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Danièle Deyde vous propose deux extraits de son livre 'histoire en paroles'

Publié le par aloys.over-blog.com

9782874594793_1_75.JPG   « Histoire en paroles » est un premier roman.

Trois personnes d’une même famille prennent, tour à tour, la parole pour raconter leur histoire, chacun avec ses mots. Ce sont : Mickaël, le fils de quinze ans, Jacqueline, la grand-Tête deydémère, puis Cendrine, la mère qui tentent de briser le silence qui a pesé sur leur vie. Mais des non-dits, des mots impossibles à prononcer continuent à hanter le présent.

 

 

Extraits :

 

Mickaël :

 « Ma mère, ya qu’avec elle que j’aime bien être et, pourtant, qu’est ce que je lui en fais baver ! Souvent, je lui réponds n’importe comment, je refuse de lui obéir et elle peut pas faire grand-chose vu que maintenant je suis plus grand qu’elle. Quelquefois, elle a été convoquée au collège à cause de ma conduite. Elle dit qu’elle en a marre de signer des mots sur mon carnet, d’être considérée comme une mauvaise mère qui s’occupe mal de son fils ; ça, ça me fait mal quand elle le dit parce que c’est pas vrai. C’est pas sa faute à elle, elle fait de son mieux, mais moi je peux pas faire autrement. Parfois, quand même, on s’entend bien : je mets la table pour lui faire plaisir, on mange et je fais la vaisselle. Je lui dis : « Maman, reste assise, repose-toi ; aujourd’hui, c’est moi qui travaille. » Elle sourit, elle est heureuse, et moi, ça me fait du bien. »

 

Cendrine :

« Parfois, je me sens coupable de l’avoir mis au monde, mais je sais que cela ne sert à rien et que ma culpabilité ne l’aide pas. Alors, j’essaie de faire face, ici et maintenant, pour lui offrir une vie meilleure avec tout l’amour dont je suis capable ; j’essaie de rattraper le temps perdu et mes erreurs. Je fais de mon mieux, mais je ne peux pas tout. Je voudrais être une bonne mère. C’est difficile, mais je désire être au moins une mère aimante ; ce que la mienne n’a pas su être. Je voudrais tellement que, plus tard, Mica n’ait pas de rancune envers moi, qu’il n’éprouve pas cette haine que je ressens vis-à-vis de ma propre mère, celle que je ne peux même plus appeler « maman », celle qui n’a jamais été présente quand j’avais besoin d’elle, celle qui n’a jamais pu voir, ni entendre la petite fille, puis l’adolescente que j’étais. »

 

 

Danièle Deyde

Publié dans Textes

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Lorsque les auteurs de Chloé des lys se font remarquer !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 torlini.jpgParlons d'abord de Yannick Torlini, auteur de La Métamort (Ed. Chloé des lys).  
 
 Pourquoi ? Parce que l'un de ses textes vient d'être publié dans la revue BoXon, n°26. Qu'est-ce que BoXon ? C'est 2 choses : d'abord le collectif T.A.P.I.N. (Toute Action de Poésie Inadmissible sur le Net), qui expérimente sur la poésie multimédia : http://tapin.free.fr/

et puis c'est la revue BoXon :
http://tapin.free.fr/boxon.htm créée en 1997 par Gilles Cabut, qui va rassembler par la suite Jean-Luc Michel, Gilles Dumoulin, Julien d'Abrigeon, Cyrille Bret, Christel Hugonnaud, Georges Hassomeris, Cosima Weiter, Thomas Braichet (1977-2008), Sophie Nivet, Patrice Luchet.

Parmi les intervenants les plus célèbres, il y a Bernard Heidsieck, Christian Prigent, Christophe Tarkos, Charles Pennequin, Nathalie Quintane, Julien Blaine (entre autres). Ils forment un peu la pierre de touche de l'avant-garde.

Vous en voulez plus ? L'historique est sur http://tapin.free.fr/collectif.htm

Concernant plus précisément le numéro 26 de BoXon, http://tapages.over-blog.fr/article-boxon-n-26-yannick-torlini-67660830.html. Le numéro sera vendu à 3,50 euros.
 
Juste une petite remarque...
 Ils ont un groupe facebook icihttp://www.facebook.com/pages/BoXoN/129294510422098
 
 Bravo, Yannick ! 
 
 Au fait, comme une nouvelle n'arrive jamais seule, Yannick va être publié dans la mythique revue Doc(k)s :  


http://fr.wikipedia.org/wiki/Doc(k)s

 Re-Bravo !!!!!!!!!! 
 
 
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Lorsque les auteurs CDL se mettent en scène !

 

 

De plus en plus d'auteurs sont à l'origine d'initiatives originales pour retenir l'attention des futurs lecteurs lors des salons comme auprès des libraires ou dans les séances de dédicaces...

Quelques exemples ?

MICHELINE BOLAND...

Flyers-Micheline-002.jpg

 

Dans ses flyers, deux très courtes nouvelles en guise d'amuse-bouche...

 

 

UN AMOUR

 

Tous les matins, ils se croisaient à hauteur de la poste. Tous les matins, il marchait sur le trottoir de gauche et elle marchait sur le trottoir de droite. 

Quand elle l'apercevait, son cœur battait la chamade. Il faut dire qu'il était beau : grand, mince, les cheveux noirs et épais. Il mettait sa silhouette en valeur en portant des vêtements parfaitement taillés et des cravates originales. Chaque jour une différente, jamais une de ces cravates à pois, à lignes, à carreaux ou unies comme on en voit partout. Non, c'était des cravates fleuries ou bien décorées d'oiseaux, de montagnes, de chats, de chiens, d'arbres, d'herbes, de poissons, de champignons,…

Un jour, elle décida de faire le premier pas vers lui et emprunta le trottoir de gauche.

Quand elle le croisa ce jour-là, il portait un petit nœud rose garni de papillons. En l'apercevant, elle ralentit le pas. Oui, elle voulait prolonger le moment de l'approche pour en garder plus sûrement le souvenir intact. Quand il fut à sa hauteur, il dit : "Bon- bon- jour ". En bégayant de la sorte, il aurait pu la décevoir mais ce ne fut pas le cas.

Désormais, ils marchèrent sur le même trottoir côte à côte.

Jamais plus, il ne porta de petit nœud.

LA STATUE

 

Au milieu du petit parc se trouvait la statue d'Apollon. Une statue en bronze devant laquelle les femmes, les jeunes filles et quelques hommes, l'air admiratif, se plaisaient à faire de longues pauses. 

C'est qu'il était bel homme l'Apollon. Les lèvres charnues, les traits réguliers, le front lisse, les cheveux bouclés, la musculature parfaite, les mains fines. Ceux qui s'arrêtaient face à lui détachaient difficilement leur regard de sa beauté.

Un jour de printemps, une svelte demoiselle grimpa sur le socle et s'en approcha tant et si bien qu'elle posa ses lèvres sur les lèvres du dieu. Après un long, tellement long baiser, Apollon quitta son socle et on le vit s'éloigner au bras de la belle.

Jamais, on ne les revit.

À présent, le socle est devenu le refuge de prédilection des pigeons de la ville.

 

*******


Micheline est-elle seule à exploiter l'idée d'un support à partager ? NON !!! Adam Gray exploite égalementPHOTO pour 4me de COUVERTURE (ADAM GRAY) l'idée avec carte de visite et flyer... Vous voulez voir ????



adam1-001.jpgadam2-001.jpg

 

 

**********

 

Photo Christine Brunet NB

 

En ce qui me concerne, j'ai opté pour des cartons-signets bifaces que j'insère dans les livres dédicacés avec ma carte de visite...

criquet-flyers-001.jpg

Quelques uns ont également opté pour la vidéo, par exemple, via You tube. Il y a bien entendu les blogs et les sites... Une approche désormais très largement partagée.

Et vous ??? Quelle est votre stratégie de promotion ???? Venez en parler sur Aloys ! Donnez des idées !

 

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com


www.aloys.me

www.passion-creatrice.com

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C'est tout.... Suite de la nouvelle de Bob Boutique

Publié le par aloys.over-blog.com

 

bobclin

 

C'est tout suite

 

 

 

 

 (...)                                                                   

 

« Madame, Mademoiselle, Monsieur, je vous souhaite bien le bonsoir ! »

 

Il croise ostensiblement les doigts sur le formica blanc de la table de studio, les yeux glamour rivés sur la caméra qui recule lentement  au bout de sa grue mobile, attend un instant que le générique se fonde ainsi que son image dans l’écran de contrôle et se lève enfin pour ramasser ses notes éparses. 

Personne  ne lui prête attention. Les techniciens enroulent leurs câbles, débranchent les spots… et derrière la vitre du studio, Fred poursuit sa conversation avec le régisseur, preuve qu’il n’a pas de remarques à faire…

Faut dire que c’était un journal tout ce qu’il y a de plus classique : une maison qui explose avec deux morts (le gaz bien sûr), tête de circonstance pendant quelques secondes… une occupation d’usine en difficulté, histoire de la fermer encore plus vite… le Liban qui tire sur Israël, Israël sur la Palestine,la Palestine sur la Jordanie, la Jordanie sur l’Iran , à moins que ce ne soit dans l’autre sens… une interview politique en faux direct… et même pour terminer en beauté, l’éléphante du Zoo qui vient de donner naissance à un éléphanteau. Ca c’est pour l’audimat. 

