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Un extrait du roman de Reine Bale... L'âge de déraison

Publié le par aloys.over-blog.com

Reine Bale 2010

 

 

 

 

D’un coup, elle se souvint qu’un magnétophone traînait dans le tiroir de son bureau : Daniel l’utilisait autrefois pour ses enquêtes sociologiques. Elle courut s’en saisir ; il l’accompagnerait partout maintenant. Elle pressa le bouton d’enregistrement et se mit à parler devant la cassette qui tournait :

«La Vierge à l’enfant trône au beau milieu de mon atelier. Je la regarde longuement en écoutant France Info en boucle «la Sncf annonce un plan d’action contre la violence dans les trains de banlieue» ou encore «attentat à la voiture piégée au Pays basque espagnol». Je déplace ma conscience tourmentée vers le drame du monde. Trop souvent, on croit à tort que c’est pire ailleurs ou mieux. Ici, on n’échappe pas au drame, simplement, on se livre volontiers une bataille dans nos consciences ; les vraies guerres ne sont plus qu’extériorités écoutées à la radio. On se croit, par le miracle des médias, protégés de toute cette violence ; notre société pacifiée, on oublie que la guerre frappait durement il y a cinquante ans. Aujourd’hui, je n’ai plus qu’à regarder mes tableaux pour comprendre que le drame, il est en moi. Aucun syndicat, aucune idéologie ne pourra me soulager de ce fléau. Et puis, ils ont fait leur temps. Moi. Mais c’est quoi ?»


Á chaque nouvelle question, elle faisait une longue pause et changeait de pièce, comme si à son flottement moral venait s’adjoindre un inconfort physique, qui l’entraînait vers une mobilité contenue entre les quatre murs de son appartement. Tel un reporter qui avançait pas à pas dans la trame de son investigation, elle scrutait objets et photos, à une différence près que le sujet de l’enquête n’était autre que sa conscience.


Puis lassée de tout, fatiguée d’elle-même, elle sortait, s’enfonçait dans son Paris, celui qu’elle arpentait chaque jour en se rappelant que chaque trottoir, chaque arbre lui avait appartenu en ce temps gracieux mais révolu où elle détenait le sentiment poétique d’être le point luminescent où se rencontraient les rues grisantes de la capitale et son âme d’artiste qui n’avait plus qu’à libérer sa plénitude, comme la fleur libère son arôme. Tout lui semblait si accessible alors, si ouvert, quand elle déambulait dans les ruelles et s’arrêtait pour prendre un café dans un petit troquet. Et des troquets, elle encouv1-l-age-de-deraison.JPG connaissait des tas pour y avoir passé des journées entières à penser, à faire des croquis, ou tout simplement à bavarder avec des amis. Maintenant, elle sortait de chez elle comme elle sortait de sa prison mentale, et pour éviter de ressasser les visions chaotiques qui la poursuivaient, elle essayait de se concentrer sur le paysage en le commentant haut et fort pour tenter de renouer ce lien presque mystique qu’elle avait construit avec « ses ruelles ». C’est tout juste si elle remarquait les gens qui se retournaient sur son passage en la prenant pour une folle. Cinq minutes de concentration et de commentaire à voix haute ne parvenaient pas à éradiquer les questions. L’envoûtement que le Paris du XXème arrondissement avait opéré sur elle avec son atmosphère qu’on ne retrouve nulle part ailleurs, faite du mélange de quartiers populaires et d’une jeunesse étudiante plus bohème que la jeunesse branchée du XIème, ne parvenait plus à fournir son cadre aux aspirations infinies : à la place, une morne poésie déplaçait le pas sans déplacer le temps. Á nouveau, elle pressa le bouton du petit magnétophone planqué dans la poche avant de sa veste :

«Les platanes du boulevard de Charonne défilent ; mon pas est alerte ; je ne vois pas la fin de mes questions depuis que j’ai commencé à m’en poser. Pourquoi s’en poser ? Un passant me bouscule. Pas même un mot d’excuse. Après tout, je m’en fous. Je poursuis…voilà désormais le Père Lachaise au début du Boulevard de Ménilmontant. Qu’est-ce que je fais ? J’esquive ou je rentre ? Il faut aller ce vers qui m’attire irrépressiblement. Les morts aussi sont mes semblables, mes futurs semblables. Pas de bousculade ici. Mais qu’y chercher ? Les éternels groopies de Jim Morrison se recueillent avec plus de gravité que si c’était un de leurs proches qui gisait sous cette tombe…Rien à faire ici. Allons au plus près de moi. Je préfère geler sur un banc en face du coin des Juifs : Modigliani. Tombe sobre, presque cachée, personne devant. Vie tourmentée, peinture sulfureuse –surtout les Grands Nus-, fin au Père Lachaise dans un coin discret. Et sa pauvre Jeanne suicidée le lendemain de sa mort, enceinte…Peintre mieux aimé mort que vivant ; comme quoi mourir n’est pas toujours aussi tragique qu’on le croit. Pour lui, vivre était tragique.

Et si je venais aussi à mourir misérablement, y aurait-il quelque chose qui resterait de moi ? Suis-je prête à autant de sacrifices pour l’art ? Là aussi, je devrais me poser des questions. Ou peut-être pas, car là encore, il y a de la vanité à croire l’art vital. Et puis d’abord, vital pour qui ? Pas pour les arbres du Père-Lachaise en tous cas. L’artiste mort se mêlera à la terre comme les autres et les arbres s’en porteront très bien.
Reine Bale

 

Publié dans Textes

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Louis Delville interviewé... cela donne ça... 1ère partie

Publié le par aloys.over-blog.com

http://www.bandbsa.be/contes2/delvilletete.jpg

 

Souvent on regrette que les questions que l'on vous pose à propos de votre livre soient toujours les mêmes !

 

Ici, j'ai fait confiance à des personnes qui me connaissent bien en leur demandant de m'envoyer LA question qu'ils ou elles rêvaient de me poser.

 

J'ai répondu le plus honnêtement possible en tenant compte de leur sensibilité et des idées sous-jacentes que je devinais…

 

Merci à eux d'avoir joué le jeu ! Et maintenant que le spectacle commence…

 

 

Louis, mars 2011

 

 

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Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Dominique, auteure de chez CdL et amie

 

Un jour j'ai rencontré une personne qui m'avait entendu conter et qui aurait voulu avoir une copie écrite de mon conte. Je me suis aperçu que je ne l'avais jamais écrit !

Il m'a fallu plus de deux jours pour écrire un nouveau conte que je viens de mettre à mon répertoire et que j'ai déjà présenté devant public. Dans ce cas, j'ai vraiment l'impression d'écrire dans une autre langue. Comme si je devais traduire quelque chose de connu !

En général, j'écris peu. Je me souviens de réunion de travail où j'étais chargé de rédiger le rapport et pour lequel, je notais quelques idées sur un quart de feuille ! Et pourtant le rapport sortait complet, le lendemain !

Sans incitant, comme on en reçoit lors d'un atelier d'écriture ou d'une formation, je laisse deux ou trois mots sur un papier et je ne m'en occupe plus.

J'ai donc dû attendre d'avoir assez de textes pour constituer mon livre !

Comme j'avais envie d'avoir des illustrations, j'ai attendu l'acceptation du manuscrit par le comité de lecture de Chloé des Lys pour le confier à Maryvonne et Jean-Pierre, deux fins dessinateurs de Reims qui m'ont ravi par l'interprétation des histoires à leur manière.

Je n'ai pas eu l'audace de départager leurs œuvres… Il y a donc deux superbes dessins par texte !

 

 

***

 

 

Penses-tu tremper ta plume dans un peu de curare de temps à autre comme ta douce épouse qui sait si bien tuer avec le sourire ? Ou n'as-tu, toi, aucun bonheur dans le crime ?

Edmée, auteure de chez CdL et amie

 

J'avoue n'y avoir jamais pensé mais je suis plutôt dans le "gentil", Si un jour, je me décidais à aborder le genre, je crois que j'aurais de bonnes idées… D'ailleurs de temps et temps, c'est moi qui incite Micheline au meurtre… Mais c'est elle qui trouve toujours la bonne méthode !

 

 

***

 

 

Ma question concerne ta couverture. Elle n'est pas commune, mise sur les couleurs vives, le collage. Qu'as-tu cherché à faire passer au futur lecteur ?

Christine, auteure de chez CdL et amie

 

J'ai laissé carte blanche complète à mon ami Dominique Brynaert pour réaliser la couverture. Ma seule demande était la couleur bleue, ma préférée !

Dominique connaissait le conte sur Noé pour l'avoir entendu et apprécié plusieurs fois. Le résultat a dépassé mes espérances les plus folles et je lui en suis très reconnaissant.

J'espère que cela va attirer le regard des futurs lecteurs lorsque mon livre sera sur les rayons d'une librairie ou d'une bibliothèque.

 

 

***

 

 

À quand un livre à quatre mains avec Micheline ?

Le petit Belge, un compatriote rencontré sur le net et devenu ami

 

Il est très rare que nous travaillions ensemble. Micheline écrit vite, je suis très lent. Elle est plutôt "passive" et n'aime pas trop l'action, je suis un conteur "actif et passionné" !

Très souvent, je relis ses textes et l'oblige à préciser des choses, à expliciter un point précis. J'ai toujours adoré jouer ce rôle de "Candide". C'est probablement ma formation technique qui explique ce souci de précision. J'imagine la scène, je la vois et je veux que le lecteur ne soit pas pris d'un doute…

 

 

***

 

 

Tu n'as pas failli te décourager d'attendre, d'attendre et encore attendre que ton livre sorte chez CdL ?

Nathalie, auteure de chez CdL et amie

 

Oh que si ! Ce n'est pas tant l'attente qui me pèse mais plutôt le manque de réactivité de tous les acteurs. Ceci est dû à la lourdeur de l'administration de mon éditeur chéri !

Très souvent, je trouve qu'un simple coup de fil serait bien plus efficace que le "système mail à CdL Barry" ! J'en reparlerai avec Laurent Dumortier lors d'une prochaine rencontre !

Depuis 2004 et le premier livre de Micheline, j'ai eu le temps de m'habituer à cette lenteur mais je comprends que les nouveaux auteurs soient inquiets !

Parfois j'éclate et alors, malheur à qui est devant moi ! Je suis capable des pires colères avec des conséquences mortelles… Mais en général, je suis "soupe au lait" et cela retombe aussi vite ! Heureusement pour certains de mes contemporains qui se reconnaîtront facilement, puisqu'ils sont encore en vie !

"Je vis avec", comme on dit et je me défoule sur ma tendre épouse ! Merci à elle de me soutenir dans ces épreuves !

 

 

***

 

 

Comment cela se passe t-il dans le couple depuis que tu essaies de voler la vedette à Micheline ?

Vos styles sont 'un peu' semblables... est-ce Louis qui était le nègre de Micheline ou Micheline qui est la négresse de Louis ?

Qu'y a t-il dans la grande sacoche de celle dont on ne prononce pas le nom, à part des foulards de rechange ?

Bob, auteur de chez CdL et ami

 

Je crois bien que ma politique de vente sera différente de celle de Micheline et que je serai sûrement plus "mordant" qu'elle ! Ceci dit, cela ne pose pas de problèmes de couple insurmontables !

J'espère qu'à la lecture de mon livre, mes lecteurs verront quand même une différence entre nos styles.

