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Le repos du guerrier, une nouvelle de Silvana Minchella

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Les aventures de  «  Chouchou et le Cascadeur »

 

« Le repos du guerrier »

Un matin d’été.

 

Chouchou rédigeait un texte sur son pc, vêtue de lingerie de fine dentelle blanche, cadeau du cascadeur.

Elle avait plaqué ses cheveux noirs au gel, souligné d’un simple trait de crayon noir ses yeux verts, et coloré ses lèvres de rouge coquelicot.

Des escarpins aux talons aiguille allongeaient ses fines jambes à la peau satinée.

Elle entendit les pas du cascadeur dans l’escalier et un sourire enfantin ourla ses lèvres, ravie d’avance de l’effet qu’elle allait produire sur lui.

Il ouvrit la porte, la vit, et son cœur s’emballa tandis que son sexe se dressait, glorieux et impatient.

Il dirigea son regard sur les orteils aux ongles rouges qui dépassaient des lanières tressées autour des petits pieds cambrés, et enserrant les fines chevilles.

Il remonta lentement , pour faire durer le plaisir et jouir de chaque parcelle du paysage qui s’offrait à ses yeux incrédules.

Le string révélait les petites fesses qu’il pouvait tenir au creux de ses mains, et le jardin secret doux et humide où il goûtait à l’éternité.

Ses yeux effleurèrent les seins qui se dressaient fièrement dans leur nid de dentelle, attendant la caresse de sa bouche et de ses mains tendres malgré le désir qui le faisait trembler.

Il remonta jusqu’au visage, savoura d’avance les lèvres coquelicot qui, dans un instant, s’ouvriraient pour l’accueillir, et l’éclat magnétique des yeux verts où il lisait un désir impatient.

Alors ses bras la saisirent et l’emportèrent sur le grand lit.

 

 

Silvana  Minchella

 

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Publié dans Nouvelle

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Pigeon vole, une nouvelle de Philippe Desterbecq

Publié le par christine brunet /aloys

 

Phil D

 

Pigeon vole!


Nous avons souvent joué à ce jeu un peu idiot lui et moi. C'était ... il y a ... oh! Tant de temps! Tout ce temps que je pleure. Tout ce temps que je LE pleure.

- Papa, on joue encore à "Pigeon vole"?

- J'n'ai pas trop le temps, petit homme. Demain? Tu veux?

- Allez, pa, s'il te plait, encore cinq minutes!

Il avait 5 ans, les yeux bleus, rieurs, un charme fou. Je ne pouvais rien lui refuser.

- OK d'accord. Cinq minutes mais pas plus!

C'est la dernière fois qu'on a joué à ce jeu un peu idiot. Pigeon vole!

Il rayonnait, il riait, c'était la joie de vivre personnifiée.

- S'il te plait, pa, encore cinq minutes. Puis, c'est tout, croix de bois, croix de fer ...

- Cette fois, c'est tout mon bonhomme. Tu joueras demain, avec ta mère.

Son ton devint boudeur :

- Maman, elle veut jamais...

- Alors, le week-end prochain, on fera plusieurs parties mais là, j'suis fatigué.

- J'peux rouler un peu à vélo, alors?

- OK mais pas plus d'un quart d'heure et tu restes dans la cour!

- Promis! Merci pa...

J'me suis assis dans le fauteuil, j'me suis assoupi, j'étais fatigué.

Ce sont les freins de la camionnette qui m'ont réveillé, les freins et le choc. Puis les cris dans la rue. J'me suis précipité...

Plus jamais on n'a joué ensemble!

Pigeon vole. Quel jeu idiot!

 

 

Philippe Desterbecq

philippedester.canalblog.com

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Publié dans Nouvelle

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La mémoire des pierres, une nouvelle de Christel Marchal, 2e partie

Publié le par christine brunet /aloys

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Une histoire accrochée dans la pénombre me raconte.

 

                        Séquence 1. Extérieur. Jour. La rue.

Un homme sort d’une maison rouge. La porte claque. L’homme dans son manteau gris se retourne. Hésite. La main sur la poignée de la porte, il hésite.

Il lève la tête et regarde vers une fenêtre. Le rideau ne bouge pas. L’homme hésite. Il regarde la rue. L’entrée d’un parc est devant lui.

Il avance.

Il a neigé cette nuit. Il hésite. L’homme avance vers le parc dans un manteau gris. Trop grand.

 

Séquence 2. Extérieur. Jour. Le parc Josaphat.

Il marche. 20 pas devant lui. Demi-tour. 15 pas devant lui. Demi-tour. 20 pas devant lui.

L’homme, long échalas aux cheveux enchevêtrés, marche. Il marche. 20 pas devant lui. Demi-tour. 15 pas devant lui. Demi-tour. 20 pas devant lui. Il marche.

Un nuage s’échappe de ses lèvres rosées. Pas de cigarettes. Le froid. Il parle. Il est seul. Il se parle.

Ses traits se crispent. Il avance. Hésite. 20 pas devant lui. Demi-tour. 15 pas devant lui. Demi-tour. 20 pas devant lui.

L’homme hésite. Oublie un demi-tour. 35 pas. 35 pas dans la même direction. Celle de la maison rouge.

L’homme se parle. Demi-tour. 20 pas devant lui. Demi-tour. 15 pas devant lui. Il avance. Il hésite.

En traversant le petit pont, il ne salue pas Borée. La statue lui tend la main.

Il avance. 20 pas. 30 pas. 40 pas devant lui.

 

Séquence 3. Extérieur. Jour. Les rues.

L’homme avance. Les trottoirs sont maculés de neige. Les voitures, lente procession, piétinent à ses côtés.

Un pas. Deux pas. Trois pas. L’homme glisse.

Il se rattrape au lampadaire. Ses traits se figent. Ses yeux s’hérissent.

La colère envahit son visage. Rouge.

Des enfants sourient au milieu d’une bataille de boules blanches. Une boule s’échoue aux pieds de l’homme.

L’homme jure.

L’homme glisse et tombe.

Sa colère explose. Les enfants rient.

L’homme se relève. Il marche en tremblant dans son manteau de laine grise.

L’homme déambule dans la neige. Un pas à gauche. Deux pas à droite. Un pas devant. Deux pas derrière.

Son visage est pétrifié. L’homme marche.

Petite rue à droite. L’homme s’y perd. Il avance. Un pas. Deux pas. Seule, son ombre est dans son sillage.

L’homme tombe.

 

                        Séquence 4. Intérieur. Jour. Le moulin.

                       Le sourire d’une jeune fille. Sa main se tend. L’homme l’évite.

                        Une table. L’homme hésite. S’assoit. Un café partagé.

Une table et des photos. Des photos jaunies aux couleurs sépia. Une femme, grande et belle, et des rubans.

Des feuilles blanches et noircies, et des arbres généalogiques.

L’homme hésite. Sa colère fulmine. L’homme se lève. Sa colère explose. Ses yeux pétillent. Sa main balaie les photos et les feuilles.

La jeune fille sourit. Ramasse les photos, les feuilles. Elle regarde l’homme et sourit.

D’un geste élégant, elle replace les photos sous les noms dans l’arbre généalogique. L’homme la regarde. Etonné.

Son regard se pose sur une photo. Une femme, belle et grande. Et des             rubans.

Pierre : - Elle te ressemble.

Rose : - Tu crois ?

Pierre : - Regarde.

Son doigt glisse le long de la courbe du visage, le nez et le menton.

Son doigt caresse les joues et les lèvres.

Pierre : - Tu vois. Les mêmes traits que les tiens. Qui est cette femme sur la photo ?

Rose : - Cette femme est ma grand-mère, Pierre. Cette femme est ta…

L’homme se lève. D’un geste brusque, il attrape son manteau de laine grise. Trop grand.

La jeune fille le regarde sortir.

La photo, la femme et ses rubans, n’est plus sur la table.

La porte du moulin claque. L’homme est parti.

 

Séquence 5. Extérieur. Nuit. Les rues.

La neige tombe. Le vent souffle.

L’homme dans son manteau gris marche d’un pas alerte. Un pas. 10 pas. 20 pas. 30 pas. 40 pas. 50 pas. 100 pas. L’homme marche.

Une rue. Une deuxième. Une troisième. Une quatrième. L’homme marche.

Le parc. Les statues. Un nuage s’échappe de ses lèvres rosées. Pas de cigarettes. Il se parle.

Borée lui tend la main. La main de l’homme se tord dans sa poche. Elle sort une photo jaunie aux couleurs sépia.

Pierre : - C’est ma mère !

 

 

                                               ********************

 

 

Un jeu de piste ! Voilà ce que me propose cet inconnu ! Un jour, une photo. Un après-midi, une poésie se reposant sur l’aile du vent. Un soir, un scénario. Et ce matin, une lettre. Une lettre glissée à la hâte sous la porte, dans l’empreinte de mes peines gonflées de neige.

 

L’alcool du matin coule à flot. Pierre y noie sa haine en hurlant des mots imbuvables.

 

     Fais chier ! J’lui collerais bien deux claques si je le tenais entre quatre yeux celui-là ! Ou un coup d’boule. Ca lui r’mettrait les idées en place.

Non mais ! Pour qui il se prend c’te guignol ! Peut-être même que c’est une femme. Pfff ! Toutes les mêmes celles-là ! Pas une pour relever l’autre !

Merde quoi ! J’ai vraiment pas que ça à faire…

Qu’est-ce que dois déjà faire ?

J’vais lui exploser la tête à c’te petit malin !

 

Et la voix de la solitude lui rappelle :

      Oui Pierre ! Il y a de la vie dans l’eau de vie !

 

La lettre lui offre sa paix.

Un feuillet plié avec soin.

Par la fenêtre, le ciel est bien gris. Les rues sont sombres. Pierrot, Victor et toute la compagnie se lamentent. Inquiets, ils pleurent.

Dans les sentiers d’hiver se balade un être aux messages distillés par le vent.

C’est un jour pénible. Il souffle le vent. Pierre se tracasse. L’enveloppe le nargue. Maudit vent nuisible.

