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Jean-Claude Texier : un extrait de L'élitiste

Publié le par aloys

P1070295Roméo de Rivera, proviseur socialiste imprégné de marxisme, grand admirateur de Staline, vient d'être nommé en zone sensible de la banlieue parisienne.  
 

"...Il terminait son septennat lorsqu'il fut remarqué, lors du Congrès de Rennes en 1990, par un personnage influent qui lui assura sa nomination à Champfleury, sur la rive gauche de la Marne, en face de Saint-Sauveur.

 

   Là, il dut mettre son orgueil en berne. Comme il l'avait appréhendé, il trouva un endroit dévasté par les voyous des cités avoisinantes. De nombreux enfants d'immigrés  y côtoyaient les rebuts des autres lycées. Le manque de crédit, la pauvreté, la hantise du chômage, le racisme et la violence avaient créé un climat peu propice aux études. Le seul espoir de promotion était de franchir cette rivière, se faire admettre à Edith Cavell où se formaient les élites. Alors il entendit pour la première fois, prononcé avec respect et admiration, le nom de Charvache. On parlait d'un modèle de proviseur, d'un chef-d'oeuvre de lycée, avec ce mélange d'envie et de dédain propre à tous ceux qui désirent secrètement ce qu'ils ne peuvent avoir. Roméo se sentait leur frère, lui qui était loin de pouvoir prétendre à autre chose que le lycée poubelle dont il avait hérité. 

 

   Imaginez un architecte qui se serait trompé de commande et aurait livré les plans d'une aérogare affectés à la construction d'une école en haut d'une colline, et vous aurez une idée du bâtiment dont Roméo prit possession cette année-là. Une forme circulaire, un plafond bas tout noir, des couloirs gris, tous semblables, aussi larges que des rues où des foules de voyageurs auraient pu débarquer, où l'on tournait en rond en se perdant aisément faute de repères, où les portes des salles se confondaient avec les parois uniformes. Un labyrinthe inextricable où même les habitués s'égaraient étourdiment, des corridors interchangeables, rigoureusement identiques, comme pour induire les usagers en erreur, si bien qu'y entrer, c'était déjà perdre son temps. L'ensemble était si laid, si mal conçu, si cauchemardesque, que même les vandales avaient renoncé à écrire dessus, le jugeant sans doute indigne de porter leur empreinte. On aurait pu y tourner un film d'horreur en faisant l'économie d'un décorateur ; il éveillait un tel désir de fuir que l'on y cherchait instinctivement le comptoir d'une compagnie aérienne où une belle hôtesse vous inviterait à des voyages enchanteurs pour oublier les lieux. Hélas, la seule hôtesse se trouvait à l'entrée, enfermée dans une cage de fer doublée de vitres incassables. Elle actionnait un portillon, après que l'on eu décliné son identité par l'interphone. Lorsqu'on s'adressait directement à elle, seul un minuscule guichet permettait d'entendre sa voix, tant elle était protégée du bruit et de la violence. Des caméras vidéos lorgnaient les clôtures entourant le terrain vague qui tenait lieu de jardin. D'autres vous épiaient à l'intérieur, dissimulées dans le noir du plafond, où les rayons obliques du soleil matinal allumaient leur oeil sinistre. La drogue ignoble avait trouvé là une terre d'élection. Telle était l'aérogare Maurice Barrès, une Colline Peu Inspirée, aux dires des lettrés.

 

   Un personnel aussi moche agrémentait l'établissement. Une adjointe rousse échevelée, affolée, criarde, toujours à bout de nerfs, des employés administratifs désabusés, dépassés, démoralisés par des confrontations constantes. Deux secrétaires si mal fagotées qu'on les aurait confondues avec la clientèle dépenaillée, ébouriffée, ahurie, de traîne-savates loqueteux, au dos courbé de vieillards, qui allaient de travers, comme ivres, dans le dédale des couloirs. Emprisonnée par les portes coupe-feu, stagnait une odeur persistante de moisi que les brefs courants d'air ne parvenaient pas à chasser. Une désorganisation complète à tous les échelons choqua son esprit rationnel. On se chamaillait dans chaque bureau, on se renvoyait des tâches et des jurons en gueulant :

"Ca ne me regarde pas ! Faites votre boulot, nom de Dieu !"

 

   Le bureau de son adjointe était séparé du sien par tout un couloir circulaire. On y faisait d'interminables allées et venues, on y parcourait des kilomètres inutiles, un épuisant marathon quotidien où l'on trimbalait des piles de documents sur des chariots brinquebalants. Des dossiers s'empilaient pêle-mêle sur des pupitres en guise de tables, on semblait partout à la recherche de quelque chose d'introuvable, en proie à une rogne hargneuse. Le premier jour, l'adjointe ne répondit pas à ses demandes réitérées d'ouvrir sa porte : pour avoir la paix, elle s'était renfermée à clef. Le lendemain, il eut bien envie d'en faire autant. Une flopée de mécontents s'alignait devant son bureau pour présenter leurs doléances. Il écouta les plaintes et revendications, prit des notes, et renvoya tout le monde avec le remède miracle dont les politiques font si ample usage : des promesses."   

 

 


Elke Texier

champsromanesques.over-blog.com

 

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Gauthier Hiernaux a lu "Poulet aux olives" de Jean-Philippe Querton

Publié le par aloys.over-blog.com

gauthier hiernaux2

 

Jean-Philippe Querton

 

Mortel poulet

 

Ce n’est pas la fiche de lecture d’un seul roman que je vous propose aujourd’hui, mais celle de deux ouvrages (« Le Poulet aux olives » et « Mortelle praline ») qui n’ont pas en commun que leur auteur, Jean-Philippe Querton dont j’avais, il y a peu, chanté les louanges (voir « L’homme à la Chimay bleue » plus bas sur cette page) mais également le personnage principal, le détective très inspiré nommé Marcel Quinchon. 