Mais Jean Dierickx s’en fout complètement. Son geste était très visible et ‘le richard qui s’ennuie’ a dû le noter. Il aura bientôt sa superbe cuisine équipée avec une table de travail en laqué vert anis et des meubles en faux bois craquelé d’un blanc cassé… la classe.

 

                                                           ***

 

Lundi, rien .  Normal. 

Mardi, rien. Toujours normal  (voir plus haut pour les détails). 

Mercredi…. Rien ! 

Rien ?

Ben non. Rien. Une pub de la mutuelle, avec la photo d’une famille qui rit aux éclats et son relevé Visa (aïe aïe aïe…) mais pas d’enveloppe brune ! 

Notre dentiste Casanova reste planté  devant la boîte aux lettres, vachement ennuyé, chevalement irrité, hyppopotamement excédé et les sourcils froncés de colère… Bordel de merde ! Et ses cinq mille euros ? Qu’est-ce qui se passe nom de dieu ! On ne peut vraiment plus faire confiance à personne. 

Il retourne à la cuisine, shoote de rage dans le meuble du corridor, pousse un cri de douleur car il avait oublié qu’il était en slaches, et continue à cloche-pied en se tenant les nougats, « Merde ! Merde de merde… »

Le problème à notre vedette du petit-écran, c’est qu’il les a déjà dépensés ces cinq milles euros. Le mec des cuisines voyant qu’il avait affaire à un gros pigeon roucoulant l’a convaincu de prendre en sus une table de travail sur roulettes, super-extra-méga design, avec une batterie complète de couteaux en inox super-extra-méga profilés (garantis à vie)… les mêmes que ceux que vient de commander la femme des sacs Delvaux . Une affaire en or… six mille trois cent barré quatre mille neuf, car il s’agit d’un meuble d’exposition.

Le temps de réfléchir notre super-extra-méga connard signait le bon de commande.

Il s’affale comme un vieil édredon sur le canapé du salon où il s’est rendu  en boitillant et téléphone aussi vite au magasin. La voix au bout du fil le reconnaît et l’accueille avec enthousiasme. Mais le ton change à l’ instant où il explique qu’il veut annuler son achat. 

Tout à fait impossible, répond la voix sèchement. L’article a déjà été refusé deux fois depuis son passage et de toute façon le bon de commande stipule clairement etc… Dierickx s’étrangle de rage et s’apprête à faire son grand cinéma lorsqu’on sonne à la porte. 

Il raccroche aussi sec et se retrouve nez à nez sur le seuil devant un porteur-express  qui lui remet un paquet de la grandeur d’une boite à chaussures. Non, il n’y a rien à payer. Juste une petite signature sur un chiffon qui ressemble à une note d’envoi. Merci, aurevoir. 

« Wouaw ! » s’écrie notre vedette en déballant le colis,  « c’est sûrement la cravate… » et de fait, c’est elle ! trente centimètres carré  d’un tissu soyeux d’un vert tendre… le même en plus clair que celui des billets, toujours aussi bien repassés, qui accompagnent l’envoi. 

Il compte (on est jamais trop prudent). C’est juste bien sûr. Cinq mille ! Hé ho… cinq mille ! Vous avez vu… cinq mille… tra la la la la… 

Et maintenant la lettre pliée en trois sur la longueur. Le mec est un méticuleux. Probablement un coincé du zizi. Dierickx  l’imagine petit, chauve, binoclard, avec des dents jaunes… le genre à mater les greluches en biais. OK, c’est purement gratuit, mais n’empêche, c’est pas Georges Clooney qui s’amuserait à faire des paris aussi cons sur internet, même si  ça peut rapporter gros.

 

 

                                                                       ***

 

Cher Monsieur,

 

Comme vous pouvez le constater, il s’agit d’une très jolie cravate. J’ai enlevé tout signe distinctif, mais je puis vous assurer qu’elle vient d’une véritable boutique de luxe. 

Puis-je vous demander de bien vouloir la porter dégagée, sur une veste ouverte par exemple, de façon à ce que mes amis la voient clairement. 

Il n’y aura pas d’autre lettre, car nous avons d’autres projets pour l’avenir. Mais je vous remercie déjà pour ces quelques semaines de bonne collaboration et vous signale que le prochain et ultime versement sera de dix mille euros. Pour autant que vous respectiez notre accord bien entendu. 

C’est tout.

 

                                                           ***

 

Jean Dierickx habite un appart moderne au troisième qu’il rejoint via un ascenseur style grand-hôtel, avec tapis plain, des glaces biseautées et un accompagnement en sourdine d’André Rieu. En plus, ça se trouve à deux pas des studios. Il pourrait s’y rendre à pieds, mais à quoi servirait son Audi Quattro dans ce cas ? Et puis, il aime le regard admiratif et parfois concupiscent des gens dans la rue lorsque sa limousine les croise en chuintant.

C’est vrai qu’elle est jolie cette cravate songe t-il en la contemplant dans le miroir de la salle bain. Il a fait un nœud serré en triangle et palpe le tissu légèrement rêche, comme s’il était enduit d’une très fine couche de paraffine. La Classe. Et puis ce vert lui sied bien… un rappel discret de ses yeux qui ont fait chavirer tant de bimbos. Sans empêcher sa femme de filer, mais bon…

 

                                                           ***

 

«  Jean… »  Fred le hèle du doigt devant la porte vitrée de la rédaction. Il a tombé la veste, retroussé ses manches et frétille comme un poisson au bout d’une canne à pêche. Il est toujours comme ça, un quart d’heure avant le JT.

«  Y’a un petit changement… on reporte le musée de Tervueren à la semaine prochaine et on le remplace par une prise d’otages… ça vient de tomber. Tout se trouve sur le prompteur… t’as deux lignes pour lancer le sujet… » Puis en tapotant de l’index sur la cravate :«  t’as fait les soldes ?  C’était jour de marché ce matin ? » 

« Hé… on se calme et on garde ses petites réflexions pour soi… c’est un cadeau » 

« Ha, je vois, ta gamine a fait ça à l’école pour la fête des pères ? » 

Suzy, la maquilleuse, piétine sur place, dans l’embrasure de la loge. Elle a déjà rangé  son attirail devant le miroir et ses sourcils froncés montrent clairement qu’elle en a marre d’attendre. C’est sans doute la seule femelle du bâtiment qu’il n’ait pas essayé de draguer un jour ou l’autre. Pourtant, elle est plutôt jolie. 

« Je sais… je suis en retard… comme d’hab ! »  

« William a déposé vos affaires sur le dos de la chaise… dépêchez-vous s’il vous plaît… je sors un instant. »

 « Mais non, fifille, tu peux rester… t’as déjà vu en homme en caleçon quand même ? » Il se déshabille rapidement, enfile le costard de Garnier et dépose discrètement son gobelet de café à côté de la cravate prévue par William à son intention.

Suzy l’a déjà rejoint près du fauteuil de maquillage et lui fourre pratiquement son corsage sur le nez tandis qu’elle enduit son visage d’un lait nettoyant. Elle travaille vite, avec des gestes précis, tandis qu’il se tord un peu le cou pour apercevoir entre les bras de la jeune femme l’horloge murale qui pointe moins huit.

«  l’ antenne dans huit minutes » grésille le mini-baffle branchés dans le coin du plafond… Suzy lui donne un dernier coup de peigne, épile un sourcil un peu sauvage… un coup de brosse à poudre sur le nez…

« William n’est pas là ? » demande notre vedette d’un air innocent.

« Si, Monsieur Dierickx, je l’ai vu il y a cinq minutes. Votre cravate est sur le meuble… c’est pas pour cancaner, mais elle à une autre allure que votre essuie de vaisselle ! »

« Suzy ! Comment peux-tu dire une telle horreur, c’est un cadeau ! »  Il écarte les bras en riant et hop ! Renverse le café sur l’objet du délit.

 

                                                                       ***

 

Elle pousse un cri, met une main sur les lèvres , le regarde d’un air horrifié puis fonce dans le couloir en criant : « William ! Vous n’avez pas vu William ! »

Dierickx renoue posément son essuie de vaisselle, tandis que le diffuseur grésille un nouveau message : «  L’antenne dans trois minutes… » puis file d’un pas décidé vers le studio au bout du corridor. Il croise Suzy qui revient en courant toujours aussi affolée.

« Je ne sais pas où il est passé, Monsieur Dierickx… Mon dieu, vous n’allez quand même pas présenter le journal avec ça ? »

« Ben quoi, c’est pas un drame quand même. Je m’arrangerai avec Garnier… et puis faut pas  exagérer, c’est pas horrible à ce point…»

« Non, mais c’est vert ! »


Les premières mesures du générique du JT résonnent autour d’eux. Il pousse la porte capitonnée du studio, s’installe avec ses papiers derrière son bureau de présentateur, lance un clin d’œil à l’aquarium où Fred le regarde avec des yeux aussi larges que des soucoupes, lui fait signe qu’il n’en peut rien, qu’il y a eu un petit incident mais que tout va très bien se passer et grimace un chaleureux sourire de porcelaine à l’instant même où le rouge s’éclaire au dessus de la caméra 1, tandis que le prompteur commence à défiler.