Les mots semblent suspendus sur le fil du temps.

 

Cher Pierre,

La réalité est plus sordide que les histoires.

Ta réalité est plus sordide que ton histoire.

Pierre, tu peux enserrer ta souffrance d’un silence de barbelés. Elle valsera toujours dans la ronde du vent.

Qui es-tu Pierre ?

Qui suis-je pour toi ?

Pierre, tu peux continuer de respirer l’angoisse. Te fondre dans les murs. T’abreuver de l’obscurité et du silence.

Répondras-tu à cette question ? Cette question imprimée dans tes pensées : Qui suis-je ?

Cette question. Tes mots. Tes échos. Ces mots : Qui suis-je ?

Pierre, n’essaye pas d’être un autre. Cet autre est ton ennemi intime. Etre un autre, c’est être toi-même. N’oublie pas. Si ce matin, tu désires être un autre, c’est que tu n’es pas toi-même.

Sois toi-même Pierre. Toi et ton histoire.

Je vais te laisser. T’abandonner dans ta colère et dans tes rêves. C’est un voyage à l’intérieur de toi. Il t’appartient.

Bonne route Pierre.

 

      P’tain ! C’est qui c’crétin !

J’vais lui faire bouffer moi, son baratin !

 

Un carton s’échappe de l’enveloppe à la hâte chiffonnée.

 

Pierre, ne cherche pas à me retrouver.

Retrouve-toi.

Voyage. Là dans ce décor, la vérité va-t-elle jaillir ?

 

      Tu m’casses les c…

 

Et la colère s’apaise. Petite brise légère.

 

De mes yeux hagards, je cherche avec une éternelle impatience et un ardent désir, une épaule, un sourire, une main, un souvenir qui puisse me consoler. Et me murmurer au creux de l’oreille : Ne pleures plus, je suis là !

Maman. Depuis cette photo jaunie par le temps des regrets, je te cherche.

Mes pas me conduisent ci et là. Là-bas. A l’ombre du moulin et j’ai peur.

J’ai peur des pages écrites sur ton visage. Des blessures. Ta vie de labeur.

Je me bats pour ne pas couler, courageux, révolté. J’essaye vraiment de récolter ces souvenirs que l’on m’a volés.

Maman. Je pleure avec toi ces tristes souvenirs. Les malheurs du passé. Les nuits d’insomnie. Maman.

 

 

                                               ********************

 

 

Une sonnerie. Un cri strident déchire le silence des pensées.

 

      Allô ?

       …

     C’est moi !

… 

     B’jour Rose. Quand ça ?

     Où ça me dis-tu ?

      …

    D’ccord. J’y serai. Rose, je voudrais te dire : J’te crois pas. J’y crois pas. Comment as-tu pu retrouver sa trace ? L’empreinte de sa vie ?

      …

       Ok Rose. Pas de panique. Je viendrai. 13 heures, place de la Paix.

Et oui, tu m’expliqueras.

Bye !

 

Rose et les mots des silences abattus.

Rose. Ma petite guide. Elle me montre le chemin avec sa main fine et ses jolis yeux rieurs. Elle glisse du baume sur mon cœur avec une simplicité et une pureté que seul l’enfant possède.

Elle me montre la lumière. Les couleurs.

 

Je cherche une histoire dans les combles de ma mémoire. Qui découverte me comble ou me vide. Je la cherche comme un trésor. Là, en plein décor de ce pays aux chicons. Saveur douce amère. La vérité jaillira.

 

L’horloge annonce le départ.

La porte claque sur le noir. Un mémo dans un clin d’œil palpite au vent. Là, sur le coin de la porte des souvenirs.

 

Toutes les traces dans la mémoire sont à jamais gravées.

Pas à pas, je te suis et je te contemple avancer dans la vie.

Dans ta vie.

 

       Pfff ! Encore ce crétin ! Il me fait vraiment chier !

 

Pierre avance sur son sentier de racines. Sur le chemin qu’il va traverser. Il salue Victor, Pierrot et toute la compagnie ! Le cœur léger. Les idées au vent !

 

      Pierre ! Attention !

 

Le cri silencieux d’un pavé muet.

Un hurlement de pneus. Les pleurs de la tôle fracassée.

Le tour est joué.

Le rideau est baissé.

 

Le passage. Un corps brisé sur ce passage où traverse la vie. Les rires des enfants. Le sourire d’une maman.

Le passage et le corps de Pierre.

La mort se répand comme une trainée de poudre, une trainée de sang sous la foudre des cris de Victor, Pierrot et toute la compagnie.

 

Une lumière.

 

Les voix de Victor, Pierrot et de toute la compagnie se sont tamisées.

Je suis ébloui par l’éclat de cette beauté. Je glisse vers elle. Elle m’attend et me tend son cœur.

Maman !

Un pas, deux pas, trois pas, j’avance.

Heureux ? Malheureux ? Je ne sais pas ! J’avance.

Je marche vers une autre existence.

Je quitte ma vie. Je meurs. Je renais.

Qu’est-ce qui m’attend là-bas, derrière ce mur de lumière ? Qui pourrait m’aider à forcer le pas ?

Maman !

Maman et Jules. Le Jules de la photo. Son Jules à elle, l’amour de sa vie et Jules me souffle l’haleine de son tabac froid. L’odeur de mon enfance.

Fiston, meurt aujourd’hui, cela ira mieux demain !

Maman et Jules, morts, qui miment la vie.

 

Autour de moi, Victor, Pierrot et toute la compagnie crient leur mélodie.

      Pierre ! Pierre… Allez Pierre, revient ! Ouvre tes yeux ! Pierre !

 

Une sirène bleue. Des fantômes blancs qui jouent la vie. C’est la mort qui marque leur visage.

 

La lumière.

      Viens mon fils. Viens. N’aie pas peur.

J’attends. Je t’attends depuis si longtemps mon Pierre. Viens.

 

Maman !

 

Victor, Pierrot et toute la compagnie m’appellent.

      Pierre ! Allez… Accroche-toi !

 

Ces pierres sont ma mémoire. La mémoire noire de ma vie.

Des pinceaux de lumière découpent l’obscurité, là-bas, de l’autre côté du miroir sans tain.

Mon teint pâlit. Blanchit.

Mon cœur ne pleure plus. Ses sanglots sont taris.

Mes yeux sont vides. Un vide où les éclats bleus se perdent.

 

Le silence. Le vent.

Ce vent qui recouvre mon corps des pétales roses des cerisiers. Les larmes de Victor, Pierrot et toute la compagnie.

Ma vie s’accroche à un rayon de soleil. Des éclats de flashes en noir et blanc. Ma vie, mes images privées de couleurs.

J’ai peur.

 

Maman m’appelle.

Mon fils.

 

Enfin, je vais le connaître cet arbre généalogique que j’ai tant cherché dans la forêt de secrets.

      Maman ! J’arrive !

 

Le silence. Le vent.

Les souvenirs s’effacent. Les visages changent et moi, je meurs.

Rose à qui je tenais tant. Son visage devient flou.

Il disparaît.

Je meurs.

 

      Pierre ! Non ! hurlent Victor, Pierrot et toute la compagnie.

Pierre, toi à qui on tenait tant, tu es mort ! Depuis combien de temps ? On ne sait pas ! On ne sait plus !

 

Je meurs.

Ne plus rien dire. Ne plus rien trahir et construire sa vie.

Je ne suis plus en vie. Je suis plein d’envies.

 

Maman !

 

Les cerisiers, ces sentinelles guident mes pas. Leur parfum m’habille d’un linceul.

 

Maman !

Tes mains et tes yeux pour me dire. Et tes mots. Tes échos. Ces mots…

Maman !

Papa !

 

Une voix s’élève dans le vent. Dure comme de la pierre à peine fêlée.

      25 avril 2009. 12h20. Pierre est décédé.

 

Là-haut, une trainée blanche dans des carrés de ciel bleu ponctue les nuages. Le clin d’œil d’un avion à la place de la Paix.

 

Christel Marchal

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Une nouvelle de Christel Marchal, La mémoire des pierres, première partie

Publié le par christine brunet /aloys

 

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La mémoire des pierres.

 

 

 

 

Rendez-vous place de la Paix.

Samedi.

11 heures.

 

Quelques mots perdus dans le mystère d’une photo usée.

 

 

                                               ********************

 

 

Pourquoi ?

 

Pourquoi lui ai-je dit oui ?

Oui. Trois petites lettres mariées pour le meilleur, pour le pire dans ce matin pluvieux. Trois petites notes de musique volant dans la mélodie du vent.

 

Oui.

 

Et le vent, ce matin, il souffle. Sa bise me mord. Un baiser douloureux lorsque la porte se referme sur mon ombre. Les pétales roses des cerisiers dansent une ronde joyeuse. Mes pas me conduisent, cahin-caha, vers lui. Lui, ce oui !

 

Pourquoi ?

 

Pourquoi ce oui ?

 

Les pétales, roses, s’écrasent dans le silence, se noient dans l’eau de pluie.

Plic-ploc  murmure-t-elle tout en guidant mes pas.

Je me traîne dans l’eau poisseuse de la ville.

Plic-ploc chante-t-elle pour m’offrir le courage d’aller vers ce oui.

 

Le printemps, en cette sarabande de pétales roses tire sa révérence. Le soleil tarde à revêtir son habit d’été et moi, moi je lui ai dit oui.

Mon ombre sur mes pas, j’avance à côté de ma vie.

 

Je connais chaque pavé m’accompagnant vers lui, ce oui haï. Je pourrais même les saluer : Bonjour Victor ! Salut Pierrot ! Comment vas-tu Arthur ? Ils s’enquerraient de mon humeur : Chagrin ce matin !

 

Pfff ! Ce ne sont que des pavés, gris et sales où les semelles de mes chaussures s’écrasent semaines après semaines, mois après mois, années après années. Finalement, je les déteste Victor, Pierrot et tous les autres, toute cette compagnie de pavés qui m’escortent vers ce oui.

 

Même si ce ne sont que des pavés, gris et sales, je les déteste. Comme je déteste ce oui lancé au vent un soir d’hiver.

