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Didier Fond nous propose un extrait de "La maison-Dieu"

Publié le par christine brunet /aloys

Didier Fond nous propose un extrait de "La maison-Dieu"

Camille raconte sa première rencontre avec les habitants de la Maison-Dieu. On ne peut pas dire qu'elle ait été accueillie avec un tapis rouge. Je ne sais pas ce qu'elle s'imaginait, mais le journal est très explicite : mademoiselle a été déçue et froissée de la réception qu'on lui a réservée. Elle pensait sans doute qu'on allait lui dire d'entrer et lui offrir un café, comme cela se fait dans les fermes isolées des alentours. Ma chérie, si tu évitais de mélanger les torchons et les serviettes ? Tu n'as pas affaire à des paysans mais à des gens de la ville. Et en ville, on n'offre pas de café au facteur. Tout au plus, dans les moments de grande civilité, lui dit-on bonjour.

On l'a reçue sur le seuil de la Maison-Dieu, on a pris le courrier, on lui a dit merci et fin de l'entrevue. La porte s'est refermée, la jeune fille a disparu. Camille n'a rien pu dire, rien pu voir. J'aurais pourtant aimé qu'elle fasse une description détaillée de l'intérieur de la maison. Je suis sûre que tout a été transformé depuis le drame. Dire que Laurence a dû la vendre pour une bouchée de pain... Bien contente, à l'époque, de trouver un acquéreur. Ce bonhomme adipeux et mou suait la malhonnêteté par tous les pores de la peau. J'ai supplié Laurence de tenir bon, de ne pas lui céder la Maison-Dieu à un prix aussi dérisoire. Elle n'a pas voulu m'écouter. Dans un sens, elle avait raison. Elle ne désirait qu'une seule chose : se débarrasser de cette baraque, oublier, recommencer une nouvelle vie. Elle n'a rien recommencé, hélas. Elle n'a pu que continuer, vaille que vaille, jusqu'à son décès. Certains souvenirs sont tenaces. Et la mémoire peut devenir votre pire ennemie. Ce n'est pas un hasard si ce cancer l'a détruite si jeune. Il n'a pas fallu à la mort plus de dix ans pour l'abattre à son tour. D'eux, il ne reste que Camille et moi. Bientôt, elle sera seule. Et tout sera terminé.

Comme tu deviens morose, ma pauvre Henriette ! A ton âge, l'avenir, le passé, la vie, la mort, quelle importance tout cela peut-il bien encore avoir ? Il est fini, le temps où tu pouvais te demander à quoi rime cette absurdité. C'est à trente ans qu'on s'interroge sur le sens de la vie. A partir de cinquante, on se contente d'en jouir, du mieux qu'on peut. Quand on a acquis un peu de sagesse, bien sûr. Au mien, on attend. Ou du moins, on prend conscience que la vie n'est rien d'autre : une attente interminable. Et le plus souvent inutile.

Au fond, heureusement que Camille et ses élucubrations sont là pour me distraire. Quand je lis son journal, je me dis que vieillir n'est pas une malédiction. Avoir son âge et être dans cet état d'esprit, quelle pitié ! Je ne prétends pas avoir eu une existence passionnante et particulièrement réussie, mais quand même... Au moins ai-je eu une jeunesse.

J'ai relevé aujourd'hui dans son journal quelques informations intéressantes. Sa dernière indiscrétion concerne la jeune fille de la Maison-Dieu. Cette dernière a eu la malheureuse idée de confier un courrier à la poste de ce village. Comment aurait-elle pu savoir, l'innocente, que la factrice s'amusait à ouvrir la plupart des lettres qui lui passent entre les mains ? L'état d'excitation dans lequel se trouvait Camille au moment où elle a rédigé cette prose édifiante est manifeste. Elle s'extasie sur le prénom de cette fille : Valérie. Le contenu de la lettre donne lieu à moins de commentaires et à mon avis, il est nettement plus révélateur. C'est une lettre d'amour destinée à un homme habitant Paris, sans doute plus âgé qu'elle d'après Camille. (Est-ce dit clairement dans la lettre ou est-ce une déduction de ma petite-nièce ? Je me méfie beaucoup des raisonnements de Camille, en général complètement illogiques.) Il semble être marié. Amour sans espoir ou amour réciproque ? Je penche pour la seconde solution, vu ce que raconte le journal. Quant à Camille... L'occasion était trop belle pour qu'elle ne se lance pas dans un nouveau délire. Concernant Damien, bien entendu. Elle n'a rien trouvé de mieux que d'établir un parallèle entre sa situation et celle de Valérie. Et la voilà repartie dans ses rêves. Puisque Valérie a réussi à se faire aimer d'un homme marié, pourquoi pas elle ? Je suis aussi jolie qu'elle, affirme-t-elle, et sans doute pas plus bête. Il suffit d'être patiente et de ne pas le lâcher.

Petite sotte ! Quand vas-tu enfin comprendre que Damien n'en a rien à faire de toi ? Il t'apprécie, c'est tout. De temps en temps. Sa «tendresse» à ton égard ne va pas au-delà de ces quelques marques d'amitié dont il te fait l'aumône à intervalles irréguliers. Qu'espères-tu ? Que Patricia va mourir d'une crise cardiaque ou dans un accident de voiture ? Tu ne l'aurais pas pour autant, va. Il ne t'aime pas. Et quand bien même ? Prendre la place d'une morte, lutter contre son souvenir, contre une ombre chère... Lutter sans cesse pour l'effacer de sa mémoire... Le combat est perdu d'avance, je le sais par expérience. Et encore, moi, je n'avais pas ce poids à porter. Ils s'étaient simplement quittés. Non, ma chère, nous, les secondes, nous n'avons aucune chance de devenir un jour les premières dans le cœur de ces hommes. Autant t'en convaincre tout de suite.

