un instant sans la moindre expression, puis se rabaissent pour terminer sa lecture sans plus s’occuper de lui.

 

« Je veux savoir… maintenant… tout de suite ! »  hurle t-il en sautillant sur place comme un petit enfant qui piquer sa crise.

 

Elle ouvre son tiroir, jette un coup d’œil à la petite montre dorée, pousse un tout petit soupir ( à moins qu’il n’agisse plus simplement d’une respiration un rien courroucée ), pose son crayon dans le boitier convenu et lui indique enfin d’ une main potelée qu’il peut s’ asseoir.

 

« Monsieur Renoir… » souffle t’elle d’un ton administratif en cherchant son dossier dans un tas empilé devant elle. « Voilà… »  Elle ouvre lentement la farde, relis posément en suivant du doigt ses notes précédentes puis déclare enfin : « Je vous écoute… »

 

L’homme est rubicond de colère. Les veines de ses tempe semblent prêtes à exploser et c’est d’une voix qui dérape dans le régistre castra qu’il tonitrue : « qu’il y a-t-il sur le certificat de décès que je vous ai remis ? Ma mère prétend que c’est une page que j’ai arrachée dans un catalogue ? Vous l’avez vue… et ne m’avez rien dit ?  Je dois savoir. Je veux savoir… »

« A votre avis ? » Elle recule sur son dossier et l’observe à travers les verres ronds de ses lunettes comme s’il était un insecte punaisé dans un cadre.

 

« Ah ! » il se redresse comme un ressort et frappe un grand coup sur la table, la bave aux lèvres. « C’est votre avis que je veux ! Faites très attention Docteur… je suis prêt à tout et très, très, très énervé ! » »

 

« Monsieur Renoir ! » Le même ton sévère et froid qu’employait sa prof de math quand il inventait n’importe quoi pour expliquer qu’il n’avait pas fait son devoir. « Ce n’est pas à moi de vous dire ce qu’il faut ou ne faut pas penser. Mais à vous. Vous êtes malade, en plein délire schyzophrénique et en plus : vous refusez de vous soigner. C’est à vous de faire le tri entre le vrai et le faux… à vous. »

 

« Ah ! » Nouveau rugissement. Il plonge une main tremblotante dans la poche intérieure de son manteau et en tire un long couteau de cuisine qu’il dresse au dessus de sa tête échevelée et plante d’un seul coup dans le bois du bureau, à travers les feuillets éparts. « Je veux savoir… ma mère est-elle morte, oui ou non ? » Il grimpe à genoux sur le pupitre et renverse la lampe qui tombe de guinguois et éclaire la scène d’une lumière rasante, quasi irréelle. « J’ exige une réponse… tout de suite… est-elle morte ?  »

 

La doctoresse recule instinctivement sur son fauteuil à roulettes, coincée désormais par le mur dans son dos et sa corpulence qui l’empêche de s’esquiver. Sa voix a changée et on y  perçoit une forte inquiétude.

 

 « Ecoutez-moi bien Mr Renoir… ce n’est pas une bonne idée et ça risque de vous angoisser encore plus, mais ne vus me laissez pas le choix. Alors, voilà ce que nous allons faire. On va téléphoner, maintenant, à l’ instant même,  à votre mère… »

 

« Ca ne sert à rien, elle ne décroche jamais… c’est toujours moi qui répond, comme le faisait mon père.  »

 

« On va insister… disons, cinq minutes. Si elle existe, si elle est là, elle finira par prendre le cornet, ne serait-ce que par peur qu’ un accident ne vous soit arrivé… et nous saurons ! Vous pas… puisque vous pourriez fort bien imaginer sa voix. Mais moi oui…. Et je vous dirai. C’est contraire à tous mes principes, mais je le ferai ! »

 

Elle réussit difficilement à s’extraire de son siège, se lève avec lourdeur ce qui, vu sa taille,  amène sa tête bouffie à hauteur de l’homme agenouillé sur son bureau. Elle tire le gros téléphone à cadran vers elle et se met à former dans un cliquetis lugubre les numéros inscrits au feutre noir sur le dossier cartonné de son client.

 

Renoir suit le moindre de ces gestes, la panique sur le visage. Il transpire si abondamment que des gouttes de sueur glissent de son front et plicploquent sur ses joues. Deux grandes taches sombres se sont formées sur son imper à la place des aisselles et ses doigts refermés sur le manche de sa lame sont tellement crispés qu’on pourrait les entendre craquer.

