Une nouvelle de Christel Marchal, La mémoire des pierres, première partie

Publié le par christine brunet /aloys

 

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La mémoire des pierres.

 

 

 

 

Rendez-vous place de la Paix.

Samedi.

11 heures.

 

Quelques mots perdus dans le mystère d’une photo usée.

 

 

                                               ********************

 

 

Pourquoi ?

 

Pourquoi lui ai-je dit oui ?

Oui. Trois petites lettres mariées pour le meilleur, pour le pire dans ce matin pluvieux. Trois petites notes de musique volant dans la mélodie du vent.

 

Oui.

 

Et le vent, ce matin, il souffle. Sa bise me mord. Un baiser douloureux lorsque la porte se referme sur mon ombre. Les pétales roses des cerisiers dansent une ronde joyeuse. Mes pas me conduisent, cahin-caha, vers lui. Lui, ce oui !

 

Pourquoi ?

 

Pourquoi ce oui ?

 

Les pétales, roses, s’écrasent dans le silence, se noient dans l’eau de pluie.

Plic-ploc  murmure-t-elle tout en guidant mes pas.

Je me traîne dans l’eau poisseuse de la ville.

Plic-ploc chante-t-elle pour m’offrir le courage d’aller vers ce oui.

 

Le printemps, en cette sarabande de pétales roses tire sa révérence. Le soleil tarde à revêtir son habit d’été et moi, moi je lui ai dit oui.

Mon ombre sur mes pas, j’avance à côté de ma vie.

 

Je connais chaque pavé m’accompagnant vers lui, ce oui haï. Je pourrais même les saluer : Bonjour Victor ! Salut Pierrot ! Comment vas-tu Arthur ? Ils s’enquerraient de mon humeur : Chagrin ce matin !

 

Pfff ! Ce ne sont que des pavés, gris et sales où les semelles de mes chaussures s’écrasent semaines après semaines, mois après mois, années après années. Finalement, je les déteste Victor, Pierrot et tous les autres, toute cette compagnie de pavés qui m’escortent vers ce oui.

 

Même si ce ne sont que des pavés, gris et sales, je les déteste. Comme je déteste ce oui lancé au vent un soir d’hiver.

 

Si j’avais su. Si j’avais pu le rattraper.

 

Mes pas me conduisent. Mes pensées m’orientent. Les pétales, roses, m’ouvrent le chemin. Mon chemin… Son chemin ai-je envie d’hurler.

 

Mes pensées résonnent dans les flaques de pluie. Triste miroir.

Qui suis-je ?

Plic-ploc.

Qui suis-je ?

 

Un pétale rose demande au vent d’attendre. D’attendre avant que sa foudre ne me prenne pour cible.

 

Qui suis-je ?

Un corps sans vie, sans cœur et sans âme. Ni femme ni ami. Sans passé sans futur.

Un corps sans vie qui guette un guide.

 

Je sers le poing, enroule mes doigts autour du papier vieilli, une caresse trop violente. La photo crie sa douleur et j’avance.

 

J’avance dans la ville.

J’avance dans la pluie.

J’avance dans la vie.

 

Qui es-tu ?

Silence. Le silence mort des trop vieilles photos. Et pourtant, tu me regardes.

Et puis, pourquoi tu me regardes ? Qu’est-ce que tu me veux ? Ta vie a l’air aussi grise que la mienne.

Et puis…

Qui es-tu ?

Je t’ai trouvé. Je voudrais te voir t’envoler, oiseau prisonnier d’une amertume dorée. Tu me souris. Je ne te connais pas, moi ! Qui es-tu ?

 

Et cette pluie qui n’en finit pas de tomber. Plic-Ploc.

Et le vent qui n’en finit pas de souffler.

 

Je voudrais te laisser là, au milieu de la petite rivière qui grossit au creux de la chaussée.  T’oublier sur le bord de la route.

 

Qui suis-je ?

Qui es-tu ?

Un homme perdu ou une photo jaunie.

Le début ou la fin d’une histoire.

La vie ou la mort.

 

Qui suis-je ?

Qui es-tu ?

J’hurle mes maux dans le vent.

Qui suis-je ?

Qui es-tu ?