 « Madame, Mademoiselle, Monsieur, bien le bonsoir… »


                                         

                                                                       ***

 

 Et arriva ce qui devait arriver.

 

                                                                        ***

 

Il fait très chaud sous les spots alignés en batterie et encore plus dans la cabine technique où Fred est visiblement de mauvaise humeur et fait les cent pas derrière l’ingénieur du son accroché à ses manettes.

« Commence à me chauffer les oreilles, ce connard… » murmure t-il entre les dents. Suzy est passée en trombe lui expliquer l’affaire, mais ça ne l’a pas calmé.

« Hé Fred ! » sursaute soudain le technicien… « regarde un peu… »

« Quoi ? »

« Ben… la cravate de Jean… regarde… on dirait… on… on dirait qu’elle déteint ? »

Et de fait, sous l’action de la température sans doute, le tissu semble  se modifier imperceptiblement, comme un fondu enchaîné, comme si une vague tâche sombre apparaissait sous le film de paraffine… Notre vedette ne s’en aperçoit évidemment pas et continue à expliquer en souriant à plusieurs centaines de milliers de téléspectateurs que la Corée du Nord vient de fermer pour la xième fois sa frontière avec sa grande soeur du sud.

« Merde ! » s’exclame Fred, les bras coupés, on dirait… on dirait un dessin ! »

« Qu’ est-ce que je fais, je coupe l’image ? »

« Mais J’en sais rien… putain, j’ en sais rien ! »  il farfouille en panique dans le conducteur de l’émission, « … il lui reste… trente secondes ! »

Suffisamment pour qu’on puisse reconnaître très clairement sur la cravate bien alignée sur la chemise du présentateur, la célèbre caricature du prophète Mahomet coiffé d’un turban en forme de bombe.

                                                                       ***

 

On vous dit pas le bordel. La presse, les radios, les télés, internet… Dierickx a été viré sur le champ et là, on se pose une question. A-t-il reçu les dix mille euros promis ?

L’histoire ne le précise pas, mais en fait, ça n’a aucune espèce d’ importance. Car un taliban un peu givré s’est jeté sur lui deux jours plus tard avec une ceinture de cinq kilos de TNT.

Parait qu’on a tout ramassé en vrac dans un sac poubelle sans arriver à les départager. Parait même (mais ça c’est plutôt de l’ordre de la rumeur) qu’un mec de la morgue lui a piqué ses dents en porcelaine pour les vendre sur E-bay.

C’est tout.

 

 

 

FIN

 

Bob Boutique

 

bandbsa.be/contes.html

 

Publié dans Nouvelle

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C'est tout... Une nouvelle de Bob Boutique

Publié le par aloys.over-blog.com

 

bobclin

 

C’est tout

 

 

Il était une fois un gars qui se regardait en gros plan dans le miroir de la salle de bain. Non pas pour examiner les poils de son nez ou péter ses points noirs, mais admirer sa nouvelle denture ! Une merveille… 4.500 euros en Tunisie, hôtel et infirmières compris, pour 40 ou 50 dents en porcelaine. 

Il sourit et re-sourit, de face, de côté, en reculant d’un mètre, à dix centimètres de la glace… et ses yeux brillent de joie. Y’a longtemps qu’il ne s’est plus vu aussi beau. Lui qui ne riait jamais à gorge déployée et mettait une main discrète devant sa bouche lorsqu’il devait prononcer… le voilà aux anges. Pour peu, il léviterait de bonheur.

Pourtant le mec n’avait pas des dents pourries. Non. Elles étaient même très correctes, mais dans sa profession : présentateur du journal télé de la Une, en prime à 20h00… il était temps, grand temps de faire l’investissement. «  Cette fois-ci Angèle, tu peux repasser. Même en couchant avec Bernard tu ne réussiras pas à piquer ma place ! Les p’tites vieilles m’adorent et les femmes d’âge mûr m’envoient des sacs entiers de courrier… »

Angèle Ridelle, une grande blondasse prête à tout (si vous voyiez Bernard vous comprendriez) pour faire son trou, sans jeu de mot. Quand on pense qu’elle était Miss Charleroi il y a dix ans, avec un diplôme de coiffure, et qu’elle présente aujourd’hui le 13 heures !

Bon, si on veut être tout à fait objectif, il faudrait ajouter que notre dentiste ne vaut guère mieux. Après tout, il a mis six ans pour saccager ses trois années d’économie et sa réussite, il la doit plus à son charme (incontestable) et ses amis politiques qu’à son QI.

Soit. On n’est pas là pour philosopher mais pour raconter une histoire. Même qu’elle démarre à l’instant avec le bruit sec de la boite aux lettres qui se referme derrière le facteur.  

 

                                                                       ***

 

Jean Dierickx (c’est le nom de notre héros, si on peut appeler ça un héros) traverse le couloir et ramasse le courrier qui s’est répandu sur le sol. Il reconnaît tout de suite les logos d’ Electrabel et Belgacom et jette les plis sur la tablette du meuble miroir. Des factures de gaz et de téléphone ou plus exactement des rappels qu’il faudra bien payer un jour ou l’autre. 

Puis son œil encore avachi du matin s’arrête sur une enveloppe allongée de couleur brune qui semble légèrement renflée.  Il la ramasse, la soupèse (elle contient des documents), note qu’il n’y a pas d’expéditeur au verso et se décide enfin à l’ouvrir, avec les doigts, en arrachant le rabas. 

On dirait un truc publicitaire avec des billets de monopoly, genre ‘vous êtes notre millionième client et recevez à ce titre ces bons cadeaux qui… ». Il s’apprête à déchirer le folder lorsqu’un détail arrête son mouvement en l’air…

C’est que ces billets ont l’air vachement vrais. Ils reluisent légèrement et il reconnaît, la gorge nouée, le petit hologramme qui change d’image lorsqu’on incline la coupure. En plus, les biftons sont verts, comme ceux de 100 euros ! Ses doigts tremblent tellement qu’il met un temps fou à extirper le pactole de l’enveloppe. 

Dix. Dix billets bien propres et repassés qui semblent sortir tout droit d’un distributeur. Mille euros. 

Il  y a une lettre, pliée en trois.

 

                                                                       ***

 

Cher Monsieur,

 

Je suis très riche. Et  je m’ennuie. 

Cet argent, vous pouvez le garder. Mais je suis prêt à renouveler cette somme si vous acceptez de me rendre un petit service. Trois fois rien pour vous, appréciable pour moi.

Je m’explique. 

Nous avons formé sur internet un groupe très discret qui se lance des paris. J’ai assuré pour ma part que vous vous gratteriez l’arête droite du nez à la fin du journal de demain dimanche, juste après votre proverbial :’ je vous souhaite bien le bonsoir’.  

C’est tout.

 

                                                           ***                                                                                         

 

C’est tout ! Il en de bonnes celui-là… mille euros, ça ne se trouve quand même pas sous les pattes d’un cheval et puis ( franchement dit ) ça vient bien à point. Car si un présentateur-vedette gagne pas mal d’argent, même à la télé belge, il en dépense tout autant, sinon plus. 

Un exemple : sa grosse Audi Quattro lui coûte un pont et traîne chez son concessionnaire depuis deux jours parce qu’il y a une note de 750 euros à payer. Et puis ces rappels… le deuxième pour le gaz… si ça continue ces emmerdeurs vont le couper et il reçoit samedi… même qu’il a dû engager un traiteur vu que sa femme s’est barrée il y a un an.

Mille euros ! Il les contemple alignés en éventail sur la tablette de marbre et sait déjà qu’il va les garder. 

Se gratter le nez face à la caméra, même subrepticement, c’est pas très professionnel. Mais bon… l’émission ne va pas dégringoler à l’audimat pour ça. Il y aura du courrier, c’est sûr. Des bobonnes amoureuses qui lui enverront des mouchoirs brodés et l’un ou l’autre mauvais coucheur qui se permettra une remarque sarcastique… bref, du tout-venant.

En revanche, il se demande si ‘le gars qui s’ennuie’ lui enverra bien le complément ? Mille euros de plus… exactement, à quelques cents près, la somme que l’avocat de son ex réclame pour la pension alimentaire en retard… chienne de vie. 

Il ramasse d’un geste large  de croupier les billets qu’il glisse dans le tiroir du meuble et se dirige en sifflotant vers la cuisine où coule le café. Voilà une journée qui commence bien.

       

                                                        ***

 

« Madame, Mademoiselle, Monsieur,  Je vous souhaite bien le bonsoir… »

 

Il porte rapidement un index furtif sur l’arête du nez puis rassemble les papiers de l’émission, tandis que le générique de fin résonne dans son oreillette. Un coup d’œil sur le moniteur pour noter qu’il n’est plus à l’antenne, il se lève en vérifiant discrètement autour de lui  si quelqu’un a relevé son geste. 

Non. Les électriciens éteignent les spots tandis que dans l’aquarium en face, Fred discute en riant avec le technicien du son qui rabat les curseurs de sa table de mixage. Marie est penchée au dessus de son épaule et on distingue les trois quart de son sous-tif par l’échancrure du pull. Tout est normal.