Didier Fond

Didier Fond nous propose un extrait de "La maison-Dieu"Didier Fond nous propose un extrait de "La maison-Dieu"

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Christine Brunet a lu "Les Enfants de Jafez" de Gauthier Hiernaux

Publié le par christine brunet /aloys

Christine Brunet a lu "Les Enfants de Jafez" de Gauthier Hiernaux
J'ai lu "Les enfants de Jafez" de Gauthier Hiernaux
Je suis cette saga depuis le début. Ce n'est pas de la science-fiction ni du fantastique mais, plutôt ce que moi j'appellerais de l'histoire parallèle puisque l'action se déroule sur Terre mais dans un monde différent : même histoire de départ mais lorsqu'on fait de mauvais choix à un moment donné, tout peut basculer. Alors qui sait ce que peut devenir l'humanité ? Tout est permis et Gauthier Hiernaux nous le prouve avec cette saga palpitante, magistralement menée par des personnges attachants toujours renouvelés.
Les enfants de Jafez, c'est le sixième de la série, le quatrième du cycle de Séliandre. Ne me demandez pas à quoi correspondent ces cycles, ça ne m'intéresse pas vraiment en fait. Et puis, chaque livre peut, après un court temps d'adaptation, être lu de façon indépendante. Pourquoi ? parce que cet univers n'est, en fin de compte, pas si éloigné que cela de notre propre univers, de notre propre histoire...
En ouvrant le livre, je ne savais pas à quoi m'attendre, à quels rebondissements... Cette fois, je suis servie et j'accroche immédiatement. Le rythme de cet opus est plus rapide, la trame est plus complexe que de coutume. Les héros sont très attachants et on n'a pas vraiment envie de les quitter...
Comme d'habitude, je ne dirai rien de l'histoire... Sachez seulement qu'il y est question d'une société secrète, un virus tueur, d'une mallette, d'organisations militaires ultra pointues avec des agents surentraînés, de médecins passionnés, d'un père despotique, de sociétés racistes et expansionnistes, de castes sociales, de négociations sous le manteau et d'un secret... Un sacré secret, si vous voulez mon avis !
J'ai passé un excellent moment aux côtés de Natalia, de Frank, Murat Mazer et tous les autres ! J'attends le prochain avec impatience...
Christine Brunet
www.christine-brunet.com
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Le vieux chat, un texte de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

Le vieux chat, un texte de Micheline Boland

LE VIEUX CHAT

Zébulon est un vieux chat gris. Un vieux chat qui rêve du bon vieux temps, du temps où il était le plus fort, le plus beau, le plus admiré et le plus redouté de tous les chats.

Oh, Zébulon ne manque de rien. Il est plutôt bien loti. Il possède un magnifique panier situé près de l'âtre, on le nourrit de pâtées délicieuses, vous savez ces pâtées au thon, au lapin, au poulet dont on vante tant les mérites dans les publicités. Sa maîtresse lui concocte même une bouillie avec des restes de cabillaud, de saumon, de sole, de turbot, de rouget ou de lotte.

"Voilà Zébulon, une pâtée digne d'un trois étoiles. Avec des restes de pintade, quelques crevettes et du riz. "

Ses maîtres lui demeurent reconnaissants d'avoir croqué quantité de souris, de souriceaux, de rats, de musaraignes, de mulots. C'est qu'avec Zébulon, les provisions étaient à l'abri des rongeurs.

De partout, la rumeur courait. "Attention au gros chat gris. Il est rapide comme l'éclair, malin comme un singe. "

Dans cette famille-là, on possédait un chat hors pair qui pourchassait impitoyablement ces petits mammifères qui constituent l'ordinaire des matous.

La mère de Zébulon lui avait donné une éducation sévère, faite de théorie, mais aussi de pratique. Il en avait appris des choses. À réfléchir avant d'agir, à exercer sa jugeote, à demeurer immobile, à s'élancer sans bruit, à observer, à différer son plaisir en cas de doute. Dans sa jeunesse, on le craignait. Dans sa maturité, on tremblait au simple énoncé de son nom !

À présent, il est vieux, balourd. On le regarde avec compassion. Il souffre d'arthrose, il a les réflexes lents, une vue et une audition moins aiguisées. Il garde le souvenir de ses prouesses. Il a la larme à l'œil quand il pense à certaines parties de chasse. Il se pourlèche les babines quand il se rappelle la saveur d'une chair fraîche de souriceau, cueilli au sortir de son trou. Toutes les pâtées industrielles ou faites maison ne remplaceront jamais cela.

Dans son joli panier, bien au chaud, Zébulon rêve.

Il lui suffirait de renouveler un peu ses stratégies de chasse pour se délecter de temps à autre comme au bon vieux temps, celui où toute action était couronnée de succès. Il médite, médite, médite encore, des heures et des heures.

Plus, il se remémore le passé, plus naît en lui le désir de devenir plus entreprenant. Il se remue plus. Il va jusqu'au salon, jusqu'au bureau, jusqu'au garage. Il s'aventure de plus en plus loin. Il reprend courage. Il va jusqu'au cellier. Il s'étend nonchalamment, les yeux mi-clos. Il observe ces souris qui passent et repassent devant lui comme s'il n'était pas là. Ces petites bêtes le savent : depuis une bonne année, il ne se nourrit plus que de pâtées, il réagit lentement, il passe plus de temps à dormir qu'à bouger.

Zébulon remarque une grosse souris grise qui régente son petit monde de souriceaux. "Allez les petits, mangez cette délicieuse farine. C'est plein de vitamines. Le trou dans le sachet est suffisamment grand pour que vous y mangiez à plusieurs ! "

La grosse souris grise regarde Zébulon.

"Tu es moins fier maintenant…

- Ma belle amie, si je vous recherchais, vous les souris, c'est que je vous aime à la folie.

