Texte n°2 concours SF/fantastique

Publié le par christine brunet /aloys

L’élu du solstice d’hiver.                       

 

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Trois jours avant le solstice d’hiver, un vieil homme, tout de noir vêtu, au visage froid, au regard absent, s’arrête devant le n° 9 de l’allée des bienheureux.

D’un rayon diffus, l’astre de nuit illumine les sgraffites polychromés, aux dessins géométriques, qui couronnent  le porche central de cette haute maison bourgeoise. La silhouette, ombrageuse et subtile, glisse dans la boîte un document de couleur grise.

Certaine que le rituel se perpétuera, la lune se défroisse et inonde la ville endormie de fines poussières charbonneuses. L’inconnu ouvre les bras et, transité par un mouvement de chauve-souris, salue l’astre de nuit. D’une inspiration abyssale, il se nourrit des poudres charbonneuses. Son visage cadavérique reste glacial, il n’a pas d’âge.

Comme chaque année, la mission s’accomplit : l’élu est marqué.

 

Le lendemain matin, Charles-Edmond de Châtelet, d’une voix sépulcrale que nul ne lui connaissait, lit à son épouse ces quelques mots qui viennent de transpercer le cristallin de sa mémoire :

- «  La communauté de la paroisse des Anciens Mineurs a le plaisir d’inviter monsieur et madame Charles-Edmond de châtelet à la sainte messe annuelle offerte pour le repos de l’âme des mineurs défunts ». Et puis, sur un ton suppliant, il dit : vous m’accompagnerez, n’est-ce pas, Xavière ?

- Mais non, voyons, Charles-Edmond ! Vous n’êtes pas sans ignorer que durant toute cette semaine, les œuvres m’appellent partout, partout ! Vous le savez quand même ! Et puis, nous allons à la messe de minuit le 24 ! Pourquoi diable deux messes de minuit cette semaine ? Mais allez, allez mon ami, c’est un honneur, pour vous ! Vous êtes un industriel ! Un industriel retraité, soit, mais quand même, vous restez un actionnaire actif dans les sociétés de notre ville ! Et puis, les mines, c’est un peu vous ! Allez, allez !

- Vous avez raison, Xavière, j’irai, dit-il, avec un air résigné de quelqu’un qui sait.

 

L’église des Anciens Mineurs est un très ancien édifice et, à l’intérieur, tout rappelle le dur labeur des gueules noires : des pics, des pelles, des racles, des casques, des lampes, des tableaux sur lesquels sont peints des wagonnets enflammés par l’or noir. A neuf mètres sont suspendus de vieux tissus souillés de sueurs, de sang séché. En relief sur les murs fissurés, sont présents d’antiques symboles, des poissons, des croix ansées, des pyramides, des femmes couleur d’ébène.

Sur le sol, devant l’autel, sur une pierre bleue encastrée  entre les dalles de marbre noir, des lettres gravées se dessinent :

« EN CE SAINT LIEU, L’ELU DU SOLSTICE D’HIVER COMMUNIERA  ET D’ICI SORTIRA AUTRE ».

 

Au premier rang, debout devant la chaise qui lui est destinée, Charles-Edmond de Châtelet se recueille. Il relève le col de son loden vert, il sent un froid vigoureux envahir ses membres. Ses pensées vagabondent et le ramènent des dizaines d’années plus tôt, au temps où il dirigeait, avec quelques autres notables,  les sociétés minières de cette cité prospère.

Derrière lui, les paroissiens prennent place : ils sont plus colorés qu’un soir de mardi gras. Viennent-ils fêter un évènement particulier autre que celui annoncé ?  Un pirate à la peau burinée caresse le perroquet accroché à son épaule ; des jumelles, adolescentes graciles aux cheveux sales sucent des bonbons au miel, un chien amputé des deux pattes arrière se tient en équilibriste sur un traîneau tout neuf ; venu tout droit de la Nouvelle-Orléans, un jazzman noir se désarticule devant les rythmes muets de son saxophone ; un proxénète, engoncé dans un costume à carreaux jaunes et violets, est encadré par deux créatures de rêves aux lèvres pulpeuses, aux regards mouillés ; un couple de petits vieux semblent être égarés ; un rabbin déroule inlassablement une thora aux lettres presque effacées. Le spectacle de tous ces tissus, ces patchwork multicolores qui se frôlent et se reconnaissent des élans communs, détonnent, au milieu de cette vieille église aux murs funestes, aux plafonds que noircissent des arabesques démoniaques. Tous, ils savent. Leurs yeux creusés attendent.