 

« Je t’offre un café ? » lui demande le secrétaire de rédaction qui le rejoint dans le couloir, « j’en ai appris de belles sur la prochaine saison… »  et patati et patata. Jean Dierickx rayonne. Personne n’a rien remarqué et il vient de gagner mille euros de plus. Enfin… si l’autre tient parole.

  

                                                          ***

 

Lundi, rien. Si… son relevé Visa qui le fait sursauter. Quoi ? Il a dépensé mille deux cent cinquante euros le mois dernier ? Mais à quoi et comment ? 

Il parcourt rapidement le listing : un resto avec sa mère… une nouvelle paire de godasses… un caddy de bouffe… ha oui ! Merde ! Ce bar où une polonaise ou une ukrainienne lui a bourré la gueule au champagne. Six cent cinquante euros ! Il s’est fait avoir comme une bleusaille. Et dire qu’il ne l’a même pas sautée…

« Quel con ! » hurle t-il au miroir du corridor. 

Mardi, rien. Un charter de pubs et une carte postale de sa sœur qui fait la crêpe sur les plages du Maroc. 

Mercredi… 

Là… sur le carrelage, parmi les autres lettres, une enveloppe brune allongée et vaguement rembourrée. Il se précipite, déchire frénétiquement le pli sur sa tranche et découvre avec un ‘yeah !’  triomphant les dix billets verts soigneusement rangés.

 Il  y a un mot…

  

***

 

Cher Monsieur,

 

C’était très bien et mes amis ont trouvé ça amusant. Ils ont payé immédiatement leur dette de jeu. Merci. 

Deux d’entre eux, et non des moindres, ont cependant émis un doute… était-ce bien le geste annoncé ou l’effet du hasard ? J’ai repassé l’enregistrement et doit admettre que votre mouvement fut très rapide, presqu’anodin.

Puis-je vous demander de bien vouloir le répéter dimanche en grattant très clairement l’arête de votre nez et ce, ‘ avant’ votre traditionnel « Je vous souhaite bien le bonsoir ». 

Vous recevrez bien évidemment mille euros supplémentaires. 

C’est tout. 

 

                                                           ***

 

Ben, y’a même pas de question à se poser. Il va le faire. Point.  D’abord filer à la banque régler cette connerie de pension… et puis…

Non. 

Il va payer la moitié. L’avocat hésitera à  ester en justice et réécrira une nouvelle sommation... Autant de temps gagné et ça la fera chier des barres. Un prêté pour un rendu… quand il songe qu’il l’a emmenée à Venise, avec les gondoles, le p’tit resto et les joueurs de mandolines alors que (mais ça, il ne l’a su que plus tard) elle le trompait déjà avec ce machiniste de studio moulé comme un dieu. 

Cinq cent euros. Bien suffisant pour cette espèce de Bimbo sur échasses. 

Les cinq cent restants, ce sera pour Axelle… une splendide rouquine incendiaire qui vient d’entrer au secrétariat de la rédaction et à qui il a promis un week-end de rêve sur la baie de Somme. 

Quelle gonzesse, les amis… une bombe ambulante. Pour elle, il serait prêt à fourrer son index dans une narine devant 657.323 ( dernier chiffre  de l’audimat) téléspectateurs et trices. Et même se moucher tiens… 

Quant aux milles euros qui arriveront le mercredi suivant ( il n’en doute plus, ‘le riche qui s’ennuie’ est un mec réglo )... On verra. C’est pas les projets qui manquent.

  

 ***

 

« Hey Jean… contrôle-toi un peu mec ! Tu aurais pu attendre le générique avant de te gratter le pif ! Déjà dimanche dernier, si je me souviens bien… »  Fred l’entoure de son bras protecteur et l’entraîne dans le couloir de l’étage vers la cafet…   

« Bonsoir Jean… » ( c’est Miss Charleroi maquillée comme une geisha de bande dessinée qui sort à l’ instant du bureau des journalistes ) «  t’avais une ‘tit chatouille ? ». Elle file déjà en ondulant du croupion vers le studio. 

« t’avais une ‘tit chatouille… » l’imite Jean Dierickx dans son dos. « Mais qu’ est-ce qu’elle fout ici ? » 

« Elle a un billet dans l’émission de Chenal… une critique littéraire ou un truc du genre ! » 

« Littéraire ? Mais elle n’a jamais rien lu de sa vie à part le catalogue de la Redoute ? » 

« Laisse tomber, ca vient de Bernard himself ! » et son copain imite furtivement le geste d’un gars qui baise une nana. « T’as déjà pensé à ma proposition de journal en duplex… »

  

                                                           ***

 

Le fond de l’air est doux. Très doux. Une brise légère qui s’insinue dans le col de la chemise. Une lumière crue fait briller les serpentins d’eaux qui ondulent paresseusement entre les bancs de sable abandonnés par la marée basse. La vue est superbe depuis la terrasse de l’hôtel du Crotoy (ils se sont pas foulés pour le nom) qui surplombe le muret de la digue. Mais notre présentateur n’est pas du tout subjugué par la baie de Sommes. Non,  il râle des barres. 

Sur la table en fer à côté du plateau des boissons, une paire de jumelles pour apercevoir des phoques qui semblent avoir décidé, tous en même temps, de retourner au Groënland. Pas un seul en vue… Quand il pense qu’il a passé une heure hier soir à les étudier sur internet, histoire d’épater la rouquine. 

On y va en amis, rien de plus…’ avait-il expliqué, genre cool, sympa. Et la conne l’a pris au mot. Même pas un patin ! En plus elle a ses règles, plein de boutons sur le front et  lui raconte depuis une heure en pouffant comme une gamine ses aventures de collège dont il n’a vraiment rien à fouttre. Mais alors là… vraiment rien à branler. Si encore cette expression  donnait des idées à la belle. Même pas. 

Mais il sait se tenir, sourit de toute sa nouvelle denture, hoche de la tête, fait semblant de la trouver très amusante, alors qu’il s’emmerde à du cent à l’heure. Dont coût, jusque maintenant, 14h12… il fait rapidement le calcul… quatre-cent vingt euros… quatre-cent trente avec la dame blanche qu’elle vient d’avaler en riant aux éclats. 

A ce prix la, une put est vachement plus efficace… 

« Chiche qu’elle me dit… » poursuit la ‘tit secrétaire toute fière et pimpante de son tête à tête avec le beau Monsieur Dierickx. Elle lui prend le bras… « hé bien je l’ai fait… tu te rends compte ? »  

« Pas possible ! » s’ exclame t-il en feignant l’admiration. Tout en pensant qu’il va écourter cette escapade et inventer un coup de fil urgent… inutile de payer deux chambres d’hôtels supplémentaires ( deux, pas une , deux…) pour les couilles du pape. Elle est bien gentille, mais faut pas abuser, hein !

  

***

 

Lundi, rien. Normal.

Mardi, idem. Normal. 

Mercredi… là, sur le carrelage, l’enveloppe brune légèrement renflée. On résume, ou alors pour les détails vous relisez les paragraphes plus hauts. 

Il prend les mille euros avec des étoiles de concupiscence dans les yeux, passe par la cuisine pour enlever  le thermos de la machine à café et va s’installer avec une tasse, un paquet de biscuits et des petits chocolats dans le canapé du salon, où il déplie la lettre qui accompagne l’envoi. 

 

***

 

Cher Monsieur,

 

Je suis satisfait. Vous avez convaincu mes amis et j’ai récupéré sans problème avec intérêts l’argent que je vous ai versé. 

Ce pari les a tellement amusés qu’ils m’ont proposé de pimenter le jeu en vous priant d’arborer un vêtement de leur choix. Je ne vous cache pas que j’ai hésité, car je n’ignore pas que vous êtes tenu de porter des costumes de marque, dont le fournisseur apparaît dans votre générique de fin. 

Nous avons négocié et choisi de nous en tenir à une cravate de couleur unie, d’un vert pâle très élégant. 

 Les sommes engagées seront évidemment beaucoup plus importante, aussi n’ai pas voulu me décider avant d’avoir votre accord. Si vous êtes prêt à jouer ce jeu bien inoffensif, croisez les doigts lors de votre prochain journal, juste à l’ instant où vous lancerez votre habituel ‘je vous souhaite bien le bonsoir’. 

Nous passerons alors à des versements de cinq mille euros.

 

C’est tout.

 

 

***

 

Cinq mille ! Cinq mille euros ! 

La feuille de papier tremble entre ses doigts… il passe une paume hésitante sur un front en sueur, s’humecte des lèvres desséchées malgré le café, qu’il dépose sur la table au risque de verser…  Il rêve là, c’est pas possible, il va se réveiller… 

Cinq mille… l’ acompte de la cuisine équipée dont il reporte l’achat de mois en mois, alors qu’il en a signé le bon de commande à Batimat  pour obtenir le fameux rabais de trente pour cent ! 

Ce mec est fou, fou à lier… mais il en connaît d’autres. 

Forcément,  dans ce milieu désaxé qu’est la télé, on finit par fréquenter tout le monde et les langues se délient... on raconte, on exagère, mais ça rumeure quand même ! Ce ministre qui prend un hélico de l’armée pour aller faire du ski avec bobonne dans les Alpes… Ce parvenu qui  s’achète une Ferrari pour tourner dans le parc du château, car à l’extérieur les voyoux risquent de la griffer… ou encore cette rombière pleine aux as qui va s’acheter un diamant à Anvers, chaque fois qu’elle déprime parce que son chat refuse de manger… 

Non. Que ce mec joue au poker avec des goldcards ne l’étonne pas outre-mesure. Mais qu’il puisse, pour une fois, s’asseoir à leur table, ça oui… Ces rupins sont rarement partageux.