 

La pluie s’est tue. Le vent ne murmure qu’un silence mélodieux. Et j’avance au rythme des pavés gris et tristes. J’avance vers lui. Lui, ce oui.

Mais pourquoi lui ai-je dit ce petit mot magique, ultime sésame de mon histoire.

Pourquoi ?

 

 

                                               ********************

 

 

Sept mois. Sept mois que je déambule l’âme en peine de pavé en pavé. De rue en rue. Commune après commune.

Mes pas martèlent mon chagrin : Qui suis-je ?

L’ombre de mon passé, échos lancinant, miroir de ma tristesse, me souffle : Qui es-tu ?

De mes pas, je salue Victor, Pierrot et toute la compagnie. Ils m’observent. Ils me regardent éviter les averses de couleurs tendres du printemps. Le soleil, chaud et charmant, de l’été.

 

Aujourd’hui, l’automne a revêtu son costume de fête, un arc-en-ciel de pétales colorés : orange, bordeaux, jaunis par la ronde des saisons.

Un petit vent offre un ballet enjoué de feuilles. Petite sarabande multicolore à l’odeur enivrante. Et je marche.

 

Je marche.

 

La photo au creux de ma poche se repose contre… tout tout contre mon cœur.

Je marche vers l’histoire. Vers mon histoire.

 

Un tram me dépasse. Le 55. Celui qui traverse la ville. Cette ville où j’ai grandi. Cette ville où je me perds dans mes pensées.

Je m’encourage.

Un vélo, de sa sonnette grippée, m’enjoint de m’arrêter. Place de la Paix. Où est-elle cette paix ? Où est-elle cette paix que je cherche depuis… 50 ans ?

Un enfant pleure. Le geste maternel l’apaise. L’enfant qui joue dans mon cœur s’éteint. L’enfant qui rit dans mes pensées s’est calmé. Et je regarde l’enfant sécher ses larmes.

Une petite vieille m’aide… Le moulin ? La force de l’homme. La force du vent.

A gauche. Distrait, je prends à droite. La pente pavée me conduit près d’un parc.

Je remonte. A gauche. A droite. Non ! C’est l’autre entrée. Tour du pâté de maisons. J’y suis. C’est là. Fermé !

Dans mon dos sourient les champs de chicons. Je les vois. Je les sens. Ils ne sont plus.

Comme tu n’es sans doute plus Jules. Mes pas emboîtent tes pas. Sur les pavés. Dans le vent de l’automne.

 

Je m’accroche à la grille.

 

Qui suis-je ? Moi, Pierre.

Qui es-tu ? Toi, Jules.

 

J’attends. Le dos contre la grille. Prison sans barreaux dans cette petite commune avec son air villageois piqué au coin des yeux.

J’attends que les minutes s’égrainent dans le sablier du temps.

J’attends au pied du mur de mon histoire entre champs de chicons et le moulin à vent.

J’attends. Là. Sur l’aile de l’horizon, un rire cristallin résonne. Un rire d’enfant, léger murmure dans la  mélodie du vent.

 

Un murmure. Un souffle. Une rafale et quelques gouttes de pluie. Le ciel est froid, maussade, mon humeur aussi et j’attends dos à dos avec lui. Lui, cet arbre qui cache toute une forêt de secrets.

J’entends son cœur qui rythme mes pensées. J’entends le mien déchirer le silence. Nos cœurs se confondent sur l’écorce, se perdent dans les méandres rugueux, petits sillons remplis d’espoir. Ils se confondent sur l’ébauche de la vérité. La sienne. La mienne. La nôtre.

 

Je le regarde. Yeux dans les yeux. Miroir sans tain de ce silence à écouter.

 

Avec ta taille, tu dois bien être centenaire, toi, non ?

 

Murmure du vent. Ses branches frémissent et une feuille tombe. Orange. Rouge. Usée.

 

Si t’es centenaire, tu dois la connaître mon histoire, non ?

 

Murmure du vent. Ses branches se balancent et les feuilles s’échouent à mes pieds. Orange. Rouges. Perdues.

 

Tu es majestueux dans ce jardin, hein le centenaire. Au milieu des fleurs qui t’embellissent. Qui te grandissent encore et encore.