Quelque peu refroidi par l’une de mes dernières lectures, je me suis délecté des pages savoureuses du premier roman de l’auteur intitulé « Le Poulet aux olives ». D’emblée, le romancier nous met au parfum : il s’agit d’un polar gastronomique, association qui n’est pas sans rappeler le regretté Manuel V. Montalban. Mais la Barcelone de Montalban a été troquée contre des contrées qui nous sont plus proches (Nivelles, Rebecq…) dans lequel Quinchon (appelons-le « Marcel », il ne s’en offusquera pas), doté d’une verve comparable à son appétit, évolue comme un poisson dans le ricard.


En quelques mots : Marcel Quinchon est appelé par une vieille rombière qui soupçonne sonhttp://www.bandbsa.be/contes/pouletolives.jpg mari d’infidélité. Une affaire somme toute très banale qui ennuie mortellement le privé. Mais quand la vieille est salement égorgée et que d’autres individus, liés de près à la famille, tombent comme des mouches, l’affaire se corse.


Dans « Mortelle praline », le dernier roman de l’auteur, Marcel Quinchon mène l’enquête dans le milieu hospitalier dans la région de La Louvière. Un peu moins de gastronomie dans ce dernier tome des enquêtes du détective amateur de bonne chair (celle qui se mange et celle qu’on honore) mais un ton et un humour qui ne peuvent laisser les amateurs de bons mots et d’atmosphères indifférents.     


Deux excellents bouquins à dévorer sans modération devant un bon feu de cheminée... ou un verre de Chimay.         

 

 

Gauthier Hiernaux

grandeuretdecadence.wordpress.com

 

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Hugues Draye : Un extrait de "Chemin faisant..."

Publié le par aloys.over-blog.com

H.draye

LISLES-MARTINS

1

J'aurai marché dans la forêt depuis une heure ou deux. Les arbres auront défilé les uns après les autres. Un coucher de soleil aura transpercé les branches.

Je n'entendrai pas les oiseaux. Ma tête sera encombrée d'une musique, d'un souvenir ou d'un projet. Les sentiers tortueux se succéderont et je verrai en chacun la réplique du précédent.

Je me demanderai, en apercevant les bouleaux, si les feuilles qui s'en détachent meurent à l'instant où elles quittent leur branche maternelle ou à la seconde précise où elles atteignent – et touchent – le  sol.

J'entendrai un coup de feu. J'imaginerai les chasseurs - ou les assassins - au loin. Je tournerai la tête vers les buissons. Je croirai reconnaître la casquette du Champenois, ce héros gaumais.

Je frissonnerai.

Je poursuivrai ma route.

2

"Combien de temps avez-vous marché dans la forêt, monsieur?"

"Je n'en sais rien, docteur"

Oui, la visite médicale aura commencé. On établira mon dossier. Je passerai sur la balance. Je serai ensuite prié d'attendre dans un box voisin. Et je créerai mon suspense.

Cinq minutes. Dix minutes. Un quart d'heure.

 Et le diagnostic tombera.

"Je ne dois plus vous apprendre, mon cher patient, que la pensée n'existe pas. Vous savez que les flashs qui passent dans notre cerveau à longueur de journée ne sont pas vraiment l'expression de notre volonté, que des planètes existant réellement dans le cosmos nous envoient journellement, grâce à un système de satellites, des photos ou des extraits de leur vie. Depuis quelques mois, je voyais des oranges bleues partout. Je me suis donné la peine, en tant que médecin, d'analyser scientifiquement cette chimère. Le résultat fut concluant : les fruits, soi-disant imaginaires vu leur couleur, se trouvent et existent matériellement sur Wivin, un astéroïde situé à trois milliards de kilomètres en diagonale de la couche atmosphérique. Il se pourrait - nous l'avons calculé - que certaines planètes, au cours des vingt prochaines années qui vont arriver, entrent en collision"

"Où voulez-vous en venir ?"

"Nous désirerions, afin d'éviter ce phénomène, parachuter des hommes sur place. Vos prises de sang et votre potentiel urinaire ont démontré, cellule après cellule, que vous étiez l’homme de la situation. On va vous envoyer là-bas. Vous allez découvrir vos rêves en chair et en os. Juste le temps d'une piqûre"

Et … je me laisserai faire.

 

3

Lisles-Martins.

Ainsi, le panneau - qui indiquait Liège-Guillemins dans la réalité - aura changé de nom lors de l'arrivée du train. Comme dans mes rêves.

Je jetterai mon ticket dans la poubelle du quai, j'arpenterai la salle des pas perdus, je consulterai les tableaux horaires et je raserai les murs. Comme dans la réalité.

Mon amie, ma Dulcinée, pour me surprendre, déposera sa main sur ma nuque. Un journal siégera dans la poche droite de son manteau. Elle mangera un bâton de chocolat. Elle laissera vagabonder sa main droite sur les boutons de nacre de son chemisier rouge. Elle claquera des dents et je verrai un soleil. Comme dans les rêves où je la rencontre. Nous traverserons le boulevard, main dans la main. Nous nous attarderons devant les magasins. L'herbe du parc sera rouge. Et mon amie regardera droit devant elle. Je ne connaîtrai toujours pas son prénom.