- Ma belle amie ? Depuis quand suis-je ton amie ?

- Depuis toujours. Remarque comme nous nous ressemblons. De grandes moustaches, une longue queue, un pelage grisâtre. C'est toi, ma douce, qui te méprenais sur mes intentions !

- Et mes deux sœurs, n'est-ce pas toi qui les as mangées ?

- Je les ai mangées quand elles sont décédées.

- C'est toi qui les as tuées…

- Non, crois-moi, la maladie leur a été fatale. Ma belle amie, faisons la paix. Le temps m'est compté. Je veux monter là-haut l'âme sereine, me réconcilier avec mes ennemis avant le grand saut final. Comprends-moi. Laisse-moi simplement te regarder aller et venir avec tes petits… Je vous aime tant !

- D'accord mais garde tes distances ! "

Zébulon vient régulièrement dans le cellier. Les souris s'habituent à sa présence. Il reste auprès d'elles, étendu mollement, à faire la sieste, à rêvasser, à apprécier leur ballet incessant, leur odeur appétissante.

"Oh mes belles amies comme je suis heureux ! Je pourrai m'en aller en ne laissant aucune haine derrière moi. "

Les jours passent. Les songes de Zébulon sont peuplés de gigots de souriceaux, de pattes de souris charnues, savoureuses à souhait.

Quelques semaines plus tard, un premier souriceau trop familier, demeuré seul avec Zébulon fait les frais de son audace. Quelques jours plus tard, un deuxième, tout aussi imprudent, subit le même sort. Leur mère pense qu'ils ont tous deux pris leur indépendance et qu'ils sont allés rejoindre de jolies cousines dans la grange voisine de la maison.

"Ma belle amie que je vous aime, vous les souris. "

Zébulon dit et redit cette vérité à la grosse souris grise qui n'approfondit pas de quel amour il s'agit.

Écoutez Zébulon qui chante près de l'âtre, mon conte est fini.

(Extrait de "Contes en stock")

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Les morts marchent ! un extrait du roman de Delphine Schmitz...

Publié le par christine brunet /aloys

Les morts marchent ! un extrait du roman de Delphine Schmitz...

Andrea prit congé de son père. En refermant la porte du cabinet, elle fit un bond en découvrant son frère qui rôdait dans le couloir avec la discrétion d’un fantôme. Il faisait déjà sombre et il n’avait pas de bougie. Il semblait tapi dans l’obscurité à dessein.

– Que voulait Père ? s’enquit-il. Tu sors de son cabinet, vous vous entreteniez donc d’affaires concernant le royaume. Affaires assez importantes pour qu’il remette les pieds dans cette pièce.

Andrea, toujours bouleversée par l’entrevue qu’elle venait d’avoir avec son père, n’avait pas le courage d’annoncer à son frère qu’elle régnerait à sa place. Cette nuit, promettant moult ruminations, s’annonçait suffisamment pénible. Elle n’était pas prête à supporter le fardeau de la confession d’un crime dont elle se sentait tant victime que coupable.

– Il voulait… il voulait m’annoncer que je vais me marier à la fin du mois. Mon fiancé viendra s’installer au château demain.

– Eh bien… Félicitations, ma sœur.

Il l’embrassa sur les deux joues avec une minutie insupportable puis resta debout à la regarder, semblant la défier. Il n’avait que onze ans, mais était toujours extrêmement petit et maigre. Il semblait tenir debout par miracle. Pourtant ce soir, sa présence avait quelque chose de terrifiant. Andrea le contourna pour rejoindre sa chambre, son cœur battant à tout rompre.

Il attendit qu’elle s’éloignât un peu avant de tourner les talons à son tour. Elle entendait le frôlement des pas de son frère s’éloignant à l’autre bout du couloir. Il glissait plus qu’il ne marchait, ce devait être tout juste si ses pieds foulaient le sol. Sachant qu’il entendait également ses pas, elle s’efforça de maintenir un rythme régulier, pour ne pas éveiller sa suspicion. Enfin, elle vira à droite pour s’enfoncer dans un petit couloir, et courut jusqu’à sa chambre.

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Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

Publié le par christine brunet /aloys

 Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

Sur le site www.enviedecrire.com, chaque mois, un concours. Octobre 2014, hommage à Marguerite Duras. Il s’agit d’écrire un texte qui commence par cette phrase de Duras :

« Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête. »

Les internautes ont voté. Quatre-vingt cinq votes pour mon texte. Trop peu. Tant pis. Voici le texte :

*********

Le banc, le banc juste en face de l’école

Une maison au milieu d’une cour d’école. Elle est complètement ouverte. On dirait une fête.

— Vous les aimez, n’est-ce pas, ces lieux ouverts vers le ciel, avec des enfants qui jouent et crient et se bousculent…Et des ballons aussi, comme souvent, quand les lieux sont ouverts vers le ciel et les étoiles et que des enfants courent vers des libertés, il y a des ballons qui se perdent. Et des enfants qui retrouvent les ballons…

L’homme n’avait pas terminé son mouvement, celui de s’asseoir sur ce banc défraîchi situé juste en face du grillage ouvert, lorsqu’il lâcha ces mots à cette femme, une femme plus jeune que lui mais dont les traits du visage semblaient brouillés, presqu’éteints.

— Oui, j’aime ces lieux qui vivent de tous ces cris d’enfants, ces images qui ondulent tout autour de moi. Je regarde tout ça avec autant de joie que si j’avais devant moi le grand écran d’un cinéma de quartier. Vous comprenez…Vous paraissez si bien comprendre les choses, avant même qu’elles ne soient dites. Comme c’est étrange…

— La raison en est très simple, il se fait que je voyage tous les jours de la semaine. Depuis tellement d’années, aussi. J’en ai connus, des regards comme le vôtre.