Mais le centenaire, n’oublie pas que mon jardin à moi, c’est un jardin de pleurs. C’est un jardin de peurs. Un jardin de honte. Un jardin de tristesse.

Un jardin où ne poussent que des mauvaises herbes. Parce que l’enfance est le terreau de la vie et que mon enfance, ben moi, j’la connais pas !

 

Nous sommes dos à dos. L’arbre et moi. Dans le parc du moulin. Dans le parc de mes chagrins. L’air chaud de la ville embrasse la rencontre du vent.

 

Dis le centenaire, quand je te parle, tu pourrais me répondre, non ?

 

Violence des mots silencieux. Désespérance de son regard éteint. Absence de l’existence.

Et l’arbre veille.

 

Murmure du vent. Ses branches valsent et les feuilles s’amusent dans un tourbillon coloré. Orange. Rouge. Chaud.

 

Je le regarde. Lui. Cet arbre, témoin muet de mon histoire. Je voudrais le serrer, le cajoler, lui pardonner, lire dans ses pages les couleurs de mon enfance. La saveur des épices, polka poivrée. Le parfum du blé, la blancheur farineuse, petits fantômes accrochés au coin des yeux.

 

C’était peut-être cela mon enfance, hein le centenaire ? C’était peut-être cela ? Les épices, le blé, la farine du moulin. Peut-être. Peut-être pas. Et les champs de chicons en rentrant de l’école. Le temps des herbes folles.

C’était peut-être cela ? Peut-être. Peut-être pas.

 

Il ne reste que l’ombre des fantômes. Le sourire du moulin. Et la mémoire de l’arbre.

 

Murmure du vent. Ses branches s’agitent et les feuilles chantonnent dans la tornade qui se lève. Orange. Rouge. Violente.

 

Une tornade brise tout dans sa promenade. Un secret d’enfance aussi. Les murs. L’âme. Les fêlures. La grâce.

 

Le centenaire, tu regardes ma tornade tout emporter. Mes espoirs. Mes errances. Tu regardes et tu souris dans le vent de l’automne.

Y’a juste tes feuilles qui murmurent, petits chuchotements. Orangés. Rouges. Légers.

Eteins les cendres haineuses enfuient dans les tréfonds de ton cœur. Et l’aile du moulin t’indiquera la voie. Sa douceur. Sa chaleur.

 

Le moulin n’a plus d’ailes. Moi non plus d’ailleurs. Ni ailes. Ni courage.

 

Il pleut ! Et j’attends.

 

 

                                               ********************

 

 

Bonjour ! C’est pour la visite du moulin ?

Oui… La visite du moulin.

 

La visite d’un bout de mon chemin.

 

Un mémo me fait de l’œil. Un mémo et son écho.

 

Oh toi l’arbre !

Histoire mystérieuse. Le trésor de l’arc-en-ciel.

Histoire sensible. Un sourire en goutte de pluie.

Histoire bleue. Légers pizzicati d’un rouge-gorge.

Et l’oiseau chante. Niché au cœur de ta branche.

Une branche de vie.

 

Autour de moi, ça gémit. Ca se bouscule. Ca rit. Ca court. Ca crie. Ca vit.

Et moi, je suis là. Impassible au milieu de la foule. Cette vie qui coule. Je la regarde ébahi. Les yeux mouillés par la pluie.

Les silhouettes deviennent floues. Mes pensées aussi. Une loque. Voilà ce que je suis devenu. Une loque.

Je voudrais embrasser le ciel. Il explose en mille perles.

 

Pour la visite du moulin, c’est par ici.

 

Autour de moi ça gémit. Ca se bouscule. Ca rit. Ca court. Ca crie. Ca vit.

J’espère. J’espère. J’espère.

J’hurle. J’hurle. J’hurle. En silence.

Mes racines ont longtemps cherché un chant d’amour pour s’y planter. Les chicons murmurent dans mes pas. Le moulin m’ouvre grand ses bras.

Mes racines. Miroir de l’âme.

 

Pour la visite du moulin,…

 

J’y vais. J’entre. Naufragé de la vie en quête d’une autre histoire. Le souffle du moulin m’accueille sur l’aile de sa mémoire.

 

Mon regard orgueilleux se pose. S’envole. Virevolte d’une photo à l’autre. Jules sur  le bord de mon cœur, rythme mon avancée dans les entrailles de ma légende.