Quant au nègre ou à la négresse, j'ai toujours beaucoup de plaisir à lire la prose de Micheline et vice-versa. Nous nous complétons bien et son sens littéraire m'est très utile. Quant à moi, j'apporte un peu de rigueur aux millions d'idées de la psychologue…

La sacoche de Micheline est suffisamment grande pour les choses indispensables à un couple de retraités en goguette ! On y trouve tout ce qui, au cours des années, a un jour été utile et qui pourrait toujours servir… J'ai renoncé à en faire l'inventaire ! La seule concession qu'elle a faite est d'avoir plusieurs sacoches en fonction des circonstances !

Au cours des années, les foulards sont devenus une marque de fabrique, un accessoire indispensable et en plus, ça fait jaser les jaloux !

 

 

***

 

 

Deux écrivains de talent peuvent-ils cohabiter ensemble sans qu’une forme de jalousie s’installe entre eux ?

Alain, auteur de chez CdL et ami

 

Très facilement ! La jalousie est un sentiment que je ne connais pas. Que se passera-t-il quand mon livre sera sorti ? Je n'en sais rien mais je suis sûr que nous resterons comme nous sommes : unis pour le meilleur et pour le pire. Depuis 37 ans, c'est le meilleur qui l'emporte et de loin !

Comme je l'ai dit plus haut, lorsque mon livre sera paru, je vais quand même essayer de le promouvoir plus que Micheline ne le fait pour les siens. Mais comme je me connais, si j'ai une belle opportunité, elle en profitera aussi !

 

 

***

 

 

L'impro peut-elle être une démarche qui mène à la rédaction d'un livre ?

L'inspiration est-elle venue en lisant et corrigeant les premiers essais de Micheline ?

Alors que tu étais très porté à réécrire l'histoire de Belgique (façon humoristique) et de ses personnalités marquantes, pourquoi se borner à écrire des contes ?

La sortie de ce livre est-ce la raison du retard ou du manque de mises à jour de ton blog ?

Qui critique ton œuvre ? Micheline n'est-elle pas trop gentille, est-elle suffisamment critique avec toi ?

En dehors de Micheline, quelles sont tes sources d inspiration ? (commerces, banquier, médecin...) ?

Donato, un ancien collègue

 

Au niveau du livre, l'impro n'y a aucun rôle. Maintenant, lorsque je conte une histoire, il est sûr que certains réflexes d'impro reviennent et quand j'improvise, j'ai tendance à être un peu trop "conteur". Mon coach actuel me le reproche d'ailleurs ! N'est-ce pas Corinne ?

L'inspiration vient chez moi par petits morceaux et l'accouchement d'un texte est souvent long ! Sauf si j'ai un incitant. Alors, je fonce et très souvent, je n'écris pas l'entièreté de l'histoire, j'improvise en faisant semblant de lire un texte bien structuré !

Je ne me contente pas des contes… Le livre comprend aussi des nouvelles mais rien de semblable à ce que j'ai pu écrire dans les mille articles de mon blog, des petits billets d'humeur sans lendemain. Je me suis expliqué sur l'arrêt de mon blog, non pas par manque de sujets mais plutôt par envie de changement. J'écris encore de temps en temps… Peut-être des choses un petit peu moins superficielles que ce que mon banquier, mon boucher ou l'administration me suggèrent !

Personne n'a le droit de critiquer mon œuvre, sauf moi et je ne m'en prive pas ! Plus sérieusement, Micheline apporte souvent le détail qui manquait et n'hésite guère à donner son avis. Je ne prends pas tout ce qu'elle dit pour argent comptant mais j'en retire toujours un petit quelque chose qui améliore mes écrits.

Mon inspiration ? Quelle inspiration ? J'aime la fantaisie et je suis un peu iconoclaste. Rien ne m'est plus agréable que de "jouer" avec l'Histoire (avec un grand H). Dernièrement, je me suis permis, à la grande joie de mes auditeurs, de faire envoyer un SMS par un samouraï japonais du XVIe siècle. Merci l'impro ! Mon seul problème c'est que j'ai eu cette idée lors d'une formation au conte philosophique et qu'à l'entraînement hebdomadaire d'impro, j'en manque souvent !

 

Pour retrouver Louis Delville, son Blog

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

 http://www.bandbsa.be/contes2/noelouis.jpg 

 

Publié dans interview

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M'man, une nouvelle de Bob Boutique. Deuxième partie

Publié le par aloys.over-blog.com

***

 

bobclin 

Il dégringole les escaliers quatre à quatre, dérape dans le corridor, se rattrape d’une main  au mur puis s’enfuit littéralement paniqué vers le parc tout proche, de l’autre côté du boulevard. Il traverse la chaussée à trois voies et la double ligne du tram  sans même regarder… Heureusement il est neuf heures du soir et la circulation quasi absente.

 

Ca ne peut plus continuer… ça ne peut plus continuer…’ se répète t-il comme un mantra en longeant  le chemin qui mène à la maison chinoise.

 

Il aime bien cet endroit environné de buissons et de  chênes verts. On peut s’y asseoir sur des bancs et en journée, les jeunes mamans du quartier viennent papoter, tout en surveillant leurs rejetons qui courent à quatre pattes dans le bac à sable.

 

Mais à l’instant, il fait sombre et un souffle glacé secoue par à coups les branchages dans un bruit de ressac.  Plus seul, tu meurs. Comme s’il se voyait depuis la lune. Un tout tout petit point minuscule perdu sur un rocher bleuté au milieu de l’univers. Seul. Surtout dans sa tête.

 

‘Ca ne peut plus continuer…

 

Il l’a lu sur internet : les schyzos piquent parfois des crises de colère aussi soudaines que paroxysmiques et deviennent même, dans certains cas,  d’une vulgarité inouïe mais là… c’est sa mère qui délire ou plutôt, lui qui hallucine et s’invente une mère qui délire.

 

Il ne l’a jamais connue comme ça. Que du contraire, plutôt austère et d’une politesse glacée. Il ne s’y retrouve plus très bien, mais à quoi bon.

 

Il faut que ça cesse. Il doit la tuer. Mais comment ? Le poison ? Impossible. Elle ne boit pas et ne mange pas. Le couteau ? Et s’il  la traversait comme un hologramme ? Il n’ose même pas imaginer sa réaction.

 

Quand il rentre deux heures plus tard, frigorifié, les yeux rouges et la goutte au nez, elle est assise devant la télé et rigole doucement devant l’écran, comme si de rien n’était.

 

« Ton souper est sur le gaz… » dit-elle sans détourner les yeux. « Il faut manger garçon… déjà qu’t’es pas bien gros.  Allez, c’est bien… je vois que tu t’es calmé. »

 

 

***

 

 

« Vous ne prenez toujours pas vos neuroleptiques... » 

 

Elle parle d’un ton détaché, comme si tout cela n’avait aucune importance, pendant que sa menotte un peu bouffie glisse sur le papier et écrit des phrases mystérieuses.

 

« D’accord, je ne prends  pas mes cachets, mais à quoi cela servirait-il ? Je sais très bien que ma mère est morte et que je parle à son fantôme… au fond c’est elle qui devrait vous consulter ! »

 

« Vous croyez qu’elle accepterait de venir à mon cabinet ? »

 

« Cela m’étonnerait, elle ne sort jamais de l’appartement.  Pourquoi ne viendriez vous pas, vous, chez nous ? »

 

« Non, Monsieur Renoir, ce serait contraire à tous mes principes thérapeutiques. »Elle ouvre son tiroir prend un taille crayon et se met calmement à refaire la pointe, comme si rien ne pressait et qu’elle n’avait rien de  bien précis ou de plus urgent à faire.« Excusez mon indiscrétion, mais comment cela se passe t-il sur le plan sexuel ? » 

 

« Hé bien… (un long silence devant une doctoresse qui attend patiemment une réponse )… disons que ça ne se passe pas ! »

 

« Des prostituées ? »

 

« Jamais… c’est beaucoup trop cher. »

 

« Bref, vous vous débrouillez tout seul, c’est ça ? »

 

« Avec ma mère qui m’épie jour et nuit, vous n’y pensez pas ! Non… il y a longtemps que j’ai fait l’impasse. »

 

« Vous êtes conscient du fait que cette situation est… malsaine ? »

 

Il hausse les épaules, un peu gêné puis reprend sa position de patient, assis bien droit sur ses fesses, le regard modeste et les mains croisées sur les genoux.

 

«  Avez-vous déjà essayé l’hôtel ? »

 

« L’hôtel ? »

 

« Oui, vous louez une chambre pour la nuit et là au moins vous pourrez dormir tranquille ?  Vous allez l’air au bout du rouleau, votre mine est épouvantable, vos cernes sous les yeux gonflés et grisâtres… vous ne tiendrez plus très longtemps à ce rythme. Vous avez un besoin urgent de sommeil et de décontraction. »

 

 

« Hier, elle s’est assise dans le noir au coin du lit et m’a veillé jusqu’ à ce que je m’endorme. En fait,  j’ai du faire semblant pendant plus d’une heure en contrôlant ma respiration, avant qu’elle ne se lève rassurée et retourne dans sa chambre. »

 

« Bon… on essaie l’hôtel ? »

 

« Elle va râler, vous pouvez pas savoir. Elle a peur quand je ne suis pas là et passera la nuit devant le fenêtre à attendre mon retour.  C’est l’engueulade assurée et elle va me tirer la tête toute la journée.  Si vous croyez que c’est drôle ! »

 

« Alors annoncez-lui que vous allez prendre quelques jours de vacances, et allez à la mer ou en Ardennes. Vous croyez qu’elle vous suivra ?»

 

« Je ne sais pas, docteur…  non, je ne crois pas… mais la laisser seule, c’est… c’est impossible… c’est une vieille femme. »

 

Il se lève excédé  et se met à arpenter la pièce de long en large sous le regard énigmatique des deux verres brillants qui l’observent dans l’ombre de la lampe de chevet.

 

« Non… je dois la tuer, il n’y a pas d’autre solution.  Je ne la supporte plus… je ne la supporte plus ! » Il lève le ton et se met à crier : «  je dois la tuer, mais j’ignore comment ? Aidez moi, je vous en prie…. Comment fait-on pour tuer un fantôme ! »

 

« Je ne vois que deux solutions… » chuchote  doucement le voix derrière le bureau. « Ou vous prenez vos médicaments et elle disparaîtra d’elle-même. Mais vous serez groggy,  littéralement assommé et elle risque de réapparaître dès que les produits auront cessé leur effet… ou… »

 

« Ou… »

 

« Ou vous partez en vacances. »

 

 

                                                                       ***

 

« C’est vraiment la reine des salopes, cette psy de mes deux… partir en vacances !  »

 

« M’man surveille ton langage… j’aime pas quand tu deviens vulgaire ! Tu ne faisais jamais ça avant ta mort. »

 

«  M’abandonner en quelque sorte… pourquoi ne pas m’attacher à un arbre tant qu’on y est ? Comme une chienne, avec une gamelle et un peu d’eau !  Ou me placer dans un home… t’es bien sûr que c’est elle qui t’a donné ce conseil ou toi qui invente un truc pour te débarrasser de moi ? »

 

« M’man, je dois dormir. DOR-MIR. Je tombe de sommeil et tu ne cesses de me harceler… regarde, je n’ai même plus la force de me fâcher ! »

 

« Fatigué ! Alors que tu ne fiches rien de toute la journée… tu ne travailles pas, tu te lèves vers midi et traîne en pantoufles dans l’appartement sans même t’habiller ! »

 

« Je suis habillé ! »

 

« Oui, pour aller voir ta truie ! »

 

« Je suis malade M’man, gravement malade. En plein délire schyzophrènique… du matin au soir et du soir au matin ! Te rends-tu compte qu’à l’instant même, je me dispute avec une morte ! » Ce dernier mot il le hurle comme seul un minable peut le faire lorsqu’il explose sa souffrance frénétique au plafond.