— Mon regard aurait d’après vous quelque chose de particulier ?

— C’est un regard qui cherche. Il cherche quelque chose dans l’absolu. C’est un regard qui se prolonge, qui se projette dans le temps. Je perçois tout cela, Mademoiselle.

— Tous ces voyages ont grandi vos ressentis, Monsieur.

— Oui, cela s’apprend. J’ai appris à voir des choses nouvelles. Cela ne vous arrive-t-il donc jamais, lorsque vous allez en vacances ?

— En vacances ? Je suis seule, il ne m’est pas permis de prendre des vacances…

— Votre situation n’est donc pas changée…

— Vous devinez si bien les choses, Monsieur. En effet, ma situation est la même depuis si longtemps.

— Et ce bal, vous y êtes allée ?

— Un bal ?

— Oui, il me semblait que vous deviez vous rendre à un bal, afin de rencontrer un homme, un homme qui vous emmènerait en vacances et vous apprendrait à voir des choses nouvelles…

— Un bal. Rencontrer un homme. Oui, c’est une idée qui ne m’est pas tout à fait inconnue, je vous l’avoue.

— Depuis toutes ces années, vous avez donc échappé à tout cela, aux bals, aux vacances, aux choses nouvelles ?

— Le regard que je porte sur les choses quotidiennes, j’y suis habituée à présent. Cela me convient ainsi. Mais dites-moi, Monsieur, vous me connaissez ? Nous sommes-nous déjà assis sur ce banc ? C’est vrai que regarder cette maison ouverte dans cette cour de récréation me prend tout mon temps libre. Et ces enfants, si joyeux…

— Vous ne vous souvenez donc pas de moi ?

— Non, Monsieur, veuillez m’excuser, votre voix, votre visage ne me disent rien.

— De votre vie, vous n’avez rencontré sur un banc ou l’autre un homme, un voyageur qui vous aurait entretenu de ses voyages et des choses nouvelles que l’on apprend au cours de l’un ou l’autre voyage?

— Non, monsieur. Mais vous savez, j’ai parlé à de nombreuses personnes, sur les bancs…

— C’était sur un banc, en effet. Vous étiez seule, comme aujourd’hui. Vous aviez des projets. Vous aviez envie de vous rendre à des bals, de rencontrer un homme. Il vous épouserait. Ce jour-là, le jour que vous m’avez raconté tout cela, un enfant vous accompagnait. Un tout petit enfant. Il se mit à geindre et vous m’avez dit…

— Au revoir, Monsieur, peut-être à ce samedi qui vient…

— Oui, c’est ça. D’un pas rapide, vous êtes partie. Je vous ai regardé le plus longtemps que je pus. Vous ne vous êtes pas retournée. C’était dans un square. Oui, c’est bien ça, dans un square.

Carine-Laure Desguin

******************

Voici le texte sur le site : http://www.enviedecrire.com/textes-concours-de-nouvelles-le-banc-le-banc-juste-en-face-de-lecole/

— Carine-Laure, les dernières news ?

— Ah, je bosse, l’année 2015 démarre…

http://carinelauredesguin.over-blog.com/article-190-quelques-news-125345026.html

 Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin Le banc, le banc juste en face de l’école, un texte de Carine-Laure Desguin

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Correspondances de Florian Houdart dans le Bibliothécaire

Publié le par christine brunet /aloys

Correspondances de Florian Houdart dans le Bibliothécaire
Correspondances de Florian Houdart dans le Bibliothécaire

CORRESPONDANCES /
Florian HOUDART.-
Barry : Chloé des Lys, 2013.- 175 p. ; 21 cm.- Isbn : 978-2-87459-778-
7-. 20.70 €.-


Autobiographie :
Je suis Florian Houdart, un jeune écrivain touche-à-tout qui s'adonne d'abord au roman mais aussi au texte de chanson, au scénario BD, au slam et aux nouvelles. Né à Soignies, j'y ai vécu la plupart de mon existence même si ce sont surtout les deux années passées du côté de Lessines qui m'ont permis de prendre part à la vie culturelle du Hainaut.


A ce jour, j'ai publié aux éditions Chloé des Lys deux romans.
Premièrement, Black-out, un récit d'anticipation qui entrevoit le monde tel qu'il pourrait être un jour à cause de la soif de profits de quelques-uns. Ensuite, La Petite Femme aux cigarettes, un conte moderne qui éclaire de rencontres fantastiques la descente aux enfers d'une jeune femme condamnée à une vie de misère. Deux autres romans suivront normalement. Le premier, Correspondances, a déjà fait l'objet d'une présentation dans le documentaire « Y a pas que le sexe dans la vie » diffusé sur Planète. Il aborde en effet le thème de l'asexualité au travers d'une histoire de complots au sein d'une entreprise moderne. En cours de finalisation, Les Aventures de Jean-Michel, met en scène un bon vivant alcoolique et misogyne de notre Borinage qui se retrouve projeté dans un monde de strass et de paillettes grâce à un manuscrit médiocre trouvé dans une poubelle... Le roman fera également l'objet d'une adaptation BD dont les premières planches ont déjà été diffusées.

De manière générale, ma prose se tient sur le fil ténu qui sépare le réalisme social des genres de l'imaginaire. Je suis influencé par Orwell, Vian, Sartre, Houellebecq, Kafka, Sand,... Lucide sur l'état actuel de la société et des mentalités, je ne vis que pour les exceptions que je croise, celles qui acceptent leurs différences, les offrent à l'autre, ont un sourire ou un univers à faire découvrir. Dans la vie, mes petites joies viennent des rares discussions qui semblent élever tous leurs participants, de mes grignotages intempestifs en rentrant du bureau et des regards encore innocents de certaines jeunes filles que je croise.
Grand amateur de randonnées et de balades à vélo, j'ai sillonné toute notre province dont j'aime les chemins de campagne, des carrières sonégiennes aux bois sauvages de Chimay en passant par la chaîne des terrils et le pays des collines. Pour le présent recueil, j'ai relevé le défi d'écrire un long texte de slam de six pages subdivisé en plusieurs parties. Il sera mis en musique et vous pourrez ainsi le redécouvrir dans le cadre d'un spectacle de lecture vivante avec les autres participants.