"Sœur Marie-Claire a téléphoné, mon chéri", dira-t-elle, comme ça, par hasard.

Je me rappellerai, moi qui connais mes scénarios amoureux par cœur, de ma première rencontre avec ma blonde dans une bibliothèque tenue par une religieuse.

"Ont-ils réparé la télé ?", demanderai-je encore. En me souvenant des fameux parasites devant l'image témoin de notre première rencontre.

Elle me tendra ses lèvres. Elle m'embrassera. Je m'évanouirai.

4

Visite médicale à nouveau.

"Que s'est-il passé, docteur ?"

      "On vous a sauvé à temps. Votre muse de Lisles-Martins détenait des pouvoirs paranormaux. Son fluide naturel allait provoquer des dégâts au niveau de votre attraction mutuelle. En un regard, vous seriez devenu aveugle ou paralytique. Un sérum doit être conçu pour lutter contre ce fléau. En attendant, vous rejoindrez le royaume des morts qui s'allume dans vos songes …"

Et le médecin plantera le thermomètre dans le creux de ma cuisse. Je n'aurai pas le temps de placer un mot.

5

Je voyagerai en dirigeable.

J'aurai le cafard.

La gare de Lisles-Martins et le fantôme de ma muse envahiront déjà mes souvenirs.

Dehors, les nuages voileront le hublot. Le ballon perdra de l’altitude. Le baromètre en aura pris un coup.

Pendant ce temps, à l'intérieur du dirigeable, je tournerai en rond dans un décor japonais. Une marmite en cuivre jouera du tambour au plafond. Des infirmiers - portant une civière - feront les cent pas. Oui, j'aurai atterri dans le royaume des morts de mon imagination. Je consulterai un plan. J'aboutirai au second étage. A la chambre 923.

Simon Jacob, apiculteur célèbre décédé depuis une quinzaine d'années, fera une sieste dans son pavillon. Il aura le regard pensif d'une statue de Rodin. Je serai intimidé. Je ferai quelques pas en avant. Ensuite, je reculerai.

Une fois de plus, je réaliserai que, contrairement à mes idéaux, la mort n'embellit rien, la mort n'efface rien, la mort existe essentiellement dans la tête, les humains gardent leur dimension et que les idoles n'existent pas.

6

Evidemment, je serai de retour sur terre.

Evidemment, j'aurai à nouveau droit à une visite médicale.

Qu'y apprendrai-je encore ?

"Mon cher patient, vous étiez sur le point de fondre. Je dois vous administrer une dose plus forte. J'ai lu, dans votre dossier, les références concernant vos rêves avec une panthère qui vous avale. Si mes renseignements sont exacts, il y a, dans le ventre de l'animal, un lit. La bête s'échappe du zoo, court dans le désert et rejoint un cirque. Je vais vous projeter en ces eaux-là"

"Retournerai-je bientôt à Lisles-Martins ?"

Je n'entendrai pas la réponse, bien sûr. Je m'évanouirai avant, bien sûr.

7

Le zoo d'Anvers aura fermé ses grilles. Les touristes auront déserté le grand jardin digne d'un dessin animé de Walt Disney. Les jardiniers seront partis à la cantine.

Et je serai encore là. Par hasard.

Derrière une maison blanche de type espagnol, deux panthères dormiront.

Je m'accroupirai. Je me faufilerai jusqu'à la queue des félins.

Je rêverai encore de Lisles-Martins. Je rêverai encore de ma muse. En vain.

La peur du gardien du zoo me glacera les os. Le radeau, situé dans mes rêves à l'extrême-droite du tuyau d'arrosage, aura été déplacé ; les traces blanches en témoigneront.

Le mâle sortira de son sommeil. Je me prendrai pour un homme invisible (ou un passe-muraille). Je sourirai. Je me rappellerai d'un médecin, dans une autre galaxie, prêt à me sauver en cas de danger. L'animal aura le temps de faire trois pas dans ma direction, de m'adresser un clin d'œil et de tourner … à droite.

 

 

 

 

8

L'animal n'aura pas le temps, comme prévu, comme dans mes rêves, de m'avaler. Je n'aurai pas le lpoisir de m'installer, de me coucher, de me draper et de dormir dans le lit de son ventre.

Je ne retournerai pas à la visite médicale. Mon médecin-fantôme se sera évaporé avec ses seringues et son sérum.

Je me retrouverai dans la forêt. Comme au point de départ. Je m'apercevrai, le plus simplement du monde, que je n'avais jamais quitté cette forêt. J'aurai pensé intensément et le rêve aura fait le reste.

Je ne rejoindrai pas Lisles-Martins. Je ne retrouverai pas ma muse. Mon envolée aura vécu son cours. Je ne me retournerai pas. J'accélérerai le pas.

Les marécages me paraîtront magiques. Les bûcherons, pour une fois, frôleront les divines apparitions. Les cyclistes de passage deviendront mes frères. Un ruisseau coulera dans mes veines. Je joindrai mes mains. Je regarderai en l'air.

Je deviendrai amoureux de la réalité.

Je rejoindrai une autre muse.

Je te rejoindrai.

Je te rejoindrai ... comme toujours.

Luttre, 14 juillet 2004, 22 heures,

juste avant de partir en vacances avec toi

 

Hugues Draye  huguesdraye.over-blog.com

 

 

 

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Le jeu de la photo... Qui est ce futur auteur ? Josy Malet-Praud !