  

                                                                       ***

 

« Mais tu es tombé sur la tête Jean ! Tu sais fort bien que c’est impossible… » William fait trembler ses doigts en l’air comme une folle, ce qu’il est par ailleurs. « Tout ce que tu portes au journal se retrouve dès le lendemain en vitrine dans nos boutiques… et du vert en plus !  Pourquoi pas du kaki à pois roses ? C’est pas du tout à la mode… » 

Il picore nerveusement dans une assiette de haricots verts croquette et manque de renverser son ballon de gros rouge. Le snack est bourré et il y règne un tel chahut qu’ils pourraient se hurler  à l’oreille sans que les convives des tables voisines ne comprennent le moindre mot. Pour la plupart des collègues de la télé.

« D’ailleurs le vert est interdit sur les plateaux, ça aussi tu le sais. Ca porte malheur… c’est comme la corde au théâtre. 

« vert pâle. Will… pâle ! » 

« Vert c’est vert… » puis, les yeux dans les yeux, la fourchette suspendue… « Et puis c’est quoi cette idée  de cravate ? Encore une gonzesse que tu veux épater ? » 

« Un cadeau de ma tante Emma. Je ne sais pas ce qui m’a pris, mais je lui ai promis… et tante Emma, on-ne-la-dé-çoit pas. D’autant plus que je suis son héritier préféré, qu’elle approche des nonante ans et qu’elle veut me coucher sur son testament ! Tu veux un dessin ? » 

« Ecoute Jean, tante ou pas (rigolo quand on y réfléchit à deux fois)… je ne peux rien faire. On vient de sortir une nouvelle collection et elles sont toutes rayées dans des tons parme et brun… je t’aime bien, mais là, franchement… c’est pas possible. J’sais pas moi, fais lui coucou sur l’écran ! » 

Notre présentateur vedette appelle le serveur occupé à l’autre bout de la salle, élève à bout de bras le pichet de vin presque vide, s’essuie les lèvres avec la serviette et repart à l’attaque. 

« Bon, on recommence à zéro. Supposons… (je dis bien, supposons !) que tu trouves un billet de cinq cent euros, là sous la table, à tes pieds… personne ne semble avoir perdu quelque chose, le brouhaha se poursuit normalement… bref, c’est pour toi. Cinq cent euros. Qu’est-ce que tu en ferais ? » 

« On passe du coq à l’âne là… » 

« T’occupes… qu’est-ce que tu en ferais ? » 

« Cinq cent euros ? » 

« Cinq cent. » 

« Ben… j’sais pas. C’est déjà une belle somme ça ! Ah si, j’offre un voyage surprise à Bruno… Venise ! » 

« Parfait, tu peux réserver une date. » 

« … » 

Il le regarde les yeux ronds, comme deux boules de billard, une croquette piquée à deux centimètres de la bouche. 

« Ben oui, je t’offre cinq cent euros… là, tout de suite, je te les glisse discrètement sous la table ! » 

« Mais t’es complètement à la masse ! » 

« Au contraire, Will… j’ai une tantine de nonante ans qui va passer l’arme à gauche et m’a demandé de la conduire chez le notaire mardi prochain. J’lui fais cette fleur et j’ hérite de trois maisons.  Trois ( il lui tend trois doigts sous les yeux ). C’est plus clair comme ça ? » 

William replonge  dans son assiette, tournicote pensivement avec son couvert dans les légumes, se gratte la tignasse, puis 

« On pourrait… imagine que deux minutes avant de passer à l’antenne, tu renverses une tasse de café sur la cravate que j’ai déposée dans la loge… » 

« Mais t’en a toujours plusieurs avec toi… » 

« Oui, mais j’ai disparu… je suis parti aux toilettes… ou n‘importe où… bref, on ne me trouve pas… on t’appelle… la pub se termine…  ils vont lancer le générique… Alors tu fonces avec ‘ta’ cravate. » Il relève son visage un peu efféminé et le contemple d’un œil taquin aux cils légèrement noircis au mascara. 

« Ouai, ça pourrait marcher. » 

« A condition que tu téléphones toi-même à Garnier pour expliquer… et…  que tu lui offres, par exemple, de passer à l’ouverture de notre prochaine boutique de la rue Neuve. » 

« C’est réglo… touche ! » Ils se frappent dans la paume des mains et autour d’eux y a des regards étonnés qui se croisent, pour retourner aussi vite à leurs steak-frittes. Chacun ses oignons.

 

 

(...)

 

Bob Boutique

www.bandbsa.be/contes.htm   

 

 

Publié dans Nouvelle

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Gauthier Hiernaux a lu H.I.E.R comme Hier de Michel Hiernaux

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

hierhiernaux J'ai lu "H.I.E.R comme hier" de Michel Hiernaux !

 

 

Que dire quand on doit commenter, non pas le recueil de poésies d’un proche mais celui d’un homme – davantage que proche puisqu’il est mon père – alors que la plupart des textes qui y figurent vous suivent depuis l’enfance ?

C’est un peu comme si votre vie vous était chuchotée à l’oreille et que chaque page faisait remonter des souvenirs comme les bulles d’un délicieux champagne.

Michel nous livre ici des poèmes personnels terriblement poignants (A mes enfants, A papa, A ma mère, Pourquoi vous êtes partis si tôt ?,…) mais également des écrits plus légers (Intermezzo, La guerre froide, Vatican, Psychédéliquement,…) ou des textes où amour est chanté (J’irai te cueillir des cerises, Une femme,…).

« H.I.E.R comme hier » est, aux dires de l’auteur, un rassemblement de textes hétéroclites mais dont l’agencement fait, selon moi, partie d’un tout. On ne pourrait l’amputer sans que la structure s’en ressente puisqu’on retrouve ici la vie d’un homme, avec tout ce qu’elle comporte de joies et de peines, d’amour et d’humour, couchés sur papier avec la délicatesse d’un père qui couche son enfant.

« H.I.E.R comme hier » parle à toutes celles et à tous ceux dont le cœur a battu un jour par amour.



Gauthier Hiernaux

grandeuretdecadence.wordpress.com

 

gauthier hiernaux2

 

Publié dans Fiche de lecture

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Tout passe, une nouvelle de Charles Traore

Publié le par christine brunet /aloys

 

http://www.bandbsa.be/contes3/traoreassis.jpg

 

 

Tout passe !

 

Un soir alors que j’étais encore enfant, ce jour-là même où mon père m’apprit que je dormirai désormais seul dans ma case, j’entendis le coq chanter.                                                             

Il devait être huit heures du soir. Je n’étais pas au nombre de ceux qui pouvaient prétendre avoir une horloge, mais je savais assurément, à tout temps et en tout lieu, dire l’heure qu’il faisait. Je l’avais appris de mon grand-père. C’est de lui de même que j’avais appris qu’un coq qui chante en pleine nuit, de façon intempestive, était le signe qu’un malheur allait s’abattre sur la famille. Le coq nous prévenait ainsi d’un mauvais présage.                                     

Lorsque couché sur ma natte, j’entendis ce coq chanter à plusieurs reprises, une grande frayeur s’empara de moi si bien que je me suis mis à prier, à implorer tous les dieux de l’univers, afin qu’ils protègent ma famille de tout malheur quelconque. Très peu rassuré de l’efficacité de mes incessantes prières, je me suis mis à penser à la nature du malheur qui pouvait s’abattre sur nous. La pensée de la mort me traversa l’esprit. Je réussis à l’expulser  en me disant que mes parents et nous-mêmes, étions trop jeunes pour être emportés par la mort. Je n’étais point un naïf ; loin de là. Seulement comme beaucoup, j’ai toujours pensé que le malheur, c’était l’affaire des autres !                                                                                                 

Pendant que j’étais plongé dans mes pensées, l’étrange bruit de ma chienne m’interpella. Je me suis alors levé et j’ai retiré la clef de la serrure de ma porte, pour tenter d’entrevoir ce qui se passait dans la cour. Ma case n’avait pas de fenêtre et la seule façon de pouvoir regarder discrètement et bien à l’abri était à travers le trou de la serrure.                                                                

Je n’ai pas réussi à voir grand-chose dans cette nuit noire, mais je garde encore le souvenir de ma chienne se battant farouchement contre deux bêtes plus grandes qu’elle et fatalement plus fortes qu’elle. Elle venait d’avoir trois petits. Quel animal ce chien ! Je l’avais reçu de mon grand-père. Un ami à lui qui l’avait reçu d’un de ses amis a voulu la mettre à mort quand elle était encore petite, parce qu’elle s’était fait arracher la patte avant droite par accident. Un gros mortier l’avait entièrement écrasée en se renversant au moment où les femmes pilaient du mil rouge. Pour cet ami, elle n’allait pas survivre à sa blessure et même si elle y survivait, elle perdrait d’office ce qui faisait d’elle un chien, à savoir l’usage de ses quatre pattes.