 

Silence.

 

Ils sont face à face, immobiles, se ressemblent, forcément. Il la domine d’une tête mais on voit clairement que c’est elle qui le surplombe.

 

Et puis soudain, elle change d’allure. De harpie déchaînée, elle devient soudain une petite femme réservée et calme. Ses yeux s’éteignent, ses épaules s’affaissent et ses pauvres mains de vielle nouées sur le ventre s’appaisent, tandis qu’elle explique d’une voix presque douce :

 

« Je ne suis pas morte Garçon… je ne me suis pas jetée par la fenêtre parce que tu m’aurais annoncé ton départ… tout ça, c’est dans ta tête, dans ton délire. D’ailleurs où irais-tu ? C’est pas avec ton maigre pécule de la mutuelle que tu pourrais te louer une chambre à Bruxelles ! »

 

« J’étais à ton enterrement M’man ! Avec Tante Jeanine, Mon’Onc René, la voisine… même que le curé était noir, vu qu’on en trouve plus de blancs… je le vois et l’entends encore répéter ‘ma chère Emma’ par-ci, ‘Ma chère Emma’ par là… à mourir de rire ! »

 

« Mon’Onc René est décédé un an avant ton père, Garçon, et tu confonds ton curé avec le nouveau facteur qui vient d’ Afrique.  Mais bon… on ne va pas recommencer. Je suis morte ? D’accord. Alors la morte te demande de passer à table, car ça va refroidir. »

 

 

***

 

Deux heures plus tard.

 

« Que fais-tu ? »

 

Il a renversé la boite à chaussures avec les photos sur la table du salon et les étale devant lui  comme un jeu de cartes. La  plupart sont en noir et blanc, jaunies par le temps et certaines ont même des bords ondulés ainsi que cela se faisait dans les années 60-70.

 

« Je cherche des clichés avec Mon’Onc René… » 

 

« Tu n’en trouveras pas, ou alors très anciens... » commente calmement la vieille en levant des yeux plein de commisération.  «  On n’a plus jamais pris de photos depuis la mort de ton père. Je me demande d’ailleurs avec quoi, puisqu’il a cassé l’appareil en le laissant tomber sur le carrelage de la cuisine. Tu t’en souviens quand même ! »

 

«  Oui M’man, je m’en souviens. Comme je me souviens parfaitement de ton enterrement. »

 

Soupir.

 

« Bon, je vais dormir… on dirait que tu t’es calmé.  C’est bien. N’oublie pas d’éteindre le chauffage. »

 

 

                                                           ***

 

Il marche d’un pas rapide et décidé, les sourcils froncés et les poings serrés à cau fond des poches de son imper. Une dame qui vient à sa rencontre sur le trottoir se dépêche de traverser, affolée par son regard noir et dément.

 

Le porche est entrouvert, comme d’habitude. Il pousse le lourd battant sans sonner puis grimpe quatre à quatre les escaliers vermoulus qui résonnent dans la cage avec un  bruit de roulement de grosse caisse.

 

Premier palier à droite. Il ouvre sans frapper et s’arrête le souffle court, les yeux révulsés de colère dans la grande pièce sombre où  on devine la psy en plein travail dans l’ombre de sa lampe de bureau.

 

« Vous êtes en avance, Monsieur Renoir et vous avez oublié de frapper… »commente la voix calme et doctorale. « Je vous demanderai à l’ avenir de respecter scrupuleusement nos conventions. Notre rendez-vous est fixé à 20h00, dans sept minutes et se termine à 21h00. Sans règles précises, il n’y a pas de traitement possible… »

 

« Je suis à bout, docteur… je dois savoir ! »

 

« Je ne vous écoute pas, Monsieur Renoir. Pas avant… six minutes. Prenez place et patientez. Je termine un rapport… »

 

« Je dois savoir ! »

 

Il avance menaçant et s’appuie des mains sur le meuble, face aux yeux de hibou qui l’observent un instant sans la moindre expression, puis se rabaissent pour terminer sa lecture sans plus s’occuper de lui.

 

« Je veux savoir… maintenant… tout de suite ! »  hurle t-il en sautillant sur place comme un petit enfant qui piquer sa crise.

 

Elle ouvre son tiroir, jette un coup d’œil à la petite montre dorée, pousse un tout petit soupir ( à moins qu’il n’agisse plus simplement d’une respiration un rien courroucée ), pose son crayon dans le boitier convenu et lui indique enfin d’ une main potelée qu’il peut s’ asseoir.

 

« Monsieur Renoir… » souffle t’elle d’un ton administratif en cherchant son dossier dans un tas empilé devant elle. « Voilà… »  Elle ouvre lentement la farde, relis posément en suivant du doigt ses notes précédentes puis déclare enfin : « Je vous écoute… »

 

L’homme est rubicond de colère. Les veines de ses tempe semblent prêtes à exploser et c’est d’une voix qui dérape dans le régistre castra qu’il tonitrue : « qu’il y a-t-il sur le certificat de décès que je vous ai remis ? Ma mère prétend que c’est une page que j’ai arrachée dans un catalogue ? Vous l’avez vue… et ne m’avez rien dit ?  Je dois savoir. Je veux savoir… »

« A votre avis ? » Elle recule sur son dossier et l’observe à travers les verres ronds de ses lunettes comme s’il était un insecte punaisé dans un cadre.

 

« Ah ! » il se redresse comme un ressort et frappe un grand coup sur la table, la bave aux lèvres. « C’est votre avis que je veux ! Faites très attention Docteur… je suis prêt à tout et très, très, très énervé ! » »

 

« Monsieur Renoir ! » Le même ton sévère et froid qu’employait sa prof de math quand il inventait n’importe quoi pour expliquer qu’il n’avait pas fait son devoir. « Ce n’est pas à moi de vous dire ce qu’il faut ou ne faut pas penser. Mais à vous. Vous êtes malade, en plein délire schyzophrénique et en plus : vous refusez de vous soigner. C’est à vous de faire le tri entre le vrai et le faux… à vous. »

 

« Ah ! » Nouveau rugissement. Il plonge une main tremblotante dans la poche intérieure de son manteau et en tire un long couteau de cuisine qu’il dresse au dessus de sa tête échevelée et plante d’un seul coup dans le bois du bureau, à travers les feuillets éparts. « Je veux savoir… ma mère est-elle morte, oui ou non ? » Il grimpe à genoux sur le pupitre et renverse la lampe qui tombe de guinguois et éclaire la scène d’une lumière rasante, quasi irréelle. « J’ exige une réponse… tout de suite… est-elle morte ?  »

 

La doctoresse recule instinctivement sur son fauteuil à roulettes, coincée désormais par le mur dans son dos et sa corpulence qui l’empêche de s’esquiver. Sa voix a changée et on y  perçoit une forte inquiétude.

 

 « Ecoutez-moi bien Mr Renoir… ce n’est pas une bonne idée et ça risque de vous angoisser encore plus, mais ne vus me laissez pas le choix. Alors, voilà ce que nous allons faire. On va téléphoner, maintenant, à l’ instant même,  à votre mère… »

 

« Ca ne sert à rien, elle ne décroche jamais… c’est toujours moi qui répond, comme le faisait mon père.  »

 

« On va insister… disons, cinq minutes. Si elle existe, si elle est là, elle finira par prendre le cornet, ne serait-ce que par peur qu’ un accident ne vous soit arrivé… et nous saurons ! Vous pas… puisque vous pourriez fort bien imaginer sa voix. Mais moi oui…. Et je vous dirai. C’est contraire à tous mes principes, mais je le ferai ! »

 

Elle réussit difficilement à s’extraire de son siège, se lève avec lourdeur ce qui, vu sa taille,  amène sa tête bouffie à hauteur de l’homme agenouillé sur son bureau. Elle tire le gros téléphone à cadran vers elle et se met à former dans un cliquetis lugubre les numéros inscrits au feutre noir sur le dossier cartonné de son client.

 

Renoir suit le moindre de ces gestes, la panique sur le visage. Il transpire si abondamment que des gouttes de sueur glissent de son front et plicploquent sur ses joues. Deux grandes taches sombres se sont formées sur son imper à la place des aisselles et ses doigts refermés sur le manche de sa lame sont tellement crispés qu’on pourrait les entendre craquer.

 

Ca sonne.

 

Longuement, interminablement. Une minute, deux minutes…

 

Trois minutes.

 

Puis soudain… un déclic… un long silence et enfin  une voix chevrotante de vielle femme qui demande : «  Oui ? »   

 

 

                                                           ***

 

Et arriva ce qui devait arriver.

 

 

                                                           ***

 

« Mais c’est quoi ce bordel ! » explose le commissaire en pénétrant en coup de vent dans le bureau des inspecteurs. « Y’a une p’tit vieille qui pleurniche en bas à la réception, le planton qui me raconte que son fils vient de massacrer son psy et vous êtes là tous les deux à prendre le café ? »

 

« Non Boss, c’est pas comme ça… le gars est dans le bureau à côté avec Roland… »

 

« Dangereux ? »

 

« Pensez-vous, 40 kilos tout mouillé ! »

 

« Bon… et alors ? »

 

« Il a déboulé ici il  y a une petite heure en hurlant qu’il venait d’assassiner sa doctoresse à coups de couteau. Or il ne portait aucune trace de sang… Bon, on a quand même foncé sur place… C’est une maison abandonnée, avec un porche entr’ouvert. On a tout visité à la lampe de poche, car il n’y a plus d’électricité. C’est vide de chez vide, de la cave au grenier. Sauf au premier, une grande pièce poussiéreuse avec pour tout mobilier un bureau bancal et une chaise dépaillée… »

 

Il tend un café à son supérieur.

 

« Et vous savez quoi ? Le plus marrant… on a trouvé 5 billets de cinquante euros dans le tiroir du meuble !  Je les ai déposés avec mon rapport devant votre écran. »

 

 

 

 

 

                                                                       FIN

 

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M'man, une nouvelle de Bob Boutique. Première partie

Publié le par aloys.over-blog.com

 

 

bobclin

 

 

M’man

 

 

Il était une fois un petit bonhomme, genre Mister Bean en plus posé, qui se tenait immobile devant le porche entrouvert d’un immeuble de pierres grises qu’on pourrait croire à l’abandon. Tout y est froid, délabré, poussiéreux, avec de hautes fenêtres opaques de saleté, derrière lesquelles pendent des rideaux déchirés.

 

Seul élément complètement désassorti, une plaque en cuivre, brillante, insolente presque, qui annonce sur le côté droit de l’entrée : ‘Docteur Cécile Griets - psychiatre analyste ’. Puis scotché au dessus,  une feuille A5 recouverte d’un film plastique sur laquelle on a écrit au feutre noir : ‘ 1° étage à droite – sonnez fort !’

 

Le minus a l’air calme et détaché, les bras croisés dans le dos d’un imper défraîchi à la Columbo. Mais si on observe bien, on voit ses doigts s’ouvrir et se fermer nerveusement tandis qu’il  balance légèrement d’un pied sur l’autre. On le sent indécis et dans le même temps terriblement tendu.

 

Il se décide enfin, pose un doigt sur le bouton de la sonnette et pousse longuement dans un bruit de carillon suranné.

 

« C’est ouvert… » grésille une voix dans le parlophone, « poussez fort. Attention, la lampe de la cage d’escalier ne fonctionne plus… je laisse ouvert. »

 

L’escalier de chêne, monumental,  gémit à chaque marche. Il fait tellement sombre qu’il se tient à la rampe pour grimper et accède enfin au palier vaguement éclairé par un rai de lumière, qui tombe comme un spot de théâtre d’une haute porte béante.