 

Si j’avais su. Si j’avais pu le rattraper.

 

Mes pas me conduisent. Mes pensées m’orientent. Les pétales, roses, m’ouvrent le chemin. Mon chemin… Son chemin ai-je envie d’hurler.

 

Mes pensées résonnent dans les flaques de pluie. Triste miroir.

Qui suis-je ?

Plic-ploc.

Qui suis-je ?

 

Un pétale rose demande au vent d’attendre. D’attendre avant que sa foudre ne me prenne pour cible.

 

Qui suis-je ?

Un corps sans vie, sans cœur et sans âme. Ni femme ni ami. Sans passé sans futur.

Un corps sans vie qui guette un guide.

 

Je sers le poing, enroule mes doigts autour du papier vieilli, une caresse trop violente. La photo crie sa douleur et j’avance.

 

J’avance dans la ville.

J’avance dans la pluie.

J’avance dans la vie.

 

Qui es-tu ?

Silence. Le silence mort des trop vieilles photos. Et pourtant, tu me regardes.

Et puis, pourquoi tu me regardes ? Qu’est-ce que tu me veux ? Ta vie a l’air aussi grise que la mienne.

Et puis…

Qui es-tu ?

Je t’ai trouvé. Je voudrais te voir t’envoler, oiseau prisonnier d’une amertume dorée. Tu me souris. Je ne te connais pas, moi ! Qui es-tu ?

 

Et cette pluie qui n’en finit pas de tomber. Plic-Ploc.

Et le vent qui n’en finit pas de souffler.

 

Je voudrais te laisser là, au milieu de la petite rivière qui grossit au creux de la chaussée.  T’oublier sur le bord de la route.

 

Qui suis-je ?

Qui es-tu ?

Un homme perdu ou une photo jaunie.

Le début ou la fin d’une histoire.

La vie ou la mort.

 

Qui suis-je ?

Qui es-tu ?

J’hurle mes maux dans le vent.

Qui suis-je ?

Qui es-tu ?

 

La pluie s’est tue. Le vent ne murmure qu’un silence mélodieux. Et j’avance au rythme des pavés gris et tristes. J’avance vers lui. Lui, ce oui.

Mais pourquoi lui ai-je dit ce petit mot magique, ultime sésame de mon histoire.

Pourquoi ?

 

 

                                               ********************

 

 

Sept mois. Sept mois que je déambule l’âme en peine de pavé en pavé. De rue en rue. Commune après commune.

Mes pas martèlent mon chagrin : Qui suis-je ?

L’ombre de mon passé, échos lancinant, miroir de ma tristesse, me souffle : Qui es-tu ?

De mes pas, je salue Victor, Pierrot et toute la compagnie. Ils m’observent. Ils me regardent éviter les averses de couleurs tendres du printemps. Le soleil, chaud et charmant, de l’été.

 

Aujourd’hui, l’automne a revêtu son costume de fête, un arc-en-ciel de pétales colorés : orange, bordeaux, jaunis par la ronde des saisons.

Un petit vent offre un ballet enjoué de feuilles. Petite sarabande multicolore à l’odeur enivrante. Et je marche.

 

Je marche.

 

La photo au creux de ma poche se repose contre… tout tout contre mon cœur.

Je marche vers l’histoire. Vers mon histoire.

 

Un tram me dépasse. Le 55. Celui qui traverse la ville. Cette ville où j’ai grandi. Cette ville où je me perds dans mes pensées.

Je m’encourage.

Un vélo, de sa sonnette grippée, m’enjoint de m’arrêter. Place de la Paix. Où est-elle cette paix ? Où est-elle cette paix que je cherche depuis… 50 ans ?

Un enfant pleure. Le geste maternel l’apaise. L’enfant qui joue dans mon cœur s’éteint. L’enfant qui rit dans mes pensées s’est calmé. Et je regarde l’enfant sécher ses larmes.

Une petite vieille m’aide… Le moulin ? La force de l’homme. La force du vent.

A gauche. Distrait, je prends à droite. La pente pavée me conduit près d’un parc.

Je remonte. A gauche. A droite. Non ! C’est l’autre entrée. Tour du pâté de maisons. J’y suis. C’est là. Fermé !

Dans mon dos sourient les champs de chicons. Je les vois. Je les sens. Ils ne sont plus.

Comme tu n’es sans doute plus Jules. Mes pas emboîtent tes pas. Sur les pavés. Dans le vent de l’automne.

 

Je m’accroche à la grille.

 

Qui suis-je ? Moi, Pierre.

Qui es-tu ? Toi, Jules.

 

J’attends. Le dos contre la grille. Prison sans barreaux dans cette petite commune avec son air villageois piqué au coin des yeux.

J’attends que les minutes s’égrainent dans le sablier du temps.

J’attends au pied du mur de mon histoire entre champs de chicons et le moulin à vent.

J’attends. Là. Sur l’aile de l’horizon, un rire cristallin résonne. Un rire d’enfant, léger murmure dans la  mélodie du vent.

 

Un murmure. Un souffle. Une rafale et quelques gouttes de pluie. Le ciel est froid, maussade, mon humeur aussi et j’attends dos à dos avec lui. Lui, cet arbre qui cache toute une forêt de secrets.

J’entends son cœur qui rythme mes pensées. J’entends le mien déchirer le silence. Nos cœurs se confondent sur l’écorce, se perdent dans les méandres rugueux, petits sillons remplis d’espoir. Ils se confondent sur l’ébauche de la vérité. La sienne. La mienne. La nôtre.

 

Je le regarde. Yeux dans les yeux. Miroir sans tain de ce silence à écouter.

 

Avec ta taille, tu dois bien être centenaire, toi, non ?

 

Murmure du vent. Ses branches frémissent et une feuille tombe. Orange. Rouge. Usée.

 

Si t’es centenaire, tu dois la connaître mon histoire, non ?

 

Murmure du vent. Ses branches se balancent et les feuilles s’échouent à mes pieds. Orange. Rouges. Perdues.

 

Tu es majestueux dans ce jardin, hein le centenaire. Au milieu des fleurs qui t’embellissent. Qui te grandissent encore et encore.

Mais le centenaire, n’oublie pas que mon jardin à moi, c’est un jardin de pleurs. C’est un jardin de peurs. Un jardin de honte. Un jardin de tristesse.

Un jardin où ne poussent que des mauvaises herbes. Parce que l’enfance est le terreau de la vie et que mon enfance, ben moi, j’la connais pas !

 

Nous sommes dos à dos. L’arbre et moi. Dans le parc du moulin. Dans le parc de mes chagrins. L’air chaud de la ville embrasse la rencontre du vent.

 

Dis le centenaire, quand je te parle, tu pourrais me répondre, non ?

 

Violence des mots silencieux. Désespérance de son regard éteint. Absence de l’existence.

Et l’arbre veille.

 

Murmure du vent. Ses branches valsent et les feuilles s’amusent dans un tourbillon coloré. Orange. Rouge. Chaud.

 

Je le regarde. Lui. Cet arbre, témoin muet de mon histoire. Je voudrais le serrer, le cajoler, lui pardonner, lire dans ses pages les couleurs de mon enfance. La saveur des épices, polka poivrée. Le parfum du blé, la blancheur farineuse, petits fantômes accrochés au coin des yeux.

 

C’était peut-être cela mon enfance, hein le centenaire ? C’était peut-être cela ? Les épices, le blé, la farine du moulin. Peut-être. Peut-être pas. Et les champs de chicons en rentrant de l’école. Le temps des herbes folles.

C’était peut-être cela ? Peut-être. Peut-être pas.

 

Il ne reste que l’ombre des fantômes. Le sourire du moulin. Et la mémoire de l’arbre.

 

Murmure du vent. Ses branches s’agitent et les feuilles chantonnent dans la tornade qui se lève. Orange. Rouge. Violente.

 

Une tornade brise tout dans sa promenade. Un secret d’enfance aussi. Les murs. L’âme. Les fêlures. La grâce.

 

Le centenaire, tu regardes ma tornade tout emporter. Mes espoirs. Mes errances. Tu regardes et tu souris dans le vent de l’automne.

Y’a juste tes feuilles qui murmurent, petits chuchotements. Orangés. Rouges. Légers.

Eteins les cendres haineuses enfuient dans les tréfonds de ton cœur. Et l’aile du moulin t’indiquera la voie. Sa douceur. Sa chaleur.

 

Le moulin n’a plus d’ailes. Moi non plus d’ailleurs. Ni ailes. Ni courage.

 

Il pleut ! Et j’attends.

 

 

                                               ********************

 

 

Bonjour ! C’est pour la visite du moulin ?

Oui… La visite du moulin.

 

La visite d’un bout de mon chemin.

 

Un mémo me fait de l’œil. Un mémo et son écho.

 

Oh toi l’arbre !

Histoire mystérieuse. Le trésor de l’arc-en-ciel.

Histoire sensible. Un sourire en goutte de pluie.

Histoire bleue. Légers pizzicati d’un rouge-gorge.

Et l’oiseau chante. Niché au cœur de ta branche.

Une branche de vie.

 

Autour de moi, ça gémit. Ca se bouscule. Ca rit. Ca court. Ca crie. Ca vit.

Et moi, je suis là. Impassible au milieu de la foule. Cette vie qui coule. Je la regarde ébahi. Les yeux mouillés par la pluie.

Les silhouettes deviennent floues. Mes pensées aussi. Une loque. Voilà ce que je suis devenu. Une loque.

Je voudrais embrasser le ciel. Il explose en mille perles.

 

Pour la visite du moulin, c’est par ici.

 

Autour de moi ça gémit. Ca se bouscule. Ca rit. Ca court. Ca crie. Ca vit.

J’espère. J’espère. J’espère.

J’hurle. J’hurle. J’hurle. En silence.

Mes racines ont longtemps cherché un chant d’amour pour s’y planter. Les chicons murmurent dans mes pas. Le moulin m’ouvre grand ses bras.

Mes racines. Miroir de l’âme.