Mon grand-père me l’apporta un soir et me dit : « Voici le chien que je t’avais promis depuis belle lurette. C’est une femelle et contrairement aux autres, elle a trois pattes. Eh oui, tout comme aux Hommes, il arrive aussi aux chiens d’êtres difformes mais cela n’enlève rien en eux de ce qu’ils ont de chien. Cette chienne te donnera toute la joie dont tu as besoin si tu acceptes de lui accorder la patience et l’attention nécessaires. » Il avait raison, mon grand-père. Aucun chien ne me rendit aussi heureux que Tout-passe. Quel animal ! Elle  me suivait souvent d’un village à l’autre sans trêve. Elle chassait souventefois à mes côtés, Tout-passe ! Elle a toujours été courageuse. Cette triste nuit-là, ses petits s’étaient fait dévorer et elle-même fut effroyablement déchiquetée. Je lui suis infiniment reconnaissant ; elle s’est courageusement battue contre deux bêtes pour nous défendre et protéger ses petits.

 

 

Charles TRAORE

 

Publié dans Nouvelle

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Yves Boutique, notre invité à nouveau, nous propose un poème... Une petite promenade

Publié le par christine brunet /aloys

Il fait un peu froid ce matin d'octobre et je suis encore dans les songes de ma nuit!!
 
 
J'aime au matin frais,
au pied de la lande brumeuse,
un coin de jardin,un arbre, une haie;
marcher à travers la rosée,
sentir les notes de tubéreuses 
et le goût de la terre retournée !...
 
 
J'aime particulièrement
ce secret flottement qui lévite
la vibration des racines
et ces oiseaux noirs qui s'agitent
engourdis aux bouts des cîmes!...
 
 J'aime de tout coeur
ce sentiment rassurant d'être vivant,
parcourant d'un pas tranquille bosquets et taillis
et me plais à imaginer ces moments,
comme un passage sublime qui transcende l'esprit;
laissant aux éléments leurs pouvoirs évocateurs!...
 
J'aime aussi surtout,
cette image du conscient imaginaire
qui transforme le regard sur la matière
et l'utilise à des fins intimes;
un domaine personnel où s'exprime
ma vision du tout!...
 
et voici ce que je préfère;
c'est de rester ainsi quelques instants,
sur les chemins profonds de mon coeur exubérant et sans limite
puis de revenir sur le cours du temps
pour te prendre la main et te parler des paysages qui m'habitent;
...........................................
la vie n'est que rêve de matière!...
Yves Boutique
 

Publié dans l'invité d'Aloys

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Bertrand Saint-Songe: "d'avec vos bons soins"

Publié le par aloys.over-blog.com



photo bertrand Saint Songe

 

 

D ' avec vos bons soins

Plongé dans ma nuit dans l'humanisme "informatique"

tout mon vouloir vivre et ma volonté s'étaient éteints
- Un regard absent sur l'objet non vénéré de mon vieil ordi restreint -
D'avec vos bons soins La nature à l'art en reprit l'usage
(plus vite que son ombre elle en corrigea mes plages d'isolement),
et je viens par ce Poème joindre à ma gêne non pragmatique
mon doux remerciement -

A ma saisie d'exclusion du monde au prochain avènement
de cette parution prévue de mon "petit" roman...
Merci de votre contemplation esthétique tel un arc-en-ciel d'épures
sur le cafouillis de l'arrière-monde abstrait de mon disque dur...
Je ne savais plus où j'en étais, vous vîntes. Ouf !.. Demain, on pourra me lire...

L'avenir de l'homme est un ordinateur sous les mains d'une femme

ou , variante :
 L'avenir de l'homme est un ordina-cœur sous les doigts d'une femme



Bertrand Saint-songe (pour Christ ' in...)
  

bertrandelporte-yahoo.fr.over-blog.com

Publié dans Poésie

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Hugues Draye : Moins quatre, sûr'ment...

Publié le par christine brunet /aloys

H.draye

  
Moins quatre, sûr'ment.
 
Ceux qui s'occupent du chauffage adéquat, dans les trains, ont, paraît-il, tout au plus, trois types de fringues pour l'année. Leurs vêt'ments d'hiver, c'est encore à leurs charges, à leurs frais.
 
Les livreurs de mazout bénéficient de la saison.
 
Et ...
 
Je n'ai toujours pas écrit à Karine ... comme je me l'étais promis.
 
C'était son anniversaire, sam'di dernier. Le "27 novembre", je ne peux mal de l'oublier, de passer au dessus ... pas plus que l'an dernier.
 
J'avais décidé, pour la circonstance, du type de papier en couleurs que j'utilis'rais. Du type de marqueur noir (et fin), aussi.
 
Et du texte que je réécrirais, sur la seconde feuille.
Un texte qui est dev'nu une chanson, d'ailleurs ...
 
"Elle est à toi, cette église en déroute
Ils sont à toi, ces gosses qui s'y battent
Ils sont à toi, ces travaux sur la route
Il est à toi, ce portail sur la droite ..."
 
"Il est à toi, ce coq sur le clocher
Il est à toi, Saint-Antoine dans le coin
Elles sont à toi, ces images sculptées
Elle est à toi, la crypte un peu plus loin ..."
 
"Elle est à toi, cette église en octobre
Elle est à toi, cette chambre à côté
Ils sont à toi, ces fabuleux désordres
Il est à toi, cet abribus tout près ..."
 
Dès le lundi précédant le fameux, le fabuleux sam'di ...
Mon plan d'écriture, mon plan ... d'amour était clair, dans ma tête.
 
En attendant ...
 
Je pouvais largement attendre jusque jeudi, pour mettre mon plan en action.
Je pouvais utiliser les jours précédents pour mettre de l'argent de côté, me démerder avec mes économies. Logique : on était en fin d'mois.
 
Et "jeudi" est arrivé.
 
J'ai terminé, ce jour-là, mon boulot à ... quatre heures et d'mie. Le temps de rentrer, de prendre un bain et de ne pas négliger non plus mon intention d'aller jouer dans l'métro, entre 18 et 20 heures. Non, le temps ne "s'élasticifie" pas !
 
Dix-sept heures trente.
 
Après avoir, quand même, géré "bien" mes états d'fatigue, le temps du bain et le reste ...
 
Je me retrouve sur la PLace Saint-Pierre. J'attends le tram.
Sans oublier, sans perdre de vue ...
La "belle lettre" que j'ai prévu d'envoyer (on est sentimental ou on ne l'est pas).
 
Il me faut encore ... des timbres.
Il me faut encore ... l'env'loppe A4.
Il me faut encore ... ach'ter le marqueur noir (fin).
Il me faut encore ... ach'ter les deux feuilles en couleur.
 
Concrèt'ment :
Ca va : y a une papet'rie dans une rue voisine.
Ca va : à la librairie, sur la place, on vend sûr'ment des timbres.
 
Mais ...
Je suis fatigué, harrassé. Traverser la place pour aller jusqu'à la papet'rie, ç'est trop. Mon sixième sens s'allume : le jeu en vaut-il la chandelle ?
 
Quant aux timbres ...
 
On les vend partout par dix (aux guichets, aux points "post"). Le timbre le moins cher ne revient pas à moins de 0, 60 euros (et quelques).
Je ne m'en tire donc pas à moins de 6 ou 7 euros.
 
Je me ravise. Et le tram va arriver.
 
6 ou 7 euros ... plus le prix du marqueur, celui de l'enveloppe, des feuilles !
Quelle prise de tête !
 
Dans ma poche, il me reste ... 10 euros.
Si je les garde ...
Je peux déjà me débrouiller avec eux, demain, rien que pour ... bouffer.
Et ...
Les 4, 5 euros (maximum) que je peux gagner, sur deux heures de manche, au métro, c'est du bonus.
 
Après tout ...
Je peux "GSMer" chez Karine sam'di.
Après tout ...
Non, je n'ai pas envie de "GSMer". Si je l'ai au bout du fil, je risque de rester sans voix, je risque d'espérer, d'attendre qu'elle me propose un rendez-vous fixe, un certain jour, à une certaine heure. Mais ... soyons réalistes : ça ne se pass'ra pas, elle n'est plus dans le même trip, trop d'éléments me le confirment, je ne suis pas con, et elle peut très bien (en toute "gentillesse", en toute "amitié"), me dire des mots, des choses que je n'ai pas envie d'entendre.
Après tout ...
Je peux lui envoyer un SMS, sam'di.
Après tout ...
Non, je renonce au SMS.
J'aurais trop mal si elle n'y répondait pas (ce qui est plus que probable).
Ou ...
J'aurais trop mal si elle me répondait par une formule polie, laconique, diplomatique, du style : "Merci beaucoup, Hugues, pour le SMS" ... sans plus. Elle qui, durant des mois, à une certaine époque, m'écrivait des lettres de vingt-cinq pages, n'attendait jamais plus de cinq minutes pour répondre à mes appels. Non, le contraste est (encore) trop fort.
Après tout ...
Je peux lui écrire la s'maine prochaine ..
 
En attendant ...
 
Des jours ont passé ... avec leur flot de bonnes nouvelles.
 
J'écrirai peut-être demain. Ou ... après-demain. Ou ... la s'maine prochaine. Ou ... jamais.
 
Le deuil opère-t-il ? L'avarice est-elle bonne conseillère ?
 