 

Ca sonne.

 

Longuement, interminablement. Une minute, deux minutes…

 

Trois minutes.

 

Puis soudain… un déclic… un long silence et enfin  une voix chevrotante de vielle femme qui demande : «  Oui ? »   

 

 

                                                           ***

 

Et arriva ce qui devait arriver.

 

 

                                                           ***

 

« Mais c’est quoi ce bordel ! » explose le commissaire en pénétrant en coup de vent dans le bureau des inspecteurs. « Y’a une p’tit vieille qui pleurniche en bas à la réception, le planton qui me raconte que son fils vient de massacrer son psy et vous êtes là tous les deux à prendre le café ? »

 

« Non Boss, c’est pas comme ça… le gars est dans le bureau à côté avec Roland… »

 

« Dangereux ? »

 

« Pensez-vous, 40 kilos tout mouillé ! »

 

« Bon… et alors ? »

 

« Il a déboulé ici il  y a une petite heure en hurlant qu’il venait d’assassiner sa doctoresse à coups de couteau. Or il ne portait aucune trace de sang… Bon, on a quand même foncé sur place… C’est une maison abandonnée, avec un porche entr’ouvert. On a tout visité à la lampe de poche, car il n’y a plus d’électricité. C’est vide de chez vide, de la cave au grenier. Sauf au premier, une grande pièce poussiéreuse avec pour tout mobilier un bureau bancal et une chaise dépaillée… »

 

Il tend un café à son supérieur.

 

« Et vous savez quoi ? Le plus marrant… on a trouvé 5 billets de cinquante euros dans le tiroir du meuble !  Je les ai déposés avec mon rapport devant votre écran. »

 

 

 

 

 

                                                                       FIN

 

Bob Boutique

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M'man, une nouvelle de Bob Boutique. Première partie

Publié le par aloys.over-blog.com

 

 

bobclin

 

 

M’man

 

 

Il était une fois un petit bonhomme, genre Mister Bean en plus posé, qui se tenait immobile devant le porche entrouvert d’un immeuble de pierres grises qu’on pourrait croire à l’abandon. Tout y est froid, délabré, poussiéreux, avec de hautes fenêtres opaques de saleté, derrière lesquelles pendent des rideaux déchirés.

 

Seul élément complètement désassorti, une plaque en cuivre, brillante, insolente presque, qui annonce sur le côté droit de l’entrée : ‘Docteur Cécile Griets - psychiatre analyste ’. Puis scotché au dessus,  une feuille A5 recouverte d’un film plastique sur laquelle on a écrit au feutre noir : ‘ 1° étage à droite – sonnez fort !’

 

Le minus a l’air calme et détaché, les bras croisés dans le dos d’un imper défraîchi à la Columbo. Mais si on observe bien, on voit ses doigts s’ouvrir et se fermer nerveusement tandis qu’il  balance légèrement d’un pied sur l’autre. On le sent indécis et dans le même temps terriblement tendu.

 

Il se décide enfin, pose un doigt sur le bouton de la sonnette et pousse longuement dans un bruit de carillon suranné.

 

« C’est ouvert… » grésille une voix dans le parlophone, « poussez fort. Attention, la lampe de la cage d’escalier ne fonctionne plus… je laisse ouvert. »

 

L’escalier de chêne, monumental,  gémit à chaque marche. Il fait tellement sombre qu’il se tient à la rampe pour grimper et accède enfin au palier vaguement éclairé par un rai de lumière, qui tombe comme un spot de théâtre d’une haute porte béante.

 

Le cabinet est plongé dans la pénombre et il doit plisser les yeux pour reconnaître derrière l’éclairage ovale d’un abat-jour, la silhouette de la doctoresse dont les verres de lunettes brillent curieusement dans le noir.

 

« Bonsoir, Monsieur Renoir… » dit-elle en se levant et en contournant le large bureau pour venir à sa rencontre. Elle est… immense et ressemble furieusement à la fameuse Mademoiselle Gourdin du film « Mathilda »….   la poigne est ferme, le regard perçant. « Asseyez-vous, je vous prie… » Elle lui avance  d’une seule main, une chaise haute capitonnée de cuir, comme s’il s’agissait d’un simple tabouret plastique.