 

Le cabinet est plongé dans la pénombre et il doit plisser les yeux pour reconnaître derrière l’éclairage ovale d’un abat-jour, la silhouette de la doctoresse dont les verres de lunettes brillent curieusement dans le noir.

 

« Bonsoir, Monsieur Renoir… » dit-elle en se levant et en contournant le large bureau pour venir à sa rencontre. Elle est… immense et ressemble furieusement à la fameuse Mademoiselle Gourdin du film « Mathilda »….   la poigne est ferme, le regard perçant. « Asseyez-vous, je vous prie… » Elle lui avance  d’une seule main, une chaise haute capitonnée de cuir, comme s’il s’agissait d’un simple tabouret plastique.

 

Quelques minutes pour les formules d’usage, nom, prénom, adresse, âge, composition de famille etc… puis la question fatidique, posée calmement, les mains croisées sur le dossier qu’elle vient de constituer.

 

« Hé bien, je vous écoute. Quel est votre problème ? »

 

L’homme se tortille un instant sur son siège, jette des regards apeurés aux quatre coins de la pièce et murmure enfin entre les dents : «  c’est… Maman. »

 

« Votre Maman ? »

 

« Oui »

 

« Mais encore ? »

 

Il plonge la tête vers ses chaussures qu’il examine avec attention, fait une moue dubitative puis revient vers les verres brillants qui l’observent dans l’ombre. « Elle me harcèle, elle me critique tout le temps, elle se mêle de tout… » il se gratte le crâne comme s’il cherchait ses mots… « j’ai envie... de la tuer. »

 

Aucune réaction marquante de l’autre côté du pupitre, sinon une grosse main molle qui s’empare doucement d’un crayon et écrit quelques mots sur une feuille de papier.

 

« Vous vivez avec elle ? »

 

« Oui… enfin… non.»

 

« Vous savez, Monsieur Renoir… nous avons tous à un moment ou un autre envie de tuer quelqu’un… c’est excessif bien sûr, mais pas vraiment anormal. »

 

« Je sais  Madame…  le problème… » son regard repart au plafond.

 

« Oui… le problème ? »

 

« Le problème c’est que Maman est morte. Elle est décédée il y a trois ans et repose au cimetière de Laeken. »

 

 

***

 

 

« Et alors, qu’est-ce qu’elle a dit ? »

 

Elle l’attend à sa place habituelle, dans le grand fauteuil près du radiateur, à côté de la porte  de la salle de bain, face à la télé. Maigre et sèche comme une trique. Ses cheveux gris noués en chignon. Elle croise les bras sur son tablier noir et plisse les yeux derrière ses bésicles cerclées de fer pour mieux le jauger. Elle fait toujours ça, quand elle se méfie et prévient un mensonge ou une dérobade.

 

« Ben comme je le pensais… même diagnostique que sur internet.  schyzophrénie !  Schyzophrénie à tendance paranoïde. » Il ôte son imper et le dépose sur le dossier d’une  chaise de la salle à manger. « Et encore, je lui ai raconté le tiers du quart. »

 

« Enlève tes chaussures, tu vas salir le tapis et range ton manteau dans la penderie… sur un cintre s’il te plait.  Pas comme hier soir où tu l’as roulé en boule au fond de l’armoire ! »  Elle pousse un long soupir, lisse le tissu de sa robe d’une main décharnées aux veines saillantes et pointe son nez en forme de bec dans  sa direction. « Schyzophrénie, schyzophrénie… qu’est-ce qu’ils en savent ces docteurs. Ils ne sont pas dans ta tête ! Et puis qu’est-ce que ça veut dire ce charabia… tu n’inventerais pas encore un truc pour me placer dans un home ? »

 

« Man ! Arrête… »

 

« Tu crois que je ne le sais pas ? Tu me prends pour une idiote ? »

 

Soupir.

 

« Y’a du café ? »

 

« Il en reste dans la cuisine. Inutile d’en refaire, ça coûte bien assez cher comme ça et nettoie ta tasse… combien de fois devrai-je te répéter qu’on rince sa tasse après s’en être servi. »

 

« Schyzo… en gros, ça signifie que j’hallucine… que je vois des trucs qui n’existent pas. Toi par exemple… »

 

« Et voilà, ça recommence… » sa voix monte  dans les aigües, tandis que ses mains battent l’air de colère. « Mais qu’ai-je fait au bon dieu pour avoir un gosse comme toi !  Tu ne vas pas recommencer avec ma mort… »

 

« M’man, j’étais à ton enterrement… »

 

« Ben voyons… » Elle se lève d’un bloc et file dignement vers la chambre à coucher que masque deux grandes tentures de velours. « Je vais au lit… je suis fatigué de tes bêtises. Bonsoir. »

 

« Arrête ! » Il hurle et frappe violemment la table du plat de la main.

 

Elle se fige un instant, se retourne à demi, le transperce d’un regard inexpressif et crache enfin, après un pfff... méprisant. « C’est qu’il oserait frapper sa mère … et ça t’a coûté combien cette plaisanterie ? »

 

«  49 euros. »

 

«  50 euros ! Tu te rends compte… un gros billet pour t’apprendre ce que nous savons tous les deux.  Plus les médicaments sans doute ? »

 

Il s’assied lourdement derrière la table et se sert un café. « J’irai pas les chercher. Je le sais bien que tu es morte… je te vois, mais tu n’es pas là. Tout ça se passe quelque part dans mon cerveau, dans la partie frontale ai-je lu.Je suis peut-être schyzo mais pas fou…  Je revois ton enterrement comme si c’était hier. Tante Jeanine, Mon Onc René et tous les autres… ».

 

Ils restent figés tous les deux, comme si quelqu’un venait de pousser sur ‘pause’. Puis après un temps interminable.

 

« Je ne sais pas ce que tu vas devenir fils, quand je serai partie… quand je serai réellement partie ! »

 

« Arrête ! » Il s’étonne presque d’avoir hurlé si fort. « Il faut que ça cesse, M’an… il faut que ça cesse. Je ne le supporte plus. »

 

 

***

 

 

« Vous avez apporté l’attestation ? » demande posément les verres brillants derrière l’abat-jour. Au fond, il ne sait même pas à quoi ressemble son analyste, sinon qu’elle est très grande, plutôt forte et incroyablement absente.

 

Il lui tend un document, une photocopie du  certificat de décès, qu’elle examine soigneusement puis glisse dans la farde à son nom posée sur le bureau qui les sépare. « Très bien. Votre Maman est décédée un quinze juillet, il y a trois ans et trois mois, mais vous la voyez et l’entendez depuis… depuis combien de temps ? »

 

« Le soir même de la cérémonie. Elle m’attendait dans le salon… »

 

« Et cela ne vous a pas choqué, voire angoissé ? »

 

« Hé bien, à vrai dire… c’était si naturel que je n’ai même pas eu le temps de m’inquiéter, car elle m’a tout de suite reproché d’être allé à la cérémonie avec des souliers non cirés. »

 

« Quelle âge avait-elle ? »

 

« Quatre-vingt deux… »

 

« Et elle est morte de quoi ? »

 

« Un suicide. Elle s’est jetée du premier étage dans la cour en béton du jardin. Les flics prétendent que c’est un accident et qu’elle essayait de nettoyer les carreaux, vu que le tabouret était posé à côté de la grande fenêtre. Mais moi, je sais que c’est un suicide. »

 

« Pourquoi en êtes-vous si certain ? »

 

« Parce qu’on arrêtait pas de se disputer et que je lui avais annoncé le matin même que j’allais quitter le maison pour vivre ailleurs, seul. »

 

« Vous la voyez comment depuis…  son décès: floue, vaporeuse, comme dans un rêve ? »

 

« Non, non, Docteur. Clairement. Aussi clairement que je vous vois. »

 

La grosse main boudinée court comme un petit animal dans le rond de lumière qui tombe sur la table et prend des notes, avec un bout de crayon terminé par une gomme rouge. Elle s’applique, sans se presser, trace des lignes bien droites, et revient parfois en arrière pour souligner un mot…

 

« L’avez-vous déjà touchée ? »

 

« Je ne comprends pas très bien… »

 

« Lui avez-vous pris la main ou le coude pour l’aider à s’asseoir par exemple ? »

 

« Non. De son vivant déjà, elle avait horreur des contacts physiques. Alors, maintenant qu’elle est morte… »

 

« Votre Maman ne vous a jamais pris dans ses bras ? »

 

« Jamais… je crois que les hommes la dégoutent… enfin, la dégoûtaient. »

 

« Même votre Père ? »

 

« Surtout mon Père. Aussi loin que je me souvienne, ils faisaient chambres à part. L’ambiance était tendue à la maison, ça s’engueulait tout le temps. Ca c’est amélioré après sa mort, il  ya dix ans, une tumeur au cerveau, foudroyante. » Il triture ses doigts contre son ventre, visiblement ennuyé. Un long silence… «  puis ça a recommencé,  mais avec moi maintenant. »

 

Suit une longue interruption au cours de laquelle on entend distinctement la pointe du crayon gratter le papier. Il pourrait tout aussi bien être seul dans la pièce tant elle semble l’ignorer. Puis après une ou deux ou trois minutes  interminables…

 

 « Vous mangez ensemble le soir ? Elle vide son assiette ? »

 

« Ca fait longtemps qu’elle ne partage plus mon repas. Elle trouve que je fais du bruit en mastiquant, déglutis en buvant et puis de toute façon, elle ne supporte pas de me voir manger la bouche ouverte… bref,  je suppose qu’elle se nourrit à la cuisine, ou pas du tout… après tout elle est morte. »

 

« Et la nuit ? »

 

« Je ne saisis pas très bien ? »

 

« Vous ne dormez quand même pas avec elle ? Comment cela se passe t-il lorsque vous vous glissez dans votre lit ? Vous sentez-vous plus calme, libéré ? »

 

« Oui et non, car je sais qu’elle écoute de sa chambre et refuse de s’endormir avant que je ne l’ai fait. Et si ça traîne, elle se relève et vient se poster dans le noir au pied de mon lit. Ca me fait râler, vous ne pouvez pas savoir… »

 

« Avez-vous pris les pilules que je vous ai prescrites ? »

 

« Hé bien… oui, évidemment. » Il sent confusément qu’il ment mal et qu’elle n’est pas dupe. Mais à cet instant retentit un son tenu. Elle ouvre son tiroir en tire une petite montre dorée et un cahier d’ordonnances dont elle remplit un feuillet qu’elle dépose sur le bureau, puis décrète : « l’heure est passée. Je vous reverrai lundi prochain à la même heure. Je ne vous prescris pas d’ Olanzapine puisque, manifestement,  vous ne les avez pas employés. Ca fait quarante-neuf euros. »

 

 

 

***

 

 

« Et alors, qu’est-ce que la grosse a dit ? »

 

Elle l’attend dans la pénombre  du palier  du premier étage, un fichu triangulaire sur les épaules. Le rez-de-chaussée autrefois en  location est inoccupé, car leurs disputes incessantes et bruyantes  ont fini par lasser son occupant, un comptable qui ne rentrait pourtant que tard le soir.

 

C’est la première fois qu’il la voit hors de l’appartement et reste figé d’ étonnement, sur les marches.

 

« Et alors ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? »

 

« Ben… elle ne parle presque pas… elle pose une question puis me laisse aller, en prenant des notes. Allez, rentre, tu vas prendre froid. » Ils retournent à la queue leu-leu dans l’appartement dont la porte est grande ouverte sur le couloir. Ca aussi c’est nouveau, elle ne l’a jamais fait.