Publié le par christine brunet /aloys

CCF14012011_00000.jpgVisuel Auteur - PDNA

 

 

C'était Josy Malet-Praud !!!

 

Bravo Bob, Marie-Claire et Nadine !!! Physionomistes !!!!!

Publié dans jeu de la photo

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Christine brunet a lu "Trop plein" de Nadine Groenecke"

Publié le par christine brunet /aloys

ma photo

 

Impressions de lecture

 

 

Les larmes coulent sur mes joues alors que je termine la première nouvelle de Trop Plein, le recueil de Nadine Groenecke. Elle ne peut savoir quels retentissements ont ses mots sur mes souvenirs, mon passé. Et pourtant, c'est comme si je les revivais au fil des phrases, des images, des répliques...

Trop plein, c'est le recueil des avatars de tous les jours, des accidents de la vie, d'évènementsphoto couverture nad qui vous sont arrivés, sont arrivés à l'un de vos proches ou pourraient vous arriver. La cruauté est souvent au rendez-vous et se mêle à la malice, aux regrets, à la terreur, à la douleur dans un écheveau coloré de personnages profondément humains et de situations brossées avec justesse et légèreté.

Un moment du passé, de peut-être, de possibles... Voilà ce qu'est "Trop plein"... Un instant de lecture plaisir.

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

 

www.alots.me

www.passion-creatrice.com

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Un poème d'Anne Renault : "Sur le belvédère..."

Publié le par aloys.over-blog.com

anne renault tête


 
Sur le belvédère

 


La nuit

 


Toutes sortes de choses  se passent

Que personne ne sait

Sauf moi.


La vallée se plaint à la colline

Que l’ombre trop vite l’atteint

Sa voix est douce et profonde

Voyelles seules fondues murmurées

Une complainte

Que j’entends.


Et le vent ? Le vent ?

Lui, rieur, il galope

Aux quatre coins

Il se moque

De ces masses

Immobiles obtuses

Grasses.


Le vent est un fil d’argent

Vagabond

Et il agite mes cheveux

Il les caresse

Le vent m’aime et me protège

Car moi, je suis petite

Et je ne demande rien. 

 

 

 

Anne RENAULT

Publié dans Poésie

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Bob Boutique a lu 'Nouvelles à travers les passions" de Micheline Boland

Publié le par aloys.over-blog.com

bobclin"Nouvelles à travers les passions", critique de Bob Boutique

 

Je vous ai déjà parlé de Micheline à propos de son premier recueil intitulé ‘Nouvelles à travers les saisons‘ et dit à l’époque tout le bien que j’en pensais. Lorsque son deuxième livre est sorti à l’occasion de ‘Tournai la Page’, ‘Nouvelles à travers les passions’, je me suis donc précipité dessus, en espérant retrouver les mêmes sensations. Gagné. C’est de la même veine et pourtant différent. Ce qui m’évitera de devoir me répéter.

 

Première remarque. On nous propose cette fois-ci sur 172 pages, 24 textes qu’on pourrait classer en trois groupes. Des nouvelles classiques ( de loin mes préférées), quelques récits historiques et enfin des écrits beaucoup plus courts, glanés sans doute dans les ateliers d’écriture auxquels Micheline participe.

 

Personnellement, c’est dans ses nouvelles traditionnelles, que je me retrouve le mieux. Des histoires simples, presque anodines, dont on se demande si ça vaut la peine d’en parler. Puis l’auteur gratte un peu et derrière les personnages conventionnels, banals, parfois falots, se profile une passion, une douleur, une phobie… bref, une humanité criante qui semble nous rappeler qu’en fin de compte, on est toujours seul.

 

L’univers n’a pas changé. C’est celui de la petite bourgeoisie hennuyère catholique dans laquelle vit l’auteur. Un milieu où les conventions, le qu’en dira t-on et le ‘ce qui se fait’ tiennent lieu de morale. Un monde étriqué, où tout se passe dans la tête, faute de pouvoir l’exprimer avec emphase. Un milieu coincé, où le péché est vécu comme une calamité, alors qu’il fait peut-être tout simplement partie de la vie.

 

Et en matière de péchés, elle s’y connaît notre Micheline : qu’il s’agisse de la jalousie, de l’avarice, deM. Boland Nouvelles à travers les passions  l’envie… ou d’handicaps véniels (je ne trouve pas d’autre mot) qui vous rendent rêveuse, suiveuse, épieuse, hésitante, influençable, bigotte… lisez : la palette est très large et tous les personnages du livre en sont atteints, d’une façon ou l’autre.

 

Un exemple ?

C’est une Mémé, une bobonne tout ce qu’il y a de plus traditionnel, avec ses recettes de cuisine, les petits enfants qu’il faut chercher à la sortie de l’école, le mari qui est plutôt gentil… bref, une petite vieille qui n’a pourtant que 53 ans. Et puis un jour… comme ça, sans raison, une impulsion : elle enfile son manteau, court jusqu’à la gare et prend le premier train venu ! Il va à Namur… Peu importe. Elle s’assoit sur une banquette, encore étonnée par son escapade et essaie de faire le point d’une vie bien rangée, sans doute un peu terne.

 

Puis le remords ou le simple bon sens ? Elle se rend compte qu’elle ne va nulle part, descend à Châtelet et retourne à pieds. Lorsqu’elle rentre à la maison, personne n’a remarqué son absence ou si peu et tout reprend comme avant. Voila, c’est tout. Il ne s’est rien passé. C’est une non-histoire.