 

Quelques minutes pour les formules d’usage, nom, prénom, adresse, âge, composition de famille etc… puis la question fatidique, posée calmement, les mains croisées sur le dossier qu’elle vient de constituer.

 

« Hé bien, je vous écoute. Quel est votre problème ? »

 

L’homme se tortille un instant sur son siège, jette des regards apeurés aux quatre coins de la pièce et murmure enfin entre les dents : «  c’est… Maman. »

 

« Votre Maman ? »

 

« Oui »

 

« Mais encore ? »

 

Il plonge la tête vers ses chaussures qu’il examine avec attention, fait une moue dubitative puis revient vers les verres brillants qui l’observent dans l’ombre. « Elle me harcèle, elle me critique tout le temps, elle se mêle de tout… » il se gratte le crâne comme s’il cherchait ses mots… « j’ai envie... de la tuer. »

 

Aucune réaction marquante de l’autre côté du pupitre, sinon une grosse main molle qui s’empare doucement d’un crayon et écrit quelques mots sur une feuille de papier.

 

« Vous vivez avec elle ? »

 

« Oui… enfin… non.»

 

« Vous savez, Monsieur Renoir… nous avons tous à un moment ou un autre envie de tuer quelqu’un… c’est excessif bien sûr, mais pas vraiment anormal. »

 

« Je sais  Madame…  le problème… » son regard repart au plafond.

 

« Oui… le problème ? »

 

« Le problème c’est que Maman est morte. Elle est décédée il y a trois ans et repose au cimetière de Laeken. »

 

 

***

 

 

« Et alors, qu’est-ce qu’elle a dit ? »

 

Elle l’attend à sa place habituelle, dans le grand fauteuil près du radiateur, à côté de la porte  de la salle de bain, face à la télé. Maigre et sèche comme une trique. Ses cheveux gris noués en chignon. Elle croise les bras sur son tablier noir et plisse les yeux derrière ses bésicles cerclées de fer pour mieux le jauger. Elle fait toujours ça, quand elle se méfie et prévient un mensonge ou une dérobade.

 

« Ben comme je le pensais… même diagnostique que sur internet.  schyzophrénie !  Schyzophrénie à tendance paranoïde. » Il ôte son imper et le dépose sur le dossier d’une  chaise de la salle à manger. « Et encore, je lui ai raconté le tiers du quart. »

 

« Enlève tes chaussures, tu vas salir le tapis et range ton manteau dans la penderie… sur un cintre s’il te plait.  Pas comme hier soir où tu l’as roulé en boule au fond de l’armoire ! »  Elle pousse un long soupir, lisse le tissu de sa robe d’une main décharnées aux veines saillantes et pointe son nez en forme de bec dans  sa direction. « Schyzophrénie, schyzophrénie… qu’est-ce qu’ils en savent ces docteurs. Ils ne sont pas dans ta tête ! Et puis qu’est-ce que ça veut dire ce charabia… tu n’inventerais pas encore un truc pour me placer dans un home ? »

 

« Man ! Arrête… »

 

« Tu crois que je ne le sais pas ? Tu me prends pour une idiote ? »

 

Soupir.

 

« Y’a du café ? »

 

« Il en reste dans la cuisine. Inutile d’en refaire, ça coûte bien assez cher comme ça et nettoie ta tasse… combien de fois devrai-je te répéter qu’on rince sa tasse après s’en être servi. »

 

« Schyzo… en gros, ça signifie que j’hallucine… que je vois des trucs qui n’existent pas. Toi par exemple… »

 

« Et voilà, ça recommence… » sa voix monte  dans les aigües, tandis que ses mains battent l’air de colère. « Mais qu’ai-je fait au bon dieu pour avoir un gosse comme toi !  Tu ne vas pas recommencer avec ma mort… »

 

« M’man, j’étais à ton enterrement… »

 

« Ben voyons… » Elle se lève d’un bloc et file dignement vers la chambre à coucher que masque deux grandes tentures de velours. « Je vais au lit… je suis fatigué de tes bêtises. Bonsoir. »

 

« Arrête ! » Il hurle et frappe violemment la table du plat de la main.