Mon coeur, quant à lui, garde sa part de fidélité. Et j'en suis fier.

Hugues Draye
huguesdraye.over-blog.com
 
 

Publié dans Textes

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Une nouvelle de Lunessences : si reconnaissance il y a

Publié le par aloys.over-blog.com

 

Marie-Ange-Gonzales-Lunessences.png

   Si reconnaissance il y a ....


C'est l'hiver, les bruits de sa rue étouffés par l'épais brouillard l'ont quand même réveillé, ou peut-être est-ce celle qui ne le quitte plus....
Un nouveau jour se lève, long et douloureux, jour de labeur humiliant, mais nécessaire pour vivre.
Au fond de son trou un klaxon bruyant est venu écorcher ses oreilles, terminé de rêver faut y aller !
Il a jeté un vieux blouson sur ses épaules et courageusement mis le nez dehors. Ses yeux usés scrutent le ciel et se rassurent. C'est une possible journée, le soleil ne va pas rester couché.
Les passants se font nombreux, emmitouflés, courant dans tous les sens, cette dernière journée de la semaine ramènera leur générosité. Il se jette dans ce flot incessant de jambes et gagne rapidement "ses quartiers".

Toujours les mêmes trottoirs, mais mouillés ils semblent plus sales, les bipèdes urbains ne respectent plus rien, en particulier les noctambules, dangereux spécimens de la race humaine, et cette nuit a dû être longue en regard des détritus qui jonchent le sol.

Il est arrivé, le bar est ouvert et comme tous les jours il s'installe à droite pour ne gêner personne.
De son méchant blouson rapiécé il sort sa petite boîte en fer, l'ouvre, la pose à ses côtés et de sa plus belle voix entonne l'Hymne National, efficace pour réveiller les sentiments charitables et les douleurs du passé, toujours présentes pour lui.

Il sait qu'à cet instant le regard des gens va changer. Réprobation, honte, pitié seront les seuls sentiments qu'il lira dans leurs yeux.
Tous ces yeux qui vont enfin se baisser pour rencontrer les siens, tous ces yeux qui verront chanter le ver immonde sur sa planche à roulettes.
Tous ces yeux qui vont se détourner en jetant l'aumône qui devra les absoudre de leur mépris, de leur indifférence.
Oui tous ces yeux vont enfin un court instant le regarder, lui l'infirme, le clochard, ce rebut de la société, cette même société qui a son retour du front, lui a rendu tous les honneurs superflus, mais pas les moyens de vivre en homme et fier de l'être.
Quel subterfuge national que cette croix dorée épinglée dignement à sa poitrine, hier assurance d'être reconnu et admiré de tous, désignant le héros, elle est aujourd'hui lourde de douleur, de silence, de mépris et d'oubli.

Pourtant il ne cesse de chanter la gloire et l'honneur de ce pays, de sa voix forte, miroir de l'homme qu'il était, il chante malgré tout sa patrie qui n'a pas su l'aimer.

Jusqu'au soir il chantera, c'est ce qu'il fait de mieux, pleurer il ne peut plus, alors il chante :

Il chante ses amis morts de s'être oubliés, il chante ses amis morts d'être trop jeunes, il chante la vie loin des siens, l'amour qu'il avait croisé mais que la guerre lui a pris, il chante la vie qu'il n'a plus.
Il chante jusqu'à s'étourdir, jusqu'à ce qu'il devienne mot, et ce triste mot le ramène chaque soir à sa dure réalité, HUMAIN.

Il en porte le nom, les émotions, les sentiments, même ses tripes lui rappellent ses origines, mais il n'en a plus l'apparence, il n'appartient plus à cette race Humaine qui n'en a que le nom.

Alors chaque soir il se remet dans son trou, sous une vieille porte de garage en bois, oubliée elle aussi, tel une bête il dormira là aux aguets, attendant que demain inlassablement vienne le réveiller. Mais demain sera maigre comme une ration de soldat oublié là-bas, sous les tirs ennemis....

Cette guerre il ne l'oubliera pas. Comment pourrait-il l'oublier?
L'absence de ses jambes la lui rappelait sans cesse. Les jours d'amertume, quelques photos jaunies de ses camarades de régiment lui permettent de revoir ceux qui ont partagés ses peurs et ses souffrances pendant cette satanée guerre.
C'est le moment ou des souvenirs surgissent, fantômes du passé....

"Soldat Miralès au rapport", le Lieutenant qui l'interpellait était un homme froid et digne de confiance. Il allait s'exécuter quand il surprit dans l'air un sifflement qu'il connaissait bien, d'instinct il fit un bon en arrière et se projeta sur le lieutenant. Ses tympans semblaient explosés, la terre tremblait, un nuage de poussière et de chaleur le suffoquait.

Il pesait de tout son poids sur le lieutenant qui ne bougeait pas. Il est resté ainsi une minute peut-être deux, puis s'est relevé.
Autour de lui un horrible cauchemar, tous les soldats s'empressaient de trouver un abri afin de soigner les blessés et riposter à cette attaque surprise, la base était presque entièrement détruite. Il entendit le lieutenant donner des ordres, aucune blessure apparente, ils étaient saufs tous les deux..."

En revenant à la réalité Mirales rangea avec précaution ses photos, il était tard et demain, viendrait vite lui rappeler qu'il devait chanter désormais pour survivre.

Le lendemain, au petit matin il savait déjà que ce serait une mauvaise journée, sa nuit avait été agitée, et en plus il était en retard.
Il se précipite dehors, le jour était déjà levé et le ciel chargé de pluie à venir n'était guère encourageant.
Le trottoir est impraticable c'est l'heure de pointe et les bureaucrates se mêlent aux mamans amenant leurs enfants à l'école, tant pis la chaussée l'accueillera cette fois, plus qu'une rue à traverser et il pourra s'installer et chanter.
Des pneus crissent, il est projeté quelques mètres plus loin, une douleur brûlante le déchire, puis plus rien.

Quelques bruits métalliques, des pas incessants, des voix sourdes, l'amènent à ouvrir les yeux. Soudain il se rappelle le bruit des pneus, que lui est-il arrivé? Où est-il? Qui sont ces gens? Miralès se sent douloureux, vaseux, un goût de papier mâché dans la bouche. Un homme en blanc s'approche de lui:

_ Monsieur, vous êtes à l'hôpital, comment vous sentez-vous?
_ Pas trop mal pour l'instant répondit-il
_ Vous avez été renversé par une voiture et conduit ici par notre directeur, il tient d'ailleurs à être averti de votre réveil
Le médecin se dirigeait vers la porte quand Mirales inquiet lui dit:
_Dites-moi au moins si je suis entier, hormis l'absence de mes jambes bien-sûr!
Il esquissa un sourire qui eût don de mettre mal à l'aise son interlocuteur, qui se retourna et prit le temps de l'informer.

_Deux côtes fracturées et comme vous le constatez, le bras gauche cassé
_ Mirales fit la grimace:
_ La mort ne me veut pas encore, j'suis pas assez abîmé.

Le médecin interloqué fixa longuement cet étrange bonhomme qui soudain semblait perdu dans ses pensées. Puis il fit demi-tour pour se rendre au bureau de son directeur et lui annoncer que l'handicapé avait repris connaissance.

Monsieur Hénin le directeur de l'hôpital était un homme froid mais aux qualités humaines rares, conscient des besoins et des efforts de tout son personnel, soucieux du bien-être de ses patients, il se tenait informé de toutes suggestions de ceux-ci.
Il était apprécié de tous.

Cette journée lui avait amené un curieux patient, un ex-soldat, héros de la guerre d'Indochine, il était impatient de le voir, de lui parler, l'armée il connaissait, son père était lieutenant, décédé depuis peu.
Il poussa la porte de la chambre, entra et fixa l'homme qui le regardait.

 

_Bonjour,.. Mr Miralès c’est bien votre nom? Je suis Mr Hénin, directeur de cet hôpital. Vous sentez-vous mieux?

_Bonjour Mr, ça ira mieux quand je sortirai d’ici

_ Bien sûr mais ne soyez pas si pressé de nous quitter, un peu de patience et vous irez bien mieux après!

 

Miralès le regardait avec insistance, quelque chose dans ce visage ne lui était pas étranger.

_Dites-moi doc…

_Désolé je ne suis pas médecin, seulement directeur

_Pardon mais j’ai tendance à oublier certaines choses, on se connaît non?

_Oui bien sûr, c’est moi qui vous ai ramené ici de suite après votre accident, je traversai la chaussée. De toute évidence le conducteur était ivre, il vous a heurté quand il a perdu le contrôle de son véhicule. Je vous ai fait amener ici par les pompiers.

Miralès confus mais heureux remercia chaudement le directeur, tout en insistant:

_Nous ne nous sommes jamais vu avant ça?

_ Non je ne pense pas! Pourquoi cette question?

Miralès parût gêné et esquiva

_Pour rien, peu importe, encore un tour que ma mémoire me joue murmura-t-il

_Pardonnez-moi, mais ou est ma planche à roulettes? Vous comprenez je n’ai qu’elle pour me déplacer et travailler, d’autant plus que maintenant, vu les frais que je vais avoir pour vous payer, va falloir que j’travaille bientôt!

_Ne vous inquiétez-pas pour cela, mais hélas votre planche à été détruite et je n’ai pas pu là récupérer!