 

A l’heure exacte du solstice d’hiver, la lune ricane et transmet au travers des vitraux verts, des rayons qui transpercent la grande hostie et puis viennent mourir là, juste devant l’autel.

 

Charles-Edmond de Châtelet, se souvient encore, son visage se crispe, ses muscles se raidissent, son cœur se tord. Il revoit ce contremaître, un grand gaillard plein de force, venu lui demander, au nom de tous ces hommes fatigués, une souplesse dans les horaires, de meilleures protections, et tout ce qu’un homme désire recevoir, pour restreindre les contraintes avilissantes de ses ouvriers. Charles-Edmond de Châtelet se souvient de tout. Et de tous.

 

La silhouette de l’inconnu vêtu de noir s’approche alors de l’autel et revêt des allures de prêtre : des gestes lents, un gros livre de mille ans entre les mains, un visage qui n’existe pas. Sur un haut chevalet, il dépose l’épais volume. Ensuite, d’avant en arrière, il balance un encensoir, et des poussières charbonneuses s’étoilent de part et d’autre de ces drôles de paroissiens. Tous, ils sourient. Ils savent. Six gros rats traversent l’édifice, six chauves-souris s’accroupissent devant un bénitier en forme de tête de porc et six serpents aux écailles rouges et noires ondulent autour d’une statue de femme nue. Des odeurs de soufre et de charbon refroidi empestent l’atmosphère ténébreuse.

 

D’une voix évadée des chemins sulfureux d’outre-tombe, l’homme en noir lit alors les premières pages de ce gros livre aux pages de parchemin. Des vents sifflent de part et d’autre de l’édifice et, au moment où les mains décharnées du vieil homme soulèvent la grande hostie, comme pour que tous la voient, les serpents, les rats et les chauves-souris vomissent des voiles noirs : ce sont des formes d’hommes qui apparaissent alors, leurs visages sont funèbres, ils portent sur la tête des casques avec une lampe, ils toussent, s’arrachent la trachée et s’échappent de leurs lèvres asséchées d’épaisses vapeurs charbonneuses et des jets de sang frais  …On entend au loin, un air de blues, de ce vieux blues psalmodié  par les esclaves, comme une plainte, un sursis, une attente d’autre chose.

 

A la grande hostie, Charles-Edmond de Châtelet communie. Pour lui, rien ne sera plus comme avant. Maintenant, il voit. Habité par les ombres de ces gueules noires, il respire par mouvements saccadés et puis ressent jusqu’au fond de ses entrailles les peurs, les chaleurs suffocantes qui se distillent, juste après les coups de grisou. Il entend des enfants qui pleurent, il voit des femmes qui attendent, sans espérance.

 

 Il le savait. Il savait qu’en acceptant cette invitation pour la messe du solstice d’hiver, il serait l’élu de l’année et que communier à la grande hostie plongerait le reste de son existence dans un profond chaos.

 

L’astre de nuit est plus fort que tout, sa force est inéluctable …

 

Désormais, comme l’élu de l’an dernier, également un des soixante-six actionnaires de ces anciennes sociétés minières, il vivra entre deux dimensions. Les ombres noires habiteront son corps…Dans quelques mois, Charles-Edmond de Châtelet toussera, crachera du sang, s’étouffera. Comme les douze premiers élus.

Pendant cinquante-trois ans, la malédiction de la communauté des anciens mineurs frappera encore …

 

L’astre de nuit est plus fort que tout, sa force est inéluctable …

 

 

Un an plus tard …

 

Trois jours avant le solstice d’hiver, un vieil homme, tout de noir vêtu, au visage froid, au regard absent, s’arrête devant le n° 12 de la rue des Fougères.

D’un rayon diffus, l’astre de nuit illumine les sgraffites polychromés, aux dessins géométriques, qui couronnent  le porche central de cette haute maison bourgeoise. La silhouette, ombrageuse et subtile, glisse dans la boîte un document de couleur grise.

 

Certaine que le rituel se perpétuera, la lune se défroisse et inonde la ville endormie de fines poussières charbonneuses. L’inconnu ouvre les bras et, transité par un mouvement de chauve-souris, salue l’astre de nuit. D’une inspiration abyssale, il se nourrit des poudres charbonneuses. Son visage cadavérique reste glacial, il n’a pas d’âge. Durant trois secondes, il se transforme, il devient un grand gaillard plein de force, souvenez-vous…le contremaître ….