 

« Mais c’est pas possible ça ! Pour cinquante euros elle devrait au moins te donner un avis médical ! T’es vraiment une cruche… »

 

« Je lui ai montré ton certificat de décès... »

 

« N’importe quoi ! Le papier que tu m’as montré hier ? »

 

« Tout juste. »

 

« Ce n’est qu’une publicité, garçon… une bête réclame des ‘Trois Suisses’. »

 

« Elle l’a quand même lu et glissé dans ma farde. »

 

« Et elle n’a rien dit ? »

 

« Elle a constaté que tu étais bien morte, c’est tout…  ha oui… elle m’a aussi demandé pourquoi on ne se touchait pas ? »

 

« Quoi ! » Elle se retourne d’un bloc et fonce sur lui, le visage froncé de colère , les mains blanches veinées de bleu accrochées comme des serres sur le châle aussi noir que son tablier de ménage. «  répète ! »

 

« Elle a demandé… s’il m’arrivait de te toucher. »

 

On la sent prête à s’étouffer d’indignation, les yeux révulsés, elle tremble sur place comme une feuille. « Sale truie perverse !  Elle s’imagine peut-être que tu veux remplacer ton père… et me sauter dessus comme un chien en chaleur…  »

 

« Mais non, Maman… elle songeait à un baiser le soir avant d’aller te coucher ou une main sur ton épaule pour… enfin, je ne sais pas, moi ! »

l’angoisse le prend à la gorge et son estomac se noue comme si on tordait du linge dans son ventre.

 

Mais le vieille est soudain déchaînée et lève ses petits poings misérables vers le plafond en hurlant et postillonnant à travers ses longues dents jaunes… « C’est une sale pute, une truie, tu m’entends… une truie… tu veux que je te montre par où tu es passé... tu veux voir ? » Elle relève avec frénésie son tablier, sa robe puis sa combinaison sur ses jambes  décharnées et blafardes, découvrant un caleçon flottant qu’elle s’apprête à arracher à son tour…

 

« Maman, arrête ! Arrête ! »

 

 

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Les auteurs de Chloé des lys à la Une !

Publié le par christine brunet /aloys

4 auteurs bruxellois de Chloe des Lys en dédicace à la librairie Candide de Bruxelles
1, Place Brugman 
dimanche 8 mai à 14h00
Ils seront quatre, comme les trois mousquetaires plus un, ( de gauche à droite ) Bob Boutique "Contes Bizarres II", Guy Hiernaux "La Novolitza", Alain Magerotte "La part d'ombre" et Georges Roland "Le coup du clerc François". Place Brugman à 1050 Bruxelles.
candidelibrairie.jpg


Allez-y nombreux !!!!

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L'auteur du mois de l'émission du dimanche 22 mai sera
Martine Dillies-Snaet
"Beffrois et racines de pierre"
 
prof de math à la retraite (xy)², poétesse ("tâches d'encre"), écrivaine ("Beffrois et racines de pierre"), conférencière émérite, Martine est une des figures enblématiques de Chloe des Lys. Une émission toute... en hauteur ! Ici sur le beffroi de Bailleul. (02.05)


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Carine-Laure Desguin à nouveau à la Une !
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Gauthier Hiernaux a lu Nid de vipères de Christine Brunet

Publié le par aloys.over-blog.com

gauthier hiernaux2

Je l’attendais depuis longtemps…

Christine Brunet était, pour moi et avant tout, la maman dévouée des blogs Aloys et Passion créatrice, deux outils promotionnels et dynamiques destinés aux auteurs de la maison d’édition Chloé des Lys

Quand elle m’a annoncé l’arrivée de premiers exemplaires, je dois avouer que je l’ai un peu pressée pour l’obtenir en primeur.

Un peu plus de quatre cents quatre-vingts pages, une superbe couverture qui m’avait séduit des semaines auparavant, un texte aéré et propre, une écriture extrêmement fluide.

« Nid de Vipères » est présenté par son auteur comme un polar-thriller mais, au-delà deC. Brunet Nid de vipères toute l’enquête dont je ne dévoilerai rien (ou très peu) pour ne pas déflorer ce sujet, ce sont les aspects humains qui n’ont surtout intéressés.

L’héroïne, Aloys Seigner, est une personnalité comme je les aime : complexe et torturée, une femme forte et fragile à la fois, pleine de contradictions et de doutes.

La maladie qui la ronge et contre laquelle elle se bat sans cesse, la rend désespérément attachante.

Nils Sheridan, le « faux Bob » (en comparaison avec notre « vrai Bob » J), le premier rôle masculin de « Nid de Vipères », est autant professionnel quand il s’agit de mettre en pratique ses qualités d’agent du gouvernement, que « chien-fou-qui-court-après-chaque-bagnole » quand il est confronté aux femmes. On se surprend parfois à vouloir pénétrer dans le livre pour lui en coller une quand on assiste à ses réactions face à Aloys. Mais on lui pardonne l’instant d’après quand, suite à un acte de bravoure, il se rachète… ou, tout simplement parce qu’il réagit en être humain, faible et désemparé.

« Nid de Vipères » est un livre qui n’a rien à envier aux best-sellers américains. Ce qui le différencie, c’est l’approche particulière de Christine et son amour pour les voyages qui transparaît au fil du récit.

La Polynésie, Paris, Hong-Kong, Malte, la Birmanie… autant de destinations qui nous font rêver et qu’Aloys et Nils traverseront tout au long de l’histoire, pour notre plus grand bonheur.

Ce livre, je l’ai lu rapidement, trop vite sans doute parce qu’il donne une impression de vitesse dans l’action. « Nid de Vipères » est un bolide lancé à deux cents à l’heure sur une autoroute à quatre bandes et qui nous promet une suite tout aussi dingue !

Quoi ? Elle n’est pas annoncée ?  

 

Gauthier Hiernaux

grandeuretdecadence.wordpress.com

Publié dans Fiche de lecture

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Perdu, un poème de Françoise Castera

Publié le par aloys

 

amis.JPG

 

 

80    PERDU

 

A la barrière du jardin

Un homme avec des yeux d’enfant

Des yeux vivants ? Des yeux éteints ?

Humait le vent..prenait le temps

Etait-il jeune ? Etait-il vieux ?

Il paraissait être un nomade

Mais à l’observer un peu mieux

Peut-être était- il en balade

Ce n’était pas un étranger

Il semblait connaître les lieux

Et c’était ça l’étrangeté

Je le sentais triste et radieux

Il balayait de son regard

Les bruyères et les lavandes

Et ce n’était pas par hasard

Cette main tendue en offrande

Qu’avait-il donc perpétré

Pour afficher cette brisure

On ne peut pas perpétuer

Le chagrin ni les fêlures.

Regarde-moi je suis en pleurs

Car mon amour t’a reconnu

Je ne veux plus que tu aies peur

J’ai moi aussi la main tendue

Entre chez moi rentre chez toi

Il nous faut écarter nos peurs

Tu es mon fils ta place est là

Et retrouvons notre ferveur

 

 

Françoise Castera

 

 

Publié dans Poésie

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L'auteur de cette nouvelle qui a été primée est Philippe Desterbecq !

Publié le par aloys.over-blog.com

Phil D

 

Un thé de Chine

 

 

 

Garçon, un thé chinois avec trois sucres, s’il vous plaît.

Olivier s’arrêta, médusé.  Se pouvait-il qu’il s’agisse du même homme ? Etait-ce lui, l’homme qu’il avait recherché pendant tant d’années, son père ? Celui qui avait envoyé sa mère au tombeau ? Celui qui avait modifié le cours de sa vie ? Celui qui l’avait abandonné 19 ans plus tôt, le laissant seul, à côté de sa mère en sang ?

Il avait cinq ans alors mais les événements sont restés gravés dans sa mémoire à tout jamais.  L’insouciance de son jeune âge ne lui avait pas permis de prendre conscience que son père, l’homme qu’il idolâtrait, battait sa mère à la moindre occasion.  Les ecchymoses et les blessures multiples qu’elle essayait de cacher n’avaient jamais vraiment attiré l’attention d’Olivier.  Quelquefois, il lui demandait : « T’as fait bobo maman ? ».

Les réponses de sa mère lui suffisaient : « Ne t’en fais pas, mon petit, je suis tombée dans l’escalier.  Maman est si maladroite ! »  Et Olivier retournait à ses jeux égoïstes.  Mais ces réponses n’auraient pas dû suffire à Adèle, la voisine ! Elle n’avait pas cinq ans, elle ! Elle était en âge de comprendre que Lucie était battue par son mari ! Elle aurait dû intervenir !

Quand Olivier décida de venger sa mère, morte parce qu’elle avait oublié d’acheter du thé chinois, il était encore très jeune : douze ans, peut-être. Ballotté d’un foyer à une famille d’accueil, d’une famille d’accueil à une autre, Olivier s’était forgé un caractère : dur, irascible, vindicatif, effronté, …

Quand il avait commencé à mettre son plan à exécution, il avait dix-sept ans.  Son seul regret, c’est qu’Adèle n’avait pas souffert.  Il l’avait tuée trop vite.  Sa seule joie, c’est qu’il était sûr qu’elle l’avait reconnu au moment où il l’avait surprise dans son lit.  Son regard, horrifié, lorsqu’il lui avait serré le cou, le poursuivait encore la nuit mais il avait fait ce qu’il fallait.

Son deuxième meurtre fut moins précipité, mieux préparé.  Il n’avait pas eu de difficulté à retrouver le médecin qui, régulièrement, soignait sa mère et constatait ses blessures.  C’était un copain de Marc, son père, et il n’avait rien tenté pour sauver Lucie.  Avait-il quelquefois parlé à Marc de son caractère violent ?  Avait-il essayé de l’empêcher de battre sa femme ? Olivier en doutait.

Quand, à dix-huit ans, il avait quitté le foyer St-Christophe, il était parti directement à la recherche du médecin.  Il avait oublié son nom mais pas son regard indifférent aux souffrances de sa mère.  Il l’avait retrouvé facilement : le cabinet n’était pas éloigné de la maison où Olivier était né.  Il l’avait suivi pendant trois jours, trois jours de filature, comme un vrai détective, sans se faire remarquer.  Un matin, le docteur Erikson partit à la pêche.  Olivier le retrouva au bord de l’eau.  Ils discutèrent un moment, Olivier l’accusant de la mort de sa mère, le vieux médecin se défendant à corps perdu.  Puis, comme, de toute façon, Olivier était bien décidé à lui régler son compte, il mit fin à la conversation en jetant le docteur à l’eau.  Olivier était beaucoup plus fort que le médecin, il lui maintint la tête sous l’eau sans grande difficulté.  Il s’assura qu’Erikson était bien mort puis s’en alla en sifflotant, les mains dans les poches.

Il mit ensuite son troisième plan à exécution.  Il fallait qu’il retrouve son père.  Mais comment ? Où retrouver un homme qui se cache dans un monde aussi vaste ? Il pouvait être n’importe où.  Une intuition lui disait qu’il avait quitté la Belgique (comment s’y serait-il caché ?) pour la France (son père adorait ce pays) et qu’il le retrouverait grâce au thé de Chine.  Un rêve (prémonitoire ?) lui avait montré son père, vieilli, barbu, assis à une table de restaurant et commandant un thé de Chine avec trois sucres.  Il détenait là la solution.  Il en était sûr !

Sa décision fut vite prise, il entra à l’école hôtelière et en devint un des meilleurs éléments.  Il apprit tous les rudiments de la cuisine avec une facilité déconcertante.  Les autres élèves que, taciturne, il ne fréquentait pas, l’enviaient.  Comment pouvait-il préparer des plats aussi réussis ? Certains étaient dignes d’un grand chef !