L’ouvrage :
Amory présente deux visages : celui de l'amour et celui de la mort.
L'entreprise dans laquelle il travaille s'appelle Live, comme la vie elle-même.
Amory devrait fuir. Mais au dehors, que reste-t-il du monde d’avant ?

Extrait :
Midi entrechoqua bientôt les cloches de la cathédrale Saint-Michel. D'habitude, à cause de la foule de collègues bruyants, ce concert désuet ne parvenait jamais jusqu'aux oreilles d'Amory. Midi était l'heure des bousculades tout comme dix heures était l'heure du café. Les gens sortaient de leur prison dorée en oubliant que d'autres se trouvaient sur leur passage et les bruits de pas résonnaient pendant un bon quart d'heure dans tout le bâtiment. Au fond, le personnel des entreprises n'avait jamais atteint l'âge adulte. Plus tôt, on avait promis aux étudiants un travail bien rémunéré en échange de nombreuses journées sacrifiées sur l'autel du savoir biaisé et formaté. Puis, passé l'âge du diplôme, on leur promettait de nombreuses possibilités d'évolution au sein des boîtes dans lesquelles ils avaient été engagés.
Mais les journées, elles, étaient toujours confisquées. Au surplus, avec les heures supplémentaires qui augmentaient au même rythme que les responsabilités, les gens avaient seulement le temps d'être pressés. Leur vie n'était qu'une ligne du temps où tout le savoir accumulé se résumait à l'art de s'asseoir, démocratie oblige. En troquant l'épanouissement personnel de tous contre la prospérité de quelques uns, le monde de la « libre entreprise » avait engendré le pire des conformismes.
Mais ce lundi-là, à midi, la valse des conformistes s'était tue. Où avaient-ils foutu le camp, ça, Amory l'ignorait. En revanche, il commençait réellement à s'en inquiéter. Non pas d'être si isolé, la solitude de ces tristes couloirs ne l'effrayait plus depuis bien longtemps. Non, ce qu'il l'inquiétait c'était la conviction qui naissait en lui : ces centaines d'employés absents faisaient quelque chose ensemble et sans sa présence. Un malaise paradoxal puisqu'il était censé ne pas supporter ses collègues et encore moins en dehors du cadre professionnel. Seulement, la gêne était bien là, de plus en plus vive au fil des instants, et la pensée qui l'obnubilait était sans équivoque : Il se mentait à lui-même.

Note : A ce jour, le roman a été évoqué dans le reportage Y a pas que le sexe dans la vie
de la chaîne Planète. (cfr : https://www.youtube.com/watch?v=QvjDODbkl_Q)

Bonne lecture à tous !

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Couleurs d'ailleurs de Laurence De Troyer est dans "Plaisir et découvertes"

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http://www.plaisirs-et-decouvertes.be/coin-lectureles-lecteurs-en-parlent-2.html#mVA3RMhH

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Couleurs d'ailleurs de Laurence De Troyer est dans "Plaisir et découvertes"

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Limaginaria a lu "Ainsi soit-il" de Christian Eychloma

Publié le par christine brunet /aloys

https://limaginaria.wordpress.com/

https://limaginaria.wordpress.com/

Limaginaria a lu "Ainsi soit-il" de Christian Eychloma

Ainsi Soit-Il, de Christian Eychloma (one shot, éditions Chloé des Lys)

Un centre pénitencier sur une planète lointaine. Les hommes y survivent tant bien que mal. Jusqu’au jour où l’idée de s’échapper devient une nécessité. Doivent-ils attendre les bras croisés une hypothétique aide, ou essayer de quitter cette planète hostile par leurs propres moyens ?
Et si les plans qu’ils croyaient si bien échafaudés leur avaient été soufflés par plus fort qu’eux ? Et si leur destinée, à défaut d’être écrite, était commandée par une force supérieure ? Est-ce seulement envisageable ?

Christian Eychloma est un habitué de la SF qui fait réfléchir. Là où certaines histoires se contentent de nous raconter des choses dans un environnement extra-terrestre, l’auteur de Que le Diable nous Emporte montre une nouvelle fois sa capacité à allier action et réflexion au sein d’un même titre.
Ainsi soit-il propose en effet une illustration d’un futur dans lequel l’Humanité prend conscience de sa dépendance à une forme d’intelligence supérieure.
En fait, pour résumer ce titre, je fais un parallèle très proche avec le jeu vidéo « Les Sims« . Je crois que la majorité des lecteurs verront de quoi je parle. Pour résumer le roman je pourrais donc dire : Et si nous étions tous le Sim de quelqu’un ?
A partir de cette simple phrase, l’auteur nous tisse un récit surprenant où les rebondissements s’enchaînent et où on ne s’ennuie pas une seconde. La lecture est intéressante et porte à réflexion sur la condition humaine, sans pour autant reposer (que je sache) sur de réelles données scientifiques. Il s’agit surtout du développement d’une théorie intéressante à laquelle le lecteur est libre d’adhérer ou non mais qui nous oblige à nous regarder du dessus et à prendre conscience de notre petitesse.
L’ouvrage est en cela moins « technique » que ces prédécesseurs et offre à lire des passages plus accessibles à un large public.
Un point toutefois m’a laissé sur ma faim : les nombreuses ellipses temporelles qui parachutent dans un nouvel environnement et un nouveau décor alors que je commençais à m’attacher au cadre spatio-temporel. Le livre passe de période en période sans que l’on ne s’y attarde vraiment (sauf dans la première partie) ce qui est dommage.
Pour le reste, les personnages sont sympathiques et on retrouve même des clins d’oeil à la série Que Le Diable nous Emporte. Les lecteurs qui l’ont lu seront forcément contents de retrouver un petit quelque chose de cette belle histoire.
Avec Ainsi Soit-Il, Christian Eychloma écrit encore une jolie page de l’histoire de la SF francophone. Espérons que sont récit, comme ses personnages, puisse voyager au-delà de nos frontières pour aller encore plus loin.