 

Pour la visite du moulin,…

 

J’y vais. J’entre. Naufragé de la vie en quête d’une autre histoire. Le souffle du moulin m’accueille sur l’aile de sa mémoire.

 

Mon regard orgueilleux se pose. S’envole. Virevolte d’une photo à l’autre. Jules sur  le bord de mon cœur, rythme mon avancée dans les entrailles de ma légende.

Nos deux cœurs se confondent toujours dans le silence.

Mon regard orgueilleux cache une tristesse profonde qui donne comme elle peut, un sourire à ces souvenirs passés.

Je me bats pour ne pas couler. Courageux, mais révolté. J’essaie vraiment de récolter cette jeunesse que l’on m’a volée entre champs de chicons et moulin à vent.

 

Une photo me parle. C’est elle. Je la vois. Je la sens. Je la vis.

 

Maman.

 

Maman, tu as une robe étrange, pleine de rubans, de confessions et de dessins qui s’attachent au trottoir et s’envolent dans le vent. Loin de mes mains et de mes lèvres timides. Discrètes. A demi-mortes. A demi-vides. A demi-mortes. A demi-tiennes.

Monsieur ? Est-ce que ça…

Quoi Monsieur. Vous ne voyez pas que Monsieur parle !

Monsieur…

Il n’y a pas de Monsieur. Il n’y a qu’un petit enfant. Un enfant qui cherche un visage. Savez-vous ce que c’est…

On se lève le matin. On cherche sa maman pour vous embrasser le cœur.

Elle n’est pas là. Elle est partie.

Je ne vois plus les traits de son image.

Je cherche un amour sans visage.

Monsieur…

Je cherche mon histoire dans les combles de ma mémoire.

Je la cherche comme un trésor. Je voyage dans mes souvenirs.

Ils sont ici mes seuls souvenirs. Ici.

Là. Dans ce musée se trouve ma vie. Où la chercher ?

Là. Dans ce décor, la vérité va-t-elle jaillir ?

Mon…

Les pages de ma vie sont écrites sur son visage. Ma vie s’effiloche en lambeaux.

Cette absence.

Ca la découd. Ca la bousille. Ca me coupe en morceaux… Elle et moi. Moi sans elle. Et moi.

La vie, c’est se ramasser. Se protéger. Se recroqueviller dans sa solitude.

Se reconstruire, c’est un droit.

Vivre debout. Sortir de l’ombre. De l’ombre du moulin.

Alors oui, Mademoiselle, je vais taquiner les tabous et parler aux photos.

Oui, je vais abattre les murs de silence.

Et les pierres du moulin me parleront.

 

Les yeux hagards, je cherche avec une étincelle impatiente et un ardent désir une épaule, un sourire, une main, un souvenir qui puisse me consoler.

Et me murmurer au creux de l’oreille…

 

Monsieur, je vais vous aider.

Nous allons l’écrire à deux votre histoire.

Nous allons la dessiner à deux cette victoire. Sur le passé. Sur la vie.

A deux, nous trouverons vos propres racines. Nous rencontrerons le maître de votre vie. Nous lirons qui vous êtes. Devinez…

 

Mon regard la caresse. Son sourire enfantin. La douceur de sa voix.

 

Regardez la robe étrange, pleine de rubans, de confessions et de dessins.

 

Je la regarde ma guide. Et sa petite robe.

J’ai du bonheur plein les poches à jeter dans les yeux de ceux qui perdent les larmes de leurs rêves.

 

Regardez comme les rêves devaient tinter au bout de ses rubans.

 

Dehors, c’est  un jour  banal. Il souffle un vent de décembre glacial.

C’est un jour de grands vents.

Dehors, ça gémit. Ca se bouscule. Ca rit. Ca court. Ca crie. Ca vit.

Et le vent souffle. Souffle encore. Maudit vent d’hiver.

 

Au cœur du moulin s’apaise la violence des mots silencieux. La désespérance des regards éteints. L’absence de mon existence. Grâce à la grâce. Ma guide.

 

 

Christel Marchal

 

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Maurice Stencel "Une mère'

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Une mère

 

 

 

Je n'ai jamais assisté à des funérailles. Celui que j'aurais honoré sincèrement eut été le seul à ne pas m'entendre. Si c'était pour lui dire toute l'amitié, toute l'affection, tout l'amour que je lui portais, ou que je continue à lui porter, sans ouvrir la bouche, sans m'exprimer par des mots, à travers la pensée seulement, ce phénomène aux contours flous qui n'est qu'une ébauche d'expression, je préfère le faire chez moi.

Je n'ai de compte à rendre à personne, et personne à qui je doive faire semblant de rendre hommage.

J'ai assisté aux funérailles de Pierre. A regret. Pour sa mère qui se trouvait au bord de la tombe, sans regarder personne, sans regarder la tombe. Elle se tenait droite, les yeux fixés devant elle. Mais, je suis sûr qu'elle ne voyait rien. Les traits tendus, la bouche serrée, les bras le long du corps, un peu en arrière, on eut dit qu'elle allait prendre son élan. Elle était belle.

Lorsque Pierre était absent, elle m'invitait à prendre un verre chez elle, café ou thé, ou vin ou alcool, selon l'heure. Mais c'était pour parler de Pierre. Elle savait que j'étais son ami le plus proche. Celui à qui il ferait des confidences, de celles qu'on s'interdit de faire à sa mère. A celle, cependant, qui donnerait tout pour être la confidente de son fils.

J'avais fait sa connaissance quelques mois auparavant. J'étais assis sur un des bancs du parc municipal à une heure où le parc est désert. Je pouvais laisser courir mon imagination. Ne penser à rien comme disent les gens raisonnables qui savent comment on cesse de penser, et comment on décide de se livrer à nouveau à cette occupation.

La mère de Pierre se trouvait auprès de moi, je ne l'avais pas vue arriver.

- Je peux m'asseoir? Vous êtes l'ami de Pierre.

Vous me connaissez? Je suis la mère de Pierre.

Je me suis levé.

- Je vous ai déjà aperçue, mais je ne savais pas que vous étiez sa mère.

- Je peux m'asseoir?

- Oui. Bien sûr.

Elle souriait. J'avais l'impression qu'elle faisait preuve de coquetterie envers moi. Elle s'était assise, le buste dressé, et parce que sa robe s'était repliée, elle l'avait tirée sur ses cuisses, mais avec un tel souci de les recouvrir que je ne pouvais m'empêcher de les regarder avec insistance. Avant de regarder son visage. Pierre lui ressemblait. Elle savait, j'en suis sûr, qu'elle était belle. Séduisante.

Elle était veuve depuis plus de dix ans. Elle ne s'était jamais remariée. C'est, seule, qu'elle avait élevé Pierre, ce fils unique qu'elle idolâtrait.

Avait-elle eu des amants? Elle était jeune, désirable, les prétendants ne devaient pas lui manquer. Mais on ne

lui connaissait personne. Et quand une amie trop curieuse lui posait la question, elle répondait:

- N'ais-je pas l'homme le plus beau et le plus attachant qu'une femme puisse rêver?

C'était une réponse banale mais je n'étais pas certain qu'elle ne représentait pas la vérité pour elle.

D'abord, j'avais cru qu'elle cherchait une aventure auprès d'un jeune homme qui n'était pas beaucoup plus âgé que son fils, et qu'une jolie femme devait intimider. Elle s'était assise tout près de moi de sorte que ma cuisse reposait contre la sienne sans qu'elle fît mine de s'écarter. J'avais le bras pendant derrière le dossier du banc.

- Vous êtes son meilleur ami, n'est-ce pas?

Elle souriait.

- Je crois.

Et je mis mon bras autour de ses épaules. Je glissai ma main gauche dans l'échancrure de son corsage. Elle avait le sein doux et tiède.

- Votre main est douce.

Elle avait posé la main sur la mienne, et c'est sous la pression de sa main que je lui ai caressé le sein. Puis elle retira lentement sa main et la mienne.

-Je pourrais être votre mère. Est-ce que Pierre est aussi silencieux avec vous qu'il ne l'est avec moi? Entre eux, les garçons se disent des choses, non.

En réalité, je m'en doutais. Ce n'est pas une aventure qu'elle cherchait.

Pierre n'avait que dix-huit ans lorsque je l'ai connu. J'en avais vingt-trois. Il s'était inscrit à un cours d'histoire dans un institut privé qui préparait à l'entrée dans les grandes écoles. J'y faisais office de surveillant, de répétiteur, de n'importe quoi pourvu qu'il y ait quelqu'un qui parcourt la salle de classe pendant que les élèves travaillent.

Entre Pierre et moi, s'était installé un climat de sympathie réciproque, puis d'amitié réelle, après que nous nous soyons promenés ensemble à la sortie des cours. Je l'accompagnais chez lui puis, plutôt que de nous quitter, c'est lui qui me raccompagnait jusqu'à mon domicile. Le plus souvent, ce manège qui avait fini par nous amuser tous les deux se déroulait plusieurs fois avant que nous nous séparions. Jusqu'au lendemain.

Lorsque son père mourut, Pierre qui n'avait que huit ans, fit des cauchemars toutes les nuits. Il se dressait en hurlant. Sa mère le prenait dans son lit, et lui parlait à voix basse pendant qu'il se calmait et, apaisé, finissait par s'endormir, le corps contre celui de sa mère, et le visage contre sa poitrine.

- Dors, mon petit chéri. Dors.

Elle fermait les yeux mais ne dormait pas. Elle continuait de murmurer:

- Dors, mon petit chéri. Dors, mon petit homme.

Il avait pris l'habitude de dormir auprès de sa mère. Le soir, lorsqu'il était l'heure de se coucher, c'est dans le lit matrimonial qu'il se glissait. A l'heure où elle-même

allait se coucher, elle le trouvait recroquevillé au milieu du lit. Dès qu'elle était au lit, il se poussait contre elle. Mais il s'agitait jusqu'au moment où elle le prenait dans ses bras. Et sa respiration devenait régulière.