Parallèlement, il potassa des livres de pharmacologie et, surtout, de toxicologie.  Les livres de médecine encombraient sa chambre.  Les fioles de tout genre, étiquetées à l’aide de phrases codées, côtoyaient les livres sur les rayons de sa bibliothèque.  Bientôt, les poisons et leurs effets n’eurent plus aucun secret pour lui.  Il préparait des potions et observait leurs effets sur des rats, des lapins ou les chiens des voisins.  Un jour, il expérimenta une potion sur un de ses « camarades » de classe.  Il versa quelques gouttes d’un liquide rose dans le thé de son voisin de table.  Celui-ci vomit tripes et boyaux et mit trois jours pour se remettre.  Olivier était sûr qu’en doublant la dose, un homme plus corpulent ne s’en remettrait pas.  Le médecin, appelé la nuit, ne diagnostiqua qu’une indigestion.  La prise de sang ne révéla rien d’anormal.  Olivier avait gagné !

Son diplôme en poche, il s’exila en France.  Mais, curieusement, il se fit engager comme simple serveur.  Ce n’était pas dans la cuisine d’un restaurant qu’il allait retrouver son père !  Celui-ci aimait le soleil, Olivier avait donc choisi le sud de la France comme lieu de résidence et pour commencer ses recherches. 

Pendant trois ans, il avait écumé tous les restaurants de la Provence et de la Côte d’Azur, se faisant engager dans l’un, se sustentant dans un autre. Il savait qu’il cherchait une aiguille dans une botte de foin mais il ne se décourageait pas.  Il le retrouverait devrait-il y passer sa vie entière !

Olivier monta ensuite en Ardèche.  Et c’est dans le troisième restaurant dans lequel il travaillait qu’un homme lui avait demandé un thé de Chine avec trois morceaux de sucre.  Son père ? Il scruta le visage de l’homme.  Les années passées avaient-elles pu le changer à ce point ? Olivier ne pouvait détacher son regard de ces yeux.  Des yeux de meurtrier ? Des bribes de phrases se bousculaient dans son cerveau : « Non ! Je t’en prie…arrête…s’il te plaît ! Non ! Marc…j’ai simplement oublié d’en acheter.  Je vais y aller.  Il est tard mais je dérangerai le gérant.  Marc…s’il te plaît, tu me fais mal ! »  Les souvenirs affluaient, plus précis.  Il vit sa mère, agonisant.  Il se vit, lui, caché sous un fauteuil.  Il entendit le cri de la voisine.  Il revit les policiers, l’ambulancier.  Il entendit ensuite Adèle : « Je ne savais pas » et puis son propre cri : « Menteuse ! ».

Eh bien ! Qu’attendez-vous ? Quelque chose ne va pas ?  Ne me dites pas que vous n’avez pas de thé de Chine ?

Olivier redescendit sur terre.

Tout va bien, ne vous en faites pas.  Excusez-moi ! Ce sera donc…un thé de Chine avec trois sucres.  Et pour madame ?

Olivier examina le visage de la compagne de l’homme assis à ses côtés et il sut qu’il ne s’était pas trompé : une cicatrice barrait le front de la dame, une légère trace jaunâtre sur la joue droite s’effaçait et des yeux de chien battu ou de biche apeurée, des yeux craintifs le regardaient.

Un café, s’il vous plaît.

Olivier rentra dans la cuisine et s’adossa à la porte.  Enfin ! Après toutes ces années d’attente, de vaines recherches, d’espoir déçu, il était là, il le tenait !

Qu’est-ce que je prépare ? lui demanda Julien, son copain.

Un thé de Chine…sans sucre et un café.

Olivier ôta une petite clef de la chaîne en argent accrochée à son cou.  Il ouvrit une petite armoire et en retira trois morceaux de sucre légèrement rosés.  Il n’eut aucun moment d’hésitation.  Il plaça les deux tasses sur un plateau et fit glisser le sucre dans le thé fumant.  Il déposa deux cuillères et deux gâteaux à la châtaigne sur le plateau et le porta à la table 26.

S’il vous plaît…en souvenir de Lucie, murmura-t-il.

Pardon ?

Olivier ne répondit rien.  Il se retourna et disparut.  Le couple s’interrogea du regard mais ne fit guère attention à la remarque du garçon.

 

Trois jours plus tard, installé dans son lit, Olivier put lire, dans les faits divers : « Le célèbre architecte ardéchois, Carl Lalille, a été retrouvé mort dans son lit par son épouse Gabrielle ce mardi 17 octobre.  D’après son épouse, M. Lalille se plaignait de douleur au ventre depuis quelques jours.  Nos sincères condoléances à sa famille.  L’Ardèche perd un grand artiste ! »

Architecte, son père ? Il avait donc bien changé ! Et ce nom, où était-il allé le chercher ?

Le 19 octobre, Olivier put lire dans le journal : « Les médecins ignorent la cause de la mort de l’architecte Lalille, décédé à son domicile ce 17 octobre.  Ils ont découvert, dans son corps, une dose infime d’arsenic, dose insuffisante pour avoir causé la mort du quinquagénaire.  Le corps médical reste perplexe.  L’inhumation aura lieu… ».

Olivier sourit vraiment pour la première fois depuis dix-neuf ans.

Il postula ensuite pour le poste de chef-cuistot dans ce même restaurant où son père avait rencontré la mort.  Sa vie à lui était là, désormais, dans cette Ardèche ensoleillée où il avait pu accomplir sa vengeance.

 

2 ans plus tard.

Dans la cuisine du restaurant, le nouveau serveur s’adressa à Olivier :

Un thé de Chine avec trois sucres et une glace à la vanille pour la table 23 s’il te plaît.

Olivier regarda le garçon qui le commandait, médusé.  Il se précipita dans la salle et se dirigea vers la table 23.  Les yeux du client et du chef se rencontrèrent.  Ils se reconnurent immédiatement : « Bonjour Olivier, content de te revoir ! »  Marc Morry n’avait absolument pas changé !

 

FIN

 

 

Philippe Desterbecq

 


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Publié le par christine brunet /aloys

 

point d'interrogation

 

 

 

-          Garçon, un thé chinois avec trois sucres, s’il vous plaît.

Olivier s’arrêta, médusé.  Se pouvait-il qu’il s’agisse du même homme ? Etait-ce lui, l’homme qu’il avait recherché pendant tant d’années, son père ? Celui qui avait envoyé sa mère au tombeau ? Celui qui avait modifié le cours de sa vie ? Celui qui l’avait abandonné 19 ans plus tôt, le laissant seul, à côté de sa mère en sang ?

Il avait cinq ans alors mais les événements sont restés gravés dans sa mémoire à tout jamais.  L’insouciance de son jeune âge ne lui avait pas permis de prendre conscience que son père, l’homme qu’il idolâtrait, battait sa mère à la moindre occasion.  Les ecchymoses et les blessures multiples qu’elle essayait de cacher n’avaient jamais vraiment attiré l’attention d’Olivier.  Quelquefois, il lui demandait : « T’as fait bobo maman ? ».

Les réponses de sa mère lui suffisaient : « Ne t’en fais pas, mon petit, je suis tombée dans l’escalier.  Maman est si maladroite ! »  Et Olivier retournait à ses jeux égoïstes.  Mais ces réponses n’auraient pas dû suffire à Adèle, la voisine ! Elle n’avait pas cinq ans, elle ! Elle était en âge de comprendre que Lucie était battue par son mari ! Elle aurait dû intervenir !

Quand Olivier décida de venger sa mère, morte parce qu’elle avait oublié d’acheter du thé chinois, il était encore très jeune : douze ans, peut-être. Ballotté d’un foyer à une famille d’accueil, d’une famille d’accueil à une autre, Olivier s’était forgé un caractère : dur, irascible, vindicatif, effronté, …

Quand il avait commencé à mettre son plan à exécution, il avait dix-sept ans.  Son seul regret, c’est qu’Adèle n’avait pas souffert.  Il l’avait tuée trop vite.  Sa seule joie, c’est qu’il était sûr qu’elle l’avait reconnu au moment où il l’avait surprise dans son lit.  Son regard, horrifié, lorsqu’il lui avait serré le cou, le poursuivait encore la nuit mais il avait fait ce qu’il fallait.

Son deuxième meurtre fut moins précipité, mieux préparé.  Il n’avait pas eu de difficulté à retrouver le médecin qui, régulièrement, soignait sa mère et constatait ses blessures.  C’était un copain de Marc, son père, et il n’avait rien tenté pour sauver Lucie.  Avait-il quelquefois parlé à Marc de son caractère violent ?  Avait-il essayé de l’empêcher de battre sa femme ? Olivier en doutait.

Quand, à dix-huit ans, il avait quitté le foyer St-Christophe, il était parti directement à la recherche du médecin.  Il avait oublié son nom mais pas son regard indifférent aux souffrances de sa mère.  Il l’avait retrouvé facilement : le cabinet n’était pas éloigné de la maison où Olivier était né.  Il l’avait suivi pendant trois jours, trois jours de filature, comme un vrai détective, sans se faire remarquer.  Un matin, le docteur Erikson partit à la pêche.  Olivier le retrouva au bord de l’eau.  Ils discutèrent un moment, Olivier l’accusant de la mort de sa mère, le vieux médecin se défendant à corps perdu.  Puis, comme, de toute façon, Olivier était bien décidé à lui régler son compte, il mit fin à la conversation en jetant le docteur à l’eau.  Olivier était beaucoup plus fort que le médecin, il lui maintint la tête sous l’eau sans grande difficulté.  Il s’assura qu’Erikson était bien mort puis s’en alla en sifflotant, les mains dans les poches.

Il mit ensuite son troisième plan à exécution.  Il fallait qu’il retrouve son père.  Mais comment ? Où retrouver un homme qui se cache dans un monde aussi vaste ? Il pouvait être n’importe où.  Une intuition lui disait qu’il avait quitté la Belgique (comment s’y serait-il caché ?) pour la France (son père adorait ce pays) et qu’il le retrouverait grâce au thé de Chine.  Un rêve (prémonitoire ?) lui avait montré son père, vieilli, barbu, assis à une table de restaurant et commandant un thé de Chine avec trois sucres.  Il détenait là la solution.  Il en était sûr !

Sa décision fut vite prise, il entra à l’école hôtelière et en devint un des meilleurs éléments.  Il apprit tous les rudiments de la cuisine avec une facilité déconcertante.  Les autres élèves que, taciturne, il ne fréquentait pas, l’enviaient.  Comment pouvait-il préparer des plats aussi réussis ? Certains étaient dignes d’un grand chef !

Parallèlement, il potassa des livres de pharmacologie et, surtout, de toxicologie.  Les livres de médecine encombraient sa chambre.  Les fioles de tout genre, étiquetées à l’aide de phrases codées, côtoyaient les livres sur les rayons de sa bibliothèque.  Bientôt, les poisons et leurs effets n’eurent plus aucun secret pour lui.  Il préparait des potions et observait leurs effets sur des rats, des lapins ou les chiens des voisins.  Un jour, il expérimenta une potion sur un de ses « camarades » de classe.  Il versa quelques gouttes d’un liquide rose dans le thé de son voisin de table.  Celui-ci vomit tripes et boyaux et mit trois jours pour se remettre.  Olivier était sûr qu’en doublant la dose, un homme plus corpulent ne s’en remettrait pas.  Le médecin, appelé la nuit, ne diagnostiqua qu’une indigestion.  La prise de sang ne révéla rien d’anormal.  Olivier avait gagné !