Pour qui : Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Que le Diable nous Emporte pour lire ce roman, il plaira donc à tous les lecteurs qui aiment s’évader avec des textes de SF intelligents et bien écrits.

Les + : Un texte intelligent, bien écrit, qui fait réfléchir ainsi que rêver.

Les – : Des ellipses un peu trop nombreuses qui ne laissent pas le temps de pleinement s’imprégner de l’univers.

Infos pratiques

Editeur : Chloe des Lys (9 juin 2014)
ISBN-10: 2874597872
ISBN-13: 978-2874597879

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Le fils du peintre, 3e partie, une nouvelle de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Le fils du peintre, 3e partie, une nouvelle de Louis Delville

Les jours passaient sans ennui véritable mais aussi dans un train-train qui devenait de plus en plus pesant pour moi. La fin d'après-midi était consacrée aux mathématiques. J'ouvrais un de ses livres de classe et tentais quelques explications. Il ne se dérobait pas souvent, faisant même parfois preuve d'intérêt pour la beauté d'une formule ou la subtilité d'un théorème de géométrie.

Gérard avait insisté pour que je continue à occuper sa chambre. À ma grande surprise, ni sa mère, ni Gaston ne s'y étaient opposés.

Tous les matins, nous allions au village pour le petit- déjeuner café-croissant qu'il insistait pour payer et l'après-midi, c'était la plage et une longue baignade. Depuis fin juin, l'été était exceptionnel, la température n'était jamais descendue en dessous des vingt degrés et le ciel restait invariablement bleu. Je bronzais à vue d'œil et Gérard se livrait de plus en plus.

Certaines soirées, nous restions longtemps à bavarder couchés sur nos lits. Nous parlions aussi bien d'histoire que de littérature. Gérard se disait attiré par Rimbaud comme beaucoup d'adolescents de son âge. Et le fait que je m'appelais Arthur ne le laissait pas indifférent.

Un soir où nous étions bien fatigués de notre journée, Gérard me proposa de nous coucher plus tôt. Le soleil avait été particulièrement généreux ce jour-là et la chaleur qui régnait dans la chambre m'incita à dormir en bermuda. Comme chaque soir, je me suis couché le premier et sans dire un mot, il s'est glissé derrière moi et j'ai senti que, comme moi, il avait troqué son pyjama contre un simple slip. Ses mains caressaient mon dos et mes épaules. J'ai frissonné.

J'étais revenu quelques années en arrière, je sentais les mains de Sophie sur moi, ses baisers enflammés, sa peau nue contre mon corps. Oh, Sophie ! Laisse-moi encore te caresser, t'embrasser. Sophie, mon amour ! J'aime te sentir, j'aime sentir ton parfum, j'aime te voir nue près de moi, offerte et pourtant si sage ! Le souvenir de nos étreintes ne s'est pas estompé avec le temps, Sophie. Tu es toujours là, près de moi, prête à te donner ou à me prendre… La nuit chaude m'enveloppait dans une volupté parfaite.

Puis Gérard s'est reculé et après m'avoir simplement souhaité une bonne nuit, il est retourné dans son lit. J'ai à peine répondu et je suis tombé endormi.

Le lendemain, Gérard m'a longuement expliqué qu'il ne savait vraiment pas pourquoi il avait fait cela, qu'il regrettait, qu'il me demandait pardon. Qu'il était vraiment malheureux avec des parents si lointains. Qu'il ne voyait qu'une solution à son avenir, c'était le suicide…

J'ai essayé de l'en dissuader, lui montrant les beautés de la nature, les amitiés qu'il pourrait avoir au long de sa vie. Qu'il était joli garçon et que les filles ne manquaient pas. Qu'il trouverait un jour le grand amour et que tout ce qu'il vivait aujourd'hui lui semblerait si dérisoire qu'il en rirait.

Je lui ai parlé de Sophie, de moi, de cet amour brisé en cent jours et de ma volonté d'aller au-delà de mon chagrin et de vivre.

Gérard était persuadé que, dès la rentrée scolaire, on allait encore le changer d'école. Ses nuits étaient peuplées de cauchemars et, la journée, il me parlait de moins en moins.

Les jours avançaient vers le mois d'août et Gérard dépérissait à vue d'œil. J'avais découvert qu'il prenait régulièrement de petits comprimés, des analgésiques m'avait-il dit. Et comme je le questionnais à ce propos, il se referma comme une huître et je ne pus rien en tirer de plus.

J'avais parlé à ses parents sans que cela ne les inquiétât. Son père ne semblait guère prêt à faire venir le médecin et, comme d'habitude, sa mère se taisait.

Le lendemain, je partais pour Rennes sous prétexte d'une visite chez le dentiste. J'ai acheté un petit pistolet et je suis revenu à Cancale. Un coup. Il ne m'a fallu qu'un coup pour délivrer Gérard…

Gérard, tu es libre maintenant ! Pars, Gérard ! Pars vers le monde ! Moi, je vais rejoindre Sophie. Cent jours ce n'était pas assez.