Le matin, elle se levait avant lui pour lui préparer son petit déjeuner, puis il faisait sa toilette pendant qu'elle préparait son cartable. Le dimanche, par contre, c'est elle qui lui donnait son bain.

Elle lui savonnait le corps entier, jusqu'à son sexe et son derrière qu'elle savonnait avec le plus de vigueur. C'étaient des endroits qui doivent être immaculés. Elle se réjouissait lorsque le sexe de Pierre durcissait dans sa main.

- Mon petit homme.

Elle était pratiquement nue quand elle le lavait. En slip et soutien-gorge. A l'âge qu'il avait, cet aspect de sa mère, ne devait pas perturber son fils, pensait-elle. Et durant de nombreuses années, elle avait pris l'habitude de faire sa toilette devant lui. De cette façon, pensait-elle, il ne prendrait pas l'habitude de fantasmer sur le corps des femmes. Un corps est un corps, rien de plus. Si elle en avait eu le pouvoir, dès le début de l'humanité, elle aurait interdit qu'on cachât le corps des humains. Est-ce que les animaux, mammifères ou autres, se couvraient? Cela ne les empêchait pas de procréer. Ni d'y prendre du plaisir. Ce sont les vêtements qui sont à la source de la perversité. Après ces vigoureuses professions de foi, elle passait

beaucoup de temps devant la coiffeuse de la chambre à coucher. Elle se peignait et se maquillait, en regardant dans le miroir le petit Pierre immobile qui contemplait sa mère.

- Mon petit homme.

C'est une expression qu'elle utilisait souvent. Et la portait à lui tendre les bras pour le serrer contre sa poitrine.

- L'homme de ma vie. Tu le sais que tu es l'homme de ma vie.

- Jusque fort tard, j'ai plus souvent dormi auprès de ma mère que dans mon lit. De toute manière, la porte de ma chambre, elle était voisine de la sienne, était toujours ouverte. Quand je ne dormais pas, je l'entendais me dire:

- Tu dors?

Et parfois, c'est elle qui me réveillait quand elle me demandait si je dormais.

Pierre me parlait de sa mère avec l'air résigné et malheureux de parents qui ont un gosse handicapé mental. Parfois, par contre, j'avais le sentiment qu'il la haïssait.

- Qu'elle me laisse vivre. Et si j'ai envie d'être malheureux.

- Elle n'a jamais été tentée de recommencer sa vie? Ta mère est très belle. Je suppose que comme toutes les femmes, elle a des besoins.

- Des besoins?

Je changeais de sujet. Je me demandais si en recueillant les confidences de Pierre, je pensais réellement à lui. J'avais encore en mémoire la courbe et la tiédeur du sein de sa mère.

- Elle est belle, non?

Il avait dix-sept ans quand sa mère et lui avaient rencontré la fille d'une amie de sa mère. Pierre avait détourné la tête en rougissant.

- Pierre.

Il avait rougi plus fort encore, et avait baissé les yeux. Cette timidité maladive en face des filles, elle devait la constater à de nombreuses reprises depuis lors. Et elle s'en désolait.

Une nuit qu'il était étendu auprès d'elle, elle lui entoura les épaules et le serra contre elle.-

- Tu es un bel homme, tu sais. Elles seront nombreuses, les filles qui voudront t'avoir dans leur lit. Je peux te le dire, tu es toujours mon petit homme chéri. Il n'y a pas de mot tabou, tu peux me croire. Un sexe comme le tien, mon chéri, ferait le bonheur de toutes les femmes.

Elle l'avait à peine touché, et il avait durci, le ventre soudain en feu.

- Ce n'est pas ce que tu crois.

Il était sorti du lit, il était entré dans sa chambre et il avait fermé la porte.

Comment dire à sa mère que les filles ne l'attiraient pas.

- Ce jour-là, je crois qu'elle ne se serait pas refusée.

- Elle croit bien faire, Pierre. Elle t'aime. Dis-lui que ce ne sont pas les filles que tu aimes. Il faudra bien qu'elle s'y fasse.

- Elle en deviendrait malade.

Un soir qu'il était rentré tôt, il entendit des gémissements qui venaient de la chambre de sa mère. Inquiet, il poussa la porte. Nue, haletante, elle était assise sur le ventre d'un homme qui lui serrait les hanches.

Au bruit de la porte, elle avait tourné la tête.

- Pierre.

Pierre avait refermé la porte.

- Vas-t'en.

Elle rejeta la couverture, mit sa robe de chambre, prit les vêtements le l'homme, et les lui mit dans les bras. Elle répétait:

- Vas-t'en. Vas-t'en.

Elle l'avait presque ramassé dans la rue parce qu'il fallait qu'ils sortent, Pierre et elle, de cette situation qui s'était créée il y avait longtemps, et qu'elle n'avait pas pu maîtriser. Elle se rendait compte que c'était son petit Pierre qui en était la victime. Ca avait été sa façon à elle, encore une fois, de se sacrifier pour lui, de lui manifester son amour. Et, une fois de plus, elle avait été maladroite. Est-ce que l'amour ne suffit pas pour distinguer le bien du mal?

Pierre avait retrouvé au grenier le pistolet de son père. Bien emballé dans un morceau de toile grise, et glissé dans une sacoche de cuir souple, il était resté à l'endroit

où son père l'avait déposé. Peut-être par superstition, personne n'y touchait jamais.

Jusqu'au jour où Pierre l'avait glissé dans la bouche, personne ne s'en était jamais servi. Même pour jouer à la roulette russe qui passait pour le plus enivrant des jeux de hasard.

Au bout d'un mois, environ, j'ai reçu un coup de téléphone de la mère de Pierre. Elle avait été émue de ma présence aux funérailles de Pierre.

- Vous étiez le meilleur ami de Pierre. Peut-être même que vous le connaissiez mieux que moi.

J'aimerais vous revoir, vous voulez-bien?

Le soir même, je suis allé chez elle. Elle avait déposé sur une table une bouteille de whisky, elle avait tiré les tentures du salon, et n'avait allumé que le luminaire qui se trouvait près de la table.

Durant de nombreuses heures, nous n'avons parlé que de Pierre.

 

 

Maurice Stencel

"Un juif nommé Braunberger"

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Amour et Papillon, de Laurent Nizette

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Amour et papillon

Laurent Nizette

 

1

 

Il fait noir, mais je suis là, j’existe. Je ne suis pas prêt, je dois attendre. Mon corps travaille. Qui suis-je ?

 

2

 

Quelque chose en moi s’est connecté. J’ai froid, j’ai faim. Il m’est toujours impossible de voir, mais je peux me mouvoir, un muscle fonctionne. Je pousse.

 

3

 

Une paroi empêche mon mouvement, je pousse plus fort. J’ai de plus en plus faim et froid, cela m’encourage à pousser plus fort encore. Victoire de moi sur la paroi, elle se déchire. Je peux sortir. Finalement, une fois vaincue, je la découvre molle et flasque. Arrivé à l’extérieur, je peux voir.

 

4

 

Eblouit, Je suis passé d’un grand flot noir à un grand flot lumineux. Je sens des stigmates s’ouvrir sur les côtés de mon corps. Quelque chose de chaud entre et ressort sur un rythme régulier. Le froid disparait. Mais la faim me tenaille toujours. Il faut manger

 

5

 

Le sol est miraculeux, il me suffit de baisser l’avant de mon corps pour que ma bouche puisse saisir de la nourriture. Je mange sans arrêt, je mange encore et toujours. La faim se résorbe doucement. Il semble actuellement être un signal plus difficile à apaiser que le froid.

 

6

 

Mes yeux semblent s’habituer à la lueur du Soleil. Maintenant, je peux découvrir visuellement mon environnement. Je suis dans une salade, sur une feuille, entourée d’autres feuilles. Au-dessus de moi le ciel est bleu, en son centre brille le Soleil. Je vois mon œuf, gisant, là. Il y a d’autres œufs, et même des créatures qui en sortent. Je ne suis pas seul.

 

7

 

Nous ne nous observons pas. Chacun semble savoir ce qu’il a à faire. Il n’y a pas de dialogue. Nous sommes les uns à côté des autres à manger notre morceau de salade. Le temps passe, mais l’appétit est toujours identique. Je n’arrive pas à réfléchir, je suis concentré sur la nourriture. Après un long moment, quelque chose me dérange. Il fait froid.

 

8

 

La lumière a baissé, le froid rentre par mes stigmates. Je n’ai pas peur, j’ai faim. Je continue de manger. À l’aide de mes mandibules, je coupe les morceaux de salade que je mâche en dehors de la bouche. Ensuite, j’avale d’un coup. Le froid ralentit mon fonctionnement, mais c’est sans doute la nourriture que j’ingurgite qui me tient en vie. Je continue.

 

9

 

Le Soleil se lève, mon corps se réchauffe. La feuille de salade est complètement trouée et pour ainsi dire entièrement mangée. En une file, nous partons vers la salade suivante. Pour arriver à destination, je suis celle qui me précède. Parfois, je dois éviter des déchets noirs qui lui sortent du corps par l’arrière. La route est longue. Heureusement, nous avançons vite et sans arrêt. Je suis toujours derrière elle, elle est mon repaire.

 

10

 

Nous sommes arrivés, nous pouvons manger. Je suis à côté d’elle. Elle mange, je mange. Je ne la quitte plus. Toute la journée, nous mangeons. Je suis rassuré qu’elle soit là, elle semble également rassurée de ma présence. Nous avons terriblement grossi. Je suis content.

 

11

 

Le Soleil donne sa place à la Lune, puis il vient à nouveau brillant de mille feux. Elle et moi avons probablement augmenté notre taille par dix. Je commence à ne plus avoir faim, elle non plus. Elle s’en va, je la suis. Rassasiés, nous nous sommes arrêtés de bouger. Je n’ai plus faim, plus froid, je ne suis plus seul, plus rien ne me donne envie de bouger.

 

12

 

Quelque chose en moi se durcit. Tout doucement, mes yeux se ferment, mes stigmates ne respirent plus, mais je fonctionne toujours. Dans mon corps, je sens des connexions se réaliser, et d’autres se désassembler. Le temps passe, je suis comme en hibernation. Comme un ours, ma grotte est ma peau si dure. Bientôt, je le sens, je serais fini.