 

Elle se fige un instant, se retourne à demi, le transperce d’un regard inexpressif et crache enfin, après un pfff... méprisant. « C’est qu’il oserait frapper sa mère … et ça t’a coûté combien cette plaisanterie ? »

 

«  49 euros. »

 

«  50 euros ! Tu te rends compte… un gros billet pour t’apprendre ce que nous savons tous les deux.  Plus les médicaments sans doute ? »

 

Il s’assied lourdement derrière la table et se sert un café. « J’irai pas les chercher. Je le sais bien que tu es morte… je te vois, mais tu n’es pas là. Tout ça se passe quelque part dans mon cerveau, dans la partie frontale ai-je lu.Je suis peut-être schyzo mais pas fou…  Je revois ton enterrement comme si c’était hier. Tante Jeanine, Mon Onc René et tous les autres… ».

 

Ils restent figés tous les deux, comme si quelqu’un venait de pousser sur ‘pause’. Puis après un temps interminable.

 

« Je ne sais pas ce que tu vas devenir fils, quand je serai partie… quand je serai réellement partie ! »

 

« Arrête ! » Il s’étonne presque d’avoir hurlé si fort. « Il faut que ça cesse, M’an… il faut que ça cesse. Je ne le supporte plus. »

 

 

***

 

 

« Vous avez apporté l’attestation ? » demande posément les verres brillants derrière l’abat-jour. Au fond, il ne sait même pas à quoi ressemble son analyste, sinon qu’elle est très grande, plutôt forte et incroyablement absente.

 

Il lui tend un document, une photocopie du  certificat de décès, qu’elle examine soigneusement puis glisse dans la farde à son nom posée sur le bureau qui les sépare. « Très bien. Votre Maman est décédée un quinze juillet, il y a trois ans et trois mois, mais vous la voyez et l’entendez depuis… depuis combien de temps ? »

 

« Le soir même de la cérémonie. Elle m’attendait dans le salon… »

 

« Et cela ne vous a pas choqué, voire angoissé ? »

 

« Hé bien, à vrai dire… c’était si naturel que je n’ai même pas eu le temps de m’inquiéter, car elle m’a tout de suite reproché d’être allé à la cérémonie avec des souliers non cirés. »

 

« Quelle âge avait-elle ? »

 

« Quatre-vingt deux… »

 

« Et elle est morte de quoi ? »

 

« Un suicide. Elle s’est jetée du premier étage dans la cour en béton du jardin. Les flics prétendent que c’est un accident et qu’elle essayait de nettoyer les carreaux, vu que le tabouret était posé à côté de la grande fenêtre. Mais moi, je sais que c’est un suicide. »

 

« Pourquoi en êtes-vous si certain ? »

 

« Parce qu’on arrêtait pas de se disputer et que je lui avais annoncé le matin même que j’allais quitter le maison pour vivre ailleurs, seul. »

 

« Vous la voyez comment depuis…  son décès: floue, vaporeuse, comme dans un rêve ? »

 

« Non, non, Docteur. Clairement. Aussi clairement que je vous vois. »

 

La grosse main boudinée court comme un petit animal dans le rond de lumière qui tombe sur la table et prend des notes, avec un bout de crayon terminé par une gomme rouge. Elle s’applique, sans se presser, trace des lignes bien droites, et revient parfois en arrière pour souligner un mot…

 

« L’avez-vous déjà touchée ? »

 

« Je ne comprends pas très bien… »

 

« Lui avez-vous pris la main ou le coude pour l’aider à s’asseoir par exemple ? »

 

« Non. De son vivant déjà, elle avait horreur des contacts physiques. Alors, maintenant qu’elle est morte… »

 

« Votre Maman ne vous a jamais pris dans ses bras ? »

 

« Jamais… je crois que les hommes la dégoutent… enfin, la dégoûtaient. »

 

« Même votre Père ? »

 

« Surtout mon Père. Aussi loin que je me souvienne, ils faisaient chambres à part. L’ambiance était tendue à la maison, ça s’engueulait tout le temps. Ca c’est amélioré après sa mort, il  ya dix ans, une tumeur au cerveau, foudroyante. » Il triture ses doigts contre son ventre, visiblement ennuyé. Un long silence… «  puis ça a recommencé,  mais avec moi maintenant. »

 

Suit une longue interruption au cours de laquelle on entend distinctement la pointe du crayon gratter le papier. Il pourrait tout aussi bien être seul dans la pièce tant elle semble l’ignorer. Puis après une ou deux ou trois minutes  interminables…

 

 « Vous mangez ensemble le soir ? Elle vide son assiette ? »

 