 

Sauf que racontée par Micheline, cela tourne à la grande aventure. Le dérisoire devient passionnant et la petite bonne femme une héroïne qu’on voudrait écouter pendant des heures en lui tenant la main. Car (et c’est peut-être la leçon principale, sous-jacente, qu’on retrouve dans ces nouvelles) chacun de nous a droit à la compréhension et ira en fin de compte au paradis. Comme dans la chanson de Polnareff.

 

Enfin, moi, c’est comme ça que je l’interprète.

 

Pour le reste, est-il utile de rappeler que le style est quasi parfait, le français d’une richesse sans forfanterie, les descriptions imagées avec une acuité toute particulière et le rythme soutenu. On arrive au bout avant de même de comprendre qu’on lit de jolies phrases littéraires.

 

Encore une fois bravo au comité de lecture de Chloé des Lys qui a su reconnaître un vrai talent.

 

Bob Boutique

bandbsa.be/contes.htm


Publié dans Fiche de lecture

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Danièle Deyde vous propose deux extraits de son livre 'histoire en paroles'

Publié le par aloys.over-blog.com

9782874594793_1_75.JPG   « Histoire en paroles » est un premier roman.

Trois personnes d’une même famille prennent, tour à tour, la parole pour raconter leur histoire, chacun avec ses mots. Ce sont : Mickaël, le fils de quinze ans, Jacqueline, la grand-Tête deydémère, puis Cendrine, la mère qui tentent de briser le silence qui a pesé sur leur vie. Mais des non-dits, des mots impossibles à prononcer continuent à hanter le présent.

 

 

Extraits :

 

Mickaël :

 « Ma mère, ya qu’avec elle que j’aime bien être et, pourtant, qu’est ce que je lui en fais baver ! Souvent, je lui réponds n’importe comment, je refuse de lui obéir et elle peut pas faire grand-chose vu que maintenant je suis plus grand qu’elle. Quelquefois, elle a été convoquée au collège à cause de ma conduite. Elle dit qu’elle en a marre de signer des mots sur mon carnet, d’être considérée comme une mauvaise mère qui s’occupe mal de son fils ; ça, ça me fait mal quand elle le dit parce que c’est pas vrai. C’est pas sa faute à elle, elle fait de son mieux, mais moi je peux pas faire autrement. Parfois, quand même, on s’entend bien : je mets la table pour lui faire plaisir, on mange et je fais la vaisselle. Je lui dis : « Maman, reste assise, repose-toi ; aujourd’hui, c’est moi qui travaille. » Elle sourit, elle est heureuse, et moi, ça me fait du bien. »

 

Cendrine :

« Parfois, je me sens coupable de l’avoir mis au monde, mais je sais que cela ne sert à rien et que ma culpabilité ne l’aide pas. Alors, j’essaie de faire face, ici et maintenant, pour lui offrir une vie meilleure avec tout l’amour dont je suis capable ; j’essaie de rattraper le temps perdu et mes erreurs. Je fais de mon mieux, mais je ne peux pas tout. Je voudrais être une bonne mère. C’est difficile, mais je désire être au moins une mère aimante ; ce que la mienne n’a pas su être. Je voudrais tellement que, plus tard, Mica n’ait pas de rancune envers moi, qu’il n’éprouve pas cette haine que je ressens vis-à-vis de ma propre mère, celle que je ne peux même plus appeler « maman », celle qui n’a jamais été présente quand j’avais besoin d’elle, celle qui n’a jamais pu voir, ni entendre la petite fille, puis l’adolescente que j’étais. »

 

 

Danièle Deyde

Publié dans Textes

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Lorsque les auteurs de Chloé des lys se font remarquer !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 torlini.jpgParlons d'abord de Yannick Torlini, auteur de La Métamort (Ed. Chloé des lys).  
 
 Pourquoi ? Parce que l'un de ses textes vient d'être publié dans la revue BoXon, n°26. Qu'est-ce que BoXon ? C'est 2 choses : d'abord le collectif T.A.P.I.N. (Toute Action de Poésie Inadmissible sur le Net), qui expérimente sur la poésie multimédia : http://tapin.free.fr/

et puis c'est la revue BoXon :
http://tapin.free.fr/boxon.htm créée en 1997 par Gilles Cabut, qui va rassembler par la suite Jean-Luc Michel, Gilles Dumoulin, Julien d'Abrigeon, Cyrille Bret, Christel Hugonnaud, Georges Hassomeris, Cosima Weiter, Thomas Braichet (1977-2008), Sophie Nivet, Patrice Luchet.

Parmi les intervenants les plus célèbres, il y a Bernard Heidsieck, Christian Prigent, Christophe Tarkos, Charles Pennequin, Nathalie Quintane, Julien Blaine (entre autres). Ils forment un peu la pierre de touche de l'avant-garde.

Vous en voulez plus ? L'historique est sur http://tapin.free.fr/collectif.htm

Concernant plus précisément le numéro 26 de BoXon, http://tapages.over-blog.fr/article-boxon-n-26-yannick-torlini-67660830.html. Le numéro sera vendu à 3,50 euros.
 
Juste une petite remarque...
 Ils ont un groupe facebook icihttp://www.facebook.com/pages/BoXoN/129294510422098
 
 Bravo, Yannick ! 
 
 Au fait, comme une nouvelle n'arrive jamais seule, Yannick va être publié dans la mythique revue Doc(k)s :  


http://fr.wikipedia.org/wiki/Doc(k)s

 Re-Bravo !!!!!!!!!! 
 
 
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Lorsque les auteurs CDL se mettent en scène !