 

13

 

Je peux bouger, mais quelque chose m’emprisonne. Je reconnais cette sensation. Je pousse. Je suis plus fort, plus souple. Une fissure s’établit, je passe ma tête. Mes yeux s’habituent tout de suite à la lumière. Jamais je n’avais vu aussi bien auparavant. Maintenant, je suis entièrement dehors, j’ai des ailes, des antennes, je suis un papillon.

 

14

 

Je bats des élytres, elles fonctionnent. Je décolle. Je découvre le monde. Je voyage, j’observe. Je ne me rendais pas compte qu’il était si grand, et que j’étais si petit. Les couleurs vives m’attirent. Je m’approche de l’une d’elles, je me pose. Elle sent bon. Je peux boire. Je ne mange plus, je bois. Je sais maintenant que les couleurs vivantes sont des réserves nutritives. Je décolle à la découverte du monde.

 

15

 

Sous une branche, je découvre les mille couleurs de la nature. Soudain, elle est là. Je la vois sur une fleur. Quelque chose en moi l’a reconnue tout de suite. Mon repaire est aussi devenu un papillon. Je m’approche.

 

16

 

Elle est contente de me retrouver, je le suis aussi. Nous buvons ensemble. Elle me rassure toujours. On est bien en compagnie de nos repaires.

 

17

 

Une autre arrive. Elle est magnifique. Sans boire, elle redécolle et s’en va. Elle m’attire terriblement. J’observe le repaire de ma vie, elle m’observe aussi. Je décolle, l’attirance est trop forte. Je dois rejoindre la belle. Je ne la regarde pas derrière moi, je ne vois pas le mal que je lui fais. Eblouit, je vole en direction de la belle.

 

18

 

J’arrive à la rattraper. Elle me voit et accepte ma présence. Très vite, je remarque qu’elle ne me donne pas autant d’attention que j’en ai besoin. J’en veux plus, j’attends plus, je souffre. J’ai envie d’elle.

 

19

 

Je la suis partout, elle fait de moins en moins attention à moi. La lumière du soleil disparait pour laisser place à la nuit. Au loin, une lumière brille pendant la nuit. La belle se dirige droit sur elle. Je tente de la dissuader. Sans mon repaire je ne suis plus rassuré, mais je me garde bien de lui dire. La belle se moque encore de moi. J’ai envie de… Je vole vers la lueur.

 

20

 

Nous y arrivons. Elle se cogne les pattes sur la lampe et j’entends un grésillement. Avec violence, elle continue. Maintenant, c’est au tour de ces ailes de toucher. Ces dernières s’enflamment, elle tombe au sol et rejoins le corps sans vie d’autres insectes qui, eux aussi croyaient.

 

21

 

Je m’approche d’elle, elle vit encore. Elle me fait signe d’aller, de voler vers la lampe. Je ne peux pas lui dire non. J’ai tellement besoin qu’elle m’aime. Je m’envole et m’approche. Je me sens tellement loin de mon identité. Bientôt, la lampe sera contre moi, bientôt.

 

22

 

Elle s’éteint, la lampe s’est éteinte ! Je rebrousse chemin pour retrouver ma belle. Arrivé à ces côtés, elle ne vit plus.

 

23

 

Je me lève, le Soleil brille. Étant à la recherche de couleur vive pour me sustenter, je parcours les alentours. Une magnifique fleur s’ouvre à moi. Je m’y pose. Le doux nectar cascade ma gorge vide. Un fort mouvement d’air me fait chavirer légèrement sur le côté. Un autre papillon vient de se poser. C’est elle, mon repaire.

 

24

 

Elle m’observe, je l’observe, cela fait si longtemps. Je suis rassuré, je peux être moi-même sans être jugé. Nous nous montrons l’un l’autre, nos odeurs, nos couleurs. Elle décolle, m’attends. Je la rejoins.

 

25

 

Nous sommes ensemble, mais je n’ai pas de désir. La belle me manque. Pourtant, mon repaire s’approche de moi, tente de me séduire. Je me laisse faire sans conviction. L’accouplement commence. Nous investissons nos énergies dans la génération future.

 

26

 

Depuis l’acte, mon repaire s’occupe moins de moi. Elle semble être codée pour s’occuper de cette grappe d’œufs. Je me sens inutile. Néanmoins, je suis toujours rassuré qu’elle soit là. Je sais que le lien que nous avons créé perdurera à cette épreuve.

 

27

 

Nous volons cote à côté. Avec le temps, elle semble s’intéresser de plus en plus à moi. Maintenant, c’est comme avant. Sauf qu’elle ne cherche plus à me séduire. Mais avec ce même temps, nos corps ont vieilli. Quelque chose se termine.

 

28

 

Elle n’a pas passé la nuit. Ce matin, son corps est dur et sans vie. Je sens la mienne qui me quitte progressivement. Là-bas je vois deux papillons qui s’entichent l’un à l’autre. L’imagination, c’est l’imagination. Pour moi, c’est fini.

 

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Barbara Flamand nous présente "Les vertiges de l'innocence"

Publié le par christine brunet /aloys

 

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« Les vertiges de l’innocence » de Barbara Y. Flamand Editions Chloé des Lys 2011

 

Ce volume regroupe trois recueils de nouvelles : « Les vertiges de l’innocence », nouvelles érotiques, « Les métamorphoses insolites », apparentées au merveilleux, « Le génie et la peintre des labyrinthes », nouvelles satiriques.

Ces  recueils ont été traduits en tchèque et publiés à Prague, de même que six recueils de poèmes et un essai : ‘L’autre sacré » Les nouvelles parues en trois volumes  ont fait l’objet de critiques dont nous tirerons un extrait de chacune d’elles

.Les vertiges de l’innocence

Barbara Y. Flamand n’est en aucun cas un auteur monothématique, au contraire, je connais peu de créateurs si expressivement polythématiques http://www.bandbsa.be/contes2/vertigeinnocencerecto.jpg dans la littérature moderne. Le recueil de nouvelles « Les vertiges de l’innocence » en est une nouvelle preuve. Sa plus longue nouvelle « La longue vue » sur la transformation de la petite fille en femme est conçue avec une décence admirable ; les quatre autres nouvelles sont aussi originales et pleines d’idées. Pour ma part, je place au sommet, « Un merle pour témoin » sur le destin d’une femme trahie, blessée, et qui  venge atrocement sa dignité humiliée et violée.
La cruauté qui apparaît dans d’autres thèmes est rachetée par l’humour et la satire. Dans ce cas, l’auteure touche à la limite du genre dans la nouvelle  « un couple fervent ».


Les métamorphoses  insolites

Un receuil de six contes à orientation thématique et poétique, de structures et compositions différentes.  Il y a pourtant  plusieurs dénominateurs communs :

La sauvegarde de l’homme et du monde, la responsabilité socio-culturelle de l’homme, présentée de façon suggestive et non didactique,

L’imbrication et l’interpénétration originales du monde réel avec celui de la fantaisie et de l’imaginaire dont je souligne l’originalité,

Le plus vaste conte « Le troisième œil » est un petit chef d’œuvre.

La capacité de fabulation est compensée par le sens de la mesure et complétée par la maîtrise du sens psychologique. (Jan Lentcho, romancier et critique littéraire slovaque. Traduction  Vlasta Misarjova)

Le génie et la peintre des labyrinthes

Que se passerait-il si  la réalité rejoignait l’hypothèse ? C’est à travers l’hypothèse, justement, que les nouvelles de Barbara Y. Flamand s’attachent aux situations actuelles dont elles  soulignent les écueils et les dangers. Elles ne se veulent pas des métaphores suscitant l’étonnement, elles proposent plutôt un jeu au bout duquel surgit la surprise, une surprise qui contient en elle le prononcé d’un jugement.

 Dans le contexte actuel de l’édition elle est insolite par sa position envers l’état actuel du monde. Les Editions Onyx  en publiant cette auteure permettent aux lecteurs tchèques de jeter un coup d’œil dans un espace négligé aujourd’hui autant par les éditeurs ne s’intéressant qu’aux best-sellers, que par ceux misant sur une littérature de bas étage, ces deux catégories évitant les œuvres dont le projet est de sauvegarder la tache fondamentale et constante de la littérature : donner une vision attentive des événements du monde et de la vie quotidienne. (Zdenek Janak, journal Obrys Kmen. Traduction Vlasta Misarjova)


 

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Douceur à l'unisson, un poème de Ghislaine Renard

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Douceur à l’unisson

 

Quand chante à mes oreilles

La musique des mots doux,

Mon cœur vibre doucement

Se dilate de tendresse

Et s’exprime avec fusion.

Rien ne vaut mieux que l’amour

Pour éprouver l’émotion.
La musique des mots doux

Très souvent vibre entre nous.

 

Le 9 octobre 2009 

Ghislaine Renard

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Publié dans Poésie

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Une nouvelle de Denis Emorine, Ce soir vers 21 heures

Publié le par christine brunet /aloys

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Denis EMORINE
Ce soir vers 21 heures

A Ilona W.

 

 

 

 

Cette année là, j’avais été invité aux « Rencontres poétiques de S *** », petite ville située dans le Nord de la Roumanie, non loin de la Hongrie. Ce détail a son importance. Il y avait des écrivains de plusieurs nationalités, en majorité d’Europe de l’Est, et quelques Occidentaux, dont une poignée de Français d’ailleurs inintéressants au possible. Pour ma part, je fréquentais surtout mes amis  roumains et notamment Vasile, directeur d’une  importante maison d’édition de Bucarest, Oglinda.

         Et puis il y avait Marika…

         C’était d’ailleurs grâce à Vasile que j’avais été invité à ce colloque. Il traduisait mes poèmes et mes nouvelles dans quelques revues et projetait d’éditer une anthologie de mes textes  aux  Editions  Oglinda.