J'ai posé l'arme contre ma tempe et j'ai appuyé sur la détente…

(Extrait de "Petites et grandes histoires")

Louis Delville

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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Le fils du peintre, deuxième partie... une nouvelle de Louis Delville

Publié le par christine brunet /aloys

Le fils du peintre, deuxième partie... une nouvelle de Louis Delville

Gaston S. était un peintre renommé mais j'avoue n'avoir pas fait la relation entre cet homme au nom connu dans les milieux artistiques et celui dont j'allais devoir m'occuper pendant près de soixante jours.

Qu'avait-il donc de si singulier ce Gérard ? Un ado un peu déboussolé, m'avait dit sa mère. Déboussolé, qui ne l'a pas été à cet âge ?

Dès mon arrivée, vers dix-sept heures, j'ai tout de suite remarqué le nom bizarre de la villa : 'La nuit'… J'ai sonné et une domestique âgée m'a fait entrer dans un petit salon. Une grande porte-fenêtre ouverte donnait directement sur la plage. À quelques pas, il y avait un jeune garçon qui semblait dormir sous un parasol, couché en maillot, à même le sable. Madame S. est arrivée et après les présentations d'usage, elle m'a désigné le parasol en disant : "C'est Gérard ! Essayons de ne pas le réveiller !"

Elle a fermé la porte et a commencé à me raconter la vie de Gérard, un enfant qu'ils avaient adopté à trois ans et que son père n'avait jamais trop apprécié. Un gosse difficile, mal dans sa peau, ayant de grosses lacunes scolaires et en plus mal élevé, selon lui. La mère semblait un peu plus le défendre. Elle jugeait que Gérard avait juste une santé un peu fragile, était vraiment taiseux et avait eu de mauvais professeurs dans les trois ou quatre lycées qu'il avait fréquentés.

Soudain, elle se figea, me désigna la plage du doigt. Gérard se levait. Il plia le parasol et revint lentement vers la maison. Je l'entendis monter l'escalier. Sa mère resta muette quelques secondes avant de l'appeler : "Gérard, descends. Ton précepteur est là !"

Il rentra dans le petit salon en maillot de bain. "Bonjour Monsieur", me dit-il, en restant à trois mètres de moi.

- Ah non, Gérard, pas de Monsieur entre nous ! Je pourrais être ton frère aîné et je m'appelle Arthur.

- Comme Rimbaud, un bien joli prénom…

Et il quitta le salon !

"Puis-je, moi aussi, vous appeler Arthur ? ", demanda-t-elle. Ce que je me suis empressé d'accepter. Elle sonna un domestique qui vint me conduire à ma chambre qui était voisine de celle de Gérard. En passant devant sa porte restée ouverte, j'ai remarqué les deux lits qui occupaient presque toute la pièce.

C'est lors du repas du soir, à dix-neuf heures trente précises, m'avait-on annoncé, que j'ai fait la connaissance de Gaston, le père. Dès son entrée, toute la famille s'est levée pour réciter le bénédicité. La cuisinière avait déposé tous les plats sur un grand guéridon, Gaston prit la soupière et servit chacun sans dire un mot. Le potage à peine terminé, il débarrassa la table de la vaisselle sale et amena le rôti de veau, les carottes vichy et le plat de pommes de terre. Chacun lui tendait son assiette et recevait sa ration. La corbeille de fruits du dessert se retrouva au milieu de la table et là, chacun put choisir, rapidement, sa pomme préférée. Il est vrai que seules des pommes composaient cette corbeille !

Puis, tout le monde a suivi Gaston jusqu'au petit salon où j'avais été reçu. Il me posa quelques questions sur mes études et quitta la pièce pour ne plus apparaître avant le lendemain. Quel homme bizarre, ce Gaston S., tout le contraire de ses œuvres, si colorées, si joyeuses…

Gérard me proposa de venir dans sa chambre. "Pour parler", précisa-t-il à sa mère qui avait levé des yeux inquiets.

Nous sommes montés et il m'a invité à m'asseoir sur un des deux lits.

"Tu te rends compte, Arthur. Il est comme ça tous les jours. On n'a pas le droit de laisser quoi que ce soit sur son assiette ni d'en demander un peu plus. Mon père considère que le repas est un moment privilégié de silence et veut tout régenter. Si tu savais les punitions que j'ai endurées durant ma jeunesse ! Privé de nourriture si j'arrivais en retard au repas. Il m'a battu plus souvent qu'à mon tour."

Comme je m'étonnais du peu de réaction de sa mère, il continua : "Oh, elle ! Elle a peur de lui et elle se tait. Depuis que je suis arrivé dans cette famille, elle ne souffle mot. Et non contente de tenir sa langue, elle acquiesce du regard. Il faut voir comme elle lui sourit lorsqu'il lui sert sa pitance. Et, en plus, la bouffe est immonde. Tu as goûté ?"

Certes le repas ne me laissait pas un souvenir impérissable mais j'avais appris à me contenter de peu durant mes études.

Nous avons continué à discuter tard dans la soirée et quand je lui ai dit que j'étais fatigué par mon voyage et que j'allais me coucher, Gérard a insisté pour que je reste avec lui et que je dorme dans l'autre lit : "Dis Arthur, tu acceptes ?"

Cette proposition tombait bien. Moi qui dors fenêtre ouverte, j'avais peur de ne pas supporter le bruit de la mer toute proche et puis, comment refuser cette demande d'un enfant triste et désemparé ? Je suis retourné dans ma chambre pour y faire une rapide toilette et revenu en pyjama chez Gérard, dont la chambre donnait sur le jardin.

La nuit fut calme. Depuis la mort de Sophie, c'était la première fois que je dormais d'une traite. L'air marin devait en être la cause. À mon réveil, Gérard était déjà levé.

- Il est plus de huit heures. Il fait beau, allez, on y va ?

- Où veux-tu aller ?