 

 

De plus en plus d'auteurs sont à l'origine d'initiatives originales pour retenir l'attention des futurs lecteurs lors des salons comme auprès des libraires ou dans les séances de dédicaces...

Quelques exemples ?

MICHELINE BOLAND...

Flyers-Micheline-002.jpg

 

Dans ses flyers, deux très courtes nouvelles en guise d'amuse-bouche...

 

 

UN AMOUR

 

Tous les matins, ils se croisaient à hauteur de la poste. Tous les matins, il marchait sur le trottoir de gauche et elle marchait sur le trottoir de droite. 

Quand elle l'apercevait, son cœur battait la chamade. Il faut dire qu'il était beau : grand, mince, les cheveux noirs et épais. Il mettait sa silhouette en valeur en portant des vêtements parfaitement taillés et des cravates originales. Chaque jour une différente, jamais une de ces cravates à pois, à lignes, à carreaux ou unies comme on en voit partout. Non, c'était des cravates fleuries ou bien décorées d'oiseaux, de montagnes, de chats, de chiens, d'arbres, d'herbes, de poissons, de champignons,…

Un jour, elle décida de faire le premier pas vers lui et emprunta le trottoir de gauche.

Quand elle le croisa ce jour-là, il portait un petit nœud rose garni de papillons. En l'apercevant, elle ralentit le pas. Oui, elle voulait prolonger le moment de l'approche pour en garder plus sûrement le souvenir intact. Quand il fut à sa hauteur, il dit : "Bon- bon- jour ". En bégayant de la sorte, il aurait pu la décevoir mais ce ne fut pas le cas.

Désormais, ils marchèrent sur le même trottoir côte à côte.

Jamais plus, il ne porta de petit nœud.

LA STATUE

 

Au milieu du petit parc se trouvait la statue d'Apollon. Une statue en bronze devant laquelle les femmes, les jeunes filles et quelques hommes, l'air admiratif, se plaisaient à faire de longues pauses. 

C'est qu'il était bel homme l'Apollon. Les lèvres charnues, les traits réguliers, le front lisse, les cheveux bouclés, la musculature parfaite, les mains fines. Ceux qui s'arrêtaient face à lui détachaient difficilement leur regard de sa beauté.

Un jour de printemps, une svelte demoiselle grimpa sur le socle et s'en approcha tant et si bien qu'elle posa ses lèvres sur les lèvres du dieu. Après un long, tellement long baiser, Apollon quitta son socle et on le vit s'éloigner au bras de la belle.

Jamais, on ne les revit.

À présent, le socle est devenu le refuge de prédilection des pigeons de la ville.

 

*******


Micheline est-elle seule à exploiter l'idée d'un support à partager ? NON !!! Adam Gray exploite égalementPHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY) l'idée avec carte de visite et flyer... Vous voulez voir ????



adam1-001.jpgadam2-001.jpg

 

 

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Photo Christine Brunet NB

 

En ce qui me concerne, j'ai opté pour des cartons-signets bifaces que j'insère dans les livres dédicacés avec ma carte de visite...

criquet-flyers-001.jpg

Quelques uns ont également opté pour la vidéo, par exemple, via You tube. Il y a bien entendu les blogs et les sites... Une approche désormais très largement partagée.

Et vous ??? Quelle est votre stratégie de promotion ???? Venez en parler sur Aloys ! Donnez des idées !

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com


www.aloys.me

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C'est tout.... Suite de la nouvelle de Bob Boutique

Publié le par aloys.over-blog.com

 

bobclin

 

C'est tout suite

 

 

 

 

 (...)                                                                   

 

« Madame, Mademoiselle, Monsieur, je vous souhaite bien le bonsoir ! »

 

Il croise ostensiblement les doigts sur le formica blanc de la table de studio, les yeux glamour rivés sur la caméra qui recule lentement  au bout de sa grue mobile, attend un instant que le générique se fonde ainsi que son image dans l’écran de contrôle et se lève enfin pour ramasser ses notes éparses. 

Personne  ne lui prête attention. Les techniciens enroulent leurs câbles, débranchent les spots… et derrière la vitre du studio, Fred poursuit sa conversation avec le régisseur, preuve qu’il n’a pas de remarques à faire…

Faut dire que c’était un journal tout ce qu’il y a de plus classique : une maison qui explose avec deux morts (le gaz bien sûr), tête de circonstance pendant quelques secondes… une occupation d’usine en difficulté, histoire de la fermer encore plus vite… le Liban qui tire sur Israël, Israël sur la Palestine,la Palestine sur la Jordanie, la Jordanie sur l’Iran , à moins que ce ne soit dans l’autre sens… une interview politique en faux direct… et même pour terminer en beauté, l’éléphante du Zoo qui vient de donner naissance à un éléphanteau. Ca c’est pour l’audimat. 

Mais Jean Dierickx s’en fout complètement. Son geste était très visible et ‘le richard qui s’ennuie’ a dû le noter. Il aura bientôt sa superbe cuisine équipée avec une table de travail en laqué vert anis et des meubles en faux bois craquelé d’un blanc cassé… la classe.

 

                                                           ***

 

Lundi, rien .  Normal. 

Mardi, rien. Toujours normal  (voir plus haut pour les détails). 

Mercredi…. Rien ! 

Rien ?

Ben non. Rien. Une pub de la mutuelle, avec la photo d’une famille qui rit aux éclats et son relevé Visa (aïe aïe aïe…) mais pas d’enveloppe brune ! 