 

 

Comme chaque année, la mission s’accomplit : l’élu est marqué.

 

 

Selon vous, qui est l'auteur de cette nouvelle ????

 

Alors, vous votez pour la nouvelle 1 ou  2

 

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Commenter cet article

Kate 08/06/2011 21:27



Sombre univers somptueusement décrit  ! Belle écriture...



lunessences 05/06/2011 08:04



Voter, voter, pourquoi voter ? Quel dilemne !



steph 02/06/2011 08:53



Glauque à souhait, ce texte... un peu dans la lignée des textes du 19e, oui... Une atmosphère... Bravo à l'auteur ! j'ai hâte de lire le 3e texte !



carine-LAure Desguin 01/06/2011 21:51



J'aime les deux. Le second me paraît fort sinistre, quelle ambiance ! Un nom ? Je pense à Romano Vlad car j'ai lu de lui quelques textes style fantastique; je vote Romano !



Pâques 01/06/2011 19:15



Une atmosphère comme dans un film de Chabrol...


J'aime les deux, mais pour l'instant une petite préférence pour le premier.


Peut-être Carine-Laure...



christine 01/06/2011 15:05



Louis, je veux dire qui tu dois d'ores et déjà voir vers quel texte ton coeur balance... Au bout du 6e, tu risques d'avoir du mal à te souvenir... Mais chacun sa tactique.


Je peux déjà vous dire que quelqu'un a trouvé l'auteur qui se cache derrière cette nouvelle...



Alain Delestienne 01/06/2011 12:50



Un style nettement plus classique, dans le bon sens du terme, et de haute tenue ! L'auteur, un homme de grande culture et d'une autre génération, doit avoir tout lu du XVIII au XX siècle. Et je
ne veux pas dire par là que son texte, fond et forme, n'est pas original, BIEN AU CONTRAIRE. Ses longues phrases bien balancées sont pour moi une musique agréable.


Le choix est difficile. A l'encontre de mon inclination naturelle, je vote pour le texte n° 1.


PS : j'aimerais lire un ROMAN de cet auteur . Quand les noms seront dévoilés, quelqu'un pourrait-il me conseiller un de ses romans ? Je me réjouis d'avance de m'y complaire pendant de longues
heures.



Louis Delville 01/06/2011 11:29



J'avoue ne pas comprendre pourquoi on doit ou on peut voter puisque nous ne connaissons pas tous les textes...



Adam Gray 01/06/2011 11:25



Ca, c'est du Edmée de Xhavée, il me semble bien, sauf si...


Les deux nouvelles lues jusque là sont très bien écrites, mais celle-ci correspond davantage à mes goûts personnels... Je vote donc, pour l'instant, pour
la numéro 2.



magerotte 01/06/2011 10:20



c'est Laurent Dumortier !



magerotte 01/06/2011 10:12



Laurent Dumortier !



Micheline 01/06/2011 08:49



C'est Carine-Laure, me semble-t-il.



christine 01/06/2011 08:48



D'accord... Je prends mon stylo et je note !



Bob 01/06/2011 08:41



et puis, c'est une écriture trop élégante pour être celle de Bob le Belge....



Bob 01/06/2011 08:39



numéro 1 aussi... jusqu'à maintenant.



christine 01/06/2011 08:22



Je note, Edmée !



Edmée De Xhavée 01/06/2011 08:05



C'est Bob, il me semble... en tout cas c'est un plaisir de lecture... sinistre à souhaits.


Je vote pour la numéro 1 aussi... même si idéalement je voterais ex-aequoiii



Louis Delville 01/06/2011 07:59



Kate Millie, bien sûr !



christine 01/06/2011 07:35



Qelle belle assurance, Bob ! 



Bob 01/06/2011 07:33



Micheline Boland



christine 01/06/2011 06:55



Philippe a raison, deux atmosphères, deux styles.


Commencez à donner vos préférences mais n'oubliez pas... il faudra donner votre résultat final à la fin des textes proposés. Philippe, c'est noté...


Pour l'instant, qui peut dire qui est l'auteur ???? 



Philippe D 01/06/2011 05:14



Les deux textes sont très bien écrits, je salue dans celui-ci l'ambiance particulière qui a été créée plutôt que l'histoire en elle-même. Deux histoires, deux genres différents.


Il faut voter? Pas facile. Un, deux, trois, ce sera ... la une.


Bonne journée à tous.