Il m'expliqua que tous les matins, le petit-déjeuner à la maison était invariablement fixé à sept heures quarante-cinq et terminé à huit heures. Très souvent, il le ratait. Alors, il partait à pied au village, s'attablait au seul bistrot du coin commandant un café et des croissants. Il avait trouvé ce subterfuge pour s'échapper dès qu'il le pouvait. Je l'ai même soupçonné de se lever en retard exprès.

Après le repas de midi, servi dans les mêmes conditions que celui de la veille au soir, Gaston m'a invité à le rejoindre dans son atelier.

Je l'ai suivi jusque dans le saint des saints avec prudence. L'espace était occupé par des dizaines de toiles plus ou moins terminées. Il s'est assis au fond dans un fauteuil d'osier et m'a désigné une chaise. Je m'y suis assis.

- Arthur, mon très cher, je voudrais vous mettre en garde contre Gérard. Je le connais, il est vicieux, ce gamin.

- Monsieur, j'avoue ne pas comprendre… Nous avons longuement parlé et seule votre très grande sévérité semble lui poser problème.

- Détrompez-vous, je suis sévère, comme il dit, depuis qu'il est en âge de comprendre. À dix ans déjà, il m'a menacé de déposer plainte parce que je l'avais puni pour un mauvais résultat scolaire et depuis, il ne fait plus rien de bon à l'école. En plus, il me vole avec la complicité de sa mère à qui je ne dis rien pour ne pas lui déplaire. La pauvre ! Elle rêvait d'un fils modèle. Ce n'est qu'une petite crapule.

- Gérard me semble plutôt intelligent pourtant. Hier soir, il m'a raconté plein de choses intéressantes à propos de la région…

- Cette nuit, voulez-vous dire ?

- Certes, cette nuit, comme vous dites. Croyez-moi si vous voulez, il ne s'est rien passé entre Gérard et moi. Nous avons dormi comme des frères…

- Méfiez-vous Arthur, méfiez-vous !

Il se leva et me désigna la porte. Je suis sorti un peu étonné de son discours et surtout de son manque de réaction après ma décision d'occuper la chambre de son fils.

Gérard m'attendait pour aller à la plage. Il était en maillot, il avait pris le parasol et une immense serviette de bain. Il ne m'a pas fallu plus de deux minutes pour remonter à la chambre, me mettre aussi en maillot et partir en le suivant. Il choisit l'endroit avec soin, tournant autour du parasol qu'il avait planté, il étendit la serviette et m'invita à me coucher à ses côtés.

Bien à l'abri des rayons du chaud soleil de juillet, nous étions étendus.

- Mon père t'a parlé, n'est-ce pas ?

- Oui, il m'a dit que tes résultats scolaires n'étaient pas à la hauteur de ses ambitions.

- Ses ambitions ! Parlons-en de ses ambitions, depuis près de quatre ans, il ne fait plus rien de bon, Gaston S., il se contente de vivre sur sa réputation, de fourguer ses vieilles toiles à des galeries d'art à la mode et puis rien, plus rien, moins que rien !

À y penser, c'est vrai que cela faisait longtemps que j'avais lu ou entendu quelque chose de nouveau au sujet de la carrière de son père. Une éclipse de quatre ans, cela restait inexplicable pour un peintre de talent qui avait tout pour devenir célèbre et adulé.

- Viens te baigner. La mer est bonne depuis plusieurs jours, elle est aussi chaude que la Méditerranée.

À ce moment-là, je surpris dans son regard la même lueur que celle qui emplissait les yeux de Sophie quand nous étions seuls dans ma petite chambre. Sophie… Elle me semblait si loin, son souvenir s'estompait doucement.

Je l'ai rejoint dans les vagues de la marée montante et nous avons barboté dans l'eau tiède avant de revenir sur la plage pour nous sécher au soleil.

- Tu ne sembles pas heureux ici, ai-je risqué…

- Tu sais, Arthur, tu commences à comprendre mon calvaire. Mon père veut que je fasse des études scientifiques, que je devienne ingénieur ou médecin. Faire de telles études était son plus cher désir quand il était jeune. La guerre l'en a empêché. Alors, il veut que je prenne le relais. Moi, je n'aime que la littérature. Il a été jusqu'à me priver de lecture quand j'étais gamin. Je me souviens avoir lu les livres de Jules Verne, à la lueur d'une lampe de poche, soigneusement caché sous mes couvertures. Je le hais, ce père qui n'en a que le nom. Il a brisé tous mes rêves de gosse. Tu as vu le nom de la villa ?

- Oui, 'La nuit'…

- Tu sais qu'avant, elle s'appelait 'Arthur Rimbaud' ? Qu'il l'a débaptisée ? Qu'il a fait refaire une nouvelle plaque avec ce nom sinistre ? Et qu'il a jeté l'ancienne dans le feu ouvert du salon où nous avons assisté à sa mort ? J'en ai pleuré pendant des nuits…

- J'avoue que je comprends mieux ton ressentiment mais il y a quand même tes nombreuses écoles ?

- Parlons-en des nombreuses écoles, ils m'ont changé d'établissement chaque fois que j'avais un professeur intéressant. La dernière fois, ils sont venus à une réunion de parents et rien qu'en voyant le prof de français, ils ont jugé qu'il était incompétent ! Sans un mot, sans écouter personne, ni lui, ni moi, mon père a décrété que les cours ne me convenaient pas… Pourtant, on en apprenait des choses avec ce prof et on devait bosser ! Et comme d'habitude, ma mère n'a rien dit.

Vers dix-huit heures, nous sommes revenus vers la maison. Sa mère qui nous observait, fit un signe de la main auquel Gérard répondit avec un triste sourire que je ne lui connaissais pas encore.(...)

Louis Delville

Extrait de "petites et grandes histoires", Ed. Chloé des Lys

louis-quenpensez-vous.blogspot.com

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