Notre dentiste Casanova reste planté  devant la boîte aux lettres, vachement ennuyé, chevalement irrité, hyppopotamement excédé et les sourcils froncés de colère… Bordel de merde ! Et ses cinq mille euros ? Qu’est-ce qui se passe nom de dieu ! On ne peut vraiment plus faire confiance à personne. 

Il retourne à la cuisine, shoote de rage dans le meuble du corridor, pousse un cri de douleur car il avait oublié qu’il était en slaches, et continue à cloche-pied en se tenant les nougats, « Merde ! Merde de merde… »

Le problème à notre vedette du petit-écran, c’est qu’il les a déjà dépensés ces cinq milles euros. Le mec des cuisines voyant qu’il avait affaire à un gros pigeon roucoulant l’a convaincu de prendre en sus une table de travail sur roulettes, super-extra-méga design, avec une batterie complète de couteaux en inox super-extra-méga profilés (garantis à vie)… les mêmes que ceux que vient de commander la femme des sacs Delvaux . Une affaire en or… six mille trois cent barré quatre mille neuf, car il s’agit d’un meuble d’exposition.

Le temps de réfléchir notre super-extra-méga connard signait le bon de commande.

Il s’affale comme un vieil édredon sur le canapé du salon où il s’est rendu  en boitillant et téléphone aussi vite au magasin. La voix au bout du fil le reconnaît et l’accueille avec enthousiasme. Mais le ton change à l’ instant où il explique qu’il veut annuler son achat. 

Tout à fait impossible, répond la voix sèchement. L’article a déjà été refusé deux fois depuis son passage et de toute façon le bon de commande stipule clairement etc… Dierickx s’étrangle de rage et s’apprête à faire son grand cinéma lorsqu’on sonne à la porte. 

Il raccroche aussi sec et se retrouve nez à nez sur le seuil devant un porteur-express  qui lui remet un paquet de la grandeur d’une boite à chaussures. Non, il n’y a rien à payer. Juste une petite signature sur un chiffon qui ressemble à une note d’envoi. Merci, aurevoir. 

« Wouaw ! » s’écrie notre vedette en déballant le colis,  « c’est sûrement la cravate… » et de fait, c’est elle ! trente centimètres carré  d’un tissu soyeux d’un vert tendre… le même en plus clair que celui des billets, toujours aussi bien repassés, qui accompagnent l’envoi. 

Il compte (on est jamais trop prudent). C’est juste bien sûr. Cinq mille ! Hé ho… cinq mille ! Vous avez vu… cinq mille… tra la la la la… 

Et maintenant la lettre pliée en trois sur la longueur. Le mec est un méticuleux. Probablement un coincé du zizi. Dierickx  l’imagine petit, chauve, binoclard, avec des dents jaunes… le genre à mater les greluches en biais. OK, c’est purement gratuit, mais n’empêche, c’est pas Georges Clooney qui s’amuserait à faire des paris aussi cons sur internet, même si  ça peut rapporter gros.

 

 

                                                                       ***

 

Cher Monsieur,

 

Comme vous pouvez le constater, il s’agit d’une très jolie cravate. J’ai enlevé tout signe distinctif, mais je puis vous assurer qu’elle vient d’une véritable boutique de luxe. 

Puis-je vous demander de bien vouloir la porter dégagée, sur une veste ouverte par exemple, de façon à ce que mes amis la voient clairement. 

Il n’y aura pas d’autre lettre, car nous avons d’autres projets pour l’avenir. Mais je vous remercie déjà pour ces quelques semaines de bonne collaboration et vous signale que le prochain et ultime versement sera de dix mille euros. Pour autant que vous respectiez notre accord bien entendu. 

C’est tout.

 

                                                           ***

 

Jean Dierickx habite un appart moderne au troisième qu’il rejoint via un ascenseur style grand-hôtel, avec tapis plain, des glaces biseautées et un accompagnement en sourdine d’André Rieu. En plus, ça se trouve à deux pas des studios. Il pourrait s’y rendre à pieds, mais à quoi servirait son Audi Quattro dans ce cas ? Et puis, il aime le regard admiratif et parfois concupiscent des gens dans la rue lorsque sa limousine les croise en chuintant.

C’est vrai qu’elle est jolie cette cravate songe t-il en la contemplant dans le miroir de la salle bain. Il a fait un nœud serré en triangle et palpe le tissu légèrement rêche, comme s’il était enduit d’une très fine couche de paraffine. La Classe. Et puis ce vert lui sied bien… un rappel discret de ses yeux qui ont fait chavirer tant de bimbos. Sans empêcher sa femme de filer, mais bon…

 

                                                           ***

 

«  Jean… »  Fred le hèle du doigt devant la porte vitrée de la rédaction. Il a tombé la veste, retroussé ses manches et frétille comme un poisson au bout d’une canne à pêche. Il est toujours comme ça, un quart d’heure avant le JT.

«  Y’a un petit changement… on reporte le musée de Tervueren à la semaine prochaine et on le remplace par une prise d’otages… ça vient de tomber. Tout se trouve sur le prompteur… t’as deux lignes pour lancer le sujet… » Puis en tapotant de l’index sur la cravate :«  t’as fait les soldes ?  C’était jour de marché ce matin ? » 

« Hé… on se calme et on garde ses petites réflexions pour soi… c’est un cadeau » 

« Ha, je vois, ta gamine a fait ça à l’école pour la fête des pères ? » 

Suzy, la maquilleuse, piétine sur place, dans l’embrasure de la loge. Elle a déjà rangé  son attirail devant le miroir et ses sourcils froncés montrent clairement qu’elle en a marre d’attendre. C’est sans doute la seule femelle du bâtiment qu’il n’ait pas essayé de draguer un jour ou l’autre. Pourtant, elle est plutôt jolie. 