         J’avais rencontré Vasile en 1996 à Iasi. Nous avions immédiatement sympathisé. Comme beaucoup de ses compatriotes, il parlait  remarquablement ma langue maternelle, le Français. Excellent poète  et  prosateur,  il lui arrivait fréquemment d’écrire des poèmes et des nouvelles  en français, de les traduire en roumain et vice-versa. Vasile avait également traduit beaucoup d’écrivains francophones pour  différentes maisons d’édition roumaines.

         J’étais arrivé à l’ aéroport de Bucarest en début de soirée. Vasile et sa femme Ioana étaient venus me chercher. Celle-ci avait conduit toute la nuit pour arriver au petit matin à  S.

 

 

***.

Après avoir posé mes bagages dans ma chambre d’hôtel et fait une toilette rapide, j’avais rejoint le reste des participants dans un état de fatigue et d’exaltation bien compréhensible. Le débat commença : «  Quelle est la place de la poésie dans la société

contemporaine ? » Chacun, moi compris, avait planché sur ce vaste sujet. Les échanges avaient lieu dans la langue des participants avec traduction  simultanée.

         Nous prenions les repas en commun. Les frais du séjour étaient pris en charge par un organisme bancaire international, célèbre pour sa générosité ( !). Certains écrivains s’empiffraient sans retenue. « Ma foi, les Européens de l’Est sont affamés, c’est bien connu, me disais-je, c’est donc tout à fait excusable. » Le premier jour, au déjeuner, un Estonien ivre-mort s’était écroulé dans le restaurant, évacué discrètement vers l’hôpital le plus proche. Vasile se pencha vers moi : « Tu vois où  est la place de la poésie dans la société contemporaine? Par terre ! Quel beau symbole ! »

         Les conférences, débats et autres lectures de poèmes devant reprendre vers 16 heures, chacun vaqua à ses occupations : discussions à bâtons rompus, libations prolongées ou sieste voire les deux. Tandis que Ioana se reposait des fatigues du voyage - conduire sa vieille Renault 14 qui menaçait de rendre l’âme à chaque kilomètre relevait de l’exploit !  Dans les côtes surtout, le moteur, à bout de souffle, ahanait à tous les échos  - , Vasile et moi avions décidé de flâner ça et là, sans but précis. Plutôt cossue, du moins en apparence, S*** ressemblait beaucoup à une ville d’Europe de l’Ouest comme le remarquait fort justement mon ami.

 

 

 

        

Sur la place principale,  les prostituées – non, je ne dirai pas « putains », je déteste ce mot - étaient à la recherche du client potentiel. « Juste pour l’heure du goûter » me fit

remarquer Vasile avec un humour que, pour une fois, je n’appréciai pas. Nous discutions, en français naturellement, puisque ma connaissance du roumain se limite à quelques mots dont

certains ne sont pas des plus recommandables !   Vasile m’expliquait qu’un de ses manuscrits, confisqué sous la dictature, avait été retrouvé par miracle dans les archives de la Securitate. Violente critique d’un  régime totalitaire imaginaire sous la forme d’une parabole dont les censeurs n’avaient pas été dupes, « Razbunarea calicilor » (La revanche des miséreux)  venait d’être édité plus de vingt ans après, salué  par la critique roumaine comme le roman de toute une génération. Vasile avait l’impression de retrouver une jeunesse confisquée par la dictature ; ce qui le rendait quelque peu amer. Son roman allait être édité en Russie, traduit par notre ami, le poète Alexandre Karvovski. Nous projetions tous deux de le traduire en français.

         Soudain une jeune femme, presque une jeune fille, s’approcha de nous en disant : « Voulez-vous passer la nuit avec moi ? »

         Plus que la question adressée en français, c’est  l’extrême retenue de la formulation qui me surprit. Décontenancé, Vasile lui répondit en roumain d’un ton sec et moi en français : « Pardon ? »

         Elle répéta : « Voulez-vous passer la nuit en ma compagnie ? » Je la regardai plus attentivement. Elle semblait avoir  une vingtaine d’années, un peu plus peut-être. Ne sachant trop  que faire ou plutôt que dire, je m’entendis lui répondre : « Non, merci. »

Elle rit : « Politesse typiquement française ? » J’étais un peu embarrassé, je dois dire, tandis que Vasile manifestait de l’humeur : « Viens, on va être en retard ! ». Constatant mon

 

 

peu d’empressement, il ajouta : « Si tu as envie de tirer un coup, libre à toi,  tu la retrouveras ce soir ! Ca peut attendre, non ? »

         Nous nous éloignâmes, moi à regret, tandis que la jeune fille récitait le début d’un poème de Verlaine en me regardant. Je tournai la tête dans sa direction, m’arrêtai alors que

Vasile cherchait toujours à m’entraîner. D’une voix blanche, je balbutiai que je le rejoindrais. Il me jeta un regard sans illusions et dépourvu d’aménité, grommelant quelques mots en

roumain et s’en alla rapidement. J’ai levé les yeux. Elle était toujours là, me regardant attentivement. Je fis quelques pas dans sa direction. Elle me sourit et murmura alors : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine/ et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne ? » Nous étions seuls ou, du moins, feignais-je d’ignorer les autres femmes très maquillées, trop vulgaires à mon goût. « Je m’appelle Marika… » me dit-elle en souriant. Je ne disais mot. Elle était brune, les cheveux lisses jusqu’aux épaules, plutôt svelte et jolie. Je me sentais mal à l’aise. Marika souriait toujours . « Je n’ai pas trop de temps » articulai-je. Je dois rejoindre les autres… » Je fis quelques pas, me retournai : elle n’avait pas bougé : « Ce soir, peut-être ? lui dis-je rapidement. Vers 9 heures ? »

         Marika s’esclaffa : « On ne dirait pas plutôt 21 heures en français ? » J’acquiesçai et m’enfuis sans me retourner.

 

 

Bien entendu, j’arrivai en retard au congrès. Une place était restée libre près de

Vasile. Je préférai l’ignorer, m’installant au dernier rang à côté d’un Macédonien qui me regarda curieusement. En anglais, je lui demandai si les débats avaient repris depuis longtemps. Il rit et me dit que oui. Maintenant, les invités allaient lire quelques poèmes ajouta-t-il. Je n’arrivais pas à me concentrer pour écouter les interventions. Je pensai à… Je fermai les yeux un instant. Une bourrade de mon voisin macédonien me ramena à la réalité :

 « Hey,  it’s your turn ! » Comment connaissait-il mon nom ? C’est vrai, j’ avais oublié que nous portions tous un badge avec notre identité et notre nationalité. On venait de m’appeler.

         D’un pas mal assuré, je me suis dirigé vers la tribune…Je m’approchai  du micro… J’aurais tellement voulu qu’elle soit là dans la salle…

 

 

 

Vers neuf heures ou plutôt vingt et une heures, j’avais réussi à fausser compagnie à mes hôtes, coupant court à un débat improvisé au cours du dîner  sur « la mauvaise conscience de l’écrivain ». Avais-je mauvaise conscience, d’ailleurs ? En tant qu’écrivain ou en tant qu’homme ? Difficile à dire…  Les deux, peut-être… Vasile me faisait plus ou moins

la tête. A vrai dire, je ne pouvais lui tenir rigueur de son attitude. Durant la semaine précédente, il avait organisé des rendez-vous en mon nom avec des éditeurs, un débat sur la littérature française contemporaine avec des professeurs de français et des étudiants au    centre culturel de S*** et je me dérobais sans cesse.

         Je marchais rapidement en direction de la « fameuse » place. Plusieurs femmes allaient et venaient ça et là…dans la fraîcheur de septembre. Aucune ne chercha à me retenir. Enfin, j’aperçus Marika. Mon cœur battit étrangement. Elle se précipita vers moi, me tendit la main : «  j’étais sûre que vous viendriez ! » dit-elle simplement. Je lui savais gré de ne pas me tutoyer comme si j’avais été n’importe quel client…

         Elle me prit par la main.  Tout simplement. Je la regardai. Marika était toujours vêtue de noir, les yeux couleur d’ambre, gracieuse, fragile et forte à la fois. Je sais, l’expression est banale mais je n’y peux rien puisque c’était la vérité. Nous avons monté un escalier plutôt raide. « C’est là » me dit-elle en ouvrant la porte d’une pièce minuscule. L’odeur de renfermé me suffoqua. Un simple lit-cage emplissait presque toute la pièce. Je me sentais oppressé La fenêtre était grande ouverte. « J’essaie pourtant d’aérer autant que je peux, me dit Marika comme pour s’excuser, mais… »

 

 

         Elle se tenait face à moi. Je me sentais terriblement gêné. Etait-ce la différence d’âge ? Un homme de quarante-sept ans et une jeune fille d’une vingtaine d’années ? Oh, non…mais comment lui faire comprendre…. Marika s’approcha de moi. Nous étions tous deux intimidés. « Est-ce que vous voulez… ? » commença-t-elle… Je fis signe que non. Elle ne sembla pas surprise de l’attitude de ce client plutôt déconcertant.

         « Je suis venu pour parler…murmurai-je, pour parler avec vous. Je ne veux pas…Je ne veux pas… 

- Coucher avec moi ?  prononça-t-elle en souriant.

- Oui… ou plutôt, non… »dis-je en m’asseyant sur le lit. Elle prit place à mes côtés.

 

 

         Nous avons parlé longtemps Elle était hongroise, étudiante en français. Prostituée occasionnelle pour payer ses études puisque ses parents, ayant tout juste de quoi vivre, n’avaient pas d’argent pour « entretenir » leur fille aînée. Marika faisait un mémoire sur les poètes français du début du 20ème siècle. A quelle université ? En Hongrie ? En Roumanie ? Elle ne désirait pas me le révéler. Je n’insistai pas. Ayant appris qu’un colloque sur la poésie

allait se dérouler à S***, elle s’y était rendue, avait emprunté cette misérable chambre à une amie pour mieux « s’adonner à cette activité alimentaire » selon ses propres termes.