Nos deux cœurs se confondent toujours dans le silence.

Mon regard orgueilleux cache une tristesse profonde qui donne comme elle peut, un sourire à ces souvenirs passés.

Je me bats pour ne pas couler. Courageux, mais révolté. J’essaie vraiment de récolter cette jeunesse que l’on m’a volée entre champs de chicons et moulin à vent.

 

Une photo me parle. C’est elle. Je la vois. Je la sens. Je la vis.

 

Maman.

 

Maman, tu as une robe étrange, pleine de rubans, de confessions et de dessins qui s’attachent au trottoir et s’envolent dans le vent. Loin de mes mains et de mes lèvres timides. Discrètes. A demi-mortes. A demi-vides. A demi-mortes. A demi-tiennes.

Monsieur ? Est-ce que ça…

Quoi Monsieur. Vous ne voyez pas que Monsieur parle !

Monsieur…

Il n’y a pas de Monsieur. Il n’y a qu’un petit enfant. Un enfant qui cherche un visage. Savez-vous ce que c’est…

On se lève le matin. On cherche sa maman pour vous embrasser le cœur.

Elle n’est pas là. Elle est partie.

Je ne vois plus les traits de son image.

Je cherche un amour sans visage.

Monsieur…

Je cherche mon histoire dans les combles de ma mémoire.

Je la cherche comme un trésor. Je voyage dans mes souvenirs.

Ils sont ici mes seuls souvenirs. Ici.

Là. Dans ce musée se trouve ma vie. Où la chercher ?

Là. Dans ce décor, la vérité va-t-elle jaillir ?

Mon…

Les pages de ma vie sont écrites sur son visage. Ma vie s’effiloche en lambeaux.

Cette absence.

Ca la découd. Ca la bousille. Ca me coupe en morceaux… Elle et moi. Moi sans elle. Et moi.

La vie, c’est se ramasser. Se protéger. Se recroqueviller dans sa solitude.

Se reconstruire, c’est un droit.

Vivre debout. Sortir de l’ombre. De l’ombre du moulin.

Alors oui, Mademoiselle, je vais taquiner les tabous et parler aux photos.

Oui, je vais abattre les murs de silence.

Et les pierres du moulin me parleront.

 

Les yeux hagards, je cherche avec une étincelle impatiente et un ardent désir une épaule, un sourire, une main, un souvenir qui puisse me consoler.

Et me murmurer au creux de l’oreille…

 

Monsieur, je vais vous aider.

Nous allons l’écrire à deux votre histoire.

Nous allons la dessiner à deux cette victoire. Sur le passé. Sur la vie.

A deux, nous trouverons vos propres racines. Nous rencontrerons le maître de votre vie. Nous lirons qui vous êtes. Devinez…

 

Mon regard la caresse. Son sourire enfantin. La douceur de sa voix.

 

Regardez la robe étrange, pleine de rubans, de confessions et de dessins.

 

Je la regarde ma guide. Et sa petite robe.

J’ai du bonheur plein les poches à jeter dans les yeux de ceux qui perdent les larmes de leurs rêves.

 

Regardez comme les rêves devaient tinter au bout de ses rubans.

 

Dehors, c’est  un jour  banal. Il souffle un vent de décembre glacial.

C’est un jour de grands vents.

Dehors, ça gémit. Ca se bouscule. Ca rit. Ca court. Ca crie. Ca vit.

Et le vent souffle. Souffle encore. Maudit vent d’hiver.

 

Au cœur du moulin s’apaise la violence des mots silencieux. La désespérance des regards éteints. L’absence de mon existence. Grâce à la grâce. Ma guide.

 

 

Christel Marchal

 

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Publié dans Nouvelle

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C

A relire. Tant de portes ouvertes sur une vie, la vie.... Quelle ampleur dans le mouvement de balancier. Ce texte se berce du roulis et du tangage, tel un vaisseau fou sur des vagues de tempête!
Excellent, à mon avis.
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E


Mmmmh! Un régal de commencer sa journée avec un tel texte!!!!



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C


Une  écriture belle et généreuse. On gratte et derrière tout cela, bien d'aures choses ...



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