« Je sais… je suis en retard… comme d’hab ! »  

« William a déposé vos affaires sur le dos de la chaise… dépêchez-vous s’il vous plaît… je sors un instant. »

 « Mais non, fifille, tu peux rester… t’as déjà vu en homme en caleçon quand même ? » Il se déshabille rapidement, enfile le costard de Garnier et dépose discrètement son gobelet de café à côté de la cravate prévue par William à son intention.

Suzy l’a déjà rejoint près du fauteuil de maquillage et lui fourre pratiquement son corsage sur le nez tandis qu’elle enduit son visage d’un lait nettoyant. Elle travaille vite, avec des gestes précis, tandis qu’il se tord un peu le cou pour apercevoir entre les bras de la jeune femme l’horloge murale qui pointe moins huit.

«  l’ antenne dans huit minutes » grésille le mini-baffle branchés dans le coin du plafond… Suzy lui donne un dernier coup de peigne, épile un sourcil un peu sauvage… un coup de brosse à poudre sur le nez…

« William n’est pas là ? » demande notre vedette d’un air innocent.

« Si, Monsieur Dierickx, je l’ai vu il y a cinq minutes. Votre cravate est sur le meuble… c’est pas pour cancaner, mais elle à une autre allure que votre essuie de vaisselle ! »

« Suzy ! Comment peux-tu dire une telle horreur, c’est un cadeau ! »  Il écarte les bras en riant et hop ! Renverse le café sur l’objet du délit.

 

                                                                       ***

 

Elle pousse un cri, met une main sur les lèvres , le regarde d’un air horrifié puis fonce dans le couloir en criant : « William ! Vous n’avez pas vu William ! »

Dierickx renoue posément son essuie de vaisselle, tandis que le diffuseur grésille un nouveau message : «  L’antenne dans trois minutes… » puis file d’un pas décidé vers le studio au bout du corridor. Il croise Suzy qui revient en courant toujours aussi affolée.

« Je ne sais pas où il est passé, Monsieur Dierickx… Mon dieu, vous n’allez quand même pas présenter le journal avec ça ? »

« Ben quoi, c’est pas un drame quand même. Je m’arrangerai avec Garnier… et puis faut pas  exagérer, c’est pas horrible à ce point…»

« Non, mais c’est vert ! »


Les premières mesures du générique du JT résonnent autour d’eux. Il pousse la porte capitonnée du studio, s’installe avec ses papiers derrière son bureau de présentateur, lance un clin d’œil à l’aquarium où Fred le regarde avec des yeux aussi larges que des soucoupes, lui fait signe qu’il n’en peut rien, qu’il y a eu un petit incident mais que tout va très bien se passer et grimace un chaleureux sourire de porcelaine à l’instant même où le rouge s’éclaire au dessus de la caméra 1, tandis que le prompteur commence à défiler.

 « Madame, Mademoiselle, Monsieur, bien le bonsoir… »


                                         

                                                                       ***

 

 Et arriva ce qui devait arriver.

 

                                                                        ***

 

Il fait très chaud sous les spots alignés en batterie et encore plus dans la cabine technique où Fred est visiblement de mauvaise humeur et fait les cent pas derrière l’ingénieur du son accroché à ses manettes.

« Commence à me chauffer les oreilles, ce connard… » murmure t-il entre les dents. Suzy est passée en trombe lui expliquer l’affaire, mais ça ne l’a pas calmé.

« Hé Fred ! » sursaute soudain le technicien… « regarde un peu… »

« Quoi ? »

« Ben… la cravate de Jean… regarde… on dirait… on… on dirait qu’elle déteint ? »

Et de fait, sous l’action de la température sans doute, le tissu semble  se modifier imperceptiblement, comme un fondu enchaîné, comme si une vague tâche sombre apparaissait sous le film de paraffine… Notre vedette ne s’en aperçoit évidemment pas et continue à expliquer en souriant à plusieurs centaines de milliers de téléspectateurs que la Corée du Nord vient de fermer pour la xième fois sa frontière avec sa grande soeur du sud.

« Merde ! » s’exclame Fred, les bras coupés, on dirait… on dirait un dessin ! »

« Qu’ est-ce que je fais, je coupe l’image ? »

« Mais J’en sais rien… putain, j’ en sais rien ! »  il farfouille en panique dans le conducteur de l’émission, « … il lui reste… trente secondes ! »

Suffisamment pour qu’on puisse reconnaître très clairement sur la cravate bien alignée sur la chemise du présentateur, la célèbre caricature du prophète Mahomet coiffé d’un turban en forme de bombe.

                                                                       ***

 

On vous dit pas le bordel. La presse, les radios, les télés, internet… Dierickx a été viré sur le champ et là, on se pose une question. A-t-il reçu les dix mille euros promis ?

L’histoire ne le précise pas, mais en fait, ça n’a aucune espèce d’ importance. Car un taliban un peu givré s’est jeté sur lui deux jours plus tard avec une ceinture de cinq kilos de TNT.

Parait qu’on a tout ramassé en vrac dans un sac poubelle sans arriver à les départager. Parait même (mais ça c’est plutôt de l’ordre de la rumeur) qu’un mec de la morgue lui a piqué ses dents en porcelaine pour les vendre sur E-bay.

C’est tout.

 

 

 

FIN

 

Bob Boutique

 

bandbsa.be/contes.html

 

Publié dans Nouvelle

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