         « Lorsque je vous ai entendu parler français avec votre ami roumain, je n’ai pu résister. Je vous ai accosté… »

         Le temps passait. Nous parlions toujours. Une idée folle me traversait la tête : Marika pourrait prendre la parole à ce colloque, je pourrais la présenter… Sottement, je le lui proposai. Elle fit non de la tête. Bien sûr, c’est elle qui avait raison. Une autre idée encore plus  folle s’empara de moi : la ramener en France où elle pourrait finir tranquillement ses études mais je n’osai le lui suggérer.

        

Je me levai pour partir proposant de la retrouver le lendemain, peut-être un peu plus tôt. « Non, pas demain, me dit-elle, parce que… » Je détournai les yeux. Elle était « prise », pensais-je. « Prise » quel horrible mot, vraiment ! Je lui tendis la main. Elle la serra sans mot dire. « Après demain, alors ? 

         - C’est entendu, après demain » me répondit-elle.

         Et je sortis rapidement sans me retourner. Une fois dehors, je frissonnai  mais cette sensation me fit du bien. Je  m’étirai un peu. J’étais engourdi. Je levai les yeux. La nuit était belle, ma  première nuit en compagnie de Marika…Je hâtai le pas. J’avais hâte de rentrer à l’hôtel. Les rues étaient désertes. Quelle heure pouvait-il être ? Je l’ignorais : j’étais ému et heureux à la fois. « Tu es complètement fou, mon pauvre ami, me dis-je. Tu ne changeras jamais ! » Comme pour me donner raison, un chat miaula tristement, tout proche. J’aurais aimé le caresser mais il ne se montra pas.

 

- Alors, ça va comme tu veux avec ta pute ? »me lança Vasile, le lendemain matin. Je ne répondis rien. Je l’aurais volontiers giflé mais comment lui en vouloir ? Les apparences étaient contre moi. Je décidai brusquement de téléphoner à Paris à ma femme. « Comment vas-tu ? me demanda-t-elle. Tu as l’air bizarre. » J’avais beau lui affirmer que le voyage, le trajet en voiture m’avaient fatigué, elle n’était pas dupe. « Ne t’inquiète pas, je vais bien mais je me sens un peu étrange depuis mon arrivée. » et je raccrochai un peu trop rapidement après avoir pris machinalement des nouvelles des enfants.

         La journée s’écoula. Inexorablement. Pourtant, au centre culturel  avec les autres Français, j’avais momentanément oublié Marika. Vasile m’avait chaleureusement présenté à l’auditoire. J’avais lu quelques nouvelles. Les questions des étudiants étaient intéressantes.

« Je ne la verrai pas aujourd’hui » pensais-je… Je décidai de présenter mes excuses à Vasile qui avait tellement fait pour moi mais comment lui expliquer la situation ? Vasile accepta mes excuses de bonne grâce  en m’avertissant néanmoins que les éditeurs roumains n’étaient pas à mes ordres, et que c’était à moi de me présenter le plus vite possible pour prendre à nouveau rendez-vous. J’en convins. Mon ami me regardait curieusement. Nous nous connaissions depuis longtemps mais je voyais mal comment lui révéler la situation :  Marika m’intéressait  comme interlocutrice et non comme…Incrédule, Vasile aurait probablement ri en me disant avec une de ces expressions françaises qu’il affectionnait : « qu’il ne vendrait pas la  mèche et que j’étais un grand garçon… »

         Bien sûr, le lendemain, je revis Marika et le surlendemain encore… Mon séjour touchait à sa fin. J’aurais voulu… Qu’est-ce que j’aurais voulu, au juste ? Prolonger mon séjour ? Ne plus la retrouver le soir « vers 21 heures » ? Rompre, si on peut utiliser un mot aussi ambigu… ou tout simplement annoncer d’un ton léger à ma famille: « Voilà, je vous présente Marika. Elle est étudiante en français, elle se prostitue pour payer ses études. Elle va loger chez nous » ? Mais, c’est bien connu, l’être humain est  généralement veule. Sans doute ne faisais-je  pas exception à la règle.

         La veille de mon départ arriva. Ce soir-là, elle n’était pas « prise » ou, peut-être, s’était-elle libérée pour moi . J’arrivai un peu en avance sur la « fameuse » place où la fraîcheur vespérale avait cessé de m’atteindre. Comme si elles s’étaient donné le mot depuis le début, les prostituées ne firent pas attention à moi. Ni moi à elles. Toutes vêtues de noir…elles allaient et venaient en silence. A quoi était due cette tenue inhabituelle ? Vaguement écoeuré par des parfums bon marché, trop capiteux à mon goût, j’errai au milieu d’un étrange ballet féminin qui m’évoquait celui de la mort en quête de quelques victimes consentantes  . J’avais la gorge sèche. Mon étudiante se précipita vers moi, la main tendue. Elle avait l’air ravie de me voir. Je gardai cette main dans la mienne, un peu

trop longtemps peut être. « Et si nous allions quelque part manger un morceau ? » proposai-je. Marika secoua la tête « Non, j’ai ce qu’il faut dans ma chambrette ». Je n’insistai pas. « Je pars demain »lui dis-je rapidement. Elle ne répondit pas, tourna la tête vers moi en souriant : « Demain, dès l’aube, à l’heure ou blanchit la campagne, / je partirai. / Vois-tu, je sais que tu m’attends . » commença-t-elle. Je l’arrêtai d’un geste : « Avez-vous un poème prêt pour chaque circonstance  de la vie ? » Son sourire désarmant me serrait le cœur.

La chambre était toujours aussi minuscule. Nous trouvâmes un petit coin sur le lit, comme d’habitude. Les mots , de part et d’autre, avaient peine à sortir. Tête baissée, fixant obstinément le sol recouvert d’une moquette qui avait dû être bleue, je réfléchissais. Marika portait un foulard rouge sur son éternelle robe noire. Le  cadeau d’un client ? Un symbole que je ne comprenais pas ? Elle se tourna vers moi, le retira doucement et me le tendit.

« C’est pour vous »  dit-elle enfin. 

Je lui pris la main :

« Je n’oublierai pas.. » commençai-je.

- Il ne faut pas dire ça…il ne faut pas , murmura la jeune fille.  Vous devriez partir à présent. 

- Vous me chassez ?

- Non… mais le moment des adieux est toujours délicat et puis…nous ne nous reverrons pas » .Je restai silencieux. Et soudain : « Marika, je peux vous laisser mon adresse… ou alors si vous me donnez la vôtre, je pourrai vous envoyer des livres pour vos études… »

Son visage était tout proche à présent. Ses yeux dans les miens. Couleur d’ambre.

Elle prononça quelques mots dans une langue inconnue…Du hongrois ? Quelle importance…

La chambre était dans la pénombre. Moi aussi. Les mains de Marika glissées dans les miennes. Elle  appuya sa tête sur mon épaule. Très doucement. Je ne bougeai plus. Le temps s’était arrêté. J’avais envie de rester là à jamais. Qui nous surprendrait ainsi ? La mort ?

 

 

 

Moartea, moartea mereu…

în oglinzi

opaca

cu gratii de sînge…

 

 

Ces quelques vers de Vasile me revenaient  lentement en mémoire…

 

J’avais apporté mon dernier  roman à Marika. Elle battit des mains comme une enfant.

Pour dissiper mon trouble ou plutôt notre trouble, je tentai de lui résumer l’histoire : « Il s’agit d’un homme dont la femme vient de mourir. Elle était russe. Fou de chagrin, il part à Moscou et décide de rechercher les origines de la défunte, des traces de sa famille. Il erre désespérément dans les rues et dans les cimetières, dort n’importe où, interroge les gens pour garder un souvenir d’elle. On le prend pour un fou.. . ». Je m’arrêtai. C’était dérisoire. Je sentais le souffle de Marika sur ma joue, sur mes lèvres…

         « Il faut que vous partiez maintenant. Nous allons peut-être faire une folie… »

Pourquoi avais-je du mal à distinguer son visage à présent ? La fatigue, bien sûr, l’éternelle fatigue ! Pour quelles raisons se cache-t-on toujours la vérité ? Pourquoi ? Il était

trop tard pour s’interroger. Je connaissais trop bien la réponse. L’être humain est veule … Pourquoi aurais-je fait exception à la règle ?

         Je me suis levé avec maladresse. Marika s’est approchée. Je me suis réfugié dans ses bras, le visage enfoui dans ses cheveux. Elle a prononcé quelques mots en hongrois…

 

 

 

 

Aujourd’hui ,j’ai reçu une lettre de Vasile. Je suis invité en Roumanie à S*** tout près de la frontière hongroise.

 « Il y aura beaucoup d’écrivains.  Je compte absolument sur toi, m’écrivait Vasile, tu vas recevoir un  grand prix de poésie ( je ne devrais pas te le dire ) et, à cette occasion, je vais éditer une anthologie de tes textes dans une édition bilingue français/roumain. Ah, j’oubliais…Un éditeur hongrois m’a contacté récemment. Il va t’ écrire : il souhaite beaucoup éditer ton dernier livre… »

 

 Denis Emorine

 

http://www.bandbsa.be/contes3/demafenetrerecto.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mort, toujours la mort…

dans les miroirs

opaque

avec ses barreaux de sang…

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Un poème d'Yves Oliver "Désir de nuits calmes"

Publié le par christine brunet /aloys

 
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Désir de nuits calmes
    - les bases souples -
    Recherche de liberté
    Près des tôles ondulées
    Avec les svastikas levées
    Sur le ciel d'hiver
 
    La honte incroyable
    De nous
    Et l'incorrigible volonté
    Qui nous pousse à vivre
    Encore
    Sur ces amas de peaux brûlées
    Des croix de métal noir
    Cousues sur nos paupières
    Nous mangeons la chair
    Des enfants perdus
    Le désespoir tatoué sur nos coeurs
 
    Cette nuit encore il neige
    Il neige sur la grande forêt
    La grande forêt qui est en feu
    Cette nuit encore
    Les morts parlent aux morts
    Et aucun vivant
    Ne les écoute

Yves Oliver

 Poème tiré de mon recueil "La théorie du plaisir" (Ed Chloé des Lys) 

  www.yvesoliver.com

 

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