_C’est bien ma veine!

 

Mr Hénin se demandait s’il devait annoncer à cet homme qu’il y aurait peut-être possibilité qu’un jour sa planche à roulettes ne lui soit plus utile. Perdu dans ses réflexions, il ne remarqua pas que Miralès l’observait , persuadé que ce visage lui était familier.

 

_Ne vous bilez pas , je vous paierai mes frais de santé d’une façon ou d’une autre, je sais que cette chambre et l’hospitalisation engagent des frais, et je ne veux être à la charge de personne, surtout pas à celle de la  société!

Le directeur surpris par tant de détermination lui répéta que le paiement n’était pas urgent, et se garda bien de lui dire quoique ce soit sur ses projets, ni même sur le fait qu’il trouvait un peu étrange son insistance sur une hypothétique rencontre avant l’accident.

_ Je vous laisse, reposez-vous, et à demain

_A demain, merci

Cette première journée à l’hôpital laissa le soldat assez perplexe sur son devenir, et la nuit qui arrivait l’inquiétait un peu, pourtant il s’endormit très vite.

Le lendemain et les jours qui suivirent, Miralès s’étonna d’être si bien en compagnie du directeur qui lui posait de plus en plus de question sur ce qu’il avait vécu pendant ses années de régiment. Il lui répondait toujours de bonne grâce, surtout depuis qu’il savait que sa boîte en fer et son contenu si précieux était près de lui dans son blouson.

Ces discussions lui donnaient l’illusion d’avoir retrouvé un peu l’amour de son pays, enfin un peu d’attention pour l’enfer vécu.

 

De son côté Mr Hénin réfrénait ses envies de le questionner plus amplement, mais chaque soir quand il rentrait chez lui il ressortait les vieilles photos souvenirs de son père, tous les documents qui concernaient le retour des troupes sur le sol de France étaient épluchés, jusqu’au moment ou, un visage attira son attention.

Le soldat qui faisait la une du journal au côté de son père et qui fût décoré pour acte de bravoure, un « héros national » disait l’article puisqu’il avait permit de sauver tout un village et sa garnison au complet malgré une attaque surprise c’était Miralès !

Des larmes chargées de joie, d’espoir et de reconnaissance coulaient sur les joues du directeur, enfin il avait trouvé qui était ce soldat mutilé qui ne demandait rien à la vie, dormant dans son hôpital. Celui qui avait sauvé son père!

 

Sans plus attendre il pouvait maintenant parler à celui qui avait permis qu’il soit là aujourd’hui, celui à qui il devait le bonheur d’avoir un père. Lui Christian Hénin, pourrai permettre à cet homme de marcher à nouveau. Cet homme avec qui il avait sympathisé puisque maintenant ils s’appelaient par leurs prénoms. Leur rencontre était un signe du destin certainement.

 

Depuis quelques années l’équipe de chirurgien qui exerçait dans son hôpital planchait sur un projet de prothèses de jambes entières, mues par les impulsions électriques du cerveau dirigées vers un boîtier qui servirait de relais.

Ces impulsions seraient transformées en énergie électrique pour actionner les jambes.

Demain il lui parlerait.

 

Le lendemain à l’hôpital régnait une effervescence inhabituelle, Miralès sommeillait depuis l’arrivée de l’infirmière pour les vérifications matinales d’usage.

Hénin rentra précipitamment dans sa chambre.

_Que se passe-t-il?

_Viens ne discute pas!, il l’aida à s’asseoir sur le fauteuil roulant et le précipita jusqu’à l’entrée d’un laboratoire.

Hénin déverrouilla la porte qui donnait accès à une grande salle où quelques personnes regardaient avec satisfaction des jambes artificielles.

Miralès hurla ce qui arrêta net l’empressement du directeur.

 

_Qui y-a-t-il Armand? N’aie pas peur, je peux t’expliquer, je t’en prie.

Armand se tut et écouta longuement cet homme qui lui avait sauver la vie, avec qui il conversait avec plaisir. C’est la première fois depuis très longtemps qu’un homme, un de ceux qui marchent debout s‘occupait de lui. Il écoutait donc et voyait Christian s’étrangler d’émotion, en lui annonçant son projet ambitieux de le faire marcher à nouveau. Bien sûr des examens seraient pratiqués avant et après l’opération, bien-sûr ce serait douloureux, mais il aurait la joie de marcher et de vivre comme tous les hommes, debout!

Christian fit part aussi de sa découverte de la veille, les articles de journaux, son père le lieutenant Hénin, son enfance son bonheur…

Armand ne savait s’il devait pleurer de joie ou se mettre en colère. La peur de nouveau était là, présente dans ses tripes, celle qu’il avait ressentie sur son lit d’hôpital il y a bien longtemps, quand il s’était vu sans jambe.

Terreur qui lui tordait le ventre, étranglait sa gorge, sa tête bouillonnait. Tant de questions à ce moment là avaient surgi:

« Ou sont mes jambes? Pourquoi moi? Comment vais-je pouvoir vivre à ras de terre?

Bien sûr beaucoup de gens lui avaient assuré une reconnaissance financière de la patrie, un emploi, une famille. Rien de tout ça n’était vrai, de héros national il était devenu SDF, vivant de la charité des citoyens de la capitale, et jamais personne ne l’avait aidé.

L’enthousiasme dont Christian aujourd’hui faisait preuve était fou. Il était fou lui aussi de croire au miracle.

Mais pourquoi aurait-il cette chance lui de pouvoir remarcher, alors que tant d’autres soldats oubliés de tous eux aussi, étaient condamnés à vivre et mourir dans la souffrance de l’abandon et le mépris de la société. Eux aussi avaient combattus, et fait preuve de courage, tous étaient des héros.

 

Armand planta ses yeux dans ceux de Christian et lui dit:

_Christian s’il te plaît ramène-moi dans ma chambre

Celui-ci ne comprenait pas:

_Que se passe-t-il? N’est-ce-pas formidable cette chance qui t’est offerte? Je ne comprend pas, mais soit. Réfléchis encore, tu me diras demain ce que tu en penses.

 

Blessé, déçu par si peu d’enthousiasme, mais plein d’espoir quand même, il s’exécuta et ramena Armand

_Merci Christian, mais j’aimerai comprendre quel est ton intérêt à vouloir faire de moi un nouvel homme?

Christian s’accroupit face à lui et répondit:

 

_Armand crois-tu au destin? As-tu réalisé le retentissement médiatique d’une telle opération ?! Nous aurons des subventions supplémentaires pour la recherche, et puis tu as sauvé la vie à mon père, je veux moi te rendre la tienne par cette opération et, ainsi tu retrouveras la possibilité de marcher et de vivre.

Tu as été renversé par une voiture et c’est moi qui t’ai fait amener ici, j’étais au bon endroit au bon moment comme tu étais au bon endroit au bon moment pour mon père. C’est le hasard ou le destin qui nous a réunis, ne crois-tu pas?

 

Armand était ému enfin la vie lui souriait peut-être, juste retour des choses mais cela devrait servir à tous.

Tous ces soldats qui se sont sacrifiés devront avoir la même chance.

 

_Oui tu as raison Christian, j’accepte, mais je demande une seule chose, si l’opération est une réussite, je veux que ceux qui sont comme moi puissent aussi avoir cette chance là, retrouver leur dignité d’homme, ainsi jamais plus ils ne seront regardés avec indifférence ou mépris, et les rescapés des guerres ne seront plus jamais oubliés! C’est d’accord?

 

_Bien sûr, c’est même mieux que je ne l’espérais

 

Les deux hommes scellèrent cet accord d’une forte poignée de main, mais la joie était si forte qu’ils ne purent s’empêcher de se serrer dans les bras. L’amitié se renforçait.

 

Armand Miralès fut le premier homme à expérimenter ce procédé de prothèse à impulsions électriques qui se révéla un franc succès.

 

Toute la presse en a parlé, tout au long de sa convalescence les lecteurs de toute la presse consacrait une page entière à l’évolution de sa rééducation, et les chaînes de télévision nationale envoyèrent leurs reporters pour interviewer Armand et Christian.

 

Leur histoire aujourd’hui n’est pas oublié, puisque je vous là raconte, celle d’un soldat devenu cul-de-jatte, héros national décoré par son pays et oublié au fond d’un trou, et qui lors d’un accident est sauvé par le directeur d’un hôpital qui n’est autre que le fils du lieutenant a qui il avait sauvé la vie quelques années plus tôt. Directeur d’un grand laboratoire de recherche sur des prothèses révolutionnaires, qui permettront à ce soldat de marcher à nouveau.

 

La suite vous là connaissez, une sympathie qui se transforme en amitié, l’opération est un succès et un grand nombre de héros oubliés ont pu retrouver dignité humaine.

Cette histoire est devenue une chance pour tous car aujourd’hui ces opérations sont prises en charge par la Nation pour remerciement éternel à ceux qui défendent le pays.

Hasard ou destin, justes conséquences, coïncidences ou miracle de la vie, à vous de juger.

Il y aura toujours autour de nous un Miralès ou un Hénin pour nous raconter une histoire de hasard, et c’est tant mieux!

 

 

Lunessences

lunessences.unblog.fr

Publié dans Nouvelle

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