Son diplôme en poche, il s’exila en France.  Mais, curieusement, il se fit engager comme simple serveur.  Ce n’était pas dans la cuisine d’un restaurant qu’il allait retrouver son père !  Celui-ci aimait le soleil, Olivier avait donc choisi le sud de la France comme lieu de résidence et pour commencer ses recherches. 

Pendant trois ans, il avait écumé tous les restaurants de la Provence et de la Côte d’Azur, se faisant engager dans l’un, se sustentant dans un autre. Il savait qu’il cherchait une aiguille dans une botte de foin mais il ne se décourageait pas.  Il le retrouverait devrait-il y passer sa vie entière !

Olivier monta ensuite en Ardèche.  Et c’est dans le troisième restaurant dans lequel il travaillait qu’un homme lui avait demandé un thé de Chine avec trois morceaux de sucre.  Son père ? Il scruta le visage de l’homme.  Les années passées avaient-elles pu le changer à ce point ? Olivier ne pouvait détacher son regard de ces yeux.  Des yeux de meurtrier ? Des bribes de phrases se bousculaient dans son cerveau : « Non ! Je t’en prie…arrête…s’il te plaît ! Non ! Marc…j’ai simplement oublié d’en acheter.  Je vais y aller.  Il est tard mais je dérangerai le gérant.  Marc…s’il te plaît, tu me fais mal ! »  Les souvenirs affluaient, plus précis.  Il vit sa mère, agonisant.  Il se vit, lui, caché sous un fauteuil.  Il entendit le cri de la voisine.  Il revit les policiers, l’ambulancier.  Il entendit ensuite Adèle : « Je ne savais pas » et puis son propre cri : « Menteuse ! ».

Eh bien ! Qu’attendez-vous ? Quelque chose ne va pas ?  Ne me dites pas que vous n’avez pas de thé de Chine ?

Olivier redescendit sur terre.

Tout va bien, ne vous en faites pas.  Excusez-moi ! Ce sera donc…un thé de Chine avec trois sucres.  Et pour madame ?

Olivier examina le visage de la compagne de l’homme assis à ses côtés et il sut qu’il ne s’était pas trompé : une cicatrice barrait le front de la dame, une légère trace jaunâtre sur la joue droite s’effaçait et des yeux de chien battu ou de biche apeurée, des yeux craintifs le regardaient.

Un café, s’il vous plaît.

Olivier rentra dans la cuisine et s’adossa à la porte.  Enfin ! Après toutes ces années d’attente, de vaines recherches, d’espoir déçu, il était là, il le tenait !

Qu’est-ce que je prépare ? lui demanda Julien, son copain.

Un thé de Chine…sans sucre et un café.

Olivier ôta une petite clef de la chaîne en argent accrochée à son cou.  Il ouvrit une petite armoire et en retira trois morceaux de sucre légèrement rosés.  Il n’eut aucun moment d’hésitation.  Il plaça les deux tasses sur un plateau et fit glisser le sucre dans le thé fumant.  Il déposa deux cuillères et deux gâteaux à la châtaigne sur le plateau et le porta à la table 26.

S’il vous plaît…en souvenir de Lucie, murmura-t-il.

Pardon ?

Olivier ne répondit rien.  Il se retourna et disparut.  Le couple s’interrogea du regard mais ne fit guère attention à la remarque du garçon.

 

Trois jours plus tard, installé dans son lit, Olivier put lire, dans les faits divers : « Le célèbre architecte ardéchois, Carl Lalille, a été retrouvé mort dans son lit par son épouse Gabrielle ce mardi 17 octobre.  D’après son épouse, M. Lalille se plaignait de douleur au ventre depuis quelques jours.  Nos sincères condoléances à sa famille.  L’Ardèche perd un grand artiste ! »

Architecte, son père ? Il avait donc bien changé ! Et ce nom, où était-il allé le chercher ?

Le 19 octobre, Olivier put lire dans le journal : « Les médecins ignorent la cause de la mort de l’architecte Lalille, décédé à son domicile ce 17 octobre.  Ils ont découvert, dans son corps, une dose infime d’arsenic, dose insuffisante pour avoir causé la mort du quinquagénaire.  Le corps médical reste perplexe.  L’inhumation aura lieu… ».

Olivier sourit vraiment pour la première fois depuis dix-neuf ans.

Il postula ensuite pour le poste de chef-cuistot dans ce même restaurant où son père avait rencontré la mort.  Sa vie à lui était là, désormais, dans cette Ardèche ensoleillée où il avait pu accomplir sa vengeance.

 

2 ans plus tard.

Dans la cuisine du restaurant, le nouveau serveur s’adressa à Olivier :

Un thé de Chine avec trois sucres et une glace à la vanille pour la table 23 s’il te plaît.

Olivier regarda le garçon qui le commandait, médusé.  Il se précipita dans la salle et se dirigea vers la table 23.  Les yeux du client et du chef se rencontrèrent.  Ils se reconnurent immédiatement : « Bonjour Olivier, content de te revoir ! »  Marc Morry n’avait absolument pas changé !

 

FIN

 

 

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Je m'emmerde ! une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par aloys.over-blog.com

 

Alain

 

JE  M’EMMERDE !


 

Si j’avais dû attendre que des tuiles me tombent sur la tête pour faire le toit de ma maison, je vivrais, aujourd’hui, à ciel ouvert. Il n’existe pas de vie plus chanceuse que la mienne. J’ai été vacciné, à ma naissance, contre la moindre contrariété. Nourri au biberon du bonheur, je vogue sur une mer de félicité. C’est tellement criant que cela suscite une légitime jalousie. De peu scrupuleux individus prétendent que je suis responsable de l’expression «imbécile heureux». Eh bien… je la revendique, Votre Honneur, et je suis prêt à vous en apporter la preuve dans une vibrante plaidoirie…

Quoi qu’il en soit, en me conformant au train-train singulier de mon existence, je m’emmerde ! Je m’emmerde si fort que j’exige, sur le champ, la réhabilitation, dans leur dignité, des empêcheurs de tourner en rond. Ce sont des bienfaiteurs de l’humanité. Parce que, croyez-moi, il n’y a rien de plus déprimant que de tourner en rond. Et cela risque de durer encore longtemps car, j’ai beau sonder au plus profond de mon être, rien ne m’enthousiasme vraiment.

Pris de pitié devant l’étalage d’un si grand désarroi, d’aucuns me suggèrent de m’investir dans une discipline quelconque, de m’adonner à une passion, un hobby. Eventuellement… en fait, je m’intéresse un peu à tout sans accrocher à rien. Je n’y puis pas grand chose, c’est dans ma nature, gravé dans mes gènes. Me consacrer à un sport ? Les efforts cent fois répétés me ramèneraient vite à la monotonie. Collectionner ? Le champ est vaste mais, quel que soit le sujet choisi, une forme d'asservissement s’installerait. Une servitude proche de l’uniformité me rejetant ainsi à la case départ. Non, franchement, je ne vois pas comment je pourrais épicer une vie terne se déroulant comme un film dépourvu de la moindre trame. Bref, je n’ai pas fini de m’emmerder…

Le téléphone sonne, me détournant de mes considérations pessimistes sur un présent trop lisse et un avenir à l’horizon duquel nulle aspérité ne se dessine. Au bout du fil, c’est le patron; il me demande de rappliquer d’urgence avec le dossier Marboeuf. A l’énoncé du nom, ma collègue, Chantal, fait signe qu’il est introuvable. Après que j’aie raccroché le combiné, elle précise qu’elle s’est lancée à sa recherche tôt ce matin, sans succès. Guidé par cette baraka indécente qui me colle à la peau, j’ai vite fait de mettre la main dessus au grand étonnement de Chantal dont l’attitude en pareille circonstance me surprendra toujours. Depuis le temps qu’on travaille ensemble, la malheureuse ne s’est-elle pas rendu compte qu’elle côtoie, journellement, le chanceux du siècle ?

Lorsque je fais irruption dans le bureau de Monsieur Duval, le boss, il est sollicité par un appel téléphonique. Je veux m’éclipser mais il me fait signe de m’asseoir et, occultant le cornet du téléphone de sa grosse paluche, dit qu’il en aura vite terminé avec sa communication.

Prenant mon mal en patience, je promène mon regard, tantôt sur la vitre derrière laquelle apparaît un ciel divinement bleu qu’aucun nuage n’a le front de souiller, tantôt sur la moumoute aux poils si parfaits du directeur. A sa place, je me serais gardé d’user d’un tel artifice, témoin criard d’une absence ressentie cruellement. Cela entame son crédit charme qui, malgré tout, j’en suis certain, doit opérer avec succès auprès des dames, en dépit de ce grotesque camouflage.

Monsieur Duval s’est montré trop optimiste, son interlocuteur ne semble guère pressé de mettre fin à leur entretien. Mon attention est attirée par une série de chiffres inscrits sur un bout de papier. Le numéro d’appel d’un GSM. Je n’en possède pas mais, pour passer le temps, je le mémorise.

La conversation téléphonique de Monsieur le Directeur se termine enfin.  

« Excusez-moi, Martin, mais c’était ce casse-pieds de Grondin qui m’appelait. Et avec lui, vous savez comment ça va, il n’a jamais d’heure pour rien. C’est ce qu’on appelle un bouffeur de temps. Mais à part ça, comment allez-vous ? Au boulot, à la maison, tout va bien ?

- Tout va bien, Monsieur le Directeur… » Comme s’il n’était pas au courant de ma veine de cocu.  

Une fois l’examen du dossier terminé, il me donne les composantes de la marche à suivre et, je prends congé de lui.

De retour dans mon univers carcéral, comme il me plaît d’appeler mon bureau, je remarque l’absence de Chantal. Elle m’a laissé un mot : «Suis à la photocopieuse. En ai pour un moment»… Ouais, sûrement à cancaner aussi à droite, à gauche, et patati et patata… il est quand même capital de savoir si, conséquence de l’émission de la veille, Jean-Claude sera viré du loft…   

Ma collègue est constamment occupée. Elle n’est contente que lorsqu’elle est survoltée, même si elle exécute un boulot récurrent… SURTOUT si elle exécute un boulot récurrent ! Ça la rassure, lui donne des repères et remplit bien ses journées. Nous avons déjà eu maintes discussions à ce sujet.

«Mais enfin, Monsieur Martin, vous dites que vous vous ennuyez… n’avez-vous donc pas suffisamment de travail à abattre ? Quand je vois la paperasserie qui encombre votre bureau…»

Pauvre pomme, quel travail ? Les sempiternelles lettres types à rédiger, les immuables dossiers à compulser, les invariables fiches à tenir à jour, les interminables documents à classer… sans compter une multitude d’autres réjouissances du même tonneau qui ont vite fait de me lasser. Mon job m’intéresse… mais pas assez pour faire du zèle, oh que nenni !

Le numéro de GSM me revient en mémoire. Et si j’appelais, juste pour voir ? Je culpabilise à l’idée de m’abaisser à une telle pratique mais ce sentiment s’estompe lorsque m’apparaît en filigrane, la morosité qui règle mon quotidien. Qui sait si l’aventure n’est pas, pour moi, au bout de la ligne, comme elle est, pour d’autres, au coin de la rue ? Pourquoi pas une histoire d’amour qui donnerait du piment à mon existence ?  