« Ca fait longtemps qu’elle ne partage plus mon repas. Elle trouve que je fais du bruit en mastiquant, déglutis en buvant et puis de toute façon, elle ne supporte pas de me voir manger la bouche ouverte… bref,  je suppose qu’elle se nourrit à la cuisine, ou pas du tout… après tout elle est morte. »

 

« Et la nuit ? »

 

« Je ne saisis pas très bien ? »

 

« Vous ne dormez quand même pas avec elle ? Comment cela se passe t-il lorsque vous vous glissez dans votre lit ? Vous sentez-vous plus calme, libéré ? »

 

« Oui et non, car je sais qu’elle écoute de sa chambre et refuse de s’endormir avant que je ne l’ai fait. Et si ça traîne, elle se relève et vient se poster dans le noir au pied de mon lit. Ca me fait râler, vous ne pouvez pas savoir… »

 

« Avez-vous pris les pilules que je vous ai prescrites ? »

 

« Hé bien… oui, évidemment. » Il sent confusément qu’il ment mal et qu’elle n’est pas dupe. Mais à cet instant retentit un son tenu. Elle ouvre son tiroir en tire une petite montre dorée et un cahier d’ordonnances dont elle remplit un feuillet qu’elle dépose sur le bureau, puis décrète : « l’heure est passée. Je vous reverrai lundi prochain à la même heure. Je ne vous prescris pas d’ Olanzapine puisque, manifestement,  vous ne les avez pas employés. Ca fait quarante-neuf euros. »

 

 

 

***

 

 

« Et alors, qu’est-ce que la grosse a dit ? »

 

Elle l’attend dans la pénombre  du palier  du premier étage, un fichu triangulaire sur les épaules. Le rez-de-chaussée autrefois en  location est inoccupé, car leurs disputes incessantes et bruyantes  ont fini par lasser son occupant, un comptable qui ne rentrait pourtant que tard le soir.

 

C’est la première fois qu’il la voit hors de l’appartement et reste figé d’ étonnement, sur les marches.

 

« Et alors ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? »

 

« Ben… elle ne parle presque pas… elle pose une question puis me laisse aller, en prenant des notes. Allez, rentre, tu vas prendre froid. » Ils retournent à la queue leu-leu dans l’appartement dont la porte est grande ouverte sur le couloir. Ca aussi c’est nouveau, elle ne l’a jamais fait.

 

« Mais c’est pas possible ça ! Pour cinquante euros elle devrait au moins te donner un avis médical ! T’es vraiment une cruche… »

 

« Je lui ai montré ton certificat de décès... »

 

« N’importe quoi ! Le papier que tu m’as montré hier ? »

 

« Tout juste. »

 

« Ce n’est qu’une publicité, garçon… une bête réclame des ‘Trois Suisses’. »

 

« Elle l’a quand même lu et glissé dans ma farde. »

 

« Et elle n’a rien dit ? »

 

« Elle a constaté que tu étais bien morte, c’est tout…  ha oui… elle m’a aussi demandé pourquoi on ne se touchait pas ? »

 

« Quoi ! » Elle se retourne d’un bloc et fonce sur lui, le visage froncé de colère , les mains blanches veinées de bleu accrochées comme des serres sur le châle aussi noir que son tablier de ménage. «  répète ! »

 

« Elle a demandé… s’il m’arrivait de te toucher. »

 

On la sent prête à s’étouffer d’indignation, les yeux révulsés, elle tremble sur place comme une feuille. « Sale truie perverse !  Elle s’imagine peut-être que tu veux remplacer ton père… et me sauter dessus comme un chien en chaleur…  »

 

« Mais non, Maman… elle songeait à un baiser le soir avant d’aller te coucher ou une main sur ton épaule pour… enfin, je ne sais pas, moi ! »

l’angoisse le prend à la gorge et son estomac se noue comme si on tordait du linge dans son ventre.

 

Mais le vieille est soudain déchaînée et lève ses petits poings misérables vers le plafond en hurlant et postillonnant à travers ses longues dents jaunes… « C’est une sale pute, une truie, tu m’entends… une truie… tu veux que je te montre par où tu es passé... tu veux voir ? » Elle relève avec frénésie son tablier, sa robe puis sa combinaison sur ses jambes  décharnées et blafardes, découvrant un caleçon flottant qu’elle s’apprête à arracher à son tour…

 

« Maman, arrête ! Arrête ! »

 

 

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