Je forme le numéro sur mon fixe. Quelques secondes s’écoulent, puis une voix fait «allô», une voix que je reconnaîtrais entre mille… la voix d’Emilie, mon épouse ! Je raccroche immédiatement. Un véritable séisme m’ébranle. Il faut que je reprenne mes esprits. Allons, du calme, quand je fais allusion à ma veine de cocu, ce n’est qu’une façon de parler. Pas si sûr, faut dire qu’Emilie et moi, nous ne nous livrons plus que très épisodiquement à des ébats qu’il serait excessif de qualifier de torrides. Je ne surprendrais personne en disant que même dans ce domaine, je m’emmerde ! Apparemment, ma compagne aussi et, elle s’emmerde tant qu’elle a franchi le pas en allant voir ailleurs… et avec Monsieur Duval, mon patron ! Excusez du peu !

Ils ne se sont pourtant pas souvent rencontrés. Voyons, mon petit Martin, ne joue pas les innocents, il suffit d’une fois, le coup de foudre, ça s’appelle. Tu sais ce que c’est… non ? Tant pis. Ne te faisais-tu pas la réflexion, tout à l’heure, que le boss ne manquait pas d’atouts pour plaire ?

Quand donc cette rencontre s’est-elle produite ? J’ai beau réfléchir, je ne m’en souviens pas. Tiens, si cela se trouve, je suis occupé à me faire un cinoche d’enfer. N’empêche que je me demande ce que Duval fait avec le numéro de GSM de mon épouse…

Bon, mon cher Martin, faut aussi savoir ce que tu veux. Tu te plains de mener une existence insipide à cause du bol insensé qui te poursuit et voilà que quelque chose d’imprévu se présente et tu bascules. Tu n’as pas l’habitude, O.K. ! Maintenant, ressaisis-toi, analyse froidement la situation et prends la décision qui s’impose. Au fait, laquelle ? Tu vois, tu t’énerves. Ben, celle, avant toutes choses, de rester calme et, si possible, maître du jeu, en contrôlant les événements. Alors, je t’en prie, sois positif et dis-toi que… tu l’as, ton histoire d’amour qui va pimenter ton existence…

Je n’ai pas le temps de gamberger davantage, Chantal, soufflant pour la frime, reparaît, portant une pile de feuilles de papier. Elle se met à composer des petits tas sur son bureau tout en proférant des banalités pour engager la conversation. Je réponds évasivement, le nez plongé, sans courage, dans le dossier Marboeuf. Elle n’insiste pas mais je la devine ravie de me voir travailler.

Durant tout l’après-midi, j’ai du mal à me concentrer sur mon sujet. L’intrigue Emilie/Duval m’émoustille. A dix-sept heures tapant, je quitte la boîte. L’air frais et le trajet du retour fouettent mon imagination. J’échafaude diverses attitudes à adopter face à Emilie pour, au bout du compte, accoucher d’une non-décision. Ah, ça, quand à la base, on n’est pas un homme d’action…

Le repas se passe dans le silence rituel. J’observe mon épouse du coin de l’œil, son visage est serein, ses gestes sont posés. Aucune nervosité apparente ne la trahit. A y regarder de plus près cependant, il me semble déceler une touche délicate de mascara le long de ses grands yeux clairs, ce qui met en évidence l’éclat bleuté de son regard. Signe indéniable, chez une femme, du désir de charmer. Dans notre couple, gangrené par la routine, il y a longtemps que cette démarche n’est plus à l’ordre du jour. Alors, si ce soir, Emilie porte sur elle les marques de la séduction, j’en déduis qu’elle a dû voir Duval dans la journée… Tout est clair, avec le bout de papier en point d’orgue.      

Mes cellules grises en sur-régime m’amènent à conclure que ces deux-là ne se déparent pas. Ils ont, en outre, tendance à choyer leur dénominateur commun, MOI ! Mais comment ne m’en suis-je pas rendu compte plus tôt ? Tant de sollicitude pour ma personne. Tiens, pas plus tard qu’aujourd’hui, avec le dossier Marboeuf, Duval m’a mâché la besogne. Quant à Emilie, pour la seconde fois en une semaine, elle a mitonné des côtes de porc aux herbes. Mon plat préféré. Des preuves accablantes de leur culpabilité…   

Les jours suivants, je m’emploie à surveiller les allées et venues de Monsieur Duval et à consulter, discrètement, les rendez-vous inscrits dans son agenda. La tâche de Directeur m’apparaît alors dans toute sa complexité. De réunions sérieuses en déjeuners importants, le malheureux a un emploi du temps surchargé, il est surbooké pour employer un jargon moderne.

Une date précise retient mon attention, le jeudi 25, à midi. La secrétaire a noté : déjeuner au restaurant Le Cygne noir. Je connais l’endroit : c’est le resto préféré d’Emilie ! On y déguste la meilleure moambe de la ville. Le poulet est cuit suffisamment longtemps dans l’huile de noix de palme qui donne un goût délicieux, malgré une couleur rébarbative de diarrhée de bébé. Hé oui, mes petits agneaux, ça ne sent pas bon tout ça…

Je fais le malin mais, pour surprenante qu’elle soit, l’infidélité de mon épouse la grandit à mes yeux, forçant même l’admiration. Je l’envie davantage pour sa hardiesse que pour l’acte en lui-même. Emilie a osé donner une pulsion nouvelle à sa vie en passant outre des discours moralisateurs, frappés du sceau de l’hypocrisie, clouant l’adultère au pilori. Liens du mariage, liens du travail… nous sommes des enchaînés, des enchaînés du ronron quotidien.

Sans vouloir en rajouter une couche, force est de constater cependant qu’Emilie réussit en plus, par sa félonie, à réveiller en moi une sexualité que je pensais endormie à jamais. Je lui dois des moments d’excitation solitaires, soit, mais oh combien intenses par le biais de scénarii imaginaires que mon éducation interdit de rapporter. Des phantasmes audacieux que la lassitude du couple avait remisés au placard. Et, comme je ne suis pas encore arrivé au bout de ceux-ci et ne désire pas me ré-intoxiquer à la drogue de l’ennui, je m’abstiendrai de mettre un terme à leur love story en me pointant au Cygne noir, jeudi midi…

Je sais cependant que le jour viendra où, blasé de mon statut de cocu par cette tromperie devenue une habitude à son tour, je déciderai de confondre les amants. Je me suis offert, pour la circonstance, un Glock, un revolver automatique autrichien de calibre neuf millimètres. Attention, juste pour l’esbroufe. D’ailleurs, il faut encore que je détermine la place et l’utilité de cette arme lors de la confrontation finale que je veux grandiose, voire théâtrale…

Acteur de théâtre ! Voilà, peut-être, une vocation ratée. Le public, les lumières, le dépassement de soi, les bravos, les rappels, l’ivresse du succès d’une pièce que l’on joue… cent cinquante soirs d’affilée… au secours !

Par contre, je m’imaginerais volontiers dans un One man show pétri de bons mots, point trop compliqués mais fort prisés du public et nourrissant l’orgueil qui m’exalterait puisque personne d’autre n’atteindrait le sommet où je me serais hissé.       

« Martin… oh, Martin !

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Qui m’appelle ?

- C’est moi, Chantal, réveillez-vous !

- Me réveiller ? Comment, je m’étais assoupi ? Depuis combien de temps ?

- Rassurez-vous, guère plus d’une minute. Ce n’est pas étonnant, vous avez l’air tellement fatigué ces derniers jours. Voulez-vous que je vous serve une tasse de café ? Il y en a encore dans la Thermos…

- Non, merci, Chantal, vous êtes bien gentille… »

De quoi je me mêle. Oui, je manque de sommeil parce que je vis sur les nerfs depuis que je sais, mais c’est une agitation positive. Ma collègue ne va pas se mettre à me dorloter. Qu’est-ce qu’ils ont tous à se tracasser, à vouloir m’aider ? Suis-je victime d’une cabale ? Qu’on me fiche la paix ! Je me sens bien, je ne me suis jamais senti aussi bien…   

Le destin est curieux, imprévisible. C’est ce qui fait son sel. Il choisit parfois des lieux insolites pour accomplir le dénouement d’une histoire. Les toilettes, puisque c’est d’elles qu’il s’agit, peuvent servir d’épilogue, si désolant soit-il, à une intrigue…

Quand j’y pénètre, Monsieur Duval est occupé à se laver les mains. M’apercevant à travers la glace qui surmonte le lavabo, il engage la conversation :

« Bonjour, Martin, dites-moi, demain nous sommes jeudi et j’ai un déjeuner de la plus haute importance… »

L’imbécile, comme si je ne le savais pas. Je note que Monsieur le Directeur aime jouer au funambule.

«… Avec Smith…  

- Smith ?

- Oui, Smith, des Editions Smith.

- Mais, je… » Te laisse surtout pas décontenancer, c’est un mensonge, il ne va pas t’annoncer qu’il a un rencard avec ta femme !

« J’aimerais que vous soyez des nôtres… »

Patatras, c’est comme si le sol se dérobait sous mes pas. Le teint blême, le regard vide, les lèvres agitées d’un tremblement convulsif, je bredouille quelque chose d’inintelligible.

« J’étais loin d’imaginer que cela vous procurerait un tel plaisir au point d’en… »

Affligé par une proposition dont plus d’un s’enorgueillirait, je suis dans la peau d’un joueur jouant très gros avec la dernière carte qui lui reste à abattre.

« Je pense que Monsieur le Directeur se trompe de jour…

- Pas du tout, je viens de consulter mon agenda et…

- Voyons, il est impossible que ce soit jeudi, demain, ce doit être jeudi prochain…

- Vous me paraissez fort agité, Martin…

- Demain, vous avez retenu une table au Cygne noir

- Je constate que vous êtes au courant…

-… Je suis au courant de tout, Monsieur Duval… et pour commencer que vous couchez avec Emilie, ma femme…

- Vous êtes complètement fou, mon ami !

- D’abord, je ne suis pas votre ami. Ensuite, que faites-vous avec son numéro de GSM ? »

Il se met à rire si fort que l’écho en résonne encore. Puis, entre deux éclats, il me dit qu’Emilie lui avait communiqué son numéro privé de façon à ce qu’il puisse la prévenir du moindre incident qui pourrait me survenir. Mon accablement l’inquiétait à un point tel, qu’elle craignait que je fasse une bêtise.

Je suis déboussolé, blessé, meurtri au plus profond de mon être. Ainsi se termine, sans jamais avoir commencé, la remarquable histoire d’amour que j’avais élaborée entre eux. Ils me la volent honteusement, me la gâchent scandaleusement sous l’horripilant prétexte d’un protectionnisme que je ne peux plus supporter. Les ordures !

Il est donc écrit que RIEN, strictement RIEN ne peut m’arriver ! C’en est trop, il faut que je change le cours de ce destin insipide.

A défaut de crime passionnel, banal en somme, j’opte, en une fraction de seconde, pour le meurtre gratuit, indéfendable aux yeux du commun des mortels.

Je sors mon revolver et vise la tête de Duval qui me regarde les yeux révulsés par la terreur. J’appuie sur la gâchette mais, l’arme s’enraye !

 

Après un bref séjour entre les quatre murs d’une cellule capitonnée, me voilà, aujourd’hui, installé, bien au chaud, dans une chambre aux couleurs pastels. C’est doux, reposant. Je ne reste pas inactif, je confectionne des sandales.

Hier, Chantal m’a apporté des oranges et semblait aux anges de me voir occupé. Elle a toujours eu si peur que je m’ennuie…

De temps à autre, en compagnie d’Edouard, un co-locataire sympa, nous faisons une partie de monopoly. Comme mon existence ressemble à ce jeu. Je rafle tout, me retrouve en prison, retourne à la case départ, regagne à tous les coups et finit par… m’emmerder!

 

 

 

Alain Magerotte

Extrait du recueil "Le démon de la solitude", Ed. Chloé des lys

Publié dans Nouvelle

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